Mon roman/Partie 1/Livre 3

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par H. de l’Espine.
Hachette (tome Ip. 97-146).
◄  Livre II
Livre IV  ►
PREMIÈRE PARTIE


LIVRE III.


CHAPITRE I.

Ce fut grand dommage que M. Stirn n’entendît pas le sermon du curé ; mais ce digne fonctionnaire avait bien d’autres occupations ; et, de fait, pendant l’été on le voyait rarement à l’office du soir ; non pas qu’il craignît les sermons ; non, M. Stirn se serait ri des foudres mêmes du Vatican, mais il préférait s’occuper de nombreux travaux gratuits le jour du repos. Le squire permettait à tous ceux qui le désiraient de se promener dans son parc le dimanche, et bien des gens venaient de loin pour naviguer sur son lac ou se reposer à l’ombre de ses vieux hêtres. Ces visiteurs éveillaient les soupçons de M. Stirn ; bien plus, étaient pour lui une cause de tourment véritable, et cela non sans raison. Nous autres Anglais, nés avec l’amour de la liberté, nous sommes plus disposés à en faire l’abus sur les terres de notre prochain que sur les nôtres. Quelquefois, à sa grande satisfaction, M. Stirn tombait à l’improviste sur une bande de gamins occupés à assiéger les cygnes ; d’autres fois il s’apercevait qu’un jeune plant manquait et le trouvait dans des mains impies, converti en canne ; ou découvrait un hardi gaillard escaladant le saut de loup pour venir cueillir, dans une des plates-bandes chéries de la pauvre mistress Hazeldean, un bouquet pour sa bonne amie, et il arrivait même souvent, quand toute la famille était à l’église, que quelques curieux impertinents pénétraient jusque dans les jardins pour venir regarder aux croisées. C’était pour de tels crimes et pour d’autres aussi graves que M. Stirn avait depuis longtemps, mais en vain, fait tous ses efforts pour engager le squire à retirer une permission dont on abusait avec tant d’infamie. Mais, bien que M. Hazeldean grondât, tempêtât, jurât quelquefois « qu’il fermerait le parc ou qu’il le remplirait (malgré la loi) de pièges, de fusils à ressort, » sa colère s’évaporait toujours en paroles. Le parc restait ouvert au public le dimanche, et ce jour de repos se changeait pour M. Stirn en jour de peine et d’anxiété. Mais c’était depuis les derniers tintements de la cloche du service du soir jusqu’au coucher du soleil que l’âme de ce vigilant fonctionnaire était surtout agitée ; car, parmi les fidèles qui venaient des hameaux voisins se réunir à la voix du pasteur, il se trouvait toujours quelque brebis égarée, ou plutôt quelque bouc sautant, bondissant, gambadant, qui s’en allait vagabonder à tort et à travers, connue pour désespérer l’énergique surveillance de M. Stirn. Aussitôt l’office terminé, si le temps était beau, tout le parc devenait une scène animée, bigarrée de manteaux rouges, de châles aux couleurs vives, d’habits du dimanche et de chapeaux garnis de fleurs des champs, fleurs que M. Stirn soutenait souvent avoir été enlevées aux corbeilles de mistress Hazeldean. Ce dimanche-là surtout, le surintendant se trouvait contraint à une vigilance extraordinaire : il n’avait pas seulement à découvrir les déprédateurs et les violateurs de la propriété, il lui fallait encore, 1o atteindre les auteurs de la conspiration contre les ceps, 2o faire un exemple.

Il avait donc commencé sa ronde dès le matin et au moment où la cloche du soir faisait entendre ses derniers tintements, sortant d’une haie derrière laquelle il avait guetté ceux qui s’arrêtaient devant les ceps, il fit tout à coup son apparition sur la place du village. En ce moment, elle était déserte. L’intendant aperçut au loin comme des ombres qui couraient, quelques groupes attardés se rendant en toute hâte à l’église ; devant lui étaient les ceps, avec leurs quatre yeux mélancoliques que l’on avait débarrassés de la boue, mais qui conservaient encore les taches et les souillures, preuves du récent outrage qu’ils avaient subi. Là, M. Stirn s’arrêta, ôta son chapeau et fronça le sourcil.

« Si seulement j’avais quelqu’un pour surveiller, pensa-t-il, pendant que je vais faire un tour du côté de la rivière, peut-être qu’on découvrirait quelque chose ; peut-être que ceux qui ont fait le coup ne seront pas allés à l’église et qu’ils reviendront de ce côté pour contempler leur infamie ! On dit bien que les meurtriers sont toujours ramenés fatalement au lieu où ils ont laissé le corps de leur victime ; mais dans ce village il n’y a ni homme, ni femme, ni enfant qui prenne les intérêts du squire ou de la paroisse, excepté moi. » M. Stirn était arrivé à cette conclusion misanthropique, quand il aperçut Léonard Fairfield. Le surintendant enfonça son chapeau sur sa tête et appuya son bras droit sur sa hanche. « Hé ! là-bas ! dit-il, quand Lenny fut à portée d’entendre sa voix. Où allez-vous donc si vite ?

— Je vais à l’église, monsieur.

— Arrêtez, arrêtez, monsieur Lenny. Vous allez à l’église, mais la cloche a cessé de sonner et vous savez que M. le curé se met en colère contre ceux qui arrivent trop tard, et qui troublent ainsi les fidèles. Vous ne pouvez aller à l’église maintenant.

— Plaît-il, monsieur ?

— Je dis que vous ne pouvez aller à l’église maintenant. Il vous faut apprendre à penser un peu aux autres, mon garçon. Vous voyez comme je m’éreinte au service du squire ! Il faut le servir aussi, vous. Votre mère a une maison et des terres presque pour rien. Il faut être reconnaissant, Léonard Fairfield, et prendre ses intérêts ! Pauvre homme ! son cœur se brise, j’en suis sûr, en voyant ce qui se passe. »

Léonard ouvrit ses grands yeux bleus innocents pendant que M. Stirn essuyait mélancoliquement les siens.

« Regardes un peu cette créature, dit Stirn tout à coup en montrant les ceps ; regardez-la. Si elle pouvait parler, qu’est-ce qu’elle dirait, Léonard Fairfield ? Répondez un peu !… Au diable soient les ceps !

— Ah ! c’est bien mal d’avoir écrit d’aussi vilains mots, dit Lenny gravement. Ma mère a été bien peinée d’apprendre ça ce matin.

M. Stirn. Sans doute qu’elle a dû l’être, quand on songe à ce qu’elle paye pour les terres. (D’un ton sentimental). Tu ne sais pas qui a fait cela, hein, Lenny ?

Lenny. Non, vraiment, monsieur !

M. Stirn. Mais tu ne peux pas aller à l’église maintenant, l’office est presque fini. Tu te rappelles que j’avais mis ces ceps sous ta responsabilité ; vois un peu comme tu as fait ton devoir. J’ai presque envie de… » Et M. Stirn jeta un regard sur les ceps.

« S’il vous plaît, monsieur… dit Lenny qui commençait à avoir peur.

— Non, il ne me plaît pas, il ne me plaît pas du tout. Mais je te pardonne pour cette fois ; seulement, mon garçon, aie l’œil ouvert à l’avenir. Maintenant, mets-toi ici… non… là sous cette haie, et tu feras bien attention, si quelqu’un vient flâner par là, ou regarder les ceps, ou s’en moquer pendant que je fais ma ronde. Je reviendrai avant la fin du service, ou juste après ; comme ça tu attendras là que je revienne et tu me feras ton rapport. Aie l’œil ouvert, mon garçon, ou bien il t’en cuira, à toi et à ta mère. Songe que dès demain je puis vous augmenter de quatre livres. »

Un quart d’heure environ après le départ de M. Stirn, un jeune garçon sortit du parc par une petite porte, juste en face de l’endroit où s’était posté Lenny : il paraissait fatigué de marcher ou accablé par la chaleur du jour. Après s’être arrêté quelques instants sur le gazon, il s’avança sous l’ombre du grand arbre qui abritait les ceps.

Lenny dressa les oreilles ; il n’avait jamais vu ce jeune homme, son visage lui était tout à fait inconnu.

Léonard Fairfield n’aimait pas les étrangers, je dirais même qu’il avait comme un vague soupçon que les étrangers avaient dû être pour quelque chose dans la profanation des ceps. Ainsi ce jeune homme était un étranger ; mais quel était son rang ? Appartenait-il à une classe de la société qui pût justifier les outrages dont les ceps avaient été victimes ? Là-dessus Lenny Fairfield ne savait que penser. Selon son expérience de villageois, le jeune homme n’était pas vêtu comme un gentleman. Aux yeux de Lenny le type du costume aristocratique était celui de Frank Hazeldean : pantalon blanc, habit bleu, cravate incomparable. Or les vêtements de cet étranger, sans être ceux d’un paysan ou d’un fermier, ne répondaient nullement à l’idée que se faisait Lenny du costume d’un jeune gentleman. Ce devait être un homme peu comme il faut : son habit était couvert de boue, son chapeau défoncé affectait des formes bizarres.

Lenny était fort intrigué. Tout à coup il lui vint à l’idée que la porte par laquelle était sorti le jeune homme se trouvait sur le chemin qui conduisait du parc à une petite ville voisine, dont les habitants n’étaient pas en odeur de sainteté au château. De ce pays étaient venus de temps immémorial les plus audacieux braconniers, les plus insupportables vagabonds, les voleurs les plus éhontés, les sophistes les plus chicaniers au sujet du droit de passage. Sans doute on pouvait par le même chemin venir de la maison du squire, mais un tel accoutrement ne permettait guère de penser que celui qui le portait eût jamais fait de visite au squire ; aussi, toutes réflexions faites, Lenny n’hésita pas à croire que l’étranger n’était qu’un commis ou un apprenti de la ville de Thomdyke. La mauvaise réputation de cette ville, jointe à l’extérieur de l’étranger, confirmait Lenny dans l’idée qu’il avait très-probablement devant lui un des profanateurs nocturnes des ceps. Une circonstance vint encore augmenter ses soupçons. Le jeune homme, qui se tenait debout devant les ceps, se baissa et lut l’incendiaire anathème qui les déshonorait. Lorsqu’il eut fini de lire, il répéta les mots tout haut ; et en ce moment Lenny le vit sourire ; mais quel sourire ! qu’il était déplaisant et sinistre ! Lenny jusque-là n’avait jamais su ce que c’était que le rire sardonique.

Mais de quel trouble, de quelle sainte horreur Lenny ne fut-il pas saisi, lorsqu’il vit l’étranger s’asseoir bel et bien sur les ceps, lorsqu’il le vit planter ses talons profanes sur le bord de deux de leurs yeux, puis prendre son calepin et son crayon et se mettre à écrire comme si de rien n’était. Cet inconnu effronté dressait-il, en vue de ses projets incendiaires, l’inventaire de l’église et du château ? Il regardait l’une, il regardait l’autre avec un œil étrangement distrait tout en écrivant : que signifiait cela ? il ne tenait pas les yeux sur son papier, comme Lenny l’avait appris à l’école. La vérité c’est que Randal Leslie se sentait faible et fatigué, et que le contrecoup de sa chute se faisait assez sentir pour qu’il trouvât agréable de se reposer un peu. Il profitait de l’occasion pour écrire un billet à Frank et s’excuser de ne pas revenir le voir : il avait l’intention de déchirer la feuille, et de la laisser dans la première chaumière devant laquelle il passerait, avec les instructions nécessaires pour la faire parvenir au château.

Pendant que Randal était ainsi innocemment occupé, Lenny s’avança de son côté du pas ferme et résolu d’une personne qui est décidée, coûte que coûte, à remplir son devoir. Lenny, quoique brave, n’était pas féroce, aussi la colère à laquelle il était en proie, les soupçons qu’il nourrissait, ne s’exprimèrent que par l’appel solennel qu’il adressa aux propres sentiments du coupable.

« N’avez-vous pas honte de ce que vous faites-là ? Vous asseoir sur les ceps tout neufs du squire ! Levez-vous et passez votre chemin ! »

Randal se retourna vivement et, bien qu’en toute autre circonstance il eût eu assez de présence d’esprit pour se tirer facilement de sa fausse position ; cependant nemo Mortalium, etc., etc., on n’est pas toujours sage, et Randal était en ce moment de fort mauvaise humeur. L’affabilité à l’égard de ses inférieurs, dont je le louais tout à l’heure avait entièrement disparu devant le mépris qu’un paysan insolent devait naturellement inspirer à un Etonnien insulté ! « Insolent polisson ! » s’écria Randal en regardant Léonard avec dédain.

Cette énergique rebuffade fit monter le sang au visage de Lenny. À première vue, il s’était dit que l’étranger était quelque apprenti ou quelque commis rebelle aux prescriptions de la loi ; tout contribuait à confirmer ses présomptions. D’abord ce langage impoli et surtout ce regard dédaigneux qui n’empruntait certes aucune dignité à ce mauvais chapeau tout défoncé sous lequel étincelaient ces yeux sinistres et menaçants.

Or chacun sait qu’il n’y a pas d’être plus antipathique à un paysan qu’un commis de magasin ; même dans les grandes occasions politiques on a rarement pu apprivoiser assez la classe ouvrière de la campagne pour l’amener à fraterniser avec la classe commerçante de la ville. Le vrai paysan anglais sera toujours un aristocrate ; je dis plus, indépendamment de cette immémoriale antipathie de race, il y a quelque chose d’hostile dans les relations de paysan à citadin, quand ils sont en face l’un de l’autre, faisant le gros dos sur le même pavé. Il y a quelque chose du sentiment du coq qui va se battre ; quelque chose qui contribue à maintenir, dans notre population insulaire, ordinairement si douce et si pacifique, la propension belliqueuse qu’elle a à fermer vigoureusement la main pour en former ce que l’on appelle un poing. Ces sentiments d’hostilité se manifestèrent vivement chez Lenny Fairfield lorsqu’il entendit les paroles et qu’il vit le regard du malencontreux étranger. Celui-ci s’en aperçut ; car il pâlit et son œil sombre devint de plus en plus fixe et défiant.

« Vous allez me faire le plaisir de quitter les ceps, » dit Lenny, dédaignant de répondre à la grossière épithète qui lui était adressée ; puis accompagnant la parole du geste, il poussa l’étranger.

Prompt comme l’éclair, l’Etonnien furieux s’élança sur Lenny, et, en un tour de main, lui fit perdre l’équilibre et l’envoya, les quatre fers en l’air, de l’autre côté des ceps. Enflammé de rage, le jeune paysan se releva prestement et courut vers Randal frappant à tort et à travers.

Randal était d’un an ou deux plus âge que Lenny, mais il n’avait ni sa taille ni sa force, ni même sa vivacité, et, après le premier engagement, quand les deux jeunes gens se furent arrêtés pour reprendre haleine, Lenny, remarquant le corps frêle et les joues pâles de son adversaire, et voyant le sang s’échapper des lèvres de Randal, fut saisi d’un prompt et généreux sentiment de remords.

« C’est mal, pensa-t-il, de se battre contre une personne qu’on peut si aisément renverser. »

Aussi se reculant un peu et laissant retomber ses bras, il dit avec douceur :

« Tenons-nous-en là ; mais retournez chez vous et soyez raisonnable. »

Randal Leslie n’avait pas à un très-haut point cette qualité naturelle que nous nommons courage physique, mais il avait quelques-unes des qualités morales qui en tiennent lieu : il était fier, vindicatif et avait l’instinct de la destruction plutôt que celui du combat. Il avait soif d’écraser ce qui avait une fois provoqué sa colère. Aussi quoique tout son corps tremblât, que des larmes brûlantes s’échappassent de ses yeux, il s’approcha de Lenny avec le sang-froid du gladiateur et dit entre ses dents convulsivement serrées, comprimant un sanglot de rage et de douleur :

« Vous m’avez frappé, vous ne bougerez pas d’ici, que je ne vous aie fait repentir de votre conduite… défendez-vous. »

Lenny obéit machinalement et l’avertissement n’était pas inutile ; car si, tout d’abord il avait en l’avantage, il n’en fut pas de même maintenant que Randal était revenu de sa surprise.

Quoique Leslie n’eût pas été à Eton très-batailleur, cependant son caractère l’avait parfois entraîné dans quelques conflits, quand il était dans les petites classes, et il avait appris quelques notions de la théorie et de la pratique du pugilat, excellente chose ! nous sommes assez féroce pour le croire.

Randal, en ce moment, employait toute son expérience et tout son art à rester sur la défensive : il écartait les coups violents qui pleuvaient sur lui, ripostant à sa manière avec promptitude et agilité, compensant la faiblesse naturelle de son bras par les ressources de la tactique. Le bras ne resta pas longtemps faible, car c’est une force singulière, que celle qui vient de la colère et de la rage.

Le pauvre Lenny, qui ne s’était jamais battu auparavant, était abasourdi : il perdit tellement l’usage de ses sens qu’il ne put jamais se souvenir complètement de ce qui s’était passé. Il se rappelait vaguement comme une espèce de cauchemar, où il lui semblait s’être élancé, hors d’haleine et impuissant, s’être senti subitement aveuglé, puis avoir été tout à coup ébloui par mille clartés insupportables, enfin il était tombé dans un évanouissement dont il n’était sorti qu’avec de cruelles angoisses. Où s’était passée cette scène ? Ici… là…. partout : enfin, tout ce dont il put se souvenir, c’est qu’il était resté gisant sur la terre, comme un paquet et tout haletant, tandis que son adversaire penchait sur lui un visage aussi sombre que celui de Lara sur le corps d’Othon terrassé.

