Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Molière/Commentaires sur les Femmes savantes

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 5-49).

COMMENTAIRES
SUR LES FEMMES SAVANTES[1]

(C’est-à-dire idées que j’ai eues en lisant cette comédie dans l’intervalle de mes rendez-vous, les 2, 3 et 4 novembre 1813, à Milan.)




Si vous lisez une comédie pour votre plaisir, laissez-vous aller. Mais si vous voulez vous instruire dans l’art de Mocenigo, il faut avant de commencer une pièce vous demander quel a été le but de l’auteur. Ces idées me sont venues ce matin en voulant lire les Femmes savantes, pièce sur laquelle je suis loin de voir clair. 1º la proposition morale que Molière tend à prouver me semble fausse. Il est important pour le bonheur, que les femmes des maris qui ont vingt-mille livres de rente règlent les comptes de l’administration intérieure. Cette dépense étant journalière et nécessairement composée de petits articles, la direction en est importante. D’ailleurs il faut pour le bonheur d’une femme qu’elle ait un travail sérieux pour servir d’ombre aux plaisirs, sans quoi l’ennui de la société la saisirait.

Mais aussi, il est évident que deux heures par jour suffisent pour l’administration intérieure, en supposant un cuisinier intelligent qui sache écrire. Ne vaut-il pas mieux pour le bonheur du mari, de la femme et des enfants que passé ces deux heures, elle emploie son temps à lire les douze ou quinze grands poètes, les bons historiens, et les bons romanciers qu’à faire une paire de bas qu’on peut acheter aussi bons pour 6 francs, ou qu’à faire de la tapisserie ? Elle aura moins de disposition à vous faire cocu en faisant des bas ; mais quel plaisir d’avoir une bête ?

La femme du laboureur, de l’artisan, du petit bourgeois doit travailler utilement, mais à partir de 12 ou 15.000 livres de rente, et en province de 6.000, ne vaut-il pas mieux qu’elle acquière des idées et qu’elle devienne capable de donner des conseils à son mari, de l’amuser et même de le suppléer, s’il vient à mourir, pour la conduite de la fortune. Une femme qui lit Don Quichotte et Tom Jones n’est-elle pas plus propre à diriger une famille que celle qui fait dix paires de bas et quatre fauteuils par an ?

Le caractère de Femme savante ne me paraît donc pas susceptible d’un véritable[2] ridicule, comme par exemple le caractère de l’homme qui ne veut pas être cocu, Arnolphe de l’École des femmes.

2º Exécution. Molière aura recours aux excès de caractères. Les meilleures choses sont susceptibles d’abus. Il donnera donc aux femmes savantes quelques ridicules des savants masculins, mais il ne leur donnera pas des ridicules provenant de la qualité de femme réunie à celle de savant.

Ici Molière voudrait rendre ridicule aux yeux de tous, et d’une manière très aisée à comprendre, un mal moral (selon lui) qui consiste à ce qu’une femme soit savante[3].

Or quelles sont les positions ridicules de la femme :

1º Savante ?

2º De la femme poète ? de Mme de Staël par exemple ?

3º Quels sont les ridicules des savants et des poètes masculins, qui peuvent leur convenir ? Principe : rappelons-nous bien qu’aucun être ne peut être ridicule par sa passion, car c’est une manière de chercher le bonheur et je suis seul juge compétent de ce qui me rend heureux ou malheureux. On ne peut être ridicule que par l’effet qu’on croit produit par sa passion : ici il peut y avoir désappointement.

On ne peut donc pas rendre ridicule la femme qui aime les lettres pour les lettres, celle qui s’enferme dans son boudoir pour lire les tragédies de Schiller, pas plus que celle qui s’y enferme pour se br… ou pour mâcher du morin. Comment faire voir aux spectateurs qu’elles se trompent dans cette manière de chercher le bonheur ? On peut seulement les peindre comme singulières, ce qui inspire l’intérêt de la curiosité comme le caractère du juif Shylock, dans le Marchand de Venise, qui veut couper en vertu de son contrat une livre de chair à Lothario ; mais cela ne fait ni rire ni pleurer.

Mme de Staël peut désirer que le public la regarde comme un génie créateur. On voit dans les mémoires de Collé que Mme Dubocage et Mme de Graffigny avaient un peu de ridicule.

Mme de Staël peut désirer d’être regardée comme un grand caractère. Je suppose que ce fut le but d’une autre Suédoise, l’abdiquante Christine.

Mme Necker me semble avoir été un ambigu de femme savante-pédante, de prude et d’ambitieuse.

