Monsieur Jean

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Charles Augustin Sainte-Beuve Pensées d’août

Monsieur Jean, maître d'école



En ces temps de vitesse et de nivellement,
De pouvoirs sans sommet comme sans fondement,
Où rien ne monte un peu qui soudain ne chancelle,
Il est encore, il est, tout au bas de l’échelle,

D’AOUT. 151

Un bien humble pouvoir, et qui n’a pas failli,
Qui s’est perpétué par delà le bailli
Au maire, sans déchoir : c’est le maître d’école.
Et je ne veux pas faire un portrait sur parole,
Quelque idylle rêvée au retour de Longchamp,
Comme un abbé flatteur en son pastel changeant (1 ) :
C’est le vrai. Tout village a son maire suprême.
Son curé dont le poids n’est plus partout le même.
Son médecin qui gagne… Après, au-dessous d’eux.
En un rang moins brillant, aussi moins hasardeux,
Est le maître d’école. Un maire a ses naufrages ;
Quelque Juillet arrive et veut de nouveaux gages :
Dix ans, quinze ans peut-être, on garde son curé,
Mais l’évêque le tient et le change à son gré ;
Le magister demeure. U n’a, lui, ni disgrâce
A craindre, ni rival. Le curé, face à face,
Voit croître chaque jour Tesprit-fort, le docteur.
Le docteur suit sa guerre avec le rebouteur,
Dont maint secret encor fait merveille et circule :
Plus d’un croit à l’onguent, sur le reste incrédule. ’
Le magister n’a rien de ces chétifs combats.
Et d’abord, il est tout : la règle et le compas,
La toise est dans ses mains ; géomètre, il arpente
Et sait les parts autant que le notaire. Il chante
Au lutrin, et récite au long la Passion.
Secrétaire au civil, si quelque question
Arrive à l’improviste au nom du ministère,
Combien d’orge, ou de lin, ou de vin, rend la terre ?
Le maire embarrassé lui dit : Voyez ! Il va,
U rencontre un voisin qui guère n’y rêva,
Et là-dessus le prend : l’autre répond à vue
De pays, et voilà sa statistique sue.

(1) Delille, en son Homme des Champs, a fait du maître d’école de village
un portrait arrangé, plein d’ailleurs de détails piquants et spirituels.

m PENSÉES

D’AOUT.

Le chiffre aussitôt part et remplit son objet ;
11 fait autoiité, Ton en cause au budget.
Mais est-ce par hasard quelque inspecteur primaire,
Novice, qui de loin s’informe près du maire ?
G’est mieux : le magister tout d abord en sait long,
Et lui-même à souhait sur lui-même répond.
Il ne se doute pas, d’aploml) dans sa science,
Qu’un jour de ce côté viendra sa déchéance ;
Que cet œil scrutera ses destins importants ;
Il ne s’en doute pas ;… qu’il Tignore longtemps !
La marge est longue encore. — En hiver, son érolt»
Abonde, et son foyer, autant que sa parole.
Assemble autour de lui, comme frileux oiseaux,
Les enfants que Tété disperse aux durs travaux.
Plus nombreux il les voit, plus son zèle se flatte :
Il s’anime, il les pousse ; et, s’il est Spartiate,
Il peut avec orgueil, le front épanoui,
Vous en citer déjà qui lisent mieux que lui !


Mais je ne veux pas rire, et je sais un modèle
Bien grand et respectable, où ce détour m’appelle :
y y viens. —

Je connaissais madame de Gicé,
De ce monde ancien à tout jamais passé,
Dévote et bonne, et douce avec un fond plus triste,
Dès le berceau nourrie au dogme janséniste
Par sa mère, autrefois, la Présidente de.,. :
Mais sous cette rigueur faisant aimer son Dieu (1).

(1) Sur cette rime, une remarque peut ne pas être inutile : si l’on avait
nommé la présidente, par exemple, la présidente de Novion, ou de Lamoignon, le de se prononçait en courant et sans qu’on y insistât ; mais,
du moment qu’on s’arrête tout court après, le de prend l’accent, et il se
prononce exactement comme s’il s’écrivait dtn, ce qui nous a paru fairo
une rime trés-sufHsante dans ce genre familier, smuo pedesirift.

PENSÉ

ES D’AOUT. i55

Elle restait Tannée entière dans sa terre ;

J’y passais, chaque automne, un long mois salutaire.

Un jour qu’après la messe, et son bras sur le mien,

Nous sortions pas à pas : « Oh ! remarquez^le bien, •

Dit-elle d’une voix aussitôt pénétrée,

Et de Tœil m’indiquant, vers le portail d’entrée,

Le magister debout ; « remarquez, il est vieux,

« Il ne vivra plus guère : un jour vous saurez mieux,

« Si je survis… » — « Déjà, repartis-je, aux offices,

(f J’ai souvent admiré ses pieux exercices,

« Son chant accentué, son œil fin, et sa voix

« Ferme encore, et cet air du meilleur d’autrelbis.

« On l’estime partout. » — « Oh ! ce n’est rien, dit-elle,

« Prés du vrai : c’est un saint, c’est l’ouvrier fidèle ! »

Elle continuait : aussi loin qu’elle alla,
J’écoutai, pressentant quelque chose au delà.

