Mon secret/Troisième Dialogue

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Traduction par Victor Develay.
Librairie de la Bibliothèque nationale (p. 115-189).

Troisième dialogue

Saint Augustin, Pétrarque.

Saint Augustin. Si, jusqu’ici, tu as tiré quelque profit de mes paroles, je te prie et te supplie de prêter une oreille docile à ce qu’il me reste à dire et de renoncer à tout esprit de dispute et de contradiction.

Pétrarque. Soyez certain que je le ferai, car je me sens, grâce à vos conseils, délivré d’une grande partie de mes inquiétudes, et je n’en suis que mieux disposé à entendre le reste.

S. Augustin. Je n’ai point encore touché les blessures insondables qui sont au fond de tes entrailles, et je crains de les toucher en me rappelant combien de discussions et de plaintes un léger attouchement a soulevées. Mais, d’un autre côté, j’espère qu’après avoir recueilli tes forces, ton âme plus ferme supportera désormais sans s’émouvoir un traitement plus douloureux.

Pétrarque. Ne craignez rien, je suis habitué, maintenant, à entendre le nom de mes maladies et à souffrir la main du chirurgien.

S. Augustin. Tu es encore serré à droite et à gauche par deux chaînes de fer qui ne te permettent de songer ni à la vie ni à la mort. J’ai toujours redouté qu’elles ne te conduisissent à ta perte ; je ne suis point encore rassuré, et je ne le serai que quand je t’aurai vu dégagé et libre après avoir brisé et jeté tes liens. Je pense que ce n’est pas impossible, mais bien difficile, sans quoi je tournerais en vain autour d’une impossibilité. De même que, pour rompre le diamant, il faut, dit-on, du sang de bouc, de même, pour amollir la dureté de ces sortes de passions, ce sang est d’une efficacité merveilleuse : sitôt qu’il a touché le cœur le plus dur, il le fend et le pénètre. Toutefois, comme en cela il me faut encore ton assentiment, je crains que tu ne puisses ou, pour mieux dire, que tu ne veuilles pas me le donner. Je crains fort que l’éclat rayonnant de tes chaînes, qui charme les yeux, ne soit pour toi un obstacle et que tu ne ressembles à un avare qui, retenu en prison par des chaînes d’or, voudrait bien être délivré, mais ne voudrait pas perdre ses chaînes. Or, telle est la condition de ton emprisonnement que tu ne peux être libre sans renoncer à tes chaînes.

Pétrarque. Hélas ! j’étais plus malheureux que je ne pensais. Mon âme est-elle donc encore enlacée par deux chaînes que je ne vois pas ?

S. Augustin. Elles sont pourtant bien visibles ; mais ravi de leur beauté, tu crois que ce sont non des chaînes, mais des trésors ; et pour employer la même comparaison, tu ressembles à quelqu’un qui, ayant les mains et les pieds retenus par des chaînes d’or, regarderait l’or avec plaisir et ne verrait point les entraves. Toi aussi maintenant, les yeux fascinés, tu vois tes liens ; mais, ô aveuglement ! tu es charmé des chaînes qui t’entraînent à la mort, et, ce qu’il y a de plus triste, tu t’en glorifies.

Pétrarque. Quelles sont ces chaînes dont vous parlez ?

S. Augustin. L’amour et la gloire.

Pétrarque. Grands dieux ! qu’entends-je ? Vous appelez cela des chaînes, et vous les secoueriez, si je vous laissais faire ?

S. Augustin. Je le prétends, mais je doute du succès. Tous les autres liens qui t’enchaînaient étaient plus fragiles et moins agréables : aussi tu m’as aidé à les rompre. Ceux-ci, au contraire, plaisent en nuisant et illusionnent par un faux semblant de beauté : ils exigent donc plus d’efforts, car tu résisteras comme si je voulais te dépouiller des plus grands biens ; néanmoins j’essayerai.

Pétrarque. Que vous ai-je donc fait pour que vous vouliez m’enlever les plus belles passions et condamner à des ténèbres perpétuelles la plus sereine partie de mon âme ?

S. Augustin. Ah ! malheureux, as-tu oublié cet axiome philosophique, que le mal est à son comble quand, à des opinions fausses, s’ajoute cette créance funeste qu’il fallait qu’il en fût ainsi ?

Pétrarque. Je n’ai point oublié cet axiome, mais il est étranger au sujet : car pourquoi ne penserais-je pas qu’il fallait qu’il en fût ainsi ? Non, je n’ai jamais rien pensé et je ne penserai jamais rien de plus vrai en croyant que ces passions que vous me reprochez sont les plus nobles de toutes.

S. Augustin. Séparons-les un peu pendant que je m’évertue à chercher des remèdes, pour ne pas émousser mes coups en allant de l’une à l’autre. Dis-moi donc, puisqu’il a été d’abord question de l’amour, ne le regardes-tu pas comme la dernière de toutes les folies ?

Pétrarque. À parler franchement, je crois que, suivant l’objet, on peut considérer l’amour comme la passion la plus vile ou l’acte le plus noble.

S. Augustin. Cite-moi un exemple qui confirme ce que tu avances.

Pétrarque. Si je brûle pour une femme infâme et méprisable, mon amour est le comble de la folie ; mais si, séduit par un rare modèle de vertu, je m’applique à l’aimer et à le vénérer, que direz-vous ? N’établissez-vous aucune différence entre des choses si opposées, et tout respect a-t-il disparu à ce point ? Pour dire mon sentiment, de même que je regarde le premier amour comme un lourd et funeste fardeau pour l’âme, je suis d’avis qu’il n’y a pas de plus grand bonheur que le second. Si par hasard vous pensez le contraire, que chacun suive son sentiment, car vous savez que la variété des opinions est grande et que les jugements sont libres.

S. Augustin. Dans les choses contraires, les opinions sont différentes ; mais la vérité est une et toujours la même.

Pétrarque. J’avoue qu’il en est ainsi ; mais ce qui nous égare, c’est que nous nous attachons obstinément aux opinions anciennes, et qu’on ne nous en détache pas aisément.

S. Augustin. Plût à Dieu que tu pensasses sur toute la question de l’amour aussi sagement que tu penses sur ce point !

Pétrarque. Bref, je crois penser si sagement que ceux qui pensent le contraire sont pour moi des insensés.

S. Augustin. Prendre pour une vérité un mensonge invétéré et regarder comme un mensonge une vérité nouvellement découverte, en sorte que toute l’autorité des choses dépende du temps, c’est le comble de la démence.

Pétrarque. Vous perdez votre temps : je ne veux rien croire, et il me vient à l’esprit ce mot de Cicéron : Si je me trompe en cela, je me trompe volontiers, et je ne veux pas qu’on m’ôte cette illusion tant que je vivrai[1].

S. Augustin. Cicéron, parlant de l’immortalité de l’âme, opinion la plus belle de toutes, et voulant montrer qu’il n’éprouvait à cet égard aucun doute, et qu’il se refusait à entendre soutenir le contraire, s’est servi de ces expressions. Toi, dans l’opinion la plus honteuse et la plus fausse, tu abuses des mêmes termes. Assurément, l’âme fût-elle mortelle, il vaudrait mieux la croire immortelle. Cette erreur pourrait paraître salutaire en inspirant l’amour de la vertu que l’on doit rechercher pour elle-même, sans espoir de récompense, mais dont le désir s’affaiblirait sans doute en proclamant la mortalité de l’âme ; et d’autre part, la promesse de la vie future, quoique mensongère, n’est point inefficace pour exciter les âmes des mortels. Mais tu vois quelles seront les conséquences de l’erreur où tu es ; elle précipitera ton âme dans toutes les folies, quand la honte, la crainte, la raison qui modère la violence des passions et la connaissance de la vérité auront disparu.

Pétrarque. Je vous ai déjà dit que vous perdriez votre temps. Je ne me souviens pas d’avoir jamais rien aimé de honteux ; tout au contraire, je n’ai jamais rien aimé que de très beau.

S. Augustin. Il est certain que l’on peut aimer honteusement un bel objet.

Pétrarque. Je n’ai péché ni dans les noms ni dans les adverbes. Cessez donc de me harceler davantage.

S. Augustin. Quoi donc ! veux-tu, comme font les frénétiques, mourir en riant et en plaisantant ? ou aimes-tu mieux faire prendre quelque remède à ton âme malade et digne de pitié ?

Pétrarque. Je ne refuse point le remède si vous me prouvez que je suis malade ; mais quand on se porte bien, l’emploi des remèdes est souvent funeste.

S. Augustin. Quand tu seras en convalescence, tu reconnaîtras, comme cela arrive d’ordinaire, que tu as été gravement malade.

Pétrarque. Après tout, je ne puis pas manquer d’égards envers celui dont en maintes circonstances, et principalement ces jours-ci, j’ai éprouvé les sages conseils. Continuez donc.

S. Augustin. Tout d’abord, je te prie de m’excuser si, forcé par le sujet, je viens à attaquer l’objet de ton affection : car je prévois déjà que la vérité sonnera mal à tes oreilles.

Pétrarque. Un mot avant de commencer. Savez-vous de qui vous allez parler ?

S. Augustin. J’ai tout examiné d’abord soigneusement. Il s’agit d’une femme mortelle, que tu as passé, hélas ! une grande partie de ta vie à admirer et à célébrer, et, dans un esprit tel que le tien, une si grande et si longue folie m’étonne singulièrement.

Pétrarque. Trêve de reproches, je vous prie. Thaïs et Livie[2] étaient des femmes mortelles. Savez-vous bien que vous parlez d’une femme dont l’âme, détachée des soins de la terre, brûle d’une flamme céleste ; dont l’aspect, si la vérité n’est pas un vain mot, révèle une beauté divine ; dont les mœurs sont le modèle d’une vertu consommée ; dont ni la voix, ni l’éclat du regard, ni la démarche, ne trahissent rien d’humain ? Songez, songez à cela, je vous prie, et vous saurez quels termes vous devez employer.

S. Augustin. Ah ! insensé ! est-ce ainsi que pendant seize ans[3] tu as attisé ta flamme par des flatteries mensongères ? Certes, l’Italie n’a pas été plus longtemps sous le joug d’un ennemi fameux[4], elle a essuyé moins d’attaques à main armée, elle a éprouvé moins d’incendies, que la violence de ta passion ne t’a causé pendant ce temps d’embrasement et d’assauts. Toutefois, il s’est trouvé quelqu’un pour chasser enfin cet ennemi de l’Italie ; mais ton Annibal, qui l’éloignera de dessus ta tête si tu t’opposes à ce qu’il sorte et si, esclave volontaire, tu l’invites à rester avec toi. Tu te complais dans ton mal, hélas ! Mais, quand le jour suprême aura fermé ces yeux dont tu es éperdument épris, quand tu verras ce visage défiguré par la mort et ces membres livides, tu auras honte d’avoir attaché ton âme immortelle à un corps caduc, et tu songeras en rougissant à ce que tu soutiens maintenant avec tant d’opiniâtreté.

Pétrarque. Dieu me préserve d’un tel malheur ! Je ne le verrai point.

S. Augustin. Il arrivera fatalement.

Pétrarque. Je le sais, mais les astres ne me sont point assez ennemis pour intervertir par cette mort l’ordre de la nature. Venu au monde le premier, j’en sortirai le premier.

S. Augustin. Tu te souviens sans doute du temps où tu craignais le contraire, et où, inspiré par la tristesse, tu composas un chant funèbre en l’honneur de ton amie, comme si elle fût déjà morte[5].

Pétrarque. Ah ! oui, je m’en souviens, mais j’étais accablé de chagrin, et je tremble encore en y songeant ; je m’indignais d’être amputé en quelque sorte de la plus noble partie de mon âme et de survivre à celle dont la seule présence faisait le charme de ma vie. Voilà ce que déplore cette élégie qui m’a fait répandre alors un torrent de larmes. Je me rappelle le sens, sinon les paroles.

S. Augustin. Je ne te demande pas quelle quantité de larmes ni quelle somme de chagrin l’appréhension de cette mort t’a coûtées ; je veux simplement te faire comprendre que la frayeur que tu as ressentie une fois peut revenir, et cela d’autant plus facilement que chaque jour est plus près de la mort, et que ce beau corps, épuisé par des maladies et des couches fréquentes, a beaucoup perdu de sa première vigueur[6].

Pétrarque. Moi aussi, je suis devenu plus chargé de soucis et plus avancé en âge. Donc, pendant qu’elle s’achemine vers la mort, j’y cours.

S. Augustin. Quelle folie d’arguer l’ordre de la mort, de l’ordre de la naissance ! De quoi se plaignent les vieillards en deuil, sinon de la mort précoce de leurs jeunes fils ? Que pleurent les nourrices chargées d’années, sinon la perte anticipée de leurs nourrissons qui, privés des douceurs de la vie, ont été arrachés par le destin cruel au sein maternel et plongés dans un trépas prématuré[7] ? Pour toi, le petit nombre d’années dont tu la précèdes te donne l’espérance très vaine que tu mourras avant que ne s’éteigne le foyer de ta passion, et tu t’imagines que cet ordre de la nature est immuable.

Pétrarque. Pas tellement immuable que je ne sache que le contraire peut arriver ; mais je prie sans cesse pour qu’il n’arrive pas, et toujours, quand je songe à sa mort, ce vers d’Ovide me revient à l’esprit : Que ce jour soit tardif et se prolonge au delà de notre âge[8] !

S. Augustin. Je ne puis écouter davantage de pareilles sottises. Mais, puisque tu n’ignores pas qu’elle peut mourir avant toi, que diras-tu si elle meurt ?

Pétrarque. Que dirai-je, sinon que ce malheur mettra le comble à tous mes maux ? Mais je me consolerai par le souvenir du temps passé. Toutefois, que les vents emportent ce que nous disons et que l’ouragan dissipe ce présage !

