Monsieur Nicolas/Première époque/Texte

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

.

Estampes  ►
MONSIEUR NICOLAS



PREMIÈRE ÉPOQUE



MES ANNÉES PREMIÈRES

1734-1746

Sunt et queis virtus contigit ante diem ;
Ingenium cœleste suis velocius annis
Surgit, et ignavœ fert male damna moræ.

Ovid, de Arte.


Ami de la Vérité ! ne crains pas de lire ! tu ne seras ni séduit par du clinquant, ni trompé sur les faits. J’ai assez composé de Romans, dont les bases vraies n’excluaient pas l’imagination : j’ai soif de la vérité pure, et c’est elle que je te donne, parce qu’elle seule peut être utile dans cet Ouvrage.



Je vis le jour en 1734,1734 le 22 Novembre, dans le village de Sacy, en Latin Saxiacus, a saxo, disait Messire Antoine Foudriat, pasteur du lieu. En effet, tout le finage de mon pays natal est hérissé de pierre calcaire, aisément exfoliée par le labourage sur un sol où la terre végétale n’a que deux à trois pouces d’épaisseur[1].

Mon père s’est marié deux fois : la première avec Marie Dondéne, dont il eut sept enfants ; la seconde, avec Barbe Ferlet-de-Bertrô. Il en eut également sept enfants, dont je suis le premier. Je fus nommé au baptême, par Edme-Nicolas, fils aîné du premier lit, au nom de Nicolas Ferlet, mon aïeul maternel, et par Anne, première née de tous les enfants, au nom et comme représentant feue Anne-Marguerite Simon, ma grand’mére maternelle. Le vieillard ne put se rendre à Sacy, à cause du mauvais temps. Je fus nommé Nicolas-Anne-Edme, mon père voulant que son nom fût le dernier : mais à la rédaction de l’acte, Jacques Beraut, le maître d’école, omit Anne, qui ne fut point surajouté, quoique prononcé dans la cérémonie aux interpellations. Il fut ordonné par mon père, que mon nom appellatif serait Nicolas. C’est un très beau nom ! composé de deux mots Grecs, Niké (victoire), et Laos (peuple) : il signifie par conséquent, Vainqueur, ou Dominateur des Peuples.

Ma mère réunissait au même degré la vivacité de l’esprit, la bonté du cœur, et la beauté du corps. Quoique blonde, elle était vive jusqu’à la pétulance ; mais elle savait se réprimer jusqu’à la douceur et la complaisance jamais démenties. Mon père avait également travaillé sur lui-même : il était irascible, et se montrait le plus doux des hommes ; mais il était ardent au travail, et dans toutes les occupations utiles. Je fus ainsi formé de trois parties de feu, sur une des autres éléments ; à en juger par les passions extrêmes, l’amour, l’audace, la crainte, l’impatience, la colère, l’indignation, le zèle, la compassion, qui toutes eurent en moi une inconcevable énergie. Je fus sans doute conçu dans un embrassement chaud, qui me donna la base de mon caractère : s’il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j’étais un monstre ; la preuve de la pureté du cœur de mes parents, c’est ma candeur native… Pour achever d’embraser mon sang, et mon caractère, j’eus pour nourrice la femme la plus tempéramenteuse du canton (car ma mère ne put m’allaiter ; mon père s’y opposa, sans doute par de bonnes raisons). La bonne Lolive, femme Lemoine, sevra sa fille Nannette, déjà forte, en me recevant : mais cette chère femme ne put résister aux désirs de son mari, contraints depuis dix-huit mois ; on se crut obligé de me sevrer à six… Mon tempérament en a souffert ; mais je n’en veux pas à ma nourrice ; elle m’a toujours si tendrement aimé, que je serais un ingrat, si je manquais au respect dû à ma seconde mère !

Je fus porté à la messe de minuit, ma première année, par une idée superstitieuse de mes sœurs, qui, par là, me voulaient mettre immédiatement sous la protection de l’Enfant Jésus. Leur intention était bonne ; car elles m’aimaient, à cause de ma beauté[2].

J’avais neuf mois, quand on me porta chez 1735M. Collet, ami de mon père, et notaire à Vermenton, au beau dimanche de la fête patronale, c’est la mi-Août. On dit que deux petites filles, l’une de cinq ans, l’autre de trois ans et demi, s’y disputèrent vivement le titre de ma femme ! On me les a nommées depuis, et c’est une bien grande singularité[3] ! je n’ai pas été leur mari ; mais je les ai adorées toutes deux.

Le premier trait de mon enfance, qui me soit 1736resté dans la mémoire, est de la fin de ma deuxième année. Impatienté de ce qu’on me laissait nu, sans me lacer, je m’en pris au miroir de toilette, où ma sœur Margot me montrait ma figure grimaçante : je le brisai d’un coup de manche de couteau de table. Les fêlures m’enlaidirent encore, et les facettes multipliant les objets, je crus voir un monde derrière le miroir ! Ce phénomène suspendit mes larmes, et j’éprouvai mon premier étonnement, ma première admiration ; j’eus ma première réflexion… Je ne fus pas châtié ; ma mère se contenta de pleurer son dernier miroir de toilette…

Le second trait est de six mois plus tard. Anne, 1737ma sœur et marraine, venait d’être mariée à Vermenton. En la reconduisant, le jour qu’elle alla demeurer chez son mari, on m’avait porté sur les bras jusqu’au Moulinot[4]. Je profitai, dès le lendemain, du premier instant où on me laissa seul, pour suivre le même chemin ; et j’allais, j’allais… Une femme du village, la bonne Claudine Sirop, me rencontra sous la Côte-des-Prés, tout prés du Moulinot : voyant sur le chemin, seul, un enfant qui marchait à peine, elle présuma que quelqu’une de mes sœurs était dans nos vignes. Elle les appella. Mais personne ne lui répondant, elle vint à moi, en me disant : — « Hé ! où allez-vous donc, Monsieur Nicolas ? — Je m’en vas voir ma sœur Anne, à Vermenton, chez son mari qui l’embrasse. — Tout seul, mon bel ami ? — Oui. — Revenez avec moi, mon poulet ; les charrettes vous écraseraient ! » Elle, me prit la main, pour me remmener. Je résistai, en criant : — « Menez-moi à Vermenton ! » Mais il fallut céder à une main plus forte que la mienne. La mère Sirop me porta ; je lui dis des injures, et je méditai de l’accuser à mes parents de m’avoir battu. Arrivée chez nous, elle conta le fait. On la remercia fort ! Pour moi, je l’appelais la vilaine femme ! et j’intentai mon accusation. (Déjà ce degré de perversité ! cette vengeance réfléchie ! Heureusement, une autre passion a depuis étouffé celle-là !) — « Quoi ! mon petit ami, je vous ai battu ? » Je fus bien puni ! tout le monde m’appela menteur… Je louchais, n’osant regarder en face l’accusée, pleurant, affectant de faire l’enfant gâté, qui dit qu’on l’a battu, quand on l’a contrarié… Ce trait, par la prudence de mes parents, me dégoûta de calomnier.

Je me rappelle que j’étais frappé des louanges 1738qu’on donnait à ma figure ; mais je n’étais sensible à la louange, qu’à proportion de l’amabilité de la personne qui me la donnait, surtout si c’était une jeune fille. L’instinct me parlait pour le sexe différent dés la plus tendre enfance ; tandis que d’un autre côté, les femmes mariées et le tracas du ménage m’inspiraient le plus grand dégoût !… Les jeunes filles que j’ai préférées, étaient celles dont les couleurs ressemblaient à la rose. Thomas Piôt, l’associé de mon père, dans la recette du village, pour les anciens Évêque et Chapitre d’Auxerre, avait quatre grandes filles : Marie, la seconde, avait de belles couleurs ; Madeleine, la troisième, était blanche et potelée ; Nannette, la dernière, régulièrement jolie[5]. Je préférai Marie, ayant un beau fichu des Indes à bouquets rouges, qui rehaussaient encore l’éclat de son teint. Devenu plus grand, c’est Madeleine que j’aurais trouvée mieux que sa sœur. Enfin, dans la grande force de l’âge, je courais après les femmes sèches et maigres, comme Agathe, l’aînée des quatre sœurs… Revenons à la rosiforme Marie Piôt.

Je m’échappais, les dimanches, dés que j’avais dîné, pour aller chez ma belle, moins pour les chatteries qu’on me prodiguait, que pour recevoir les caresses, fort vives ! de Marie, et pour être porté sur ses bras, en allant aux vêpres. Je me crois obligé de spécifier ici ces caresses, qui ont été préjudiciables, non seulement à mes mœurs, mais à ma santé, en donnant, par la mémoire, avant le développement des forces, trop d’élan à mon imagination brûlante. Marie me baisait sur les joues, sur les lèvres, que j’ai toujours eues appétissantes. Elle allait plus loin, quoique tout de sa part fût de la plus grande innocence ; elle mettait sa main sous mes petits jupons, et se plaisait à me fouetter en chatouillant. Enfin, elle allait plus loin encore,… et alors elle me dévorait de baisers[6]… Je le répète, Marie était innocente autant que moi-même ; mais elle s’abandonnait à un penchant aveugle : témoin du goût que ses sœurs, et toutes les autres filles, avaient pour moi, elle se trouvait si flattée de la préférence qu’elle obtenait, que le sien devenait passion. Ma figure délicate, efféminée, plaisait infiniment dans un pays où le sang est grossier, à raison de l’air marécageux qu’on y respirait autrefois : j’y étais un phénomène ! Lorsque Marie me portait, en allant à l’église, les plus jolies filles l’environnaient, pour me baiser chacune à leur tour. Je me rappelle le sens d’un propos, que tint un jour à ma porteuse un grand garçon : il s’approcha de son oreille, et lui dit : — « Maïe !… avoua coume vou’ aimez ç’jouli enfant ; n’an s’doute qu’vou’s’eëz boune méze et boune femme : et gaijôns qu’vou’vourêz en avoir in pazeill ? Je l’vourô étoû, et que ç’fûssît moi qui vous l’eûs fait !… » Marie rougit, et baissa les yeux ; un instant après, elle les leva, et ils suivirent Jean Nollin tant qu’elle put le voir. Il l’épousa quelque temps après, et je fus de la noce.

Un quatrième trait, qui date de la même année, achève de prouver combien les libertés que prennent ensemble deux époux, sont dangereuses pour les enfants, fût-ce dans l’âge où ces innocentes créatures n’y comprennent rien. Je me trouvais un jour chez un homme appelé Cornevin, qui venait, depuis peu, d’épouser Nannette Bêlin, une jolie fille. Ils occupaient une petite maison, que leur avait louée mon père. Le mari préparait des échalas, et à chaque fois qu’il en avait appointé un, il venait embrasser sa femme, et prendre d’autres libertés, qui me causaient un naïf étonnement ! Ma petite mine était si comique, aux yeux de la jeune femme, qu’à chaque fois que son mari la caressait, elle éclatait de rire, en me regardant. Je riais de la voir rire, et ses éclats redoublaient. Le mari lui tenait des discours singuliers, qui me déplurent, sans doute à cause de leur effronterie, ou peut-être plus encore par ce sentiment de jalousie naturel aux mâles, et qui se montre, dans l’espèce humaine, même avant le développement de la faculté. La haine que m’inspira Cornevin dure encore. Je sortis avec dépit, à une caresse plus décisive. Le rire de la jeune femme me paraissait charmant ! mais je trouvais l’homme si laid, que je ne concevais pas comment Nannette pouvait souffrir et rendre ses caresses ! Les images de cette scène lubrique ne se sont jamais effacées, et elles ont eu dés ma plus tendre jeunesse, des effets terribles sur mes sens à peine développés ! surtout après un répétition que m’en donna, dans une grange, Thomas Carré[7], avec sa prétendue, la fille à la Polie, femme ainsi nommée par antiphrase.

Le cinquième trait de ma première enfance, est d’un genre différent : il ne s’agit que d’une petite tricherie, faite pour avoir la récompense promise, quand j’évitais une échappée nocturne. Je couchais dans la chambre de mon père, entre deux armoires, sous un grand tableau octogone de la Vierge tenant son Fils. Je m’éveillai durant l’échappée, au bruit que firent les batteurs en grange, en prenant de la lumière. Désespéré d’un accident incommode et qui m’humiliait, il me vint dans l’esprit de sécher ma place par ma chaleur naturelle, le jour devant encore être fort éloigné !… Je réussis. Le lendemain, à mon lever, de grandes louanges me furent prodiguées ! Je les reçus modestement, n’osant rappeler qu’il y avait une récompense attachée à ma vertu ! Une de mes sœurs le fit pour moi. L’on me donna de la gelée de groseille, que j’aimais passionnément. Je pris la tartine ; mais me ressouvenant que la Vierge pleurait, quand il m’arrivait, de mentir, mes yeux se portèrent sur l’image, je crus la voir pleurer ! Je retirai de ma bouche la tartine déjà mordue, et je la présentai à ma sœur Margot. Elle la refusa. Tout le monde est étonné ! L’on me croit malade ; on m’interroge. Je rougis, baissai les yeux, et montrant la Vierge : — « Elle pleure ! » dis-je en sanglotant[8]. Ma mère me comprit ; elle m’embrassa, et voulut que je mangeasse la tartine, par récompense d’avoir dit la vérité. Mais il résulta de ma naïveté un inconvénient immanquable ; mes sœurs en rirent ; on, chuchota. J’avais l’ouïe très fine ! j’entendis qu’on disait à ma sœur Margot, presque aussi simple que moi : — « Est-ce qu’une toile peinte pleure ? » Je compris que la toile peinte était la Vierge ; je l’examinai bien dans la suite, quand mes sœurs me dirent qu’elle riait ou qu’elle pleurait ; je vis qu’il n’en était rien, et je perdis la foi, avant que de raisonner. J’avais pourtant les faits en faveur de ma croyance ! Avant le mot entendu, j’avais toujours vu la Vierge pleurer, dés que j’avais menti : mais je les eus également ensuite ; car la Vierge ne larmoya plus, tel mensonge que je fisse… Si l’on avait donné une autre base à l’horreur qu’on me voulut inspirer pour le mensonge, elle aurait été moins efficace d’abord, mais durable.

La cause de la crainte excessive que j’ai des chiens[9] (crainte si vive que la vue de cet animal me fait toujours frissonner), est fondée sur le sixième événement de ma première enfance. Je jouais devant notre grange avec un mâtin appelé Jupiter (chien dont mes sœurs du premier lit associent toujours le nom à celui du garçon de charrue Germain, pour ne les prononcer tous deux qu’avec attendrissement), et sans doute je le pinçais, en me roulant avec lui sur la paille ; il me mordit serré au gras de la jambe, que mon bas ne recouvrait pas. À l’instant même un chien enragé, poursuivi par les habitants, entra dans notre cour, et vint se cacher derrière une grande mue à poussins. Mon père, averti par les clameurs, sortit avec son fusil, ajusta l’animal malade, et le tua. Effrayé, je fis un cri ! On accourt : on me trouve ensanglanté !… Mon père pâlit !… Il me visita lui-même. La blessure à la jambe n’était pas propre à le rassurer. Le chirurgien arrive : qu’on juge de l’effroi ! il annonce que je suis mordu par un chien !… On me regarda comme perdu. Cependant on me questionna. — « C’est lui qui m’a mordu, en traître ! » dis-je, montrant Jupiter, que j’avais coutume de traiter d’égal à égal ; et j’expliquai comment. Mon père et ma mère furent un peu rassurés. On fit manger le chien, on le fit boire, on l’enferma, pour voir ce qu’il deviendrait. Il engraissa. Je sentais le trouble où l’on était : je voyais l’emprisonnement de Jupiter, et l’on répétait que c’était pour voir s’il ne deviendrait pas enragé ; j’avais vu le gros chien noir se rouler sanglant, et l’horreur, l’effroi sur tous les visages ! Ce tableau, joint aux discours du chirurgien, que je comprenais beaucoup mieux qu’on ne l’imaginait, dut faire sur mon cerveau une impression profonde[10] !