Car Randal Leslie n’était porté ni par instinct, ni par nature à souscrire à la noble maxime anglaise : « Ne frappe jamais l’ennemi une fois qu’il est à terre, » et il lui en coûta beaucoup, pour ne pas frapper de son talon de botte cette masse inerte qu’il avait sous les pieds. Ce fut l’esprit et non le cœur, qui fit taire en lui le barbare, lorsque, cessant de frapper et murmurant en lui-même quelque chose qui n’était certes pas le charitable et chrétien oubli des injures, le vainqueur se disposa d’un air sombre à quitter le théâtre de la lutte.


CHAPITRE II.

Qui apparut au moment même, sinon M. Stirn ?

Dans son désir de faire perdre à Lenny les bonnes grâces du squire, il avait espéré que le jeune villageois aurait déserté le poste qui lui avait été confié, et ce noble bras droit revenait à pas de loup voir si ses espérances charitables s’étaient réalisées. Il aperçut Lenny, qui se relevait avec difficulté, tout haletant, laissant échapper une espèce de cri nerveux : son bel habit neuf était souillé du sang qui coulait à flots de son nez ; encore était-ce un nez ? le pauvre Lenny Fairfield croyait avoir à la place une excroissance bouffie, énorme, grosse comme une montagne ! De sorte que tout, sous sa main, devenait nez ! M. Stirn, hors de lui, détourna les yeux et vit avec le même sentiment d’horreur qu’avait manifesté Lenny, le jeune étranger qui s’était assis de nouveau sur les ceps, soit pour reprendre haleine, soit pour montrer que sa victoire était complète.

« Holà, dit M. Stirn, qu’est-ce donc… ? Qu’est-ce que cela signifie, Lenny, petit imbécile ?

— Il voulait s’asseoir là, répondit Lenny, d’une voix entrecoupée de sanglots, et il m’a battu parce que je ne voulais pas le laisser faire ; mais ça m’est égal, ajouta le villageois, en s’efforçant de retenir ses larmes, je suis encore tout prêt à recommencer… oui, tout prêt.

— Et vous, que faites-vous là à vous dandiner sur nos ceps ?

— Je regarde la campagne. Retirez-vous un peu, vous me gênez, mon brave homme. »

Ce ton fit pressentir à M. Stirn qu’il y avait là quelque méprise ; l’étranger lui parlait d’un ton si peu respectueux qu’il se sentit par contre saisi pour lui d’un respect involontaire. Qui eût osé parler ainsi à M. Stirn, sinon un gentleman ?

« Puis-je vous demander qui vous êtes ? dit M. Stirn, d’une voix douce et en s’inclinant pour porter la main à son chapeau. Comment vous appelez-vous, s’il vous plaît ? Que demandez-vous ?

— Mon nom est Randal Leslie, et je venais faire une visite à votre maître, si vous êtes, comme je le soupçonne, l’intendant de M. Hazeldean ! »

En disant ces mots, Randal se leva, et faisant quelques pas, il se retourna, jeta une demi-couronne sur le chemin, et dit à Lenny :

« Prends ça pour les coups que tu as reçus, et rappelle-toi une autre fois comment on doit parler à un gentleman. Quant à vous, mon garçon, et il dirigeait, d’un air plein de mépris, sa main vers M. Stirn qui, bouche béante, tête nue, s’inclinait jusqu’à terre… Quant à vous, présentez mes compliments à M. Hazeldean, et dites-lui que lorsqu’il nous fera l’honneur de venir nous voir à Roodhall, j’espère que les façons de nos paysans le feront rougir de ceux d’Hazeldean. »

Ô pauvre squire ! Hazeldean rougir devant Roodhall ! Si l’on vous eût reporté ce message, jamais vous n’eussiez relevé la tête !

En achevant ces paroles amères, Randal sauta par-dessus la barrière qui conduisait dans les champs du curé, laissant Lenny toujours occupé à tâter son nez et M. Stirn toujours incliné jusqu’à terre.


CHAPITRE III.

Si Lenny Fairfield avait cru, dans la simplicité de son cœur et dans la naïveté de son expérience, que M. Stirn lui adresserait quelques éloges sur sa valeur, quelques paroles de sympathie pour les coups qu’il avait reçus, il s’aperçut bientôt qu’il s’était fortement trompé. Cet homme vraiment grand, ce digne premier ministre d’Hazeldean, eût pu, à la rigueur, pardonner une infraction à ses ordres, si une telle infraction eût été avantageuse aux intérêts du service, ou eût pu tourner à l’honneur du chef ; mais il était inexorable pour ce qui est le comble de la maladresse en affaires, une soumission inopportune, aveugle, outrée, qui, si elle est la preuve du dévouement de l’employé, met le patron dans l’embarras. À ceux qui n’ont pas approfondi les mystères du cœur humain et qui ignorent les sentiments naturels à des premiers ministres, ou à ceux qu’on appelle des bras droits, il pourrait paraître naturel que M. Stirn, toujours chapeau en main, au beau milieu du chemin, blessé, humilié, exaspéré par la mortification que venait de lui infliger Randal Leslie, fît retomber sur le jeune gentilhomme tout le poids de son ressentiment. Loin de là : un manque d’étiquette aussi grand qu’un ressentiment envers un supérieur était la dernière pensée qui eût pu naître dans la tête intelligente du premier ministre d’Hazeldean. Cependant comme la rage, semblable à la vapeur, doit trouver une issue, M. Stirn, sentant, comme il le dit plus tard à sa femme, que son cœur était en ébullition, chercha, avec l’instinct naturel de la conservation, une soupape de sûreté, et la vapeur qui était en lui se déchargea sur Lenny Fairfield. Il enfonça fièrement son chapeau sur sa tête et soulagea ainsi son cœur :

« Petit coquin ! maudit serpent ! Et tout cela pendant le saint office du soir, quand tu devais être à l’église à prier pour tes supérieurs ! Au lieu de ça, tu es là à te battre avec un jeune gentilhomme qui venait faire visite à ton maître ! Cet établissement de la paroisse que tu devais garder, protéger, venir l’ensanglanter avec ton polisson de nez ! »

Et en disant ces mots, M. Stirn, comme pour arranger les choses, se disposa à lancer un nouveau coup au pauvre nez meurtri ; mais Lenny mit machinalement ses deux mains devant son visage pour le protéger, et la main de M. Stirn alla frapper contre les larges boutons de cuivre qui ornaient la manche de son habit. Lenny, dont l’humeur s’échauffait à la pensée d’une injustice aussi criante (c’était du moins ce qu’il pensait dans son cerveau étroit), mit un tronc d’arbre entre M. Stirn et lui et entreprit de se justifier, acte aussi impolitique qu’imprudent ; car, dans un cas pareil, se justifier, c’était récriminer.

« Ah ! monsieur Stirn, ça m’étonne de votre part ; si ma mère vous entendait ! Vous savez bien que c’est vous qui m’avez empêché d’aller à l’église, c’est vous qui m’avez dit…

— Battre un jeune gentilhomme, et encore un dimanche ! s’écria M. Stirn avec un rire sardonique. Oui, sans doute, je vous ai dit de déshonorer le squire, moi et la paroisse, et de mettre tout sens dessus dessous. Mais le squire m’a dit de faire un exemple, et j’en ferai un. »

En disant ces mots, une pensée lumineuse, prompte comme l’éclair, jaillit de la tête de M. Stirn. Il mettrait Lenny dans ces mêmes ceps que le pauvre garçon avait trop fidèlement gardés. Eurêka ! l’exemple était trouvé. Il allait enfin pouvoir satisfaire sa haine cachée contre le modèle du village. En choisissant le meilleur garçon de la paroisse, il frapperait de terreur les plus mauvais ; il pourrait ainsi apaiser la dignité offensée de Randal Leslie ; il pourrait offrir au squire une expiation palpable de l’affront fait à son jeune visiteur. Enfin, il donnerait au squire la preuve d’une prompte obéissance au désir exprimé par celui-ci, à savoir : que les ceps fussent pourvus aussitôt que possible d’un locataire. Joignant l’action à la pensée, M. Stirn s’élança aussitôt sur sa victime, la saisit par le collet de sa jaquette, et quelques instants après, les grandes mâchoires des ceps s’étaient ouvertes et Lenny Fairfield y avait été englouti. Triste exemple des vicissitudes de la fortune ! Cela fait, et pendant que l’enfant était trop étonné, trop saisi par un malheur aussi soudain pour résister, comme il aurait pu le faire, M. Stirn se hâta de quitter la place, sans oublier toutefois, de ramasser et d’empocher la demi-couronne destinée à Lenny, que celui-ci avait presque oubliée, tant avaient été violentes ses émotions. Stirn se rendit de là à l’église avec l’intention de se placer tout près de la porte, de mettre la main sur le squire aussitôt qu’il sortirait, de lui dire à l’oreille tout ce qui s’était passé, et de le conduire, suivi de tous les fidèles, vers la victime offerte en expiation aux deux divinités Némésis et Thémis.


CHAPITRE IV.

Je le dis en toute conscience, sur mon honneur de gentleman, sur ma réputation d’auteur, il me serait impossible de rendre les sentiments qu’éprouva Lenny Fairfield, quand il se vit seul dans ce lieu de pénitence. Il avait oublié la douleur physique des coups ; la torture de son âme étouffait, anéantissait toute souffrance corporelle ; c’était une de ces tortures poignantes comme en éprouvent les enfants. Ce qu’il ressentait le plus profondément, c’était l’impression d’une injustice criante : il avait rempli, en se trompant peut-être, mais du moins avec honnêteté et avec zèle, les fonctions qui lui avaient été confiées. Il était resté fièrement à son poste pour s’acquitter de son devoir ; il avait combattu, souffert, son sang même avait coulé, et telle était sa récompense ! Lenny possédait cet instinct caractéristique de la race anglo-saxonne, un vif sentiment de la justice ; c’était peut-être le principe le plus fort de ses vertus morales. Ce principe n’avait jamais perdu chez lui ni sa virginité, ni sa fraîcheur dans les actes d’oppression et d’injustice auxquels les enfants d’une naissance plus élevée sont soumis par des parents sévères ou par des maîtres rigides. C’était donc pour la première fois que le fer pénétrait dans son cœur et, à sa suite, le sentiment de sa rage et de sa haine impuissantes : on l’avait maltraité, et il ne pouvait se faire justice lui-même. Puis venait un autre sentiment qui, pour n’être pas aussi profond, était peut-être plus poignant, plus amer : le sentiment de la honte. Lui, le plus sage de tous les enfants de son âge ; lui, le modèle de l’école, l’orgueil du curé ; lui, que le squire, devant tous ses camarades, avait souvent honoré d’une petite tape sur la joue ; lui, que la châtelaine avait daigné caresser en le félicitant de sa belle et précoce réputation ; lui, qui avait déjà appris à estimer la douceur d’un nom honoré, devenir en un clin d’œil un objet d’opprobre et de mépris ! Le nom de Lenny exciter les rires ! devenir un sobriquet ! Sa vie était empoisonnée dans sa source ! Puis il pensait avec attendrissement à sa mère : « Quel coup pour elle, se disait-il ; pour elle, qui commençait déjà à me regarder comme son soutien, son appui. » Il baissa la tête et des larmes longtemps contenues s’échappèrent enfin de ses yeux.

Puis, entendant un bruit de pas qui s’approchaient, il fit mille efforts des pieds et des mains pour s’arracher à ces ignobles entraves ; il se figura voir arriver tous les villageois au sortir de l’église ; il vit l’œil triste du curé, le sourcil froncé du squire, les ris moqueurs et à demi étouffés de tous ses camarades jaloux de sa réputation sans tache, réputation qui ne pourrait jamais, jamais reprendre son éclat primitif. C’en était fait ! il serait toujours le prisonnier des ceps ; et des paroles prononcées par le squire revinrent à sa mémoire, comme la voix de la conscience aux oreilles d’une Macbeth coupable :

« Triste disgrâce, Lenny ! Ce n’est pas vous qu’on verra jamais dans une telle passe ! »

Une telle passe ! ce mot ne lui était pas connu ; mais il devait signifier quelque chose de déshonorant. Le pauvre garçon eût voulu que la terre s’ouvrît pour l’engloutir.


CHAPITRE V.

« Per Bacco ! fit le docteur Riccabocca, en passant la main sur l’épaule de Lenny, et se penchant pour le regarder en face, per Bacco ! mon jeune ami, es-tu assis là de gré ou de force ? »

Lenny frissonna au toucher d’un homme qu’il avait jusque-là regardé avec une sorte d’horreur superstitieuse.

« Je crains, reprit Riccabocca, après avoir vainement attendu une réponse à sa question, je crains, quoique la place soit des plus agréables, que tu ne l’aies pas choisie toi-même. Mais que vois-je ? (et le ton ironique avait disparu) que vois-je, mon pauvre garçon ? Ton sang a coulé, et je m’aperçois que ces larmes que tu t’efforces de retenir sont causées par une blessure. Dis-moi, povero fanciullo mio (quoique Lenny ne comprît pas les douces voyelles de l’Italien, elles résonnaient à son oreille comme une tendre mélodie qui calmait sa douleur), dis-moi, enfant, comment tout cela t’est arrivé ? Peut-être pourrai-je te venir en aide. Nous avons tous eu nos moments d’erreur ; nous devons nous aider les uns les autres. »

Le cœur de Lenny, qui jusqu’alors semblait serré comme dans un étau, se détendit au ton affectueux de l’Italien, et des larmes s’échappèrent de ses yeux ; mais bientôt il les contint de nouveau et dit d’une voix entrecoupée :

« Je n’ai fait aucun mal… ce n’est pas ma faute… et c’est ça qui m’enrage !… termina Lenny avec une explosion d’indignation.

— Tu n’as rien fait de mal ? Alors, dit le philosophe en dépliant son mouchoir de poche avec une attention scrupuleuse et en l’étendant par terre, alors je puis m’asseoir auprès de toi. Je ne pouvais que m’apitoyer sur le sort du pécheur, mais je puis prendre part au sort du malheureux. »

Lenny Fairfield ne comprit pas complètement le sens de ces paroles, mais leur signification générale était assez facile à saisir pour lui faire tourner vers l’Italien un regard de reconnaissance.

Riccabocca reprit, en arrangeant son mouchoir de poche :

« J’ai droit à ta confiance, mon enfant, car j’ai eu mes afflictions dans mon temps, et pourtant je puis dire comme toi : Je n’avais rien fait de mal, cospetto ! »

Et le docteur s’assit résolument, en appuyant un bras sur un des supports des ceps, de manière à toucher l’épaule du captif, pendant que ses yeux erraient sur le beau paysage qui se déroulait tout autour.

« Cospetto ! ma prison, si l’on m’avait attrapé, n’aurait pas eu une vue aussi belle que la tienne ; mais, qu’importe ! il n’y a ni laides amours ni belles prisons. »

En achevant cette maxime, dite en italien, Riccabocca se retourna vers le prisonnier et l’engagea de nouveau avec douceur à lui faire ses confidences. Quand on est dans la peine, un ami, qu’il vienne sous les traits d’un papiste ou même d’un sorcier, n’en est pas moins un ami. La répulsion que Lenny avait éprouvée pour l’étranger s’évanouit, et il lui conta sa lamentable histoire.

Le docteur Riccahocca était trop fin pour ne pas comprendre bien vite les motifs qui avaient poussé M. Stirn à incarcérer son employé (mettant de côté le motif de jalousie que le récit de Lenny ne pouvait faire soupçonner). Qu’un haut fonctionnaire fît un bouc-émissaire de son chien de garde pour un coup de dent maladroit ou pour un aboiement indiscret, ce n’était pas là un fait de nature à surprendre l’homme expérimenté qui avait approfondi Machiavel. Cependant il reprit sa tâche de consolateur avec la même philosophie et la même douceur. Il commença par rappeler ou plutôt par raconter à Lenny tous les exemples qui lui revenaient à la mémoire d’hommes illustres accablés par l’injustice de leurs semblables. Il lui raconta que le grand Épictète, étant esclave, avait un maître qui se faisait un jeu de lui pincer la jambe, et comment ce jeu avait fini par lui faire perdre ce membre, ce qui était, ma foi, bien pis que les ceps. Il lui raconta aussi l’histoire du brave amiral Byng, dont l’exécution donna lieu au mot célèbre de Voltaire : En Angleterre on tue un amiral pour encourager les autres. Son érudition lui fit retrouver dans l’histoire mille autres faits encore plus en rapport avec la situation de Lenny. Mais, s’apercevant que l’enfant n’éprouvait pas la moindre consolation au récit de ces mémorables exemples, il changea ses batteries, et, réduisant sa logique à un strict argumentum ad rem, il commença à prouver 1o qu’il n’y avait aucun déshonneur dans la position de Lenny ; que les gens équitables reconnaîtraient facilement l’injustice de M. Stirn et l’innocence de sa victime ; 2o que si l’on se trompait, car l’opinion publique n’est pas toujours infaillible…

« Qu’est-ce que l’opinion publique, après tout ? Un souffle, un rien, s’écria le docteur Riccabocca ; une chose sans consistance qui n’a ni longueur ni largeur ; une ombre, un fantôme de notre imagination. La conscience de l’homme est son seul juge, et il ne doit pas plus craindre l’opinion publique, ce vain fantôme, qu’il ne doit redouter la rencontre d’un revenant quand il traverse le soir un cimetière. »

Malheureusement pour l’argument, rien n’était plus capable d’effrayer Lenny que la rencontre nocturne d’un revenant dans le cimetière ; aussi le pauvre enfant secoua-t-il la tête d’un air mélancolique. Le docteur Riccabocca se disposait à entamer une troisième espèce de raisonnement, à la suite duquel Léonard eût sans doute été disposé à rester dans les ceps jusqu’au jugement dernier ; mais tout à coup notre prisonnier dressa l’oreille et promena autour de lui des regards effarés. Il avait compris que l’office était terminé et que dans quelques secondes les fidèles allaient affluer de son côté. Son esprit égaré voyait à travers les arbres des chapeaux d’hommes et de femmes que Riccabocca ne pouvait apercevoir, malgré ses excellentes lunettes ; il entendait des sons et des murmures imaginaires que n’entendait pas non plus Riccabocca, malgré une expérience théorique des complots, de stratagèmes et de trahisons, qui eût dû rendre l’ouïe de l’Italien aussi délicate que celle d’un conspirateur ou d’une taupe. Puis, faisant un second, mais inutile effort pour s’échapper, le prisonnier s’écria :

« Oh ! si je pouvais me sauver avant qu’ils n’arrivent. Faites-moi sortir, faites-moi sortir. Ô, mon bon monsieur, ayez pitié de moi ! faites-moi sortir !

