Mon encrier, Tome 1/Lettre ouverte à mon ami X…

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Madame Jules Fournier (1p. 120-123).

LETTRE OUVERTE À MON AMI X… [1]

Vous le savez, mon cher X…, mieux que personne : s’il est un journal au Canada, en ces dernières années, qui ait en toute circonstance témoigné de son admiration et de son amour passionné pour la France, c’est bien celui-ci. Moi-même qui vous parle (et tout en reconnaissant à son ennemie d’aujourd’hui les mérites que je crois qui lui reviennent), combien de fois, ces mois passés, n’ai-je pas pris plaisir à saluer en la France le premier pays du monde, en la civilisation française la plus haute civilisation que le monde ait encore connue ?

Il semblerait, de prime abord, que voilà qui dût vous suffire… Mais non : pour prouver par le temps qui court ses sentiments français ce n’est rien, selon vous, que de proclamer la grandeur unique de la France et son immense supériorité sur toutes ses rivales y compris l’Allemagne : ce qui s’impose avant tout, c’est de rabaisser celle-ci, intellectuellement, au niveau d’un pays, disons, comme l’Angleterre. Ce n’est rien que de croire à l’héroïsme de ses soldats et à la justice de leur cause : ce qui surtout importe, c’est de croire sans examen à l’innommable, à la diabolique sauvagerie des troupes allemandes.

À dire vrai, mon cher ami, vous n’êtes pas le seul aujourd’hui de cette idée. Sans parler des preuves que vous en avez pu trouver, plus d’une fois, dans ces colonnes, combien de bons Français comme vous ne rencontré-je pas chaque jour, qui ne raisonnent guère d’aucune sorte !

Cela me peine, mais que voulez-vous que j’y fasse, si je me fais du devoir patriotique une tout autre conception que la vôtre et la leur ?

Vous connaissez cette parole de Léon XIII : « L’Église du Christ n’a pas besoin de mensonges. » Volontiers je dirai de même : « La France n’a pas besoin de mensonges. » Elle n’a pas besoin non plus de notre crédulité sans limite à l’égard de tous les racontars, de notre aveuglement volontaire en face de l’évidence. Pas plus en temps de guerre qu’en temps de paix, elle ne nous interdit d’examiner avec quelque sang-froid et quelque lucidité les faits qui nous sont soumis. Pas plus en temps de guerre qu’en temps de paix, et fût-ce pour noircir l’ennemi, elle ne nous demande de nous boucher les yeux, de nous boucher le cerveau, d’immoler, enfin, sur l’autel de la Patrie, tout esprit critique et toute faculté de raisonnement. C’est un sacrifice qu’elle n’a jamais exigé de ses enfants.

C’est un sacrifice qu’elle n’a jamais exigé, au moins sans nécessité : et quelle nécessité, je vous prie, quelle utilité seulement y aurait-il, pour la France, à ce que nous allions aujourd’hui contester à l’Allemagne les qualités que la France fut la première à glorifier, et que nous aurions probablement toujours ignorées si la France elle-même ne s’était chargée de nous les faire connaître ?

Surtout, quelle utilité pour elle y aurait-il à ce que, nous ici, nous acceptions de toutes mains et sans contrôle les mille histoires plus ou moins vraisemblables qui nous parviennent chaque jour sur le compte de l’Allemagne ? En quoi cela pourrait-il bien l’avancer ? Demandez plutôt à M. Ferdinand Paradis, ainsi qu’aux légions de braves gens qui pendant des mois ne cessèrent de verser avec lui des larmes d’indignation aux récits d’enfants aux mains coupées…, demandez-leur à tous, aujourd’hui que ces récits sont universellement reconnus faux, en quoi leur crédulité, dans le temps, a bien pu servir la cause de la Belgique, et ce que la Belgique a bien pu y gagner.

Ce n’est pas, mon cher ami, vous l’entendez assez, que je veuille rejeter en bloc toutes les accusations portées contre les Allemands. Tout ce que je demande, c’est la permission de les examiner loyalement et sans parti pris, afin de les pouvoir ensuite classer avec quelque chance de ne pas trop me tromper. J’admettrai celle-ci comme certainement ou probablement fondée ; je repousserai celle-là qui me paraît manifestement absurde ; je tiendrai cette troisième pour douteuse jusqu’à plus ample informé.

Ce faisant, je défendrai non pas, comme vous dites, l’intérêt allemand, mais quelque chose qui me tient bien plus à cœur, et c’est à savoir, avec la réputation de bon sens de ceux de mes compatriotes qu’il me sera possible d’éclairer, ma propre dignité d’écrivain.

Quant à ceux, les plus nombreux sans doute qui, s’imaginant servir par là la gloire de la France, se sont juré dès le commencement de tout gober du moment que ce sera contre l’Allemagne, libre à eux ! Ce ne seront pas ceux-là, quoi qu’ils fassent, qui m’empêcheront jamais de pratiquer pour mon compte cette indépendance et cette loyauté d’esprit que j’ai apprises à l’école de la France.

  1. Paru dans l’Action, le 20 février 1915 et faisant suite à l’article intitulé : Élargissez-vous le front !