Ma crainte des chiens et mes frayeurs nocturnes eurent la même cause : la forte secousse donnée à mon imagination. C’était dans la nuit surtout, que n’étant plus fixée par les objets extérieurs, elle devenait susceptible, fougueuse, et me traçait des tableaux mobiles effrayants, qui me rendaient fatigant le temps destiné au repos. Les vérités religieuses trop tôt inculquées, étaient une cause seconde de tout ce désordre. Je voyais, dés que les lumières étaient éteintes, de vilaines figures cornues, qui me faisaient des grimaces épouvantables ! Je poussais des cris de frayeur, et j’éveillais ma mère. — « Qu’as-tu, Nicolas ? — J’ai peur ! — C’est singulier ! disait mon père ; « qu’a cet enfant ?… » Il ne vivra pas ! — J’avais des frayeurs comme lui, dans mon enfance, » répondait ma mère, dés que j’étais dans les ténèbres[11]. » J’entendais tout cela, et le parler seul me rassurait. Je voyais alors des processions, des prêtres en chapes ; les diables fuyaient. J’aimais ces visions dévotes. Je conjecture que mes sœurs aînées, Margot surtout, fort jeune et fort bête, me faisaient des contes de diables, ou se les faisaient entre elles devant moi : mais je ne me souviens d’aucun, quoique je me ressouvienne des rêves, qui en étaient comme le reflet. Ce qui prouve que nous nous ressentons des impressions données avant le développement de la raison.

Je me rappelle qu’alors, ma confiance dans les femmes et dans les filles était absolue ; je les regardais comme les seuls êtres bons, compatissants, incapables de me tromper, de me persifler ; l’ironie étant une figure de rhétorique avec laquelle on était toujours sûr de me mettre en fureur[12] ; en un mot je considérais les femmes comme d’excellentes créatures, infiniment éloignées de me faire du mal, et prêtes à me faire tout le bien qui pouvait dépendre d’elles. J’avais des hommes une idée diamétralement opposée, mon père seul excepté : je les regardais comme des êtres durs, sévères, moqueurs, méchants : ils m’effrayaient ; je les craignais, je les fuyais presque avec la même horreur que j’avais pour le chien. Quelle en était la raison ? j’avais avec eux l’air sérieux ; ils me croyaient raisonnable, et ne me passaient rien. L’isolement de la Bretonne me rendit ensuite sauvage comme les petits chats élevés à l’écart. L’orgueil et mon incapacité sentie m’éloignaient encore des hommes ; enfin mes deux frères aînés, alors séminaristes, m’épouvantaient par leur sévérité Janséniste.

C’est entre quatre à cinq ans, que je me rappelle 1730avoir vu chez mes parents, mon aïeul maternel, Nicolas Ferlet. J’étais alors fort tourmenté de coliques ; dans une crise violente, j’entendis le vieillard qui disait à sa fille : — « Nous n’aurons pas le bonheur de le conserver ! » Ces mots me donnèrent de l’importance et m’élevérent l’âme. Un instant après, je ne souffris plus, et je me mis à jouer avec beaucoup de vivacité. — « Il souffre avec impatience, » dit mon aïeul ; « tant mieux ! c’est qu’il a l’âme très sensible ! Je n’ai jamais aimé les patients ni les martyrs ; on ne sait si ce sont des huîtres ou des hommes[13] ». Une douleur violente et presque habituelle, comme celles que j’éprouvais, aigrissait mon caractère, et me rendait quelquefois destructeur : je paraissais peu sensible aux attentions de ma mère ; je repoussais ses caresses[14], que je recevais forcément et avec impatience. Ce fut ce que Barbe Ferlet opposa aux pronostics de mon grand-pére ; elle s’affligeait de ces dispositions, et versa des larmes… — « Vous voyez que cet enfant a de grands défauts ? — Oui, oui ! Il est pétulant, opiniâtre, aimant à détruire. Je sais qu’il prend à la maison tout ce qu’il peut, pour donner à ses camarades ; que vous êtes obligée de le corriger avec une sorte de sévérité, à cause des premiers enfants, qui cependant vous en blâment ; que souventefois ils intercèdent pour le petit coupable, qui les paie d’ingratitude ; mais que tel est le faible pour cet enfant, à cause de sa délicatesse de traits, qu’ils ne l’aiment ni choient moins alors qu’ils se fichent contre vous, et que non seulement ils lui passent tous ses petits torts envers eux, mais qu’ils vous cachent ses fautes à leur encontre ; ce qui l’enhardit à les commettre. Mais, ma chère fille, je ne saurais croire que votre fils ait un mauvais cœur. Laissez-moi l’observer, pendant ces deux fêtes, que je vais passer chez vous ; et devant que de partir, je vous dirai au juste ce qu’il en est, sans vous flatter, afin que son père et vous y portiez remède. »

Le respectable Nicolas Ferlet, pendant les deux fêtes, m’eut toujours avec lui. À son arrivée, il avait gagné mon amitié par du sucre et des châtaignes. Il me mit à différentes épreuves, pour connaître le fond de mon caractère. Je n’étais pas difficile à pénétrer. Le soir du second jour, après que la famille se fut retirée, mon aïeul dit à son gendre et à sa fille :

— « Mes enfants, vous me voyez bien joyeux : je connais le petit Nicolas, comme je connais sa mère. Il a l’enfance que vous avez eue, ma bonne Barbare ; et si, vous avez été bonne fille, et si, vous êtes bonne femme. Votre garçon est spirituel, et pourtant naïf ; il est haut, non de dureté, mais par dignité d’être ; impatient, comme vous rétiez, ma fille, à son âge, de l’humiliation, et de toute domination injuste. Il se croit autant que le fils d’un roi, et n’entend rien souffrir des autres, pas même de vous, sa mère. Je l’ai voulu éprouver de toutes façons, et demain au matin avant que de vous quitter, je l’éprouverai devant vous. Et c’est tout ce que j’ai à vous dire à ce soir : demain au déjeuner d’adieu, je vous ferai voir le reste. » Tel fut le discours de mon aïeul, comme je l’entendis, et comme ma mère me l’a répété depuis, en 1767, durant le séjour de quatre mois que je fis auprès d’elle.

Le lendemain, au déjeuner d’adieu, mon aïeul Ferlet Bertrô m’appela. On me levait, pour que je le visse encore. Je courus auprès de lui demi-nu. — « Nicolas, mon fils, » me dit l’honorable homme, « je sais que vous avez bien des défauts, qui donnent du chagrin à votre mère, qui est ma fille, et qui m’a toujours obéi : obéissez-moi, et corrigez-vous ; sinon je vous châtierai comme ce chien, quand on l’a dressé. » Surpris de ce langage, de la part d’un homme qui m’avait fait tant d’amitiés, je le regardai noir : dans ma fureur, je brisai mon petit cheval de carton, mon joli carrosse apporté de Paris ; je jetai au feu mes quilles et ma petite boule ; ensuite je m’assis le dos tourné. — « Nicolas ? » reprit mon grand-pére, « c’est pour t’éprouver, ce que j’ai dit. Crois-tu donc qu’un grand-papa qui t’a fait tant d’amitiés hier et devant-hier, te voulût aujourd’hui traiter comme un chien de chasse ?… Ho ! je croyais que tu avais de l’esprit ? » Je me retournais insensiblement, pendant ce discours. « Ton père en a, ta mère en a ; et toi, tu n’en as pas ! de qui tiens-tu donc ?… » Je me retournai tout à fait : — « Moi je ne suis pas une bête, comme le chien de chasse. — Non ; mais tu n’as pas autant d’esprit que je croyais ; tu aurais entendu le badinage. C’était pour rire ; j’aime trop ta mère, pour ne pas t’aimer à la folie. Viens ! » Je me précipitai dans ses bras. — « Ce n’est pas tout, » reprit-il ; « je veux te réconcilier avec ta mère, qui avait du chagrin à ton sujet ; mais un grand chagrin ! car, plus on aime un enfant, plus on a de chagrin, quand il est dur et insensible. — Je ne suis pas ce que vous disez, grand-papa ; du tout. — C’est ce que j’assurais hier au soir à ta mère : je lui ai certifié que tu serais bon fils, et que tu l’aimais bien, ainsi que ton père. Elle m’a cru, et ma promis de t’embrasser. » Ma mère me tendit les bras. Loin d’aller à elle, je la repoussai un peu. — « Encore vous, » dit mon aïeul à sa fille ; « enfant, vous ne pouviez souffrir les caresses ; vous nous repoussiez nous-mêmes, votre mère et moi… Nicolas, ton père t’aime : l’aimes-tu ? — Ho oui, grand-papa ! — S’il était en danger, et qu’il fallût, pour le sauver, supposons, mettre la main au feu ? l’y mettrais-tu ?… là, s’il le fallait ?… — Oui ! grand-papa. — Et pour moi ? — Pour vous ?… Oui, oui. — Et pour ta mère ? — Pour maman ? les deux ! les deux ! — Nous allons voir si tu dis vrai ; car ta maman a grand besoin de ton petit secours ! Si tu aimes ta mère, il faut le prouver. » Je ne répondis rien ; mais combinant tout ce qui venait de m’étre dit, je m’avançai du côté de la cheminée ; et tandis qu’on se faisait des signes, je mis la main droite au feu. La douleur me fit pousser un grand soupir. Barbe m’aperçut la première ; elle fait un cri : « Ha ! mon enfant ! » s’élance, et me retire… Elle s’évanouit, en voyant ma main endommagée. Mon père et mon aïeul surpris ne songèrent d’abord qu’à la secourir. — « Attendez ! attendez ! » leur dis-je ; « je vais brûler l’autre pour la faire revenir ; car celle-ci me fait trop mal. » Mon grand-père quitta sa fille, pour se jeter à moi. Ma mère reprit ses sens, et son premier mouvement fut de baiser ma main douloureuse. Elle se leva ensuite, prompte comme l’éclair, et fut chercher du beurre frais, dont elle couvrit ma brûlure. Mais, malgré tous ses soins, l’ongle de l’annulaire droit tomba, pour ne revenir qu’avec une fissure longitudinale. Ma mère voulait me retenir dans son giron : — « Laissez-moi, maman ! vous serez bientôt sauvée ; ! car la main me fait grand mal ! Laissez-moi courir, pour ne la pas sentir, à moins qu’il ne le faut ? — O mon pauvre enfant ! mon cher enfant ! » s’écria-t-elle, « envers qui j’étais injuste ! — Ne jugez pas trop tôt les enfants, » dit alors mon aïeul ; « attendons : il est des hommes qui ne sont mûrs qu’à trente et trente-cinq ans ; les juger plus tôt, c’est manger un excellent fruit encore vert, et d’après cela, faire le procès à l’arbre… Adieu, mon gendre… Adieu, ma fille… Soignez la main de votre enfant : elle vous servira un jour ; la manière, je l’ignore. L’épreuve a réussi au-delà de mes espérances ; je vous annonce que c’est un caractère généreux. Souvenez-vous de ces paroles, quand je ne serai plus ; et vous direz : — Voilà bien ce que le père Ferlet avait prévu ! » Il m’embrassa ensuite, et je sentis les larmes du respectable vieillard couler sur moi. J’étais ému, sans être étonné : j’avais cet orgueil, dont mon aïeul venait de parler, et il me donnait la plus haute idée de la dignité de mon être. (Hélas ! je ne l’ai plus, depuis longtemps !)… Nicolas Ferlet, dernier mâle Bertrô, partit, et je ne l’ai plus revu[15].

Dans le plan que je me suis proposé, je ne dois rien omettre de ce qui fit sur moi quelque impression : tel est le trait que je vais rapporter. Il augmentama haine pour les hommes, et ce fut la première preuve administrée que les grandes personnes pouvaient se tromper, et devenir injustes. Découverte terrible ! les enfants ne devraient la faire qu’après l’entier développement de la raison… La mienne m’inspira de la défiance, au lieu de cette confiance aveugle que j’avais eue jusqu’alors dans les lumières de ceux qui avaient plus d’âge que moi. Douce erreur ! la première que j’aie perdue !… Je devais alors être à la fin de ma cinquième année, en Octobre ou Novembre, j’allais à l’école avec ma sœur Margot, sous maître Jacques Bérault, dont les cheveux étaient rouges et frisés. Cet homme travaillait à fendre de l’osier, ou à préparer des échalas, en faisant lire les plus jeunes enfants, dont il savait par cœur le Syllabaire Latin ; il les reprenait, lorsqu’ils épelaient mal, sans regarder sur leur livret. J’en étais au Pater, que je syllabais suivant l’ancien usage, en faisant précéder la plupart des consonnes par une voyelle qui les dénature. J’épelais noster, et je disais, enneoessetèerre : je pleurai, croyant qu’on se moquait de moi, en voulant me faire prononcer noster. Ceci commença d’indisposer maître Jacques. Mon pouce avait mangé deux jambages de lettres dans le mot tu-um : de sorte qu’il ne restait plus qu’un jambage du second u, et deux jambages du m : un peu de noir du jambage de l’u, formait un point à l’autre, et peignait parfaitement les deux mots tu in ; ce fut ainsi que j’épelai vingt fois de suite. Le maître me reprenait ; ma sœur et tous mes camarades me soufflaient tu um ; mais je voyais matériellement tu in, et j’aurais cru mentir que de dire autrement… Voici la faute du maître : il s’impatienta, me donna le fouet, sans avoir regardé sur mon livre ; puis il y regarda. J’entrevis alors son étonnement ! Il sortit un moment : tous les écoliers virent le mot fatal, et dirent que maître Jacques avait tort. Ma sœur Margot pleurait ; et moi, qui venait d’avoir le fouet pour la première fois de ma vie, je trouvais que c’était une correction bien cuisante, en hiver !… je sanglotais. Ce furent Edmond Rameau et sa sœur Madelon, déjà mes ennemis[16], qui songèrent à montrer, sur un autre syllabaire, qu’il fallait tuum. Tous ceux qui savaient le Pater par cœur se moquèrent d’eux : — « Si le petit Monsieur Nicolas, au lieu de lire, s’était servi de sa mémoire, il aurait récité, sanctificetur nomen tuum ! » Le maître, en rentrant, ne fit rien de ce qu’il aurait dû faire pour m’instruire, et je le crus plus ignorant que ses écoliers. Ma sœur Margot, à notre retour, augmenta le mal, en jetant les hauts cris contre maître Jacques, et mon père lui-même, toujours si prudent, témoigna son mécontentement devant moi. Alors je m’avançai en enfant gâté, moitié pleurant, et je me mis à me plaindre. On ne se doutait pas que j’eusse entendu ; on me donna tort. — « Qu’est ceci ? » pensai-je. Et cette réflexion qui n’eut alors aucune suite, produira, dans quelques années, les plus funestes effets, en me découvrant trop tôt cette politique si dangereuse, que les petits esprits trouvent si nécessaire, de donner toujours le tort aux enfants. Je regardai les remontrances, même celles de mes parents, comme d’étiquette ; leurs reproches me parurent toujours exagarés exprés ; je ne les croyais pas sérieux la plupart du temps, et je me conduisais en conséquence.

Qu’on pardonne ces menus détails, nécessaires dans les commencements de mon histoire ; j’en dédommagerai par les faits des autres Époques.