Diavolo ! dit le philosophe, je suis étonné de n’avoir pas pensé à cela plus tôt. Parbleu ! je crois qu’il a mis le doigt sur la chose. » Puis, s’approchant, il remarqua que les deux morceaux de bois entre lesquels Lenny était emprisonné faisaient ressort, et le serraient assez pour rendre tous ses efforts inutiles, mais que l’instrument n’était pas fermé ; le cadenas et la clef en étaient soigneusement serrés chez le squire, qui n’eût de sa vie pensé qu’on pouvait exécuter ses ordres à la lettre et d’une manière aussi expéditive sans avoir directement recours à lui. Cette découverte une fois faite, le docteur Riccabocca, voyant que tous les raisonnements de la scolastique ne parviendraient jamais à faire goûter au jeune homme sa fâcheuse position, résolut de l’aider à en sortir. Sans plus de façons il souleva donc la planche, qui cria sous l’effort, et Lenny Fairfield sortit de sa prison comme un oiseau de sa cage ; il s’arrêta un moment, soit pour respirer, soit pour jouir de son bonheur, puis, prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit jusqu’à la demeure de sa mère avec la rapidité d’un lièvre qui regagne son gîte.

Le docteur Riccabocca laissa retomber la planche, ramassa son mouchoir, et le remit dans sa poche ; puis un certain sentiment de curiosité le poussa à examiner de plus près l’espèce de prison qui avait causé tant d’angoisses à la victime qu’il venait de délivrer. « L’homme est un animal tout au moins illogique, se dit le philosophe ; il s’effraye de pures bêtises. Qu’est-ce que cela, après tout ? un morceau de bois ! Je vous demande un peu le mal que ça peut faire : ces trous reposent les jambes et empêchent les pieds de tomber dans la boue ; on est assis à l’ombre d’un orme ! Vraiment, la position est au contraire fort agréable ! J’aurais grande envie… » Ici le docteur promena ses regards autour de lui, et, se voyant bien seul, il lui vint l’idée la plus étrange ! Étrange, non, si on la considère au point de vue philosophique ; car toute philosophie a pour hase l’expérience pratique, et le docteur Riccabocca éprouvait un irrésistible désir de connaître ce que pouvait être en réalité le supplice des ceps. « Je ne veux qu’essayer une minute, se dit-il comme pour se justifier. J’ai encore le temps avant qu’on arrive ! » Il releva la planche ; mais les ceps sont bâtis sur le principe fondamental de la législation anglaise, qui ne permet pas au coupable de s’incriminer lui-même ; il n’était pas aisé d’y entrer sans le secours d’un ami.

Nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer, les obstacles ne faisaient généralement qu’exciter le génie inventif du docteur Riccabocca. Il regarda autour de lui et aperçut sous l’arbre une branche sans feuilles ; il l’introduisit dans la fente pratiquée au milieu des ceps, comme font les enfants qui chassent aux moineaux ; lorsque le morceau de bois fut planté, le docteur Riccabocca s’assit gravement sur le banc et glissa ses pieds dans les ouvertures.

« Ce n’est que cela ! s’écria-t-il d’un ton triomphant après un moment de réflexion. Le mal n’est que dans l’idée qu’on s’en fait. La voilà donc cette raison humaine si vantée ! » Tout en faisant ces réflexions, il s’apprêtait à retirer ses pieds du dilemme dans lequel il les avait volontairement placés, lorsque le bâton, trop faible, venant à manquer, la planche retomba tout à coup. Le docteur Riccabocca était bel et bien pris :

Facilis descensus : sed revocare gradium !

Ses mains étaient libres, mais ses jambes étaient si longues, que, malgré l’usage de ses mains, il ne put les dégager.

Le docteur n’était pas doué d’une grande élasticité, et les deux planches adhéraient l’une à l’autre avec cette force que possèdent les objets nouvellement peints ; aussi, après de vains efforts et d’inutiles contorsions, il se résigna à sa destinée. Riccabocca n’était pas homme à faire les choses à moitié. Quand je dis qu’il se résigna, je ne parle pas seulement d’une résignation chrétienne, mais d’une résignation philosophique. La situation n’était pas aussi agréable qu’il se l’était figuré théoriquement ; mais il résolut de s’y mettre aussi à l’aise que possible. D’abord, suivant une habitude bien naturelle dans toutes les peines à ceux qui se sont familiarisés avec l’usage du consolateur odoriférant, importé, dit-on, par sir Walter Raleigh chez les races caucasiennes, le docteur, faisant usage de ses mains, tira de sa poche sa pipe, sa boîte à allumettes et sa blague à tabac, puis il promena ses regards autour de lui, et s’aperçut que son parapluie de soie rouge, qu’il avait quitté pour s’asseoir auprès de Lenny Fairfield, était à la portée de son bras. S’emparant de ce trésor, il se hâta de l’étendre au-dessus de sa tête. Ainsi doublement fortifié au dedans et au dehors, abrité par son parapluie, et tenant tranquillement sa pipe entre ses lèvres, le docteur Riccabocca contempla ses jambes incarcérées, avec un certain sentiment de satisfaction.

« Celui qui dédaigne tout} possède tout, se dit-il en exprimant un de ses apophtegmes favoris ; donc celui qui dédaigne la liberté, est libre. »

Sur quoi Riccabocca se laissa entraîner si loin dans l’espace et dans le temps, que, peu de minutes après, il ne se souvenait pas plus qu’il était dans les ceps, qu’un amant ne se souvient que la chair n’est que cendre ; un avare, que les richesses sont périssables ; un philosophe, que la sagesse n’est que vanité. Le docteur Riccabocca était dans les nuages !


CHAPITRE VI.

Le plus sot animal qui ait jamais écrit un roman (et, entre nous, lecteur, il y a beaucoup de ces animaux-là qui ne sont pas des Munitos[1]), le plus sot anima dis-je, qui ait jamais écrit un roman, se fût aisément aperçu que le discours du curé avait produit sur l’auditoire un effet des plus heureux. Lorsque après l’office on se leva pour laisser passer d’abord M. Hazeldean et sa famille, qui, suivant la coutume, sortaient par un des bas-côtés, des yeux humides se portèrent sur la mâle figure du squire ; il y avait dans ces regards une expression de reconnaissance qui semblait faire revivre le souvenir de plus d’un généreux bienfait, de plus d’un service empressé. On avait pu, de temps à autre, avoir eu mauvaise tête, mais le cœur était toujours resté bon. La dame, qui s’appuyait sur le bras du squire, avait une large part dans ces sentiments d’affectueux respect. Sans doute, il lui arrivait parfois de gronder lorsque les chaumières n’étaient pas aussi propres que, selon elle, elles eussent dû l’être (et les pauvres gens n’aiment pas plus que les riches qu’on se mêle de leur intérieur). Sans doute, elle n’était pas auprès des femmes aussi populaire que le squire : un homme fréquentait-il par trop le cabaret, elle ne manquait pas d’en rendre la femme responsable, en disant : « Un mari ne va pas chercher de distractions au dehors, quand il a chez lui un visage souriant et un intérieur confortable. » Le squire était plus galant dans ses opinions : « Si Jeanne est une mégère, disait-il, c’est parce que Jack ne l’embrasse pas aussi souvent que devrait le faire un bon mari. » Cependant, malgré les reproches qu’on pouvait faire à mistress Hazeldean et un certain effroi inspiré par cette robe de soie qui se tenait toute droite et ce beau nez aquilin, il était impossible de ne pas s’adoucir à la vue de cette physionomie si honnête, si indulgente, si rayonnante, physionomie à laquelle s’associait invinciblement le souvenir, de potages, de gelées, de la bouteille de vieux vin dans les maladies, des bons de pain et des couvertures en hiver, de paroles consolantes, de visites affectueuses dans chaque petit malheur, de petits travaux donnés par mistress Hazeldean, soit à un bon vieillard qui n’était pas fâché de gagner encore quelques sous, soit à quelque chétif adolescent ayant grandi trop vite. Frank avait aussi sa part de la muette bénédiction des assistants. Quant à miss Jemima, ses faibles ne venaient que d’un besoin trop prononcé de s’attacher comme le lierre à un chêne vigoureux, et la tendresse naturelle à son cœur était si peu égoïste, qu’elle avait aidé plus d’une jeune fille du village à trouver un époux, grâce à l’appât d’un cadeau de noces donné sur ses économies : elle avait donc de chauds partisans surtout parmi la jeunesse. Il n’y avait pas jusqu’au gros et gras valet de pied, qui venait le dernier portant le livre du squire, qui n’eût sa part de la bienveillance générale qui rattachait le château au village. D’ailleurs, il était né et avait été élevé à Hazeldean comme les deux tiers des domestiques du squire, qui sortaient en ce moment de leur large banc situé sous la galerie.

Le squire, de son côté, était visiblement touché. Au lieu de marcher droit devant lui sans prendre garde aux saluts ni aux révérences, il baissait un peu la tête et une légère rougeur colorait ses joues. Quand il regarda autour de lui avec un certain embarras et que ses yeux rencontrèrent ces regards amis, il y répondit avec une effusion touchante et cordiale, avec un regard qui disait clairement : Je ne mérite pas tout à fait cela, je le crains, voisins. Mais je vous remercie de tout mon cœur de votre bon vouloir. Et ce regard fut si vite compris que, si la scène ne se fût passée dans l’église, il y eût eu, j’en suis sûr, un hourra quand le squire s’éloigna.

À peine M. Hazeldean était-il hors de l’église que M. Stirn lui parla à l’oreille. À mesure que son factotum parlait, la figure du squire s’allongeait et se colorait. Les fidèles qui sortaient en masse de l’église échangèrent des regards. Ce colloque de mauvais augure entre le squire et son homme d’affaires atténua fâcheusement l’effet du sermon de M. Dale. Le squire furieux frappait la terre de sa canne. « J’aurais mieux aimé apprendre que Black avait la morve ! s’écria-t-il. Un jeune gentleman, qui venait faire une visite à mon fils, battu et insulté à Hazeldean ! Un jeune gentleman… Mille diables… monsieur, c’est mon parent… Sa grand’mère était une Hazeldean. Je crois vraiment que Jemima a raison et que le monde touche à sa fin ! Mais Léonard Fairfield dans les ceps !… Que va dire le curé et après un tel sermon ! « Riches, respectez les pauvres ! » Et la veuve donc ? et le pauvre Mark qui a pour ainsi dire rendu le dernier soupir dans mes bras ? Stirn, vous avez un cœur de roc ! Misérable imbécile, ignorant ! idiot ! Mais qui diable vous a donné le droit d’emprisonner un homme ou un enfant dans ma paroisse… sans jugement… sans autorisation ? Courez délivrer l’enfant avant que personne ne le voie ; courez, ou sinon… » Le squire leva sa canne et ses yeux lancèrent des éclairs. M. Stirn ne courut pas, mais il partit lestement. Le squire se retira un peu à l’écart et reprit le bras de sa femme.

« Attendez un moment le curé, pendant que je vais parler aux paysans. Il faut que je les empêche tous, si je puis, de se répandre dans le village, mais comment ? a

Frank entendit la question et répondit vivement :

« Faites-leur donner de la bière, mon père.

— De la bière, un dimanche ! fi donc, Frank ! s’écria mistress Hazeldean.

— Taisez-vous, Henriette ; merci, Frank ! dit le squire et son front s’éclaircit et devint aussi pur que le beau ciel qui était au-dessus de sa tête. Je doute que Riccabocca se fût tiré de ce dilemme aussi facilement que Frank.

« Arrêtez ! mes amis, hommes et femmes, filles et garçons, arrêtez un moment,… mistress Fairfield, entendez-vous ?… arrêtez ! cria M. Hazeldean. Je trouve que M. le curé nous a fait un magnifique sermon. Allez tous au château boire un coup à sa santé. Frank, allez avec eux et dites à Spruce de mettre en perce une des barriques destinées aux moissonneurs. Henriette (ceci fut dit à voix basse), tâchez de trouver le curé et dites-lui qu’il vienne me rejoindre à l’instant même.

— Mon cher Hazeldean, qu’est-il arrivé ? Êtes-vous fou ?

— Faites ce que je vous dis.

— Mais, où le curé vous retrouvera-t-il ?

— Où ? aux ceps, parbleu ! »


CHAPITRE VII.

Le docteur Riccabocca tiré de sa rêverie par un bruit de pas était si peu sensible à l’ignominie de sa situation, qu’il se divertit fort, avec sa malice habituelle, de l’étonnement, de la stupeur que témoigna M. Stirn, quand ce digne fonctionnaire reconnut la transformation singulière que les destins et la philosophie avaient opérée. Au lieu d’un captif tout en larmes, accablé, brisé de douleur qu’il venait délivrer à contre-cœur, il s’arrêta, bouche béante, devant cette figure grotesque, mais calme et tranquille. Le docteur fumait sa pipe à l’ombre de son parapluie avec un sang-froid qui avait vraiment quelque chose d’effrayant et de diabolique. Si l’on réfléchit que Stirn avait toujours soupçonné le papiste d’avoir trempé dans l’affaire mystérieuse des ceps mutilés, enduits de terre et voués à la destruction ; et que le dit papiste avait la réputation d’être habile dans la magie noire, on comprendra que la manière dont Lenny Fairfield, qu’il avait emprisonné, se trouvait escamoté et remplacé par le docteur, était de ture à faire naître dans le cœur du tyran de la paroisse un frisson de terreur superstitieuse, surtout si l’on se rappelle l’extérieur étrange, l’air de Méphistophélès de Riccabocca. Aux exclamations incohérentes de M. Stirn, à ses paroles et à ses questions balbutiées, Riccabocca répondit d’un air si tragique et par des phrases si mystérieuses, si ambiguës et en même temps si longues, que Stirn fut de plus en plus convaincu que Lenny s’était vendu à l’esprit des ténèbres ; et que lui, Stirn, en chair et en os, se trouvait prématurément face à face avec l’ennemi du genre humain.

M. Stirn n’avait pas encore recouvré l’usage de toute son intelligence, qui, nous devons lui rendre justice, était ordinairement assez nette, lorsque arriva le squire, suivi de près par le curé. Le fait est que l’appel pressant communiqué par mistress Hazeldean à M. Dale, l’air décontenancé de cette dame, l’invitation, jusque-là sans exemple, adressée à ses paroissiens, tout avait donné des ailes au bon curé, dont les mouvements étaient d’ordinaire si calmes et si mesurés. Le squire, partageant la stupéfaction de Stirn, vit en effet deux grands pieds sortant des ceps, puis la grave figure du docteur Riccabocca, abritée par son majestueux parapluie, tandis que le seul être qu’il s’attendît à voir dans les ceps, ne s’y trouvait pas. M. Dale, tout haletant, le prit par le bras, et avec une violence de gestes qu’on ne lui avait jamais vue, si ce n’est au whist, s’écria :

« M. Hazeldean, M. Hazeldean, je suis vraiment scandalisé. Je suis disposé à endurer bien des choses de vous, comme c’est mon devoir ; mais inviter tous mes paroissiens, aussitôt après l’office divin, à se rendre au château pour y boire à ma santé, comme si j’avais fait un discours sur une foire, ceci est par trop fort. J’en rougis pour vous et pour la paroisse. Que vous est-il donc arrivé ?

— C’est précisément la question que j’adresserais volontiers au bon Dieu ! murmura le squire d’un ton contrit. Que nous est-il donc arrivé ! Demandez à Stirn : puis, s’emportant tout-à-coup, il ajouta : Stirn, infernal coquin que tu es, me diras-tu ce qui nous est arrivé ?

— Au fond de tout cela, il y a du papiste, voyez-vous, monsieur, répondit Stirn, poussé à bout et ne gardant plus aucun ménagement : je fais mon devoir, mais à fin de compte, je ne suis qu’un mortel, après tout.

— Mais enfin, où est Léonard Fairfield ?

— Celui-ci le sait mieux que personne, » répondit Stirn, se reculant avec une prudence instinctive derrière le curé et montrant du doigt Riccabocca.

Jusque-là, le squire et le curé avaient bien reconnu l’Italien, mais ils l’avaient cru assis sur le banc ; il ne leur était pas venu à l’idée qu’un homme aussi respectable, pût jamais de gré ou de force devenir prisonnier des ceps. Le squire avait bien vu, juste sous son nez passer à travers les trous deux énormes semelles. Et il avait été confondu et troublé de voir que le corps et la figure de Lenny Fairfield ne suivaient pas ces pieds comme cela eût dû être. Ces semelles lui semblaient l’effet d’une illusion d’optique, les fantômes d’un cerveau surexcité ; mais en ce moment, empoignant Stirn, pendant que lui-même était empoigné par le curé non moins ébahi, le squire balbutia ces mots : « Voici qui est au-dessus de tout ! cet imbécile n’a-t-il pas pris le docteur Rickeybockey pour le petit Lenny ?

— Mais, dit le docteur, en rompant le silence, et accompagnant sa réponse d’un aimable sourire et d’un salut aussi gracieux que sa situation pouvait le lui permettre ; si cela vous est égal, peut-être serez-vous assez bon pour m’aider à sortir des ceps avant de procéder à de plus amples informations. »

Le curé, malgré sa perplexité et sa colère, ne put s’empêcher de sourire, lorsqu’il s’approcha de son docte ami pour le délivrer.

