Mon secret/Premier Dialogue

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Traduction par Victor Develay.
Librairie de la Bibliothèque nationale (p. 25-60).

Premier dialogue

Saint Augustin, Pétrarque.

Saint Augustin. Que fais-tu homme de néant ? À quoi rêves-tu ? Qu’attends-tu ? Ne te souviens-tu pas que tu es mortel ?

Pétrarque. Oui, je m’en souviens, et cette pensée ne me vient jamais à l’esprit sans un certain frisson.

S. Augustin. Plût à Dieu que tu t’en souvinsses, comme tu le dis, et que tu veillasses à ton salut ! Tu m’éviterais une lourde tâche, car il est hors de doute que pour mépriser les séductions de cette vie et pour régler son âme au milieu de tous les orages du monde, on ne peut rien trouver de plus efficace que le souvenir de sa propre misère et la méditation assidue de la mort, pourvu qu’elle ne glisse pas légèrement à la surface, mais qu’elle s’incruste profondément jusqu’à la moelle des os. Mais je crains fort que, dans ce cas, comme je l’ai observé chez beaucoup d’autres, tu ne te fasses illusion.

Pétrarque. Comment cela, je vous prie ? car je ne comprends pas bien ce que vous dites.

S. Augustin. Certes, de toutes vos manières d’être, ô mortels, aucune ne m’étonne davantage et ne m’inspire plus d’horreur que de vous voir entretenir à dessein vos misères, feindre de ne point reconnaître le péril qui vous menace, et éloigner cette considération si on la met sous vos yeux.

Pétrarque. De quelle façon ?

S. Augustin. Penses-tu qu’il y ait quelqu’un assez déraisonnable pour ne point désirer vivement la santé s’il est atteint d’une maladie dangereuse ?

Pétrarque. Je ne crois pas qu’il existe une pareille démence.

S. Augustin. Eh bien ! penses-tu qu’il y ait quelqu’un assez paresseux et assez insouciant pour ne pas chercher par tous les moyens à obtenir ce qu’il désire de toute son âme ?

Pétrarque. Je ne le crois pas non plus.

S. Augustin. Si nous sommes d’accord sur ces deux points, nous devons l’être aussi sur le troisième.

Pétrarque. Quel est ce troisième point ?

S. Augustin. De même que celui qui, par une méditation profonde, aura reconnu qu’il est malheureux désirera ne plus l’être, et que celui qui aura formé ce désir cherchera à le réaliser, de même celui qui aura cherché à le réaliser pourra en venir à bout. Il est évident que ce troisième point dépend essentiellement du second, et le second du premier. Par conséquent, ce premier point doit subsister comme la racine du salut de l’homme. Or, mortels insensés et toi si ingénieux à te perdre, vous vous efforcez d’extirper de vos cœurs cette racine salutaire avec tous les lacets des plaisirs terrestres, ce qui, je te l’ai dit, excite mon étonnement et mon horreur. Vous êtes donc justement punis et par l’extirpation de cette racine et par l’arrachement du reste.

Pétrarque. Ce reproche, selon moi, est un peu long et a besoin de développements : remettez-le donc, s’il vous plaît, à une autre fois. Pour que je marche sûrement vers les conséquences, arrêtons-nous un peu sur les prémisses.

S. Augustin. Il faut se prêter à ta pesanteur d’esprit. Arrête-toi donc partout où bon te semblera.

Pétrarque. Pour moi, je ne vois pas cette conséquence.

S. Augustin. Quelle obscurité est survenue ? Quel doute s’élève-t-il maintenant ?

Pétrarque. C’est qu’il y a une foule de choses que nous désirons vivement, que nous recherchons avec ardeur, et que, néanmoins, nulle peine, nulle diligence ne nous a procurées et ne nous procurera.

S. Augustin. Pour les autres choses, je ne nie pas que cela soit vrai ; mais pour le cas dont il s’agit maintenant, c’est tout différent.

Pétrarque. Pour quel motif ?

S. Augustin. Parce que quiconque désire se délivrer de sa misère, pourvu qu’il le désire sincèrement et absolument, ne peut être frustré dans son attente.

Pétrarque. Oh ! qu’entends-je ? Il y a fort peu de gens qui ne sentent qu’il leur manque beaucoup de choses, et qui ne confessent qu’en cela ils sont malheureux. C’est une vérité que chacun reconnaîtra en s’interrogeant soi-même. Par une conséquence naturelle, si la plénitude des biens rend heureux, tout ce qui s’en manque doit rendre proportionnellement malheureux. Ce fardeau de misère, on sait très bien que tous ont voulu le déposer, mais que très peu l’ont pu. Combien y en a-t-il que la mauvaise santé, la mort de personnes chères, la prison, l’exil, la pauvreté, accablent de chagrins perpétuels, sans parler d’autres infortunes dont l’énumération serait trop longue, qu’il est difficile et cruel de supporter ? Et cependant ceux qui en souffrent ont beau se plaindre, il ne leur est pas permis, comme vous le voyez, de s’en affranchir. Il est donc indubitable, à mon avis, qu’une foule de gens sont malheureux forcément et malgré eux.

S. Augustin. Il faut que je te ramène bien loin en arrière, et, comme cela se pratique pour les jouvenceaux légers et tardifs, que je fasse souvent remonter le fil de mon discours aux premiers éléments. Je te croyais un esprit plus avancé, et je ne supposais pas que tu eusses encore besoin de leçons si enfantines. Ah ! si tu avais gardé la mémoire de ces maximes vraies et salutaires des philosophes que tu as relues souvent avec moi ; si, permets-moi de te le dire, tu avais travaillé pour toi et non pour les autres ; si tu avais rapporté la lecture de tant de volumes à la règle de ta vie, et non aux frivoles applaudissements du public et à la vanité, tu ne débiterais pas de telles sottises et de telles absurdités.

Pétrarque. J’ignore où vous voulez en venir, mais déjà la rougeur me monte au front, et je ressemble aux écoliers réprimandés par leurs maîtres. Avant de savoir de quoi on les accuse, se rappelant qu’ils ont commis de nombreux méfaits, au premier mot du magister ils sont confondus. Ainsi, moi qui ai le sentiment de mon ignorance et d’une foule d’erreurs, quoique je ne discerne pas encore le but de votre discours, comme je sais que l’on peut tout me reprocher, j’ai rougi avant que vous n’ayez fini de parler. Expliquez-moi donc plus clairement, je vous prie, ce que vous avez à reprendre en moi d’une manière aussi mordante.