Je fus mis, à cette occasion, pour la première fois, en pension chez ma sœur Anne, établie à Vermenton. Miché-Linard, son mari, était un personnage singulier, bizarre. Le tort qu’il fit a mon caractère, en parlant inconsidérément de mon père et de ma mère, a sans doute été irréparable ! Moi, qui les regardais comme des dieux sans défauts, je leur entendis attribuer des faiblesses. Miche, grand parleur, se plaisait à détailler devant moi, malgré les signes de sa femme, des calomnies,… que je ne dois pas rapporter… Je me plus assez chez ma sœur, à ce premier séjour, n’étant pas encore devenu absolument sauvage. J’allais à l’école sous M. Convers, beaucoup plus savant que maître Jacques. La tendresse de ma sœur, les caresses que je recevais de tout le monde, à cause de ma gentillesse, surtout chez M. Collet, notaire et juge, ancien ami de mon père, et qui avait plusieurs filles charmantes[17], me donnèrent alors les plus beaux jours de mon enfance. Il n’en sera pas de même au second séjour : mon caractère aura changé : j’aurai eu le temps de sentir mon existence et ma liberté sur le sol natal ; je m’y serai attaché ; j’éprouverai la tentation cruelle de la transportation : sentiment si douloureux, qu’il suffit pour retenir les hommes libres et les animaux dans le canton où ils sont nés. Devenu moins aimable, je me verrai moins aimé. et ma sauvagerie en augmentera. Il se peut que mon père, en m’ôtant à maître Jacques, eût senti les conséquences que j’ai exposées, de sa conduite envers moi ; mais, sans le savoir, il me livrait à un péril plus grand.

Ce fut à mon retour de Vermenton, et peu de temps après une incongruité non volontaire, commise sur Ursule Rameau, jolie fille, dont la perte a causé tant de douleur à sa mère, que j’eus le premier accès de cette orgueilleuse et sauvage timidité, qui a fait le tourment de ma vie. Ma mère m’envoyait chercher une voisine, appelée la Grand’Jeanne, qui demeurait à la Croix-du-cimetiére. Après avoir fait vingt pas hors de notre avant-cour, je vis beaucoup de monde sur la place du Terrehaut ; je jetai un coup-d’œil sur moi-même, et je me trouvai mal habillé. Je revins demander mon fourreau rayé. On m’en vêtit, et je gagnai la rue. Vis-à-vis la porte à la Polie, j’aperçus une grosse chenille à longs poils. Je n’osai passer. Une poule se promenait auprès ; je me rappelle que je pensais : « Si elle la mangeait donc ! » Il me vint cependant une réflexion raisonnable : « Je suis plus gros que cette poule, qui n’a pas peur de la chenille, et moi, j’en ai peur !… » J’eus honte de ma pusillanimité, qui m’était inspirée par ma sœur Margot, la plus sotte petite créature qui ait jamais existé. Je passai, non sans précaution. Je triomphais, lorsque le chien favori se fit entendre à la porte du presbytère. Je frissonnai ! Mais comment faire ? D’un côté, l’épouvantable chenille était parvenue au milieu du chemin ! de l’autre, le redoutable épagneul gardait le passage !… Je restais immobile, pâle et tremblant… Une jeune fille, cet être aimé, dans lequel rien encore n’avait altéré ma confiance, parce que c’était le seul encore dont on ne m’eût pas dit, et qui ne m’eût pas fait de mal[18], vint à passer : elle vit que j’avais peur du chien ; mais elle ne devina pas mon autre sujet d’effroi ; je lui montrai le monstre, qu’elle écrasa, sans se moquer de moi ; puis elle me conduisit par la main jusqu’à la place publique. Ce fut là que j’éprouvai un sentiment d’embarras devant les hommes ; je rougissais… La jolie blonde Reine Miné, qui m’avait emmené, m’embrassa, en me remettant à celle que je demandais.

Un trait de peu d’importance, mais qui prouve une extrême sensibilité physique, c’est que ma sœur Margot, en m’habillant, s’étant avisée de me chatouiller, je m’évanouis absolument. On pensa qu’elle m’avait donné un coup, et læon ne me crut pas moi-même, quand je la disculpai. M. le curé, à la sollicitation des sœurs aînées, Marie, Marianne, Madeleine, toutes trois grandes puristes, fut employé pour découvrir le prétendu mensonge de Margot, par la confession ; car la confession sert à tout, dans les campagnes : la jeune fille se justifia, et mes parents n’en furent que plus inquiets ; ils se dirent entre eux : « Il ne vivra pas ! »

Si Margot se justifia pleinement ici par la confession, j’ignore comment elle se sera tirée d’une autre imprudence, presque inconcevable, mais qui néanmoins atteste son innocence. Elle nous prit un jour, Marie-Louison, qui avait à peu prés mon âge, et moi ; elle nous conduisit dans des chéneviéres fort hautes, et là, disposuit nos ignorantissime, quemquem nostrum sedentem e regione, dicendo : «  Hem ! coite l… » Maria-Ludovicella, pro sua intelligentia, obediebat ; ast ego nec voluntatem, neque facultatem habedam, et nihil nisi conatus inertes efficiebam. Erubuit tandem Margaritella, et nos dimisit integros, fando : « Sulti vos : » abite !… » Je n’ai jamais pu concevoir quel avait été le but de Margot, alors âgée de treize ans. Sans doute un garçon lui avait tenu quelques discours, ou elle avait vu quelque scène, comme celles que j’ai rapportées… Et l’on dit que l’innocence est au village ! Partout où se trouvent des hommes et des femmes, il y a fermentation et corruption.

Ma première amitié date de ma sixième année… 1740Sentiment délicieux, auquel je fus toujours aussi sensible qu’à l’amour, puisses-tu lui survivre dans mon cœur, comme tu l’y as précédé !… Mon premier ami fut un enfant mon voisin, né le même jour que moi, appelé Edme, ou, comme on dit dans le pays, M’lo Bérault. Mon attachement pour lui était extrême ! mais j’entrevoyais qu’il y répondait faiblement, et que son âme engourdie n’était pas sensible et délicate comme la mienne. J’en étais peiné. Pour me le concilier, je lui faisais des présents : faible moyen, qui ne réussit pas mieux avec les amis ingrats, qu’avec ces femmes, vils simulacres de leur sexe… Je commençais à aimer la solitude, par un sentiment que je puis expliquer aujourd’hui ; c’était l’orgueil. Je sentais que je ne pouvais briller par mon mérite : j’ignorais le prix de ma beauté, dans un pays où celle des fleurs n’est pas sentie, et où l’on n’estime les animaux qu’à raison de leur force et de leur utilité ; aussi la mienne ne m’avait-elle attiré, dans Sacy, que des désagréments ; je me sentais faible, ignorant, incapable. J’étais le jouet des grandes filles, qui m’embrassaient pour se divertir, ou plutôt pour exciter les grands garçons ; ceux-ci m’étaient insupportables, par leur air de moquerie et de méchanceté : les hommes me paraissaient durs. J’aimais assez les vieillards des deux sexes, parce qu’ils me louaient, me parlaient raisonnablement, et ne se moquaient jamais de moi. Mais la compagnie de mon camarade d’école était délicieuse ! Avec lui, je me trouvais à l’unisson, et je goûtais le charme de l’égalité. J’affectais de lui parler en homme, copiant ce que mon père racontait quelquefois de sa conduite avec les compagnons de son enfance. Si, comme certains parents, il n’eût raconté que des prouesses immorales, mon caractère était faussé à jamais, et mon jugement vicié sans retour… Je ne sais où j’avais entendu parler de caverne, ou si le goût d’un repaire nous est naturel ; mais il y avait près de la maison paternelle une petite carrière d’argile, que je pris en affection : j’y fis une sorte de banc ; j’y portai des brimborions de ma mère et de mes sœurs ; j’y composai un petit ménage, avec mes ustensiles d’enfant, sans oublier le prie-Dieu et son crucifix. Lorsque tout fut à mon gré, je pris M’lo Bérault par la main, et je l’y menai. Je voulais jouir de son étonnement et de sa reconnaissance, en lui déclarant que je le mettais de moitié dans la propriété de ma cargniote ; car on ne dit pas caverne, dans le pays. Il fut peu surpris, peu sensible ; mais l’asile lui plut, à cause de sa fraîcheur… Il fut convenu que nous y viendrions tous les jours, sans en parler à personne. J’étais transporté de joie ! Je me fis une jouissance d’y donner à goûter journellement à M’lo. Les mets n’étaient pas coûteux, ni difficiles à se procurer ; le petit paysan ne mangeait que du pain bis ; chez nous on mangeait du pain blanc, et c’était un régal pour lui. J’y joignais tantôt des noix, tantôt des pois ronds crus, ou en grôlée, comme on en donne le premier dimanche de Carême ; tantôt des lentilles, et les jours où l’on cuisait le pain, de la galette, ou de la fouasse ; ce dernier mets était pour nous délicieux ! Quelquefois ma nourrice, qui avait beaucoup d’abeilles, me donnait du miel, d’autres fois du raisinet, des raisins secs, des noisettes ; je portais le tout à la grotte, et Edmlot, en les partageant, doublait le plaisir de manger ces chatteries. (C’est ainsi que depuis, je doublerai les plaisirs de l’amour, en les racontant à mon ami Loiseau)… Je m’attachais par mes dons, et j’étais le plus content.

Un jour, en mangeant des pois crus, nous jetions sur la terre éboulée de la cargniote, ceux que les vers avaient endommagés. Il plut le lendemain, et toute la semaine ; ce qui nous empêcha d’aller à notre retraite. Au bout de huit jours, le beau temps étant revenu, nous y retournâmes, et, ô merveille ! nous y trouvâmes un champ de pois levés ! Notre surprise égala notre joie, et celle-ci fut la plus grande que nous eussions jamais éprouvée, surtout lorsqu’un de ces pois, non entiérement recouvert de terre, nous eût fait reconnaître que c’était un de nos verreux ! — « Ce sont nos pois ? » nous demandions-nous avec admiration. Des plantes nées par notre moyen ! c’était une sorte de paternité : quelle gloire ! Non, un général d’armée, après une éclatante victoire, n’a pas aussi haute opinion de lui-même : nous contemplions notre production première, avec une incessable ivresse ! Ce fut notre champ, notre jardin, notre parterre, notre verger, notre domaine, notre royaume ; nous éprouvâmes le désir impuissant de l’entourer d’une clôture… C’est ainsi qu’est né l’esprit de propriété, source des vices et des malheurs des infortunés Mortels, et il était impossible qu’il ne naquît pas… Nous vîmes tous les jours notre champ : chaque développement de feuille était un épanouissement de notre existence. C’était un trop grand bonheur, pour le renfermer en moi-même : — « Papa ? dis-je un soir, j’ai semé des pois, et ils poussent, comme si vous les aviez semés vous-même ! — Ho, ho ! tant mieux ! si notre champ manque, nous aurons recours au tien. — Mais c’est qu’il n’est pas à moi seul ; Edmlot Bérault en a la moitié ! — Nous partagerons les fruits. » Quelle joie ! Dans le fond du cœur, je désirai que le champ de mon père manquât, afin que le mien servît. Car dés lors la seule véritable gloire à mes yeux, était d’être utile, et c’est à cette rectitude de vues que j’ai dû tout ce que j’ai montré d’activité.

Quelque temps après, le lendemain de deux jours de pluie, nous trouvâmes nos pois en fleur : nouvelle extase ! Tout nous étonnait ! tout était extraordinaire et jouissances pour nous… Les gousses se formérent ; elles se remplirent ; le temps de la récolte approchait, quand un jour, n’ayant pas trouvé M’lo, j’allai seul à notre domaine. Quel ravage, grand Dieu ! quelle dévastation ! Les pois étaient arrachés ! les gousses, fraîchement ouvertes, paraissaient vidées par un gourmand qui venait d’en faire son déjeuner ; car je voyais sur la terre des miettes de pain bis. Peu s’en fallut que je ne m’évanouisse ! Je m’en revins les larmes aux yeux et le cœur oppressé… Ah ! si j’avais été homme et roi, quelle guerre cruelle n’aurais-je pas fait aux brigands qui m’avaient ravi la récolte du premier champ que j’eusse semé !

L’école sonna. J’y allai : j’y vis M’lo, qui tint ses yeux collés sur son livre : j’étais trop franc pour le soupçonner ; je n’ai su la vérité que dix ans après… Cette malheureuse aventure me guérit pour longtemps de la manie de la propriété ; elle s’éteignit absolument en moi, pour ne renaître que fort tard.

1741 J’approchais de ma septième année. Je fus alors témoin d’une chose qui surprendra, et qui ajoute à la preuve que l’Espèce humaine, réunie en nombre, se corrompt à la campagne presque autant qu’à la ville ; sans compter que la corruption de celle-ci s’y communique, par les domestiques des deux sexes, par les miliciens, qui reviennent à leurs villages, après s’être corrompus au loin… Une douzaine de garçons, qui avaient le double de mes années, c’est-à-dire qui étaient à l’époque de la puberté, faisaient au soleil, à la porte Là-bas (celle d’Orient s’appelait la porte Là-haut), faisaient, dis-je, une montre, que je ne puis expliquer[19]… Je ne rapporterais pas ce trait, sans une raison importante. Est-on instruit par la nature, pour le physique de l’amour, à la fin de l’adolescence, ou seulement par ce qu’on a vu et entendu ? Je crois que la nature serait fort tardive, et qu’elle instruirait par les songes. Un seul mot suffit d’ailleurs, et les parents fussent-ils isolés à la campagne, sans domestiques, ce mot est toujours prononcé. Les éclaircissements étant inévitables, que fera-t-on ? Il faudra imiter la nature, qui donne les lumières avec les forces. — Mais si les lumières sont accidentellement données, doit-on parler aux enfants ? — Oui, pour les épouvanter par les inconvénients physiques. Un ami sage me préservera de la débauche, par l’effroi, entre vingt-un et vingt-cinq ans. Retarder la première explosion, avec la jeunesse, c’est tout gagner, parce que le danger consiste principalement dans le discord des forces avec les désirs prématurés… Pour retarder les lumières précoces, il faudrait que les parents de campagne éloignassent, comme autrefois, les enfants de leur table, quand il y aurait des étrangers ; qu’ils les occupassent sous leurs yeux aux travaux rustiques et à la garde des troupeaux ; ce qui n’est plus possible, qu’au Scioto. Quant aux parents des grandes villes, ils n’ont peut-être que la triste ressource d’instruire eux-mêmes, pour donner le contre-poison avec le venin[20]

Ma septième année s’accomplit enfin[21]. J’étais toujours ami de M’lo Bérault : je ne soupçonnais pas même son improbité, ou plutôt sa gourmandise, qui lui fit dévorer à lui seul la récolte de notre champ commun. Un jour que je fus le prendre, pour aller à l’école, sa mère nous dit : — « Mes enfants, vous avez aujourd’hui sept ans ; car vous êtes nés le même jour, et presque à la même heure. Vous v’ié en êge de pécher, ét de pèdre vout’innocence ; enllieu que d’vant, vou’n’péchîns pâ encoi, faute d’raîhon : i’faû’, à ç’t’heuhe, ête bin séges tous les deux. » M’lo écouta cette leçon, qui en valait bien une autre, avec stupidité. Quant à moi, elle m’effraya ! J’étais charmé d’avoir sept ans, et de me trouver un être raisonnable ; mais l’idée du péché, dont ma mère me donnait de l’horreur par ses entretiens, me chagrina beaucoup ! Je sortis de chez la mère Bérault la larme à l’œil. Pénétré de respect pour ma nouvelle raison, j’avais l’air modeste et contrit d’une petite fille qui fait sa première communion. Nous allâmes à l’école. J’y fus d’une sagesse exemplaire, moi qui étais un peu remuant. Maître Jacques le remarqua, et me dit en riant : « Qu’avez-vous, Monsieu’ Nicolas ? — Sept ans aujourd’hui, Monsieu’ l’Maître ; et voilà que je vais pécher et offenser Dieu ! Je voudrais bien m’en pouvoir empêcher. — C’est facile, vous n’avez qu’à toujours ben remplir vote devoir. » Cette réponse vague me satisfit ; et c’est, je crois, la seule bonne que m’ait faite Maître Jacques.

La classe finie, nous sortîmes. Je n’envisageai plus que l’avantage d’avoir sept ans, d’avoir cessé d’être un enfant sans raison ; car j’attribuais à mon nouvel âge une vertu réelle. Dans mon enthousiasme, je devins poète : je pris la main de M’lo et celle d’un autre camarade son cousin, appelé Etienne Dumont, plus âgé de deux mois, et nous chantâmes mes premiers vers :

Ta-la-la, mes enfants !
Nous avons nos sept ans !

