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Monsieur Auguste/07

La bibliothèque libre.
Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 91-109).


VII

Auguste descendit lentement l’escalier du perron, et entra dans la sombre allée de tilleuls qui conduit à la grille. La nuit était noire comme dans un souterrain, surtout pour celui qui sortait d’un salon éclairé. Un homme, qui attendait là depuis longtemps, vit s’avancer une forme noire. C’est lui, pensa-t-il, et une main vigoureuse saisit le bras d’Auguste, pendant que l’autre main frappait deux fois avec un gant son visage ; puis ces mots furent prononcés à voix basse : Voici ma carte. On est à votre disposition. C’est désolant !

La foudre a des effets bizarres quelquefois ; elle supprime la parole, donne au corps l’immobilité de la statue et ne le renverse pas. Auguste ressemblait à un homme ainsi touché par le losange électrique du ciel.

Le colonel croyait en conscience avoir accompli un double devoir : il avait puni l’insolence d’Octave et vengé l’honneur de son frère. Un pauvre innocent était la victime d’un attentat nocturne, commis par un sentiment honorable. Après son acte de justice injuste, le colonel voulut donner à sa colère le temps de s’éteindre, et il suivit une allée du parc, pour réfléchir au milieu des ténèbres. Dieu sait quelle scène de vengeance fraternelle eût épouvanté cette maison, si le vengeur eût fait tout de suite irruption dans les appartements de Mme de Gérenty ! Il renvoyait l’explication au lendemain pour suivre le conseil de la nuit. Au reste, il y avait eu voie de fait, et il fallait aussi attendre ce qui adviendrait du côté du jeune homme insulté si gravement. Le secret est de rigueur dans ces sortes d’affaires, surtout quand l’honneur d’une famille est en jeu.

Enfin, Auguste se réveilla en sursaut après son rêve de statue, et sa première pensée de vivant le conduisit chez Octave, où il allait trouver, sans doute les consolations de l’amitié.

Il vit briller la lumière du travail aux vitres de l’atelier et il tressaillit de joie. L’accident de l’allée des tilleuls fut oublié. Cette insouciance après une insulte si grave s’explique par la nature exceptionnelle du tempérament d’Auguste. Un jeune homme que la fatalité ou la dépravation a placé en dehors des conditions normales de la société humaine, ne s’inquiète pas de ce qui ferait la noble irritation d’un autre. Un soufflet passe comme une caresse sur certaines joues heureusement fort rares. Il y a dans ces malheureuses natures une pusillanimité passive qui n’est pas même la lâcheté. Plaignons et passons.

Octave était mollement étendu sur le divan de son atelier, lorsque Auguste, annoncé par trois légers coups donnés sur la porte, entra et courut à son ami les mains tendues.

Un geste énergique repoussa ces mains, et on entendit un rugissement sourd qui semblait sortir de la peau de tigre étendue au bas du divan.

— Mais, s’écria Auguste en tordant ses mains dans ses cheveux, quel infernal génie me poursuit depuis ma naissance ! qu’est-il encore arrivé de fatal pour moi ! mon seul ami repousse mes mains que je lui tends !

— Ton ami ! tu oses m’appeler ton ami ! dit Octave en lançant un coup d’œil de menace ; tu oses reparaître devant moi ! Va-t’en !… va-t’en !… ou je ne réponds pas de moi.

Auguste laissa tomber ses bras, inclina sa tête et prit la pose du coupable qui s’attend à une horrible accusation.

— Ton silence et ton attitude te condamnent… Sors… sors, te dis-je !… je te retrouverai sur un terrain neutre… mais ne m’oblige pas à oublier que tu es chez moi… et il a l’audace d’accuser l’infernal génie qui le poursuit !… et moi, de quoi me plaindrai-je alors ! Ta plainte m’insulte… Ils appellent cela de la diplomatie, du savoir-vivre, de la conduite ! C’est tout simplement une infâme trahison… Mais c’est stupide ! c’est bête comme l’enfance de l’art ! Un jour vient où il n’y a plus de secrets, où la vérité se manifeste, et alors ces petits diplomates de famille sont des traîtres et des bandits !… Mais voyons… voyons… misérable ! justifie-toi… parle… l’hypocrisie n’est plus de saison, en ce moment. Tu vois que je sais tout.

