Mon encrier, Tome 1/La statue de Mercier

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Madame Jules Fournier (1p. 28-36).

LA STATUE DE MERCIER [1]

On pourra dire et penser de Mercier bien du mal : on pourra lui reprocher des erreurs, des égarements, des excès. Ce que nul ne contestera sérieusement, c’est qu’il a aimé son pays avec passion ; qu’il a eu le culte éperdu de sa race, et qu’il n’a cessé jusques en ses pires défaillances de rêver pour elle un avenir de progrès et de grandeur.

C’est assez pour qu’à nos yeux on ait eu raison de lui dresser une statue. Cet homme au cœur si faible, ce patriote parfois un peu fou, n’aura pas fait pour nous moins que les plus illustres de ses devanciers. Il ne lui a été donné, ni de réaliser ses vastes conceptions, ni même d’éviter certaines chutes dont sa haute nature aurait pourtant dû le préserver. De toute son œuvre administrative, c’est à peine aujourd’hui s’il reste quelque vestige. Mais son influence morale, qui n’est pas près de finir, aura été incalculable. À une époque perdue d’indifférence, d’égoïsme et de veulerie, il a eu l’honneur de ranimer chez nous, avec l’amour de la terre natale, le sentiment de la solidarité nationale. Il a su communiquer à ses compatriotes la flamme généreuse qui dévorait sa poitrine, et il a redonné une âme à la race. Il a été, enfin, dans notre pays, l’incarnation vivante du patriotisme.

Aujourd’hui encore le nom de Mercier ne représente pas autre chose aux regards du peuple ; tout ce que le peuple voit d’avance dans le futur monument, — quelque exploitation que les politiciens sans pudeur puissent pratiquer alentour, — c’est la glorification du sentiment national.

Après cela, que Mercier ait été plus ou moins ce que l’on dit, qu’importe ?… Qu’importe que l’on exagère la noblesse de son caractère et la qualité de ses actes publics ? Même si le patriotisme de Mercier n’était qu’une légende, il faudrait, disons-le hardiment, il faudrait l’admettre ! Le peuple a besoin de légendes. La réalité l’écœure et c’est à bon droit. L’histoire, sèche et nue, ne lui offre à contempler que des hommes comme les autres, toujours bornés par quelque côté. Laissons-le donc en paix se forger des demi-dieux, et n’allons point l’empêcher d’y croire, même si ces demi-dieux n’existent pas ! C’est par là seulement qu’il pourra se hausser au-dessus de lui-même et des tristesses présentes, vers une plus grande beauté morale et des temps meilleurs.

Pour toutes ces raisons nous n’aurions donc pu que nous réjouir de voir ériger un monument à Mercier. Nous sera-t-il seulement permis de regretter que l’on nous ait, d’avance, gâté notre joie, par le scandale auquel a donné lieu l’attribution de cette entreprise nationale ?…

Car, c’est un scandale à n’en pas douter, que d’avoir confié à M. Chevré, dans les circonstances que nous allons rappeler, le soin de faire revivre sur un piédestal la figure du grand patriote.

Il y a à cela plus d’une raison.

Rappelons d’abord, pour les ministres qui nous liront, qu’une œuvre d’art n’est pas une œuvre mécanique, comme la photographie, par exemple ; qu’il faut s’y donner tout entier, avec amour, avec passion même, et qu’elle demande, non-seulement de la science et du métier, mais, avant tout et surtout, de l’émotion.

Or, dites-moi, je vous prie, comment, et dans quelle mesure, la vie et la destinée de Mercier pourraient jamais émouvoir un étranger comme M. Chevré.

Qu’est-ce que M. Paul Chevré, de Paris, connaît de Mercier ? Qu’est-ce que ce nom peut bien lui dire ? En quoi peut-il affecter chez lui les cordes intimes, éveiller la sensibilité ?

Mercier, pour un Français, cela ne signifie pas plus que Larue, Dubois ou Durand. Ce que Mercier a été, et ce qu’il continue d’être, dans l’esprit et le cœur du peuple de chez nous, il n’y a qu’un homme de chez nous qui puisse le comprendre, ou tout au moins le ressentir.

Pour comprendre et pour ressentir le magnétisme de ce nom, le prestige singulier de cette figure ou, si vous le préférez, de cette légende, il faut être né et avoir grandi au Canada. Il faut avoir entendu, d’aussi longtemps qu’on se souvienne, les gens de toutes les classes : ouvriers, industriels, hommes de négoce, paysans, parler de Mercier avec tendresse et presque avec idolâtrie. Il faut connaître ce moment tragique de notre histoire où Mercier se fit l’écho de nous tous, où il fut la conscience même de la nation. Il faut savoir combien il nous aimait ; quelles ambitions il avait formées pour nous ; comme son âme était large et son esprit élevé. Il faut se rappeler la fin déchirante de sa carrière ; le calvaire où il expia si durement ses fautes ; la détresse qui noya nos cœurs quand il mourut… Il faut évoquer, tels que nous avons accoutumé de les voir depuis vingt-cinq ans, sous leur aspect pour ainsi dire familier, tous les traits de cette physionomie de charme et de force à la fois, où la race avait toujours aimé à se reconnaître, et que la douleur, sur la fin, avait marquée de son empreinte touchante. Il faut songer, enfin, au souvenir fidèle que le peuple lui garde, non-seulement à Montréal, où il reçoit sur sa tombe, seize ans après sa mort, d’aussi beaux hommages qu’on lui en a jamais décernés de son vivant, mais encore dans les plus petits hameaux et jusqu’au fond des campagnes les plus reculées.