Tout après la Terreur, n’étant plus un jeune homme,
Monsieur Jean (c’est son nom, seul nom dont on le nomme,
El ce mot de monsieur chaque fois s’y joignait
Tandis que la Marquise ainsi me le peignait).
Monsieur Jean, jusqu’alors absent, en maint voyage,
S’en était revenu se fixer au village,
Au clocher qui gardait bien des tombes d’amis :
Sans parents, c’était là qu’en nourrice il fut mis.
Dans le temps qu’il revint, la tempête trop forte
Expirait : de l’école il rouvrit l’humble porte ;
Ce fut un bienfaiteur en ces ans dévastés :
Il renoua la chaîne, et des plus révoltés
Concilia l’ardeur, n’accusant que l’injure.
Ce qu’il dit, ce qu’il fît dans sa sagesse obscure,
Ce que reçut au cœur de bon grain en partant
Plus d’un enfant du lieu qui, mort en combattant,

154 PENSÉES

D’AOUT.

S’est souvenu de lui, ce qu’il disait aux mères
(Car le prêtre, encor loin, manquait dans ces misères).
Celui-là seul le sait, qui sait combien d’épis
Recèlent en janvier les sillons assoupis !

Ce village où Senlis est la ville prochaine,
Qu’éloignent de Paris dix-neuf bornes à peine,
A tout un caractère à qui l’observe bien.
Pas de vice, de l’ordre ; et pourtant le lien
De famille est peu fort. On y tient à la terre ;
Chacun en veut un coin ; être propriétaire
D’un petit bout de champ derrière la maison,
D’où se tire le pain, même en dure saison.
C’est le vœu. Rien après, de quoi l’on se soucie :
Que fait le pain de l’âme à leur âme endurcie ?
L’industrie elle-même a l’air de trop pour eux :
Quand les hameaux voisins, chaque jour plus nombreux.
Aux fabriques surtout gagnent le nécessaire,
Ceux-ci sont des terriens qui les regardent faire.
La famille, ai-je dit, compte peu cependant :
Le Ûls, avec sa part, s’isole indépendant ;
Aux filles qui s’en vont, sans leur mère, à la danse,
La morale du père est la seule prudence.
Bref, r^oîsme au fond, de bon sens revêtu,
Et quelques qualités sans aucune vertu !

Le mai existe aux cliamps. Quand, lassé de la ville,
Et ne voulant d’abord qu’un peu d’ombre et d’asile,
On arrive, le calme, et la douce couleur.
L’air immense, tout plaît et tout parait meilleur,
Tout parait innocent, et l’homme et la nature.
Regardez plus i^fond, et percez la verdure !
Un jour que j’admirais de jeunes plants naissants.
Aux lisières d’un bois un semis de deux ans.

PENSEES D’AOUT. 455

Varié,

tendre à voir : « Hélas ! me dit le maitre,

« Tout croissait à ravir ; rue faudra-t-il en être

i( A mes frais d’espérance et d’entretien perdu ! »

— « Et pourquoi ? » — « Cette année, à foison répandu,

« Enfouissant partout sa ponte sans remède,

« Le hanneton fait rage, et le ver qui succède

« Prépare sa morsure à tout ce bois léger :

« A la racine un seul, Tarbre va se ronger,

« Bien peu résisteront. » — Ce mot fait parabole :

lie mal n’est jamais loin, le ver creuse et désole.

Monsieur Jean voit le mal, et, sous les dehors lourds
D’égoîsme rampant, il Tattaqua toujours.
Pour vaincre aux jeunes cœurs la coutume chamelle,
Il tâche d’y glisser Tétincelle étemelle,
Et de les prémunir aux grossiers intérêts
Par la pure morale et ses vivants attraits.
Chaque enfant près de lui, c’est une âme en otage.
Simple, il dit ce qu’il faut : il dirait davantage
S’il ne se contenait au cercle rétréci ;
Et pourtant il se plaint d’avoir peu réussi.
Ces quinze demiers ans lui sont surtout arides ;
Soit que ses saints désirs se fassent plus avides
En approchant du terme, ou soit que, tristement,
Le bon germe en ces coeurs devienne plus dormant.
A peine il les éveille, et l’exemple l’emporte ;
Honnêtes… ils le sont, mais l’étincelle est morte ;
La communion fait le terme habituel
Où cesse de leur part tout souci vers le Ciel :
Ce tour ingrat le navre. Ame à bon droit bénie.
Il a d’amers moments d’angoisse et d’agonie.
« Je Tai vu, me disait madame de Cicé,

« Ces jours-là, vers mes bois errer le front baissé ;


Et si je l’interroge et lui parle d’école :

156 PENSÉES D’AOUT.

i —

Oh ! tout n^est rien, dit-il, sans Celui qui console.

« Je les sais d’humeur calme, assez laborieux,

« Rangés par intérêt, mais non pas vertueux ;

c Mais plus de Christ pour eux passé quinze ans, madame ! —

n Ainsi souvent dit-il dans le cri de son âme. »

Et cet automne-là, c’est tout ce que je sus.
Mais Tautonme prochain, retournant, j’aperçus
En entrant à la messe, au bord du cimetière.
Debout et blanche aux yeux, une nouvelle pierre,
Où je lus : <c Monsieur Jean ci-git enseveli,
«r Mort à quatre-vingts ans, son exil accompli. »
Et le reste du jour, à partir de Féglise,
Comme nous fûmes seuls, j’écoutai la Marquise,
Qui, cette fois, m’ouvrit les secrets absohis
Du mort qu’elle pleurait. Elle-même n’est plus,
Je transmets à mon tour : il en est temps encore ;
Assez d’échos bruyants ; disons ce qu’on ignore !