S. Augustin. J’aurai bien des choses à te reprocher dans la suite. Tout ce qui m’indigne en ce moment, c’est que tu supposes que l’on peut devenir ou être malheureux malgré soi.

Pétrarque. J’ai cessé de rougir, car que peut-on imaginer de plus vrai que cette vérité ? Quel est l’individu si ignorant des choses humaines et si éloigné de tout commerce avec les mortels qui ne sache que l’indigence, la douleur, l’ignominie, les maladies, la mort, et d’autres maux que l’on regarde comme de grands malheurs, arrivent souvent malgré nous et jamais de notre consentement ? D’où il suit qu’il est très facile de connaître et de haïr sa propre misère, mais non de l’écarter : de sorte que les deux premiers cas dépendent de nous, et que le troisième est au pouvoir de la fortune.

S. Augustin. La honte faisait pardonner l’erreur, mais l’impudence m’irrite plus que l’erreur. Comment as-tu oublié toutes ces sages maximes de philosophie, qui affirment que personne ne peut devenir malheureux par ce que tu nommais tout à l’heure ? Or, si la vertu seule fait le bonheur de l’homme (ce qui est démontré par Cicéron et par une foule de raisons très solides), il s’ensuit nécessairement que rien ne s’oppose à la félicité, si ce n’est le contraire de la vertu. Cette vérité, tu te la rappelles, même sans que je t’en parle, à moins que tu n’aies l’esprit obtus.

Pétrarque. Je me la rappelle bien. Vous me ramenez aux préceptes des stoïciens, qui sont contraires aux opinions populaires et plus près de la vérité que de l’usage.

S. Augustin. Ô le plus malheureux des hommes, si tu marches à la recherche de la vérité à travers les divagations du vulgaire, et si tu comptes parvenir à la lumière avec des guides aveugles ! Il te faut éviter les sentiers battus, et, visant plus haut, suivre la voie tracée par un petit nombre pour mériter d’entendre cette parole du poète : Courage, héroïque enfant, c’est ainsi que l’on arrive aux cieux[1].

Pétrarque. Plût à Dieu que je l’entendisse avant de mourir ! Mais continuez, je vous prie, car je n’ai point perdu toute honte, et je ne doute pas que les maximes des stoïciens ne soient préférables aux préjugés de la multitude. De quoi voulez-vous me convaincre ensuite ? J’attends.

S. Augustin. Puisque nous sommes d’accord sur cette vérité : qu’on ne peut être ni devenir malheureux que par le vice, qu’est-il besoin de discuter ?

Pétrarque. C’est que je crois avoir vu beaucoup de gens, et je suis du nombre, pour lesquels rien n’est plus pénible que de ne pouvoir secouer le joug des vices, quoi qu’ils fassent pour cela, pendant toute leur vie, les plus grands efforts. Ainsi donc, sans porter atteinte à la maxime des stoïciens, on peut admettre que beaucoup de gens sont très malheureux malgré eux, à leur grand regret et tout on souhaitant le contraire.

S. Augustin. Nous nous sommes un peu écartés de la question, mais nous revenons graduellement à notre début, à moins que tu n’aies oublié notre point de départ.

Pétrarque. Je l’avais oublié, mais je commence à me le rappeler.

S. Augustin. Je m’étais proposé de te montrer que, pour échapper aux tribulations de cette vie mortelle et pour s’élever plus haut, la méditation de la mort et de la misère humaine constitue, pour ainsi dire, le premier degré, et que le second consiste dans le vif désir et la volonté de s’élever. Ces deux degrés franchis, je te promettais une ascension facile vers le but où nous tendons, à moins que tu ne penses maintenant le contraire.

Pétrarque. Je n’ose dire que je pense le contraire, car, dès mon adolescence, j’ai grandi dans cette opinion que, si mon jugement différait du vôtre, j’étais dans l’erreur.

S. Augustin. Trêve de compliments, je te prie ; et, puisque je vois que tu adoptes mes idées moins par conviction que par déférence, je te permets de dire tout ce que tu voudras.

Pétrarque. Je suis encore craintif, mais je veux user de votre permission. Sans parler des autres hommes, j’en atteste le témoin que voici, qui a toujours présidé à toutes mes actions[2], j’en atteste vous-même, que de fois n’ai-je pas réfléchi sur ma misérable condition et sur la mort, et dans quel déluge de larmes n’ai-je pas cru laver mes souillures ? Eh bien, ce que je ne puis dire sans pleurer, comme vous voyez, jusqu’à présent tout a été vain. Cela seul m’inspire des doutes sur la vérité de la proposition que vous cherchez à établir, savoir que personne n’est tombé dans le malheur que par sa volonté et qu’il n’y a de malheureux que celui qui veut l’être, car je fais en moi-même la triste expérience du contraire.

S. Augustin. Cette jérémiade est ancienne et ne finira jamais. Quoique je t’aie souvent répété en vain la même chose, je ne cesserai pas encore de te l’inculquer. Nul ne peut devenir ni être malheureux sans le vouloir ; mais, comme je te l’ai dit en commençant, il existe dans l’esprit des hommes un penchant pervers et dangereux à se tromper eux-mêmes, qui est tout ce qu’il y a de plus funeste au monde. Car, si vous craignez, avec raison, les tromperies des gens avec qui vous vivez, parce que la confiance qu’on leur accorde supprime le remède de la défiance et que leur voix agréable frappe assidûment vos oreilles, combien devriez-vous plus redouter vos propres tromperies, où l’amour, la confiance et la familiarité prévalent, parce que chacun s’estime plus qu’il ne vaut et s’aime plus qu’il ne faut, et que le trompé et le trompeur ne font qu’un.

Pétrarque. Vous avez souvent tenu ce langage aujourd’hui. Pour moi, je ne me suis jamais trompé moi-même, que je sache, et plût à Dieu que les autres ne m’eussent point trompé !

S. Augustin. Tu te trompes fort maintenant lorsque tu te glorifies de ne t’être jamais trompé toi-même. J’ai assez bonne opinion de ton intelligence pour croire qu’en réfléchissant bien, tu verras par toi-même que personne ne tombe dans le malheur que par sa volonté, car c’est là-dessus qu’est fondée notre discussion. Dis-moi, je te prie (mais réfléchis avant de répondre et fais montre d’un esprit avide, non de dispute, mais de vérité), dis-moi quel est l’homme qui, selon toi, a péché par force, puisque les sages veulent que le péché soit un acte volontaire, à ce point que, si la volonté manque, le péché n’existe pas. Or, sans le péché, personne ne devient malheureux, tu me l’as accordé tout à l’heure.