J’allai porter cette nouvelle a mes sœurs : elles furent surprises de l’excès de ma joie, n’en devinant pas la cause, qui n’était que le désir de grandir et d’être un homme. Mon père et ma mère furent plus pénétrants : ils s’informèrent de la manière dont on m’avait appris mon âge, et ils en profitèrent pour me donner des instructions, qui furent écoutées d’un air tout à fait raisonnable. J’entendis qu’ils n’approuvaient pas entièrement ce que la mère Bérault m’avait dit ; mais les raisons qu’ils donnaient ne furent pas à ma portée.

Les années s’accumulent. J’avais huit ans, lorsque 1742 mon père quitta la maison de la porte Là-bas, qui appartenait à mon frère utérin Boujat, pour aller demeurer à la Bretonne, où était un fermier. Je fus ainsi éloigné de M’lo, de toute la longueur du village : car la Bretonne est à la porte Là-haut, et hors des murs, à plus de trois cents pas. Les eaux de la Farge coulaient alors ; ce qui suffisait pour interrompre la communication entre le bourg et moi. Je ne vis plus mon premier camarade ; ce fut Etienne Dumont, fils d’une bru de Christophe Berthier, qui le remplaça[22]. Celui-ci devenu mon plus proche voisin, m’inspira des sentiments plus vifs, plus durables. La mère d’Etienne, tant par sa naissance que par son premier mariage avec un Berthier, avait une politesse et un savoir-vivre qui la distinguaient des autres villageoises. Elle me recevait d’une manière engageante, lorsque j’allais prendre son fils, pour aller ensemble â l’école. Fanchon Berthier, fille du premier mari, jolie brune d’environ quatorze ans, m’accueillait encore mieux : tout cela fortifiait mon attachement pour mon nouvel ami. En outre, sa mère était la sage-femme, ou comme disent les paysans, la bonne-mère. On ignore, à Paris, que la bonne-mère est aussi considérée dans nos villages éloignés, où l’on conserve encore les anciennes mœurs, que les Vestales l’étaient à Rome : tout le monde lui marque de la déférence et du respect. On ne l’appelle pas madame du moins cela est rare ; mais aussi jamais on ne l’appelle par son nom, ni par celui de son mari : c’est la Bonne-mére, et ce titre suffît pour lui attirer une tendre vénération… La bonne-mére fut touchée des marques d’amitié que je donnais à son fils ; elle l’engageait à y répondre : mais Etienne, quoique moins borné que M’lo, n’avait pas mon énergie ; il n’éprouvait pas le charme que sa présence donnait aux amusements qu’il partageait avec moi. S’il l’avait senti, je crois que nous aurions pu faire de ces choses étonnantes, telles que les merveilles d’amitié qu’on cite des jeunes Grecs.

Une année s’était écoulée depuis que mes parents 1743demeuraient à la Bretonne : j’avais environ neuf ans, et mes dispositions naturelles, senties dés la première enfance, devenaient plus marquées avec l’âge : si je différais de les exposer, on pourrait prendre le change, au moins pour quelque temps. Une passion, la plus noble de toutes, couvait dans mon sein, et jetait, par intervalle, des étincelles, avant que les facultés y pussent répondre. Elle était l’effet de la conformation physique, et par conséquent insurmontable : aussi se changeait-elle alors en un sentiment actif et douloureux, tel que celui qu’éprouvent habituellement les eunuques. Ce fut encore cette passion impuissante qui me rendit sauvage. J’étais beau : mes cheveux, alors châtain-doré, se bouclaient, et me donnaient l’air de ces anges, enfants de la riante imagination des peintres d’Italie. Ma figure délicate était ennoblie par un nez aquilin, par la beauté de mes yeux, par la fraîcheur de mes lèvres, qui m’ont valu tant de bonnes fortunes ! J’étais pâle et d’une blancheur de lis ; mince, fluet, dans un pays où la taille est épaisse ; ce qui me donnait un air futé, comme on disait… On se rappelle que les grands garçons, trouvant mauvais que les filles embrassassent aussi librement qu’un enfant, un bellot très avancé, m’en faisaient honte, en criant : « Il a une fille à la joue ! » Ils ne réussirent que trop bien à m’inspirer de la vergogne ! mais les filles, qui les pénétrèrent, furent piquées de leur motif. Un dimanche, en sortant de la messe, je me trouvai entouré de Reine Miné, des deux Jeanne et Madeleine Champeaux, Agathe Tilhien, Madelon Blondin, Marie Menant, Mathron ou Marthe Bérault, Ursule Ledme, Nannon Fouard, sœur aînée de Marie, en un mot de toutes les filles à marier. Elles m’embrassèrent à gogo, sur les joues, sur la bouche, et même me claquèrent légèrement. Ma résistance multipliait et rendait plus vives leurs attaques. Je souffrais tout à la fois, et j’avais du plaisir… Quand elles me laissèrent, les grands garçons se mirent à hurler : « Il a dix filles à la joue ! » Cette huée me couvrit de honte, je m’enfuis. Depuis ce jour, je ne pouvais sortir, que les garçons ne courussent après moi, pour me faire mettre une fille à la joue. N’osant pas embrasser les filles eux-mêmes, à cause des parents et du curé, ils avaient du plaisir à les voir me fourrager. Je m’échappais ; les filles me poursuivaient. Il fut du bel usage, à Sacy, d’embrasser par force le petit Monsieur Nicolas… ce qui me mortifiait beaucoup, et ôta le dernier asile à ma confiance dans l’espèce humaine. Mais la contrainte exercée sur moi, la publicité des caresses, qui révoltait ma pudeur naturelle, retardèrent sans doute l’explosion du volcan qui m’aurait consumé. La contrainte et la moquerie m’éloignaient de ce que naturellement j’aurais désiré.

Je roulais quelquefois dans ma petite tête des idées fort avancées ! Mais ce qui doit étonner, c’est que je me figurais que j’aurais eu du plaisir à embrasser une fille malgré elle, à lui inspirer de la timidité ; à l’obliger à fuir, et à la poursuivre : je sentais que c’était là mon rôle, et je brûlais de le remplir. Loin d’être orgueilleux de ma beauté, elle ne me paraissait qu’une efféminisation dégradante, contraire à mes vues de montrer un air mâle, qui me fit respecter des filles. Une anecdote de ce temps-là va faire ressortir avec expression cette idée, qui paraît bizarre.

Il venait souvent à la maison une mercière à banne de Noyers, appelée Madame Geneviève. Elle avait pour conduire sa voiture, un homme qui n’était pas son mari (et ce fut ce qui me donna la première idée des mauvaises mœurs) : c’était un gros et fort Comtois, très grêlé, ayant l’air fier, et le chapeau toujours sur l’oreille. L’air de M. Comtois me convint ; il me parut celui de l’homme, et je me le désirai. Je me figurais comment, avec son imposante laideur, les filles fuiraient devant moi ; et cette pensée me faisait tressaillir d’aise. Car il fallait voir comment mes sœurs et les deux servantes se sauvaient du redoutable Comtois, qui cependant les attrapait toujours ! Je voyais l’air de timidité qu’elles avaient avec lui, quand il les tenait : c’était un héros, un vainqueur effrayant ! Que son rôle me paraissait beau !… J’en faisais la triste comparaison avec le mien : « Ha ! quand serai-je grêlé ! » m’écriais-je… Je témoignais à tout le monde mon désir d’avoir la petite vérole, afin de ressembler à M. Comtois. Et l’on en riait ; car c’était un des hommes les plus laids qu’on puisse rencontrer ; mais grand, carré, fait au tour. Aussi plaisait-il à Mme Geneviève, qui ne me déplaisait point à moi : double raison d’envier son heureux sort, d’être laid et aimé !

Mes idées sur les femmes s’éclaircissaient petit à petit : je sentais qu’elles étaient tout ce qui est aimable ; j’aurais seulement voulu les embrasser, non qu’elles m’embrassassent ; le second rôle me déplaisait. Et cependant prendre le premier aurait été ridicule dans un petit garçon de neuf ans. Ainsi, tandis que mes parents étaient dans une sécurité parfaite, persuadés que leur Hippolite détestait les femmes ; tandis que le bruit de mon antipathie pour le sexe se répandait aux environs, à cause du monde que recevait mon père, et que le petit Monsieur Nicolas passait pour un Narcisse, ses idées, dés qu’il était seul, la nuit, le jour, n’avaient d’autre objet que ce sexe, qu’il paraissait fuir ! Les filles les plus soigneuses sur elles étaient, comme de raison, celles qui lui plaisaient davantage ; et comme la partie la moins facile à conserver propre est celle qui touche la terre, c’était à la chaussure qu’il donnait machinalement sa plus grande attention. Les filles déjà nommées, Agathe Tilhien, Reine Miné, surtout Madeleine Champeaux étaient les plus élégantes d’alors ; leurs souliers, soignés, recherchés, avaient, au lieu de cordons, ou de boucles, qui n’étaient pas encore en usage à Sacy, de la faveur bleue, ou rose, suivant la couleur de la jupe. Je songeais à ces filles avec émotion ; je désirais… je ne savais quoi ; mais je désirais quelque chose, comme de les soumettre.

1744Ce fut à cette époque, que je vis à Sacy une demoiselle. Elle était chaussée délicatement comme à la ville, en souliers de couleur, avec des boucles à pierres ; c’était en outre une charmante personne ! Elle m’éblouit, et je crus d’abord que c’était cette jeune et ravissante Colette, qui m’avait, dans mon enfance, fait tant de caresses à Vermenton : mais j’entendis dire chez nous que c’était une demoiselle de Noyers, parente de M. le Curé, nommée Suzanne Colas… À la vue de ses attraits délicats et frais, je la pris pour une fée, ne connaissant pas encore les déesses. Je ne rêvai plus qu’elle ; Mlle Colas me rendit infidèle à mes robustes beautés de Sacy, sans doute parce que, frêle et débile moi-même, il me semblait que j’aurais plus de facilité à la soumettre. Suzanne disparut ; elle fut oubliée : mais elle avait augmenté le charme qui m’attachait aux filles, et préparé l’impression profonde que devait me faire une femme céleste !

Je doute que les petits nègres, sitôt formés, puisqu’à neuf ou dix ans ils peuvent être pères, désirent les femmes plus tôt que je ne les désirai. On verra bientôt que j’eus la même puissance, et ce phénomène ne sera pas le moins frappant ni le moins intéressant de ma vie… Mais ce goût pour la beauté des pieds, si puissant en moi, qu’il excitait immanquablement les désirs, et qu’il m’aurait fait passer sur la laideur, a-t-il sa cause dans le physique, ou dans le moral ? Il est excessif, dans tous ceux qui l’ont ; quelle est sa base ? Serait-ce ses rapports avec la légèreté de la marche ? avec la grâce et la volupté de la danse ? Le goût factice pour la chaussure n’est que le reflet de celui pour les jolis pieds, qui donnent de l’élégance aux animaux même ; on s’accoutume à considérer l’enveloppe comme la chose. Ainsi, la passion que j’eus, dès l’enfance, pour les chaussures délicates, était un goût factice basé sur un goût naturel : mais celui de la petitesse du pied a seulement une cause physique, indiquée par le proverbe, Parvus pes, barathrum grande ! la facilité que donne ce dernier étant favorable à la génération… Je vais essayer de me faire mieux entendre dans la note[23]

Lorsque j’entrais dans quelque maison, et que je voyais les chaussures des fêtes rangées en parade, comme c’est l’usage, je palpitais de plaisir : je rougissais, je baissais les yeux, comme devant les filles elles-mêmes[24]. Avec cette vivacité de goût, et cette volupté d’idées, inconcevable à l’âge de dix ans, je fuyais, par un sentiment involontaire de pudeur, ressemblant beaucoup à celui naturel aux jeunes personnes, ces filles que, nouvel Anacréon, j’adorais jusque dans leur insensible parure ! Trompés par mon extérieur, deux vieillards, M. Restif, de Noyers, grand-père des Restif de Grenoble[25], et mon Cousin Droin, des Villages de la rivière, me voyant, aux moindres louanges, baisser de grands yeux à longues paupières, dirent à mes parents : « C’est une fille modeste que votre fils ; êtes-vous sûrs de son sexe ? » Je crois que les hommes les plus violemment portés pour les femmes[26], ont tous, dans leur jeunesse impubère, la même timidité, la même pudeur, les mêmes goûts factices : c’est qu’ils sentent déjà ce que les autres ne sentent pas encore. Aussi doit-on regarder la fille la plus pudente, la plus rougissante, comme la plus disposée aux plaisirs de l’amour… Une observation va confirmer la vérité du motif de mon impuissance, qui me faisait fuir devant les jolies filles : c’est que je n’évitais ni les vieilles, ni les laides, et que je ne rougissais pas avec elles d’être mal habillé, ou de tomber dans une faute. Souvent les plus laides de Sacy s’avisaient de me poursuivre. Je restais. Elles en témoignaient leur étonnement ! et tout le monde en concluait que j’aimais les vieilles et les laides. J’ai entendu mon père lui-même s’étonner de la bizarrerie de mon goût, et en redouter la dépravation, surtout après que ma conduite eut donné quelques sujets de plainte : car je voulais toucher à tout, tout réformer ; et le plus souvent je gâtais : ce qui me fit donner le surnom peu honorable de Gâte-tout. Un jour, mon père me fit adroitement demander les raisons de ma singularité par Germain, le garçon de charrue : « Non ! » lui repondis-je, « je n’aime pas les laides ; mais c’est que je ne les crains pas. » Ceci rassura Edme Restif.

Depuis que nous demeurions à la Bretonne, j’avais, pour revenir de l’église, toute la longueur du village, qui n’a qu’une rue, composée de cent vingt-cinq maisons de chaque côté. La fête de Saint-Nicolas arriva. Les grands garçons payaient la messe ; les petits y assistaient. Nous étions alors à Sacy trois Nicolas garçons, d’âge différent : Le Grand-Colas, long comme une perche ; Colas-Çhabin, ainsi nommé de sa grande chevelure hideusement crépue ; enfin Monsieur Nicolas, le plus jeune des trois. Mes sœurs m’avaient paré ce jour-là, suivant leur expression, « comme un petit chérubin ». Lorsqu’on sortit de l’église, les grandes filles se rangèrent sur le perron (comme avaient fait les grands garçons le jour de Sainte-Catherine, pour voir défiler) ; elle se disaient : « Lou P’tit-Colas ôt mieû’ èrangé que l’Grand ; il a in pus biau chapiau, in pus biau bouquet, » etc. Le Grand-Gplas était un assez mauvais sujet ; ce qu’indiquait sa taille haute, efflanquée, sa figure ignoble, qu’il paraissait craindre de montrer, tant il se courbait. Colas-Chabin était un sournois, à physionomie rhynocérote. Ces deux Colas, dont le premier était le coryphée de la fête, et le second son lieutenant, auraient bien voulu que les filles les poursuivissent, ou seulement en être soufferts ! Ils me joignirent au bénitier, et m’offrirent leur protection : « Voilà les filles qui vous attendent, » me dirent-ils ; « les trois Colas se doivent entr’aider ; marchez entre nous deux. » Je les crus. En effet, le Grand-Colas était si redouté, si haï, que pas une fille n’osa m’approcher. Je marchais fièrement entre mes deux homonymes, quand je m’aperçus que je m’étais confié à deux traîtres… Déjà nous étions parvenus à la Croix-du-Reposoir, c’est-à-dire au tiers du village, quand je vis, un peu tard, que le Grand-Colas me livrait à deux groupes de filles, dont les unes précédaient, les autres nous suivaient de vingt pas. Je voulus fuir : je fus environné en un instant. Jamais je n’avais été si beau ; jamais je ne fus tant baisé. Mais bientôt les fourrageuses devinrent la proie du grand satyre et de son camarade. Dés qu’ils les virent occupées de moi, ils se jetèrent sur elles, et ne les épargnèrent pas. Ils les raillaient, en disant : « — Hâ ! vou’ v’lez dou p’tit ? En voiqui dou grand ; … en voiqui dou moyin ! » Ils arrachaient les bagues, et ils ne se retirèrent, que lorsqu’ils eurent tous les doigts garnis… Je m’étais échappé, pendant l’attaque des deux Colas. Je m’élançais comme un jeune faon poursuivi, franchissant les obstacles ; je sautai légèrement sur les bras de six filles, qui me barraient la rue : « Ç’ô in chevreu ![27] » disaient les hommes. « — Il ôt dératé ! » répondaient les femmes. On riait chez nous de tout cela ; parce qu’on n’y voyait pas le moindre danger pour moi. Mais outre l’inconvénient moral, auquel on ne songeait pas, je vais courir un péril physique très réel.