« Que le bon Dieu vous protège ! votre révérence ferait mieux de n’y pas toucher, s’écria M. Stirn. Ne vous laissez pas tenter ; il ne demande qu’à vous tenir dans ses griffes. Ah ! par exemple, ça n’est pas moi qui voudrais m’approcher de lui pour tout… »

Ces paroles furent interrompues par le docteur Riccabocca qui, grâce au curé, apparut dans toute sa hauteur, c’est-à-dire plus grand de la tête que tous les assistants et même que le squire qui pourtant était d’une taille élevée. Il s’approcha de M. Stirn et lui tendit gracieusement la main. M. Stirn recula vivement vers la haie, parmi les broussailles, où il disparut aussitôt.

« Je vois pour qui vous me prenez, M. Stirn, dit l’Italien en ôtant son chapeau avec la politesse qui le caractérisait, certainement vous me faites beaucoup d’honneur, mais vous reconnaîtrez votre méprise, le jour où le personnage en question vous accordera une audience personnelle dans un monde plus chaud que celui-ci. »


CHAPITRE VIII.

« Mais comment se fait-il que vous vous trouviez dans mes ceps ? demanda le squire en se grattant la tête.

— Mon cher monsieur, Pline l’ancien est bien descendu dans le cratère du mont Etna….

— Oui, et pourquoi ?

— Pour voir ce que c’était, je suppose, » répondit Riccabocca.

Le squire éclata de rire.

« Ainsi vous êtes entré dans les ceps pour voir ce que c’était. Eh bien ! cela ne m’étonne pas. Ce sont de fort jolis ceps, continua le squire en jetant un regard d’amour sur l’objet de cet éloge. On ne doit point rougir d’être vu dans de tels ceps. Je ne m’en plaindrais pas moi-même.

— Avançons, dit le curé, sans quoi nous risquons fort d’avoir bientôt tout le village contemplant le seigneur de la paroisse dans la position dont nous venons de tirer le docteur. Mais, dites-moi, je vous prie, ce que fait Lenny Fairfield dans tout ceci ? Je ne puis comprendre un mot de ce qui s’est passé. Vous ne voulez pas dire sans doute que le brave Lenny, qui, par parenthèse, était absent de l’église, ait fait quelque chose de nature à mériter un châtiment ?

— Si fait, s’écria le squire. N’est-ce pas, Stirn ? Dis-donc, Stirn ? »

Mais Stirn avait filé et disparu derrière la haie. Obligé de s’en tenir, pour la narration, à ce qui lui avait été raconté, M. Hazeldean rapporta l’attaque dont Randal Leslie avait été l’objet et le prompt châtiment infligé par Stirn : il parla de l’indignation que lui-même avait éprouvée à la nouvelle de l’affront fait à son jeune parent, et du désir charitable que néanmoins il avait eu d’épargner au coupable une humiliation publique.

Le curé apaisé à l’endroit de la brusque invitation faite aux fidèles d’aller boire de la bière au château, prit le squire par la main, en lui disant d’un ton de regret : « Ah ! monsieur Hazeldean, pardonnez-moi : j’aurais dû n’attribuer qu’à l’effervescence de vos sentiments généreux votre oubli du décorum ; mais pour Lenny c’est une triste histoire, et tellement en désaccord avec son caractère, que je ne sais vraiment qu’en penser.

— Que ce soit ou non en désaccord avec son caractère, dit le squire, une offense grave n’en a pas moins été commise envers le jeune Leslie, et, ce qu’il y a de plus fâcheux là-dedans, c’est qu’Audley et moi, nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde. Je ne sais comment cela se fait, mais il me semble, continua M. Hazeldean d’un air méditatif, qu’une bataille quelconque doive toujours s’associer avec ce qui concerne mon beau-frère. Moi, par exemple, le fils de sa propre mère… J’aurais pu recevoir à cause de lui, un coup de feu dans les poumons, si heureusement la balle ne se fût logée dans l’épaule… Et maintenant voilà qu’un parent de sa femme… mon parent aussi, puisque sa grand’mère était une Hazeldean… un garçon studieux, rangé, à ce que l’on m’a dit, ne peut mettre le pied dans la paroisse la plus tranquille des trois royaumes, sans que le garçon le plus inoffensif qu’on ait jamais vu, ne vienne tomber sur lui comme un taureau furieux. C’est la Fatalité ! s’écria le squire d’un ton solennel.

— On trouve dans les anciennes légendes de pareils exemples de fatalité dans certaines familles, remarqua Riccabocca : la famille de Pélops, entre autres, puis Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe.

— Allons donc ! fit le curé ; mais que faire ?

— Il faut avant tout, que réparation soit faite au jeune Leslie, dit le squire, et quoique j’aie voulu épargner à Lenny une disgrâce publique, à cause de vous, curé, et de mistress Fairfield, cependant une bonne bastonnade à huis clos…

— Arrêtez, monsieur, dit Riccabocca avec douceur. Écoutez-moi ! »

L’Italien plaida alors avec un tact consommé la cause de son pauvre protégé, et il expliqua comment l’erreur de Lenny n’était venue que de son zèle outré pour le service du squire, de sa fidélité à exécuter les ordres que lui avait donnés M. Stirn.

« Ceci change la thèse, dit le squire d’un ton adouci… et il suffira maintenant que Lenny fasse ses excuses à mon parent.

— Cela est juste, répondit le curé, mais je ne comprends pas encore comment Lenny est sorti des ceps. »

Riccabocca acheva alors son histoire, et après avoir avoué la part qu’il avait prise à la délivrance de Lenny, il fit une peinture touchante de la honte du pauvre enfant et de sa cruelle mortification. « Marchons contre Philippe ! » crièrent les Athéniens lorsqu’ils eurent entendu Démosthène. « Allons consoler l’enfant, » s’écria le curé, sans laisser achever Riccabocca.

Dans cette bienveillante intention, tous trois se dirigèrent à grands pas vers la demeure de la veuve. Mais Lenny les avait aperçus par la fenêtre, et ne doutant pas, qu’en dépit de l’intercession de Riccabocca, le curé ne fût venu pour le réprimander, le squire pour le réincarcérer, il s’échappa par une porte de derrière et s’enfonça dans les bois, où il resta toute la soirée.

Ce ne fut que longtemps après le coucher du soleil que mistress Fairfield, qui se tordait les mains de désespoir dans la petite cuisine, sans pouvoir écouter les paroles de consolation qu’étaient venus lui donner le curé et mistress Dale, après avoir fait des recherches demeurées infructueuses, entendit un léger coup à la porte et comme un tâtonnement dans la serrure. Elle se leva précipitamment, ouvrit la porte et Lenny s’élança dans ses bras, en se cachant le visage et en sanglotant.

« Il n’y a pas de mal, mon enfant, dit le curé d’un ton affectueux. Tu n’as rien à craindre ; tout est expliqué et déjà pardonné. »

Lenny releva la tête, les veines de son front étaient gonflées.

« Monsieur, dit-il résolûment, je n’ai pas besoin qu’on me pardonne… je n’ai rien fait de mal. On m’a déshonoré… je ne veux plus jamais retourner à l’école, jamais, jamais…

— Chut, Caroline, dit le curé à sa femme, qui avec sa vivacité naturelle se disposait à adresser des reproches à l’enfant. Bonsoir, mistress Fairfield. Je reviendrai te parler demain matin, Lenny ; d’ici-là, tu réfléchiras. »

Le curé reconduisit sa femme chez lui, et retourna au château pour y annoncer que Lenny était rentré chez sa mère, car le squire était fort inquiet, et avait fait des recherches de son côté. Quand il eut appris que Lenny était sain et sauf : « Bien, dit-il, qu’il commence demain matin par se rendre à Roodhall pour demander pardon à monsieur Leslie, et nous oublierons tout.

— Le mauvais drôle ! s’écria Frank, les joues en feu, frapper un gentilhomme, un élève d’Eton, qui était venu me faire visite. Je suis surpris que Randal l’ait laissé s’échapper ainsi. Tout autre élève de rhétorique l’aurait tué sur la place.

— Frank, dit le curé d’un ton sévère, m nous avions tous le sort que nous méritons, quel châtiment devrait être infligé à celui qui non-seulement conserve sa colère après le coucher du soleil, mais qui cherche à rallumer celle d’un autre ? »

Et le curé tourna le dos à Frank, qui se mordit la lèvre d’un air contrit ; sa mère elle-même n’essaya pas de le défendre ; car lorsque le curé donnait à ses réprimandes ce ton sévère, la majesté du château s’inclinait devant l’autorité de l’Église. Surprenant le regard interrogateur de Riccabocca, M. Dale prit le philosophe à part, et lui avoua qu’il craignait que ce ne fût chose fort difficile d’amener Lenny à faire des excuses à Randal Leslie ; car le cœur orgueilleux de cet enfant ne pouvait digérer les ceps aussi facilement que celui du sage, nourri au régime fortifiant de la philosophie.

« Giacomo, dit Riccabocca en enfonçant son bonnet de nuit et en montant majestueusement sur son lit à colonnes : Je crois que nous pouvons maintenant compter sur ce jeune garçon pour le jardin ! »


CHAPITRE IX.

La sagacité machiavélique qui avait porté l’Italien à compter sur les services du jeune Lenny Fairfield obtint un prompt et éclatant triomphe.

Aucune parole du curé, quelle qu’en fût la sagesse persuasive, ne put décider le jeune paysan à aller demander pardon au gentleman cause de son humiliante incarcération. Ce qui accrut encore la douleur de mistress Dale, c’est que la veuve prit fait et cause pour l’enfant. Profondément blessée de l’injuste emprisonnement de Lenny, mistress Fairfield partageait son orgueil et approuvait hautement sa fière résistance. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’on obtint de Lenny qu’il retournerait à l’école : il ne voulait plus bouger du foyer maternel. Malheureusement, les appréhensions de Lenny, au sujet des moqueries et des railleries de ses condisciples, ne tardèrent pas à se réaliser. Bien que Stirn se fût d’abord montré discret, le chaudronnier, qui avait eu vent de l’affaire, n’avait pas tardé à l’ébruiter. Après toutes les recherches faites pour trouver Lenny dans cette nuit fatale, il eût d’ailleurs été impossible de cacher ce qui s’était passé. Stirn raconta l’histoire à sa manière, le chaudronnier à la sienne, et les deux récits furent également défavorables à Léonard Fairfield. L’enfant modèle avait violé le saint jour du dimanche, s’était battu avec un supérieur, et par-dessus le marché avait été rossé. Lenny, le paysan s’était mis du côté de Stirn et des autorités pour espionner les méfaits des autres paysans ses égaux : donc Léonard Fairfield dégradé comme enfant modèle et hué comme espion ne devait attendre aucune pitié ; l’enfant-modèle était devenu un objet de raillerie et l’espion un objet de haine.

Sans doute en présence du maître d’école et sous les yeux de M. Dale, personne n’osait manifester ouvertement ces sentiments malveillants ; mais lorsqu’une fois ces motifs de contrainte avaient disparu, la persécution générale recommençait.

Les uns montraient Lenny du doigt et lui faisaient la grimace. Les autres l’appelaient lâche, et tous le fuyaient. Le soir, en traversant le village, il entendait des voix qui disaient derrière les haies : Qu’est-ce qui a été mis dans les ceps ?… ha ! ha ! ha ! ha !… Qu’est-ce qui a reçu une volée pendant qu’il espionnait pour le compte de Nick Stirn ?.,. ha ! ha ! ha !

De plus sages et de plus modérés que notre pauvre enfant modèle auraient inutilement essayé de résister à cette sorte de persécution. Il prit tout d’un coup une résolution que sa mère approuva. Deux ou trois jours après le retour de Riccabocca au Casino, Lenny Fairfield se présenta sur la terrasse avec un petit paquet sous le bras. « Monsieur, dit-il au docteur, qui était assis les jambes croisées sur la rampe tenant son parapluie de soie rouge ; monsieur, si vous avez la bonté de me prendre à votre service, et de me donner un trou pour coucher, je travaillerai nuit et jour pour Votre Excellence. Et, quant aux gages, ma mère m’a dit que ça serait comme vous voudriez.

— Mon enfant, dit le docteur en prenant Lenny par la main, et en le regardant d’un œil pénétrant, je savais que tu viendrais, et Giacomo est déjà tout prêt à te recevoir. Quant aux gages nous en parlerons tantôt. »

Lorsque Lenny fut ainsi installé, sa mère contempla pendant plusieurs soirées, la chaise vide où elle avait vu si longtemps l’enfant occuper la place de son cher Mark. Ce spectacle était pour elle si triste et si désespérant qu’elle ne put le supporter. Le village lui était devenu aussi désagréable qu’à Lenny. Un matin, elle appela l’intendant du squire qui passait au trot devant la porte, sur un gros cheval de ferme, et le pria de dire à son maître, qu’elle lui serait bien obligée, s’il voulait lui résilier les six mois de bail pour les champs et les dépendances qu’elle tenait à loyer, ajoutant qu’il en trouverait aisément un meilleur prix.

« Vous êtes folle, dit l’intendant, qui était brave homme, et je suis bien aise que vous m’ayez parlé plutôt qu’à Stirn. Vous faites bien vos affaires ici et vous avez ça, on peut dire, pour rien.

— Ce n’est pas tout que le loyer, faut aussi le contentement, dit la veuve, et maintenant que Lenny est allé travailler chez le monsieur étranger, je voudrais aller vivre près de lui.

— Ah ! oui, j’ai entendu dire que Lenny s’en est allé au casino… Quelle folie ! Mais Dieu merci, ça n’est pas bien loin, deux milles ou à peu près… Ne peut-il pas revenir ici chaque soir après son ouvrage ?

— Non, monsieur, s’écria la veuve, avec vivacité…, non, il ne reviendra pas ici pour qu’on l’injurie, qu’on s’y moque de lui… Lui, que mon pauvre mari défunt aimait tant et dont il était si fier… Non, monsieur… nous autres pauvres gens, voyez-vous, nous avons aussi notre fierté, comme je le disais à mistress Dale, et je le dirais bien au squire lui-même… non pas que je ne sois reconnaissante de toutes ses bontés… Ça serait un bon gentilhomme, sans son entourage, mais il dit qu’il ne reviendra plus nous voir, tant que Lenny ne sera pas allé faire des excuses. Des excuses, de quoi ? Je serais curieuse de le savoir ? Pauvre agneau ! je voudrais que vous eussiez vu son nez, monsieur… aussi gros que vos deux poings. Faire des excuses ! Si le squire avait eu un nez comme celui-là, je ne crois pas que ce serait des excuses qu’il aurait été faire. Mais la colère m’emporte. Je vous demande pardon, monsieur ; je ne suis pas une savante, comme mon pauvre Mark l’était ou comme l’aurait été Lenny, si Dieu ne nous avait pas éprouvés. Ayez donc la bonté de demander au squire de me laisser partir le plus tôt possible. Quant au petit brin de fenaison et à ce qui reste de la récolte dans les terres et dans le verger, le nouveau venu s’arrangera sans doute de tout cela. »

L’intendant ne se sentant pas une éloquence capable d’amener la veuve à renoncer à sa résolution, se chargea de la commission auprès du squire. M. Hazeldean, réellement offensé du refus obstiné de l’enfant au sujet de l’amende honorable à Randal Leslie, se livra d’abord à de violentes imprécations, contre l’orgueil et l’ingratitude de la mère et du fils. On peut croire cependant que la réflexion le ramena à des sentiments plus doux ; car ce soir-là, quoiqu’il n’allât pas lui-même chez la veuve, il lui envoya son Henriette. Bien qu’Henriette fût quelquefois austère et brusque dans les affaires qu’elle traitait pour son propre compte avec les paysans, elle n’apparaissait jamais lorsque déléguée par son mari, que comme une messagère de paix, un ange médiateur. Ce fut de bon cœur qu’elle se chargea de cette mission, puisque, comme nous l’avons vu, la mère et le fils étaient de ses amis. Le regard le plus affectueux brillait dans son grand œil bleu, quand elle entra dans la maisonnette et ce fut de son ton de voix le plus doux et avec des paroles pleines d’une franche cordialité qu’elle aborda la veuve. Mais elle ne réussit pas mieux que l’intendant. Je ne crois pas que le duc le plus orgueilleux des trois royaumes soit plus fier qu’un simple paysan anglais, ni moitié aussi difficile à apaiser, quand le sentiment de sa dignité est une fois blessé.

Mistress Fairfield et son fils étaient de ces fières natures. La châtelaine eût-elle possédé l’éloquence de Platon, elle n’aurait pu adoucir l’amertume dont le cœur de la pauvre veuve était rempli. Mais mistress Hazeldean, tout excellente qu’elle fût, avait une franchise un peu rude ; et, après tout, elle se sentait un faible pour le fils d’un gentilhomme, d’un gentilhomme déchu qui, même au dire de Lenny, avait été assailli sans aucune provocation intelligible. Avec son solide bon sens, elle n’attachait pas non plus autant d’importance que mistress Fairfield aux grossières railleries de quelques petits rustres, railleries qui, disait-elle, tomberaient bientôt d’elles-mêmes, si on n’y faisait pas attention. Mais le parti de la veuve était pris, et mistress Hazeldean se retira affligée et mécontente.

Mistress Fairfield, comprit qu’on avait tacitement accédé à sa demande, et un matin de bonne heure, on trouva sa porte fermée, elle en avait laissé la clef à un voisin pour la remettre à l’intendant, et après de plus amples recherches, on acquit la certitude que le mobilier et les effets avaient été emportés au point du jour par le voiturier. Lenny avait réussi à trouver une petite habitation sur la route, non loin du casino, et là, le visage joyeux, il attendait avec impatience le moment de souhaiter le bonjour à sa mère, à l’heure du déjeuner, et de lui montrer comment il avait employé la nuit à ranger le mobilier.