Auguste se laissa tomber sur un fauteuil et pleura.

— Il me répond avec des larmes… comme une femme !… Mais, moi, je ne m’amuse pas à pleurer… Vois ces deux armes… là… ces deux pistolets pendus à ma panoplie… ils sont chargés jusqu’à la gueule… Eh bien ! le jour de ton mariage, je ne pleurerai pas… je prendrai ces deux amis pour aller signer au contrat.

Auguste leva la tête, et regarda Octave avec des yeux qui avaient inventé une expression.

— Oui, oui, poursuivit Octave ; je te promets une fête agréable… Si j’étais fils unique, je pourrais me résigner à vivre pour soigner la vieillesse de mon père… mais je suis le cadet de huit enfants ; mon père n’a pas besoin de moi… et moi, je n’ai plus besoin de la vie… Oui, on verra une charmante fête ce jour-là.

Quel jour, demanda Auguste, d’une voix d’ombre ?

— Le jour de ton mariage avec Louise, puisqu’il faut être clair.

— De mon mariage avec Louise ! dit Auguste, en se levant ; mais aujourd’hui ils ont tous perdu la tête à Chatou !… un coup de soleil leur a brouillé la cervelle !… Je me marie avec Louise !… Octave, mon ami, tu n’as que ce grief contre moi ?

— Mais il est suffisant, ce me semble.

— Mais il n’existe pas !… il n’a jamais existé !… J’irai même plus loin ; il ne peut pas exister !… C’est un commérage de campagne ; une invention de vieille femme désœuvrée. Si cette absurde plaisanterie fait ton malheur, tu es le plus heureux des hommes.

— Mais c’est le père de Louise, dit Octave ; c’est M. Lebreton qui m’a tout révélé… à moi… parlant à ma personne.

M. Lebreton est un visionnaire… Veux-tu que je le lui dise en face ?… Suis-moi.

— Mais alors, tout à l’heure, Auguste, pourquoi gardais-tu le silence de la consternation lorsque je t’accusais, sans prononcer le nom de Louise ?… Tu avais donc un autre crime sur la conscience ?

— Je ne me souviens pas, dit Auguste, avec un embarras visible ; moi… j’ai gardé le silence de la… Non… je t’écoutais… je n’osais t’interrompre… je ne comprenais rien à ta colère… tu étais si furieux… Enfin, voilà l’essentiel pour toi… je déteste Mlle Louise et toutes celles qui lui ressemblent, et je jure sur ma tête et sur les cendres de ma mère de ne jamais me marier… Es-tu content ?

— Mon cher Auguste, dit Octave, ému aux larmes ; tu m’as rendu à la vie… Oh ! si tu savais comme j’aime cette jeune fille !…

— Tu m’as dit cela cent fois, interrompit Auguste sur un ton aigre et rempli d’impatience. Si je t’ai rendu à la vie, ne me tue pas.

Octave regarda fixement son ami, et sembla lui demander une explication de ces derniers mots si étranges.

— Oui, oui, je sais bien ce que je dis… Pourquoi ouvres-tu de grands yeux, poursuivit Auguste : un amour comme le tien diminue l’amitié… moi, l’amitié me suffit… C’est si beau l’amitié !… Un homme qui prend femme chasse l’ami le lendemain du mariage… Voilà ce que je crains.

— Ah ! mon cher Auguste, dit Octave avec effusion, cette crainte est absurde. L’amitié complète l’amour.