Donc Mme de Staël peut avoir les ridicules :

1º De se trouver inconnue quand elle se croit l’objet des regards du public ;

2º Quand elle croit avoir inspiré par sa conduite la vénération, se trouver l’objet des plaisanteries de tout le monde. Supposons Christine assistant incognito au souper de Louis XIV, Guillaume III, Victor-Amédée, Malborough, le Prince Eugène, etc., étant venue là pour s’entendre louer et se trouvant accablée de plaisanteries par le Prince Eugène qui était bien piémontais, bien fin, bien caustique, bien traître.

Mme Necker croyant servir l’ambition qu’elle avait pour son mari, par l’affiche de ses connaissances littéraires. Elle est dans un salon de la Cour où elle découvre que ce genre de connaissance lui a nui infiniment auprès des gens de la Cour qui influent sur le choix des ministres ; au moment où elle se défend le mieux qu’elle peut d’aimer la littérature, un sot de la Cour, enchanté d’avoir quelque chose à dire, et de se voir écouté une seule fois dans sa vie, vient lire à ces dames un manuscrit qu’on lui a, dit-il, prêté pour quatre heures seulement et qui fait un bruit du diable à Paris d’où il arrive ; ce manuscrit est de Mme de Necker et propre par son sujet à lui aliéner de plus en plus les femmes de la Cour : désappointement, donc ridicule possible. Mais, si réellement savante, pour le plaisir de l’être, elle eût composé son ouvrage pour le plaisir de le composer, et qu’elle ne fût pas ambitieuse, que pourrait-on lui dire ? tel est mon bon plaisir, répondrait-elle.

4º La prude ressemble assez à un ingénieur, mais non pas des Ponts et Chaussées, à un Ingénieur militaire qui travaille jour et nuit à des fortifications, qui oublie de dîner et qui se croit très important ; il est ridicule, si on lui montre clairement que personne ne songe à attaquer sa place, qu’il peut dîner au long et tranquillement, et que ne rendant aucun service à ses concitoyens, aucun d’eux ne pense à lui. La prude évitant avec beaucoup de soin un tête-à-tête avec un homme qui, enfin, la surprend au bout du jardin, et c’est pour lui demander le secret sur une intrigue qu’il a avec une des amies de la Prude, intrigue qu’il craint que celle-ci ne soupçonne.

Le ridicule propre du poète est de faire des vers détestables ; du savant, de trouver dans l’analyse d’une eau minérale une substance qui ne puisse pas exister dans l’eau et puis d’être détrompés ; mais ces deux ridicules à force d’être communs ne font plus rire.

Philaminte peut admirer de très bonne foi les vers de Trissotin. Ils peuvent lui donner un vrai plaisir. Quel ridicule y a-t-il à cela ? celui d’avoir un mauvais jugement littéraire ? c’est un ridicule bien petit.

Qu’est-ce que le caractère d’Armande ? son premier mobile est-il le désir de plaire à Clitandre ? en ce cas elle prend une mauvaise voie, comme Mme Necker pour porter son mari au ministère, dans l’exemple donné ci-dessus. Elle est ridicule, mais ce n’est pas en qualité de savante ou de poète, c’est comme coquette.

Passons à l’examen détaillé de la pièce.

 

ACTE PREMIER[4]


Scène première

ARMANDE, HENRIETTE


ARMANDE

Loin d’être aux lois d’un homme asservie,
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,
Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,


C’est un Tartuffe femelle qui prête le flanc.



ARMANDE

Et les soins où je vois tant de femmes sensibles
Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.


Réponse. Vous voudriez donc que toutes les femmes fussent savantes ; il n’en resterait plus pour faire des enfants. Le bonheur public ne demande qu’un nombre de savantes très limité.

Je trouve cette pièce très bien écrite. Le style est bien fort, bien compact, mais il manque de vivacité. Les moindres réponses sont de quatre vers.



ARMANDE

Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre :
Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre ?


Le Tartuffe battu se découvre ; malheur à l’opinion qui pouvant être attaquée par la plaisanterie, ne peut pas se défendre avec la même arme.



ARMANDE

Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi ;
Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,
Qu’il n’y songe pas bien, et se trompe lui-même.


Armande venant aux conseils qu’elle donne à sa rivale, après avoir vu ses reproches manquer d’effet, est dans la position la plus mauvaise[5] et la plus susceptible d’être foudroyée par la plaisanterie.

Pour la Reconnaissance du comique :

Je ne dois pas entièrement me fier au sentiment présent ; il faut un peu que cela soit science chez moi. Il faut porter un exemplaire des Femmes savantes aux Français et noter les endroits où l’on rit. Me rappeler ensuite, en composant, le résultat de ces observations. Principe : Il est reconnu que le comique glisse sur tout homme passionné. Il est trop occupé à la recherche du bonheur pour songer à se comparer au personnage ridicule que vous faites passer sous ses yeux. Je suis passionné, ou du moins fortement occupé en étudiant Molière. Donc, je puis laisser passer sans rire des choses très comiques qui ont d’ailleurs cet autre inconvénient que je les sais presque par cœur. Jusqu’ici (page 11) je n’ai pas ri. Je me suis seulement souvenu qu’on rit à cette plaisanterie :


Quelque petit savant qui veut venir au monde.