S. Augustin. Aveugle que tu es ! Tu ne comprends pas encore quelle folie c’est d’assujettir ainsi son âme aux choses mortelles qui allument en elle les flammes du désir, qui ne sauraient lui donner le repos, qui ne peuvent pas durer, et qui, en lui promettant de la charmer, la tourmentent par de continuelles agitations.

Pétrarque. Si vous avez un remède plus efficace, indiquez-le-moi. Vous ne m’effrayerez jamais par ce langage, car je ne me suis point attaché, comme vous le pensez, à un objet mortel. Vous saurez que j’ai moins aimé son corps que son âme, que j’ai été ravi de ses mœurs au-dessus de l’humanité, dont l’exemple me fait voir comment l’on vit parmi les habitants des cieux. Donc, puisque vous me demandez (cette seule question me fait frémir) ce que je ferais si elle me quittait, en mourant la première, je me consolerais de mon malheur avec Lélius, le plus sage des Romains. Je dirais comme lui : C’est sa vertu que j’aimais, et elle n’est point éteinte ; et je répéterais les autres paroles qu’il prononça après la mort de celui pour lequel il avait conçu une affection extraordinaire[9].

S. Augustin. Tu te retranches dans la citadelle inexpugnable de l’erreur, d’où il ne sera pas facile de te déloger. Mais puisque je te vois disposé à entendre beaucoup plus patiemment la vérité sur toi que sur elle, chante tant que tu voudras les louanges de ta femmelette, je n’y contredirai point. Qu’elle soit reine, qu’elle soit sainte, qu’elle soit sûrement une déesse ou la sœur d’Apollon, ou une parente des nymphes[10], tout son mérite n’excusera nullement ton erreur.

Pétrarque. Voyons quelle nouvelle querelle vous me cherchez.

S. Augustin. Il est hors de doute que souvent les plus belles choses sont aimées honteusement.

Pétrarque. J’ai déjà répondu à cela précédemment. Si l’on pouvait voir l’image de l’amour qui règne en moi, on reconnaîtrait qu’elle ne diffère pas de ce visage que j’ai loué beaucoup, mais moins encore qu’il ne devait l’être. J’atteste celle devant qui nous parlons[11] que dans mon amour il n’y a jamais eu rien de honteux, rien de chanel, enfin rien de coupable que l’excès. Ajoutez-y la mesure, on ne peut rien imaginer de plus beau.

S. Augustin. Je puis te répondre par le mot de Cicéron : Tu veux assigner des bornes au vice[12].

Pétrarque. Pas au vice, mais à l’amour.

S. Augustin. Mais, en disant cela, il parlait de l’amour. Connais-tu le passage ?

Pétrarque. Si je le connais ! J’ai lu cela dans les Tusculanes. Cicéron parlait de l’amour en général ; mais le mien a un caractère particulier.

S. Augustin. Les autres en disent peut-être autant d’eux. Il est vrai que dans toutes les passions et surtout dans celle-là, chacun interprète favorablement ce qui le concerne, et l’on a raison d’approuver ce dicton, quoique venant d’un poète vulgaire : À chacun sa fiancée, à moi la mienne ; à chacun ses amours, à moi les miens[13].

Pétrarque. Voulez-vous, si vous avez le temps, que je vous cite quelques traits entre mille qui vous frapperont, d’admiration et d’étonnement ?

S. Augustin. Crois-tu que j’ignore que les amants se forgent eux-mêmes des chimères[14] ? Ce vers est très connu dans toutes les écoles. Mais j’ai honte d’entendre de pareilles sottises de la bouche d’un homme qui devrait avoir des pensées et un langage plus élevés.

Pétrarque. Il y a une chose que je ne tairai point (qu’on l’attribue à la reconnaissance ou à la sottise), c’est que je lui dois le peu que je suis, et que je ne serais jamais parvenu au peu de renommée et de gloire que j’ai acquis si elle n’eût fait germer par cet amour la faible semence de vertu que la nature avait déposée dans mon cœur. C’est elle qui a détourné mon âme juvénile de toute turpitude, qui l’a retirée, comme l’on dit, avec un grappin, et l’a forcée à regarder en haut. Pourquoi non ? Il est certain que l’amour transforme le caractère en celui de l’objet aimé. Or, il ne s’est rencontré aucun insulteur, quelque mordant qu’il fût, dont la dent ait touché à sa réputation, et qui ait osé dire avoir vu rien de répréhensible, je ne dis pas dans ses actes, mais dans un de ses gestes et dans une de ses paroles. Aussi ceux qui n’avaient rien ménagé n’ont eu pour elle qu’admiration et respect. Il n’est donc pas étonnant qu’une réputation si célèbre ait fait naître en moi le désir d’une gloire plus éclatante et adouci les pénibles labeurs que je dus m’imposer pour réaliser mes vœux. Quels furent en effet les vœux de ma jeunesse, sinon de plaire uniquement à celle qui m’avait plu uniquement ? Pour atteindre ce but, vous savez que, méprisant les mille attraits des plaisirs, je me suis astreint de bonne heure à des travaux et à des soucis sans nombre ; et vous voulez que j’oublie ou que j’aime moins celle qui m’a éloigné du commerce du vulgaire, qui, me guidant dans toutes mes voies, a aiguillonné mon esprit engourdi et tiré mon âme de son assoupissement ?

S. Augustin. Malheureux ! tu aurais mieux fait de te taire que de parler, quoique, malgré ton silence, je t’eusse vu intérieurement tel que tu es. Mais tant d’entêtement m’a échauffé la bile.

Pétrarque. Pourquoi cela, je vous prie ?

S. Augustin. Parce que penser faussement est le propre de l’ignorance ; mais soutenir impudemment le faux est le propre tout à la fois de l’ignorance et de l’orgueil.

Pétrarque. Qui vous prouve que je pense et que je parle si faussement ?

S. Augustin. Tout ce que tu dis ; premièrement quand tu affirmes que tu lui dois d’être ce que tu es. Si tu entends par là qu’elle t’a fait ce que tu es, tu mens assurément ; mais si tu penses qu’elle t’a empêché de t’élever plus haut, tu dis vrai. Quel grand homme tu aurais pu devenir si elle ne t’eût retenu par les charmes de sa beauté ! Ce que tu es, tu le dois à la bonté de ta nature ; ce que tu pouvais être, elle te l’a ravi, ou plutôt tu te l’es ravi à toi-même, car elle est innocente. Sa beauté t’a paru si charmante et si douce qu’elle a ravagé par les feux du désir le plus ardent et par une pluie continuelle de larmes toute la moisson qui devait naître de la semence innée de tes vertus. Tu te glorifies faussement d’avoir été préservé par elle de tout vice honteux. Elle t’a peut-être garanti de bien des vices, mais elle t’a plongé dans de plus grands malheurs : car celui qui, en vous faisant éviter un chemin rempli d’ordures, vous a conduit dans un précipice, et celui qui, en vous guérissant de petits ulcères, vous a coupé la gorge, méritent moins le nom de sauveurs que celui d’assassins. Ainsi, celle que tu déclares ton guide, en te détournant de bien des impuretés, t’a précipité dans un gouffre splendide. Quant à t’avoir appris à élever tes regards et à t’avoir écarté de la foule, qu’est-ce autre chose sinon qu’assis devant elle et uniquement épris de ses charmes, elle t’a fait mépriser et négliger dédaigneusement tout le reste, ce qui, tu le sais, est très fâcheux dans le commerce de la vie. Lorsque tu dis qu’elle t’a engagé dans des travaux sans nombre, en cela seulement tu dis la vérité. Mais vois le bel avantage que tu en as recueilli : puisqu’il existe tant de travaux que l’on ne peut éviter, quelle folie d’en rechercher volontairement de nouveaux ? Quand tu te glorifies de ce qu’elle t’a rendu avide de gloire, je compatis à ton erreur, car je te montrerai que, de tous les fardeaux de ton âme, il n’en est point qui te soit plus funeste. Mais je n’en suis pas encore là.

Pétrarque. Le combattant le plus brave menace et frappe. Pour moi, je sens à la fois et le coup et la menace et je suis déjà tout chancelant.

S. Augustin. Tu chancelleras bien davantage quand je t’aurai porté le coup le plus terrible. Eh bien ! cette femme dont tu chantes les louanges, à qui tu prétends tout devoir, c’est elle qui t’a tué.

Pétrarque. Bon Dieu ! comment me persuadera-t-on cela ?

S. Augustin. Elle a éloigné ton âme de l’amour des choses célestes, et elle a reporté tes désirs du Créateur sur la créature. Cette voie conduit directement à la mort.

Pétrarque. Veuillez, je vous prie, ne point précipiter votre jugement. L’amour que j’ai pour elle m’a certainement porté à aimer Dieu.

S. Augustin. Mais il a interverti l’ordre.

Pétrarque. Comment cela ?

S. Augustin. Parce qu’on doit aimer toutes les créatures par amour du Créateur, et que toi, au contraire, épris des charmes de la créature, tu n’as point aimé le Créateur comme il convient. Tu as admiré l’artisan comme s’il n’avait rien créé de plus beau, quoique la beauté du corps soit la dernière de toutes.

Pétrarque. J’atteste la Vérité, ici présente, et je prends à témoin ma conscience que (comme je l’ai déjà dit plus haut) j’ai moins aimé son corps que son âme. La preuve, c’est que plus elle a avancé en âge (ce qui est pour la beauté du corps un coup de foudre inévitable), plus j’ai persévéré dans mon opinion ; car, quoique la fleur de sa jeunesse pâlit visiblement avec le temps, la beauté de son âme croissait avec les années, et de même qu’elle fit naître mon amour, elle lui donna de persévérer dans sa résolution. Autrement, si j’avais été attiré par le corps, il y a longtemps que j’aurais pu changer d’avis.

S. Augustin. Te moques-tu de moi ? Si la même âme habitait dans un corps laid et difforme, te plairait-elle autant ?

Pétrarque. Je n’oserais le dire, car l’âme ne peut être vue, et l’image du corps ne m’en promettrait pas une semblable ; mais, si elle apparaissait aux regards, j’aimerais certainement la beauté de l’âme, eût-elle un habitacle défectueux.

S. Augustin. Tu te payes de mots, car si tu ne peux aimer que ce qui apparaît aux regards, tu as donc aimé le corps. Toutefois, je ne nie point que son âme et son caractère n’aient fourni des aliments à ta flamme, puisque (comme je le dirai tout à l’heure) son nom seul a exalté un peu et même beaucoup ton délire : car, comme dans toutes les passions de l’âme, il arrive surtout dans celle-là que la moindre étincelle allume souvent un grand incendie.

Pétrarque. Je vois où vous me poussez. Vous voulez que je dise avec Ovide : J’ai aimé l’âme avec le corps[15].

S. Augustin. Il faut encore que tu confesses ceci : que tu n’as aimé ni l’un ni l’autre raisonnablement et comme il convenait.

Pétrarque. Il faudra que vous me torturiez avant que je le confesse.

S. Augustin. Tu avoueras aussi que cet amour t’a suscité bien des maux.

Pétrarque. Quand vous me mettriez sur le chevalet, je n’avouerai pas cela.

S. Augustin. Tu feras bientôt de plein gré ce double aveu, à moins que tu ne tiennes pas compte de mes raisons et de mes interrogations. Dis-moi, te souviens-tu des années de ton enfance, ou la foule de tes soucis présents a-t-elle effacé tout souvenir de cet âge ?

Pétrarque. Mon enfance et mon adolescence sont devant mes yeux aussi bien que la journée d’hier.

S. Augustin. Te rappelles-tu, à cet âge, comme tu avais la crainte de Dieu, comme tu songeais à la mort, comme tu aimais la religion, comme tu chérissais la vertu ?

Pétrarque. Oui, je me le rappelle, et je vois avec peine qu’à mesure que je croissais en âge, ces vertus ont diminué.

S. Augustin. Pour moi, j’ai toujours craint que la brise printanière ne renversât cette fleur hâtive qui, si elle fût restée entière et non endommagée, aurait produit en son temps un fruit merveilleux.

Pétrarque. Ne vous écartez pas du sujet. Quel rapport cela a-t-il avec la question qui nous occupe ?

S. Augustin. Je vais te le dire. Parcours tout bas en toi-même, puisque ta mémoire est intacte et fraîche, parcours tout le temps de ta vie, et rappelle-toi quand a commencé ce grand changement dans ta conduite.

Pétrarque. Je viens de repasser dans un coup d’œil le nombre et la suite de mes années.

S. Augustin. Qu’y trouves-tu donc ?

Pétrarque. Je vois que la doctrine de la lettre de Pythagore, dont j’ai entendu parler et que j’ai lue, n’est pas vaine. En effet, lorsque, gravissant un sentier tout droit, je fus parvenu, sage et raisonnable, à un carrefour où deux chemins aboutissent, et que l’on m’eut commandé de prendre la droite, je me suis détourné à gauche (dirai-je par imprudence ou par orgueil ?) et je n’ai point profité de ce que j’avais souvent lu dans mon enfance : C’est ici que la route se bifurque. Celle de droite mène au palais de Pluton (c’est par là que nous irons à l’Élysée) ; celle de gauche est consacrée aux supplices des méchants et conduit à l’affreux Tartare[16]. Quoique j’eusse lu cela précédemment, je ne l’ai point compris avant d’en avoir fait l’expérience. Depuis que je me suis engagé dans ce sentier oblique et sordide, je me suis souvent retourné en arrière avec larmes ; mais je n’ai pu reprendre le chemin de droite et, quand je l’ai abandonné, c’est alors, oui, c’est alors que s’est opéré ce désordre dans ma conduite.

S. Augustin. Mais à quelle époque de ta vie cela est-il arrivé ?

Pétrarque. Dans le feu de l’adolescence, et, si vous voulez attendre un peu, je me rappellerai aisément quel âge j’avais alors.

S. Augustin. Je ne demande pas un calcul si exact. Dis-moi plutôt, quand est-ce que tu as vu cette femme pour la première fois ?

Pétrarque. Ah ! je ne l’oublierai jamais.

S. Augustin. Rapproche donc les époques.

Pétrarque. En vérité, sa rencontre et mon écart coïncident.