Depuis trois ans le siècle atteignait son milieu,
Quand un soir, aux Enfants-Trouvés, près l’Hôtel-Dieu,
Un pauvre enfant de plus fut mis. Il eut nourrice
Dés le lendemain même, et partit pour Saint-Brice,
Où demeurait la. femme à qui son sort échut.
Cette fenrnie à l’enfant, dès qu’elle le reçut.
S’attacha, le nourrit d’un lait moins mercenaire.
Puis le voulut garder, et lui fut une mère.
Ayant changé d’endroit, elle vint où l’on sait.
La Présidente de…, qui tous les ans passait
Six mois à son château, put connaître de reste
La femme que louait ce dévoûment modeste ;
Et l’enfant grandissait, objet de plus d’un soin.
La sage-femme aussi venait de loin en loin ;
Car, au lieu de le perdre au gouffre de misère,

PENSÉ

ES D’AOUT. 157

Elle Tavait marqué d’une marque légère
 Finsu des parents, et Pavait pu savoir
Depuis en bonnes mains, fidèle à le revoir ;
Et la dernière fois qu’elle vint au village,
La Présidente eut d’elle un entier témoignage,
Mais dont rien au dehors ne s’était répété.
Sur l’origine, hélas I du pauvre rejeté.

Et l’enfant profitait entre ceux de l’école.
Son esprit appliqué sans un moment frivole.
Sa douceur au travail et ses jeux à l’écart,
Des larmes fréquemment au bleu de son regard,
Ses vives amitiés, ses tristesses si vraies
Qui soudain le chassaient sauvage au long des haies.
Sa prière angélique où le calme rentrait,
Tout assemblait sur lui la plainte et l’intérêt.
En avançant en âge, il ne quitta plus guère
La Présidente, et fut comme son secrétaire ;
Dans ses livres nombreux, mais purs et sans danger,
Elle l’abandonnait, le sachant diriger.
On avait quelquefois, de Paris, la visite
D’un grave et saint vieillard, front d’antique lévite.
Cœur aux divins larcins, qui de foi, d’amitié,
A Port-Royal croulant jadis initié,
Avait longtemps, autour de Ghâlons et de Troyes,
Chez les pauvres semé les plus fertUes joies.
Par lui l’on avait vu, dans un village entier,
Chaque femme en filant lire aussi le Psautier,
Et chaque laboureur fixer à sa charrue
L’Évangile entr’ouvert, annonce reparuo I
Mais depuis par l’évêque, à force de détours.
Relancé de là-bas, il s’était pour toujours
Dérobé dans Paris, au fond d’une retraite.
Gardant sur quelques-uns direction secrète,

158 PENSÉES D’AOUT.

Vrai

médecin de Tâine, à qui rien ne manquait

Du pouvoir transféré des Singlin, des Duguet.

Monsieur Antoine donc (l’humilité prudente

Avait chobi ce nom) (1) près de la Présidente

Vit Fenfant, et sourit à ce tendre fardeau.

Durant les courts séjours du vieillard au château,

L’enfant l’accompagnait chaque soir aux collines,

Et, d’une âme dès lors inclinée aux racines,

11 l’écoutait parler du germe naturel

Endurci, corrompu, du mal perpétuel

Que même un cœur enfant engendre, s’il ne veille ;

De la Grâce surtout (ô frayeur et merveille !)

Qu’assez, assez jamais on ne peut implorer,

Assez tâcher en soi d’aimer, de préparer,

Mais qui ne doit descendre au vase qu’on lui creuse

Que par un plein surcroît de bonté bienheureuse.

Et s’entr’ouvrant, après tout un jour nuageux.

Le couchant quelquefois éclairait de ses jeux

Le discours, et peignait l’espérance lointaine !
Et l’enfant se prenait à cette marche humaine

Ainsi sombre et voilée, et rude de péril,

Chemin creux sous des bois dans le torrent d’exil,

Mais qu’à l’extrémité de la voûte abaissée

Là-bas illuminait l’étemelle pensée.

Et ce terme meilleur et son jour attendri.

Et l’intervalle aussi, le torrent et son cri,

L’écho de Babylone au bois de la vallée.

Conviaient la jeune âme, à souhait désolée.

Sa tristesse en prière à temps se relevait.

Aux étoiles le soir, la nuit à son chevet,

11 disait avec pleurs le mal et le remède ;

(1) Ce monsieur Antoine ne devait pas être autre que II. CoUard, dont
on a les Lettrée ipirituelles et un traité tur CHumWti ; il était gnukhoncle
de M. Royer-Collard.