Il me semble que Collé, le fond de la scène donnée, eût pu y mettre cinq ou six plaisanteries du ton du plus grand monde, qui auraient fait rire davantage qu’on ne rit actuellement. Cette idée est peut-être téméraire ; d’ailleurs le ton du grand monde s’est, je crois, extrêmement perfectionné de l’an 1672 à l’année 1772. Je ne crois pas qu’à la première de ces époques, il y eut aucun salon aussi agréable, d’aussi bon ton (l’art de se donner du plaisir avec la langue, sans gamaüchage et entre indifférents) que celui de Mme du Deffand.



Scène II

CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE


ARMANDE

Je ménage les gens, et sais comme embarrasse
Le contraignant effort de ces aveux en face.


Derniers abois, dernière et mauvaise ressource du Tartuffe.

Tome VI, in-8o, de Mame, 121, les quatre premiers vers nous semblent trop sérieux, style lourd.

Le style lourd ne convient qu’à Armande.



CLITANDRE

Et j’ose maintenant vous conjurer, madame,
De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,
De ne point essayer à rappeler un cœur
Résolu de mourir en cette douce ardeur.


Peu galants pour Henriette, et lourds comme toute la tirade.



HENRIETTE

Eh ! doucement, ma sœur. Où donc est la morale
Qui sait si bien régir la partie animale,
Et retenir la bride aux efforts du courroux


Bonne plaisanterie, tirée du fond du sujet.



HENRIETTE

Et me donner moyen de vous aimer sans crime.


Il faut dire sans crime en riant à cause du criminel du cinquième vers [de la page] :


Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.


[Dans cette scène] on rit d’autant plus d’Armande, qu’en qualité de femme faisant son métier d’avoir de l’esprit, elle devrait mieux manier la plaisanterie. Elle est entièrement battue. On rit beaucoup.



Scène III

CLITANDRE, HENRIETTE

Mais, puisqu’il m’est permis, je vais à votre père,
Madame…


Invraisemblance peut-être nécessaire à l’art dramatique, mais d’autant plus grande ici que Clitandre est courtisan, et que la première habitude de cette classe d’hommes est de distinguer avec beaucoup de finesse, dès le premier jour qu’ils vont dans une maison, la manière dont l’autorité y est distribuée. Il est ridicule qu’il ne sache pas encore que le père est mené par le nez.



CLITANDRE

Je consens qu’une femme ait des clartés de tout :
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante ;


Si cela était exact, ces dames voudraient s’attirer le respect ou l’amour par leur science ; leur ridicule serait le désappointement de cette prétention.



CLITANDRE

Et j’aime que souvent, aux questions qu’on fait,
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait.


Fort bien. La qualité de savante détruit net la grâce, l’extermine partout. Voilà vingt-deux vers sans amour, mais non pas sans pédanterie. D’ailleurs les sentiments de Clitandre sur cet objet doivent être connus d’Henriette. Ces vingt-deux vers-là sont un morceau de satire.



CLITANDRE

Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme,
Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits
Un benêt dont partout on siffle les écrits.


Moyen de ridiculiser Philamite en lui montrant ce mépris qu’un public éclairé a pour son héros, et l’estime que ce même public fait d’un autre écrivain du même genre.


Qui fait qu’à son mérite, incessamment il rit,
Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit,
Et qu’il ne voudroit pas changer sa renommée
Contre tous les honneurs d’un général d’armée.


Toujours satire et pas d’amour, quoique Henriette l’eût remis sur la voie.


Que, rencontrant un homme un jour dans le Palais,
Je gageai que c’étoit Trissotin en personne,
Et je vis qu’en effet la gageure étoit bonne.


HENRIETTE

Quel conte !


Cette repartie a la vivacité moderne.



Scène IV

BÉLISE, CLITANDRE


BÉLISE

Et, dans tous les romans où j’ai jeté les yeux,
Je n’ai rien rencontré de plus ingénieux.


CLITANDRE

Ceci n’est point du tout un trait d’esprit, madame ;


On rit, je crois. C’est de l’embarras de Clitandre. Le dialogue de ces deux amants manque de vivacité.



