Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Molière/Notes sur les Fourberies de Scapin

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 51-68).

NOTES SUR LES
FOURBERIES DE SCAPIN[1]

Épigraphe de ce commentaire

« Des choses communes, qui ne méritent presque pas la peine d’être dites, mais qui sont vraies. »


ACTE PREMIER


Scène première

OCTAVE, SILVESTRE


OCTAVE

Ah ! parle si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche.



Art admirable de Molière, il fait avaler ce morceau d’exposition au moyen du piquant de ce genre de dialogue. Tout de suite quelque chose d’original qui réveille.

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Page 131. Dialogue singulier.



SILVESTRE

… ; et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.


Plaisanterie. L’on rit et l’on aime Silvestre.



Scène II

OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE


SILVESTRE

Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours.


C’est la strette de l’air.



OCTAVE

Et, par dessus tout cela, mets encore l’indigence où se trouve cette aimable personne, et l’impuissance où je me vois d’avoir de quoi la secourir.


Ici Scapin doit faire semblant d’attendre qu’on lui découvre la grande difficulté.

Page 134. Un caractère plein de force et d’esprit.

Pages 136–7. Peinture vraie du commencement de l’amour.

Page 138. Style rapide qui amuse. Pour que ces nuances fassent effet, il faut un génie de premier ordre.



SCAPIN

Je les aurais joué tous deux par dessus la jambe.


Avec la faiblesse d’enfant d’Octave.



Scène III

HYACINTE, OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE


HYACINTHE


Page 140. Peinture vraie d’une jeune fille amoureuse.

Page 140. J’ai ouï dire,…

Remarquez l’exactitude du coloris. Molière qui, pour faire plus vite, tourne souvent en maxime, manière avec laquelle il transporte dans la comédie ses pensées de philosophe toutes crues, sans se donner la peine de les accorder au caractère, se garde bien d’en user ainsi, dans un endroit où il faut la plus grande justesse de nuance.



Scène IV

OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE


SCAPIN


Page 142. Contraste amusant du caractère ferme de Scapin mûri par l’usage, et de sa facilité.



SCAPIN

Bon. Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive…


Second petit moyen de faire avaler.



Scène VI

ARGANTE, SCAPIN SILVESTRE, dans le fond du théâtre


Page 145. Excellente scène de flatterie, et la plus difficile possible puisque le flatté est passionné et qu’on l’interrompt dans la recherche du bonheur de sa passion. Manière d’employer des rognures de caractère. Mais après cette scène traitez si vous pouvez le sujet du flatteur.


ACTE II


Scène première

GÉRONTE, ARGANTE


GÉRONTE

Ma foi, seigneur Argante, voulez-vous que je vous dise ? l’éducation des enfants est une chose à quoi il faut s’attacher fortement.


Dans les pièces à un seul caractère, tout le plaisir sort d’une seule source (Arnolphe, École des femmes). L’auteur a cet avantage qu’il n’a besoin que d’une seule exposition, mais aussi il faut plus d’attention dans le spectateur. Dans les comédies, au contraire, du genre des Fourberies de Scapin, le plaisir vient de mille petits thèmes (musique) successifs que traite l’auteur. Par exemple ici.



ARGANTE

Et si ce fils, que vous avez en brave père si bien morigéné, avait fait pis encore que le mien ? Hé ?


GÉRONTE

Comment ?


Très piquant. On doit rire à ce mot.

Page 153. Exemple qui fait conclure au spectateur qu’il est plus aisé de donner des conseils que de les suivre. On rit de la vanité de Géronte qui va être désappointée.



Scène V

OCTAVE, LÉANDRE, SCAPIN


LÉANDRE (l’épée à la main).

Vous faites le méchant plaisant… Ah ! je vous apprendrai…


Cela est très vif. On est curieux de savoir comment Scapin s’en tirera. Comme on le connaît, on s’attend à quelque finesse excellente.



LÉANDRE

… Mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps.


Contraste du caractère résolu de Léandre et de la niaiserie d’Octave.



SCAPIN

… C’est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l’eau autour, pour faire croire que le vin s’étoit échappé.