PENSEES

A ses frères en faute il se voyait en aide,
Et contait, le matin, son projet avancé
A celle qui sera madame de Gicé,
Bien jeune fille alors, de cinq ans moins âgée
Que lui, mais qu’il aimait d’amitié partagée.
Et, de neuf à treize ans, les deux petits amis,
Sur l'erreur à combattre et sur les biens promis,
Sur l'homme et son naufrage, et le saint port qui brille,
S’en allaient deviser le long de la charmille,
Répandant de leur âme en ces graves sujets
Plus de chants que l'oiseau, plus d’or que les genêts,
Tout ce qu’a le printemps d’exhalaisons divines
Et de blancheur de neige aux bouquets des épines ;
Et saint François de Sale, écoutant par hasard
Derrière la charmille, en aurait pris sa part (1).

Pour le jeune habitant à qui tout intéresse,
Ainsi de jour en jour, au château, fa tendresse
Augmentait de douceur. Pourtant l’âge arrivait ;
La puberté brillante apportait son duvet ;
Et, sans un juste emploi dans la saison féconde,
Trop d’âme allait courir en sève vagabonde.
La Présidente aussi, d’un soin plus évident,
Avait le cœur chargé. Souvent le regardant
Avec triste sourire et sérieux silence,
Elle semblait rêver à quelque ressemblance,
Et jusqu’au fond de l’œil et dans le fin des trait :’
Chercher une réponse à des effrois secrets.
Bien que bleu, cet œil vif et petit étincelle ;
Cette bouche fermée est comme un sceau qu’on scelle ;

(1) J’ai voulu, dans ce passage, exprimer toute la fleur de poésie compatible avec les dogmes rigoureux de Port-Royal, en aUtnt jusqu’à la limite où saint François de traies y touche. — Pour l’intelligence complète, ne pas séparer cette lecture de celle du tome premier de Port-Royal, et même de celle de tout l'ouvrage.

PENSEES D’AOUT.

Ce blond suurcil avance, et ce léger colon
N’amollit que de peu la vigueur du menton.
Ses longs cheveux de lin sont d’un catéchumène ;
Mais sa taille bondit et chasserait le renne.
Tel il est à vingt ans ; tel debout je le vois,
Quand, après des conseils roulés depuis des mois,
La Présidente, émue autour de cette histoire,
Un matin l’appelant seul dans son oratoire.
Lui dit :

« Dieu, mon enfant, sur vous a des desseins ;
« Ses circuits prolongés marquent certaines fins ;
« C’est à vous tout à l’heure à trouver ce qu’il cache,
c Mais il faut pour cela qu’un dur aveu m’arrache
- Ce que je sais de vous en pure vérité,
a De qui vous êtes fils ! j’ai longtemps hésité ;
« Mais il me semble, hélas ! que, sans être infidèle,
« Sans injure et larcin pour votre âme si belle,
4 Je ne puis plus en moi dérober le dépôt,
f Dut l’amertume en vous déborder aussitôt !
« Vous êtes désormais d’âge d’homme ; vous êtes
« Un chrétien affermi, capable des tempêtes.
« Dans le premier tumulte où ce mot vous mettra,
« Priez et demeurez ; l’Esprit vous parlera,
tf Que tout se passe au fond en sa seule présence.
« Entre votre frayeur et sa toute-puissance,
« Entre sa Grâce entière et votre abaissement !
« 11 vous a jusqu’ici, comme visiblement,
a lYéparé de tous points, choisi hors de la route
« Dans un but singulier, qui n attend plus sans doute,
« Pour s’éclairer à vous, que le soudain rayon
« Â qui va donner jour Tébranlement d’un nom.
« A genoux, mon enfant ! et que Dieu vous suggère
« Un surcroît de faveurs, pauvre âme moins légère,

PENSÉES D’AOUT. 161

« Vous que de plus de nœuds il chargeait au berceau,
« Vous le cinquième enfant de Jean-Jacques Rousseau ! »

Montrant le Conseiller, TExpiateur suprême,
Elle sortit.

D’un mot, c’était Thistoire même.
La sage-femme Gouin, qui de chaque autre enfant,
Docile, avait livré le maillot vagissant^
Se repentit de voir Khomme déjà célèbre (i)
Les vouer tous par elle à cette nuit funèbre.
Les langes du dernier, marqués à T un des coins,
La tinrent sur la trace et guidèrent ses soins.
Dans Tentretien qu’elle eut avec la Présidente,
Elle la vit utile et sûre confidente.
Et dit tout. Celle-ci, Tayant fait s’engager
A n’en parler jamais à nul autre étranger.
Jamais surtout au père, en retour fit promesse
D’être mère à l’enfant jusqu’en pleine jeunesse.
Et cette sage-femme était morte depuis.
La Présidente seule agitait les ennuis
D’un secret si pesant, et souvent fut tentée
De tout laisser rentrer dans l’ombre méditée.
Hais quoi ? complice aussi ! quoi ? chrétieime, étouffant
Le germe de l’épreuve à Fâme de Teofiaint ;
Supprimant ce calvaire où le bien se consomme !
Monsieur Antoine crut qu il fallait au jeune homme
Tout déclarer, afin de tirer de son cœur
L’entier tribut, payable au Maître en sa rigueur.

Le coup était subit, et rude fut l’attaque :
Le jeune homme en fléchit. 11 n’avait de Jean-Jacque

(1) Vers 17S3, eo effet, Rousseau était déjà connu par son Discours sur
les sciences par et le Devm du Village,

162 PENSÉES D’AOUT.

Rien lu jusqu’à ce jour ; mais le nom assez haut

Suffisait à Toreille et faisait son assaut.