Pour comprendre Mercier et pour l’aimer, il faut de plus se sentir capable d’épouser son rêve et de partager son idéal ; il faut comprendre tout d’abord cette race qui lui était si chère et qu’il a personnifiée à un si haut degré, avec ses aspirations ardentes, ses espoirs, ses amours et ses haines. Toute la vie de Mercier est là. Hors de là, il n’est qu’un politicien comme un autre, sans caractère particulier, sans originalité bien définie. S’il éveille tellement notre sympathie, si nous sommes à ce point remués par son nom, c’est que ce nom ranime pour nous, avec la figure du grand disparu, toute la tendresse que nous portons à notre race, c’est qu’il évoque en notre esprit le cortège entier de nos souvenirs patriotiques.

Et voilà pourquoi, devant le bloc d’argile destiné au buste de Mercier, l’artiste canadien aurait senti son cœur battre, sa main frémir, et les larmes peut-être tomber de ses yeux.

Mais quelles larmes M. Chevré, de Paris, pourrait-il verser sur Mercier ?…

Connaît-il le moins du monde les actes publics du grand patriote ? Cela nous surprendrait. Même s’il les connaît, quelle importance ont-ils de plus en son esprit que la révolution de Nicaragua, la révolte des Hindous, ou n’importe quel événement de politique étrangère ? En quoi parlent-ils plus à son imagination ou à sa sensibilité ? Et pourquoi la statue de Mercier, en un mot, l’inspirerait-elle plus que celle qu’on pourrait lui commander demain pour tel magistrat d’Espagne ou tel ministre du Chili ?

Vous avez entendu parler des boulevards de Paris et de leurs terrasses. C’est là, dans cette atmosphère hautement raffinée, que les Canadiens de passage à Paris vont quelquefois promener leur nostalgie, et c’est là que M. Chevré a appris à connaître Mercier et à nous connaître. C’est là qu’il a rencontré par hasard M. Philéas Corriveau, de Québec, pilier des lobbies pendant la session et du Club de la Garnison le reste de l’année ; M. Alexandre Taschereau, que vous connaissez ; M. Turgeon… C’est dans la compagnie de ces messieurs, et c’est à cet endroit, qu’il a commencé à aimer la province de Québec et les Canadiens français, qu’il s’est imprégné de nos sentiments et de notre idéal.

Et voici maintenant Laliberté, sculpteur canadien…

Vers 1900 nous arrivait à Montréal, du fond des Cantons de l’Est, un jeune homme de dix-neuf ans qui voulait faire un sculpteur. Dans la campagne où il était né, les écoles de beaux-arts ne foisonnent pas, et il n’avait encore appris, en se fiant à son seul instinct, qu’à reproduire plus ou moins péniblement dans le bois l’image des fleurs, des arbres ou des bêtes qu’il avait sous les yeux. Cependant, après avoir suivi pendant dix-huit mois les cours du Monument National, il partait pour Paris, où il décrochait d’emblée, moins de deux ans plus tard, une mention au Salon pour son groupe des Indiens chassant de l’arc, dont Péladan pouvait écrire dans la Revue hebdomadaire, à la même époque, que rien de plus fort ne s’était encore vu dans les expositions d’art depuis nombre d’années. Ceci se passait en 1904 ; deux ans après il présentait au Salon sa Travailleuse canadienne, pour laquelle le jury, presque à l’unanimité, lui votait une médaille, et qui, entre les 2,000 envois de cette année-là, sut fixer l’attention de tous les connaisseurs.

Or, Laliberté restait à Paris un étranger. Il était pauvre, pauvre souvent à n’avoir pas de quoi à manger, et Dieu seul sait les souffrances qu’il endura durant ces cinq ans d’études dans la grande ville. Il n’avait là-bas, pour l’aider, ni coteries, ni influences, ni relations. Il n’avait que son talent d’artiste et son labeur acharné.

M. Chevré, de son côté, après vingt ans de Salon, parvenait enfin, l’an dernier, lui qui est du pays, lui qui là-bas connaît tout le monde, à se faire décerner une deuxième médaille. C’est à quoi se résume jusqu’ici le succès de cet artiste comme il y en a peut-être trois mille à Paris.

Entre lui et Laliberté, cependant, c’est lui qu’on a choisi. Laliberté, depuis des années, caressait cette idée d’un monument à Mercier. Fils du peuple de chez nous, et tout imprégné de l’amour de sa race, c’est avec son cœur, c’est avec toute sa sensibilité qu’il nous eût façonné la figure du grand patriote. Mais on n’a pas voulu lui donner cette joie ; on l’a volé de son rêve d’artiste.

M. Chevré se trompe s’il croit voir, dans les critiques formulées sur ce sujet, une attaque contre sa nationalité.

On ne lui en veut pas d’être Français, loin de là. On constate seulement qu’il n’est pas Canadien, et l’on ajoute que, n’étant pas Canadien, n’ayant pas vécu de notre vie, ne partageant à aucun degré nos sentiments, il ne saurait voir dans le monument Mercier que l’occasion d’une belle commande. Personne, que nous sachions, n’a jamais voulu dire autre chose.

Après cela, que le Canada accueille ici les Français comme Paris a accueilli quelques Canadiens ; que le gouvernement de la province de Québec achète des toiles aux artistes français comme le gouvernement de la République en a acheté quelques-unes à M. Cullen ; qu’il honore et qu’il encourage les Français de toutes les manières, nous n’y voyons aucune objection, au contraire.

Tout ce que nous soutenons encore une fois, c’est que, quant à élever une statue à « Mercier père du peuple », on n’avait pas le droit d’en confier l’exécution à des mains indifférentes, — même pour récompenser un sculpteur quelconque de s’être fait, à Paris, le cicérone obligeant de M. Adélard Turgeon, de M. Alexandre Taschereau et de M. Philéas Corriveau…

  1. Nationaliste, 5 décembre 1909.