— Enfin, tu réfléchiras, reprit Auguste ; ton mariage n’est pas fait ; j’ai encore de l’espoir… c’est que, vois-tu, je suis l’ennemi né du mariage. C’est un état contre nature : aussi les animaux, dont l’instinct est infaillible, ne se marient pas. Tu aimes une femme aujourd’hui ; mais cette femme sera une autre femme demain et, dans quelques jours, une nouvelle encore. Aujourd’hui, elle ne te montre que ses qualités ; demain elle commencera, mon ami, à te dérouler la série de ses défauts. Si on pouvait te faire voir en 1860 la femme que tu aimes en 1858, tu changerais ton oui nuptial en non. Le célibat ne connaît pas les regrets ; c’est le mariage qui les inventa. Tu es libre comme l’air ; ton pied n’a point de chaînes ; tu es le maître de toi ; ta volonté n’a pas de contradiction ; tes projets ne subissent aucun contrôle, tu es comme l’aigle qui vole à sa fantaisie et choisit la plaine, la montagne, l’arbre, le vallon, le nuage pour ses changements de domicile ; et tu veux te faire oiseau de basse-cour et barbotter entre quatre murs ! toi, l’artiste de la liberté !…

— Moi ! l’artiste de l’idéal, dit Octave, avec enthousiasme ; mon ami, tu ne me connais pas. Si j’avais la certitude de mener la plus ennuyeuse des existences en épousant Louise, je n’hésiterais pas à subir le sort le plus affreux que puisse subir un mari. Je cherché l’idéal, c’est-à-dire le beau, et si, en courant à sa découverte, je puis l’embrasser un instant, cet instant sera le siècle de ma vie, et j’aurai même plus vécu que Mathusalem. Écoute, mon cher Auguste, je suis de l’école du grand artiste Antonio Van Dyck. Cet illustre maître aimait une belle comtesse génoise, et il l’aimait comme nous aimons, nous. Cette femme fut mariée au comte Brignole. Le soir des noces Van Dyck, agonisant, vit passer devant lui, dans la galerie du palais Durazzo, la jeune épouse et son mari, et montrant du doigt l’heureux comte, à son ami Pallavicini, il lui dit ces mots sublimes : « Ma vie, pour un quart d’heure de cet homme !… » Tu vois bien, mon petit Auguste, que toutes ces histoires de chaîne, de liberté, d’aigle qui change de, domicile, d’oiseau de basse-cour, ne signifient rien avec des hommes de notre trempe. Oui, un quart d’heure, et après, la prison, le néant, la misère, la mort.

— C’est de l’hébreu ! dit Auguste.

— C’est de l’amour ! reprit Octave.

— Enfin, n’en parlons plus, dit Auguste après une pause ; le temps défait bien des choses… » Il est tard… la grille de M. Lebreton ne sera pas fermée, j’espère. Nous parlerons d’autre chose demain. Tu ne veux pas me donner l’hospitalité cette nuit.

— Mais écoute donc, dit Octave, en ouvrant la fenêtre, il y a grande soirée chez M. Lebreton. On fera de la musique jusqu’à deux heures du matin. On a fait venir des artistes de Paris. Gueymard chante des airs de Guillaume Tell ; sa femme chante le grand air de Robin des Bois, et le duo de la Favorite avec Roger. On n’a pas même commencé le concert. M. Lebreton dépense dix milles francs de musique, cette nuit… Ah ! bon, il n’aime pas la musique, celui-ci ! Mais qu’aimes-tu donc, mon pauvre Auguste ?… Cette question te fait sourire… Voyons, je parie que tu ne connais par le duo de la Favorite ?

— Non.

— Ah ! C’est trop fort ! Eh bien ! tu vas faire sa connaissance… Laisse-moi mettre mon habit de gala… Ce que tu aimes, toi, par exemple, c’est la toilette… vraiment tu m’humilies toujours avec ce luxe de linge, de manchettes, de boutons de diamants… tu es toujours pavoisé comme la trirème de Cléopâtre… tu te ruineras chez un chemisier… ce n’est pas une tenue de campagne. Tu fais une toilette de cour, et tu viens à Chatou ! Mais pour qui donc fais-tu ces dépenses effrénées de dandy ?

— Pour moi, dit Auguste, avec mélancolie ; pour me plaire. Voilà.