BÉLISE

Je vois où doucement veut aller la demande,
Et je sais sous ce nom ce qu’il faut que j’entende.
La figure est adroite ;


On pourrait donner un vernis de ridicule à ces femmes en leur faisant employer ad hoc les termes de rhétorique, comme Tartuffe emploie ceux de religion.

Il y a dans cet acte bien peu d’action[6] ; elle ne commence qu’à la scène dernière, à la démarche que Clitandre fait auprès de Bélise. Cela est savant, l’auteur est profondément raisonnable, mais aujourd’hui on exigerait, et je crois avec raison, plus de vivacité, plus de cette qualité qui brille dans le Barbier de Séville. Les amants sont froids.

Pour expliquer Bélise jeune et non pas vieille comme on la montre au Théâtre-Français, elle a trente-deux ans, il faut supposer qu’elle a le tempérament de Mme la Clle Dulauloy ou de Mme Lanfant qui parle de Zizette avec une horreur véritable. Ce point-ci a été très bien vérifié.

 

ACTE II


Scène III

BÉLISE (entrant doucement, et écoutant) ; CHRYSALE, ARISTE


On ne rit pas jusqu’à la page 24.



BÉLISE

Ah ! chimères ! ce sont des chimères, dit-on.
Chimères, moi vraiment, chimères est fort bon !
Je me réjouis fort de chimères, mes frères ;
Et je ne savois pas que j’eusse des chimères.


On rit parce qu’on voit que Bélise est bien persuadée de son affaire qui est évidemment fausse aux yeux du spectateur, elle est donc très ridicule. Elle plaisante ses frères au sujet sur lequel elle doit, seule, être plaisantée.

Ridicule bien du sujet. Bélise s’attache aux mots en vraie pédante au lieu de comprendre la chose. Cela pourrait être bien autrement développé. La nature qui, ordinairement, est plus froide que l’art, donne une leçon à Molière.

Beauzée en rentrant de l’Académie française au logement qu’il avait aux Invalides, trouve l’amant de sa femme qui était avec elle sur un canapé dans la position la moins équivoque. Celui-ci, qui était Allemand, dit à la femme : « Quand je vous disais qu’il était temps que je m’en aille. — Que je m’en allasse, Monsieur », dit Beauzée.



Scène IV

CHRYSALE, ARISTE


ARISTE

Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément,
Allons…


CHRYSALE

Vous moquez-vous ? il n’est pas nécessaire.


Déraison d’un bon petit sanguin de cinquante-cinq ans.

Cette scène est probante, prouve le caractère, mais ne fait nullement rire. Avant de traiter un sujet il faut faire la liste des scènes divisées :

1º En probantes.

2º En comiques où l’on rit, et à côté, le nom du personnage duquel on rit.



Scène VI

PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE


CHRYSALE (se tournant vers Martine).

Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
Coquine, et votre crime est indigne de grâce.


Prouve le caractère.



MARTINE

Qu’est-ce donc que j’ai fait ?


CHRYSALE (bas).

Ma foi, je ne sais pas.


On rit du sanguin homme faible. Philaminte est bilieuse. Comédie fondée solidement sur les principes médicaux des tempéraments. On dira que je vois cela avec des yeux de commentateur. Mais du moins Molière est parfaitement conforme à cette règle.



PHILAMINTE

Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
Après trente leçons insulté mon oreille
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.


Une des grandes scènes de l’ouvrage, beau trait de caractère, mais qui ne me fait pas rire, pourquoi ? M. Crozet. Ce qui nuit beaucoup au comique, c’est que c’est trop long, cette longueur donne le temps d’apercevoir l’invraisemblance. Cette scène est complètement invraisemblable, on fait ressortir la faute d’une fille qui s’est servie d’un mot impropre et elle parle patois pendant toute la scène. À quel propos donc ce scandale pour un mot ? Je proposerais de remplacer cette scène par celle d’une servante qui se présenterait pour entrer dans la maison et qu’on ne recevrait pas parce qu’elle manquerait à parler Vaugelas : On lui donnerait d’ailleurs les meilleurs répondants ; Chrysale en voudrait, Bélise jouerait le pédant comme elle le fait et s’efforcerait de voir si on ne pourrait pas en tirer parti pour le beau langage.



PHILAMINTE

Et les fait la main haute obéir à ses lois ?


Excellent développement de l’orgueil qui fait la base du pédantisme (Scaglietti avant-hier 1er novembre 1813 : excellent modèle de pédant, ne se sentant pas l’habileté de défendre une opinion qu’il avait et sur laquelle il a beaucoup travaillé, passe sur le champ aux injures).



CHRYSALE

Si fait.


Voilà qui peint parfaitement la faiblesse de Chrysale ; mais voilà qui est fait, je ne rirai plus d’un tel homme, j’ai trop d’orgueil pour me comparer à lui désormais, après l’avoir reconnu aussi pusillanime.



