Mon encrier, Tome 1/Mon encrier

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Madame Jules Fournier (1p. 45-46).

MON ENCRIER [1]

C’est un bel encrier tout flambant neuf, rempli jusqu’au bord de bonne encre fraîche et claire. Oh ! le merveilleux liquide ! Comme il fera d’agréables éclaboussures sur de certains visages !

Et s’il coule facilement ! Il glisse sous la plume comme une gorgée de XXO dans le gosier du voisin.

Je gagerais que voilà de l’encre qui n’a pas gelé : on s’aperçoit bien que nous avons changé de bureaux. Mais on chauffe donc, ici ? Nous n’habitons donc plus les froides régions de l’opposition, comme disent M. Larue, mon barbier, et M. Rodolphe Lemieux ?… C’est du luxe, et je proteste. — Monsieur l’Administrateur, vous êtes d’une extravagance, d’une prodigalité scandaleuse, et je vous dénoncerai à votre Bureau de Direction !

… L’encrier, sans être de bronze ou d’argent, a bien dû coûter trente sous. C’est du luxe aussi, mais du luxe de bon aloi.

Mes yeux, charmés, vont de cet objet à la grosse bouteille d’encre qu’on vient de m’apporter. Une bouteille, une pleine bouteille. De quoi barbouiller tout un ministère. Attendez un peu, Monsieur Gouin, nous vous en ferons boire !

Cependant que je m’absorbe en ces douces pensées, M. l’Administrateur est arrivé à moi :

— Monsieur, m’a-t-il dit, faites de ceci l’emploi qu’il vous plaira ; je n’ai rien à y voir. Je vous aurais toutefois beaucoup de gratitude si vous vouliez désormais éviter les libelles.

— Monsieur, ai-je répondu, allez plutôt prêcher la pudeur aux Langelier[2], la résignation aux échevins et la douceur aux panthères ! Libelliste je suis, libelliste je resterai. Je n’y puis rien, et vous pouvez d’avance en prendre votre parti. Une ère nouvelle va s’ouvrir pour les huissiers et les avocats, et vous seriez vous-même épouvanté si vous pouviez prévoir le nombre de procès qui vont sortir de cet encrier.

— Oui ?… Eh bien ! tant pis pour vous : vous irez encore en prison.

— Cette fois, j’y apporterai mon encrier.

  1. Paru dans le premier numéro du Devoir, le 10 janvier 1910, et inaugurant une série de billets du soir.
  2. Je parle naturellement de Chrysostome et de Charles.