— Ah ! pour te plaire ! Oui, je te crois un peu Narcisse… Je suis prêt, viens, partons.

Les deux amis s’acheminèrent vers la maison voisine. A peine arrivé sur la terrasse, Octave disparut comme l’éclair, pour trouver, dans les salons une place avantageuse. Auguste qui n’attachait aucun intérêt à cette soirée, s’arrêta, et prit l’attitude d’un homme qui cherche à droite et à gauche un compagnon perdu.

— Me voici, monsieur, dit le colonel de Gérenty, qui s’attendait à une rencontre obligée, vous êtes l’ami intime de M. Octave ?

— Oui, monsieur, répondit Auguste.

— Et vous arrivez, à présent ?

— Oui, nous arrivons.

— Eh bien ! monsieur, je vous attendais depuis longtemps, et je ne me fais pas chercher, comme vous voyez. Ne disons que le nécessaire, et bien bas. Monsieur Octave me trouvera demain, devant la faisanderie, à cinq heures. Quant aux conditions, j’approuve ce que vous aurez réglé. J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur.

Et le colonel entra dans les salons.

— Bon ! se dit Auguste stupéfait, en voilà encore un ! Ils ont tous perdus la tête aujourd’hui. Ce monsieur dit qu’il m’attendait ; le diable m’emporte si je le cherchais, moi ! Allons conter cette nouvelle énigme à Octave.

Parler à Octave, en ce moment, n’était pas chose facile. Notre bouillant amoureux s’était incrusté dans l’embrasure d’une fenêtre, entre deux rideaux, et, de ce poste très-bien choisi, il savourait les délices de la contemplation. Louise était assise à trois pas de lui. C’était la première fois que le jeune artiste allait éprouver la plus douce des sensations, celle qui emporte l’amour dans une région infinie ; il allait écouter de la grande musique, en regardant la femme aimée. Ce bonheur doit avoir été inventé au paradis.

Une jeune et belle cantatrice de la société parisienne, talent d’amateur, âme d’artiste, Mme de G*** vint se placer à l’angle du piano, et aux premières mesures de l’accompagnement un frisson de plaisir courut dans les salons. Ces trois mots, ô mon Fernand, coururent sur toutes les lèvres de femmes. Louise laissa tomber un regard que l’or du Pérou n’aurait pas payé, et qui ne rencontra pas le regard attendu. Auguste cherchait toujours Octave, et se souciait fort peu d’être regardé. Octave contemplait toujours Louise, et en suivant la direction des yeux de la jeune fille, il rencontra au bout la figure inquiète de son ami. Un triangle visuel, formé par des regards qui ne pouvaient se rencontrer.

La cantatrice entonna ô mon Fernand avec une de ces voix pénétrantes qui troublent le cœur jusqu’à la source des larmes : elle fit retentir, en notes désolées, cette sublime lamentation de l’amour, cet hymne de mélancolie passionnée, où le génie de la musique a résumé, dans une aspiration ineffable, les cris de douleur qui sortent de l’âme, quand les tendresses trompées ont perdu leurs illusions d’un moment. Ces notes coulaient comme des larmes mélodieuses, au milieu des plaintes intermittentes du piano, et en exprimant toutes les angoisses du cœur, elles faisaient mieux comprendre, par leur sombre contraste, les divines allégresses de l’amour heureux. La musique a des secrets inexplicables, des arcanes étrangers à la science froide de l’analyse. C’est la langue de l’âme ; son maître, c’est l’amour. Le jeune Octave donnait son oreille à la cantatrice et son regard à Louise ; la mélodie aérienne flottait, comme un parfum d’essence d’iris, autour de l’adorable jeune fille, en prêtant à sa beauté un charmé idéal qui l’enlevait à ce bas monde et la faisait rayonner dans un domaine divin, où le prosaïsme terrestre est inconnu. Octave avait perdu le sentiment de sa propre existence ; il ne s’écoutait plus vivre ; son âme, dégagée de l’enveloppe matérielle, errait, avec la subtilité du souffle, sur les lèvres, les cheveux, le sein de la jeune fille : la musique opérant ce prodige de migration. Il éprouvait, avant le sommeil, les extases de ses rêves ; mais, cette fois ce n’était point un mensonge des nuits, un fantôme de vapeur embrassé au vol ; l’attraction magnétique était si vive que la distance même disparaissait, que le salon perdait sa foule, que la déesse quittait ses voiles, et qu’un jeune homme ivre d’amour, emporté par une imagination de feu, restait seul comme le mari d’un jour, dans une alcôve nuptiale, et savourait les ravissements des élus, au son des mélodies du ciel. Par bonheur, tous les yeux se fixaient sur les grands artistes du concert. Si un seul regard observateur se fût égaré du côté d’Octave, il aurait interrompu le chant par un cri de surprise impossible a contenir, car tout ce qu’exprimaient les yeux, les lignes du visage, le sourire extatique du jeune homme en faisaient un être surnaturel et effrayant de béatitude ; au milieu de tant de têtes impassibles, de faces bourgeoises et de campagnards blasés.