Pétrarque. Je vois que je sors peu à peu du sujet, et je suis forcé de reconnaître que le commencement de ma misère a procédé de mon libre arbitre. Je sens cela en moi et je le conjecture dans les autres. Maintenant, reconnaissez à votre tour une vérité.

S. Augustin. Que veux-tu que je reconnaisse ?

Pétrarque. S’il est vrai que personne ne tombe que par sa volonté, reconnaissez qu’il est également vrai qu’une foule de gens tombés volontairement gisent cependant à terre malgré eux. Je l’affirme de moi-même hardiment, et je crois qu’il m’a été donné en punition, pour n’avoir pas voulu rester debout quand je le pouvais, de ne pouvoir me relever quand je le voudrais.

S. Augustin. Quoique cette opinion ne soit point tout à fait absurde, comme tu reconnais ton erreur dans le premier cas, il faudra que tu la reconnaisses également dans le second.

Pétrarque. Tomber et être gisant sont donc, à votre avis, une seule et même chose ?

S. Augustin. Non, ce sont deux choses différentes ; toutefois, vouloir et ne pas vouloir, quoique différents dans le temps, sont, en réalité et dans l’esprit de celui qui veut, une seule et même chose.

Pétrarque. Je sens dans quels nœuds vous m’enveloppez ; toutefois, le lutteur qui a gagné la victoire par artifice n’est pas le plus fort, mais le plus rusé.

S. Augustin. Nous parlons en face de la Vérité, qui est amie de la sincérité et ennemie de la ruse. Pour te le montrer clairement nous procéderons désormais avec une parfaite sincérité.

Pétrarque. Je ne pouvais rien entendre de plus agréable. Dites-moi donc, puisqu’il a été question de moi-même, par quelle raison vous me démontrerez ceci : que je suis malheureux, ce que je ne nie point, mais qu’il dépend de ma volonté de ne plus l’être, lorsque je sens, au contraire, que rien n’est plus pénible pour moi ni plus opposé à ma propre volonté, mais je ne peux rien de plus.

S. Augustin. Pourvu que nos conventions soient observées, je te montrerai que tu dois employer d’autres termes.

Pétrarque. De quelles conventions parlez-vous, et quels termes voulez-vous que j’emploie ?

S. Augustin. Nous sommes convenus d’écarter toute subtilité et de rechercher la vérité purement et simplement. Quant aux termes à employer, je veux qu’au lieu de dire que tu ne peux rien de plus, tu dises que tu ne veux rien de plus.

Pétrarque. Nous ne finirons jamais, car jamais je ne dirai cela. Je sais très bien, et vous m’êtes témoin vous-même, que mille fois j’ai voulu et je n’ai pas pu, et que j’ai versé des torrents de larmes qui n’ont servi à rien.

S. Augustin. J’ai été témoin de l’abondance de tes larmes, mais pas du tout de ta volonté.

Pétrarque. J’en atteste le ciel, personne au monde ne sait ce que j’ai souffert et combien j’aurais voulu me relever, si cela m’eût été permis.

S. Augustin. Tais-toi, le ciel et la terre se confondront, les astres tomberont dans les enfers, et les éléments, maintenant amis, se combattront, avant que la Vérité, qui juge entre nous, puisse se tromper.

Pétrarque. Que dites-vous donc ?

S. Augustin. Que tes larmes ont souvent bourrelé ta conscience, mais qu’elles n’ont point changé ta volonté.

Pétrarque. Que de fois vous ai-je dit que je n’ai rien pu au delà !

S. Augustin. Que de fois t’ai-je répondu qu’il était plus vrai que tu n’as pas voulu ! D’ailleurs, je ne m’étonne point que tu sois maintenant en proie aux perplexités qui m’ont agité moi-même quand je méditais de suivre un nouveau genre de vie. Je m’arrachai les cheveux, je me frappai le front, je me tordis les doigts, et, me prenant les genoux à mains jointes[3], je remplis le ciel et l’air des soupirs les plus amers, j’inondai la terre d’un déluge de larmes, et néanmoins, au milieu de tout cela, je suis resté tel que j’étais jusqu’à ce qu’une méditation profonde m’eût mis devant les yeux toute l’étendue de ma misère. Aussi, dès que j’ai voulu fermement, à l’instant même j’ai pu, et avec une promptitude merveilleuse et très heureuse, j’ai été transformé en un autre Augustin. Tu connais, si je ne me trompe, les détails de cette histoire d’après mes Confessions.

Pétrarque. Oui, je les connais, et je ne puis oublier ce figuier salutaire sous l’ombre duquel le miracle s’est opéré[4].

S. Augustin. Tu as raison, car ni le myrte, ni le lierre, ni même le laurier que l’on dit cher à Apollon (quoique le chœur entier des poètes en soit épris, et toi surtout qui, seul de ton époque, as mérité de porter une couronne tressée de son feuillage), ne doivent être plus agréables à ton âme, rentrant enfin au port après tant de tempêtes, que le souvenir de ce figuier qui te présage un espoir certain d’amendement et de pardon.

Pétrarque. Je ne contredis pas ; continuez.

S. Augustin. Je reprends ma thèse tendant à démontrer que jusqu’à présent tu es dans la situation de bien des gens auxquels on peut appliquer ce vers de Virgile : Son âme demeure inébranlable, des larmes vaines s’échappent de ses yeux[5]. Bien que j’eusse pu multiplier les exemples, je me suis contenté d’un seul me concernant.

Pétrarque. Vous avez bien fait, car plusieurs exemples n’étaient pas nécessaires, et aucun autre ne se serait gravé plus profondément dans mon cœur, d’autant plus que, malgré la différence énorme qui existe entre le naufragé et celui qui se repose tranquillement au port, entre l’heureux et le malheureux, je ne laisse pas de reconnaître au milieu de mes orages une trace telle quelle de votre irrésolution. De là vient que chaque fois que je lis vos Confessions, partagé entre deux sentiments contraires, l’espérance et la crainte, et versant parfois des larmes de joie, je crois lire non l’histoire d’un autre, mais celle de ma propre pérégrination. Mais dorénavant, puisque j’ai renoncé à tout désir de dispute, continuez comme il vous plaira, car je suis résolu à vous suivre et non à vous faire obstacle.