Il est impossible de peindre un caractère d’une manière plus piquante.

Deux mérites ici :

Cela peint.

Cela est plaisant.

Trop souvent dans les meilleures comédies, on ne trouve que des scènes peignant, par exemple dans presque toutes les Femmes savantes, dans le clandestin Mariage de Colmann.



Scène VII

LÉANDRE, OCTAVE, SCAPIN


SCAPIN

Me traiter de coquin de fripon ! de pendard ! d’infâme !


On rit parce qu’on sait bien que ça lui est égal.



SCAPIN

… Et vous savez assez l’opinion de tout le monde, qui veut qu’il ne soit votre père que pour la forme.


De piquant en piquant, on est sur le champ distrait par une nouvelle polissonnerie.



Scène VIII

ARGANTE, SCAPIN


SCAPIN

… Et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâces à mon bon destin.


Cette note est pour moi. Vers 1803, je pris réellement un peu l’habitude de cette philosophie de Scapin, et cela d’après ce passage-ci, mais elle ne donnait que du malheur, cette philosophie. Pour moi la partie des maux de bien loin la plus cruelle, c’est de prévoir. Les souffrir n’est presque rien. Mon esprit n’est pas occupé à les sentir, mais à en sortir. Pour un autre tempérament, la surprise, la chute imprévue des maux, serait peut-être ce qu’ils auraient de plus rigoureux. Pour ces caractères la philosophie de Scapin est bonne.

L’explication anglaise du caractère de Dominique :… it is the rebound that is fatal.



SCAPIN

La compassion que m’a donnée tantôt votre chagrin m’a obligé à chercher…


Un des mots du style du siècle de Louis XIV qui vieillit le plus un écrit parce que pour nous il fait contresens. Il en est à peu près de même de sans doute, au lieu duquel nous mettrions aujourd’hui ou certainement ou rien. Il faut ici m’a fait chercher.



SCAPIN

Voulez-vous que son valet aille à pied ?


Plaisanterie que Scapin se permet pour s’amuser lui-même vu la bêtise d’Argante. Toute plaisanterie est fondée sur une absurdité. Il est absurde de supposer qu’Argante craint que le valet Matamore se fatigue en allant à pied, ou fasse ainsi peu d’honneur à son maître.



SCAPIN

Monsieur, un petit mulet.


On rit.



SCAPIN

… Sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs.


Jeu, en criant.



SCAPIN

… C’est être damné dès ce monde que d’avoir à plaider et la seule pensée d’un procès serait capable de me faire fuire jusqu’aux Indes.


Leçon donnée d’une manière amusante sur un point fort utile et en même temps parfaitement dans les caractères.



ARGANTE

À combien est-ce qu’il fait monter le mulet ?


Excellent. On rit.



Scène IX

ARGANTE, SCAPIN ; SILVESTRE (déguisé en spadassin).


SILVESTRE

Page 173… l’épée dans le ventre.


Un petit air augmente la peur.



Scène X

ARGANTE, SCAPIN


SCAPIN

Hé bien ! vous voyez combien de personnes tuées pour deux cents pistoles…


Encore une plaisanterie que Scapin se permet.



SCAPIN

Vous n’avez qu’à me les donner…


À ce coup imprévu, le spectateur se dit : ce maraud a de l’esprit.



SCAPIN

Parbleu ! monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme ; c’est l’un des deux.


La forme du raisonnement, pour le raisonnement qui est inintelligible pour beaucoup d’hommes, c’est comme le charlatan cité par my Father, autre charlatan.

« Ou mon baume est bon ou il n’est pas bon. S’il est bon, prenez-en. S’il n’est pas bon, mais il est bon, et il faut encore en prendre. »



Scène XI

GÉRONTE, SCAPIN


SCAPIN (seul).

Et je veux qu’il me paye en une autre monnoie l’imposture qu’il m’a faite auprès de son fils.


Scapin croit vraiment que c’est une imposture.