BÉLISE

Et des lois du langage on l’a cent fois instruite.


Cela est bien vrai, mais Bélise fait un caractère bien fade, il m’ennuie.



PHILAMINTE

L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !


Cela montre parfaitement la nuance du pédantisme bilieux qui distingue Philaminte de la fade Bélise.



CHRYSALE

… Va-t’en, ma pauvre enfant.


Vers comique admirable et peut-être unique dans le genre peignant. Ce seul vers, grâce aux expositions précédentes, peint parfaitement un caractère.



Scène VII


CHRYSALE

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots.


Voilà dans ces dix vers la perfection du style comique.



CHRYSALE

Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.


Modèle de style. Molière n’a peut-être rien de plus parfait que ce morceau.



Scène VIII


PHILAMINTE

…… C’est à quoi j’ai songé


Excellente interruption. L’action d’interrompre peint seule les deux caractères. Le ton sec de la femme augmentant son impolitesse achève la peinture.


Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.


Despotisme pur. Je ne rirai plus de Chrysale, il est trop avili. Est-ce un défaut ?



CHRYSALE

… et je suis bien aise
De n’avoir point parlé, pour ne m’engager pas.


Capitulation de conscience d’un homme faible.



CHRYSALE

J’ai cru qu’il était mieux de ne m’avancer point.


La nécessité de parler en vers fait perdre net la couleur de la vérité.

La lâcheté de Chrysale bien reconnue rend cet acte fade pour moi. En général, il me semble ennuyeux.

 

ACTE III


Scène première

PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, LÉPINE


PHILAMINTE
Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

TRISSOTIN
Votre approbation lui peut servir de mère.


Excellent ridicule de précieuse. On voit bien dans ces deux vers la nuance du maître à l’écolière.



Scène II

HENRIETTE, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, LÉPINE


BÉLISE

Et qu’elle vient d’avoir, du point fixe, écarté
Ce que nous appelons centre de gravité ?


Vrai ridicule des savants.



TRISSOTIN
Bien lui prend de n’être pas de verre.


Ce mot me rend fade les femmes assez bêtes pour qu’on le hasarde devant elles. C’est peut-être une de ces nuances trop délicates, pour ne pas vieillir d’un siècle à l’autre.

Peut-être la plaisanterie de Mme Janna (mémoires de Collé) paraîtra-t-elle peu piquante en 1913.



PHILAMINTE

J’aime superbement et magnifiquement ;
Ces deux adverbes joints font admirablement.


Cette scène est très vraie, mais elle est fade pour moi. Je ne me sens nulle envie d’écouter ce tas de bêtes.



PHILAMINTE

Ce quoi qu’on die en dit beaucoup plus qu’il ne semble
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j’entends là-dessous un million de mots.


Philaminte trouve un vrai plaisir à cela, elle a tort comme littérateur, mais elle a raison comme suivant ce premier penchant de l’homme : chercher le bonheur.



PHILAMINTE
De mille doux frissons vous vous sentez saisir.


Idem.



TRISSOTIN
Peut-être que mes vers importunent madame.

HENRIETTE
Point, je n’écoute pas.


Excellent, on rit de la mine de Battiste cadet.



PHILAMINTE
Ah ! ma Laïs ! voilà de l’érudition.

BÉLISE
L’enveloppe est jolie, et vaut un million.


Que cela est fade pour moi ! Je sortirais sur le champ d’une maison où je trouverais des bécasses de cette force.



BÉLISE
Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente,

TRISSOTIN (à Philaminte).

Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.


Traits excellents dans le genre peignant. Un vers vous montre la fatalité de la science des pédants, un autre vers toute leur politique.



BÉLISE

Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile.


TRISSOTIN
Descartes, pour l’aimant, donne fort dans mon sens.


Tournure qui peint parfaitement l’orgueil du pédant. On retrouve cela dans la Nature, dans les articles de M. Aman, aux Moniteurs de cette année. Ils sont pleins de je et moi, mon, etc., cela développé dans le caractère de Z. Ichmicher. Sa vivacité en speaking of the revenue of Beholl.



PHILAMINTE

Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une ;
Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.


Cela est si bête, que les personnages deviennent fades pour moi, comme je l’ai déjà observé. Je ne puis plus recueillir de ridicule sur eux.



PHILAMINTE

Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.


Bilieuse.



TRISSOTIN
Ils ne sauroient manquer d’être tous beaux et sages.

ARMANDE
Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages ;


A le mérite de peindre à la fois l’orgueil et le vide de puissance des pédants, et combien il est heureux qu’ils n’aient pas de puissance.



ARMANDE

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis :
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.