Échappé au dernier groupe de filles, je m’en allais tranquillement, croyant devancer tout le monde. Cependant je vis quelqu’un à la porte Là-haut : je ne pouvais retourner en arrière ; je me précipitai par une brèche, qui conduit à la mare. Mais, douloureuse surprise ! elle était environnée de garçons qui tâtaient la glace, trop faible pour les porter !… Une douzaine de filles, en me voyant, s’écrièrent. L’affaire me parut trop sérieuse pour hésiter : — Au cri terrible, douze fois répété : « V’qui Monsieu’ Nicolas ! V’qui l’Sauvége ! … » je volai sur la glace, cassée le matin pour abreuver les bestiaux, et qui se brisait sous mes pieds ; je traversai la mare si lestement, que je n’eus pas le temps d’enfoncer, et je gravis sur le mur de l’enclos de la Bretonne. De là, je regardai les filles, immobiles sur le rivage… Fanchon Berthier, sœur d’Etienne, qui n’avait pas été du complot de m’arrêter, manqua de s’évanouir de frayeur, en entendant la glace craquer sous moi, sur un fond de six pieds d’eau, où certainement je me serais noyé.

La correction non méritée que m’avait faite maître Jacques, trois ou quatre années auparavant, avait déterminé mon père et ma mère à me mettre en pension à Vermenton, chez ma sœur Anne : le danger que je venais de courir, et qui les effraya d’autant plus, qu’un garçon était tombé sous la glace en me voulant imiter, les décida, pour la seconde fois, à me placer chez ma sœur marraine. Une autre raison qui les y porta, c’est que mon frère-parrain venait d’être nommé vicaire à Vermenton. Ils ne connaissaient guère les élèves des prêtres Jansénistes, que l’esprit de parti empêche de jamais rien faire pour leurs parents charnels.

1745 Cette résolution, prise le 6 Décembre, ne s’exécuta que le 29 Juin, saison où l’école cesse à Sacy, pour ne reprendre qu’après les vendanges… Il y avait, ce jour-là, un pèlerinage, dont le terme était une chapelle prés de Crevan, nommée la Vierge-d’Harbeaux. Cette chapelle a une fontaine, qui outre la propriété de désaltérer, en a d’autres encore, que je ne détaillerai pas ; mais elle a souvent rendu les filles fécondes… Comme on avait remarqué en moi une extrême répugnance à quitter ma patrie, attaché comme je l’étais à mon bélier, que j’avais élevé, aux abeilles que je soignais, etc., on usa de finesse : on proposa le pèlerinage d’Harbeaux avec ma sœur Margot, qui eut ordre de me laisser à Vermenton, au retour. Je vis donc la chapelle ; je bus de l’eau, que je trouvai excellente, car j’avais soif ; je mangeai des cerises, que j’aimais passionnément, et nous revînmes à Vermenton, où ma conductrice me fit rester, promettant de venir me reprendre au premier vendredi de marché… Ma sœur marraine m’instruisit, après son départ. Alors l’idée de tout ce que j’abandonnais me frappa si douloureusement, que je m’évanouis… Ce jour est le premier de ma vie où mon cœur serré m’ait fait éprouver une peine inconnue, si vive, si cruelle, qu’en me la rappelant, j’en frissonne encore. Je ne revins qu’imparfaitement à moi-même ; je restai dans une sorte d’anéantissement, qui effraya tellement ma sœur aînée, qu’elle courut chercher le vicaire (mon frère-parrain). Je revins un peu, tandis qu’il me parlait. Je ne le comprenais qu’à demi. Il me semblait qu’il me passait dans la tête des nuages qui tourbillonnaient. Je restais immobile, insensible. À la fin, mes larmes coulèrent ; ce qui me soulagea. Voilà l’idée qui me reste de cette situation, qui était moins, comme on le crut, l’effet de l’attachement moral pour mes parents, que celui de la tenue physique au sol natal, des soins amusants et délicieux que je donnais aux abeilles, aux agneaux, à tous les animaux de la maison, dont j’étais le protecteur et le nourricier. Depuis que nous demeurions à la Bretonne, ce site demi-sauvage avait un charme inexprimable pour moi ; il était ce que leurs montagnes sont pour les Suisses. Aussi fut-on obligé de m’y renvoyer tous les samedis ; j’y restais le dimanche, et ne partais que le lundi matin, pour me trouver à l’école. Le chemin de Sacy à Vermenton n’est pas agréable : on monte une âpre colline, appelée le Tartre, au-dessus de laquelle sont des champs arides. Enfin, on descend le Terrapion, encore plus rude que l’autre colline, comme l’indique son nom, qui signifie qu’il faut mettre pied à terre ; les voitures y passent néanmoins depuis un siècle, qu’on est parvenu à adoucir les cascades que formaient les lits de pierres. Du haut de cette dernière colline, on découvre Vermenton, gros bourg qui, comparé à Sacy a l’air d’une ville. Alors mon pauvre cœur se serrait ; ces édifices, plus orgueilleux que ceux de mon humble village, me navraient de tristesse ! Quand, au contraire, le samedi me ramenait dans ma patrie ; que du haut du Tartre, je découvrais les chaumières de ce cher village, et plus loin, les murs nouvellement blanchis de la Bretonne ; sur les côtés, les bois de Nitry et de Sacy ; au milieu, le Boutparc, mon cœur se dilatait ; il bondissait ; des cris de plaisir s’échappaient ; je volais.

Mais en descendant le Terrapion, je ressemblais à un homme qui marche au supplice. Oserai-je dire l’idée qui me vint plus d’une fois ? J’aurais voulu voir Vermenton s’abimer, ou en feu, afin d’avoir une excuse pour m’en retourner à Sacy !… Hélas ! ce charme tout-puissant de la solitude est détruit pour moi ! mais il me reste une idée de cet ennui mortel qu’éprouvent les Suisses, hors de leur pays ! Personne peut-être ne l’a senti comme moi ; je ne les en excepte pas eux-mêmes, entendissent-ils chanter leur branle-des-vaches.

L’endroit où je me déplusse moins dans mon exil, était l’école, à cause de la société des garçons de mon âge#1. Quoique je fusse très sauvage alors, il m’arrivait quelquefois d’aller m’amuser avec les jeunes Viard, dont l’un se destinait à être peintre ; avec les Boudard, neveux de la mère de mes sœurs du premier lit ; ces camarades me menèrent chez M. Collet, notaire et juge, ancien ami de mon père. Il y avait alors quatre à cinq belles filles dans cette maison, dont une, appelée de mon nom, Colette, me [28] témoigna de la bonté : elle prenait mon parti, quand on se moquait de mon air agreste, ou qu’on ridiculisait ma naïveté. Un soir, m’ayant vu pleurer, elle vint auprès de moi m’en demander doucement la raison. Je lui répondis : — « C’est que je m’ennuie de mon pays… et puis… de nos mouches à miel ; de mon béliard ;… et puis de mon poirier ;… et puis, de notre enclos ;… et puis d’Etienne Dumont ;… et puis, de mon père et de ma mère ; et que je me déplais ici. — Chez nous ? — Mais, chez mon frère Miché Linard. — Et chez nous ? — Ho, ce n’est pas Sacy ! Je ne me plais qu’à la Bretonne. — D’où vient ? — C’est qu’on n’y voit personne, et que je n’aime pas le monde. — Mais… » (elle souriait de ma naïveté) « est-ce que nous vous déplaisons, mes sœurs et moi ? — Ici,… tout, tout ! — Moi ? » (cette aimable fille me tenait les mains, en me parlant ; je la vis s’attendrir). — « Non, pas vous, » ajoutai-je, en sanglotant. — « Ce pauvre garçon ! » dit Colette à ses sœurs, « si ses parents ne le retirent bientôt, il va mourir ici ! … Car ce Michel Linard est bien insupportable !… »[29] Ha ! lorsque de retour à Sacy, pour y demeurer, je me rappellerai Colette, son souvenir sera plus doux que sa présence ; sa chère image embellira longtemps mes rêveries. Il m’arrivera même deux ou trois fois, le reste de la belle saison, d’aller au sommet de l’âpre colline du Terrapion, contempler ce bourg naguère redouté, puis dire attendri : — « C’est là qu’elle est, ma’m’selle Colette, la bonne amie à mon père et ma mère ; plus jolie que ma’m’selle Colas, la cousine à M. l’Curé. » Mais rien au monde ne m’aurait fait descendre, pour entrer dans Vermenton ; je craignais obscurément d’y être retenu.

À mon retour dans mon village (sans doute obtenu de mes parents par Mlle Colette), on me crut aguerri, pendant mon séjour au dehors : on ne tarda pas à s’apercevoir que je n’en étais devenu que plus sauvage ; et les filles recommencèrent à me poursuivre. Cependant le péril ne vint pas de mes naïves compatriotes ; il fut causé par une étrangère… Si jeune encore, j’en suis déjà au moment de l’aventure la plus extraordinaire de ma vie, en elle-même, et par ses suites !

On sait que j’avais pour camarades d’école les jeunes Rameau : Edmond, François, Charles et Louis ne prenaient, ainsi que leur sœur Madelon, d’autres leçons que celles de maître Jacques ; que leur mère me haïssait, et cependant me mangeait de caresses, etc. Ses fils avaient la tête dure ; ils avaient peu d’esprit ; on les mettait au-dessous de moi dans les conversations du village, quoiqu’ils fussent plus riches ; leur mère le savait, et sa tendresse pour eux en souffrait. Elle avait tâché de me détruire dans l’esprit de Messire Antoine Foudriat, et elle eût réussi avec tout autre homme ; mais celui-ci lisait dans son cœur. Et néanmoins chez elle, les compliments, les égards m’étaient prodigués. On sait encore qu’elle n’en agissait ainsi que pour me faire tomber dans quelque faute, dont elle espérait tirer avantage pour me décrier. C’est une des singularités de ma jeunesse, que la haine maternelle que me portait cette femme ! Elle ne me fit d’autre tort que d’empêcher Messire Antoine de me donner les principes du Latin, comme il en avait envie. Mais il est impossible d’imaginer combien ce préjudice, qu’elle me causa, fut décisif et irréparable ! Messire Antoine était un philosophe qui m’eût formé rapidement… On a vu son portrait dans la Vie de mon Père.

Mme Rameau avait, au mois d’Auguste de cette même année, une jolie moissonneuse du pays de son mari, Percy-le-Sec : car ce ménage, quoique très d’accord, était séparé d’habitation ; la mère, avec les enfants, demeurait dans le bien de Sacy, et le père faisait valoir celui de Percy, encore plus considérable. Cette moissonneuse, grosse dondon de bonne mine, avait le tour si voluptueux, qu’elle excita la jalousie de Mme Rameau, bien à tort ! je puis le dire ; l’automate qu’elle appelait son mari avait épousé ses champs ; il couchait avec la fortune de sa femme, et ne jouissait que de cela. Le mari et l’épouse changèrent de moissonneuse ; une grosse Mathron de Sacy, laide comme la conscience d’une prêteuse sur gages, fut envoyée à Percy, et l’appétissante Nannette vint chez la femme de son maître. J’aperçus Nannette à l’église le jour de la Vierge, où toutes les filles sont en blanc. Sa vue me frappa, mais d’une manière jusqu’alors non éprouvée ! ce furent des désirs, et non de l’amour, que je ressentis : un feu brûlant circula dans mes veines ; Nannette fut la première femme pour moi. J’étais ébahi de cette impression nouvelle, prodigieuse !… Était-ce l’effet de son genre de beauté, qui ne parlait qu’aux sens, comme celle de tant de femmes que j’ai rencontrées depuis, pendant les trente années de ma parfaite humanité ?… Lorsque Nannette sortit, je la suivis, pour la mieux voir, et elle acheva de m’enflammer l’imagination : c’était quelque chose de lascif, que je n’avais pas encore vu, même à la belle Ursule Lamas, de Nitry, dont je parlerai bientôt… Je la suivais par derrière, le plus près possible, jusqu’à la porte des Rameau, me pénétrant de volupté. Quand ensuite je fus dans l’enclos de la Bretonne, je me rappelai cette montre, dont j’ai parlé plus haut, que faisaient les garçons de quinze ans à la porte Là-bas, et je portai sur moi une main,… non pollutrice encore, mais qui cherchait la cause d’un phénomène nouveau, altæ rigidæque erectionis… Le lendemain, en allant à la messe, j’entrai chez les Rameau, malgré la pudeur, pour les prendre, ainsi que leur sœur Madelon, et y aller ensemble. J’entendis que Mlle Rameau disait tout bas à la belle moissonneuse : — « Tiens, Nannette, tu vois bien ce grand Dadin-là ? si tu le voulais embrasser, il s’enfuirait !… » Nannette se mit à rire ; mais comme nous étions pressés par l’heure, nous sortîmes tous. Au retour de l’église, l’envie de revoir Nannette me fit surmonter cette pudeur naturelle, qui m’a porté longtemps à fuir, avec un plus grand soin, l’objet qui me plaisait davantage ; je cédai aux pressantes invitations de mes camarades, et à l’espèce de violence polie qu’employa Madelon. J’étais d’ailleurs toujours si bien reçu dans cette maison, qu’elle devait un peu m’apprivoiser. Dés que nous fûmes dans la cour, je m’aperçus que Mlle Rameau parlait à l’oreille de la provocante moissonneuse. Madelon était bien différente ! C’était un de ces êtres sans sexe, qui n’ont ni beauté, ni laideur, sans grâces, et de la plus grande nullité ; car les femmes ont la leur, comme les hommes : celle des femmes consiste à ne rien avoir qui plaise. Je jouai avec mes camarades : dans un instant où j’étais seul caché au fond de l’étable aux mules, animaux que le père Rameau employait à son labourage, Nannette vint doucement derrière moi, me surprit, et me prenant les deux mains : — « Il faut que je vous embrasse à mon aise, » me dit-elle en riant. Je feignis de vouloir me débarasser : ce qui redoubla son envie. Elle me pressa contre son sein, le plus beau que j’eusse encore vu… Vivement ému, je l’embrassai moi-même. Alors, Nannetie parut comme saisie d’une fureur utérine ; elle me serra, s’empara de tout mon être, et me fit palper tout le sien. Il parait que cette fille était tempéramenteuse à l’excès… Elle pâlit, ses genoux fléchirent ; elle me pressait et repoussait tour à tour… Enfin, il lui prit un tel accès d’érotisme, qu’elle voulut être possédée, et elle en prit les moyens ; nouvelle Sapho, elle aida la nature, la fit agir, et causa en moi un bouleversement inconnu… À ce moment terrible ! de la première crise de la reproduction, … je m’évanouis ! En revenant à moi-même, je me trouvai inondé ; mes camarades m’environnaient. Madelon disait à Nannette : « Mais, tu l’as donc chatouillé ? J’ai oublié de te prévenir qu’il ne le fallait pas ; car je sais de sa sœur Margot, qu’il se pâme dès qu’on le chatouille. » Nannette rougit, en balbutiant : — « Ô ne m’en doutos pas ! Toute l’explication finit là. Je n’avais moi-même qu’une connaissance confuse de ce qui s’était passé. Treize années s’écouleront avant que j’en voie les suites : c’est par l’effet que je saurai un jour, que j’ai été homme à dix ans et demi. Je me rendis chez nous triste, toujours prêt à m’évanouir, enfin dans une situation qui vérifiait le proverbe, en démentant la moitié de son exception : Omne animal post coîtum triste ; excepta gallo-gallinaceo, et scholastico futuente gratis.