ACTE III


Scène première

ZERBINETTE, HYACINTE, SCAPIN, SILVESTRE


ZERBINETTE

Il doit lui en coûter autre chose que l’argent…


Embarras de Molière, à cause du mélange de mœurs différentes. Cela tue l’illusion.

6 août 1816.



Scène II

GÉRONTE, SCAPIN


SCAPIN

« Quoi ! jé n’aurai pas l’abantage dé tuer cé Géronte ? »


Je ne suis point du tout de l’avis de Boileau qui était trop triste pour bien apprécier l’extrême gaieté. Mais je vois deux objections contre le sac :

1º On y voit à travers de la toile, mais supposons-la serrée et neuve.

2º Un homme qui est sur les épaules d’un autre sert à l’ébranlement du coffre quand cet autre parle.



SCAPIN

« Tiens, boilà cé qué jé té vaille pour lui. » Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! monsieur ! Ah ! ah ! monsieur ! tout beau !


Je comprends seulement aujourd’hui qu’il feint de recevoir d’autres coups de bâton, que ceux qui sont tombés sur le sac.



SCAPIN

« Moi l’afoir enfie de tonner ain coup d’épée dans sti sac. »


Jeu. À ce mot de coup d’épée, un mouvement du diable dans le sac.


Mon maître.


Excellente figure de Géronte qui peu à peu comprend la mystification.



Scène III

ZERBINETTE, GÉRONTE


ZERBINETTE

Il y a à son nom du ron… ronte… Or… Oronte… Non. Gé… Géronte… Oui…


Excellente mystification. Il me semble que c’est à peu près le comble de la gaieté. Examiner cela au théâtre. Cette scène y manque un peu son effet, parce que l’acteur qui fait le rôle de Géronte le rend trop imbécile. S’il est décidément trop imbécile, je ne me compare plus à lui. Je ne ris plus. Vérifier tout cela aux Français. On joue cette pièce beaucoup trop vite. Les acteurs ne se donnent pas le temps nécessaire pour inventer ce qu’ils disent.



ZERBINETTE

Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille. Il s’appelle Scapin, c’est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu’on peut donner.


Prononciation rapide et concluante.



ZERBINETTE

Le valet lui fait comprendre à tous coups l’impertinence de ses propositions…


On voit le mécanisme de la victoire de la plaisanterie.



ZERBINETTE

Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc. Ah ! ah ! ah !



Scène XI

ARGANTE, GÉRONTE, OCTAVE, HYACINTE, ZERBINETTE, NÉRINE, SILVESTRE


OCTAVE

Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien…


Troisième moyen pour faire avaler.


Nous avons le sommaire d’une scène de Molière fait par lui-même. C’est probablement ainsi qu’étaient ses ébauches.

Le dénoûment romanesque a au moins le mérite d’être court et clair, mérite qui manque par exemple à celui de l’Avare.

Cette pièce a au suprême degré le mérite de la vivacité. Il me semble évident que Boileau était un mauvais juge de la gaieté. Je trouve les Fourberies de Scapin meilleures que le Glorieux, la Métromanie, et etc., etc. Il y a infiniment plus de talent et de verve. Il lui manque une vingtaine de corrections dans le style, et d’être jouée plus lentement et avec soin. Les acteurs négligent les meilleures pièces, parce qu’elles n’ont pas besoin de leurs soins. C’est le plus flatteur de tous les éloges, que deviendrait la Gageure imprévue, jouée comme les Fourberies de Scapin ?

Comme je l’ai remarqué ci-dessus, tout le plaisir que peut donner cette comédie vient de l’effet d’une suite de nuances. Il n’y a ni caractères ni événements qui soutiennent l’auteur. Si ces nuances délicates ne sont pas peintes avec le plus grand génie on bâille. Or l’on ne bâille pas, au contraire.


Molière est le plus pillard des grands hommes, et cela n’y fait rien.

Trouvé parfaitement vrai le 7 août 1816.

  1. Ces notes se trouvent à Grenoble aux tomes 10 et 18 de R. 5896, et à Chantilly dans le Molière de 1812. Leur première rédaction est du 4 novembre 1813. N. D. L. É.