S. Augustin. Je ne demande pas cela. Car, si un très docte personnage a dit qu’à force de disputer la vérité se perd[6], une discussion modérée a conduit souvent à la vérité. Il ne faut donc pas tout accepter indistinctement à la façon des esprits paresseux et mous ; il ne faut pas non plus lutter avec passion contre une vérité manifeste, ce qui est la marque évidente d’un caractère querelleur.

Pétrarque. Je vous comprends, je vous approuve et j’userai de votre conseil. Continuez maintenant.

S. Augustin. Ne reconnais-tu pas pour vraie et comme servant d’échelon cette maxime : que la connaissance parfaite de ses misères engendre un désir parfait de se relever si la puissance suit le désir ?

Pétrarque. J’ai pris le parti de vous croire en tout.

S. Augustin. Je sens qu’il reste encore quelque chose qui te taquine ; dis-moi franchement ce que c’est.

Pétrarque. Ce n’est rien, sinon que je suis fort surpris de n’avoir pas voulu jusqu’à présent ce que je croyais avoir toujours voulu.

S. Augustin. Tu es encore hésitant. Eh bien, pour mettre fin à tous ces discours, je reconnais moi-même que tu as voulu quelquefois.

Pétrarque. Qu’avez-vous donc dit ?

S. Augustin. Ne te rappelles-tu pas ce mot d’Ovide : C’est peu de vouloir ; pour posséder une chose, il faut la désirer vivement[7] ?

Pétrarque. Je comprends, mais je pensais avoir désiré vivement.

S. Augustin. Tu te trompais.

Pétrarque. Je le crois.

S. Augustin. Pour en être plus sûr, interroge toi-même ta conscience. C’est le meilleur interprète de la vertu, c’est le juge infaillible et sincère de nos actions et de nos pensées. Elle te dira que tu n’as jamais aspiré à ton salut comme il fallait, mais plus faiblement et plus mollement que ne l’exigeait la considération de si grands périls.

Pétrarque. J’ai commencé, comme vous me le dites, à sonder ma conscience.

S. Augustin. Qu’y trouves-tu ?

Pétrarque. Que ce que vous dites est vrai.

S. Augustin. Nous avons fait quelque progrès si tu commences à te réveiller, et te voilà déjà mieux si tu reconnais que tu étais mal autrefois.

Pétrarque. S’il suffit de le reconnaître, j’espère pouvoir être sous peu non seulement bien, mais très bien, car je n’ai jamais compris plus clairement que je n’ai jamais désiré assez ardemment la liberté et la fin de mes misères. Mais suffit-il d’avoir désiré ?

S. Augustin. Et pourquoi ?

Pétrarque. Pour ne plus rien faire.

S. Augustin. Tu me proposes une condition impossible : désirer ardemment ce que l’on veut et s’endormir.

Pétrarque. À quoi sert-il donc de désirer ?

S. Augustin. Sans doute la route est semée de difficultés, mais le désir de la vertu est par lui-même une grande partie de la vertu.

Pétrarque. Vous me donnez là un puissant motif d’espérer.

S. Augustin. Je ne te parle que pour t’apprendre à espérer et à craindre.

Pétrarque. Comment craindre ?

S. Augustin. Dis-moi plutôt : comment espérer ?

Pétrarque. Parce que si jusque-là j’ai mis tous mes soins à ne pas être pire, vous m’ouvrez la voie qui me conduira à la perfection.

S. Augustin. Mais tu ne songes peut-être pas combien cette route est pénible.

Pétrarque. Allez-vous donc me causer de nouvelles terreurs ?

S. Augustin. Désirer n’est qu’un mot, mais qui se compose d’une foule d’éléments.

Pétrarque. Vous me faites trembler.

S. Augustin. Sans parler de ce qui constitue ce désir, il est produit par la destruction de beaucoup de choses.

Pétrarque. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

S. Augustin. Ce désir parfait ne peut naître sans étouffer tous les autres. Tu sais combien de choses différentes on souhaite dans la vie ; il te faudra d’abord les mépriser toutes pour t’élever à la convoitise de la félicité suprême, que l’on aime moins quand on aime avec elle quelque chose que l’on n’aime pas pour elle.

Pétrarque. Je reconnais la pensée.

S. Augustin. Combien en est-il qui aient éteint toutes leurs passions (qu’il est long, je ne dirai pas d’éteindre, mais seulement d’énumérer), qui aient soumis leur âme au frein de la raison, et qui osent dire : « Je n’ai plus rien de commun avec le corps, tout ce qui semble attrayant est sans prix à mes yeux ; j’aspire à de plus nobles jouissances »

Pétrarque. Ils sont extrêmement rares, et je comprends maintenant la difficulté dont vous me menaciez.

S. Augustin. Ces passions éteintes, ce désir sera parfait et libre. Car, comme l’âme est soulevée d’un côté vers le ciel par sa propre noblesse, et appesantie de l’autre par le poids du corps et les séductions terrestres, il en résulte que désirant à la fois monter et rester en bas, tiraillés en sens contraire, vous n’arrivez à rien.

Pétrarque. Que faut-il donc faire, selon vous, pour que l’âme pure, secouant les entraves de la terre, s’envole vers les hautes régions ?

S. Augustin. Ce qui mène à ce but, assurément, c’est la méditation dont j’ai parlé en premier lieu et le souvenir continuel de notre mortalité.

Pétrarque. Si je ne m’abuse encore, personne au monde n’est plongé plus souvent que moi dans ces réflexions.

S. Augustin. Voilà une nouvelle chicane et un autre embarras.

Pétrarque. Quoi donc ! est-ce que je mens encore cette fois ?

S. Augustin. Je voudrais parler plus poliment.

Pétrarque. Mais pour dire cela ?

S. Augustin. Oui, pas autre chose.

Pétrarque. Ainsi donc je ne songe point à la mort ?

S. Augustin. Très rarement, il est vrai, et si faiblement, que ta pensée ne pénètre pas au fond de ta misère.

Pétrarque. J’avais cru le contraire.

S. Augustin. Je ne m’occupe pas de ce que tu as cru, mais de ce que tu aurais dû croire.

Pétrarque. Sachez que désormais je ne me croirai plus, si vous me montrez que j’ai cru cela faussement.

S. Augustin. Je te le montrerai très aisément, pourvu que tu sois disposé à avouer de bonne foi la vérité. J’invoquerai même pour cela un témoin qui n’est pas éloigné.

Pétrarque. Lequel, je vous prie ?

S. Augustin. Ta conscience.

Pétrarque. Elle dit le contraire.