Au mois d’Octobre, je retournai à l’école sous maître Jacques. J’avais appris à Vermenton à faire la fuitaine ; je manquai souvent la classe, ce qui donna occasion aux Rameau de me décrier dans l’esprit de Messire Antoine : j’eus le fouet ! humiliation profonde qui fit triompher leur mère ; elle vint en faire un compliment de condoléance à la mienne, qui fut beaucoup plus mortifiée que moi. Je n’écrivait pas encore ; je ne lisais que le Latin : usage que j’approuve, loin de le blâmer ! excellent, si l’on y avait joint les principes de cette langue, mère de la nôtre. Je n’éprouvais que des dégoûts, tandis que je trouvais le plus grand plaisir à bondir librement dans les prés des Rôs, c’est-à-dire des Raies ou Rigoles, pour en faire écouler les eaux. Ma conduite me rendit moins agréable à mes parents ; les dispositions que je montrais n’annonçaient rien de favorable ; Miché Linard m’avait aigri le caractère : je paraissais ennemi de toute application. Je fuyais les hommes ; dés qu’un étranger arrivait à la maison, j’en sortais, pour n’y plus rentrer qu’après son départ. Mais peut-être était-ce l’effet d’un instinct heureux, vu que les étrangers qui venaient chez nous ne pouvaient que me donner l’idée du vice, absolument inconnu dans la maison paternelle. En effet, j’eus alors un exemple des mauvaises mœurs encore plus clair que celui donné par Comtois et dame Geneviève. Les deux Restif de Joux, Jean et Bénigne, venaient souvent à la maison ; ils ne m’effrayaient pas comme les autres, à cause de leur bonhomie et de leur habit de paysan ; je demeurais pour eux. Ils racontaient des nouvelles de ce qui se passait à l’orient de mon village, à Lille-sous-Mauréal, où une princesse de Nassau menait, dans une sorte de château-fort, la vie la plus scandaleuse. J’écoutais les récits qu’on en faisait, et les réflexions de mon père : je pris en horreur le nom de Nassau, comme si j’avais été destiné à devenir Hollandais. Je me rappelle confusément qu’on voulut arrêter cette princesse pour dettes : elle résista, et soutint un siège dans son château contre ses créanciers et leurs recors. Tout cela commençait à me donner une sorte d’immoralité, en m’habituant à l’existence du vice, dont l’idée entrait ainsi dans mon âme neuve.

J’avais eu deux frères et une sœur, depuis les jumelles, Baptiste et Charles, avec Élisabeth, qu’on a vue religieuse à Crisenom, aux Bernardines d’Auxerre ; enfin gouvernante du frère aîné de tous, curé de Courgis, et maîtresse d’école. Marie avait été à Paris, où elle venait de trouver un époux. Ce nouveau gendre, après les premiers arrangements de son établissement, était venu chez nous. Il ne put me voir une seule fois ; je fuyais dès qu’il paraissait ; couchant dans les greniers à foin, et ne mangeant que ce que m’apportaient à la dérobée les deux jumelles… Tel avait été l’effet de la pension à Vermenton. Je fuyais, plus que tout autre, l’abbé Restif mon frère, qui me donnait le fouet, à chaque visite, pour effacer le péché originel par la douleur. Il n’est rien de plus inepte qu’un séminariste ; rien de moins propre à être un jour ce que l’on veut qu’il soit, un pasteur éclairé : ces jeunes gens n’ont la tête remplie que de fadaises mystiques. Mon frère parrain, à son arrivée chez nous, se croyait obligé de s’enquérir à ma mère des petits écarts où j’avais donné. Il ne m’épargnait pas les instructions ; puis, le plus bénignement du monde, il tâchait de me faire entendre que, « pour le bien de mon âme, il fallait que je reçusse le fouet ; que par cette peine salutaire, ma faute punie serait effacée aux yeux de Dieu. » Cela devait être excellent pour un zélé, un béat de l’âge de l’abbé Restif : mais il y avait de la folie à tenir ce langage à un enfant. J’eus le fouet ; l’air bonasse du fouetteur me fit d’abord penser que c’était pour éprouver ma docilité ; mais la réalité me détrompa. Je fus surpris une seconde fois ; les autres, jamais l’abbé ne me tint ; dés que je l’avais entrevu, je m’échappais. Un jour, j’allai me cacher au milieu des prés des Rôs dans un trou à rouir le chanvre, où je restai plongé dans l’eau jusqu’à son départ. Je ne m’enfuyais ni de mon père, ni de ma mère, ni de ma bonne tante Madelon de Nitry, ni de messire Antoine Foudriat, parce qu’ils avaient une conduite convenable avec moi. Je m’enfuyais de tout ce qui paraissait me surpasser : tout ce qui était Monsieur ou Dame me faisait peur, à cause de la supériorité. J’aimais les pauvres ; je leur donnais ce que je pouvais, jusqu’à mon déjeuner ; j’allais prier pour eux chez nous. Apparemment je ne voulais être environné que des êtres que je pouvais dominer.

J’avais toujours passionnément aimé les oiseaux : trouver un nid, était pour moi une jouissance délicieuse, et à l’instant où j’en découvrais un, il me prenait une sorte de frémissement, suivi d’une extase d’admiration. Le premier nid que j’avais vu, m’avait été montré par Margot ; je n’avais que trois ans ; l’idée m’en est restée comme s’il eût été fait de fil d’argent ; je crois le voir encore. La passion des nids me faisait quelquefois parcourir de vastes campagnes, et faire l’école buissonnière. On ne peut comparer cette passion qu’à celle de la chasse.

J’ai dit que les filles continuaient à me poursuivre. L’aînée de celles de ma nourrice, voisine de Mme Rameau, avait entrevu quelque chose de la scène de l’écurie-aux-mules : elle leur fit un jour des reproches, en leur représentant que je n’étais plus un enfant et que leur conduite à mon égard pouvait donner d’elles une mauvaise idée. — « Vous êtes bien bon ! » me dit-elle ; « quand elles viendront pour vous embrasser, r’broussez-vous, comme avec Nannette ; … mais pas si fort ! et vous ne l’aurez pas fait deux fois, qu’ell’vous laisseront de repos »… Les filles regardèrent la remontrance comme suggérée par ma nourrice. Une d’entre elles, la jolie Marguerite Bourdillat, qui n’avait que mon âge, m’ayant trouvé seul le soir, osa bien me dire, qu’elle « allait me mettre une fille à la joue ! » Elle s’approche : je ne fuis pas ; elle me prend : je la serre ; elle m’embrasse : je le rends ; je triple, je quadruple ; enfin l’audacieuse petite assailleuse, d’abord obligée de se défendre, est bientôt réduite à s’enfuir, en disant : « Ha mâs ! j’craijos qu’c’était vous qui aligne vou’ ensauver ! » Je lui répondis, que « depuis quelque temps… je ne m’ensauvais » plus, et que j’embrassais trois fois toutes les filles. » — Ho ben, all’y seront toute etirappées ; car je ne m’en vantehai pas… » Je fus assez content de cet essai. En la quittant, je passai devant un groupe de grandes filles, qui m’environnèrent : je fus tenté de fuir ; mais la raison l’emporta. Je m’élançai le premier au cou de Reine Miné. — « Ma j’crai qu’c’ôt li qui t’embrasse ? » s’écria Madeleine Champaut. Elle succéda, et me laissa faire tant que je voulus. Je courus lutiner Agathe. Les trois filles se regardaient avec surprise !… Les femmes et les autres filles s’approchèrent ; en me voyant me démener, on m’applaudit : « Ç’ôt bén fait ! » disaient les femmes ; « Ha ! ha ! vous craijéz-donc encoi’ avoir affaihe à un enfant ? — Je veux avoir toutes les filles à la joue ! » m’écriai-je. Depuis ce jour-là, aucune fille n’osa plus me poursuivre. Une de mes voisines, jolie, et toujours modeste, me fit compliment de ma résolution, et me témoigna, en rougissant, combien elle avait désapprouvé l’effronterie des grandes filles ! Peu s’en fallut ici que je ne renouvelasse l’aventure de l’écurie aux mules ! Mais Marguerite ne s’y prêta pas… Il doit se passer quatre ans après, entre elle et moi, une scène très intéressante.

jeux de Sacy.Vers la fin de Juillet, après que le regain était assez poussé pour faire paître les chevaux, les adolescents et les adolescentes qui les gardaient, se réunissaient dans la prairie, et s’y amusaient à différents jeux, capables de donner une idée de la vie des anciens bergers. Il est certain que dans les temps d’innocence et d’égalité, où les enfants des riches faisaient les mêmes choses que ceux des pauvres, les troupeaux étaient gardés par les fils et les filles de la maison ; parce que c’était l’occupation la plus douce, comparée à la charrue, au travail de la vigne, au battage dans la grange, etc. Il suit de là, que les bergers et les bergères des peuples agricoles, étaient réellement au-dessus des autres cultivateurs ; que leur emploi était moins pénible, plus noble, et plus considéré ; que les pâturages d’alors étant moins coupés de champs cultivés, les troupeaux y erraient à volonté ; les pasteurs n’avaient d’autre soin que de les préserver des bêtes féroces et des voleurs. Le loisir des bergers était continuel, sans néanmoins être une oisiveté : ce qui donnait plus de sel à leurs amusements. Car j’éprouvai, dés l’âge où j’en suis actuellement, cette sensation, que l’inutilité est un honteux supplice ; au lieu que l’occupation loisireuse est une jouissance réelle. Ainsi les bergers et les bergères se livraient sans scrupule et sans honte, à des jeux innocents, à observer les astres, les oiseaux, le temps ; à composer des contes et des chansons ; enfin, à faire l’amour, après l’avoir chanté. Ce ne sont point ici des conjectures de savant ; c’est ce que j’ai fait, moi, né de parents aisés : ce n’étaient que les enfants comme moi, les jeunes Rameau, les Disson, les Piôt, les Fouard, les Dumont, les Bérault, les Dondène, les Daugis, les Roard, les Miné, les Gautier, les Champeaux, les Tilhien, etc., qui allaient en été garder leurs troupeaux : les enfants des habitants plus pauvres, comme les Paulo, les Couchât, les Lemme, les Blaizot, etc., étaient employés à des travaux plus rudes et plus nécessaires. On ne rencontre jamais la vérité, dans les ouvrages que l’on publie sur les anciennes mœurs, faute d’aller la chercher où elle est, dans les villages éloignés des grandes villes et des grandes routes, comme le mien, où le riche et le pauvre, quoique inégaux en moyens, étaient encore égaux en considération. Je laisse à penser avec quel mépris j’ai lu, par la suite, le prétendu ridicule jeté sur les bergeries ! Ces écrivains renommés étaient applaudis, dans leur impéritie, par des lecteurs superficiels, qui les uns et les autres n’avaient vu de bergers que ceux des bouchers de Paris[30].

Je disais que les adolescents se réunissaient pour jouer le soir dans la prairie. Je n’avais encore aucun emploi dans la maison paternelle : ainsi, en tout temps j’étais libre dans les intervalles de l’école, et je l’étais absolument pendant la moisson et les vendanges. Mais j’avais l’inutilité en horreur ; elle était pour moi une honte insupportable : dans la journée, je m’occupais à soigner les abeilles, les agneaux, les différents oiseaux de basse-cour ; à sarcler le jardin, dont je portais les mauvaises herbes aux vaches. Fatigué, je lisais du Latin, que je n’entendais pas, mais que j’aimais à chanter à l’église ; je ne savais pas encore lire le Français, et je m’en mourais d’envie : mais mon père, par une saine politique, renfermait les livres de cette langue, qu’il nous lisait le soir, après le souper, heure à laquelle toute la famille était rassemblée. À la chute du jour, attiré par les cris et par les ris de la jeunesse, je courais à la prairie, où je trouvais à jouer à l’escarpolette, à la chèvre, à la belle-mère ; ensuite à la pucelle, et dés que l’obscurité empêchait d’y voir, au loup, quand il y avait de grandes filles. Tout le monde connaît l’escarpolette : la nôtre avait pour appui un vieux pommier sauvage ; plusieurs licous de cheval noués ensemble, formaient la brandilloire : les filles et les garçons étaient brandillés tour à tour ; mais les premières éprouvaient quelquefois certains désagréments quand il se trouvait, dans le jeu, des vauriens comme le Grand-Colas, qui cherchaient à les mettre dans des points de vue immodestes…

La chèvre ressemble au tirage de l’oie, tel qu’on y joue à Paris. Originairement une chèvre en était le prix ; elle se tirait dans les vendanges ; on la tuait à coups de bâtons, lancés de cinquante pas, et on s’en régalait : celui qui avait porté le coup mortel était franc de toute dépense. De mon temps, la chèvre n’était qu’un bâton fiché en terre, qu’il fallait renverser, en lançant de cinquante ou soixante pas celui qu’on avait à la main.

La pucelle était un jeu fort amusant, qui affectait les formes dramatiques. On couvrait une jeune fille, qui était la pucelle, des tabliers de toutes celles qui étaient du jeu, ainsi que des chemisotes ou vestes des garçons, jusqu’à ce que le tout formât une sorte de pyramide. On assiégeait ensuite la tour, c’est-à-dire les garçons ; les filles l’entouraient et la défendaient.

« Les portes Dondène sont-elle’ouverte’ ?
» À-t-elle sa robe verte ?
» — Non, elle est cachée,
» La tant èplorée.
» Nous la voulons l’épousée,
» Par mariage !
» — Non, non, mariée,
» Vous la battrez avec rage ! »

L’adresse des garçons consistait à enlever, sans qu’une fille les touchât, tout ce qui couvrait la pucelle. Alors, elle leur appartenait ; et les filles se lamentaient en disant :

» Comme la rose effeuillée,
» Elle sera bientôt ;
» Comme la prune secouée,
» Elle sera mangée,
» Par le ravousio !
» La pauvre infortunée !
» Elle sera fanée,
» Comme la fleur de choquerio.
» Qui teint les roulée’ ? »

Puis elles la livraient aux garçons… On laissait un espace entre les deux sexes : la pucelle était amenée au milieu : Elle joignait les mains en suppliant, et regardant les filles :

« — Ô ! m’abandonmrez-vous ?
» Et suis-je livrée ?
» — C’est votre destinée ;
» Il faut suivre l’époux :
» Mais vous serez pleurée,
» Toute l’année,
» En entendant les coups… »

Elles poussaient ensuite des cris de douleur, et l’une d’elles éparpillait les cheveux de la pucelle. Alors les garçons s’avançaient, l’environnaient. Elle se mettait à genoux, en élevant les mains : ils feignaient de se laisser fléchir, et ils lui disaient :

« Viens, viens, mieux te garderons,
» Que ces filles à cotillons,
» Qui te garder ne pouvont. »

La pucelle se levait, et donnait la main à celui des garçons qui lui plaisait. C’était son mari, et le jeu finissait là. Le garçon choisi remettait ensuite poliment la jeune fille au milieu de ses compagnes. Il paraît que l’origine de ce jeu est l’ancienne cérémonie du mariage chez les Gaulois du canton, avant et même depuis le Christianisme. Ce jeu est absolument cessé aujourd’hui, ainsi que tous les autres.