Si loin qu’il eût vécu du monde, jeune athlète,

Des assiégeants du temple il savait la trompette.

Dans un petit voyage et séjour à Paris

Avec monsieur Antoine, il avait trop compris

De quels traits redoutés fulminait dans Torage

Cette gloire, qu’en face il faut qu’il envisage,

En face,… il le faut bien,… il faut qu’il sache voir

De combien sur lui pèse un si brusque devoir

On doutait ; … la lecture à la fin fut permise : ’

Emile, il vous lut donc ; il vous lut, Hélùîse !

11 lut tous ces écrits d’audace et de beauté,

Troublants, harmonieux, mensonge et vérité.

Éloquence toujours ! — trompeuse nature 1

Simpticité vantée, et sitôt sans pâture !

Foi de Tàme livrée aux rêves assouvis !

Conscience fragile ! oh ! qui mieux que ce fils

Vous saisit, vous sonda dans l’oeuvre enchanteresse.

Embrassant, rejetant avec rage ou tendresse,

Se noyant tout en pleurs aux endroits embellis,

Se heurtant tout sangkmt aux rocs enseveUs ;

N’en perdant rien,… grandeur, éclat, un coin de fange ?,.

Et son cœur en révolte imitait le mélange.

Sous son ardent nuage ensemble et sous sa croix,

En ces temps-là, faroudie, il errait par les bois,

Et collé sur un roc, durant une heure entière,

11 répétait Grand Être ! ou VAve, pour prière.

Autant auparavant il ne la quittait pas.

Autant depuis ce jour il é\itait les pas

De la jeune compagne, à son tour plus contrainte :

Il se taisait près d’elle et rougissait de crainte.

La Présidetite aussi demeurait sans pouvoir ;

Et la lutte durait. Enfin il voulut voir.

PENSÉES

D’AOUT. 165

Voir cet homme, ce père admirable et funeste,
Qu’il aime et qu’il renie, et que le siècle atteste,
Ce sincère orgueilleux, tendre et dénaturé.
Mêlant croyance et doute, et d’un ton si sacré ;
Tentateur au désert, sur les monts, qui vous crie
Que c’est pourtant un Dieu que le fils de Marie !

11 part donc, il accourt au Paris embrumé ;
11 cherche au plein milieu, dans sa rue enfermé, .
Celui qu’il veut ravir ; il a trouvé l’allée.
Il monte ;… à chaque pas, son audace troublée
L’abandonnait. — Faut-il redescendre ? — Il entend,
Près d’une porte ouverte, et d’un cri mécontent.
Une voix qui gourmande et dont Taccent lésine (1) :
C’était là ! Le projet que son âme dessine
Se déconcerte ; il entre, il essaie un propos.
Le vieillard écoutait sans détourner le dos,
Penché sur une table et tout à sa musique.
Le fils balbutiait ; mais, avant qu’il s’explique.
D’un regard soupçonneux, sans nulle question.
Et comme saisissant sur le fait l’espion :
« Jeune homme, ce métier ne sied point à ton dge ;
Épargne un solitaii’e en son pauvre ménage ;
Retourne d où tu viens l ta rougeur te dément ! »
Le jeune homme, muet, dans l’étourdissement,
S’enfuit, comme perdu sous ces mots de mystère.
Et se sentant deux fois répudié d’un pére«
Et c’était là celui qu’il voudrait à genoux
Racheter devant Dieu, confesser devant tous !
C’était celle… douleur ! impossible espérance !
Dureté d’im regard ! et quelle différence !
Avec monsieur Antoine, aussi persécuté^
Mais tendre, hospitalier en sa rigidité,

(1) Sans doute la Toiz de Théréite.

4 m


4

16i PENSÉES

D’AOUT.

Son vrai père de Tàme !… Et pourtant c’était l’autre
Dont il s’émouvait d’être et le fils et l’apôtre !

Tendresse et piété surmontant ses efîrois,
Il tenta la rencontre une seconde fois.
Dans la rue il voulait lui parler au passage,
Pourvu qu’un seul sourire éclairât son visage.
Haisi bien loin d’un sourire à ce front sans bonheur,
Le sourcil méfiant du pauvre promeneur
Le contint à distance, et fit rentrer encore
Ce nom à qui le Ciel interdisait d’éclore.

La crise était à bout, ce moment abrégea.
Il revint au château, plus raffenni déjà.

La lèpre de naissance et l’exil sur la terre,
L’expiation lente et son âpre mystère ;
L’invisible rachat des fautes des parents ;
 côté des rigueurs, les secrets non moins grands
De la miséricorde, et dans ce saint abime,
Lui, peut-être, attendu de tout temps pour victime ;
Son rôle nécessaire, ici-bas imposé.
De réparer un peu de ce qu’avait osé,
Trop haut, l’immense orgueil dans un talent immense,
Et sa tâche avant tout de vanner la semence ;
Ce lourd trajet humain plu^ sombre que jamais,
Plus que jamais réglé sur les lointains sommets :
Tout en lui s’ordonna : la Grâce intérieure,
Par un tressaillement, lui disait : Voilà Vheure l
.\vec la Présidente il s’ouvrit d’mi parti ;
On conféra longtemps ; bref, il fut consenti
Que, pour gravir, chrétien, sa première montée :
Pour mûrir ; pour ne plus demeurei’ à portée
De cet homme au gi’and nom, près de qui, cliaque joui’.