« Ah ! curé, c’est bien votre faute, » s’écria le squire en apprenant ces nouvelles pendant qu’il inspectait avec M. Dale quelques travaux d’amélioration dans l’hospice. « Oui, c’est bien votre faute. Pourquoi n’êtes-vous pas allé parler à cet imbécile de garçon et à son entêtée de mère ?

— Comme si je ne leur avais pas parlé, et même durement à tous les deux, dit le curé tristement surpris d’un telle accusation ; mais tout a été vain. Ô squire ! que n’avez-vous suivi mon avis à propos des ceps : Quieta non movere.

— C’est cela, dit le squire. Je vois qu’on va me faire passer ici pour un tyran, un Néron, un Richard III ou un grand inquisiteur, parce que j’ai tout bonnement voulu faire des choses propres et convenables. Mes ceps ! Mais votre ami Rickeybockey dit que jamais de sa vie il ne s’est trouvé plus à son aise que dans les ceps ; qu’il a été enchanté de s’y reposer. Et il me semble que ce qui n’avait pas blessé la dignité de Rickeybockey, ne devait pas être une si grande affaire pour Léonard Fairfield. Mais il est inutile de revenir là-dessus. Il faut malgré tout, savoir ce que devient cette femme, je n’ai pas envie qu’on vienne m’accuser de l’avoir fait mourir de faim.


CHAPITRE X.

De toutes les denrées et marchandises qui se vendent et s’achètent dans notre société moderne, il n’en est pas qui soit aussi soigneusement pesée, aussi rigoureusement mesurée, aussi minutieusement épluchée, grattée, versée à un milligramme près, que l’indispensable article qu’on appelle : Excuse. Si les chimistes étaient de moitié aussi circonspects dans la vente de leurs poisons, il se produirait annuellement une diminution notable dans la liste des individus morts par l’arsenic ou par l ucide prussique.

Mais le squire et son fils Frank avaient l’âme grande et généreuse sur l’article des excuses, aussi bien que sur les choses qu’on mesure moins avaricieusement. Voyant que Léonard Fairfield ne voulait mettre aucun baume sur la plaie de Randal Leslie, ils s’efforcèrent d’y porter eux-mêmes le remède. Le squire accompagna son fils à Roodhall, et toute la famille ayant jugé à propos de faire dire qu’elle était absente, le squire écrivit de sa propre main une épître capable de panser toutes les blessures qu’avait jamais reçues la dignité des Leslie.

Cette lettre d’excuses se terminait par de vives instances pour que Randal vînt passer quelques jours avec Frank. Celui-ci écrivit également quelques lignes tout aussi pressantes quoique beaucoup moins lisibles.

On ne reçut la réponse de Randal que quelques jours après. Elle était datée d’un petit village proche de Londres, et annonçait que le jeune homme travaillant avec un professeur pour se préparer à entrer à Oxford, ne pouvait conséquemment accepter l’invitation qui lui était faite.

Quant au reste, Randal s’exprimait avec beaucoup de bon sens, bien qu’avec peu de générosité. Il s’excusait de la part qu’il avait prise à une rixe aussi vulgaire, par une amère, mais courte allusion à l’entêtement et à l’ignorance des paysans. Il ne fit pas ce que vous eussiez sans doute fait, cher lecteur, en pareille occasion, je veux dire qu’il n’intercéda pas en faveur de son brave et malheureux antagoniste ; et le squire irrité de ne pouvoir réparer l’injure qu’avait subie son jeune parent, cessa d’éprouver un sentiment de regret, en passant devant le cottage désert de mistress Fairfield.


CHAPITRE XI.

Lenny Fairfield continuait à donner beaucoup de satisfaction à ses nouveaux maîtres, et à profiter sous bien des rapports de la bonté familière avec laquelle on le traitait. Riccabocca, qui se piquait de lire dans les cœurs, avait vu du premier coup d’œil dans le caractère et dans l’intelligence du jeune paysan anglais le germe de qualités peu communes. Quand il le connut mieux, il s’aperçut que sous l’innocente simplicité de l’enfant se cachait une profonde pénétration qui ne manquait que de développement et de direction. Il s’assura que les progrès de l’enfant modèle à l’école du village provenaient d’autre chose que d’une docilité mécanique et même d’une compréhension facile. Lenny avait une soif ardente de s’instruire et les désavantages de sa naissance et du milieu dans lequel il vivait n’avaient été pour lui que d’énergiques stimulants au travail. Mais en même temps que les germes d’excellentes qualités, se trouvait en lui le principe de défauts qui en sont presque inséparables et gâtent souvent les produits du sol le plus fertile. À une généreuse fierté il joignait une susceptibilité ombrageuse et beaucoup d’entêtement ; vivement sensible aux bons procédés, il n’oubliait que malaisément une injure.

Cette riche et puissante nature d’un paysan sans culture intéressait Riccabocca. Quoique depuis longtemps séparé du commerce des humains, il considérait l’homme comme l’œuvre la plus variée et la plus intéressante qui pût s’offrir aux curieuses investigations du philosophe. Il habitua bientôt l’enfant à un genre de conversation assez subtile et de nature à élargir le cercle de ses idées ; insensiblement, le langage et les pensées de Lenny perdirent de leur rusticité et gagnèrent en élévation. Alors Riccabocca tira de sa bibliothèque, toute petite qu’elle fût, des livres, élémentaires sans doute, mais d’une plus haute portée que ceux que Lenny avait à sa disposition chez mistress Fairfield. Riccabocca avait une connaissance plus complète de la grammaire et du génie de la langue anglaise que bien des Anglais fort instruits. Il l’avait étudiée avec cette minutieuse attention qu’un savant apporte à l’étude d’une langue morte, et parmi ses livres, il s’en trouvait beaucoup qui lui avaient servi dans ce but. Ce furent les premiers qu’il prêta à Lenny. En même temps Jackeymo communiqua à l’enfant une foule de recettes pratiques pour le jardinage et la culture. Car à cette époque, sauf dans quelques comtés favorisés, les fermes en Angleterre étaient loin d’être cultivées avec le soin qui a caractérisé de temps immémorial les fermiers du nord de l’Italie. Dans ce pays en effet on peut voyager longtemps et se croire continuellement dans des jardins. Tout considéré, il semblait donc que Léonard Fairfield eût changé pour le mieux. Il est vrai qu’en regardant d’un peu plus près, la chose paraîtra douteuse. La même raison qui avait engagé le jeune homme à fuir son village natal, l’empêcha de retourner à l’église d’Hazeldean. Ses anciennes et intimes relations avec le curé furent nécessairement interrompues. De temps à autre cependant, M. Dale venait lui faire une visite amicale, mais ces visites devenaient de plus en plus rares et de moins en moins familières, car le digne pasteur voyait que son ancien élève n’avait plus besoin de ses services ; il le trouvait sourd à ses charitables avis quand il l’engageait à oublier et à pardonner le passé et à venir reprendre son ancienne place dans l’église de la paroisse. Lenny allait bien à l’église, mais au loin, dans une autre paroisse ; les sermons d’un étranger n’avaient plus sur lui la salutaire efficacité des sermons du curé Dale ; et le ministre de cette paroisse n’avait pas comme M. Dale, la patience d’expliquer à cette brebis étrangère, dans une conversation particulière, les passages qui avaient pu lui paraître obscurs, ni d’appuyer de nouveaux arguments les réflexions de nature à lui être utiles.


CHAPITRE XII.

Le docteur Riccabocca s’était assuré les services de Lenny Fairfield ; on peut donc dire qu’il avait dirigé son dada avec adresse et habileté, mais miss Jemima conduisait toujours son char, les rênes en main et faisant claquer son fouet sans paraître s’être approchée d’une ligne de l’ombre toujours fugitive de Riccabocca.

Cette excellente mais trop sensible demoiselle, malgré l’expérience qu’elle possédait de la scélératesse de l’homme, n’avait jamais cru ce sexe trompeur si incapable de toute rédemption que le jour où le docteur Riccabocca fit ses adieux pour aller s’enterrer de nouveau dans les solitudes du casino, sans avoir parlé de renoncer à son criminel célibat. Pendant quelques jours elle s’enferma dans sa chambre et médita avec plus de satisfaction que jamais sur la certitude de la prochaine fin du monde. Bien des signes de cette calamité universelle, qui, pendant le séjour du docteur Riccabocca lui avaient paru douteux, devenaient maintenant clairs comme le jour. Les journaux eux-mêmes, qui pendant cette heureuse période d’espoir contenaient une demi-colonne de naissances et de mariages, n’offraient plus maintenant qu’un long et triste catalogue de décès ; il semblait que la population découragée eût perdu l’espoir de réparer ses pertes journalières. Les premiers Londres parlaient avec une obscurité digne de la pythie, d’une crise imminente. De monstrueux canards remplissaient les paragraphes consacrés aux faits divers. Les vaches mettaient bas des veaux à deux têtes ; des baleines venaient échouer dans l’Humber ; des pluies de grenouilles tombaient dans la grande rue de Cheltenham.

Tous ces symptômes de décadence et de ruine, sur l’authenticité desquels la présence fascinatrice de Riccabocca avait pu jeter quelques doutes, venaient maintenant se joindre au pire de tous les symptômes, le progrès effrayant de la scélératesse de l’homme ; miss Jemima n’avait plus d’autre espérance que celle d’assister à ce grand cataclysme sans éprouver le moindre regret.

Mistress Dale ne partageait aucunement le découragement de sa charmante amie ; après avoir réussi à pénétrer dans sa chambre, elle parvint non sans quelque difficulté à relever un peu ses esprits abattus. Dans son bienveillant désir de faire parvenir promptement le char de miss Jemima au bout de la carrière, c’est-à-dire à l’hyménée, mistress Dale ne se montrait pas non plus aussi cruelle à l’égard de son ami, le docteur Riccabocca, que son mari paraissait le croire. Car mistress Dale était fine et pénétrante, comme le sont la plupart des femmes vives : elle savait que miss Jemima était une de ces excellentes personnes qui estiment d’autant plus un mari, qu’elles éprouvent plus de difficultés à l’obtenir. Mes chers lecteurs et mes chères lectrices ont sans doute parfois rencontré dans le cours de leur existence cette espèce particulière de femmes dont les bonnes qualités naturelles demandent pour se développer la chaleur du foyer conjugal ; il ne faut pas en vouloir à ces natures-là, si d’instinct et très-innocemment, elles cherchent le terrain le plus favorable à leur perfectionnement, en vertu de cette même loi qui fait que le tournesol se penche vers le soleil et le saule vers les rivières. Si on contrarie ces tempéraments, dans leurs inclinations, ils languissent et produisent ces excentricités anomales qu’on désigne sous le nom général de bizarreries ou de singularités. Replacez-les au contraire dans le sol qui leur convient et vous serez étonnés de l’état florissant qui succédera à cet affaissement général ; vous verrez ce pauvre cœur qui s’étiolait et périssait, faute d’aliment, pousser de nouveaux rejetons et s’épanouir en une riche moisson de fleurs et de fruits.

Selon toute probabilité, c’est à ce point de vue que s’était placée mistress Dale ; et indépendamment des vertus jusque-là assoupies qu’elle espérait voir se réveiller dans miss Jemima, une fois qu’elle serait devenue bel et bien Mme Riccabocca, elle songeait aussi aux avantages matériels qu’une pareille union procurerait à l’exilé. Une alliance aussi respectable avec une des familles les plus anciennes, les plus riches et les plus respectées du comté, lui donnerait une position qui n’était pas à dédaigner : quoique la dot de miss Jemima ne fût pas bien considérable, envisagée au point de vue des livres anglaises et non des lire milanaises, elle devait suffire pour arrêter ce qu’avait amené le régime prolongé des vérons et des épinoches, c’est-à-dire les progrès graduels de volatilisation qui menaçaient de réduire à néant le corps du philosophe.

Comme toutes les personnes qui sont convaincues de l’utilité d’une chose, mistress Dale pensait qu’il ne manquait au succès de son entreprise qu’une occasion favorable. Pour la mener à bonne fin, non-seulement elle renouvela plus fréquemment et plus instamment ses amicales invitations à Riccabocca de venir passer la soirée et prendre le thé, mais encore elle irrita avec tant d’art le côté vulnérable du squire à l’endroit de l’hospitalité, que le docteur reçut toutes les semaines l’invitation pressante de venir dîner et coucher au château.

L’Italien commença par pousser des bah ! des mon Dieu ! mon Dieu ! des Cospetto, des per Bacco, des Diavolo, et essaya de se soustraire à ces gracieuses avances. Mais comme tous les célibataires, il subissait l’influence despotique de son fidèle domestique, et Jackeymo, qui se sentait capable de supporter la diète aussi bien que son maître, lorsque cela était nécessaire, n’en préférait pas moins, quand il avait le choix, une tranche de rosbif et du plumpudding : il faut dire aussi que l’inutile et maladroite confidence de Riccabocca au sujet de la somme considérable que d’un seul mot il pouvait s’approprier, avait singulièrement excité la cupidité du domestique italien, cupidité d’autant plus âpre qu’elle oubliait ses intérêts personnels et matériels, pour se reporter tout entière sur ceux de son maître.

Ainsi séduit par son ennemie et trahi par son domestique, l’infortuné Riccabocca tomba, bien qu’avec connaissance de cause, dans les pièges hospitaliers tendus à sa condition de célibataire. Il alla souvent au presbytère, souvent au château, et peu à peu les douceurs du foyer domestique, dont il avait été si longtemps privé, commencèrent à exercer leur influence énervante sur le caractère stoïque de notre pauvre exilé.

Le docteur Riccabocca cependant ne soufflait mot de mariage. Si une idée semblable se présentait à son esprit, elle était immédiatement chassée par un Diavolo si énergiquement articulé que bien probablement la fin, sinon du monde, au moins des prétentions de miss Jemima serait arrivée, sans que le moindre changement fût survenu dans l’état civil de la demoiselle, si un mardi matin le docteur n’avait reçu une certaine lettre, marquée d’un timbre d’étranger.


CHAPITRE XIII.

« Ami ! dit Riccabocca à Giacomo d’une voix émue, après avoir lu la lettre ; ami, je voudrais te parler de mon enfant.

— La lettre concerne donc la signorina ? Se porte-t-elle bien ?

— Oui… elle se porte bien maintenant. Elle est dans notre Italie. »

Jackeymo leva involontairement les yeux sur les orangers, dont la brise matinale lui apportait le parfum.

« Ces orangers fleurissent même ici, quand on les soigne, dit-il en montrant les arbustes. Je crois l’avoir déjà dit au padrone. »

Mais Riccabocca, qui regarda encore une fois la lettre, ne remarqua ni le geste ni l’observation de son domestique.

« Ma tante est morte, dit-il après un moment de silence.

— Nous prierons pour son âme ! répondit Jackeymo d’un ton solennel. Mais elle était bien vieille ; elle souffrait depuis longtemps. Que le padrone ne s’attriste pas trop ; à cet âge, au milieu de telles infirmités, la mort est une amie.

— Paix à ses cendres ! reprit l’Italien. Si elle a eu des défauts, qu’ils lui soient à jamais pardonnés ! À l’heure du danger et de l’infortune, elle a donné asile à mon enfant. Mais cet asile n’existe plus. Cette lettre est du confesseur de ma tante ; et cette maison, dont mon enfant est privée, c’est mon ennemi qui en hérite !

— Le traître ! murmura Jackeymo ; et sa main sembla chercher instinctivement l’arme que les Italiens de condition inférieure portent ordinairement à leur ceinture.

— Le prêtre, reprit Riccabocca d’un ton calme, a bien fait d’emmener mon enfant d’une maison dont ce traître est devenu le maître.

— Et où est la signorina ?

— Chez le pauvre prêtre. Tiens ! regarde… Giacomo ! vois sa signature à la fin de cette lettre ; ce sont les premières lignes qu’elle m’ait jamais écrites. »

Jackeymo ôta son chapeau, et regarda avec respect les gros caractères formés par la main de l’enfant. Mais quelle qu’en fût la grosseur, l’écriture était peu lisible, car le papier était taché de larmes, et aux endroits qui n’avaient pas été mouillés se voyaient de grosses gouttes toutes récentes, tombées des yeux du père. Riccabocca reprit :

« Ce prêtre me conseille de la mettre au couvent.

— Au diable soit le prêtre ! » s’écria Giacomo. Puis, se signant rapidement, il ajouta :

« Ce n’est pas cela que je veux dire, monsignore san Giacomo… pardonnez-moi ! Mais Votre Excellence n’a sans doute pas l’intention de faire une nonne de son unique enfant !

— Et pourquoi pas ! dit Riccabocca avec tristesse. Qu’ai-je au monde à lui donner ? La terre étrangère est-elle un meilleur abri qu’une demeure paisible dans le pays natal ?

— C’est sur la terre étrangère que bat le cœur de son père !

— Mais si tout d’un coup ce cœur cessait de battre, que deviendrait-elle ? La vie est triste quand une seule mort peut la priver de tout. Dans un couvent, au moins (et l’influence du prêtre pourra lui obtenir un asile au milieu de personnes de son rang), dans un couvent, elle sera à l’abri des dangers et du besoin… jusqu’au tombeau.

— Du besoin ! Mais songez donc comme nous allons être riches quand nous prendrons possession de ces champs, à la Saint-Michel.

Pazzie ! dit Riccabocca avec insouciance. Le soleil d’ici est-il plus beau que le nôtre ? Le sol y est-il plus fertile ? Et, dans notre Italie, le proverbe dit pourtant : « Celui qui sème récolté plus de soucis que de blé. » Ce serait tout autre chose, continua le père après un moment de réflexion et d’un ton de voix plus résolu, ce serait tout autre chose si j’avais une indépendance quelconque, si petite qu’elle fût… si, dans ma tribu de riches parents, il se trouvait une seule femme qui consentît à accompagner Violante au foyer de son père exilé. Si Ismaël avait son Agar ! Mais comment deux hommes comme nous pourraient-ils subvenir aux mille soins que réclame une frêle enfant ? Elle a été élevée si délicatement ! Une jeune fille a besoin de la main protectrice et des regards affectueux d’une femme.