S. Augustin. Quand on pose une demande confuse, le témoignage de celui qui répond ne peut pas être précis.

Pétrarque. Quel rapport cela a-t-il avec le sujet ?

S. Augustin. Beaucoup de rapport. Pour le voir clairement, écoute bien. Il n’est personne assez insensé, à moins de l’être tout à fait, qui ne songe quelquefois à sa propre fragilité, et qui, si on l’interroge, ne réponde qu’il est mortel et qu’il habite un corps caduc, car les douleurs physiques et les accès des fièvres l’attestent et la faveur divine en a-t-elle jamais exempté personne ? En outre, les funérailles de vos amis, qui défilent fréquemment devant vos yeux, vous remplissent l’âme de terreur. Quand on accompagne au tombeau quelqu’un de son âge, on tremble nécessairement devant la catastrophe d’autrui, et on commence par être inquiet pour soi, de même qu’en apercevant les toits de tes voisins en feu, tu ne peux pas être tranquille sur les tiens, parce que, comme dit Horace, tu sens que peu après le danger viendra vers toi[8]. L’impression sera plus forte pour qui voit enlevé par une mort soudaine quelqu’un plus jeune, plus vigoureux et plus beau que lui ; il fera un retour sur lui-même et dira : « Celui-ci semblait vivre sans inquiétude et cependant il a été banni ; son âge, sa beauté, sa vigueur ne lui ont été d’aucun secours. Quel dieu ou quel magicien m’a garanti la sécurité ? Assurément je suis mortel. » Lorsque cela arrive aux empereurs et aux rois de la terre, à des personnages puissants et redoutés, les assistants sont encore plus émus en voyant terrassé subitement ou peut-être dans une agonie de quelques heures, celui qui avait coutume de terrasser les autres. D’où vient, en effet, sinon de cette source-là, ce que font à la mort des grands hommes les peuples stupéfaits, et, pour te ramener un peu à l’histoire, ces nombreux exemples que tu as cités à la mort de Jules César[9] ? Ce spectacle public frappe les yeux et les cœurs des mortels, et, en leur montrant le sort d’autrui, les rappelle au souvenir de leur destinée. Ajoute à cela la fureur des bêtes et des hommes, la rage des guerres ; ajoute la chute des grands édifices qui, comme quelqu’un l’a bien dit, jadis défense des hommes, sont maintenant pour eux un danger ; ajoute les révolutions de l’air sous un astre funeste, le souffle d’un ciel empesté et tant de périls sur terre et sur mer qui vous environnent de toutes parts au point que vous ne pouvez détourner les yeux sans qu’ils rencontrent l’image de votre propre mortalité.

Pétrarque. Excusez-moi, je vous prie, je ne puis attendre davantage, car pour confirmer ma raison je ne crois pas qu’on puisse rien dire de plus efficace que tout ce que vous avez dit. Je me demandais, en vous écoutant, où tendait votre discours et quand il finirait.

S. Augustin. En effet, il n’est pas encore au bout, tu l’as interrompu. En voici la conclusion : Quoique mille piqûres agissent à la surface, rien ne peut pénétrer à l’intérieur, les cœurs des malheureux étant endurcis par une longue habitude et comme par un vieux calus qui résiste aux avertissements salutaires. Tu trouveras peu de gens songeant sérieusement à la nécessité de la mort.

Pétrarque. Peu de gens connaissent donc la définition de l’homme, qui pourtant est rabâchée si souvent dans toutes les écoles, qu’elle aurait dû non seulement fatiguer les oreilles des auditeurs, mais user depuis longtemps les colonnes mêmes des salles. Ce bavardage des dialecticiens n’aura jamais de fin ; il fourmille de ces sortes de définitions sommaires et se glorifie de prêter matière à des disputes éternelles. Mais, généralement, ils ignorent ce dont ils parlent. Aussi, si l’on demande à quelqu’un de cette bande la définition non seulement de l’homme, mais d’autre chose, il a une réponse toute prête ; si l’on va plus loin, il restera coi, ou bien, si à force de discuter il a acquis de la faconde et de la hardiesse, le ton du personnage montrera qu’il ne possède point une connaissance vraie de la chose qu’il définit. Contre cette engeance si fastidieusement négligente et si inutilement curieuse il est bon d’invectiver. « Pourquoi travailler toujours on vain, malheureux, et exercer votre esprit sur de frivoles subtilités ? Pourquoi, oubliant le fond des choses, vieillir parmi les mots, et avec des cheveux blancs et un front chargé de rides, vous occuper d’enfantillages ? Plût à Dieu que votre folie ne nuisît qu’à vous-mêmes, et qu’elle ne gâtât point les plus nobles intelligences de la jeunesse ! »

S. Augustin. Contre cette peste des études j’avoue que l’on ne peut rien dire d’assez mordant. Toutefois, dans la chaleur du discours, tu n’as pas achevé la définition de l’homme.

Pétrarque. Je croyais m’être expliqué suffisamment, mais je vais être plus explicite : l’homme est un animal ou plutôt le roi de tous les animaux. Il n’est point de pâtre si grossier qui ne le sache, il n’est point non plus d’enfant qui, si on l’interroge, ne réponde que l’homme est un animal raisonnable et mortel. Donc, cette définition est connue de tout le monde.

S. Augustin. Non, d’un très petit nombre.

Pétrarque. Comment cela ?

S. Augustin. Quand tu verras quelqu’un si dominé par la raison qu’il règle sa conduite d’après elle, qu’il soumette à elle seule ses appétits, qu’il maîtrise par son frein les mouvements de son âme, qu’il sache que c’est par elle seulement qu’il se distingue de la sauvagerie de la brute, et qu’il ne mérite le nom d’homme qu’autant qu’il se laisse guider par la raison ; quelqu’un si convaincu de sa mortalité, qu’il l’ait tous les jours devant les yeux, qu’il se gouverne par elle et que, méprisant les choses périssables, il soupire après cette vie où, toujours pourvu de raison, il cessera d’être mortel, dis alors qu’il a une idée vraie et utile de la définition de l’homme. Cette définition dont nous parlions, je disais qu’il est donné à peu de gens de la connaître et de la méditer convenablement.

Pétrarque. J’ai cru, jusqu’à présent, être du nombre.

S. Augustin. Je ne doute pas qu’en repassant dans ta tête tant de choses apprises soit à l’école de l’expérience, soit par la lecture des livres, la pensée de la mort te soit venue plusieurs fois ; mais cette pensée n’est point descendue dans ton âme assez profondément et ne s’y est point enfoncée solidement.