PENSÉES D’AOUT. 165

Le

pouvait rentraîner Fespoir vain d’un retour ;
Et pour d’autres raisons d’absence et de voyage,
Il s’en irait à pied comme en pèlerinage.
Dans sa route tracée, il devait, en passant,
Visiter plus d’un frère opprimé, gémissant,
De saintes sœurs en deuil, et pour sûre parole
Montrer quelque verset aux marges d’un Nicole.

Comment (en y songeant me suis-je demandé),
Comment ce qui fut fait alors et décidé
Ou senti seulement, tout ce détail extrême,
Madame de Gicé le .sut-elle elle-même ?
Ëtait-ce de sa mère en ce temps, ou de lui
Qui sauvage, ce semble, et craintif, aurait fui ?
Pourtant c’était de lui plutôt que de sa mèro
Qui, je crois, en sut moins. Par un récit sonunaire,
De lui donc, et plus tard ?… Mais non ;… si retraçants
Étaient ses souvenirs, quand, après bien des ans.
Elle me déroula l’histoire à sa naissance.
Qu’elle avait dû cueillir chaque image en présence !
Si j’osais, en tremblant, à de si purs destins.
Vieillesses où j’ai lu la blancheur des matins,
Mêler une pensée, oh ! non pas offensante,
Et pourtant attendrie, et toujours innocente ;
Si j’osais traverser tant de fermes uécrets
D’une vague rougeur, d’un trouble, je dirais
Que peut-être, en partant pour ses lointains voyages.
Le jeune homme chrétien, entre autres raisons sages,
Eut celle aussi de fuir un trop proche trésor.
Et qu’avant le départ, sous la charmille encor,
En deux ou trois adieux d’intimité reprise,
Il put se confier et raconter la crise.
Elle donc, près du terme, et si loin de ces temps,
Se plaisait à rouvrir ces souvenirs sortants

106 PENSÉES

D’AOUT.

I)e première amitié, tout au moins fraternelle,
Qu’un si cher intérêt avait gravés en elle.

A dater du dé[>art, un long espace fuit.
Monsieur Antoine meurt, la Présidente suit ;
Madame deCicé devient épouse et veuve ;
Lui, voyage toujours et mène son épreuve.
Soit en France, en visite aux amis que j’ai dits,
Soit bientôt, ses désirs saintement agrandis,
En Suisse, pour y voir cette étemelle scène,
Majestueux rochers où le tirait sa chaîne.
Il semble qu’en son cœur, dés ce temps, il flt vœu
De partout repasser, humble, aux sillons de feu,
Aux pas où le génie avait forcé mesure,
Et d’y semer parfum, aumône, action sûre.
Souvent il demeurait en un lieu plus d’un an,
Y vivant de travail, y couronnant son plan.
Puis reprenait à pied sa fatigue bénie.
La guerre, en Amérique, à peine était finie ;
Il se hâta d’aller, avide dans son choix
Des pratiques vertus de ces peuples sans rois.
Heureux s’il y trouvait un exemple fertile
De ce Contrat fameux ! — Imaginez Emile
Nourri de Saint-Cyran, élève de Singiin,
Venant aux fils de Penn, aux neveux de Franklin.
Il les aima, si francs et simples dans leur force ;
Mais, discernant dès lors l’intérêt sous récorre,
11 ne vit point Éden par delà TOcéan.
C’est vers ce temps qu’il prit ce nom de monsieur Jean,
Un nom qui fût un nom aussi peu que possible,
Kt qui pourtant tenait par un reste sensible
A celui qui partout si haut retentissait.
La Révolution qui chez nous avançait.
Ballottant ce grand nom dans mille échos sonores.

PENSÉES

D’AOUT. 167

L’inscrivant de sa foudre au sein des météores,

Le lui lançait là-bas, aux confins des déserts,

Grossi de tous les vents, de tous les bruits des mers.

A Tauberge, le soir, quand son repas s’achève,

-Souvent ce nom nommé, comme un orage, crève.

C’était là son abîme et son rêve effaré !

Gar tout ce qui s’en dit de cher et de sacré,

D’injuste et de sanglant, amour, culte ou colère.

Qu’on rappelle incendie ou fanal tutélaire,

Tout aboutit en lui, le déchire à la fois,

Tout crie au même instant en son âme aux abois.

La tendresse, la chair, en un sens se décide ;

Mais l’esprit se soulève, à demi parricide ;

Le martyre est au comble : ainsi, pressant les coups,

Un seul cœur assemblait cette lutte de tous ;

Invisible, il était l’autel expiatoire

Du génie hasardeux, la Croix de cette gloire.

Monsieur Jean s’en revint en France avec projet.
L’effroi cessait enfin dans ceux qu’on égorgeait.
Il se dit qu’en ce flot de sentiments contraires,
Le parti le plus sûr était d’être à ses frères,
Aux moindres, si privés de tous secx>urs chrétiens ;
Et voilant ses motifs, modérant ses moyens,
Au village rentré chez sa vieille nourrice,
11 réunit bientôt, sous son regard propice,
Ce petit peuple enfant qui s’allait égarer,
Seule famille ici qu’il eût droit d’espérer.
Les filles en étaient d’abord ; mais l’une d’elles
Se forma par son soin à ces charges nouvelles.
Aux plus ingrats moments de son rude labeur,
Trop tenté de penser que tout germe est trompeur,
Que toute peine est vaine, après quelque prière
S>ndormant de fatigue, une douce lumière

168 PENSÉES

D AOC.T.