— Et dire que d’un mot, répondit Jackeymo d’un ton résolu, le padrone pourrait s’assurer les ressources nécessaires pour sauver son enfant de cette mort du couvent ! et qu’avant l’automne, elle pourrait être là assise sur ses genoux ! Padrone, ne croyez pas que vous puissiez me cacher la vérité. Je sais que vous aimez votre enfant plus que toute chose au monde. Maintenant, la patrie est aussi morte pour vous que les restes de vos pères, et votre cœur se briserait s’il vous fallait condamner au couvent cette chère enfant. Comment, padrone, ne plus entendre sa voix ! ne plus voir son visage innocent ! Songez donc à ces petits bras qui entouraient votre cou dans cette nuit sombre où nous prîmes la fuite, et dont la douce étreinte vous fit dire : « Ami, tout n’est pas encore perdu ! »

— Giacomo ! » s’écria le père d’un ton de reproche ; et il paraissait suffoqué. Riccabocca se détourna et se promena avec agitation sur la terrasse ; puis, levant les bras avec un geste d’une énergie sauvage, il murmura en marchant à grands pas : « Oui, le ciel m’en est témoin, j’aurais supporté sans murmure les revers et le bannissement, si j’eusse emmené dans mon exil cette pauvre enfant. Le ciel m’est témoin que si j’hésite encore maintenant, c’est parce que je ne veux pas écouter la voix d’un cœur égoïste. Et cependant ne plus la revoir jamais !… Moi qui ne l’ai connue que tout enfant ! Ô mon ami, mon ami… » Puis arrêté court par une émotion qu’il ne put maîtriser, il pencha la tête sur l’épaule de son serviteur. « Tu sais ce que j’ai enduré et souffert à mon foyer comme dans ma patrie. L’outrage, la perfidie… la… » Et la voix lui manqua de nouveau.

« Mais votre enfant, elle qui est innocente, ne pensez qu’à elle ! balbutia Giacomo s’efforçant de retenir ses larmes.

— C’est vrai, répondit l’exilé en relevant la tête ; ne pensons plus qu’à elle. Rassemble tes idées, mon ami ; conseille-moi. Si je faisais venir Violante, et que, transplantée dans cet air trop vif, elle vînt à languir et à mourir… Songes-y donc !… Le prêtre dit qu’elle a besoin de soins délicats ! Et si je viens à quitter cette terre, la laissant seule, sans ami, sans foyer et sans pain à l’âge où la femme est le plus exposée aux tentations, ne gémira-t-elle pas de l’égoïsme cruel qui lui aura fermé les portes de la maison de Dieu ? »

Ces paroles étonnèrent Giacomo. Jamais il n’avait entendu Riccabocca parler du cloître avec ce respect. Dans ses boutades de philosophe, le sage se raillait des moines et des nonnes, des prêtres et de leurs superstitions. Mais, dans ce moment d’émotion, l’antique religion reprenait ses droits, et, en songeant à son enfant, le sceptique redevenait croyant.


CHAPITRE XIV.

Riccabocca, que Giacomo avait laissé à ses réflexions, était depuis quelque temps seul dans le belvédère, lorsque Lenny Fairfield, qui ignorait la présence de son maître, entra pour déposer un livre que celui-ci lui avait prêté, en lui recommandant de le remettre sur une certaine table lorsqu’il aurait achevé de le lire. Riccabocca releva la tête en entendant le pas du jeune paysan.

« Pardon, Son Excellence !… je ne savais pas…

— N’importe ; pose là ton livre, je désire te parler. Tu as bonne mine, mon garçon ; l’air d’ici te réussit aussi bien que celui d’Hazeldean ?

— Oh ! oui, monsieur.

— Et cependant, nous sommes plus élevés…, plus exposés au froid.

— Je ne crois pas, monsieur, car il vient ici beaucoup de plantes qui ne fleurissent pas chez le squire. La colline, là-bas, nous garantit du vent d’est, et le casino est situé au midi.

— De quoi se plaint-on principalement dans ce pays ?

— Comment, monsieur ?

— Je demande quelles sont les maladies, les indispositions dont on se plaint le plus généralement ?

— Les rhumatismes, monsieur.

— Il n’y a pas de fièvres lentes, de consomptions ?

— Je n’ai jamais entendu parler de ça, monsieur. »

Riccabocca poussa un soupir, comme s’il se sentait soulagé d’un grand poids.

« Ils ont l’air de bien braves gens au château ?

— Je n’ai rien à dire contre eux, répondit Lenny avec une naïve franchise. Je n’ai pas été traité avec justice : mais, comme dit ce livre : « Il n’est pas donné à tout le monde de naître coiffé. »

Le docteur ne pensait guère à tout ce qu’il y avait d’amertume sous les sages maximes que débitait le pauvre enfant. Il était trop préoccupé du cher objet de ses pensées, pour songer à celles de Lenny Fairfield.

« Oui, il paraît que c’est une bien bonne famille, un bon intérieur anglais. As-tu vu souvent miss Hazeldean ?

— Pas autant que madame.

— Dis-moi, est-elle aimée au village ?

— Mies Jemima ! Oh ! oui. Elle n’a jamais fait de mal à personne. Son petit chien m’a mordu une fois, et, au lieu de me forcer à demander pardon à l’animal, c’est elle qui me l’a demandé. C’est une très-bonne personne ! Les jeunes filles la disent fort affable, et, ajouta Lenny avec un sourire, il y a toujours plus de mariages en train quand elle est au château.

— Oh ! fit Riccabocca. Puis il reprit, après avoir lancé une longue bouffée de fumée : L’as-tu jamais vue jouer avec les petits enfants ? Aime-t-elle les enfants ?

— Dieu ! comme vous devinez juste, monsieur ! Elle n’est jamais si contente que lorsqu’elle joue avec les petits enfants.

— Hum ! murmura Riccabocca, c’est d’une bonne nature. Tiens, Lenny, va me chercher mon chapeau dans le cabinet, et apporte-moi la brosse à habits. Voici une bien belle journée pour se promener !

Après s’être rendu coupable sans la moindre honte de cette espèce d’inquisition sur le caractère et la réputation de miss Hazeldean, le signor Riccabocca parut aussi content de lui-même que s’il eût commis la plus noble action ; et lorsqu’il se dirigea du côté du château, ce fut d’un pas plus leste et plus allègre que lorsqu’il se promenait sur la terrasse.

« Monsignore San Giacomo, grâce à ton appui et à l’influence de la pipe, le padrone aura son enfant ! » murmura le domestique en regardant du haut du jardin son maître qui s’éloignait.


CHAPITRE XV.

Cependant le docteur Riccabocca ne précipita rien. L’homme qui veut un habit de noce bien ajusté doit donner le temps nécessaire pour prendre la mesure. Mais, à partir de ce jour, l’Italien changea complètement de manières à l’égard de miss Hazeldean. Il laissa de côté cette profusion de compliments au moyen desquels il avait su échapper à toute conversation sérieuse. Car le docteur Riccabocca considérait les compliments d’un célibataire comme le liquide noirâtre que la seiche répand autour d’elle pour se dérober à son ennemi en troublant l’eau. Il n’évitait plus comme auparavant les conversations prolongées avec la jeune dame, et ne cherchait plus à esquiver une promenade solitaire à ses côtés. Il saisissait au contraire toutes les occasions de se rapprocher d’elle, et, quittant le langage de la galanterie, il prenait souvent le ton sérieux de l’amitié. Il mettait tous ses soins à examiner, à approfondir son caractère. Pour me servir d’une comparaison bien simple, il souffla sur cette mousse qui se trouve à la surface de tous les rapports entre connaissances, surtout de sexes différents, mousse qui, tant qu’elle reste, empêche presque de distinguer la petite bière de l’excellent porter. Riccabocca fut sans doute satisfait de ses observations, ou du moins sous la mousse ne trouva-t-il aucun goût d’amertume. S’il ne découvrit pas un grand fonds d’intelligence chez miss Jemima, il pensa du moins que, débarrassée de quelques petites lubies, de quelques petits faibles, qu’il avait le bon sens de regarder comme innocents s’ils duraient, et qu’il ne croyait pas du reste assez invétérés pour ne pouvoir être guéris par une main affectueuse, il pensa, dis-je, que miss Jemima avait assez d’intelligence pour comprendre tous les devoirs qu’impose le mariage ; et que si l’intelligence venait à lui faire défaut, elle trouverait un puissant auxiliaire dans ses simples et solides principes anglais et dans ses instincts de douceur et de bonté.

Lorsque son examen fut terminé, notre philosophe indiqua d’une manière symbolique et fort simple le résultat auquel il était arrivé. Cette manière d’exprimer ses conclusions aurait fort étonné quelqu’un qui n’eût pas réfléchi à tout ce qu’elle impliquait. Le docteur Riccabocca ôta ses lunettes ! Il les essuya soigneusement, les mit dans leur étui de peau de chagrin et les enferma dans son bureau, c’est-à-dire : il cessa de porter des lunettes.

Il y avait une pensée profonde dans cette manière délicate de s’exprimer, soit qu’on prît cette explication à la lettre, soit qu’on en approfondît l’esprit. À ce dernier point de vue, cela signifiait que le rôle des lunettes était fini, et que mieux vaut pour un philosophe qui s’est mis en tête de se marier être myope que de voir toujours le bonheur domestique, auquel il va se résigner, à travers de froides lunettes, capables de détruire toutes ses illusions. D’autre part, si on prend à la lettre l’action du docteur Riccabocca, elle indiquait qu’en mettant de côté ses lunettes il se préparait à l’heureux apprentissage de tout amoureux qui, quelle que soit sa dose de philosophie, désire toujours paraître aussi jeune et aussi beau que le lui permettent le temps et la nature. Vain effort que celui de parler le doux langage des yeux par l’intermédiaire de ces interprètes de verre !

Il est certain qu’une fois ses lunettes ôtées, on ne pouvait refuser à l’Italien des yeux remarquablement beaux. Même à travers ses lunettes, ou sans ses lunettes, quand il les soulevait un peu, ses yeux étaient toujours brillants et expressifs. Mais sans elles le regard était plus doux et plus tempéré ; il était, comme disent les Français, velouté, et le docteur paraissait avoir dix ans de moins. Si notre Ulysse, ainsi rajeuni par l’inspiration de sa Minerve, n’avait pas encore parfaitement résolu de faire de miss Jemima sa Pénélope, on peut dire qu’auprès de lui Polyphème était un homme civilisé, car Polyphème ne mangeait que les hommes, tandis que lui allait porter la mort et le carnage dans les rangs du sexe faible.


CHAPITRE XVI.

« Ainsi, vous me chargez de parler à notre chère Jemima ? dit Mistress Dale d’un ton joyeux.

Le docteur Riccabocca. Avant de parler à miss Hazeldean, il serait convenable, ce me semble, de savoir si ma demande peut être agréée de sa famille,

Mistress Dale. Ah !

Le docteur Riccabocca. Le squire est, comme de juste, le chef de la famille.

Mistress Dale, préoccupée et distraite. Le squire… Oui, c’est vrai… Ce serait convenable. (Elle relève la tête et dit avec naïveté.) Me croirez-vous si je vous dis que je n’avais pas encore pensé au squire. C’est un si drôle d’homme ! Il a tant de préjugés qu’en vérité… Oh ! mon Dieu ! que c’est contrariant de n’avoir jamais réfléchi que M. Hazeldean avait voix au chapitre. Sa parenté est si éloignée…. Ce n’est pas comme s’il était son père. Jemima est majeure et peut faire ce qui lui plaît. Et… Mais cependant comme vous le disiez, il est convenable de le consulter comme chef de la famille.

Le docteur Riccabocca. Et vous pensez que le squire d’Hazeldean repousserait mon alliance ?… Oh ! voilà un grand mot en vérité ! Je veux dire qu’il pourrait fort justement faire des objections au mariage de sa cousine avec un étranger. Un étranger sur lequel il n’a d’autre renseignement que sa pauvreté, chose peu honorable dans tous les pays et qui passe pour un crime dans le vôtre.

Mistress Dale, avec bonté. Vous nous jugez mal et vous faites tort au squire ; car nous étions bien pauvres quand il a choisi mon mari pour en faire le recteur de sa paroisse, son ami et son voisin. Je lui parlerai sans crainte…

Le docteur Riccabocca. Et franchement. Maintenant que j’ai employé ce mot de franchise, permettez-moi de terminer la confession que vous avez interrompue, ma bonne dame, par votre affectueuse vivacité ! Je disais que si je pouvais espérer voir ma demande agréée de miss Hazeldean et de sa famille, j’étais trop sensible à ses aimables qualités pour n’être pas… pour n’être pas…

Mistress Dale. Pour n’être pas le plus heureux des hommes. C’est la phrase consacrée, docteur.

Le docteur Riccabocca, galamment. Je n’aurais pu en trouver une meilleure. Mais, continua-t-il d’un ton sérieux, je désire avant tout qu’on sache que j’ai été… que j’ai été marié.

Mistress Dale, stupéfaite. Marié !

Le docteur Riccabocca. Et que j’ai une fille unique qui m’est chère… au delà de toute expression. Cette enfant a jusqu’à ce jour vécu en pays étranger. Certaines circonstances me font désirer qu’elle habite maintenant avec moi. Et j’avoue sincèrement que rien ne m’a autant attaché à miss Hazeldean, que rien ne m’a fait autant désirer notre mariage que l’espérance de trouver en elle une mère bonne et affectueuse pour mon enfant.

Mistress Dale, avec feu et sentiment. Vous la jugez bien !

Le docteur Riccabocca. Maintenant, quant aux affaires d’argent, vous pouvez penser d’après ma manière de vivre que je n’ai rien à offrir à miss Hazeldean qui soit en rapport avec sa fortune.

Mistress Dale. Cette difficulté se trouve levée en laissant miss Hazeldean maîtresse de sa fortune, ce qui se fait en pareil cas.

ta figure du docteur Riccabocca s’allongea. « Et mon enfant ? » dit-il avec émotion. Il y avait dans ces mots quelque chose de si étranger à tout motif sordide et égoïste que mistress Dale n’eut pas le cœur de lui répondre ce qui était juste : Cette enfant n’est pas l’enfant de Jemima, et vous pouvez avoir d’autres enfants.

Elle fut touchée et répondit en hésitant :

« Mais sur vos revenus et sur ceux de Jemima vous pouvez annuellement économiser quelque chose et assurer votre vie au profit de votre fille. Nous avions fait cela pour l’enfant que nous avons perdu (et les yeux de mistress Dale se remplirent de larmes), et je crains que Charles n’ait fait de même pour moi, quoique Dieu me soit témoin que… que… »

Les larmes débordèrent.

Ce petit cœur vif et pétulant n’était pas formé de ces fibres fortes et solides que le ciel accorde aux épouses prédestinées au veuvage. Le docteur Riccabocca ne put continuer plus longtemps ce sujet des assurances sur la vie. Mais cette idée qui jamais ne s’était présentée à son esprit, et qui nous est si familière à nous autres Anglais, quand nous n’avons qu’un petit revenu, cette idée, dis-je, lui plut beaucoup. Je lui rendrai la justice de reconnaître qu’il préféra cette pensée à celle d’approprier à lui ou à son enfant une portion de la dot de miss Hazeldean.

Peu de temps après, il se retira, et mistress Dale se hâta d’aller trouver son mari pour l’informer du succès de ses plans matrimoniaux et le consulter sur les intentions probables du squire.

« Quoique le squire pût être content de voir Jemima se marier avec un Anglais, dit-elle en hésitant, s’il me demande ce qu’est ce docteur Riccabocca, que lui répondrai-je ?

— Vous auriez dû penser à cela auparavant, dit M. Dale avec une brusquerie inaccoutumée. Et vraiment si j’avais cru qu’il pût résulter quelque chose de sérieux d’une idée qui me paraissait si absurde, je vous aurais priée depuis longtemps de ne pas vous mêler de telles affaires. Bonté divine ! continua le curé en changeant de couleur ; si nous avions aidé à introduire pour ainsi dire clandestinement dans la famille de l’homme à qui nous devons tout, une personne qui lui déplût, quelle ingratitude | »

La pauvre mistress Dale fut consternée de ce discours et plus encore du mécontentement et de l’inquiétude de son mari. Il faut rendre à mistress Dale cette justice, que toutes les fois que le curé était chagrin ou blessé, ses petites humeurs disparaissaient, et elle devenait douce comme un mouton. Revenue de son premier désappointement elle se hâta de dissiper les appréhensions du curé. Elle était convaincue, lui dit-elle, que si le squire désapprouvait les prétentions de Riccabocca, l’Italien se retirerait sur-le-champ, et en ce cas miss Hazeldean ignorerait à jamais ces propositions. Il n’y aurait donc aucun mal de fait. Cette assertion de mistress Dale étant conforme à la confiance que M. Dale avait dans la délicatesse de Riccabocca, en matière d’honneur, contribua à apaiser le digne homme ; et si, comme s’y attendent sans doute mes lectrices, il ne s’effraya pas a l’idée que le cœur de miss Jemima fût engagé irrévocablement, et en songeant que le bonheur de celle-ci pouvait être compromis par le refus du squire, ce n’est pas que le curé manquât de sentiment, mais il avait peu d’expérience des femmes et il croyait bien à tort que miss Jemima Hazeldean n’était pas de celles sur qui un désappointement de ce genre dût produire une impression durable. Aussi M. Dale après quelques moments de réflexion répondit avec bonté :

« Eh bien ! ne vous tourmentez pas, je suis tout aussi blâmable que vous ; mais vraiment j’aurais cru qu’il était plus facile au squire de transplanter un des vieux cèdres de son parc dans son potager, qu’à vous d’attirer le docteur Riccabocca dans vos pièges matrimoniaux. Après tout, de quoi n’est pas capable un homme qui se met volontairement dans les ceps pour en faire l’expérience ? Néanmoins je crois qu’il est préférable que ce soit moi, qui parle au squire, plutôt que vous, et j’y vais sur-le-champ.