S. Augustin. C’est ce que je voulais savoir. Tu as été stupéfait sans doute, et tes yeux ont été éblouis d’un éclat inaccoutumé. On dit en effet que la stupeur est le premier symptôme de l’amour ; aussi lit-on dans un poète qui a le sentiment de la nature : Au premier aspect, la Phénicienne Didon fut stupéfaite ; puis il ajoute : Didon brûle d’amour[17]. Quoique tout ce récit, comme tu le sais très bien, soit fabuleux, le poète, en le composant, a observé l’ordre de la nature. Après avoir été frappé de stupeur à sa rencontre, si tu as préféré dévier à gauche, c’est que ce chemin te paraissait plus incliné et plus large, car celui de droite est étroit et escarpé. Tu as donc craint la peine. Mais cette femme si célèbre, que tu représentes comme ton guide infaillible, pourquoi ne t’a-t-elle pas dirigé en haut, hésitant et tremblant, et, comme l’on fait pour les autres aveugles, ne t’a-t-elle pas tenu par la main en t’indiquant où il fallait marcher ?

Pétrarque. Elle l’a fait tant qu’elle a pu.

A-t-elle fait autre chose en effet, quand sans se laisser émouvoir par mes prières, ni vaincre par mes caresses, elle garda son honneur de femme, et, malgré son âge et le mien, malgré mille circonstances qui auraient dû fléchir un cœur d’airain, elle resta ferme et inexpugnable. Oui, cette âme féminine m’avertissait des devoirs de l’homme, et, pour garder la chasteté, elle faisait en sorte, comme dit Sénèque, qu’il ne me manquât ni un exemple, ni un reproche[18]. À la fin, quand elle vit que j’avais brisé mes rênes, et que je courais à l’abîme, elle aima mieux me lâcher que me suivre.

S. Augustin. Tu as donc eu parfois des convoitises honteuses, ce que tu niais tout à l’heure. Mais c’est la folie ordinaire des amants, ou, pour mieux dire, des déments. On peut leur dire à tous avec raison : Je ne veux pas, je veux ; je veux, je ne veux pas[19]. Vous ne savez pas, vous autres, ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas !

Pétrarque. Je suis tombé dans le piège sans m’en douter. Si autrefois peut-être j’ai eu d’autres pensées, l’amour et l’âge en sont la cause : maintenant je sais ce que je veux et ce que je désire, et j’ai enfin raffermi mon âme chancelante. Elle, au contraire, est restée ferme dans sa volonté et toujours la même. Plus je comprends cette constance d’une femme, plus je l’admire ; et si j’ai quelquefois regretté sa résolution, je m’en réjouis maintenant et je lui en rends grâces.

S. Augustin. On ne croit pas aisément qui vous a trompé une première fois. Tu changeras de caractère, d’extérieur et de vie avant de me persuader que tu as changé d’âme. Si ta flamme s’est calmée et adoucie peut-être, elle n’est certainement pas éteinte. Mais toi qui prises si fort la femme que tu aimes, ne vois-tu pas combien tu te condamnes toi-même en l’absolvant ? Tu te plais à la reconnaître pour un modèle de pureté, en t’avouant insensé et criminel, et tu la proclames très heureuse en déclarant que son amour t’a rendu le plus malheureux des hommes. Si tu te le rappelles, c’est ce que je disais en commençant.

Pétrarque. Oui, je me le rappelle. Je ne puis nier qu’il en soit ainsi, et je vois où vous me conduisez insensiblement.

S. Augustin. Pour mieux le voir, prête-moi toute ton attention. Rien n’engendre autant l’oubli ou le mépris de Dieu, que l’amour des choses temporelles et surtout cette passion que l’on appelle proprement l’amour, et à laquelle, par le plus grand des sacrilèges, on donne même le nom de Dieu, sans doute pour colorer les folies humaines d’une excuse céleste, et pour commettre plus librement un crime énorme, par une sorte d’inspiration divine. Il ne faut pas s’étonner que cette passion exerce tant d’empire sur le cœur de l’homme. Dans les autres passions, la vue de l’objet, l’espoir d’en jouir, et l’ardeur de la volonté vous entraînent. L’amour exige tout cela et de plus une affection mutuelle, sans quoi il languit forcément. Ainsi, tandis que, dans les autres cas, on aime simplement, ici on rend amour pour amour, et le cœur humain est comme excité par des aiguillons réciproques. Cicéron a donc eu raison de dire que, de toutes les passions de l’âme, il n’en est point certainement de plus violente que l’amour[20]. Il fallait qu’il en fût bien sûr pour ajouter certainement, lui qui avait défendu dans quatre livres l’Académie doutant de tout[21].

Pétrarque. J’ai remarqué souvent ce passage, et je suis étonné qu’il ait dit que cette passion était la plus violente de toutes.

S. Augustin. Ton étonnement cesserait si tu n’avais pas perdu la mémoire. Mais un simple avertissement te rappellera au souvenir de bien des maux. Songe que, du jour où cette lèpre a envahi ton âme, tu n’as fait que gémir, et que tu en es arrivé à ce degré de misère de te repaître avec une volupté maligne de tes larmes et de tes soupirs. Passant les nuits sans sommeil, on ayant sans cesse à la bouche le nom de ta bien-aimée, méprisant tout, haïssant la vie, désirant la mort, aimant tristement la solitude et fuyant les hommes, on pouvait t’appliquer exactement ce qu’Homère a dit de Bellérophon : Il errait triste et morne dans les champs d’Aléius, se rongeant le cœur et évitant les pas des humains[22]. De là cette pâleur, cette maigreur, cette fleur de l’âge fanée avant le temps, ces yeux appesantis et éternellement baignés de larmes, cet esprit agité, ce repos troublé dans le sommeil, ces gémissements plaintifs en dormant, cette voix faible et altérée par le chagrin, ces paroles entrecoupées et inarticulées, et tout ce que l’on peut imaginer de plus confus et de plus lamentable. Sont-ce là les signes de la santé ? N’est-ce pas cette femme qui a commencé et fini tes jours de fête et tes jours de deuil ? À son arrivée, le soleil luisait ; à son départ, la nuit revenait. Le changement de son visage changeait tes idées ; tu devenais joyeux ou triste suivant qu’elle l’était ; enfin tu dépendais d’elle entièrement. Tu sais que ce que je dis là est vrai et de notoriété publique. Quoi de plus insensé ! Non content de l’image vivante de sa personne, cause de tous tes maux, tu as voulu en posséder une autre de la main d’un peintre illustre[23], pour la porter partout avec toi comme une source éternelle de larmes. Dans la crainte sans doute qu’elles ne vinssent à tarir, tu as recherché avec soin tout ce qui pouvait les exciter, te souciant fort peu du reste.

Mais, pour en venir à ce qui met le comble à toutes tes extravagances et pour tenir la menace que je t’ai faite tout à l’heure, peut-on voir avec assez d’horreur et assez d’étonnement cet acte de démence par lequel, non moins épris de la beauté de son nom[24] que de celle de sa personne, tu as, par une vanité incroyable, honoré tout ce qui se rapportait à ce nom ? Si tu as tant aimé le laurier impérial ou poétique, c’est parce qu’elle s’appelait de ce nom. Depuis ce moment, il n’est presque pas une de tes pièces de vers qui ne fasse mention du laurier, comme si tu fusses un habitant des bords du Pénée[25] ou un prêtre de la montagne de Cirrha[26]. Enfin, ne pouvant ambitionner le laurier impérial, tu as convoité, avec aussi peu de retenue que tu avais aimé ta maîtresse elle-même, le laurier poétique que te promettait le mérite de tes études. Quoique pour l’atteindre tu fusses porté sur les ailes du génie, tu frissonneras en songeant avec combien de peine tu y es parvenu. Je devine ce que tu vas me répondre, et, au moment où tu ouvres la bouche, je vois quelle est ta pensée. Tu te dis tout bas que tu t’es adonné à ces études quelque temps avant d’être amoureux et que cette gloire poétique a enflammé ton âme dès l’enfance. Je ne le nie pas et je ne l’ignore pas ; mais un usage tombé en désuétude depuis des siècles, une époque contraire à ce genre d’études, les dangers de longs voyages qui t’ont conduit au seuil non seulement de la lice, mais de la mort, et d’autres obstacles non moins violents de la fortune, auraient empêché ou peut-être annulé ta résolution, si le souvenir d’un nom si doux, interpellant sans cesse ton âme, n’eût banni tout autre souci, et ne t’eût entraîné par terre et par mer à travers les écueils de tant de difficultés jusqu’à Rome et à Naples, où tu as obtenu enfin ce que tu désirais avec tant d’ardeur. Si tout cela te semble l’indice d’une passion médiocre, je serai convaincu que tu es atteint d’une folie non médiocre.

J’omets à dessein ce que Cicéron n’a pas craint d’emprunter de l’Eunuque de Térence, quand il a dit : Injures, soupçons, brouilleries, trêves, la guerre et puis la paix, voilà les inconvénients inséparables de l’amour. Reconnais-tu dans ses paroles tes insanités et surtout la jalousie qui, on le sait, domine dans l’amour comme l’amour domine parmi les passions ? Tu me répondras peut-être : « Je ne nie point qu’il en soit ainsi, mais la raison sera là pour modérer ces excès. » Térence avait prévu ta réponse quand il a ajouté : Prétendre fixer par la raison des choses aussi variables, c’est vouloir déraisonner raisonnablement[27]. Ce mot, dont tu ne contesteras pas la vérité, coupe court, si je ne nie trompe, à tous tes subterfuges.

Telles sont les misères de l’amour, dont le détail n’est ni nécessaire pour qui les a éprouvées, ni croyable pour qui ne les a pas ressenties. Mais la principale de toutes ces misères (pour en revenir à mon sujet), c’est d’engendrer l’oubli de Dieu et de soi-même. En effet, comment l’âme, courbée sous le poids de tant maux, parviendra-t-elle en rampant à cette source unique et très pure du vrai bien ? Puisqu’il en est ainsi, cesse donc de t’étonner qu’aucune passion de l’âme n’ait paru plus violente à Cicéron.

Pétrarque. Je suis vaincu, je l’avoue, parce que tout ce que vous dites vous me paraissez l’avoir tiré du livre de l’expérience. Et puisque vous avez cité l’Eunuque de Térence, je veux rapporter ici une plainte prise au même endroit : Ah ! quelle indignité ! Je sens maintenant toute ma misère. J’en ai honte, et je meurs d’amour. Je sais, je sens, je sais que je péris tout vivant, et je ne sais quel parti prendre[28]. Je veux aussi vous réclamer un conseil par la bouche du même poète : Réfléchissez donc bien pendant qu’il en est temps encore[29].

S. Augustin. Je te répondrai à mon tour par la bouche de Térence : Une chose qui n’a en soi ni raison ni mesure ne peut être gouvernée par la raison[30].

Pétrarque. Que faut-il donc faire ? Désespérerons-nous ?

S. Augustin. Il faut tout essayer auparavant. Voici en deux mots le meilleur conseil que je puisse te donner. Tu sais qu’il existe sur ce sujet, non seulement des traités spéciaux rédigés par d’excellents philosophes, mais des livres entiers composés par d’illustres poètes. Ce serait te faire injure de t’indiquer, à toi surtout, passé maître en cette matière, où se trouvent ces ouvrages et comment on doit les comprendre ; mais il ne sera peut-être pas hors de propos de t’avertir comment leur lecture et leur intelligence peuvent s’appliquer à ton salut. Premièrement, donc, au dire de Cicéron, quelques-uns pensent qu’on doit bannir un vieil amour par un amour nouveau, comme un clou en chasse un autre[31]. Ovide, qui est aussi un maître dans l’art d’aimer, partage cet avis et pose en principe que tout amour est vaincu par un nouveau successeur[32]. C’est la vérité, sans aucun doute, car l’esprit, divisé et partagé entre plusieurs objets, se porte vers chacun, avec moins d’énergie. Ainsi, le Gange, dit-on, fut divisé par le roi des Perses en d’innombrables canaux, et ce fleuve, profond et redoutable, fut coupé en mille petits ruisseaux méprisables ; ainsi une armée éparse est rendue pénétrable à l’ennemi ; ainsi un incendie étendu se ralentit ; enfin toute force unie croît, et dispersée diminue. Mais, d’un autre côté, voici ce que je pense à cet égard. Il est fort à craindre qu’en te dérobant à une passion unique, et, s’il est permis de le dire, plus noble, tu ne te laisses aller à plusieurs autres, et que d’amant tu ne deviennes coureur de femmes et libertin. Selon moi, s’il faut périr inévitablement, c’est une consolation de périr d’une plus noble maladie. Tu me demandes ce que je conseille. Je ne trouve pas mauvais que tu prennes ton courage à deux mains, que tu t’enfuies, si tu le peux, et que tu t’en ailles de prison en prison. Il peut se faire qu’en te déplaçant tu recouvres ta liberté, ou que ta dépendance s’adoucisse ; mais je n’approuve pas, qu’après avoir arraché ta tête à un joug, tu la soumettes à toutes sortes de honteux servages.

Pétrarque. Souffrirez-vous, pendant que le médecin pérore, que le malade qui sent son mal l’interrompe un instant ?

S. Augustin. Pourquoi pas ? Bien des médecins, guidés par les indications du malade sont parvenus à découvrir un remède opportun.

Pétrarque. Sachez donc seulement que je ne puis aimer autre chose. Mon esprit est habitué à l’admirer, mes yeux sont habitués à la contempler et tout ce qui n’est pas elle leur paraît laid et obscur. Par conséquent, si vous voulez que j’en aime une autre pour être délivré de mon amour, vous m’imposez une condition impossible. C’en est fait, je suis perdu.

S. Augustin. Tes sens sont émoussés et ton appétit est éteint. Donc puisque tu rejettes les remèdes internes, il faut recourir à la médication externe. Peux-tu te résoudre à la fuite ou à l’exil, et te priver de la vue des lieux que tu connais ?