Lui montrait quelquefois, à ses yeux revenu.

Celui-là qui jamais ne Tavait reconnu.

Dont il est bien la chair, mais qui, d’un lent sourire.

Lui semblait à la fm Tapplaudir, et lui dire

Que, si Thomme mérite, il était méritant,

Et qu’en son lieu lui-même en voudrait faire autant.

Hais le fUs, déjà prompt aux genoux qu’il embrasse.

S’éveille, et serre Tombre, et cherche en vain la trace ;

Et rappelant le deuil à ses espriU flattés,

Il accuse Féloge et ses témérités.

Tel» sévère en son but, voué sous sa souffraiic«%
Madame de Cicé, plus tard rentrée en France,
Le retrouva tout proche, et put, durant trente ans,
Noter son lent martyre et ses actes constants.
Les premiers mois passés du retour, dans leur vie
Ils convinrent entre eux d’une règle suivie :
Ainsi Texigea-t-il. Un jour, un seul par an.
Il dînait désormais chez elle, à la Saint-Jean,
Douce fête d’été, champêtre anniversaire.
De ses contentements le rendez-vous sincère.
Il ne la visitait même que celte fois,
Et ne lui parlait plus qu’à de rares endroits,
Après l’église, ou quand le sentier qui le mène
Forçait on un détour leur rencontre soudaine.

Dans le soin des enfants, il tâchait d’allier
A ce qu’il sait du mal qu’il faut humilier.
Et sans fausser en rien la solide doctrine,
Quelques points de V Emile et de sa discipline ;
Heureux, l’ayant greffé, de voir le rameau franc
Revivre à l’olivier qu’arrose un Dieu mourant.
Vers les champs, volontiers, ses images pariantes
Empruntent aux moissons et choisissent aux plantes :

PENSEES

D’AOUT. 161»

De la nature enûn il veut donner le goût,
Mais montrant le mélange et la sueur en tou t.
Pour remettre au devoir une enfance indocile,
S’il ne frappe jamais, il remercie Emile.

Cette simple commune, où le moindre habitant,
Sans misère aussi bien que sans luxe irritant,
A son coin à bêcher, semblait juste voulue
Pour la félicité plemement dévolue,
Selon un rêve illustre, au hameau laboureur,
Aux mnoc>ents mortels : « Pourtant voyez Terreur,
Se disait monsieur Jean ; de Thabitude agreste
Voyez les duretés, si Dieu ne fait le reste,
Si le saint Donateur, au creux de tout sillon.
Comme il dore Tépi, ne mûrit le colon. »
Ah ! si Jean-Jacque a su, d’aversion profonde, |
Les pestes de la ville et le mal du beau monde, ’
Monsieur Jean a senti, par un exact retour,
La pierre de la glèbe au fond de son labour.
Il s^écriait souvent : Esprit ! Esprit ! mystère ! —
« Qu’est-ce donc si c’est là le meilleur de la terre,
Se disait-il encore, et si moins de méchants
Nous font par contre-coup de telles bonnes gens ? »
Et repassant le monde en cet étroit modèle :
« Voilà donc, sans la foi, l’avenir qu’on appelle ;
Sinon vices brillants, sourds intérêts couverts ;
Peu d’âmes, par delà comme en deçà des mers ! •

Et ces mots, après lui si tristes à redire,
Étaient, je le veux croire, un point de son martyre,
L’un payant en détail sous l’horizon fermé
Les éclairs par où l’autre avait tout enflammé.

170 PENSEES

D’AOUT.

Dieu d’amour ! Dieu dément ! il eut pourtant des heures
Que ton ciel agrandi lui renvoya meilleures ;
Où, sa religion et sa foi demeurant,Son c(Bur justifié redevint espérant
Pour Tavenir, pour tous, pour ce grand mort lui-même !
Sur la création s’apaisait Tanathéme.
Un mois avant sa fin, à la Saint-Jean d’été,
Doux saint que son école avait toujours fêté,
Il la voulut, joyeuse, emmener tout entière,
Et pour longue faveur qu’il jugeait la dernière.
Au parc d’Ermenonville, à ce beau lieu voisin.
Cette fête riante avait son grand dessein.
Deux heures suffisaient, même en lourd attelage ;
On partit à Faurore, et sous le plein feuillage ;
En ordre, à rangs pressés, tous les enfants assis
S’animaient aux projets, bourdonnaient en récits.
Et, malgré le bedeau dont la tâche est prudente,
Atteignaient, secouaient chaque branche pendante,
Et par eux la rosée allait à tous instants
Sur le viei^e vieillard aux quatre-vingts printemps.
Sitôt du chariot la bande descendue,
A Favance réglée, une messe entendue
(Vous devinez Tobjet et pour Fâme de qui)
Bénit et confirma ce jour épanoui.
Et monsieur Jean pleurait, tressaillait d’espérance,
Songeant pour qui ces cœurs demandaient délivrance,
Essaim fidèle encor, qui, priant comme il faut,
Concourait sans savoir au sens connu d’en haut.
U messe dite, seul, et Tàme plus voilée.
Dans File il voulut voir le vide mausolée,
Défendant aux enfants tout le lac alentour.
Mais, revenu de là, pour le reste du jour
11 ne les quitta plus, et se donna Fimage
De leur entier bonheur. Les jardins sans dommaK’’