CHAPITRE XVII.

Le curé prit son tricorne et se dirigea vers la ferme, où il espérait trouver le squire. Mais à peine arrivé sur la grande place du village, il aperçut M. Hazeldean, les deux mains appuyées sur sa canne, regardant fixement les ceps.

Je regrette de dire que depuis l’hégire de Lenny et de sa mère, l’esprit révolutionnaire et ennemi des ceps, que le mémorable sermon de notre curé avait pendant quelque temps détourné ou suspendu, faisait de nouveau explosion.

Quelques jours après le départ de la veuve, les ceps furent de nouveau l’objet d’une attaque nocturne : on les barbouilla, on les salit, on y fit des entailles et on y écrivit des lamentations au sujet de Lenny, et des malédictions énergiques contre les tyrans. Nuit après nuit, de nouvelles inscriptions vinrent témoigner de l’esprit sarcastique et des sentiments vindicatifs qui animaient la paroisse. Et si les ceps échappèrent à la hache et au feu, c’est que les paysans trouvèrent plus de plaisir à en faire le but de leur malice. Cet instrument devint le pasquin d’Hazeldean.

Tout esprit de révolte provoque naturellement de la part de l’autorité un redoublement de vigueur. Aussi, depuis les scènes récentes, l’administration avait déployé plus de sévérité que n’en avaient montré jusque là le squire et ses prédécesseurs. Ainsi, par exemple, trois châtaigniers, un noyer et deux cerisiers qui se trouvaient dans le bas du parc et dont, de temps immémorial, les fruits avaient été abandonnés à la jeunesse d’Hazeldean, furent solennellement placés sous le régime privilégié de la propriété particulière. Le crieur annonça que dorénavant, tout individu qui dévasterait les arbres fruitiers du parc, serait puni selon toute la rigueur des lois. Stirn, il est vrai, recommandait des mesures encore plus sévères qui, disait-il, ne manqueraient pas de faire revenir la paroisse à son bon sens. Entre autres, l’interruption d’une foule de petits travaux improductifs auxquels le squire occupait les bras désœuvrés du village. Mais ici le squire tombant dans le département et sous la bienfaisante influence de son Harry, ne se trouva pas suffisamment endurci pour lui résister. Quand on en vint à une question qui affectait directement la quantité de pain consommée par ces bouches ingrates qu’il nourrissait, les trésors de charité que la Providence avait mis dans l’âme du squire balayèrent soudain l’indignation du trop sévère bras droit.

Néanmoins cette politique de demi-mesures, qui irrite les victimes sans les abattre, qui frappe un nid de guêpes avec un mouchoir de poche au lieu de le faire sauter avec un peu de poudre ; cette politique, dis-je, réussit rarement ; et après que trois autres victimes beaucoup plus coupables que Léonard eurent été emprisonnées dans les ceps, la paroisse d’Hazeldean était mûre pour quelque énormité. D’incendiaires brochures démocratiques nées dans la fange des villes manufacturières, trouvèrent, Dieu seul sait comment, le chemin du cabaret. Le chaudronnier fut généralement soupçonné d’être l’auteur de ce méfait, excepté par Stirn, qui en accusait tout bas les papistes. Et à la fin parmi les autres enjolivements qu’avaient reçus les pauvres ceps, apparut l’image d’un gentleman portant un chapeau à larges bords et des bottes à revers, pendu à une potence avec cette inscription : Avairtisements à tout les tirent — qu’on ç’en souviene !

C’était devant ce significatif et emblématique portrait que rêvait le squire quand le curé le rejoignit.

« Eh bien ! curé, dit M. Hazeldean avec un sourire qu’il voulait rendre gracieux et aimable, mais qui était forcé et n’exprimait qu’un profond chagrin, je vous fais mon compliment de votre troupeau… Vous le voyez, ils m’ont pendu en effigie ! »

Le curé recula, et quoique profondément indigné, contint son émotion : il s’efforça avec l’adresse du serpent et la douceur de la colombe de trouver un autre original à l’effigie.

« C’est fort mal, dit-il, mais non pas aussi mal que vous le supposez, squire. Ce n’est point là la forme de votre chapeau. C’est évidemment M. Stirn qu’ils ont voulu représenter.

— Croyez-vous ? fit le squire adouci. Cependant ces bottes à revers… Stirn ne porte jamais de bottes à revers.

— Ni vous non plus, si ce n’est quand vous allez à la chasse. Si vous regardez de plus près vous verrez que ce ne sont pas là des bottes, ce sont des guêtres… et Stirn en porte. De plus ce trait, qui veut signifier un nez, est une espèce de bec de perroquet dans le genre de celui de Stirn ; tandis que votre nez, sans être le moins du monde camus, est cependant un peu retroussé dans le genre de celui d’Apollon dont vous pouvez voir le buste dans le cabinet du docteur Riccabocca.

— Pauvre Stirn ! fit le squire d’un ton de compassion qui cependant n’était pas exempt d’une certaine satisfaction ; voilà ce qu’on gagne dans ce monde à être un serviteur fidèle, à faire son devoir avec zèle. Mais vous voyez que les choses ont pris une singulière tournure et qu’il s’agit maintenant de savoir quelle route suivre. Les mécréants ont jusqu’à présent défié toute vigilance, et Stirn est d’avis qu’il faut établir un guetteur de nuit avec une lanterne et une trique.

— Cela, sans aucun doute, pourra protéger les ceps ; mais sera-ce un moyen de saisir les brochures qui se glissent dans le cabaret ?

— À la prochaine session nous ferons fermer le cabaret.

— Les brochures pénétreront ailleurs.

— J’ai envie de m’enfuir à Brighton ou à Leamington ; il y a de belles chasses à Leamington… Je resterai absent pendant un an ou deux pour voir un peu comment ces gueux-là feront pour se passer de moi. »

Et les lèvres du squire tremblaient.

« Mon cher monsieur Hazeldean, dit le curé en prenant la main de son ami, je ne veux pas me prévaloir de ma sagesse ; mais que n’avez-vous suivi mon avis : quieta non movere ! Y avait-il au monde une paroisse plus tranquille que la nôtre ou un squire plus aimé que vous, avant que vous n’eussiez entrepris une tâche qui a détrôné des rois et ruiné des États ? Oui, il est dangereux de ressusciter de gaieté de cœur un passé depuis longtemps oublié, soit pour réparer des choses dont on n’a que faire, soit pour remettre au jour des usages qui ne sont plus de mode. »

En entendant ce reproche, le squire, loin de se laisser aller à l’impatience qui lui était naturelle, répondit presque avec humilité : « Si c’était à recommencer, je vous jure que je laisserais la paroisse jouir en paix, de la plus misérable paire de ceps qui ait jamais déshonoré un village. J’avais eu une bonne intention : je voulais en faire un embellissement pour la place ; et n’empêche que maintenant qu’ils sont réparés, il faut qu’on les supporte. William Hazeldean n’est pas homme à se laisser mener par un tas de mauvais garnements.

— Vous m’accorderez, je pense, dit le curé, que la maison de Tudor, quelles qu’aient été ses fautes, fut une dynastie qui n’a manqué ni de courage, ni de résolution ; il y avait dans cette famille, on peut le dire, de la tête et du courage. Jamais un Tudor ne serait tombé dans les malheurs qui assaillirent les pauvres Stuarts.

— Et qu’a de commun, je vous prie, la maison de Tudor avec mes ceps ?

— Vous allez le voir. Henri VIII trouva un impôt si impopulaire qu’il le retira ; et le peuple, en retour, lui permit de couper toutes les têtes qu’il voulut, outre celles de sa famille. Notre bonne reine Élisabeth, qui, je le sais, est votre idole…

— Certainement ! elle arma chevalier mon ancêtre à Tilbury-Fort.

— Eh bien ! notre bonne reine Élisabeth lutta avec acharnement pour maintenir un certain monopole. Elle vit qu’elle ne réussirait pas, elle y renonça avec cette cordiale franchise qui sied à une souveraine et qui double le prix du sacrifice.

— Ah ! et vous voudriez que je renonçasse à mes ceps ?

— Je préférerais beaucoup que les ceps fussent restés tels qu’ils étaient avant que vous n’y touchassiez ; mais dans l’état actuel des choses, si vous pouviez trouver un prétexte plausible… et j’en ai un excellent sous la main : les monarques le plus sévères ouvrent les portes des prisons, et octroient des faveurs, dans les grandes occasions, comme un mariage par exemple. »

Admirez l’artifice oratoire du curé ! Riccabocca n’aurait pas mieux dit ! Il faut avouer que M. Dale avait su tirer bon parti de son commerce avec cet esprit machiavélique.

« Un mariage, sans doute, mais Frank est encore sur les bancs.

— Ce n’est pas de Frank que je veux parler, mais de votre cousine Jemima ! »


CHAPITRE XVIII.

Le squire chancela comme si on lui eût coupé la respiration, et à défaut d’autre siège, s’assit sur les ceps.

Toutes les têtes féminines des maisons du voisinage regardèrent, sans se laisser voir, à travers leurs fenêtres. À quoi se préparait le squire ? Quel nouveau coup d’état méditait-il ? Voulait-il par hasard fortifier les ceps ? Le vieux Gaffer Salomons, qui avait une idée exorbitante du pouvoir des squires, et qui était sur le seuil de sa porte depuis dix bonnes minutes, hocha la tête en disant : « Je vois ce que c’est ! ils sont en train de couper la corde.

— Quelle corde, bon papa ? lui demanda sa petite fille.

— La corde de la potence ! répondit Salomons. Le squire veut la faire attacher là-bas, à ce grand orme. Et le curé, ce bon monsieur, lui cite l’Écriture contre une idée pareille. Tiens, vois-tu, il ôte ses gants, et joint les deux mains, comme il fait quand il prie pour un malade, Jeanny. »

Cette description de l’attitude et des gestes du curé, peut donner au lecteur une idée de l’ardente insistance avec laquelle le curé plaidait la cause, dont il s’était chargé. Il appuya beaucoup sur la déférence qu’avait montrée l’étranger en priant qu’on parlât de l’affaire au squire avant de s’adresser à sa cousine. Il répéta la déclaration de Mistress Dale : « Riccabocca, dit-il, avait tant de respect pour les droits sacrés de l’hospitalité, que si le squire refusait son consentement, l’Italien retirerait immédiatement sa demande. » Miss Hazeldean à vrai dire, était majeure depuis longtemps ; le squire avait remis à sa complète disposition la fortune qu’elle possédait. M. Hazeldean était donc forcé d’avouer avec le curé qu’un prétendant anglais n’aurait peut-être pas eu des procédés aussi délicats que l’Italien. Après avoir ainsi préparé le terrain, le curé insinua avec beaucoup de tact que miss Hazeldean, devant, selon toute probabilité, se marier tôt ou tard, mieux valait pour les deux parties qu’elle épousât un homme qui, bien qu’étranger, était fixé dans le pays et présentait par ce que l’on connaissait de son caractère, de solides garanties. Cela surtout valait mieux pour elle que de s’exposer, dans les endroits où tous les ans elle allait prendre les eaux, à s’unir à quelque aventurier, quelque Irlandais, coureur de dot, qui ne l’épouserait que pour son argent. M. Dale parla ensuite des qualités louables de l’Italien. Enfin, dans une habile péroraison, il fit ressortir l’excellente occasion qu’offrirait ce mariage pour amener la réconciliation du château et de la paroisse, par le sacrifice spontané des ceps.

Lorsqu’il eut fini, le front du squire, jusque-là rêveur, se rasséréna. Il faut tout dire : le squire mourait d’envie de se débarrasser des ceps ; il ne demandait qu’à faire ce sacrifice gracieusement et avec dignité ; si toutes les étoiles du firmament se fussent réunies pour donner à miss Jemima l’assurance qu’elle trouverait un mari, elles ne l’auraient pas mieux servi auprès du squire, que ne fit le curé en lui présentant cette conjonction de l’autel et des ceps.

Aussi, lorsque M. Dale fut au bout de son discours, le squire répondit avec beaucoup de calme et de bon sens « que M. Rickeybockey s’était conduit en vrai gentleman, qu’il lui en avait beaucoup d’obligations, que pour lui, squire, il n’avait pas le droit de s’immiscer dans cette affaire, si ce n’est en donnant son avis ; que Jemima était d’âge à faire un choix elle-même ; que, comme l’avait fait entendre le curé, elle pouvait après tout rencontrer pis. J’avoue cependant, continuais squire, que malgré toute l’amitié que m’inspire Rickeybockey, je n’aurais jamais pensé que Jemima vînt à s’éprendre de sa longue figure, mais il ne faut pas disputer des goûts. Henriette a été plus fine que moi ; bien des fois, elle m’a fait des insinuations, dont je n’ai fait que rire. J’aurais cependant bien dû me douter qu’il y avait quelque anguille sous roche, lorsque l’italien s’est mis à se déguiser en ôtant ses lunettes. Ah ! ah ! je suis curieux de savoir ce qu’Henriette va dire : allons lui conter l’aventure.

Le curé, charmé de voir la facilité avec laquelle le squire prenait la chose, accrocha son bras au sien ; et tous deux se dirigèrent amicalement vers le château. La première personne qu’ils rencontrèrent en entrant dans le jardin, ce fut mistress Hazeldean, occupée à couper les branches mortes ou les fleurs fanées de ses rosiers. Le squire se glissa tout doucement derrière elle, et la fit tressaillir en lui passant son bras autour de la taille et en déposant un baiser sur ses joues fraîches et douces : c’était une liberté conjugale que, pour le dire en passant, il croyait pouvoir se permettre, toutes les fois qu’il était question d’un nouveau mariage.

« Fi donc ? William ! dit Mme Hazeldean qui rougit en apercevant le curé. Eh bien ! qui donc va se marier ?

— Seigneur Dieu ! a-t-on jamais vu une femme pareille ! elle l’a pourtant deviné, s’écria le squire, transporté d’admiration. Racontez-lui tout, curé. »

Le curé obéit.

Mistress Hazeldean, comme le lecteur peut le supposer, montra beaucoup moins de surprise que ne l’avait fait son mari ; mais elle reçut la nouvelle gracieusement, et fit à peu près la même réponse que le squire, seulement avec plus de réserve et de restrictions.

Le signor Riccabocca s’est conduit en galant homme ; sans doute une fille de la famille des Hazeldean d’Hazeldean aurait pu, comme position, trouver un bien meilleur parti ; mais comme la demoiselle avait tardé si longtemps à se décider, il serait à la fois inutile et malséant de lui chercher querelle sur son choix, si elle acceptait le signor Riccabocca. Quant à la manière de disposer de sa fortune, cela doit regarder les deux parties contractantes. Cependant il serait bon de faire remarquer à Jemima que cette fortune ne produira qu’un intérêt très-minime. L’état de veuvage du docteur Riccabocca était aussi une chose qui demandait de la réflexion, et l’on était en droit de concevoir quelques soupçons à l’égard d’un homme qui jusque-là avait été si réservé sur sa vie antérieure. Certainement les apparences étaient en sa faveur, et tant qu’il n’avait été qu’une simple connaissance, et un locataire, on n’avait pas eu le droit de s’enquérir de sa vie privée ; mais aujourd’hui qu’il se disposait à se marier avec une Hazeldean d’Hazeldean, il était tout au moins du devoir du squire d’en savoir un peu plus long sur son compte. Qu’était-il ? que faisait-il ? Pourquoi avait-il quitté son pays ? Quand un Anglais veut économiser, il va vivre à l’étranger ; aucun étranger ne choisit l’Angleterre pour y faire des économies. Mistress Hazeldean supposait qu’un docteur étranger n’était pas grand’chose : probablement il avait été professeur dans quelque université italienne. Quoi qu’il en soit, si le squire intervenait, c’était sur tous ces points qu’il devait prendre des informations.

« Ma chère madame, dit le curé, ce que vous dites est extrêmement juste. Quant aux motifs qui ont amené l’exil de notre ami, je ne crois pas que nous ayons besoin de les chercher bien loin. Il est évidemment du nombre de ces réfugiés italiens que les troubles politiques ont amené dans un pays qui a la gloire d’offrir un asile à tous les exilés, de quelque parti qu’ils soient. Quant à l’honorabilité de sa naissance et de sa famille, il devra certainement fournir des répondants. Et si c’est là votre seule objection, je crois que nous pourrons bientôt féliciter miss Hazeldean de son mariage avec un homme, qui, malgré son extrême pauvreté, a su endurer de grandes privations sans murmurer ; avec un homme qui a préféré la vie la plus pénible à la honte de faire des dettes, qui a repoussé dédaigneusement la pensée de séduire la jeune fille et d’entretenir avec elle des rapports clandestins ; avec un homme enfin qui s’est montré si loyal et si honnête, que vous lui pardonnerez, j’espère, mon cher monsieur Hazeldean, de n’être que docteur, en droit probablement, et non marquis, ou tout au moins baron, titre que se donnent volontiers la plupart des étrangers.

— Oh ça, oui, s’écria le squire, ce que j’aime surtout dans Rickeybockey, c’est qu’il ne cherche pas à jeter de la poudre aux yeux en se donnant des titres. Et moi qui n’ai jamais couru après un lord, je serais diablement ennuyé d’avoir un cousin qui s’intitulât comte ou marquis, car je serais presque sûr, dans ce cas, d’avoir pour parent un courrier ou un ex-valet de chambre. »

Cette idée fit rire le squire et sa femme, et le curé regardant l’affaire comme arrangée, s’en alla au plus vite annoncer son succès à Riccabocca.