Pétrarque. Quoiqu’elle me tire à elle par les grappins les plus tenaces, je le puis néanmoins.

S. Augustin. Si tu le peux, tu seras sauvé. Que te dirai-je donc, sinon ce vers de Virgile, à deux variantes près : Ah ! fuis cette terre chérie ! fuis ce rivage aimé[33] ! Car comment pourras-tu jamais être en sûreté dans ces lieux où il existe tant de traces de tes blessures, où la vue du présent et le souvenir du passé t’obsèdent ? Ainsi que l’indique le même Cicéron, il faudra te guérir par le changement de lieu, comme les malades qui ont peine à se remettre[34].

Pétrarque. Voyez, je vous prie, ce que vous me prescrivez. Que de fois, désireux de guérir et connaissant ce moyen, j’ai essayé de fuir ? Quoique j’aie prétexté différents motifs, l’unique but de toutes mes pérégrinations et de mes séjours à la campagne était la liberté. Pour la recouvrer, j’ai erré au loin à travers l’Occident, à travers le Nord et jusqu’aux confins de l’Océan. Vous voyez à quoi cela m’a servi. Aussi ai-je été souvent frappé de cette comparaison de Virgile : Telle une biche imprudente, atteinte par un pâtre, dans les bois de la Crète, emporte, à l’insu du chasseur, la flèche qui l’a blessée ; elle traverse en fuyant les forêts du mont Dicté, mais le trait mortel reste attaché à ses flancs[35]. Je suis devenu semblable à cette biche : j’ai fui, mais en emportant partout mon mal avec moi.

S. Augustin. Tu as fait toi-même la réponse que tu attends de moi.

Pétrarque. Comment cela ?

S. Augustin. Parce que, pour qui porte son mal avec soi, le changement de lieu est un surcroît de fatigue et non un moyen de guérison. On peut donc te dire en propres termes ce que Socrate répondit à un jeune homme qui se plaignait de ce qu’un voyage ne lui avait pas profité : Tu voyageais avec toi[36]. Il faut d’abord secouer le vieux fardeau de tes passions, préparer ton âme, et après cela fuir : car il est démontré que, non seulement au physique, mais au moral, si le patient n’est pas disposé, la vertu de l’agent est inefficace. Autrement, irais-tu jusqu’au fond des Indes, tu reconnaîtras toujours qu’Horace a eu raison de dire : Ceux qui courent au delà des mers changent de climat et non d’âme[37].

Pétrarque. Je suis très embarrassé. En m’indiquant les moyens de soigner et de guérir mon âme, vous me dites qu’il faut d’abord la soigner et la guérir, et ensuite fuir. Or, je ne sais comment il faut la guérir ; car si elle est guérie, que veut-on de plus ? Si au contraire, elle ne l’est pas, à quoi sert le changement de lieu ? Ce que vous ajoutez n’est point utile. Dites-moi nettement quels remèdes il faut employer.

S. Augustin. Je n’ai pas dit qu’il fallait soigner et guérir ton âme, mais la préparer. Du reste, ou elle sera guérie et le déplacement pourra lui conserver une santé durable, ou elle ne sera pas encore guérie, mais seulement préparée, et le déplacement lui procurera le même résultat ; mais, si elle n’est ni guérie ni préparée, ce déplacement et ces passages fréquents d’un lieu à un autre ne feront qu’irriter sa douleur. Je ne cesserai d’invoquer le témoignage d’Horace : C’est la raison, dit-il, et la sagesse, qui dissipent les chagrins, et non un lieu qui domine la vaste étendue de la mer[38]. Et c’est la vérité. Tu partiras plein de l’espoir et du désir de revenir, traînant avec toi toutes les entraves de ton âme. En quelque lieu que tu sois, de quelque côté que tu te tournes, tu contempleras le visage, tu entendras la voix de celle que tu auras quittée. Par un triste privilège des amants, absent, tu la verras, et tu l’entendras absente. Et tu penses que l’amour s’éteint par de tels subterfuges ? Crois-moi, il s’enflamme plutôt de part et d’autre. Aussi les maîtres dans l’art d’aimer, entre autres préceptes, recommandent-ils aux amants de faire de temps en temps de courtes absences, de peur qu’ils ne perdent de leur prestige par l’ennui du tête à tête et par l’assiduité. Donc, je te le conseille, je te le recommande, je te l’ordonne, apprends à ton âme à déposer ce qui l’accable, et pars ainsi sans espoir de retour ; tu verras alors ce que peut l’absence pour la guérison de l’âme. Si le sort t’avait conduit dans un lieu malsain et pestilentiel, où tu fusses exposé à des maladies continuelles, ne le fuirais-tu pas pour n’y plus revenir ? À moins que les hommes, comme je le crains fort, ne se soucient plus de leur corps que de leur âme.

Pétrarque. Cela les regarde, mais il est hors de doute que si je devenais malade par l’insalubrité d’un lieu, je choisirais pour me guérir un lieu plus salubre, et j’agirais de même, à plus forte raison, pour les maladies de l’âme. Mais, à ce que je vois, leur cure est plus difficile.

S. Augustin. Le témoignage unanime des grands philosophes démontre la fausseté de cette assertion. Il est évident que toutes les maladies de l’âme sont curables si le patient n’y met point obstacle, tandis que beaucoup de maladies du corps ne peuvent être guéries par aucun moyen. Du reste, pour ne point trop m’écarter du sujet, je persiste dans mon sentiment ; il faut, comme j’ai dit, préparer son âme et lui apprendre à renoncer à l’objet aimé, à ne point se retourner en arrière, à ne point regarder ce qu’elle avait coutume de voir. Ce voyage-là seulement est sûr pour un amant, et si tu veux sauver ton âme, voilà ce qu’il faut que tu fasses.

Pétrarque. Pour vous montrer que j’ai compris tout ce que vous m’avez dit, les voyages ne servent à rien si l’âme n’est point préparée ; ils la guérissent quand elle est préparée, et ils la conservent une fois guérie. N’est-ce point la conclusion de votre triple précepte ?

S. Augustin. Oui, c’est parfaitement cela, et tu résumes bien ce que j’ai développé.

Pétrarque. J’aurais deviné tout seul, sans qu’on me les indiquât, les deux premières vérités ; mais, quant à la troisième, je ne comprends pas que l’âme qui est guérie et mise en sûreté ait besoin de l’absence, à moins que la crainte d’une rechute ne motive vos paroles.

S. Augustin. Crois-tu que ce ne soit rien ? Si les rechutes sont à craindre pour le corps, elles doivent l’être bien davantage pour l’âme, car elles sont plus rapides et plus dangereuses. Aussi, Sénèque n’a-t-il rien écrit de plus salutaire et de plus conforme à la nature que ce passage d’une de ses lettres : Si l’on veut renoncer à l’amour, il faut éviter tout souvenir de l’objet aimé ; et il en donne la raison, car rien ne renaît plus facilement que l’amour[39]. Ô parole pleine de vérité et dictée par une profonde expérience ! Dans ce cas, je ne veux invoquer d’autre témoignage que le tien.

Pétrarque. J’avoue que cette parole est vraie ; mais remarquez qu’elle s’applique non à celui qui a déjà renoncé à l’amour, mais à celui qui veut y renoncer.

S. Augustin. Elle s’applique à celui qui est le plus près du danger. Dans toute blessure avant la cicatrisation, et dans toute maladie avant la guérison, le moindre coup est plus redoutable ; mais quoiqu’il soit plus dangereux avant, on ne le méprise pas impunément après. Et puisque les exemples domestiques se gravent plus profondément dans l’esprit, toi qui parles, que de fois, dans cette ville qui a été je ne dirai pas la cause, mais l’officine de tous tes maux[40], alors que tu te croyais guéri (et tu l’aurais été en grande partie si tu avais fui), que de fois, dis-je, circulant dans des quartiers connus, et, au seul aspect des lieux, sans rencontrer personne, te remémorant tes anciennes vanités, interdit, poussant des soupirs, tu t’es arrêté ; puis, ayant peine à retenir tes larmes et fuyant à demi blessé, tu t’es dit : « Je sens qu’il y a là je ne sais quelles embûches de l’antique ennemi. Il y a là des restes de mort. » Ainsi donc, fusses-tu guéri, (et il s’en faut bien) je ne te conseillerais pas d’habiter plus longtemps en cet endroit. Il ne convient pas que le prisonnier qui a brisé ses chaînes rôde autour des portes de la prison toujours ouverte devant laquelle le geôlier veille avec soin, tendant des pièges à ceux surtout dont il regrette la fuite. La descente aux enfers est facile ; la porte du sombre empire est ouverte nuit et jour[41].

Si, comme je l’ai dit, ces précautions sont nécessaires pour les gens valides, à plus forte raison le sont-elles pour ceux que la maladie n’a point encore quittés. C’est à ces derniers que Sénèque a songé en disant cela. Il a donné un conseil à ceux qui sont le plus en danger, car il était inutile de parler de ceux qui sont dévorés par les flammes et qui ne songent point à leur salut ; il s’est adressé à ceux qui viennent après, lesquels brûlent encore, mais essayent de sortir des flammes. Beaucoup de convalescents ont été incommodés d’une petite gorgée d’eau qui, avant la maladie, leur aurait fait du bien. Souvent un homme fatigué a été renversé par une légère secousse qui, dans la plénitude de ses forces, ne l’aurait pas fait bouger. Qu’il faut parfois peu de chose pour replonger l’âme qui se relève dans un abîme de maux ! La pourpre aperçue sur les épaules d’un autre renouvelle l’ambition ; la vue d’une pile d’écus excite la cupidité : l’aspect d’un beau corps allume la luxure ; une œillade réveille l’amour endormi. Ces vices se glissent aisément dans les âmes à cause de votre démence, et, une fois qu’ils en ont appris le chemin, ils reviennent bien plus aisément. Puisqu’il en est ainsi, il ne suffit pas de quitter un lieu pestilentiel, il faut encore fuir avec le plus grand soin tout ce qui ramène l’âme à ses anciennes passions, de peur que, revenant des enfers avec Orphée et regardant en arrière, tu ne perdes l’Eurydice que tu avais recouvrée. Telle est la conclusion de mon conseil.

Pétrarque. Je l’accepte, et je vous en remercie, car je sens que ce remède convient à mon mal. J’ai bien l’intention de fuir, mais je ne sais où diriger mes pas de préférence.

S. Augustin. Mille routes te sont ouvertes de tous côtés, mille ports sont prêts à te recevoir. Je sais que l’Italie te plaît par-dessus tout, et que l’amour du sol natal est inné en foi. Tu as raison, car ni les riches forêts de la Médie, ni les belles rives du Gange, ni l’Hermus qui roule un sable d’or, ni la Bactriane, ni l’Inde, ni la Panchaïe entière, dont le sol produit l’encens, ne peuvent rivaliser avec l’Italie[42]. Ces paroles d’un grand poète, aussi vraies qu’éloquentes, tu les as développées dernièrement dans un poème adressé à l’un de tes amis[43]. Je te conseille donc l’Italie, parce que les mœurs de ses habitants, son climat, la mer qui l’entoure, les montagnes de l’Apennin qui la coupent par le milieu, et ses sites, en font le séjour du monde qui convient le mieux à tes soucis. Je ne voudrais pourtant pas te borner exclusivement à un coin de terre. Va, sous d’heureux auspices, partout où ton inclination te portera ; va sans crainte et hâte-toi ; ne retourne point la tête en arrière, oublie le passé et marche en avant. Voilà trop longtemps que tu es exilé de ta patrie et de toi-même ; il est temps d’y revenir, car il se fait tard, et la nuit est propice aux voleurs[44]. Je t’avertis en me servant de tes propres expressions. Il me reste à te dire une chose que j’allais oublier : il faut éviter la solitude jusqu’à ce que tu ne sentes plus aucune trace de ton mal. La vie des champs, dis-tu, ne t’a pas profité. Cela n’est pas étonnant. Quel remède, je te prie, espères-tu trouver dans une campagne solitaire et écartée ? Je l’avoue, souvent, pendant que tu fuyais là[45], tout seul, en soupirant et en tournant tes regards vers la ville, j’ai ri de bon cœur et je me suis dit : « Voici comme l’amour a mis devant les yeux de ce malheureux un épais bandeau, et lui a fait perdre la mémoire de deux vers très connus de tous les enfants. En fuyant son mal, il court à la mort. »

Pétrarque. Vous aviez bien raison ; mais quels vers voulez-vous dire ?

S. Augustin. Ils sont d’Ovide : Amant, qui que tu sois, la solitude est dangereuse, évite la solitude. Où fuis-tu ? Tu seras plus en sûreté au milieu de la foule[46].

Pétrarque. Je me les rappelle parfaitement. Dès mon enfance, je les savais presque par cœur.

S. Augustin. À quoi t’a-t-il servi de savoir tant de choses, puisque tu n’as pas su les accommoder à tes besoins ? J’ai été d’autant plus surpris de ton erreur en recherchant la solitude, que tu connaissais les témoignages des anciens contre elle, et que tu en avais ajouté de nouveaux. Tu t’es souvent plaint, en effet, que la solitude ne te valait rien. Cette plainte, tu l’as exprimée en mille endroits, et surtout dans le beau poème que tu as composé sur ton état et dont les doux accents m’ont ravi pendant que tu le composais[47]. J’étais surpris qu’au milieu des agitations de l’âme, un chant si harmonieux sortît de la bouche d’un insensé, et je me demandais quel amour empêchait que les Muses, offensées de tant de troubles et d’une si grande aliénation d’esprit de leur hôte, ne s’enfuissent de leur demeure habituelle. Car cette parole de Platon : Celui qui se possède frappe en vain aux portes de la poésie, et ce mot de son successeur Aristote : Il n’y a point de grand génie sans un mélange de folie[48], se rapportent à autre chose et ne concernent point ces insanités ; mais je reviendrai là-dessus une autre fois.

