Mon secret/Préface

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Traduction par Victor Develay.
Librairie de la Bibliothèque nationale (p. 19-23).
Mon secret



Préface



Je me suis très souvent demandé comment j’étais entré dans cette vie et comment je devais en sortir. Il advint dernièrement que, sans rêver, comme font les esprits malades, mais anxieux et éveillé, je vis avec étonnement apparaître une femme resplendissante d’une lumière ineffable, mais dont les hommes n’apprécient point assez la beauté. Par quelle voie était-elle venue ? je l’ignore ; toutefois, son air et son visage annonçaient une vierge. Voyant que j’étais ébloui à l’aspect de cette splendeur inaccoutumée et que devant les rayons que dardait le soleil de ses yeux, je n’osais lever les miens, elle me parla ainsi : « N’aie pas peur, et que cette apparition inattendue ne te trouble point. Prenant en pitié tes erreurs, je suis descendue de loin pour t’apporter un secours opportun. Jusqu’à présent, tu as trop, beaucoup trop regardé à terre avec des yeux obscurcis ; si les choses mortelles charment tellement tes regards, que sera-ce quand tu les auras élevés vers les choses éternelles ? »

À ces mots, sans être encore rassuré, je lui répondis à peine, d’une voix tremblante, par ces paroles de Virgile : Comment vous nommer, ô vierge ! car votre visage n’est point d’une mortelle et votre voix n’a rien d’humain[1] ? — Je suis, reprit-elle, celle que tu as dépeinte dans notre Afrique[2] avec une élégance recherchée, et à qui, rival d’Amphion le Thébain, tu as, avec un art merveilleux et des mains, à proprement parler, poétiques, érigé un palais plein de clarté et de magnificence à l’extrémité de l’Occident, au plus haut sommet de l’Atlas[3]. Écoute donc sans crainte et ne redoute point de voir en face celle qui, tu l’as prouvé par une allégorie ingénieuse, t’est depuis longtemps intimement connue. »

À peine avait-elle achevé ces mots, qu’en rappelant tous mes souvenirs, il me vint à l’esprit que ce n’était autre que la Vérité elle-même qui parlait. Je me souvenais d’avoir fait la description de son palais sur les hauteurs de l’Atlas, mais j’ignorais de quel pays elle était venue ; toutefois j’étais certain qu’elle ne pouvait venir que du ciel. Je tourne donc mes regards vers elle, avide de la voir ; mais voilà que l’œil de l’homme ne put supporter cette lumière éthérée, et je baissai de nouveau les yeux vers la terre. Elle s’en aperçut et, après un moment de silence, reprenant la parole, elle me fit subir un interrogatoire et me força de soutenir avec elle une longue conversation.

Je recueillis de cet entretien un double avantage : il contribua à m’éclairer et à me rassurer un peu. Je commençai à pouvoir regarder en face ce visage qui m’avait d’abord glacé d’épouvante par son trop vif éclat. Lorsque je pus en soutenir la vue sans trembler, j’éprouvai à le considérer un charme extraordinaire, et en regardant si quelqu’un l’accompagnait ou si elle avait pénétré seule dans le fond de ma solitude, je vis à ses côtés un vieillard vénérable et plein de majesté. Je n’eus pas besoin de demander son nom : son aspect religieux, son front modeste, ses yeux pleins de dignité, sa démarche mesurée, son air africain et son éloquence romaine, annonçaient ouvertement le très glorieux Père Augustin. Ajoutez à cela un extérieur plein de douceur et de noblesse qui n’appartenait qu’à lui et qui ne permettait pas d’autre supposition. Toutefois je ne serais point pour cela resté muet ; j’avais déjà préparé mon interrogation, et elle allait s’échapper de mes lèvres, quand tout à coup j’entendis ce nom qui m’est si doux sortir de la bouche de la Vérité. S’étant tournée vers lui et interrompant sa profonde méditation, elle lui parla en ces termes : « Augustin, toi qui m’es cher entre mille, tu sais que cet homme t’est dévoué, et tu n’ignores point de quelle dangereuse et longue maladie il a été atteint ; il est d’autant plus près de la mort qu’il est plus éloigné de connaître son mal. Il faut donc veiller maintenant à la vie de ce moribond, pieuse tâche que nul n’est plus à même d’accomplir que toi. Il a toujours été fort attaché à ta personne ; or, toute doctrine a cela de particulier qu’elle s’insinue bien plus aisément dans l’esprit de l’auditeur, quand le maître en est aimé. Si ta félicité présente ne te fait point oublier tes misères, lorsque tu étais renfermé dans la prison du corps tu as subi bien des épreuves semblables aux siennes. Puisqu’il en est ainsi, excellent médecin des passions que tu as ressenties, quoique la méditation silencieuse soit pleine de charmes, je t’en prie, que ta voix sacrée et qui m’est particulièrement agréable rompe ce silence pour essayer si tu pourras calmer par quelque moyen un mal si dangereux. »

Augustin lui répondit : « Vous êtes mon guide, ma conseillère, ma souveraine, ma maîtresse, que voulez-vous donc que je dise en votre présence ? — Je veux, répliqua-t-elle, qu’une voix humaine frappe l’oreille d’un mortel ; celui-ci la supportera mieux. Mais, pour qu’il considère tout ce que tu lui diras comme étant dit par moi, j’assisterai en personne à votre entretien. » Augustin reprit : « L’amour que je porte au malade et l’autorité de celle qui me commande me font un devoir d’obéir. » Puis, me regardant avec bonté et me pressant contre son cœur dans un embrassement paternel, il m’emmena dans le coin le plus retiré du lieu, la Vérité nous précédant de quelques pas. Nous nous assîmes là tous les trois. Alors, la Vérité jugeant de tout en silence, à l’exclusion d’autres arbitres, un long entretien s’engagea de part et d’autre et, grâce à l’étendue du sujet, se prolongea pendant trois jours. Quoique bien des choses y aient été dites contre les mœurs de notre siècle et sur les vices communs aux mortels, en sorte que ces reproches semblaient dirigés moins contre moi que contre le genre humain, j’ai gravé plus profondément dans ma mémoire ceux qui me concernaient.

Pour que cet entretien si intime ne fût point perdu, je l’ai mis par écrit et j’en ai fait ce livre. Non que je veuille le joindre à mes autres ouvrages et en tirer vanité ; mes vues sont plus élevées : le charme que cet entretien m’a procuré une fois je veux le goûter par la lecture toutes les fois que cela me plaira. Ainsi donc, cher petit livre, fuyant les réunions des hommes, tu te contenteras de rester avec moi, en étant fidèle à ton titre ; car tu es et tu seras intitulé : Mon Secret, et dans mes méditations les plus hautes, tout ce que tu te rappelles avoir été dit en cachette, tu me le rediras en cachette.

Pour ne point entremêler souvent, comme dit Cicéron, les mots « dis-je » et « dit-il », et afin que la chose parût se passer sous les yeux comme si les personnages étaient présents[4], j’ai distingué mes pensées de celles de mon éminent interlocuteur non par une circonlocution, mais seulement par la mise en tête des noms propres. J’ai appris cette manière d’écrire de mon cher Cicéron, qui lui-même l’avait apprise de Platon. Mais, pour couper court à toute digression, voici comment Augustin m’adressa d’abord la parole.

  1. Énéide, I, 327-328.
  2. Poème épique de Pétrarque.
  3. Cette description du palais de la Vérité ne se trouve pas dans ce qui nous reste de l’Afrique. Elle faisant sans doute partie d’un des épisodes perdus du poème.
  4. De l’Amitié, 1.