PENSÉES

D AOUT. 171

Traversés, le Désert (1) les reçut plus courants :
lueurs Toix claires montaient sous les pins murmurants.
El détachés du jeu, quelque demi-douzaine
Que le respect, qu’aussi la fatigue ramène,
D’un esprit attentif, déjà moins puéril.
Écoutaient le Weillard : « Voilà, leur disait-il,
De beaux lieux, mes enfants, et ce matin encore
Vous les imaginiez conune ce qu’on ignore.
Il est bien d’autres lieux, il en est un plus beau,
Le seul vrai, près duquel ceci n’est qu’un tombeau.
A se l’imaginer, on ne saurait que feindre ;
Plus haut que le soleil il faut aller latteindre,
Plus haut qu’à chaque étoile où vos yeux se perdront.
Ce voyage si grand, il est aussi bien prompt :
On le fait dans la mort sur les ailes de l’âme.
Comportez-vous déjà pour que plus tard, sans blâme,
I^e Maître vous reçoive ; il vous connaît ici. »

— Comme Tun demandait : « A qui donc est ceci ?
Quel est le maître ?» — « Enfants, il est toujours un maître
Quand on voit de beaux lieux ; seulement, sans paraître.
Il vous laisse vous plaire et courir en passant.
Ainsi Dieu fit pour l’homme en Tunivers naissant :
Mais l’homme, enfant malin, a gâté la meneillc ;
Le Christ l’a réparée ; il faut qu on se surveille.»

— « Ce maître, ajoutait-il, est absent : moi bientôt,
Qui suis là, mes enfants, je partirai là-haut ;
Je deviendrai, pour vous, absent dans vos conduites :
Mais mon œil vous suivra ; pensez-y donc, et dites :
Le vieux maître est absent, mais toujours il nous voit,
Et, si nous faisons bien, Dieu l’aime et le reçoit.
J’eus aussi mon vieux maître, à cet âge où vous êtes :

« Il nie suit, et nous voir c’est une de ses fêtes. »

(1) C’est le nom qu’on donne, A Ermenonville, au seconil parc plus
sauvage.

172 ’ PENSEES

D’AOUT.

— Dans le Désert assis, tout autour du goûter
l«s tenant à ses pieds plus prêts à Técouter,
Il mêlait Tautre pain, Fimmortel et Taimable,
Que Platon n’eût pas cm des petits saisissablo ;
Il le multipliait ; et si, sous son regard,
Deux d’entre eux disputaient une meilleure part.
Un simple mot, au cœur du plus fort, le désarme,
Le fait céder au faible et s’éloigner sans larme ;
Et bientôt, comme ensemble il les voyait remis,
La querelle oubliée : • Ainsi, jeunes amis,

• Disait-il, si plus tard l’intérêt dans la vie

• Vous sépare, il vaut mieux que le fort sacrifie,

• Que le faible épargné se repente à son tour,

« Vous souvenant qu’ici vous fûtes tous un jour.

• Vous souvenant qu’à l’âme une secrète joie

c Vaut mieux que double part où le mal fait sa proie.

• Heureux par le vieux maître, aimez-vous tous pour lui 1 1
>- Et le jour allait fuir ; une étoile avait lui.

Et d’un tertre à ses pieds leur montrant la campagne,
D’un cceur surabondant que le passé regagne,
Un écho du Vicaire en lui retentissait :
Biais ce prompt souvenir à Tinstant se taisait
Dans le Sermon sur la Montagne !

Jean-Jacques, si pour rhonome ici trop relégué
Ta religion vague et son appui tronqué
Suflisaient,… si pourtant tes simples Élysées
N’étaient pas le faux jour des clartés trop aisées.
Que peux-tu dire encore ? Il fut digne de toi ;
Tu Tas connu pour fils aux rayons de sa foi.
Et le tirant. Esprit, aux sphères où tu restes,
Tu le montres d’orgueil aux Sagesses célestes.
Mais si tu t’es trompé, si ce natif orgueil
A pour tous et pour toi fait dominer Fécueil :

PENSÉES D’AOUT. 113

Si le Maître, à la fois

plus tendre et plus sévère,
Nous tient dès l’origine et de plus près nous serre,
Mesurant de tous temps l’abîme et les appuis,
Ménageant au retour d’invisibles conduits ;
Si, plus clément peut-être à la terre purgée,
Il est toujours le Dieu de la Croix affligée,
Ce fils meilleur que toi qui t’es dit le meilleur,
Ce fils, dont les longs jours ont passé tout d’un pleur,
Par l’effet répandu d’un vivant sacrifice
Ne t’a-t-il pu tirer des limbes, ton supplice ?
Et délivrés tous deux et par-delà ravis,
Ne peut-on pas vous dire : Heureux père ! Heureux fils !



Notes[modifier]