CHAPITRE XIX.

L’Italien n’apprit pas sans une certaine émotion qu’il n’avait à redouter aucun obstacle de la part des préjuges insulaires ou des espérances ambitieuses de la famille de miss Jemima. Non qu’il fût assez timide, assez poltron pour reculer devant ce bonheur pur et sans nuage, qu’il avait voulu voir sans lunettes et avec des yeux grands ouverts ; non, là-dessus son parti était pris ; mais son expérience de la vie l’avait rendu misanthrope, et il était touché non-seulement de l’intérêt qu’un prêtre schismatique lui témoignait, mais encore de la générosité avec laquelle il était agréé par une famille riche et honorable, malgré sa pauvreté notoire et son origine étrangère. Il consentit volontiers à la seule condition qui lui était imposée et que le curé lui avait communiquée avec les précautions les plus délicates : cette unique stipulation, consistait à indiquer un ami ou un parent, dont le témoignage vînt confirmer l’honorabilité de son caractère ; il accepta, disons-nous, cette condition, mais sans empressement. Son front se rembrunit. Le curé se hâta de le rassurer : il lui dit que le squire n’était pas un homme qui stupet in titulis (infatué des titres honorifiques). Jamais il n’avait espéré, ni même désiré trouver dans son beau-frère une origine ou un rang au-dessus de cette décente médiocrité à laquelle Riccabocca, par son éducation et ses qualités, pouvait facilement prétendre. Et, ajouta M. Dale en souriant, le squire est sans doute ardent quant à la politique nationale : je crois qu’il ne reverrait jamais sa sœur si elle épousait un ennemi de notre constitution ; mais il ne se soucie pas le moins du monde de la politique étrangère, et si, comme je le présume, votre exil ne vient que de quelque démêlé avec votre gouvernement, vous ne serez après tout à ses yeux que ce que serait un Saxon échappé à la main de fer de Guillaume le Conquérant, ou un Lancastrien proscrit par les yorkistes dans nos guerres des deux roses.

L’Italien sourit.

« M. Hazeldean sera satisfait, dit-il avec simplicité. J’ai lu dans le journal qu’un Anglais, qui m’a connu dans mon pays, vient d’arriver à Londres. Je vais le prier de vouloir bien témoigner au moins de ma probité et de ma bonne réputation ; probablement, son nom vous est connu : car c’est un officier qui s’est distingué dans la dernière guerre : je veux parler de lord L’Estrange. »

Le curé tressaillit.

« Vous connaissez lord L’Estrange : mais c’est un dissipateur, un libertin 1

— Un libertin ! s’écria Riccabocca. Si méchant que soit le monde, je n’aurais jamais cru que dépareilles épithètes pussent s’appliquer à un homme, qui m’est peu connu à la vérité, car je ne l’ai connu qu’à l’occasion d’un service qu’il m’a rendu autrefois, mais qui m’a appris le premier à aimer et à révérer le nom anglais.

— Il se peut qu’liait changé depuis… Ici le curé s’arrêta.

— Depuis quoi ? » demanda Riccabocca avec une curiosité visible.

M. Dale parut embarrassé.

« Excusez-moi, dit-il, il y a bien des années de cela : l’opinion que je me suis faite de lord L’Estrange se rattache à des circonstances que je ne puis rapporter. »

Le discret Italien s’inclina sans rien dire : mais on voyait qu’il brûlait du désir de continuer ses questions.

Après un moment de silence, il dit au curé : « Quelles que soient vos impressions au sujet de lord L’Estrange, il n’y a rien, je suppose, dans sa conduite qui ait pu vous faire douter de son honneur et diminuer l’autorité d’un témoignage qu’il croirait pouvoir donner en ma faveur ?

— Quant à sa moralité d’homme du monde, dit M. Dale en appuyant sur ces mots, je ne sais rien qui puisse me faire supposer que lord L’Estrange, en cette circonstance ne voulût point dire la vérité. Je ne puis contester qu’il jouit d’une grande réputation militaire, et qu’il occupe dans le monde une position élevée. »

En disant ces mots le curé se retira.

Quelques jours après, le docteur Riccabocca adressa, sous enveloppe, au squire, une lettre qu’il avait reçue de lord L’Estrange. Évidemment elle avait été écrite pour être mise sous les yeux du squire ; mais elle n’avait rien des formes banales usitées en pareil cas : on y sentait quelque chose de plus que la politesse naturelle à un homme aussi haut placé que lord L’Estrange : un certain ton de tendre respect (que le squire y démêla instinctivement) prouvait plus en faveur de Riccabocca que n’eût fait le certificat le plus en règle de ses qualités et de ses antécédents. Ce respect affectueux se retrouvait d’un bout à l’autre de la lettre et aurait suffi pour éloigner tout scrupule d’un esprit plus soupçonneux et plus exigeant que celui du squire d’Hazeldean,


CHAPITRE XX.

Il y a dans les apprêts d’un mariage quelque chose qui éveille la sympathie générale. Aucun événement dans la vie des gens haut placés n’excite une émotion aussi grande parmi leurs inférieurs.

Aussitôt que la nouvelle du mariage de miss Jemima se fut répandue dans le village, toute l’affection que l’on portait au squire et à sa famille, se réveilla avec une nouvelle ardeur, et les hostilités furent sur-le-champ suspendues. Qui pouvait penser aux ceps dans un pareil moment ? Le règne des ceps était passé… banni de tous les esprits aussi complètement que la question du rappel de l’union, le fut des cœurs irlandais, quand le doux visage de la jeune et royale fiancée rayonna sur l’île sœur.

Le squire en se rendant à sa ferme, reçut de nouveau les gracieuses révérences des femmes sur le seuil de leurs cottages ; les fronts, brunis par le soleil, se découvraient devant lui, non plus avec une froide cérémonie, mais d’un air de joyeuse satisfaction. Les petits enfants eux-mêmes recommencèrent à se donner rendez-vous pour leurs jeux, auprès des ceps, comme par le passé. On eût dit qu’ils s’étaient familiarisés avec le monstre, ou qu’ils étaient convaincus, en voyant le contentement général, qu’il avait perdu sa puissance malfaisante.

Le squire goûta de nouveau les douceurs de l’unique popularité qui ait réellement de la valeur et dont la perte doive être sensible à tout homme raisonnable ; je veux parler de cette popularité, qui fait qu’on croit en notre bonté et qu’on hésite à nous rappeler nos fautes. On jouit toujours plus vivement d’un bonheur qui a été interrompu : Ainsi en fut-il pour le squire : il savoura les délices de ce renouvellement d’affection autour de lui, comme un homme heureux de se sentir vivre : son cœur battit plus vite ; sa démarche devint plus dégagée ; sa bonne physionomie devint plus aimable que jamais : il était impossible de n’être pas gai pendant toute une semaine, quand on avait entendu ses francs et joyeux éclats de rire.

Sa pensée reconnaissante se retourna vers Jemima et Riccabocca qui avaient été dans cet integratio amoris général les principaux instruments de la Providence. À le voir, vous eussiez cru que le squire allait se marier une seconde fois avec son Henriette.

Le mariage fut donc célébré d’abord, à huis clos, par un prêtre catholique qui demeurait à quelques milles de là, ensuite publiquement dans l’église d’Hazeldean.

Ce fut la noce champêtre la plus gaie qu’on puisse imaginer ; les jeunes filles du village jonchèrent la terre de fleurs : une tente fut placée à l’endroit le plus pittoresque du parc, au bord du lac, car on devait danser jusqu’à une heure avancée de la journée : un bœuf tout entier était à la broche. Et jusqu’à M. Stirn ? Qu’est-ce que je dis ? non, M. Stirn n’était pas présent ! le spectacle de tant de bonheur eût été son coup de mort. Le papiste, qui, par ses sorcelleries, avait dégagé Lenny des ceps et qui s’y était mis lui-même afin de les discréditer ! Il eût préféré voir miss Jemima épouser le diable. D’ailleurs il était bien convaincu que c’était tout un. Aussi Stirn avait-il demandé la permission d’aller soigner son oncle, le prêteur sur gages, qui devait subir la cruelle opération de la pierre.

Le capitaine Higginbotham avait été invité, mais au grand étonnement de Jemima, il avait répondu à cette invitation par une lettre confidentielle exprimant sa douleur que miss Jemima, qui n’était pas sans connaître l’attachement dévoué qu’il avait pour elle, fût contrainte par ses parents de contracter un mariage barbare avec un étranger de la mine la plus repoussante et de la condition la plus abjecte ; mais laissant là les sentiments du capitaine, je reviens au mariage d’Hazeldean juste à temps pour voir le marié aidant la mariée, dont la physionomie, à travers ses larmes et ses affectueux sourires, était aimable et touchante, à monter dans une voiture que le squire avait mise à leur disposition, et partant pour la classique excursion nuptiale au milieu des bénédictions de la multitude assemblée.

Peut-être paraîtra-t-il étrange, aux gens superficiels, de voir ces spectateurs campagnards applaudir et bénir le mariage contracté par une Hazeldean d’Hazeldean avec un pauvre étranger exilé ; mais outre que Riccabocca était devenu pour ainsi dire un homme du pays, et passait pour un gentleman bien élevé, il est à remarquer qu’en général dans les cérémonies du mariage la mariée accapare tellement l’intérêt, la curiosité et l’admiration du public que le marié passe quasi inaperçu. C’est un être purement passif, la cause occasionnelle et non remarquée de la satisfaction générale. Ce n’était pas Riccabocca lui-même qu’ils applaudissaient et bénissaient : c’était le monsieur en gilet blanc qui avait fait de miss Jemima madame Rickeybockey !

Le squire était appuyé sur le bras de sa femme. Car il avait pour habitude, surtout quand il était content de s’appuyer sur son Henriette, au lieu que ce fût elle qui s’appuyât sur lui : c’était un spectacle touchant que de voir ce corps robuste et bien découplé, chercher instinctivement dans ses moments de bonheur, le frêle appui d’une femme. Le squire donc, appuyé sur le bras de sa femme, se dirigea avec elle, à l’heure du soleil couchant, du côté de la tente placée au bord du lac.

Toute la paroisse y était réunie : jeunes et vieux ; hommes, femmes, enfants : toutes ces figures, en se retournant du côté du franc et paternel sourire du squire, empruntaient à l’émotion commune un air de parenté. Le squire d’Hazeldean était debout à l’extrémité de la longue table : il promena ses regards sur l’assemblée, leva la main comme pour réclamer le silence, puis monta sur une chaise pour être mieux vu de tous. Il avait Henriette, à sa droite, et Frank, à sa gauche. À l’autre extrémité de la table, se trouvait le curé Dale, comme vice président : derrière lui, sa petite femme qu’on apercevait à peine et qui pleurait déjà à chaudes larmes, tenait son mouchoir devant ses yeux.


CHAPITRE XXI.

Discours du squire.

« Voisins et amis, je vous remercie sincèrement de vous êtes groupés autour de moi en ce jour, et d’avoir témoigné un si vif intérêt pour moi et pour les miens. Ma cousine n’est pas née comme moi au milieu de vous, mais vous l’avez connue depuis son enfance. Cette figure, qui vous est familière et qui ne se montra jamais à vous que souriante, vous regretterez de ne plus la voir, quand vous serez sur le pas de votre porte, comme moi et les miens nous la regretterons longtemps encore au vieux château. »

Ici on entendit les sanglots de quelques femmes, et l’on ne vit plus rien de mistress Dale que son mouchoir blanc. Le squire lui-même s’arrêta, essuyant une larme du revers de sa main. Puis, il reprit avec un changement subit de ton qui électrisa l’auditoire.

« Car personne de nous n’apprécie justement un bonheur que lorsqu’il l’a perdu. Voisins et amis, il y a quelque temps, il semblait que l’esprit de malveillance se fût glissé dans le village ; — de la malveillance entre vous et moi ! Certes, voilà une chose nouvelle pour Hazeldean ! »

Les auditeurs baissèrent la tête d’un air de honte et de confusion. Le squire continua :

« Je ne dis pas qu’il y ait uniquement de votre faute ; peut-être y a-t-il eu de la mienne.

— Non, non…, s’écrièrent en chœur les assistants.

« Permettez, mes amis, » continua le squire d’un ton modeste, et employant pour s’expliquer des aphorismes qui, s’ils étaient moins profonds que ceux de Riccabocca, étaient plus à la portée des intelligences populaires. « Permettez, nous sommes tous des hommes, et chaque homme a son dada favori, quelquefois il le mène, quelquefois il est mené par le dada, pour peu que celui-ci soit dur à conduire. L’un a un dada qui a la mauvaise habitude de s’arrêter toujours au cabaret. (Rires.) Le dada d’un autre refuse de dépasser d’une cheville la porte où la semaine précédente la main d’une jolie fille lui a caressé le cou : c’est un dada que j’ai enfourché assez souvent, lorsque je faisais la cour à mon excellente femme ici présente. (Rires nombreux et applaudissements.) D’autres ont un dada paresseux, avec lequel il n’y a pas moyen d’avancer ; d’autres, au contraire, ont pour dada un coureur qu’on ne peut retenir ; mais, pour en finir, mon dada favori à moi, comme vous le savez fort bien, trotte dans mes propriétés partout où il est besoin de la main et de l’œil du maître. J’ai horreur, s’écria le squire s’échauffant, des choses malpropres et en mauvais état. La terre qui nous fait vivre est une bonne mère pour nous, et nous ne saurions trop faire pour elle. Il est vrai, chers voisins, que je lui suis redevable d’une bonne quantité d’hectares, et que je dois n’en dire que du bien ; mais je vis au milieu de vous ; et ce que je reçois d’une main, je le répands de l’autre parmi vous. (Murmures sourds, mais approbateurs.) Or donc, plus j’apporte d’améliorations dans ma propriété, plus il y a de bouches qui en vivent. Mon aïeul tenait un livre de comptes sur lequel se trouvaient inscrits non-seulement les noms de tous les fermiers, mais la quantité de terre qu’ils avaient à loyer et le chiffre moyen des ouvriers que chacun employait. Mon grand-père et mon père ont suivi son exemple. J’ai fait comme eux et je trouve, chers voisins, que nos fermages ont doublé depuis que mon aïeul a commencé ce livre. Oui, mais il y a quatre fois plus d’ouvriers employés, et de bien meilleurs gages aussi pour chacun ! Eh bien, mes enfants, voilà ce qui prouve l’avantage d’améliorer ses propriétés et de ne pas les laisser dans l’abandon. (Applaudissements.) Voilà pourquoi, chers voisins, j’espère que vous voudrez bien me pardonner aussi d’avoir mon dada : il fait venir de l’eau au moulin, (Les applaudissements recommencent.) Mais vous allez dire : Où donc le squire veut-il en venir ? À ceci, mes amis : Il n’y avait dans la paroisse d’Hazeldean qu’une chose qui fût en mauvais état, délabrée et tombant en ruines ; elle me blessait les yeux. Je sellai mon dada et j’y courus au galop. Ah ! ah ! vous savez ce que je veux dire maintenant ! Oui ; mais, voisins et amis, il ne fallait pas prendre la chose aussi à cœur que vous l’avez fait. C’était mal à vous de vouloir me pendre en effigie, comme on dit. »

— Ce n’était pas vous, s’écria une voix dans l’assemblée ; c’était Nick Stirn. »

Le squire reconnut la voix du chaudronnier ; il devina alors quel était le chef de l’émeute ; mais dans ce jour d’amnistie générale, il eut la prudence et la magnanimité de ne pas ajouter : « Sors d’ici, Sprott, c’est toi qui es le coupable. » Et cependant sa loyauté ne lui permit pas épargner celui-ci aux dépens de son serviteur.

« Si c’était Nick Stirn, ajouta-t-il avec gravité, ce n’en est que plus honteux pour vous. Il y avait quelque courage à pendre le maître ; mais pendre le pauvre serviteur qui ne songeait qu’à remplir son devoir, sans penser aux dangers qui le menaçaient, c’est un fort vilain tour ; c’est une lâcheté si peu digne des jeunes gens d’Hazeldean, que je soupçonne l’homme qui leur a appris à se conduire ainsi, de n’être pas né dans la paroisse. Mais ce qui est fait est fait. Une seule chose est claire pour moi, c’est que vous interprétez à mal la réparation de mes ceps. Les ceps ont été la pierre d’achoppement entre nous, votre principal grief contre moi ; on ne peut nier qu’avant cela nous n’ayons vécu très-amicalement ensemble. Eh bien donc, amis et voisins, continua le squire en levant son verre, j’ai la satisfaction de vous annoncer que j’ai donné ordre de détruire les ceps, et d’en faire un banc pour la cheminée de notre vieil ami Gaffer Salomon, que je vois là-bas. Mais faites y bien attention, mes enfants, si jamais la paroisse en arrivait à regretter la perte des ceps, et si les gardiens venaient me trouver avec des figures allongées pour me dire : Il faut rétablir les ceps… » (En ce moment, il s’éleva du sein de la jeunesse du village de si bruyantes protestations, que le squire aurait été le plus maladroit des orateurs s’il eût dit un mot de plus.) Élevant donc son verre à la hauteur de sa tête, il s’écria : « Je reconnais mon vieil Hazeldean. Santé et longue vie à tous ! »

Ô jeune héritier de l’illustre maison de Habsbourg, comme vous auriez pu faire un autre Hazeldean de votre Hongrie, et provoquer devant votre nouveau règne un chaleureux : Moriamur pro rege nostro, si seulement vous aviez su faire un discours comme celui du squire !



  1. Munito était le nom d’un chien célèbre par son intelligence.