Mon encrier, Tome 1/Et vive l’instruction publique !

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Madame Jules Fournier (1p. 25-27).

ET VIVE L’INSTRUCTION PUBLIQUE ![1]


La rue Sainte-Catherine a vu circuler entre ses trottoirs, vendredi passé, des figures qu’on n’a pas tous les jours l’avantage d’y rencontrer.

De neuf heures du matin à cinq heures du soir, les malandrins des quais, les piliers d’estaminets de la rue Saint-Paul, les marlous de la rue des Commissaires, enfin tout le bon monde du Bord-de-l’Eau, avaient envahi le centre de la ville.

Installés dans les luxueuses automobiles de l’organisation ministérielle, la plupart vêtus de beaux sweaters blancs ou de ready-made immaculés, la figure réjouie et l’haleine empestant à vingt pas le bon scotch en bouteille, ils contemplaient d’un œil vaguement attendri les étalages des magasins, le défilé des piétons sur les trottoirs et la course des automobiles congénères.

Ils n’avaient jamais vu tant de pays. Au nord de la rue Saint-Paul, tout un monde nouveau s’était révélé à leurs regards surpris et émerveillés. Aussi, que leur joie faisait plaisir à voir ! De neuf heures du matin à cinq heures du soir, on les vit faire la navette, sans se lasser un seul instant, entre les soixante-seize polls de Saint-Jacques, pour se bien pénétrer des beautés du suffrage universel dans un pays de liberté.

Il est vrai qu’ils n’avaient point droit de vote et qu’ils n’ont pu, par conséquent, déposer le moindre petit bulletin en faveur de M. Robillard. Tout de même, leur présence dans la circonscription, durant le temps entier de la votation, était bien de nature à réjouir tous les bons citoyens, et l’intérêt évident, quoique tout platonique, qu’ils manifestèrent, au cours de la journée, en faveur du candidat ministériel, ne dut pas contribuer pour peu au succès de la bonne cause.

M. Godfroy Langlois, qui eut l’honneur de diriger l’organisation de M. Robillard, a trouvé là un concours qu’il n’avait sans doute pas escompté, et qui devra lui faire concevoir de hautes espérances pour l’avenir de ses idées.

Songez en effet que, si ces messieurs avaient pu voter seulement 20 fois chacun, cela faisait au total 2,000 voix de plus pour Monsieur Robillard.

Ils ont voulu s’en abstenir, par une de ces délicatesses comme on en trouve quelquefois sous les plus rudes écorces.

Comme ces chardons bleus qui poussent sur les plages
Ils ont des cœurs d’azur dans leurs piquants sauvages.

Autrement dit, un cœur noble bat sous la crasse de leur poitrine, et la sérénité d’une conscience droite respire dans leurs poumons avec l’odeur du gin en draught.

Mais qui sait, quand on aura fait leur éducation, qui sait ce qu’ils ne sauraient pas accomplir ?…

En vérité, on peut encore rêver de beaux jours pour notre pays, et tant qu’il y aura dans les cabarets louches de la rue Saint-Paul des gens qui ne savent pas lire, M. Langlois ne devra pas désespérer du succès de ses chefs, et partant du progrès de l’Instruction publique…

C’est du Port, maintenant, que nous vient la lumière.

  1. Paru dans le Nationaliste le 14 novembre 1909, après la défaite de M. N.-K. Laflamme dans la circonscription Saint-Jacques, à Montréal.