Vers excellent mais qui avait besoin d’être amené. Ici les personnages sont assez passionnés pour le dire. Sans cela il serait du ton du pamphlet, où les personnages disent d’eux-mêmes le mal qu’on en pense. C’est pour n’avoir pas fait cette distinction que Voltaire est si médiocre dans la comédie. Mais aussi quel pamphlet est supérieur à la diatribe du Docteur Akakia.

Dans le poème épique c’est le poète qui parle, il se montre. Il doit être tout à fait caché dans le poème dramatique Le pamphlet est sutondeux. Il est fondé sur une absurdité, mais il plaît, il fait naître le rire fou. Ses traits sont une espèce de plaisanterie. Voyez la définition de ce mot.



Scène III

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, TRISSOTIN, LÉPINE


LÉPINE (à Trissotin).

Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous ;
Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.


Concision, qualité que l’on trouve dans Molière comme dans tous les grands écrivains. De noir, d’un ton doux, vérité de la peinture, heureux mélanges des petites circonstances et des plus profondément observées. Le ton doux est de tous les siècles. L’habit noir une habitude du siècle de l’auteur.



Scène IV

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE


PHILAMINTE (à Armande et à Bélise).
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.


Petitesse de ces sottes-là.



Scène V

TRISSOTIN, VADIUS, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE


PHILAMINTE
Que, pour l’amour du grec, monsieur, on vous embrasse.

HENRIETTE (à Vadius qui veut aussi l’embrasser).
Excusez-moi, monsieur, je n’entends pas le grec.


Bonne plaisanterie qui ne serait jamais venue à Myself.



VADIUS

Voici de petits vers pour de jeunes amants,
Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments.


Supérieurement écrit, empâté avec la force du Titien. Les pédants ont si peu de tact que je ne doute nullement que le trait ne soit dans la Nature. (Me rappeler M. de Cassini chez Mme Michaud en 1806.)



TRISSOTIN
En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS
On verroit le public vous dresser des statues.


On rit de voir ces deux animaux se louer.



VADIUS

Hom ! c’est une ballade, et je veux que tout net
Vous m’en…


TRISSOTIN (à Vadius)
Vous m’en… Avez-vous vu certain petit sonnet ?


Excellente interruption. Grossièreté produite par l’amour, par l’amour-propre des Scagliotti et Compagnie.



VADIUS

Non ; mais je sais fort bien
Qu’à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.


TRISSOTIN
Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.


On rit de la mine de Battiste cadet.



VADIUS
Me préserve le ciel d’en faire de semblables !

TRISSOTIN

Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.


Pour ce vers il me semble tout à fait du genre du pamphlet, et il est sans excuse. Comme dit Grimm sur l’Écossaise, c’était à Henriette à faire, a parte, cette plaisanterie. Elle aurait un grand succès au théâtre. Altérerait-elle le grandiose de la pièce ?

(Tout ce commentaire est juste, mais je sens en le faisant qu’il est bien commun. Cela ne vaut presque pas la peine d’être dit. Mais c’est une étude et pour me mettre en train après la campagne de Moscou et quinze mois d’interruption.)



Scène VIII

CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE


CHRYSALE (à Henriette, lui présentant Clitandre).
Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein.


Enfin l’intrigue se réchauffe, il est clair qu’il va y avoir bataille. La dispute ne fait pas rire, mais elle amuse, elle a moins de vétusté.

 

ACTE IV


Scène première

PHILAMINTE, ARMANDE


ARMANDE

Et ce petit monsieur en use étrangement
De vouloir malgré vous devenir votre gendre.


Armande devient odieuse.



Scène II

CLITANDRE, ARMANDE, PHILAMINTE


ARMANDE

Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports.
Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps,


Ridicule de l’amour platonique exposé.



CLITANDRE

Il n’est plus temps, madame ; une autre a pris la place ;
Et, par un tel retour, j’aurois mauvaise grâce
De maltraiter l’asile et blesser les bontés
Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.


Quelle humiliation pour Armande.



Scène VI

ARMANDE, CLITANDRE


ARMANDE
Oui ; je vais vous servir de toute ma puissance.

CLITANDRE
Et ce service est sûr de ma reconnoissance.


On ne rit point. Clitandre pourrait lui camper deux ou trois bonnes plaisanteries.

 

ACTE V


Scène première

HENRIETTE, TRISSOTIN


TRISSOTIN
À tous événements le sage est préparé.


Voilà qui achève de peindre le cuistre ; l’on rit un peu à ce vers mais, par méprise, on ne rit point dans la scène qui me semble manquer encore de vivacité.



Scène II


CHRYSALE

Ouais ! qu’est-ce donc que ceci ?
Je vous trouve plaisante à me parler ainsi ;


Voilà bien le faux brave.