Celui de la belle-mère était encore plus dramatique. On s’assemblait indistinctement, garçons et filles. On choisissait trois de ces dernières ; l’une était élue tante maternelle, sœur de la mère défunte ; la seconde devait faire la belle-mère ; la troisième était la belle-fille. La tante arrivait d’un village voisin. En approchant de l’endroit où la belle-mère était assise avec la belle-fille, qu’elle faisait travailler, sans lever les yeux, elle s’informait de droite et de gauche, comment sa nièce était traitée par sa belle-mère ? Les uns disaient : — « Elle ne lui donne que du pain de son moisi ; les autres : — « Elle ne lui fait manger que des pommes sauvages demi-pourries. » La tante, à chaque mot, répondait : — « Oh ! ma pauvre nièce ! fille de ma pauvre sœur, que j’ai tant aimée ! » Elle arrivait auprès de la belle-mère, qui prenait un air doux : — « Bon jour, ma sœur… Allons, petite fille, quittez l’ouvrage ; c’est assez travaillé. » La belle-fille se levait ; mais elle avait eu la tête si longtemps baissée, par l’application au travail, qu’elle ne pouvait la relever : — « Redresse-toi donc, ma nièce. — Hélas ! je ne saurais : mon cou est plié, ne se dépliera jamais ! » La tante tournait la tête pour cacher ses larmes, et la belle-mère redressait sa belle-fille par deux bons coups de poing par devant et par derrière… — « Allons, ma sœur, » reprenait la méchante, « vous venez de loin : vous mangerez bien un morceau ; je vais mettre la nappe. » La belle-fille lui présentait la nappe, dans laquelle était enveloppé du pain noir moisi, qui tombait à terre. La belle-mère disait tout bas : — « Chienne, ramasse ton pain. » Et tout haut : — « On ne manque pas de pain ici ; on le laisse moisir. » On se mettait à table, et la belle-mére servait des œufs, du fromage. La tante disait à sa nièce ; — « Mange donc, ma fille ! » Mais pendant qu’elle ne regardait pas, la belle-mère lui ôtait ce qu’elle avait sur son assiette, pour le donner à ses enfants du second lit, qui étaient autour de la table. La belle-fille se levait, sans avoir rien mangé ; elle ramassait à l’écart un morceau de pain moisi qu’elle dévorait. — « Qu’est-ce que tu manges donc là, mon enfant ? » disait la tante. — « C’est quelque chatterie quelle m’a volée ! » disait vite la belle-mère ; « car elle est friande, et je la gâte un peu. » Mais la tante avait tout vu, sans en faire semblant, et elle éclatait en prenant à sa nièce le morceau de pain moisi, qu’elle montrait au père qui entrait. Elle lui débitait ensuite en pleurant la kyrielle qu’on lui avait dite à l’arrivée. Le père battait la belle-mère et donnait la belle-fille à la tante qui l’emmenait et qui la gardait chez elle. En s’en allant, elle disait aux deux rangées qui étaient sur son passage tout ce qu’elle allait lui donner : — « Je la nourrirai de pain blanc, d’œufs frais et de fromage à la crème. Je la vêtirai de toile fine et de siamoise rayée ; ses jupons de dessous seront de molleton ; celui de dessus de coton fin à fleurs brodées ; ses corsets de basin ; ses bas de laine blanche à coins rouges ; ses souliers auront de hauts talons, et ses cornettes seront de mousseline à dentelle bien plissée. » Le but de ce jeu était d’éloigner du remariage les veufs qui avaient de grands enfants.

Quant au jeu du loup, toujours réservé pour l’obscurité, il était sans but moral, au moins apparent. On plantait un piquet en terre ; on y attachait une longue corde formée de plusieurs chevêtres de cheval. On choisissait le premier loup : ordinairement ce titre était ambitionné ; on l’attachait à la corde ; on lui bandait les yeux, puis on s’écartait. Alors, on lui jetait, les garçons leurs chapeaux ou leurs bonnets ; les filles, leurs tabliers ou leurs fichus roulés, et jusqu’à des camisoles et des corsets. Le loup devinait à qui appartenait le chapeau, le tabher, le fichu, ou il le mettait au pied de son piquet, s’il ne devinait pas ; on tâchait alors de les reprendre. Mais s’il avait deviné un garçon, celui-ci était loup à son tour ; au lieu que si c’était une fille, elle nommait un garçon pour la remplacer. Si le loup saisissait un garçon personnellement, il le rossait ; si c’était une fille, il la mangeait ; c’est-à-dire, qu’il la fourrageait assez librement. On n’était guère attrapé qu’en voulant reprendre les gages amoncelés autour du piquet du loup. Ce jeu était fort innocent entre des enfants tels que j’étais, malgré mon aventure avec Nannette : mais quelquefois les garçons de quinze à vingt ans s’en mêlaient, et alors il s’y passait des choses peu décentes. Cependant Messire Antoine Foudriat ne voulut jamais ni le défendre, ni recommander de la décence dans ce jeu ; il disait que depuis plus de cinq cents ans, on n’avait pas ouï dire qu’il y fût rien arrivé d’essentiel, et qu’il suffirait de le défendre pour qu’il devînt criminel… Ce sage pasteur mourut ; son successeur, Messire Louis Jolivet, défendit le jeu, qui devint criminel ; il fallut que le pouvoir civil le proscrivît. Depuis ce temps, il n’y a plus de jeux à Sacy ; on y végète tristement, comme ailleurs : le purisme a toujours été le plus grand ennemi du genre humain. Lorsque j’allai jouer au loup pour la première fois, nous n’étions que des enfants, et tout s’y fit avec innocence ; j’y trouvai un plaisir inexprimable. Je craignais d’abord enfantinement d’être loup, mais ayant été deviné, je trouvai tant de plaisir à mon rôle, que j’aurais voulu le faire toujours. Le jeu du loup me familiarisa promptement avec les filles ; car mon premier acte de virilité, dont j’ai rendu compte, avait été un effort de courage[31].

À cet âge, et après tout ce qu’on vient de lire, je ne connaissais pas encore la douceur d’un baiser. Voici à quelle occasion j’éprouvai pour la première fois cette sensation délicieuse, de la part d’une fille, dont je puis dire avec le poète :

Tarn tremulum crissat, tant blandum prurit, ut ipsum
Mastupratorem fecerit Hippolytum.

Mart. ep. 203, lib. XIV.

Un soir, en arrivant de l’école, j’entendis qu’il y avait à la maison deux de mes cousines Gautherin d’Aigremont : c’étaient les filles d’une sœur de mère de mon père. La blonde Marie, l’aînée, se mariait ; elle venait en prévenir son oncle l’Honnête homme, et la brune Nannon, sa sœur cadette, l’avait accompagnée. Marie était d’une belle figure, suivant ce que je me rappelle, ne l’ayant jamais revue ; elle ressemblait à cette jolie Guéant, qui n’a joué que peu d’années sur le Théâtre-Français. Nannon, sa cadette, n’était que jolie ; un peu de son noir, loin de l’enlaidir, rendait sa figure plus piquante ; elle avait les yeux souriants et mignards d’Aurore Marie Parizot[32], dans la boutique où jadis était le café Baptiste, et son cythéréique sourire ; ou celui de l’aimable Filette, cette jeune et jolie horlogére, à trois boutiques au-dessus de la rue d’Orléans ; elle était brune comme Aurore, la seule différence était dans l’embonpoint : ma cousine en avait davantage. J’étais alors sauvage à l’excès ; ce fut avec peine que j’entrai : mais la vue de mes deux jolies parentes, leurs caresses, surtout les petites attentions de Nannon, me mirent à l’aise. Marie, après m’avoir embrassé, m’avoir donné des dragées, me remit à sa sœur, qui me garda prés d’elle et ne s’occupa que de moi. Elle m’embrassa enfin, mais d’amitié, après avoir fait connaissance. Jamais des joues si douces n’avaient approché les miennes ; je sentis un frémissement de volupté ! Ce baiser m’est encore présent, et lorsque mon imagination me le retrace, je crois le sentir. J’osai le renouveler sans que ma jolie cousine s’y opposât ; au contraire elle paraissait charmée et redoublait ses caresses. Il y avait alors à la maison une servante de Nitry, excellent sujet et assez jolie, appelée Catherine Panneterat, qui m’avait quelquefois défendu quand les filles me poursuivaient ; elle dit tout bas à ma cousine qu’elle avait bien du privilège ! — « Je le sais », répondit Nannon ; « je n’en aime que mieux mon petit cousin ». Je fus flatté : mon jeune cœur nageait dans une volupté d’autant vive, qu’elle était plus pure. Cependant, quelque plaisir que je trouvasse aux caresses de Nannon, je me rappelle que mes yeux étaient secrètement attirés par le joli pied de Marie. Ce petit événement fait époque dans ma vie, par le développement d’une faculté nouvelle, le savourement du baiser. Ah ! l’on acquiert sans cesse à cet âge, et l’on perd irréparablement à celui où je suis parvenu. Tout ce qui me semble extraordinaire, c’est que cette sensation ait suivi au lieu de précéder l’écurie aux mules ! C’est sans doute parce que cette autre crise fut forcément amenée.

La première fois que je retournai jouer dans la prairie[33], après la visite de mes cousines, je fis plus d’attention aux filles de mon âge qui avaient la peau douce comme Nannon Gautherin. Il y en avait deux de très jolies : l’une se nommait Marie Fouard ; l’autre, Madeleine Piôt, cousine et non la sœur de cette rouge Marie, qui me portait à Vêpres dans mon enfance. Marie Fouard avait de beaux yeux noirs, des sourcils bien arqués et fournis ; tout en elle annonçait la force et… le tempérament ; c’était celle que je préférais. Madeleine avait plus de blancheur dans le teint, l’air plus doux, plus tendre, plus naïf ; elle partageait mon cœur… On joua au loup. Mon ami Etienne Dumont en fut : c’était un enfant d’une grande innocence, quoique un imprudent l’eût exposée, à peu prés comme Margot avait exposé la mienne avec Marie Louison : mais les excellents principes que lui donnait sa mère le garantirent. Il fut loup le premier. Il était mon rival pour Marie Fouard, et il tâcha de la prendre. Il y réussit ; mais il en agit conformément à son caractère ; il ne ravit pas même un baiser ; il se contenta de presser la main et la taille de sa bien-aimée. Je me laissai attraper ensuite : — « Mon camarade » me dit tout bas Étienne, « si tu crains d’être loup, quoiqu’il m’ennuie fort de l’être, je ne vous devinerai pas. — Ah ! je veux l’être ! », lui répondis-je, afin de manger ma cousine Madeleine Piôt comme vous venez de manger Marie Fouard ». La passion me rendit politique, c’est-à-dire menteur ; car c’était Marie que je voulais manger. Étienne me devina tout haut et je fus loup. Marie Fouard se laissa prendre très facilement ; car elle me préférait à Étienne. Quand je la tins, je me rappelai toutes les sensations voluptueuses que j’avais déjà eues, soit par le tact non volontaire sur Ursule Rameau ; soit par les baisers enflammés de Nannette la moissonneuse, soit en dernier lieu par le contact des joues douces de ma cousine Nannon Gautherin, et je cherchai à les renouveler sur la brune Marie. En feignant de la manger, je l’embrassais ; je me faisais embrasser ; manus inserta pertractabant inguina, impuberemque concham ; l’innocente se prêtait à tout et le désir de la jouissance se fit sentir… Je lui disais cependant : — « Marie !… Étienne mon camarade vous aime bien, moi aussi : lequel aimeriez-vous le mieux ? — C’est vous. Monsieur Nicolas ; Étienne n’est qu’une mauviette. » En effet, cet enfant avait une petite stature, et ses bras n’étaient guère plus gros que mes doigts. Je fus enchanté de cette réponse, mais je craignis de faire de la peine à Étienne en retenant plus longtemps Marie, et je tâchai, avant de me donner un successeur, d’attraper Madeleine ; ce qui me fut facile : elle était jalouse de Marie, et se mourait d’envie d’être mangée comme elle… J’observe ici que dés lors, et ensuite pendant mon séjour à Courgis, brûlé par les yeux de Jeannette Rousseau ; que même à la ville, éperdu d’amour jusqu’à la fureur pour Madame Parangon, et toute ma vie, je n’ai jamais été absolument monéraste, mais polyéraste ; à moins qu’on ne trouve bonnes les raisons que je me propose de donner dans le temps, pour prouver que je n’ai aimé qu’une femme. — « Ne craignez rien, ma chère Madeleine, dis-je à la jolie Piôt, en la saisissant ; « je ne serai pas un méchant loup pour vous ; je ne vous ferai pas de mal ! » Je l’embrassai plusieurs fois au lieu de la mordre (ce qui arrivait quelquefois aux loups mes confrères) ; je la traitai comme Marie, et de plus, me souvenant que Nannette m’avait livré sa gorge, je cherchai celle de Madeleine, sans en trouver… Je la laissai aller enfin… Je n’avais plus envie d’être loup ; Étienne m’avait bandé les yeux fort négligemment ; j’y voyais : je devinai un chapeau et je fus remplacé.

À parler sincèrement, je crois que j’aimais la seule Marie Fouard… Mais peut-on avoir de l’amour, à l’âge que j’avais alors ? Je le crois ; car j’ai senti dès lors le goût inspiré par la différence du sexe ; j’ai senti un trouble secret, à la vue de Marie ; je l’ai trouvée la beauté qui était d’accord avec mon cœur. À la vérité dans la suite, j’ai trouvé cet accord plus vivement senti ; mais c’est peut-être uniquement parce que j’étais plus formé…

Mon père, depuis qu’il demeurait à la Bretonne, avait un vaste enclos de prés, et toutes les facilitésPremière bergerie. nourrir des troupeaux de moutons, des vaches, des cochons ; pour avoir une basse-cour nombreuse, composée de tous les oiseaux domestiques, même de ceux à qui l’eau est nécessaire. Il n’était pas homme à négliger aucune des parties économiques. Il prit un berger : auparavant, il envoyait ses brebis au pâtre public. Le premier conducteur des troupeaux qu’on ait eu à la maison paternelle, se nommait Jacques Guerreau, fils de Blaise, couvreur et laboureur (car, à Sacy, point de profession exclusive : les Chevanne étaient maçons et vignerons ; les Cornevin tisserands et laboureurs ; les Costol, laboureurs et cordonniers, etc.) Ce Blaise Guerreau était l’homme le plus flegmatique que j’aie connu : rien ne le troublait :