Pétrarque. J’avoue que cela est vrai ; mais je ne croyais pas avoir fait des vers harmonieux et dignes de vous plaire ; je commence maintenant à les aimer. Si vous avez un autre remède, de grâce, ne le refusez pas à qui en a besoin.

S. Augustin. Étaler tout ce que l’on sait est le fait d’un vantard plutôt que d’un ami qui conseille. Tant de sortes de remèdes internes et externes n’ont pas été inventés pour être essayés tous dans une maladie quelconque, mais afin que, l’un ne réussissant pas, on recourût à un autre. Car comme Sénèque l’a dit à Lucillus : Rien n’est plus contraire à la guérison que le changement fréquent de remèdes ; une plaie ne se cicatrise pas quand l’appareil est sans cesse renouvelé[49]. Ainsi donc, quoique les remèdes de cette maladie soient nombreux et variés, je me contenterai d’en indiquer quelques-uns, en choisissant ceux qui, selon moi, te seront le plus salutaires, non que je veuille t’apprendre quelque chose de nouveau, mais pour te montrer, de tous les remèdes connus, quels sont ceux qui me paraissent le plus efficaces.

Il y a trois choses, suivant Cicéron, qui détournent l’âme de l’amour : la satiété, la honte, la réflexion[50]. On pourrait en compter plus ou moins ; mais, pour ne pas nous écarter d’une si grande autorité, reconnaissons qu’il y en a trois. Il est inutile de parler de la première, parce que tu croiras impossible, dans le cas présent, de pouvoir éprouver de la satiété ; mais si ta passion écoutait la raison et préjugeait l’avenir d’après le passé, tu reconnaîtrais aisément que l’objet le plus aimé peut inspirer, non seulement de la satiété, mais de l’ennui et du dégoût. Or, comme je suis convaincu que je m’engagerais vainement dans cette voie, parce que, tout en m’accordant que la satiété est possible, et qu’elle tue l’amour, tu prétendras que, par l’ardeur de ta passion, tu en es à mille lieues, ce que moi-même je ne conteste pas, il me reste à te parler des deux autres remèdes. Tu ne disconviendras pas, je crois, que la nature t’a accordé un certain talent et une âme pudique.

Pétrarque. Si je ne me trompe point dans ma propre cause, cela est si vrai que je me suis souvent indigné de ne convenir ni à mon sexe ni à mon siècle, où, comme vous voyez, tout appartient aux impudents : les honneurs, les espérances et les richesses, devant lesquelles s’effacent le mérite et la fortune (sic).

S. Augustin. Ne vois-tu donc pas quel antagonisme il y a entre l’amour et la pudeur ? Tandis que l’un pousse l’âme, l’autre la retient ; l’un enfonce l’aiguillon, l’autre serre la bride ; l’un ne fait attention à rien, l’autre examine tout soigneusement.

Pétrarque. Je le vois bien, et c’est avec une vive douleur que je suis tiraillé par des sentiments si divers. Ils m’assaillent tour à tour avec tant de violence que, dans le trouble de mon esprit ballotté tantôt ici, tantôt là, je ne sais à quelle impulsion obéir.

S. Augustin. Fais-moi le plaisir de me dire si tu t’es regardé dernièrement dans un miroir.

Pétrarque. Pourquoi cette question, je vous prie ? J’ai fait comme d’habitude.

S. Augustin. Dieu veuille que tu ne le fasses ni plus souvent ni plus complaisamment qu’il ne faut ! Eh bien, je te le demande, n’as-tu pas remarqué que ton visage changeait de jour en jour, et que des cheveux blancs brillaient par intervalles autour de tes tempes ?

Pétrarque. Je croyais que vous alliez me dire quelque chose d’extraordinaire ; mais grandir, vieillir et mourir est le sort commun de tout ce qui naît. J’ai remarqué en moi ce qui arrive presque à tous mes contemporains, car je ne sais pourquoi les hommes vieillissent aujourd’hui plus vite qu’autrefois.

S. Augustin. La vieillesse des autres ne te rendra pas la jeunesse, et leur mort ne te donnera pas l’immortalité. Laissant donc les autres de côté, je reviens à toi. Dis-moi, la vue du changement de ton corps n’a-t-elle point changé quelque peu ton âme ?

Pétrarque. Elle l’a émue assurément, mais elle ne l’a point changée.

S. Augustin. Qu’as-tu pensé alors, et qu’as-tu dit ?

Pétrarque. Que voulez-vous que j’aie dit, sinon ce mot de Domitien : Je supporte patiemment que mes cheveux blanchissent dans mon adolescence[51] ? Un si grand exemple m’a consolé de mes quelques cheveux blancs. À un empereur j’ai adjoint un roi. Numa Pompilius, qui, parmi les rois de Rome ceignit le diadème le second, eut, dit-on, des cheveux blancs dès sa jeunesse. Les exemples des poètes ne m’ont pas manqué non plus, puisque notre Virgile, dans les Bucoliques, qu’il écrivit, on le sait, à l’âge de vingt-sept ans, a dit, en parlant de lui-même sous le masque d’un berger : Lorsque ma barbe blanche tombait sous le rasoir[52].

S. Augustin. Tu as une grande quantité d’exemples, plût à Dieu que tu en eusses autant qui rappelassent la pensée de la mort ! Car je n’approuve point ces exemples qui enseignent à dissimuler les cheveux blancs, témoins de la vieillesse qui approche et avant-coureurs de la mort. Que conseillent-ils, en effet, sinon de ne pas se mettre en peine de la fuite du temps et d’oublier la dernière heure, que tout notre entretien a pour but de te rappeler sans cesse ? Lorsque je te recommande de songer à ta canitie, tu me cites une foule d’hommes illustres dont la tête a blanchi. Qu’est-ce que cela prouve ? Ah ! si tu me disais qu’ils ont été immortels, tu pourrais, à leur exemple, ne pas craindre la canitie. Si je t’avais objecté la calvitie, tu m’aurais apparemment cité Jules César.

Pétrarque. Sans contredit, car en est-il de plus illustre ? Or, si je ne me trompe, c’est une grande consolation d’être entouré de compagnons aussi célèbres. Oui, je l’avoue, je ne rejette point de tels exemples qui sont pour moi un bagage d’un usage quotidien : car il m’est doux, non seulement dans les maux que la nature ou le hasard m’a départis, mais encore dans ceux qu’ils pourraient me départir, il m’est doux d’avoir sous la main un sujet de consolation, ce que je ne puis obtenir que par une raison puissante ou un exemple éclatant. Si donc vous me reprochiez d’avoir peur du tonnerre, comme je ne puis le nier (et l’une des causes principales qui me font aimer le laurier, c’est que cet arbre, dit-on, est respecté de la foudre), je vous répondrais que César Auguste était atteint de cette faiblesse. Si vous disiez que je suis aveugle (et vous auriez raison), je vous citerais Appius Cæcus et Homère, le prince des poètes ; que je suis borgne, je me servirais du bouclier d’Annibal, général des Carthaginois, ou de Philippe, roi des Macédoniens ; que je suis dur d’oreille, je me retrancherais derrière Marcus Crassus ; que je ne puis supporter la chaleur, je me comparerais à Alexandre de Macédoine. Il serait trop long de tout détailler ; mais, d’après cela, vous jugez du reste.

S. Augustin. Parfaitement. Ce luxe d’exemples ne me déplaît pas, pourvu qu’il ne produise point la négligence, mais qu’il dissipe longtemps la crainte et la tristesse. Je loue tout ce qui empêche de redouter l’approche de la vieillesse et de maudire sa présence ; mais je déteste et j’exècre profondément tout ce qui contribue à faire croire que la vieillesse n’est point l’issue de la vie et qu’il ne faut pas songer à la mort. Supporter avec résignation une canitie prématurée est la marque d’un bon naturel ; mais retarder la vieillesse légitime, dérober des années au temps, accuser de trop de célérité les cheveux blancs, les déguiser ou les arracher, c’est une folie qui, pour être commune, n’en est pas moins grande. Vous ne voyez pas, aveugles que vous êtes, avec quelle vitesse tournent les astres, dont la fuite dévore et consume le temps de la vie, qui est si courte, et vous vous étonnez de la venue de la vieillesse, qu’amène le cours très rapide de tous les jours ! Deux motifs donnent lieu à cette absurdité. Le premier, c’est que la vie la plus courte est divisée par les uns en quatre parcelles, par les autres en six, par d’autres en un plus grand nombre. Ainsi, ne pouvant étendre par la quantité une chose aussi minime, vous essayez de l’étendre par le nombre. Mais à quoi sert ce fractionnement ? Imagine autant de sections que tu voudras, en un clin d’œil elles disparaissent presque toutes à la fois. Hier tu naissais, te voilà bel enfant, tout à l’heure jeune homme, bientôt homme fait : vois avec quelle volubilité un poète très judicieux a dépeint le cours fugitif de la vie. C’est donc en vain que vous vous évertuez à étendre ce que la loi de la nature, notre mère à tous, restreint. Le second motif, c’est que vous vieillissez au milieu des jeux et des fausses joies. Aussi, de même que les Troyens, qui passèrent de la sorte leur nuit suprême, ne s’aperçurent point que le fatal cheval qui portait dans ses flancs des soldats armés avait franchi les remparts de Pergame[53], de même vous ne sentez pas que la vieillesse, qui amène avec elle la mort armée et impitoyable, franchit l’enceinte de votre corps mal gardé, si ce n’est quand les ennemis, se glissant le long d’un câble, envahissent la ville ensevelie dans le sommeil et dans le vin[54]. Car vous n’êtes pas moins ensevelis dans la masse du corps et dans les jouissances temporelles que les Troyens ne le furent, au rapport de Virgile, dans le sommeil et dans le vin. D’un autre côté, le satirique a dit avec esprit : Telle qu’une fleur éphémère, la vie si courte nous échappe rapidement. Pendant que nous buvons, que nous demandons des couronnes, des parfums, des filles, la vieillesse se glisse à notre insu[55].

Et toi, pour en revenir à mon sujet, lorsque la vieillesse se glisse et frappe à la porte, tu essaies de lui interdire l’entrée. Tu prétextes que, par une infraction à l’ordre de la nature, elle est venue avant le temps. Tu es bien aise de rencontrer quelqu’un peu âgé qui affirme t’avoir vu tout enfant, surtout si, selon l’usage de la conversation, il prétend que c’est hier ou avant-hier. Tu ne remarques pas que l’on peut en dire autant au vieillard le plus décrépit. Qui n’était pas enfant hier, ou plutôt qui ne l’est point aujourd’hui ? Nous voyons çà et là, des enfants nonagénaires disputant sur des bagatelles, et s’occupant maintenant encore d’enfantillages[56]. Les jours fuient, le corps décroît, l’âme ne change point. Quoique tout se décompose, elle n’arrive pas à sa maturité, et il est vrai, comme dit le proverbe, qu’une âme use plusieurs corps. L’enfance passe, mais, comme dit Sénèque, la puérilité reste[57], et crois-moi, tu n’es peut-être pas aussi jeune que tu penses, puisque la majeure partie des hommes n’a point atteint l’âge où tu es. Rougis donc de passer pour un vieillard amoureux, rougis d’être si longtemps la fable du public, et, si tu n’es ni attiré par la vraie gloire, ni détourné par l’ignominie, que du moins ta conversion remédie à la pudeur d’autrui : car, si je ne me trompe, on doit ménager sa réputation, ne fut-ce que pour épargner à ses amis la honte de mentir. C’est un devoir pour tout le monde, mais plus particulièrement pour toi qui as à justifier le public si nombreux qui parle de toi. C’est une rude tâche que le soin d’une grande réputation. Si, dans ton poème de l’Afrique[58] tu fais donner ce conseil à ton cher Scipion par un ennemi farouche[59], permets maintenant que le même conseil, sortant de la bouche d’un père tendre, te soit profitable. Renonce aux bagatelles de l’enfance, étouffe le feu de la jeunesse, ne songe pas toujours à ce que tu seras, examine enfin ce que tu es, ne crois pas que le miroir a été mis en vain sous tes yeux, souviens-toi de ce qui est écrit dans les Questions naturelles : Les miroirs ont été inventés pour que l’homme se connût lui-même. Il en résulte plusieurs avantages, d’abord la connaissance de soi, puis de sages conseils. Vous êtes beau, évitez ce qui déshonore ; laid, rachetez par des vertus ce qui manque à votre corps. Vous êtes jeune, sachez que la fleur de l’âge est le temps des études et des actions viriles ; vieux, laissez de côté ce qui messied aux cheveux blancs et songez à la mort[60].

Pétrarque. Je m’en suis toujours souvenu depuis que je l’ai lu pour la première fois, car la chose en vaut la peine et le conseil est judicieux.

S. Augustin. À quoi t’a-t-il servi de l’avoir lu ou de t’en être souvenu ? Il eût été plus excusable de te couvrir du bouclier de l’ignorance. Ne rougis-tu pas, sachant cela, de voir que tes cheveux blancs n’ont produit en toi aucun changement ?

Pétrarque. J’en rougis, je le regrette et je m’en repens, mais je ne puis rien de plus. D’ailleurs, vous savez combien il m’est consolant de penser qu’elle[61] vieillit avec moi.

S. Augustin. Le mot de Julie, fille de César Auguste, t’est sans doute resté dans la mémoire ? Son père, la blâmant de ne pas s’entourer de personnes d’un âge mûr, comme faisait Livie, elle éluda la remontrance paternelle par cette réponse pleine d’esprit : Elles vieilliront avec moi[62]. Mais, je te le demande, crois-tu qu’il soit plus convenable, à ton âge, de l’idolâtrer vieille que de l’aimer jeune ? Au contraire, c’est d’autant plus inconvenant que la raison d’aimer est moindre. Rougis donc, rougis de voir que ton âme ne change jamais lorsque ton corps change continuellement. Voilà tout ce que j’avais à te dire sur la honte.