Pétrarque. Qu’appelez-vous descendre profondément ? Quoique je croie comprendre, je désire que vous vous expliquiez plus clairement.

S. Augustin. Voici. Il est reconnu de tout le monde, et les plus illustres des philosophes sont de cet avis, que la mort est en première ligne parmi les épouvantails, à tel point que depuis longtemps le nom seul de la mort semble affreux et horrible à entendre. Toutefois, il ne suffira point que l’idée de la mort effleure légèrement notre oreille ou que son souvenir glisse rapidement dans notre esprit. Il faut s’y arrêter longtemps, et, dans une méditation attentive, passer en revue chaque membre des mourants, les extrémités glacées, le buste brûlant et en sueur, les flancs qui battent, la respiration qui se ralentit à l’approche de la mort, les yeux caves et hagards, le regard larmoyant, le front ridé et livide, les joues pendantes, les dents jaunes, le nez resserré et effilé, les lèvres écumantes, la langue paralysée et écailleuse, le palais desséché, la tête appesantie, la poitrine haletante, la voix rauque, les tristes soupirs, l’odeur repoussante de tout le corps et surtout l’horreur du visage décomposé. Tout cela apparaîtra plus aisément et se placera pour ainsi dire à portée de la main, s’il arrive qu’on soit témoin de quelque exemple frappant de la mort : car on retient mieux ce que l’on voit que ce que l’on entend. Aussi n’est-ce point sans une profonde sagesse que dans certains ordres religieux des plus saints, l’usage s’est conservé jusqu’à notre époque, si ennemie des bonnes habitudes, de laisser voir aux membres de la communauté les corps des défunts pendant qu’on les lave et qu’on les ensevelit, afin que ce triste et lamentable spectacle, mis sous les yeux des survivants, soit toujours présent à leur mémoire et détache leurs cœurs de toute espérance d’un monde passager. Voilà ce que j’appelais descendre assez profondément dans son âme. Vous ne prononcez pas le nom de la mort, peut-être par habitude, quoique rien ne soit plus certain que la mort et plus incertain que l’heure de la mort, et tous les jours dans la conversation vous citez des faits qui s’y rattachent, mais ces exemples passent inaperçus et ne restent pas.

Pétrarque. Je suis d’autant plus de votre avis que je reconnais maintenant dans vos paroles bien des choses que je me dis souvent tout bas. Toutefois, si vous le trouvez bon, imprimez dans ma mémoire quelque marque qui, m’avertissant désormais, m’empêche de me mentir à moi-même et de caresser mes erreurs ; car, à ce que je vois, ce qui écarte les esprits des hommes du sentier de la vertu, c’est que croyant avoir atteint le but, ils n’aspirent point au delà.

S. Augustin. J’aime à t’entendre parler ainsi : c’est le langage d’un esprit circonspect qui ne veut pas être inactif et dépendant du hasard. Voici donc un critérium qui ne te trompera jamais. Chaque fois que tu songeras à la mort sans sourciller, sache que tu y as songé inutilement comme à toute autre chose. Mais, si en y songeant tu te raidis, tu trembles, tu pâlis et tu crois éprouver déjà les affres de la mort ; si avec cela il te vient à la pensée qu’aussitôt que l’âme se sera échappée de ces membres, elle comparaîtra pour le jugement éternel et qu’il lui faudra rendre un compte très exact des actes et des paroles de toute sa vie passée ; que tu ne devras compter ni sur le talent, ni sur l’éloquence, ni sur les richesses, ni sur la puissance, ni sur la beauté du corps, ni sur la gloire du monde ; que le juge ne peut être ni corrompu, ni trompé, ni fléchi ; que la mort elle-même n’est point la fin des maux, mais un passage ; si tu te représentes mille genres de supplices et de tortures, les cris et les gémissements de l’enfer, les fleuves de soufre, les ténèbres, les furies vengeresses, enfin toutes les horreurs réunies des sombres bords, et ce qui met le comble à tous ces maux, une perpétuité de malheurs sans fin, le désespoir d’en voir le terme, et la colère éternelle de Dieu qui n’aura plus de fin ; si tout cela s’offre à la fois devant tes yeux non comme une fiction, mais comme une réalité, non comme une possibilité, mais comme une nécessité qui arrivera inévitablement et qui est imminente ; si tu fais souvent ces réflexions non en passant et en désespérant, mais avec le ferme espoir que la main puissante de Dieu saura t’arracher à tant de maux, pourvu que tu te montres guérissable, si, dis-je, tu es avide de te relever et que tu persévères dans ta résolution, sois sûr que tu n’as point médité en vain.

Pétrarque. Vous m’avez fort effrayé, je l’avoue, en mettant sous mes yeux cet amas de misères. Mais, que Dieu me pardonne, aussi vrai que je me plonge tous les jours dans ces réflexions, et surtout la nuit, quand l’âme, dégagée des soucis de la journée, se replie sur elle-même. Je me mets dans la posture d’un mourant, et je me représente vivement l’heure même de la mort et tout ce qu’elle éveille d’horrible dans l’imagination, au point que je me crois à l’agonie. Je m’imagine parfois voir l’enfer et tous les maux dont vous parlez, et cette vision me cause un tel trouble que je me lève tout tremblant de peur, et que, souvent, au grand effroi dos assistants, je m’écrie : « Hélas ! qu’est-ce que je fais ? qu’est-ce que je souffre ? à quelle fin la fortune me réserve-t-elle ? Jésus, soulagez ma misère. Vous qui êtes invincible, délivrez-moi de ces maux[10]. Tendez la main à un malheureux et soutenez-moi à travers les ondes, afin qu’après ma mort je repose au moins dans un asile de paix[11]. » En outre, je me dis à moi-même beaucoup d’autres choses, comme un frénétique, selon que la fougue emporte mon esprit égaré et épouvanté. Je m’épanche aussi avec mes amis, et mes larmes ont maintes fois excité les leurs, bien qu’après avoir pleuré, nous retournions les uns et les autres à nos habitudes.

Dans cette situation, qu’est-ce qui me retient donc ? Quel est l’obstacle caché qui fait que, jusqu’à présent, cette pensée n’a enfanté pour moi que peines et terreurs ? Je suis encore le même qu’auparavant, le même que ceux qui n’ont peut-être jamais rien éprouvé de semblable dans leur vie ; mais je suis bien plus malheureux qu’eux, car, quelle que puisse être leur fin, ils jouissent au moins des plaisirs présents, tandis que moi j’ignore quelle sera ma fin et je ne goûte aucun plaisir qui ne soit empoisonné par de telles amertumes.