Hâtons-nous de dire, à l’éloge du jeune Octave, que cet élan furieux qui emportait ses désirs de flamme vers les voluptés des sens et les savoureux attraits de la forme, n’excluait pas en lui les exquises délicatesses du cœur et les chastes intermèdes de l’esprit. Il y avait aussi pour lui un autre rêve, le rêve des douceurs de l’ombre, après l’incendie du soleil : unir son bras au bras de la jeune fille ; s’incliner sous l’aile de son chapeau de jardin ; écouter la mélodie de sa voix ; tressaillir à ses confidences naïves ; assister aux révélations de son esprit, et murmurer à son oreille ces paroles de tendresse calme et d’amour pieux qui plaisent tant au cœur des femmes et les obligent à croire aux longues affections. Oh ! quel trésor intime il avait encore en réserve pour ces promenades solitaires, où deux corps s’avancent sur le gazon avec les mêmes pieds, respirent avec le même souffle, vivent avec la même pensée, dans le jour, à l’ombre, des arbres, dans la nuit, aux rayons des étoiles de Dieu !

Les applaudissements frénétiques justement données au duo de la Favorite et aux deux admirables artistes rendirent Octave au monde réel. Seul il n’applaudissait pas, et personne plus que lui n’avait savouré les mélodies de ce concert.

Dans la confusion produite par la fin du concert, M. Lebreton se déroba aux compliments pour se précipiter vers Auguste, qu’il pouvait enfin aborder.

— Mon cher enfant, lui dit-il, je vous ai fait vingt fois des signes et jamais vous n’avez regardé de mon côté. Il y avait une excellente place devant moi.

— Il y avait tant de monde ! dit Auguste avec embarras ; je voyais tout et ne voyais personne… Un superbe concert ! monsieur Lebreton.

— C’est pour ma fille que j’ai donné cette petite fête. Louise adore la musique… et ensuite, je ne suis pas fâché de commencer la semaine des fiançailles par un concert.

Ces paroles furent accompagnées d’un léger éclat de rire très-significatif.

— Un superbe concert ! superbe ! dit Auguste pour ne pas rester muet.

— Et avons-nous avancé les affaires à Paris ? demanda M. Lebreton en se frottant les mains.

— Oui… oui, monsieur Lebreton… nous causerons de cela demain… je n’ai pas la tête à moi… le chemin de fer m’a beaucoup fatigué… il y a du tangage et du roulis dans vos wagons de Saint-Germain… On a le mal de mer… Puis le concert… un concert… un concert magnifique ; mais la musique me passionne… et m’agite les nerfs… Ah ! j’ai deux mots à dire à Octave qui s’esquive ; sans adieu, selon mon habitude… Vous permettez, monsieur Lebreton…

— Un mot seulement, dit M. Lebreton en arrêtant Auguste par le bras : avez-vous vu Mme de Gérenty ?