Mais comme, suivant Cicéron, il est tout à fait choquant de substituer la honte à la raison, implorons le secours de la source même des remèdes, c’est-à-dire de la raison. Tu l’obtiendras par une réflexion profonde, la dernière des trois choses qui détournent l’âme de l’amour. Sache que tu es appelé maintenant à cette citadelle dans laquelle seule tu peux être à l’abri des assauts des passions, et par laquelle tu mériteras le nom d’homme. Songe donc d’abord à la noblesse de l’âme, qui est si grande que, si je voulais en parler, il me faudrait refaire un livre entier. Songe à la fragilité et à la laideur du corps, qui pourraient offrir une matière non moins abondante. Songe à la brièveté de la vie, sur laquelle de grands hommes ont laissé des ouvrages. Songe à la fuite du temps, que personne ne saurait rendre par la parole. Songe à la mort, très certaine, et à l’heure de la mort, incertaine, imminente en tout temps et en tout lieu. Songe que les hommes se trompent seulement en ce qu’ils croient pouvoir différer ce qui ne peut être différé : car il n’est personne assez oublieux de soi-même qui, si on l’interroge, ne réponde qu’il mourra un jour. Ainsi donc, je t’en conjure, ne te laisse point leurrer par l’espoir d’une longue vie qui en a déçu tant d’autres ; prends plutôt pour devise ce vers sorti, pour ainsi dire, de la bouche d’un oracle divin : Figure-toi que chaque jour est le dernier qui luit pour toi[63]. En effet, chaque jour qui luit pour les mortels n’est-il pas le dernier ou certainement le plus près du dernier ? Songe, en outre, combien il est honteux d’être montré au doigt et de devenir la fable du public. Songe combien ta profession jure avec ta conduite. Songe combien cette femme a nui à ton âme, à ton corps, à ta fortune. Songe à tout ce que tu as enduré pour elle sans aucune utilité. Songe que de fois tu as été moqué, méprisé, dédaigné. Songe à toutes les flatteries, à tous les gémissements, à toutes les larmes que tu as jetés aux vents ; songe qu’elle a souvent accueilli tout cela d’un air dur et hautain, et que les courts instants où elle s’est montrée moins inhumaine ont passé comme un éclair. Songe combien tu as ajouté à sa réputation et combien elle a ôté à ta vie ; combien tu as été jaloux de son nom et combien elle a toujours été indifférente pour ton état. Songe combien tu as été détourné par elle de l’amour de Dieu et dans quelles misères tu es tombé : je les passe à dessein sous silence de peur d’être entendu, si, par hasard, quelqu’un venait à nous écouter. Songe aux nombreux travaux qui te réclament de toutes parts, auxquels tu t’appliquerais plus utilement et plus honorablement ; songe combien sont inachevés entre tes mains, auxquels il conviendrait de faire droit en répartissant, d’une façon moins inégale, le temps si court de la vie. Songe, enfin, quel est cet objet que tu désires avec tant d’ardeur ; mais il faut y songer fortement et virilement, de peur qu’en fuyant, tu ne sois plus étroitement enlacé, ce qui arrive souvent à plusieurs chez qui le charme de la beauté extérieure s’est glissé par je ne sais quelles fissures et est entretenu par de mauvais remèdes : car il y en a peu qui, après avoir goûté une fois le poison des attraits de la volupté, examinent assez virilement, pour ne pas dire assez courageusement, cette laideur dont je parle du corps de la femme. L’âme retombe aisément, et, sous l’impulsion de la nature, elle tombe de préférence du côté où elle a penché le plus longtemps. Prends bien garde que cela ne t’arrive ; chasse tout souvenir de tes anciens soucis, éloigne toute idée du passé, et, comme l’on dit, brise tes petits enfants contre la pierre[64], de peur qu’en grandissant, ils ne te précipitent eux-mêmes dans le bourbier. En même temps, ébranle le ciel par de dévotes oraisons ; fatigue les oreilles du Roi des cieux par de pieuses prières ; ne passe pas un jour, pas une nuit sans des supplications accompagnées de larmes, afin que le Tout-Puissant, ému de pitié, mette un terme à tant de souffrances.

Voilà ce qu’il faut faire et les précautions qu’il faut prendre. Si tu observes cela fidèlement, Dieu te viendra en aide, comme je l’espère, et le bras du Libérateur invincible te protégera. Mais, quoique j’en aie dit, sur une seule maladie, trop peu pour tes besoins et beaucoup trop pour la brièveté du temps, passons à autre chose. Il reste un dernier mal dont je veux essayer maintenant de te guérir.

Pétrarque. Faites, père très indulgent, car, quoique je ne sois pas encore complètement délivré, j’éprouve néanmoins un grand soulagement.

S. Augustin. Tu ambitionnes trop la gloire humaine et l’immortalité de ton nom.

Pétrarque. Je l’avoue franchement, et je ne puis réprimer cette passion par aucun remède.

S. Augustin. Mais il est fort à craindre que cette vaine immortalité trop désirée ne te ferme la route de la véritable immortalité.

Pétrarque. C’est aussi une de mes craintes ; mais j’attends que vous m’indiquiez les moyens de m’en préserver, vous qui m’avez fourni des remèdes pour de plus grandes maladies.

S. Augustin. Sache que tu n’as certainement pas de plus grande maladie que celle-là, quoique tu en aies peut-être de plus vilaines. Mais, dis-moi, quelle est, selon toi, cette gloire que tu ambitionnes si ardemment ?

Pétrarque. Est-ce une définition que vous voulez ? Mais qui connaît la gloire mieux que vous ?

S. Augustin. Le nom de la gloire t’est connu ; mais, à en juger par tes actes, la chose elle-même te semble inconnue. Si tu la connaissais, tu ne la désirerais pas avec tant d’ardeur. Que tu définisses la gloire la renommée éclatante et sans bornes de services rendus à ses concitoyens, à sa patrie, à l’humanité, comme Cicéron l’a dit quelque part[65], ou, comme il l’a dit ailleurs, la voix publique s’entretenant de quelqu’un avec éloge, tu verras que, dans les deux cas, la gloire est la réputation. Or, sais-tu ce que c’est que la réputation ?

Pétrarque. Cela ne me vient pas à la pensée pour le moment, et je crains d’avancer des choses que je ne sais pas. Par conséquent, je crois qu’il vaut mieux que je garde le silence.

S. Augustin. C’est agir sagement et modestement. Dans toute question grave et surtout ambiguë, on doit faire attention moins à ce que l’on dira qu’à ce que l’on ne dira pas, car le mérite d’avoir bien dit n’est pas comparable au blâme d’avoir mal dit. Sache donc que la réputation n’est autre chose qu’un bruit public répandu de bouche en bouche sur quelqu’un.

Pétrarque. Je loue cette définition, ou, si vous aimez mieux, cette description.

S. Augustin. C’est donc un souffle, un vent variable, et, ce qui te choquera davantage, c’est le souffle d’un grand nombre d’individus. Je sais à qui je parle, j’ai remarqué que nul ne déteste autant les mœurs et les actions du vulgaire. Vois maintenant quel contre-sens ! Tu es charmé des propos de ceux dont tu condamnes les actes, et plût à Dieu que tu en fusses seulement charmé et que tu ne misses pas en eux ton bonheur suprême ! Pourquoi, en effet, ce travail perpétuel, ces veilles incessantes et cette violente passion de l’étude ? Tu me répondras peut-être : afin d’apprendre ce qui sert à bien vivre. Mais tu as appris depuis longtemps ce qui est nécessaire pour vivre et pour mourir. Il fallait donc essayer de le mettre en pratique au lieu de t’enfoncer dans une étude laborieuse où l’on rencontre toujours de nouveaux secrets, des mystères insondables et où les recherches n’ont pas de fin. Ajoute que tu as mis tous tes soins à satisfaire le public, t’ingéniant à plaire à ceux-là mêmes qui te déplaisaient le plus, et cueillant les fleurs de la poésie, de l’histoire, en un mot de toute l’éloquence pour chatouiller l’oreille des auditeurs.

Pétrarque. Excusez-moi, je vous prie ; je ne puis entendre cela sans mot dire. Jamais, depuis que je suis sorti de l’enfance, je n’ai pris goût aux fleurs des sciences, car j’ai noté beaucoup de mots spirituels de Cicéron contre les plagiaires, et surtout ce passage de Sénèque : Il est honteux pour un homme de courir après les fleurs, de s’appuyer sur des dictons connus et de se soutenir, par sa mémoire[66].

S. Augustin. En disant cela, je ne t’accuse ni de paresse ni de manque de mémoire : je te reproche d’avoir réservé les endroits les plus fleuris de tes lectures pour l’amusement de tes amis, et d’avoir trié pour leur usage les passages les plus élégants, ce qui annonce la recherche de la vaine gloire ; je te reproche enfin de ne pas t’être contenté de tes occupations journalières, qui, malgré une grande dépense de temps, te promettaient seulement la célébrité parmi tes contemporains, et d’avoir porté tes vues plus loin en rêvant de te faire un nom dans la postérité. Pour cela, abordant de plus grands sujets, tu as entrepris d’écrire l’histoire depuis le roi Romulus jusqu’à l’empereur Titus, œuvre immense qui exige beaucoup de temps et de travail. Puis, sans attendre qu’elle fût terminée, pressé par les stimulants de la gloire, tu as vogué vers l’Afrique sur une nef poétique et actuellement tu travailles avec ardeur aux livres susdits de l’Afrique, sans négliger les autres. Ainsi consacrant ta vie entière à ces deux occupations, sans parler de toutes celles qui surviennent, tu prodigues le plus précieux des biens, celui dont la perte est irréparable. En écrivant sur autrui, tu t’oublies toi-même ; et que sais-tu si, avant que ces deux ouvrages soient achevés, la mort n’arrachera pas de tes mains ta plume fatiguée, de sorte que, en courant par deux chemins après la gloire, tu ne parviendras ni d’un côté ni de l’autre à ton but ?

Pétrarque. J’ai eu quelquefois cette crainte, je l’avoue. Atteint d’une maladie grave, j’ai redouté une mort prochaine. Mon plus amer regret en ce moment était de laisser mon Afrique à moitié achevée. Ne voulant pas qu’un autre la corrigeât, j’avais résolu de la jeter au feu de mes propres mains, car je ne me fiais à aucun de mes amis pour me rendre ce service après ma mort. Je savais que c’était le seul vœu de notre Virgile que l’empereur César Auguste n’eût pas exaucé. Bref, peu s’en fallut que l’Afrique, outre les ardeurs du soleil voisin auxquelles elle est exposée éternellement, outre les torches des Romains qui jadis l’incendièrent trois fois du levant au couchant ; peu s’en fallut, dis-je, qu’elle ne devînt encore, par mon fait, la proie des flammes. Mais nous reparlerons de cela une autre fois, car ce souvenir est trop pénible.

S. Augustin. Ton récit confirme mon opinion. Le jour du payement est un peu différé, mais le compte n’en subsiste pas moins. Quoi de plus insensé, en effet, que de déployer tant d’efforts pour un résultat aussi incertain ? Je sais bien que ce qui t’engage à ne point abandonner ton entreprise, c’est uniquement l’espoir que tu as d’en venir à bout. Ne pouvant guère amoindrir cet espoir, si je ne me trompe, je vais essayer de l’exagérer afin de te montrer par là combien il est au-dessous de pareils travaux. Figure-toi donc que tu as abondamment du temps, du loisir et de la tranquillité ; plus d’engourdissement de l’esprit, plus de langueur du corps, plus de ces empêchements de la fortune qui, éteignant ta verve, ont souvent arrêté ta plume vagabonde ; supposons que tout te sourie et dépasse tes vœux, quelle œuvre remarquable penses-tu faire ?

Pétrarque. Oh ! une œuvre belle, rare et excellente.

S. Augustin. Je ne veux pas te contrarier. J’admets que ce soit un chef-d’œuvre ; mais si tu savais à quelle œuvre infiniment plus belle il fait obstacle, tu aurais horreur de ce que tu désires. Ce chef-d’œuvre, j’ose le dire, éloigne d’abord ton esprit de soins bien meilleurs, et, en outre, sa renommée est restreinte, car elle est limitée par l’espace et le temps.

Pétrarque. Je connais cette vieille fable, rebattue parmi les philosophes, savoir que toute la terre ressemble à un petit point ; qu’une seule âme dure des milliers infinis d’années ; que la renommée ne peut remplir ni ce point ni l’âme, et autres raisonnements de ce genre par lesquels ils détournent les esprits de l’amour de la gloire. Je vous en prie, si vous avez des arguments plus solides, présentez-les, car j’ai reconnu par expérience que tout cela est plus spécieux qu’efficace. Je ne songe point à devenir Dieu, pour jouir de l’éternité et embrasser le ciel et la terre. La gloire humaine me suffit : c’est après elle que je soupire, et, mortel, je ne convoite que des choses mortelles.

S. Augustin. Si tu dis vrai, que je te plains ! Si tu ne désires point ce qui est immortel, si tu ne regardes pas ce qui est éternel, tu es tout terrestre, c’en est fait de ton salut : il ne reste plus d’espoir.

Pétrarque. Dieu me préserve de cette folie ! Ma conscience, confidente de mes pensées, m’est témoin que j’ai toujours brûlé d’amour pour l’éternité. J’ai dit, ou si par hasard je me suis trompé, j’ai voulu dire : « J’use des choses mortelles en tant que mortelles, et je n’essaye point, par un désir vaste et immodéré de faire violence à la nature. Par conséquent, j’ambitionne la gloire humaine, tout en sachant qu’elle et moi nous sommes mortels. »

S. Augustin. En cela tu penses sagement ; mais ce qui est tout à fait insensé, c’est que pour un vain souffle qui, comme tu le dis toi-même, est périssable, tu abandonnes ce qui durera éternellement.

Pétrarque. Je ne l’abandonne pas du tout ; je le diffère peut-être.

S. Augustin. Mais que ce délai est dangereux devant la rapidité du temps incertain et le cours si fugitif de la vie ! Réponds, je te prie, à cette question : Si celui qui, seul, fixe le terme de la vie et de la mort t’assignait aujourd’hui une année entière de vie et que tu en eusses la certitude, quel usage ferais-tu du temps de cette année ?