Voilà qui peint bien le pédantisme qui aime les choses anciennes sans raison et conséquemment parce qu’elles sont anciennes.



Scène III

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, un notaire, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE


MARTINE

Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi,
Qui ne sache A ne B, n’en déplaise à madame,
Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme,


Martine jette quelque chaleur dans cette scène, mais c’est que son impertinence étonne. Cela est tout à fait hors de nos mœurs.



CHRYSALE

Voilà dans cette affaire un accommodement.
À Henriette et à Clitandre.
Voyez ; y donnez-vous votre consentement ?


Nouveau et excellent trait de faiblesse, cela peint bien mais ne fait pas rire.



Scène IV

ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, un notaire, CLITANDRE, MARTINE


PHILAMINTE

Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste,
Achevons notre affaire, et quittez votre ennui


Ici Molière abandonne sa thèse et montre que la science sert à quelque chose aux femmes puisqu’elle les empêche d’être malheureuses en un si grand revers.

Le dénoûment ne sort nullement du sujet. C’est le dénoûment de l’homme avide.

Et pour nous et pour lui est même sublime.



Scène V

ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, CLITANDRE, un notaire, MARTINE


CHRYSALE (à Clitandre).
Je le savois bien, moi, que vous l’épouseriez.

CHRYSALE (au notaire).

Allons, monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,
Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit.


Derniers et excellents traits de la faiblesse du petit vieillard sanguin. On en rit.


RÉFLEXIONS GÉNÉRALES[7]



Ce qu’il y a de moins bon dans cette pièce, ce sont les caractères des trois femmes savantes. Encore à proprement parler il n’y en a que deux. Bélise n’est que frottée de ce ridicule, celui qui lui appartient en propre est de croire tous les hommes amoureux d’elle.

La peinture de la femme impérieuse occupe la plus grande partie du rôle de Philaminte ; celle de Tartuffe jouant, par orgueil, l’amour platonique remplit aussi les deux tiers des vers que dit Armande.

Il n’y a de grandes scènes du caractère annoncé que celle de la Sutane, et celle du renvoi de Martine. Je suis étonné que cette seconde scène ne me fasse pas rire davantage.

La scène de raillerie intéresse l’esprit, la dispute donne ce genre de plaisir qui fait que vous ouvrez votre croisée pour voir deux chiens qui se pillent dans la rue.

La pièce est supérieurement écrite. Trois ou quatre morceaux me semblent même parfaits, mais il me paraît aussi qu’elle est trop dénuée de plaisanteries.

Ce genre d’ornement aurait fait rire et donné plus de vivacité à la pièce. Son grand défaut, à mes yeux, est de manquer de cette vivacité dont le Barbier de Séville et le premier acte du Médecin malgré lui sont des modèles.

Le caractère le mieux peint est celui de l’homme faible. Ce qu’il y a de remarquable c’est que la peinture est complète et qu’elle est donnée au moyen d’un nombre de vers extrêmement petit. Je n’ai trouvé autant de concision dans aucun autre caractère de comédie.

Clitandre et Henriette sont froids. Le dénoûment est vicieux, comme n’appartenant point au sujet. C’est un dénoûment applicable à tous les mariages de convenances qui se font dans le monde. Trissotin se conduit comme feraient les deux tiers des hommes ; seulement il est ridicule comme ayant été obligé de jouer la passion.

Le sujet des Femmes savantes me semble raté, mais c’est le rat du grand maître. Le temps, peut-être, l’a traité comme les tableaux du Tintoret à Venise, a trop abaissé les personnages ridicules. Il m’est impossible de rire des personnages que je méprise trop décidément. On ne rit pas de Sosie lui-même. Sosie est une parabole ; on rit des gens lâches dont il nous découvre les mouvements. D’ailleurs, Sosie est plein d’esprit. Cet esprit réveille, intéresse (a ex. ce paradoxe). Chrysale et les trois femmes savantes sont pour moi dans ce cas. J’aurais eu du plaisir à voir trois ou quatre plaisanteries piquantes tomber sur cette Tartuffe d’Armande.

Grand défaut. Les femmes savantes ne sont point désappointées dans l’effet qu’elles croient produire dans le monde, au moyen des prétendues connaissances qu’elles ont en littérature, en physique et en morale. Voilà le vice radical de la pièce. Que ces femmes croient tenir un rang distingué dans le monde, et qu’il y ait de l’ambition dans leur cœur (l’amour des avantages extérieurs dans la société, le désir d’être distingué des autres hommes), c’est ce qui est prouvé par plusieurs vers de la pièce.


Le Sexe aussi, page 49.
Quelque bruit, page 64.