S. Augustin. Ne t’afflige point, je te prie, quand tu as lieu de te réjouir. Plus le pécheur goûte dans le crime une sensation voluptueuse, plus on doit le juger malheureux et digne de pitié.

Pétrarque. Peut-être parce que celui qu’entraîne un plaisir non interrompu, s’oubliant lui-même, ne retourne jamais vers le sentier de la vertu. Mais celui qui éprouve quelque peine au milieu des séductions des sens et des caresses de la fortune se souvient de sa condition chaque fois que le plaisir aveugle et inconsidéré l’abandonne. Si tous deux devaient avoir une même fin, je ne vois pas pourquoi celui qui se réjouit maintenant, quitte à s’affliger plus tard, ne serait pas jugé plus heureux que celui qui présentement ne goûte ni n’attend la joie, à moins que vous ne soyez frappé de cette considération qu’à la fin le rire se changera on larmes amères ?

S. Augustin. Je remarque plutôt que le frein de la raison étant abandonné (et dans le plaisir suprême il l’est complètement) la chute est plus dangereuse que si l’on tombe de la même hauteur en retenant ce frein même faiblement. Mais je considère surtout ce que tu as dit précédemment : qu’il faut espérer la conversion de l’un et désespérer de celle de l’autre.

Pétrarque. C’est bien mon avis, mais en attendant, n’avez-vous point oublié ma première question ?

S. Augustin. Laquelle ?

Pétrarque. Qu’est-ce qui me retient ? Je vous avais demandé pourquoi suis-je le seul à qui la méditation approfondie de la mort, que vous dites si fructueuse, n’a point profité.

S. Augustin. D’abord, parce que tu envisages peut-être de loin ce qui en raison, soit de la très grande brièveté de la vie, soit des accidents incertains et divers, ne peut être éloigné. Ce qui nous trompe presque tous, comme dit Cicéron[12], c’est que nous voyons la mort de loin (prospicimus). Quelques correcteurs ou, pour mieux dire corrupteurs, ont voulu changer ce texte en mettant devant le verbe une négation et en soutenant qu’il fallait dire : Nous ne voyons pas la mort de loin. Du reste, il n’est pas une personne sensée qui ne voie pas du tout la mort, et, en réalité, prospicere signifie voir de loin. Cela seul a abusé bien des gens sur la pensée de la mort, chacun se proposant pour terme de sa vie une limite à laquelle la nature permet qu’on parvienne, mais où, néanmoins, fort peu sont parvenus. Il ne meurt presque personne à qui l’on ne puisse appliquer ce mot du poète : Il s’était promis des cheveux blancs et de longues années[13]. Cela a pu te nuire, car ton âge, la vigueur de ta complexion et un régime de vie sobre t’ont peut-être donné cet espoir.

Pétrarque. De grâce, ne concevez point sur moi de pareils soupçons. Dieu me garde de cette folie ! Moi, me fier à ce monstre perfide[14] ! comme dit, dans Virgile, un fameux pilote[15]. Moi aussi, jeté sur une mer vaste, cruelle et orageuse, je conduis à travers les flots irrités, en luttant contre les vents, ma barque tremblante, qui fait eau de toutes parts. Je sais bien qu’elle ne peut durer longtemps, et je vois qu’il ne me reste aucun espoir de salut si le Tout-Puissant, dans sa miséricorde, ne m’aide à diriger le gouvernail d’une main vigoureuse et à aborder le rivage avant de périr, afin qu’après avoir vécu en pleine mer, je puisse mourir dans le port[16].

Je dois à cette croyance de n’avoir jamais éprouvé, que je sache, la soif des richesses et de la puissance qui dévore beaucoup de gens de mon âge, et même des hommes chargés d’années et ayant dépassé le terme ordinaire de l’existence. Quelle folie, on effet, de passer toute sa vie dans les fatigues et la pauvreté pour mourir subitement au sein de richesses amassées avec tant de peine ! Je regarde donc ce dénouement redoutable non comme très éloigné, mais comme prochain et déjà présent. Je n’ai point encore oublié certain vers que, dans mon jeune âge, j’écrivis dans une lettre adressée à un ami et à la fin de laquelle j’ajoutais : Pendant que nous parlons ainsi, accourant par mille chemins, la mort est peut-être à notre porte. Si j’ai pu dire cela à cette époque, que dirai-je maintenant que je suis plus avancé en âge et plus expérimenté ? Tout ce que je vois, tout ce que j’entends, tout ce que je sens, tout ce que je pense, je le rapporte uniquement à cela. SI je ne me trompe point dans cette pensée, il reste encore cette question : Qu’est-ce qui me retient donc ?

S. Augustin. Rends d’humbles actions de grâces à Dieu qui daigne te retenir par des rênes si salutaires, et t’exciter par des aiguillons si piquants. Il n’est pas possible, en effet, que celui qui a la pensée de la mort si journalière et si présente soit condamné à la mort éternelle. Mais, puisque tu sens, et avec raison, qu’il te manque quelque chose, j’essayerai de te montrer ce que c’est, et d’écarter cet empêchement, s’il plaît à Dieu, afin que, planant librement au-dessus de tes pensées, tu puisses secouer le vieux joug de la servitude qui pèse encore sur toi.

Pétrarque. Dieu veuille que vous réussissiez et que je sois jugé digne d’une si grande faveur !

S. Augustin. Tu en seras digne si tu veux, car cela n’est pas impossible. Mais dans les actions humaines, deux conditions sont nécessaires[17], et si l’une vient à manquer, il est certain que l’effet sera nul. Il faut donc faire preuve de volonté et d’une volonté si ferme, qu’elle mérite le nom de désir.

Pétrarque. Ainsi ferai-je.

S. Augustin. Sais-tu ce qui contrarie ta pensée ?

Pétrarque. C’est ce que je demande, c’est ce que je désire si vivement connaître.

