Mon encrier, Tome 2/10

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Madame Jules Fournier (2p. 99-104).

JOURNAL D’UN « DÉCOUVREUR » [1]


Le Midi — Arles, Nîmes, Orange…


Continuant ma route vers la Méditerranée, je ne tardai pas à découvrir une autre ville d’une certaine importance… C’était Arles, sur le Rhône, à quelque deux cents kilomètres de Marseille.

Arles est célèbre d’abord par ses femmes ; ensuite par ses monuments.

Tous les écrivains de France qui ont traité du Midi s’accordent à proclamer que les Arlésiennes sont les plus belles femmes du monde ; et il semble bien que cette opinion restera admise, aussi longtemps du moins que le Canada ne sera pas mieux connu à l’étranger…

La beauté de l’Arlésienne lui vient, dit-on, de son origine hellène. Ce fut en effet par les Grecs que la civilisation pénétra tout d’abord dans cette contrée. Plus tard, les Romains l’occupèrent, puis les Sarrasins.

Ces trois types de races se retrouvent aujourd’hui, plus ou moins, chez les femmes d’Arles, — mais surtout le type grec, le type classique de beauté.

En revanche, les Romains semblent avoir marqué pour toujours de leur empreinte la physionomie du pays. Après vingt siècles, leurs monuments contribuent, plus que tout le reste, à lui donner son caractère.

L’histoire d’Arles, à ce point de vue, est du reste celle de toute la vallée du Rhône. À Orange, à Nîmes, à Fréjus, à Vienne (Isère), à Saint-Rémy, à dix autres endroits, vous ne pouvez faire deux pas sans vous heurter aux ruines magnifiques de l’occupation romaine. Théâtres ou arènes, temples ou châteaux, aqueducs ou arcs de triomphe, ces monuments, partout où ils s’élèvent, semblent effacer tous les autres objets, tant ils s’imposent à l’œil et à l’imagination.

Aussi bien l’antiquité ne nous a-t-elle rien laissé de plus prestigieux, sauf peut-être à Rome. L’arc de triomphe d’Orange, le troisième en importance dans le monde, est le mieux conservé qui existe. Les arènes de Nîmes, qui furent, au deuxième siècle de notre ère, l’un des plus vastes amphithéâtres de l’empire romain, ont moins souffert du temps que le Colisée. Le Pont du Gard, qui compte vingt siècles de durée, est solide comme au premier jour.

Mieux que tous les livres, la vue de ces monuments nous permet d’imaginer ce que furent les Gaules sous la domination romaine. Grâce à eux, nous entrevoyons clairement ce que le grand peuple civilisateur avait su faire, après la conquête, de ce pays que peuplaient nos sauvages aïeux. — Déjà, quelques siècles auparavant, certaines villes des Gaules s’étaient ressenties de l’influence des immigrants hellènes. Mais c’est surtout, on le sait, de l’établissement romain que date la civilisation de ce pays. Quelle civilisation !… Il y a deux mille ans, je l’ai dit, qu’ont été construits la plupart de ces amphithéâtres, de ces temples, de ces aqueducs, et le monde, depuis, n’a rien produit, je ne dirai pas de supérieur, mais seulement de comparable. Quiconque aura vu, par un clair après-midi, les arènes d’Arles ou la Maison Carrée de Nîmes, le théâtre d’Orange ou l’aqueduc du Gard, ne saurait en douter.

On ne vantera jamais trop les proportions, la pureté de lignes, l’élégance dans la force, la noblesse de ces monuments. À côté de ces chefs-d’œuvre, tout ce qu’on a fait depuis, sauf d’infiniment rares exceptions, paraît un peu ridicule ; et l’on est tenté de ne voir, presque partout ailleurs, que mesquinerie ou enflure.

Je ne parle pas de ce que l’on peut voir en Amérique, l’architecture, sur ce continent, étant encore chose inconnue. Mais, même en Europe, que trouvera-t-on qui approche de cet art, à la fois si sobre et si imposant, où tout vaut uniquement par les proportions, et qui atteint cependant au plus haut effet de grandeur ? — Songez que le Pont du Gard, haut de plus de cent cinquante pieds et long de plus de neuf cents, se compose en son entier de pierres simplement juxtaposées. — Où surtout nous montrera-t-on, comme ici, des monuments, non-seulement qui soient parfaits en eux-mêmes, mais qui encore s’adaptent si bien à leur cadre naturel, qu’ils semblent avoir été coulés d’un seul jet avec le paysage ?…

⁂ Voilà, cependant, la qualité d’art, et par conséquent de civilisation, que les Gaulois tenaient des Romains il y a deux mille ans.

Sous le règne d’Auguste, quelques Provençaux brillaient déjà dans les lettres latines, et l’on rappelle à ce sujet que le précepteur de Quintilien, Domitius Afer, était un Gaulois d’origine ; il était, en effet, né à Nîmes, l’an 16 avant J.-C. Cent ans plus tard, la civilisation s’était répandue, avec une extraordinaire puissance, dans toute la région du Rhône.

Les monuments encore debout témoignent magnifiquement à cet égard. Ce n’est pas Rome, en effet, comme on pourrait le penser, qui les élevait, mais bien les Gaulois eux-mêmes. « N’oublions pas, dit M. Gaston Boissier (cité par M. Roger Peyre), qu’en général ils ont été construits aux frais des villes qui les possèdent, sans que l’État ait participé à la dépense ; ce qui prouve combien la fortune des municipes était alors considérable. Jamais, je crois, ce pays-ci n’a été plus riche, ni mieux administré. »

Bientôt devaient venir les invasions, puis la longue éclipse du Moyen-Âge… Mais on voit quand même assez que les Méridionaux ont bien quelque raison de vanter leurs origines latines. Ils ont été les premiers d’entre les barbares à sucer le lait de la majestueuse louve romaine. Ils ont connu, il y a deux mille ans, une civilisation telle que le monde n’en a pas depuis vu de pareille. Ils sont en France les fils aînés de l’Esprit.

Et c’est au Midi que la France doit l’essentiel de ses qualités : l’amour de l’art, le goût — et la gaieté, « cette divine enfance du cœur ». Elle lui doit aussi, je crois, dans le dernier siècle, au moins les trois quarts de ses grands poètes, pour ne rien dire de ses orateurs, depuis Gambetta jusqu’à M. Jaurès.

Malgré ces noms illustres, il y a des jours où la Provence, devant la montée d’une autre « civilisation », se croit revenue à quinze siècles en arrière, — aux jours proches de l’invasion wisigothe. Elle se demande avec inquiétude quels sont les bruits sourds qui lui arrivent du lointain et elle pense aux chevaux des barbares…

Alors, se serrant plus étroitement à ses monuments et à ses ruines, elle se tourne vers son auguste aïeule. Elle évoque « les jours altiers de la force romaine », et elle croit trouver, dans ces souvenirs, comme un dernier réconfort et un espoir suprême :

Par la grandeur des souvenirs,
Toi qui nous sanves l’espérance…

C’est l’invocation de Mistral au début de Calendal.

Pèr la grandour di remembranço,
Tu que nous sauvès l’esperanço !…

  1. Publié dans la Patrie du 16 juin 1910, et écrit pendant un voyage en France, au printemps de la même année.