Le gros du public admire un grand dessein, mais ce grand dessein manque son objet, et des scènes qui, étant un peu faibles pour nous, sont bien intelligibles pour lui. Quant à moi, cette pièce m’ennuie, et il me semble que la plus grande partie du peu d’effet qu’elle produit vient du style qu’on peut presque dire parfait. Je suis convaincu que la vie privée de Mme Dacier donnait des traits plus forts que ceux de la pièce.

Voir le jugement du P. Rapin rapporté par Geoffroy, feuilleton du 2 novembre ou du 3, et celui de Bussy Rabutin, je crois, dans le recueil des lettres de ce dernier. Ce jugement que Geoffroy n’a pas l’air de trop approuver est assez conforme au mien. Sur chaque pièce de Molière, tâchez d’avoir le jugement des contemporains, quand même ils ne vaudraient rien, on y aperçoit toujours de quelle hauteur l’écrivain s’est élancé. Se rappeler toujours dans les arts que si Cimabue fût né de nos jours, sans doute il eût été très supérieur à David quoique les tableaux de ce dernier valent infiniment mieux que ceux de Cimabue.

Hier, au théâtre, je me suis fait cette question : quelle est la plus forte passion des femmes ? inspirer de l’amour aux hommes. Admettons dans la tête d’une femme un seul grain de folie qui consiste dans ce raisonnement : « La science est estimée des hommes, donc un moyen de les rendre amoureux est de se faire savante. »

Peindre une femme voulant plaire à son amant à force de savoir pédantesque. Elle n’est pas mal, cet homme l’aimait, mais à force de l’accabler de pédanterie, elle parvient à le dégoûter. Ce personnage, dont je ne vois pas dans ce moment toutes les modifications possibles, parce que je pense à Gina et au départ, me semble, en gros, pouvoir être bien comique. Ce qui contribue beaucoup à rendre ennuyeuses les femmes savantes de Molière, c’est qu’elles sont bien froides n’ayant pas du tout d’amour. Si cette passion trouve le moyen de se glisser même avec la dévotion sincère, à combien plus forte raison ne se mettra-t-elle pas avec la science.

Placer dans la société des femmes savantes, le goujon que ces sortes de filets prennent naturellement, un très jeune poète provincial, très enthousiaste.

Ce caractère n’est pas rare à Paris. Piron arrivant de Dijon ou Malfilâtre ou Crébillon. J’ai un exemple dans ce fou de Dalban.

On pourrait mettre aussi dans cette comédie quelques rognures de celle des journalistes, comme les femmes savantes faisant faire un article à leur guise, dictant de quelque manière ridicule les jugements du journaliste.

Et quelques rognures de l’homme de lettres, les femmes savantes intriguant pour donner une place à l’Institut.

Il y a des arts qui pour avoir un langage ont besoin d’admettre une certaine quantité de fausseté pour exister comme arts. Par exemple, les ballets de Vigano supposent que toutes les fois qu’on a une passion, un désir, on l’exprime par des signes extérieurs, autres que la physionomie, et des signes très forts. Cela seul fait que le ballet peut peindre très peu de passions, et encore très grossièrement.

De même, dans la peinture, il faut que les saints aient toujours leur costume, par exemple comme dans le tableau de Tintoret que je voyais hier matin, les saintes qui ont été Reines ont toujours la couronne sur la tête.

Dès qu’en peinture on emploie des signes faux, il convient que le sublime de l’expression croisse dans le même degré de pureté. Le portrait de M. Lebrun, inventé quant aux accessoires par Busch, me semble ridicule par cela. Il y a de la fausseté à ce qu’il soit environné de tout ce qu’il était, étant en simple habit, et avec l’expression de la bonhomie. L’extrême de ce genre c’est la statue nue des personnages vivants telle que celle de l’Empereur par Canova. On pense à la cuisse de Napoléon telle qu’elle existe réellement.

  1. Ces commentaires se trouvent aux tomes 10 et 18 des manuscrits R. 5896 à Grenoble, et sur le Molière de Chantilly. N. D. L. É.
  2. Véritable. Il y a dans cette épithète matière à discussion.
  3. Il a plutôt fait les femmes pédante. Le pédantisme tue la grâce, premier mérite des femmes.
  4. Sous la liste des Personnages, de la main de Stendhal : « modèles dans la nature : Julie d’Angennes, Mme Dacier, Mme de Genlis, Mme de staël. » N. D. L. É.
  5. La plus foutue position.
  6. On marche vers le dénoûment, marche vers le bonheur désiré par les principaux personnages.

    Je me sens appétit, voilà l’exposition. Je mets une cravate pour aller dîner, commencement de l’action.

  7. 4 novembre 1813.