Pétrarque. J’en serais certainement très économe et très ménager, et je prendrais bien garde de ne l’employer qu’à des choses sérieuses. Il n’est personne, ce me semble, assez fou et assez impertinent pour ne pas répondre comme moi.

S. Augustin. J’approuve cette réponse, mais l’étonnement que me cause en cela la folie des hommes ne saurait être rendu non seulement par moi, mais par tous ceux qui ont étudié l’art de la parole. Réuniraient-ils dans ce but tous leurs talents et leurs efforts, leur éloquence fatiguée resterait au-dessous du vrai.

Pétrarque. Quel est le motif d’un si grand étonnement ?

S. Augustin. C’est parce que vous êtes très avares du certain et prodigues de l’incertain, contrairement à ce qui devrait être, si vous n’étiez pas tout à fait insensés. Ainsi, cet espace d’une année, quoique très court, étant promis par Celui qui ne trompe pas et que l’on ne trompe pas, pourrait être partagé et dissipé follement en réservant la dernière heure pour les soins du salut ! La démence exécrable et horrible de vous tous, c’est de dépenser le temps en vanités ridicules, comme si vous en aviez de reste, sans savoir s’il suffira aux suprêmes nécessités. Celui qui a une année de vie possède quelque chose de certain, quoique court, tandis que celui qui est sous l’empire douteux de la mort (auquel les mortels sont tous soumis), n’est sûr ni d’une année, ni d’un jour, ni même d’une heure entière. À qui doit vivre un an, quand six mois seront écoulés, il restera encore un semestre ; mais à toi, si tu perds cette journée, qui te garantira le lendemain ? Cicéron l’a dit : Il est certain qu’on doit mourir, mais il est incertain si ce sera aujourd’hui même[67] ; et il n’y a personne, si jeune qu’il soit, qui puisse être assuré de vivre jusqu’au soir[68]. Je te le demande donc, et je le demande à tous les mortels qui, convoitant l’avenir, négligent le présent : Qui sait si les dieux ajouteront un lendemain à la totalité de nos jours[69] ?

Pétrarque. Personne, assurément, pour répondre pour moi et pour tous ; mais nous espérons au moins une année, sur laquelle le plus âgé compte, suivant Cicéron.

S. Augustin. Et, comme il le déclare également, non seulement les vieillards, mais les jeunes gens, se bercent d’un fol espoir en se promettant l’incertain pour le certain[70]. Mais supposons (ce qui est tout à fait impossible) que la durée de la vie soit longue et certaine, ne trouves-tu pas que c’est le comble de la démence de gaspiller les meilleures années et les plus belles parties de ton existence à plaire aux yeux d’autrui, ou à charmer l’oreille des hommes et de réserver les pires et les dernières, celles qui ne sont presque bonnes à rien, qui amèneront la fin et le dégoût de la vie ; de les réserver, dis-je, pour Dieu et pour toi, en sorte que le salut de ton âme soit le moindre de tous tes soucis ? Bien que le temps soit assuré, n’est-ce pas bouleverser l’ordre que de reléguer en arrière ce qu’il y a de meilleur ?

Pétrarque. Ma manière de voir n’est pas sans quelque raison. J’ai pour principe que la gloire, qu’il est permis d’espérer ici-bas, doit être recherchée tant que l’on demeure ici-bas, et que l’on jouira d’une gloire plus éclatante dans le ciel, où, une fois parvenu, on ne voudra pas même songer à celle de la terre. Par conséquent, il est dans l’ordre que les mortels s’occupent d’abord des choses mortelles, et qu’au transitoire succède l’éternel, parce que du premier au second la marche est très régulière ; tandis que du second au premier il n’y a pas de retour.

S. Augustin. Homme de peu de sens, t’imagines-tu donc jouir de toutes les voluptés du ciel et de la terre, et que des deux côtés tout ira à souhait au gré de ton caprice ? Cet espoir a abusé des milliers d’hommes et a plongé dans l’enfer une foule innombrable d’âmes. Pensant poser un pied sur la terre et l’autre dans le ciel, ils n’ont pu ni se tenir debout ici-bas, ni monter là-haut : aussi sont-ils tombés misérablement, et ils ont perdu la vie soit à la fleur de l’âge, soit au milieu de leurs préparatifs. Ne songes-tu pas que ce qui est arrivé à tant d’autres peut t’arriver aussi ? Hélas ! si, en nourrissant mille projets, tu venais par hasard (Dieu t’en garde !) à succomber, quelle douleur, quelle honte, quel repentir tardif d’avoir tout embrassé pour échouer en tout !

Pétrarque. Que le Très-Haut, dans sa miséricorde, me préserve d’un pareil sort !

S. Augustin. Bien que la miséricorde divine guérisse la folie humaine, elle ne l’excuse point. Ne compte pas trop sur cette miséricorde ; car, si Dieu déteste ceux qui désespèrent, il rit de ceux qui espèrent follement. Je regrette d’avoir entendu de ta bouche que l’on pouvait mépriser ce que tu appelles la vieille fable des philosophes sur ce sujet. Est-ce donc une fable, je te prie, de représenter par des figures géométriques la petitesse de toute la terre et d’établir qu’elle est une île plus longue que large ? est-ce une fable de diviser la terre en cinq zones dont la plus grande, celle du milieu, brûlée par les ardeurs du soleil, et les deux situées à droite et à gauche, en proie à un froid rigoureux et à des glaces éternelles, ne fournissent point d’habitation à l’homme et dont les deux autres, placées entre la zone du milieu et les deux extrêmes, sont habitées ? est-ce une fable de diviser en deux le monde habitable, d’en placer sous vos pieds une moitié défendue par une vaste mer[71] (sur la question de savoir si cette partie est habitée, tu n’ignores pas que depuis longtemps les plus grands savants sont en désaccord ; pour moi, j’ai exposé mon sentiment dans le livre de la Cité de Dieu[72], que tu as sans doute lu), et de vous laisser l’autre moitié tout entière à habiter, ou, suivant quelques-uns, en la subdivisant on deux parties, d’assigner l’une à votre usage, et d’entourer l’autre des sinuosités de l’Océan septentrional, qui en interdit l’accès ? est-ce une fable de diminuer par la mer, les marais, les bois, les sables et les déserts, l’espace habitable déjà si restreint, et de réduire presque à rien le petit coin de terre dont vous êtes si fiers ? est-ce une fable enfin de vous montrer sur cet étroit espace où vous habitez, des genres de vie divers, des religions opposées, des langues différentes, des habitudes dissemblables qui vous empêchent de propager au loin votre nom ? Si tu prends cela pour des fables, je prends aussi pour des fables tout ce que je m’étais promis de toi, car je croyais que personne n’était plus instruit que toi sur ces matières. Sans parler de la doctrine de Cicéron et de Virgile, ni des autres systèmes physiques ou poétiques dont tu paraissais avoir une notion parfaite, je savais que dernièrement, dans ton Afrique, tu avais exprimé cette même opinion par ces beaux vers : L’univers, resserré dans des bornes étroites, est une petite île que l’Océan entoure de ses circuits[73]. Tu as ajouté ensuite d’autres développements, et, puisque tu les croyais faux, je m’étonne que tu les aies soutenus si hardiment.

Que dirai-je maintenant du peu de durée de la réputation humaine et de la brièveté du temps, quand tu sauras combien court et combien récent est le souvenir le plus ancien comparé à l’éternité ? Je ne veux pas te rappeler ces opinions des anciens, consignées dans le Timée, de Platon, et le sixième livre de la République, de Cicéron, qui prédisent à la terre des déluges et des embrasements fréquents. Quoique ces désastres paraissent probables à plusieurs, ils sont démentis par la vraie religion à laquelle tu appartiens. Outre cela, que de choses empêchent la durée, pour ne pas dire l’éternité du nom ! Premièrement, la mort de ceux avec qui on a passé sa vie, et l’oubli, mal ordinaire de la vieillesse ; ensuite la gloire toujours croissante des hommes nouveaux, qui, par sa fleur, ôte parfois quelque chose aux titres anciens et qui croit s’élever d’autant plus qu’elle rabaisse davantage ses aînés. Joins à cela l’envie qui poursuit sans relâche ceux qui forment de glorieuses entreprises ; puis la haine de la vérité et la vie des hommes de talent odieuse à la foule ; puis l’inconstance des jugements du vulgaire ; puis la destruction des tombeaux, que le tronc stérile d’un figuier sauvage a la force de briser en éclats, suivant l’expression de Juvénal[74]. Dans ton Afrique, tu appelles cela, non sans élégance, une seconde mort, et, pour t’adresser ici les mêmes paroles que tu mets là dans la bouche d’un autre : Bientôt ton sépulcre s’écroulera, ces inscriptions gravées sur le marbre s’effaceront, et tu subiras alors, mon fils, une seconde mort[75]. Est-elle éclatante et immortelle, la gloire que le choc d’une pierre anéantit ? Ajoute la perte des livres où ton nom est inscrit de ta main ou de celle d’autrui. Quoique cette perte paraisse d’autant plus tardive que les livres sont plus vivaces que les tombeaux, elle est néanmoins inévitable, à cause des innombrables calamités naturelles ou fortuites auxquelles les livres sont assujettis, comme tout le reste. À défaut de cela, ils ont leur décrépitude et leur mortalité. Car tout ce que le labeur d’un mortel a produit par un vain talent doit être mortel[76], pour réfuter de préférence par tes paroles ton erreur si puérile. Quoi donc ! je ne cesserai point de te répéter tes vers : Quand les livres mourront, toi aussi tu périras ; c’est la troisième mort qui te reste à subir[77].

Tel est mon jugement sur la gloire. Je l’ai exposé plus longuement qu’il ne fallait pour toi et pour moi, mais plus brièvement que l’exigeait l’importance du sujet, à moins que maintenant encore tout cela ne te paraisse fabuleux.

Pétrarque. Pas du tout. Vos paroles, loin d’agir sur moi comme des fables, m’ont inspiré le désir nouveau de renoncer à mes anciennes idées. Car, quoique tout cela me fût connu depuis longtemps et que je l’eusse entendu souvent répéter, puisque, comme dit notre Térence, on ne peut rien dire qui n’ait été déjà dit[78], le choix des expressions, l’enchaînement du récit et l’autorité de celui qui parle ne laissent pas d’exercer une grande influence. Mais je voudrais connaître là-dessus votre opinion définitive. Voulez-vous que, laissant de côté toutes mes études, je vive sans gloire, ou me proposez-vous un parti intermédiaire ?

S. Augustin. Je ne te conseillerai jamais de vivre sans gloire, mais je te recommanderai toujours de ne point sacrifier la vertu à l’amour de la gloire. Tu sais que la gloire est en quelque sorte l’ombre de la vertu. Par conséquent, de même qu’il est impossible que ton corps ne produise point d’ombre par un soleil ardent, il ne peut se faire que la vertu n’engendre point la gloire sous le rayonnement de Dieu, qui se fait sentir partout. Donc supprimer la vraie gloire, c’est supprimer nécessairement la vertu ; celle-ci disparaissant, la vie de l’homme reste nue, semblable aux animaux muets et n’écoutant que l’instinct, qui est la seule passion de la bête. Voici donc la règle que tu auras à suivre : cultive la vertu, néglige la gloire ; quant à celle-ci, comme on l’a dit de Caton, moins tu la rechercheras, plus tu l’obtiendras. Je ne puis m’empêcher d’invoquer devant toi ton propre témoignage. Tu auras beau fuir la renommée, elle te suivra malgré toi[79]. Ne reconnais-tu pas ce vers ? Il est de toi. On prendrait certainement pour un fou celui qui, au milieu du jour, se fatiguerait à courir çà et là en plein soleil pour voir son ombre et la montrer aux autres ; or celui-là n’est pas plus sensé qui, à travers les agitations de la vie, se trémousse de côté et d’autre pour répandre au loin sa gloire. Quoi donc ! Que l’un marche pour arriver au but, son ombre suivra ses pas ; que l’autre s’efforce de saisir la vertu, la gloire ne trahira pas ses efforts. Je parle de la gloire qui accompagne le vrai mérite ; quant à celle qui s’acquiert par d’autres moyens physiques ou moraux que la curiosité humaine a multipliés, elle n’est pas digne du nom de gloire. Ainsi donc, toi qui, pour écrire des livres, t’épuises à ton âge par tant de travaux, permets-moi de te le dire, tu es tout à fait dans l’erreur : car, oubliant ce qui te regarde, tu ne t’occupes absolument que des autres, et, dans la vaine espérance de la gloire, le temps si court de la vie s’écoule sans que tu t’en aperçoives.

Pétrarque. Que faut-il donc faire ? Abandonnerai-je mes travaux interrompus ? ou vaut-il mieux les accélérer et si Dieu m’en fait la grâce, y mettre la dernière main ? Débarrassé de ces soins, je marcherai plus librement vers un but plus relevé, car je ne puis abandonner sans regret au milieu du chemin une œuvre si importante et si belle.

S. Augustin. Je vois de quel pied tu cloches. Tu aimes mieux t’abandonner toi-même que tes livres. Pour moi, je remplirai mon devoir, avec quel succès, cela dépend de toi, mais du moins avec conscience : renonce à ce fatras d’histoires : les actions des Romains sont assez connues par leur propre réputation et par les talents des autres. Quitte l’Afrique et laisse-la à ses possesseurs : tu n’ajouteras rien à la gloire de ton Scipion, non plus qu’à la tienne ; il ne saurait être élevé plus haut et tu gravis péniblement derrière lui par un sentier oblique. Laissant donc cela de côté, rentre enfin on possession de toi-même, et, pour en revenir à notre point de départ, commence à songer à la mort dont tu approches insensiblement et sans le savoir. Déchirant les voiles et dissipant les ténèbres, aie les yeux fixés sur elle. Prends garde de ne passer ni un jour ni une nuit sans te retracer le souvenir de la dernière heure. Rapporte à elle seule tout ce qui s’offre soit à tes regards soit à ton esprit. Le ciel, la terre, la mer, subissent des changements ; que peut espérer l’homme, être si fragile ? les saisons accomplissent leur cours et le recommencent sans avoir jamais de stabilité. Si tu crois pouvoir être stable, tu te trompes : car, comme Horace l’a dit élégamment, ce que perd le ciel, les lunes rapides le réparent ; nous, une fois descendus auprès du pieux Énée, du riche Tullus et d’Ancus, nous sommes ombre et poussière[80].