— Madame de… Non…

— Elle a disparu tout à coup et n’est pas rentrée chez moi…

— À demain, monsieur Lebreton ; je crains qu’Auguste ne se dérobe… j’ai une commission de… Paris pour lui.

Octave venait de perdre les traces de Louise, et il la cherchait à travers l’obscurité de la terrasse. Le bras d’Auguste tomba sur le sien et l’enlaça.

— Écoute, dit Auguste, et descends une minute sur la terre ; j’ai quelque chose d’étrange à te raconter.

— Si cela ne regarde pas Louise, va raconter la chose étrange au diable et laisse-moi tranquille.

— Mais, mon ami, dit Auguste d’un ton suppliant, si je suis menacé, moi, d’un malheur j’espère bien que tu me donneras un instant d’audience.

— Instant accordé, parle.

— Avant le concert, un inconnu m’a arrêté ici, et, d’une voix peu amicale, il m’a dit qu’il nous attendait demain, à cinq heures du matin, devant la faisanderie, et qu’il acceptait nos conditions…

— Ah ! voyons, mon petit Auguste, quel conte de minuit me fais-tu là ? quel est cet inconnu ?

— Mon cher Octave, tu perds l’esprit… Oh ! les femmes !… Puisque c’est un inconnu, il m’est impossible de dire son nom.

— Mais dépeins-le-moi, je le connaîtrai peut-être, cet inconnu. .

— Il m’a parlé sous ce marronnier ; c’était noir comme un four éteint. Je n’ai pu distinguer un seul de ses traits ; son organe seulement est un peu farouche.

— Devant la faisanderie, a-t-il dit ?

— Oui.

— C’est à quelques pas de là forêt… mais cela ressemble au rendez-vous d’un duel.

— Ah ! mon Dieu ! dit Auguste en reculant deux pas.

— Oui… c’est un duel ! reprit Octave d’un ton affirmatif ; c’est un amoureux de Mlle Louise… Il me décoche de temps en temps des épigrammes anodines, et moi, je lui rends la monnaie de sa pièce sur la même gamme. C’est un rival. Il s’imagine que je suis aimé… l’imbécile !… Eh bien ! je suis enchanté de cette affaire… les femmes aiment le courage, et je crois en avoir. Un bon duel me fera du bien… A-t-il dit s’il fallait apporter des armes ?

— Non, dit Auguste d’une voix moribonde ; je t’ai transmis ses propres expressions, rien de plus, rien de moins.

— Alors ce n’est pas un duel ; tant pis !… et si ce n’est pas un duel, je ne dois pas me rendre à la faisanderie avec des fleurets sous mon paletot ou des pistolets dans ma poche.

— Et si tu n’y allais pas du tout ? dit Auguste.

— Oh ! tu as toujours des idées de poltron, toi ; j’irai, mais sans armes, et tu m’accompagneras… Tu ne m’accompagneras pas ?

Auguste chancela sur ses pieds et s’appuya contre un arbre.

— Eh bien ! tu vas te trouver mal comme une femmelette ! dit Octave en soutenant son ami. La seule idée de me servir de témoin le fait évanouir… Pauvre garçon !… je ne t’accuse pas… c’est ta nature.

— Tu sais, dit Auguste d’une voix éteinte, tu sais si je suis ton ami… Je donnerais ma vie pour toi, à présent, si je la perdais sans voir luire une arme… Que veux-tu ? je suis ainsi fait… la vue d’un pistolet ou d’une épée me glace le sang.

— Allons, ne pleure pas, pauvre Augustine, dit Octave ; j’irai seul à la faisanderie, et pour ne pas avoir au front la pâleur de l’insomnie, je vais me coucher. Bonne nuit !

— Mais tu ne te battras pas ? dit Auguste d’une voix suppliante.

— Je suis si malheureux, reprit Octave, si malheureux, depuis quelque temps, que la bonne fortune d’un duel me sera refusée aussi, tu verras.

Il serra la main d’Auguste, lança un dernier regard à la fenêtre de Louise, et, fredonnant un air de la Favorite, il rentra chez lui.