S. Augustin. Écoute-moi donc. Je ne puis nier que ton âme ait une origine céleste ; mais par suite du contact du corps où elle est enfermée, elle a beaucoup dégénéré, n’en doute point, de sa noblesse primitive, et elle n’a pas dégénéré seulement, mais depuis un si long espace de temps elle s’est engourdie et a oublié en quelque sorte sa propre origine et son divin créateur. Virgile me semble avoir retracé admirablement les passions qui naissent de l’union de l’âme avec le corps et l’oubli de la plus noble partie de nous-mêmes lorsqu’il a dit : Les âmes ont une vigueur de la nature du feu et un principe d’une origine céleste, tant qu’elles ne sont point alourdies par des corps nuisibles, ni émoussées par des membres terrestres et périssables. De là viennent chez les mortels la crainte, le désir, la douleur et la joie. L’âme ne tourne plus ses regards vers le ciel, enfermée qu’elle est dans les ténèbres d’une obscure prison[18]. Ne discernes-tu pas dans les paroles du poète, ce monstre à quatre têtes si hostile à la nature humaine ?

Pétrarque. Je discerne très clairement la quadruple passion de l’âme, que l’on divise d’abord en deux parties eu égard au présent et à l’avenir, et que l’on subdivise ensuite en deux autres d’après l’idée du bien et du mal. Ainsi battue en quelque sorte par quatre vents contraires, la tranquillité de l’âme humaine est détruite.

S. Augustin. Tu discernes bien, et cette parole de l’Apôtre s’est vérifiée en nous : Le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et cette demeure terrestre abat l’esprit par la multiplicité des soins[19]. En effet, les formes et les images sans nombre des choses visibles, introduites une à une par les sens, se rassemblent et s’entassent au fond de l’âme. Elles l’appesantissent et la troublent, elle qui n’est point née pour cela et qui ne peut contenir tant de difformités. De là ce fléau des fantômes qui déchirent et mettent en pièces vos pensées, et dont la variété mortelle barre le passage aux méditations lumineuses par lesquelles on s’élève à la seule et suprême clarté.

Pétrarque. Vous avez parlé admirablement de ce fléau en plusieurs endroits, et surtout dans le livre de la Vraie Religion, avec laquelle il est tout à fait incompatible. Je suis tombé dernièrement sur ce livre en sortant de la lecture des philosophes et des poètes ; aussi l’ai-je lu avec un vif enthousiasme, comme le voyageur que la curiosité entraîne hors de sa patrie, et qui, en franchissant le seuil inconnu d’une ville fameuse, épris du charme nouveau des lieux, s’arrête çà et là et promène ses regards sur tout ce qu’il rencontre.

S. Augustin. Cependant, tu verras que ce livre reproduit en grande partie (quoiqu’en d’autres termes, comme il convenait à un docteur de la vérité catholique) la doctrine philosophique et principalement celle de Socrate et de Platon. Et pour ne te rien déguiser, sache que c’est surtout un mot de ton Cicéron qui m’a déterminé à commencer cet ouvrage. Dieu a béni mon dessein, et quelques semences ont produit une riche moisson. Mais revenons à notre sujet.

Pétrarque. Comme il vous plaira, excellent père. Mais auparavant, je vous en prie, ne me faites point mystère du mot qui, dites-vous, vous a fourni la matière d’une si belle œuvre.

S. Augustin. Cicéron, abhorrant déjà les erreurs de son temps, dit quelque part : Ils ne pouvaient rien voir avec l’esprit et rapportaient tout aux yeux. Or il est d’un esprit supérieur de détourner son âme des sens et d’éloigner sa pensée de la coutume[20]. Telles sont ses expressions, et moi, ayant rencontré cette sorte de fondement, j’ai bâti dessus cet ouvrage que tu dis t’avoir plu.

Pétrarque. Je me rappelle le passage ; il est dans les Tusculanes. J’ai remarqué que vous avez pris plaisir à citer ce mot de Cicéron, là et dans plusieurs endroits de vos ouvrages ; vous avez eu raison, car il est de ceux où s’allient à la vérité la grâce et la majesté. Mais, comme vous le désirez, revenez enfin à notre sujet.

S. Augustin. Ce fléau t’a nui, et si tu n’y prends garde, il t’aura bientôt perdu. Assailli de chimères et opprimé par mille passions diverses qui se combattent sans trêve, l’esprit faible ne peut examiner laquelle attaquer d’abord, laquelle entretenir, laquelle détruire, laquelle repousser. Toute sa vigueur et le temps que lui accorde une main avare ne suffisent point à tant de choses. De même que, lorsqu’on sème beaucoup de grains dans un étroit espace, les semences se gênent en se rencontrant ; de même, dans ton esprit surmené, les racines ne poussent rien d’utile, rien ne fructifie, et toi, irrésolu, tu es ballotté outrageusement, tantôt ici, tantôt là, nulle part sain et sauf, nulle part en sûreté. Voilà pourquoi chaque fois qu’un esprit généreux aborde dans l’occasion la pensée de la mort et les autres méditations à l’aide desquelles on pourrait aller à la vie, et que par sa pénétration naturelle il descend au fond de lui-même, il lui est impossible d’y rester : la foule des passions diverses le chasse et le rejette en arrière. Il en résulte qu’un dessein si salutaire avorte par une trop grande mobilité. De là naissent cette discorde intestine dont nous avons beaucoup parlé, et cette anxiété de l’âme courroucée contre elle-même, alors qu’elle a horreur de ses souillures et qu’elle ne les efface pas ; qu’elle reconnaît les voies tortueuses où elle est engagée et qu’elle ne les quitte pas ; qu’elle redoute le péril qui la menace et qu’elle ne l’évite pas.

Pétrarque. Ah ! malheureux que je suis ! Vous venez de sonder la profondeur de ma blessure. C’est là le siège de ma douleur, c’est par là que je crains la mort.

S. Augustin. À la bonne heure ! l’abattement a disparu. Mais, comme nous avons prolongé l’entretien d’aujourd’hui sans interruption, remettons, s’il te plaît, le reste à demain, et maintenant respirons un peu en silence.

Pétrarque. Le repos et le silence sont deux choses qui vont bien à ma langueur.

  1. Virgile, Énéide, IX, 641.
  2. La Vérité.
  3. Confessions, VIII, 8.
  4. Confessions, VIII, 12.
  5. Énéide, IV, 449.
  6. Publilius Syrus.
  7. Pontiques, III, 1, 35.
  8. Épîtres 1, 18, 83.
  9. Vie de Jules César.
  10. Virgile, Énéide, VI, 365.
  11. Virgile, Énéide, VI, 370-371.
  12. Sénèque, Lettres, I.
  13. Virgile, Énéide, X, 549.
  14. Virgile, Énéide, V, 819.
  15. Palinure.
  16. Sénèque, Lettres, XIX.
  17. Vouloir et pouvoir.
  18. Énéide, VI, 730-734.
  19. La Sagesse, IX, 15.
  20. Tusculanes, I, 16.