Donc, chaque fois que tu vois succéder aux fleurs du printemps la moisson de l’été, aux chaleurs de l’été la douce température de l’automne, aux vendanges de l’automne la neige de l’hiver, dis-toi : « Les saisons passent, mais pour revenir, tandis que moi je m’en vais sans espoir de retour. » Chaque fois qu’au coucher du soleil tu vois croître l’ombre des montagnes, dis : « Maintenant la vie s’enfuit, l’ombre de la mort s’étend ; toutefois ce soleil reparaîtra le même demain, mais ce jour est perdu pour moi irréparablement. » Qui énumérera toutes les beautés d’une nuit sereine ? C’est un temps aussi favorable aux gens de bien, que propice aux malfaiteurs. Ainsi donc, non moins inquiet que le commandant de la flotte troyenne[81], car tu ne navigues pas sur une mer plus sûre, lève toi au milieu de la nuit et observe tous les astres qui roulent dans le silence des cieux[82]. En les voyant courir vers l’occident, sache que tu es poussé avec eux et qu’il ne te reste aucun espoir de t’arrêter, si ce n’est en Celui qui est immuable et qui ne connaît pas le déclin. De plus, quand tu rencontres ceux que tu as vus naguère enfants, montant les degrés des âges, songe que tu descends en même temps par un autre versant, et d’autant plus vite que, selon les lois de la nature, tout ce qui est lourd, tend à tomber. En voyant de vieilles constructions, songe d’abord où sont ceux dont la main les a bâties ; en en voyant de neuves, demande-toi où ils seront bientôt. Fais-en de même pour les arbres, dont souvent celui qui les a cultivés et plantés ne cueillera pas les fruits : car ce mot des Géorgiques s’est vérifié bien des fois : L’arbre pousse lentement et ne donnera de l’ombre qu’à nos arrière-neveux[83]. En admirant le cours si rapide des fleuves, pour ne pas te citer les vers d’autrui, aie toujours présent à la pensée celui-ci qui est de toi : Aucun fleuve ne coule avec plus de vitesse que le temps de la vie[84]. Ne sois point abusé par la pluralité des jours, ni par la distinction artificielle des âges ; l’existence tout entière de l’homme, si longue qu’on la suppose, ressemble à un seul jour, et encore pas entier. Aie fréquemment devant les yeux une comparaison d’Aristote, qui, je le sais, te plaît extrêmement, et que tu ne lis et n’entends jamais sans une profonde émotion. Tu la trouveras rapportée par Cicéron, dans ses Tusculanes, en un style plus clair et plus persuasif. En voici les termes, ou à peu près, car je n’ai pas en ce moment le livre sous la main : Aristote dit que sur les bords du fleuve Hypanys, qui, du côté de l’Europe, se jette dans le Pont-Euxin, il naît de petits animaux qui ne vivent qu’un jour. Celui qui meurt sur le tantôt, meurt fort âgé, et celui qui expire au coucher du soleil, meurt décrépit, surtout à l’époque du solstice. Comparez notre âge le plus avancé avec l’éternité, nous le trouverons presque aussi court que celui de ces animalcules. Ainsi parle Cicéron[85]. Cette assertion est si vraie, selon moi, que, de la bouche des philosophes, elle s’est répandue depuis longtemps dans le public. N’entends-tu pas tous les jours, dans la conversation, des hommes même ignorants et grossiers dire, à la vue, d’un enfant : « Il est à son aurore » ; à la vue d’un homme mûr : « Il touche à son midi, il est sur son tantôt » ; et, à la vue d’un vieillard décrépit : « Il est parvenu au soir et au couchant » ? Médite donc bien, très cher fils, ces pensées et d’autres semblables qui, je n’en doute pas, s’offriront en foule à ton esprit, car celles-ci me sont venues sur-le-champ.

Encore une prière : considère avec attention les tombeaux de tes aînés, mais de ceux qui ont vécu avec toi, certain que la même résidence et le même palais te sera préparé à perpétuité. Nous allons tous là, c’est notre dernière demeure ; toi qui, maintenant, fier des restes de ton printemps, foules aux pieds les autres, tu seras bientôt foulé à ton tour. Songe à tout cela, médite-le jour et nuit, non seulement comme il sied à un homme rassis et qui se souvient de sa nature, mais comme il convient à un philosophe, et sache que c’est ainsi qu’il faut entendre ce mot : Toute la vie des philosophes est une préparation à la mort[86]. Cette pensée t’apprendra à mépriser les œuvres des mortels et te montrera un autre genre de vie à suivre. Tu me demanderas quel est ce genre de vie et par quels sentiers on y arrive. Je te répondrai que tu n’as pas besoin de longs avis ; écoute seulement le Saint-Esprit qui t’appelle et t’exhorte sans cesse en te disant : « Voici le chemin de la patrie. » Tu sais ce qu’il te suggère ; il t’indiquera les routes et les écueils ; il te dira ce que tu dois suivre et ce que tu dois éviter. Obéis-lui si tu veux être sauvé et libre. Il n’est pas besoin de longues délibérations, la nature du danger exige de l’action. L’ennemi te serre par derrière et t’attaque en face ; les murs dans lesquels tu es assiégé tremblent ; il n’y a plus à hésiter. À quoi sort de chanter agréablement pour les autres si tu ne t’écoutes pas toi-même ? Je termine : fuis les écueils, retire-toi en lieu sûr, suis les inspirations de ton âme, qui, quoique basses pour le reste, sont très nobles quand il s’agit de la vertu.

Pétrarque. Plût à Dieu que vous m’eussiez dit cela dès le principe, avant de me livrer à ces études !

S. Augustin. Je te l’ai dit bien souvent, et dès le moment où je t’ai vu prendre la plume, je t’ai prévenu que la vie était courte et incertaine, que le labeur était long et certain, que l’œuvre serait considérable et que le fruit en serait mince ; mais tes oreilles étaient bouchées par les applaudissements du public, qu’à ma grande surprise, tu as suivis tout en les maudissant. Mais, comme nous nous sommes entretenus assez longtemps, je t’en prie, si quelques-uns de mes conseils t’ont été agréables, ne les laisse point languir dans l’indifférence et l’oubli ; si d’autres t’ont paru un peu rudes, n’en sois point choqué.

Pétrarque. J’ai de grandes actions de grâces à vous rendre pour une foule de choses, mais surtout pour cet entretien de trois jours, car vous avez dessillé mes yeux obscurcis et vous avez dissipé le nuage épais de l’erreur dont j’étais enveloppé. Quelle reconnaissance ne dois-je point à celle qui, sans se lasser de notre bavardage, nous à attendus jusqu’à la fin[87]. Si elle avait détourné de nous ses regards, nous nous serions égarés au milieu des ténèbres, votre discours ne contiendrait rien de solide ou mon entendement ne le comprendrait pas. Maintenant, puisque le ciel est votre demeure à tous deux, tandis que, moi, je n’ai point encore cessé d’habiter la terre, et que l’incertitude où je suis du temps que je dois y passer me tourmente, comme vous voyez, de grâce, ne m’abandonnez pas, malgré toute la distance qui me sépare de vous, car, sans vous, excellent père, ma vie serait pleine de tristesse, et sans elle je ne vivrais pas.

S. Augustin. Regarde ton désir comme accompli, pourvu que tu ne t’abandonnes pas toi-même ; autrement, tu seras à bon droit abandonné de tout le monde.

Pétrarque. Je m’aiderai moi-même tant que je pourrai, je recueillerai les fragments épars de mon âme et je m’appliquerai à vivre en moi. Mais, pendant que nous parlons, des occupations nombreuses et importantes, quoique encore terrestres, m’attendent.

S. Augustin. Pour le vulgaire, il y a peut-être quelque chose de plus important ; mais à coup sûr il n’y a rien de plus utile, rien à quoi on puisse songer plus fructueusement. Car les autres pensées peuvent être superflues, mais la fin inévitable prouve que celles-ci sont toujours nécessaires.

Pétrarque. Je l’avoue et je ne retourne maintenant avec tant d’empressement à ces occupations que pour revenir aux autres une fois que celles-là seront terminées. Je n’ignore pas, comme vous le disiez tout à l’heure, qu’il serait beaucoup plus sûr pour moi de ne m’occuper que du soin de mon âme, et de laisser de côté les chemins détournés pour suivre le droit sentier du soleil, mais je ne puis réprimer mon envie.

S. Augustin. Nous retombons dans notre ancienne discussion. Tu traites la volonté d’impuissance ; eh bien ! soit, puisqu’il ne peut en être autrement. Je supplie Dieu qu’il t’accompagne et qu’il fasse parvenir en lieu sûr tes pas errants.

Pétrarque. Plaise au ciel que vos vœux se réalisent, afin que, guidé par Dieu, je sorte sain et sauf de tant de détours ; qu’en suivant la voix qui m’appelle, je ne soulève point la poussière devant mes yeux ; que l’agitation de mon âme se calme, que le monde se taise et que la fortune ne me trouble pas !

FIN
  1. De la Vieillesse, XXIII.
  2. Thaïs, célèbre courtisane de Corinthe ; Livie, épouse de l’empereur Auguste.
  3. Le 6 avril 1327, Pétrarque devint amoureux de Laure. C’est donc en 1343, seize ans plus tard, qu’il écrivit Mon Secret. Il avait alors trente-neuf ans.
  4. Annibal.
  5. Sonnet CXCIII.

    O misera et orribil visione !

  6. Laure de Noves, épouse de Hugues de Sade, a eu neuf enfants.
  7. Virgile, Énéide, VI, 428-429.
  8. Métamorphoses, XV, 868.
  9. Le second Scipion l’Africain. Voici les paroles de Lélius auxquelles Pétrarque fait allusion : C’est sa vertu que j’aimais, et elle n’est point éteinte ; elle ne vit pas seulement pour moi, qui l’ai toujours eue devant tes yeux, mais elle passera dans tout son éclat à la postérité. Quiconque formera de grands projets, ou nourrira de grandes espérances, se proposera pour modèle son souvenir et son image. (Cicéron, De l’Amitié, XXVII.)
  10. Virgile, Énéide, I, 328-329.
  11. La Vérité.
  12. Tusculanes, IV, 18.
  13. Vers d’Attilius cités par Cicéron dans ses Lettres à Atticus, XIV, 20.
  14. Virgile, Églogues, VIII, 108.
  15. Les Amours, I, X, 13.
  16. Virgile, Énéide, VI, 510-513.
  17. Virgile, Énéide, I, 613-713.
  18. Des Bienfaits, VII, 8.
  19. Térence, Phormion, 949.
  20. Tusculanes, IV, 35.
  21. Académiques.
  22. Cicéron, Tusculanes, III, 26.
  23. Simone Martini, de Sienne.
  24. Laure.
  25. Fleuve de Thessalie.
  26. Ville de Phocide, voisine de Delphes.
  27. L’Eunuque, 59-63.
  28. L’Eunuque, 70-73.
  29. Ibid, 56.
  30. Ibid, 57-58.
  31. Tusculanes, IV, 35.
  32. Le Remède d’amour, 162.
  33. Énéide, III, 44.
  34. Tusculanes, IV, 35.
  35. Énéide, IV, 69-73.
  36. Sénèque, Lettres, XXVIII.
  37. Épîtres, I, II, 27.
  38. Épîtres, I, II, 25-26.
  39. Lettres, LXIX.
  40. Avignon, patrie de Laure.
  41. Virgile, Énéide, VI, 126-127.
  42. Virgile, Géorgiques, II, 136-139.
  43. Ildebrandino di Conti, évêque de Padoue, Épîtres, 111, 25.
  44. Pétrarque, Psaumes pénitentiaux, III.
  45. À Vaucluse.
  46. Le Remède d’amour, 579-580.
  47. Épîtres, I, 7.
  48. Sénèque, De la Tranquillité de l’âme, XV.
  49. Lettres, II.
  50. Tusculanes, IV, 35.
  51. Suétone, Domitien, XVIII.
  52. Églogues, I, 29.
  53. Énéide, VI, 515-516.
  54. Énéide, II, 265.
  55. Juvénal, IX, 126-129.
  56. Allusion aux dialecticiens.
  57. Lettres, IV.
  58. L’Afrique, VII, 292.
  59. Annibal.
  60. Sénèque, Questions naturelles, I, 17.
  61. Laure.
  62. Macrobe, Saturnales, II, 5.
  63. Horace, Épîtres, I, 4, 13.
  64. Psaumes, CXXXVI, 9.
  65. Discours pour Marcellus, VIII.
  66. Lettres, XXXIII.
  67. De la Vieillesse, XX.
  68. Ibid., XIX.
  69. Horace, Odes, IV, 7, 17.
  70. De la Vieillesse, XIX.
  71. Les antipodes.
  72. Cité de Dieu, XVI, 9.
  73. L’Afrique, II, 361-363.
  74. Satires, X, 145.
  75. L’Afrique, II, 481-482.
  76. L’Afrique, II, 455-457.
  77. Ibid., II, 464-465.
  78. L’Eunuque, 41.
  79. L’Afrique, II, 486.
  80. Odes, IV, 7, 13-16.
  81. Palinure.
  82. Virgile, Énéide, III, 515.
  83. Virgile, Géorgiques, II, 58.
  84. Épîtres, I, 4, 91-92.
  85. Tusculanes, I, 39.
  86. Cicéron, Tusculanes, 1, 30.
  87. La Vérité.