Si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinæ,


comme dit ce bon Lucrèce[34]. La foudre, le canon, ne l’auraient pas ému, puisqu’un terrible incendie, dans lequel il perdit presque tout ce qu’il avait, et qui le réduisit à la misère, ne fut pas capable d’altérer sa tranquillité, ni de lui arracher une plainte : — « J’en serai plus mal à l’aise, compère, » dit-il à mon père, qui avait tenu l’aînée de ses filles ; « mais qu’est qu’ça fait ? Une bouchée d’pûs, une bouchée d’moins, la mort vînt toujou’s. » Un jour, on vint lui dire que son fils aîné, qui était soldat et déserteur, allait être pris et qu’il aurait la tête cassée. Blaise couvrait, en ce moment ; il ne répondit mot. — « Quoi ! vous n’irez-pas représenter que votre fils a une incommodité ? vous savez qu’il est sourd. — J’y pensais, répondit Biaise ; « allez leû dire que je suis vieux, que je ne suis bon à rien ; qu’on n’a qu’à me casser la tête à sa place[35] ; ça l’corrigera, et il achèvera mon toit. » Son fils ne fut pas pris : il s’était exercé à la course ; il franchit le mur de notre enclos, laissant le ruban de sa queue dans les mains du sergent qui l’arrêtait, et plus vite qu’un lièvre, il gravit la colline de Côte-Grêle. On le poursuivait à cheval ; mais la colline étant roide, les chevaux furent rendus, avant qu’on pût l’atteindre. On vint le dire à Blaise, qui n’avait pas quitté son toit. — « Je ne me dédis pas démon offre : allez leû dire. » Ce même homme était d’une taciturnité à citer. « Un jour, il revenait d’Auxerre avec un homme aussi singulier que lui, nommé Malbrough, parce qu’il avait servi contre ce fameux général Anglais. En sortant de la ville, Malbrough dit à Blaise : « V’lai d’biaux blés ! » Blaise les regarda ; mais sa réponse n’était pas prête. Les deux voyageurs s’entretinrent avec leurs pensées, et firent sept lieues. À la porte de Sacy, et prêts à se séparer, Blaise répondit enfin : — « Et ben verts ! » Et ces deux êtres n’étaient pas les seuls qui fussent silencieux à ce point dans Sacy… Mais il est ici question de Jacquot, second fils de Blaise. Il avait beaucoup du caractère de son père, sans lui ressembler entièrement ; il parlait davantage ; mais il avait la même apathie. Je pris pour Jacques une amitié fort vive, qui fut un effet de la bonté de son naturel. J’aimais sa compagnie, et pour en jouir plus à l’aise, j’usai d’un petit stratagéme : toutes les veilles de dimanches et fêtes, je Fuitaine.manquais l’école du soir, et j’allais rejoindre Jacquot aux champs : mon raisonnement était, qu’y ayant un jour d’intervalle, le maître d’école ne s’en souviendrait pas. Cela m’a toujours réussi ; mais je crois que Jacques Bérault était bien aise de me donner une marque d’indulgence. Je ne saurais exprimer qu’imparfaitement le plaisir que je trouvais à parcourir les campagnes avec le berger Jacquot, qui me faisaitVie des bergers. toujours quelques contes, dont j’étais fort avide ! Et ceci prouve encore que les anciens bergers furent les premiers qui firent des vers, des contes, des histoires, durant leurs loisirs ; car les garçons de charrue, les vignerons, et même les batteurs en grange qui veulent employer leur temps, ont trop de peine, pour avoir l’imagination libre et riante, qui porte à faire de longs récits ; il les réservent pour les veillées des soirées d’hiver… Indépendamment des contes que me faisait Jacquot, mon âme vive et sensible jouissait de tout : un site agreste, une colline inculte, une vallée profonde, où la vue était bornée par un bois qui avait quelque chose d’effrayant, m’inspiraient par là même une sorte d’ivresse concentrée, qui s’égayait, lorsque nous montions sur les collines. Alors, je me trouvais plus léger ; l’audace remplaçait l’effroi ; je chantais le premier Deo laus qui me venait dans la mémoire. Si, pour accroître le charme, nous venions à voir un lièvre, ou à trouver un nid, mon bonheur était au comble ; je nageais dans la volupté ! (Hélas ! aucune jouissance depuis n’a été aussi pure, aussi complète !) Jacquot était doux, désintéressé ; il ne me contrariait jamais : j’étais, au contraire, vif, emporté, avide, possédé du démon de la propriété ; nous devions être amis. Aussi l’aimais-je tendrement, comme on va voir.

Saint-Michel.Huit jours avant la Saint-Michel, c’est-à-dire le jour même de l’équinoxe, 21 Septembre, Jacquot partit secrètement pour Saint-Michel en Basse-Normandie, à plus de quatre-vingts lieues de Sacy. Ce pèlerinage est celui des garçons de quinze à seize ans, comme celui de Sainte-Reine, qui n’est que de quatorze lieues, est celui des jeunes filles. Ils étaient alors sacrés tous deux, comme celui de Saint-Jacques-de-Compostelle, ou comme celui de La Mecque pour les Musulmans. Un garçon qui n’avait pas été à Saint-Michel, était regardé comme un couard, un poltron : il paraissait manquer quelque chose à la pudeur d’une jeune fille, qui n’avait pas encore visité le tombeau d’une vierge aussi attachée à sa virginité que la belle Reine d’Alise. Cependant, en cas de maladie ou de faiblesse habituelle, le pèlerinage d’Harbeaux, ou Herbeaux, remplaçait celui de Sainte-Reine. Il est à observer, qu’à Sacy, il était défendu aux amoureux d’accompagner leurs promises à ce pèlerinage virginal, qui se faisait aux fêtes de Pentecôte, c’est-à-dire six mois avant le mariage arrêté ; car les paysans ne se marient chez nous qu’après les semailles, entre la Saint-Martin et les Avents. La cérémonie ne se faisait pas autrefois dans l’église, mais à la porte appelée des Épousailles[36]. À Nitry, on bravait la défense d’accompagner sa maîtresse, ou du moins on l’éludait ; car on viole toujours la loi qui contrarie dans une chose agréable : les garçons s’entendaient entre eux, et chacun disait en partant, qu’il accompagnait Catiche, ou Dodette, qui étaient les maîtresses d’un autre, et cet autre se déclarait pour mener l’accordée de celui qui menait la sienne. Par cet arrangement, quelquefois imité à Sacy, tout allait comme auparavant la loi, qui avait été portée par Messire Nicolas Potier, prédécesseur de Messire André Pinard, qui l’était de Messire Antoine Foudriat.

Jacquot parti, le troupeau se trouvait sans gardien. Je demandai vivement cette commission, par deux raisons : par goût, et pour avoir une occupation qui me réunit aux jeunes garçons et aux jeunes filles du village, qui gardaient leurs bêtes à laine ou à lait. Mon père et ma mère hésitaient ; mais enfin, comme on manquait de monde ; que l’absence de Jacquot ne devait être que de quinze jours ; que c’était le plus beau temps de l’année et celui où les pâturages étaient sous la main, on se rendit à mes instances, à condition que je n’irais qu’aux environs de la Bretonne, afin d’être toujours à portée d’être secouru contre les loups. Je me conformai d’abord à mes instructions ; je conduisis les brebis, les premiers jours, dans les Prés des-Rôs, ou d’Éros, suivant Antoine Foudriat, qui prétendait que ce nom signifiait Prés-d’Amour. Je me trouvai seul du côté des ruines d’un ancien hôpital, qu’on nommait encore Grange-à-la-Sœur. J’éprouvai pour la première fois deux mouvements : d’abord celui de la liberté de solitude ; cette sensation fut délicieuse ! Je me recueillis ; je jouis pleinement de mes réflexions : les nuages volants ; le chant de l’œnante ou cublanc solitaire, concentrant par sa monotonie ; les fleurettes d’automne sans feuilles, qui garnissent tristement ces prés, tout cela m’affectait, me remuait, en me faisant sentir mon existence d’une manière nouvelle. Dans ce moment, je me trouvai auprès d’un buisson où Jacquot, deux mois auparavant, m’avait montré un nid de linotte : ce buisson me rappela vivement le berger, et je sentis cet attendrissement, que cause l’absence d’un camarade avec qui je pensais tout haut. Mes yeux devinrent humides ; je pleurai. Mais les larmes ne suffisant pas à ma vive émotion, je chantai, pour la première fois, des mots sur un air que je composais, pour exprimer la situation de mon cœur. Tous ces mouvements nouveaux étaient délicieux[37] ! Insensiblement, je montai dans le pré de la Grange-à-la-Sœur, et jusqu’au delà de la chapelle Sainte-Madeleine, alors en ruines. Là, je trouvai des buissons de mûres sauvages, que j’aimais passionnément ; je me mis à en cueillir : mais je regrettais que Jacquot n’en mangeât pas ! Je chantais son nom ; je l’appelais, et me rappelant enfin une complainte des Pèlerins de Saint-Jacques, que j’avais entendu chanter à des mendiants, je mis sur l’air les paroles suivantes :

Jacquot est en pèlerinage,
À Saint-Michel ;
Qu’il soit guidé dans son voyage
Par Raphaël !
Par ici nous gardions ensemble
Les doux moutons ;
Jacquot va par le pont qui tremble,
Chercher pardons.

Je ne pus faire que ce couplet, que je recommençais sans cesse. Que mes larmes étaient douces ! Le plaisir qu’elles me donnaient me les rendait précieuses, et Jacquot m’en devint plus cher. Mon cœur était fait pour aimer.

Le jour suivant, je retournai dans les Prés-des-Rôs ; j’y parcourus les mêmes endroits que la veille, avide des mêmes sensations, qui s’y renouvelèrent. Je montai ensuite jusqu’à la Chapelle, d’où je passai au Grandpré, vis-à-vis le Bout-parc, du finage du Vaux-du-puits, d’un côté, et les vignes de Montgré, appartenantes à Nitry, de l’autre. Ce fut là que, dans une solitude absolue, je pris si parfaitement le goût de la vie sauvage, que mon sort était décidé, et mon bonheur complet, si j’eusse été transporté par les cheveux, comme Habacuc le fut de Judée en Babylone, et colloque soit en Amérique, soit dans les Alpes, soit dans les Pyrénées, ou seulement dans les montagnes désertes du Dauphiné… Je me trouvai seul, libre, maître absolu de faire ce que je voulais, loin de tous les yeux. Il faut avoir une âme capable de sentir cette jouissance, pour m’entendre. Le sentiment de ma vie se doubla ; mon existence s’agrandit ; je m’enivrai de liberté ; je la chéris ; je l’adorai ; je sentis que je la préférais à tout… Infortuné ! je ne l’ai connue que pour venir à la ville, ramper esclave des vils Suppôts du Despotisme, le reste de mes jours !… Que dis-je ? Non, je ne suis pas esclave ! J’ai vécu pauvre et libre… Où est mon maître ? De qui tiens-je quelque chose, aujourd’hui, à cinquante ans ? (1784)… Ah ! j’éprouve pourtant une peine cruelle ! La verge de fer est levée sur moi ; et j’ignore si elle frappera…[38]

Les vendanges arrivèrent, et Jacquot ne revenait pas. Blaise le stoïque nous dit froidement qu’il était péri apparemment en s’exposant témérairement à passer au pied du Mont Saint-Michel à la marée montante. Je pleurai mon ancien camarade.

Cependant les occupations à la maison paternelle étaient si multipliées, qu’on fut obligé de me laisser conduire le troupeau, quoique les jours s’accourcissent ; on ne s’informait pas même des pâturages que je fréquentais. On avait soin seulement, à cause du loup, de me faire accompagner par les trois gros chiens, Pinçard, Babillard et Friquette. (Cette dernière était un trésor de fidélité, d’intelligence). Le Grand-Pré, pour lequel j’avais pris goût, fut le pâturage que je préférai : je m’y rendais en droite ligne. Les gens de Nitry, toujours pressés de jouir, vendangent de bonne heure ; de sorte que j’eus la liberté de grappiller dans les vignes, à mon aise, abondamment, en véritable propriétaire ; car les négligents Nitriates avaient laissé de toutes les productions, raisins, pêches, poires, pommes, coings, le tout meilleur que la récolte non mûre des cultivateurs. Les habitants de Nitry, outre leur insouciance, ont une sorte de grandeur et de générosité ; leur récolte n’est pas faite avec exactitude, comme à Sacy ; le Nitriate dit : « Il en faut un peu laisser au pauvre qui n’a pas de vigne, afin qu’il puisse goûter au raisin ; car autrefois, quand il n’y avait que des fruits sauvages, tout était à tous. Il faut donc laisser au pauvre, qui ne possède plus rien, un peu de fruit cultivé, pour le préserver du vol et du désespoir, pour désaltérer le passant ou le pâtre qui abordent ces collines écartées… » Je trouvais donc des fruits en abondance dans les vignes de Mont-Gré, tandis que mes brebis, mes porcs et mes chèvres paissaient dans le Grand-Pré ou dans le champ de Jean Simon le mansier[39], abondant en serpolet et autres herbettes de coteau excellentes pour les moutons. Comme je sentais ma vie sur ces collines élevées ! Ah ! quels moments déhcieux, et combien je les ai regrettés ! Combien aussi j’en ai joui depuis par le seul ressouvenir ! La journée s’écoulait trop tôt ; c’était avec chagrin que je retournais à la maison paternelle… Oh ! que ne connaissais-je ces bergers des Apennins, qui passent leur vie à la suite de leurs troupeaux dont ils ne rendent compte qu’une fois l’année ! Hélas ! j’ignorais que mon bonheur existait quelque part ; je jugeais de tout l’univers par mon village : Tutto il mondo è come nostra famiglia. Cependant j’agissais à peu prés comme ces bergers d’Italie. Arrivé le soir, je soupais seul, et dés le matin je faisais sortir le troupeau.

Il prospérait entre mes mains ; je ne le ramenais que rassasié, et grâce à Friquette, les loups n’en diminuaient pas le nombre ; cette excellente gardienne poursuivait quelquefois à elle seule deux loups et les obligeait à fuir. Ce qu’il y a de singulier, c’est que moi, qui craignais les chiens jusqu’à la pusillanimité, j’attaquais les loups en téméraire ; je les poursuivais sans aucune autre arme que des pierres que je lançais contre eux ; et comme j’étais preste à la course, je les harcelais, les fatiguais, et souvent je les blessais à sang.

Vis-à-vis les vignes de Mont-Gré, derrière le boisLe vallon. du Bout-Parc, était un vallon plus solitaire, où je n’avais encore osé pénétrer ; la haute lisière du bois lui donnait quelque chose de sombre qui m’effrayait. Le quatrième jour après les vendanges de Nitry, je me hasardai à y passer avec tout mon troupeau. Il y avait au fond du vallon, sur le bord d’une ravine, des buissons pour mes chèvres avec une pelouse où mes génisses pouvaient paitre comme dans le Grand-Pré. En me voyant là, j’éprouvai une secrète horreur, causée par les contes d’excommuniés changés en bêtes que me faisait Jacquot ; mais cette horreur n’était pas sans plaisir. Mon quadruple troupeau paissait ; les cochons trouvaient en abondance une espèce de carotte sauvage, que les paysans nomment échavie, et ils labouraient la terre, tandis que les plus gros, et surtout leur mère, s’avançaient du côté du bois. Je les suivais pour les empêcher d’y entrer, lorsque j’aperçus sous un vieux chêne à glands, un énorme sanglier. Je tressaillis d’horreur et de plaisir, car cet animal augmentait l’aspect sauvage qui avait tant de charmes pour moi. Je m’avançai le plus qu’il me fut possible. Le fier animal m’aperçut et, dédaignant un enfant, il continua de se rassasier. Par un heureux hasard, la truie était en chaleur, elle s’approcha du sanglier qui courut à elle dés qu’il la sentit. J’étais ivre de joie du spectacle qu’ils m’offrirent, et je retins mes trois chiens en laisse pour ne pas troubler le sanglier. Dans le même moment parurent un lièvre et un chevreuil : je me croyais transporté dans le pays des Fées ; je respirais à peine. Je m’écriais inarticulément quand un loup parut. Je fus obligé de lâcher mes chiens contre cet ennemi public ; la crainte qu’il n’attaquât le troupeau détruisait le charme de sa présence (car tous ces animaux sauvages augmentaient à mes yeux celui de cette solitude). Mes chiens effrayèrent et lièvre et chevreuil et sanglier ; tout disparut et rentra dans les bois : mais le charme resta. Il fut même augmenté par une belle huppe qui vint se percher sur deux gros poiriers dont les paysans appellent le fruit poires de miel, parce qu’elles sont si douces et si sucrées dans leur maturité, que les guêpes et les abeilles les dévorent. Je connaissais déjà ce fruit ; les parents de mon ami Étienne Dumont avaient un poirier de miel au bas d’un champ très voisin de la maison paternelle, et il m’avait quelquefois mené en manger les poirettes tombées. Mais que je trouvais celles-ci délicieuses, à moi, et dans une terre de liberté ! Ajoutez qu’elles étaient plus mûres, mieux nourries, et que je n’en avais obligation à personne : car les poiriers étaient dans la pelouse inculte qui bordait la ravine… J’admirai la huppe, oiseau que je voyais pour la première fois ; je mangeai des poires et j’en remplis mes poches, afin de régaler mes jeunes frères et sœurs.

Il me vint alors une idée : « Ce vallon n’est à personne : je le prends ; je m’en empare ; c’est mon petit royaume. Il faut que j’y élève un monument, comme mon père lit dans la Bible, pour qu’il me serve de titre. » Je mis aussitôt la main à l’ouvrage. Lorsqu’il fut achevé, je montai dessus pour contempler mon empire, car ne voyant personne, je me trouvais maitre ; je sentais, avec mon imngination vive et réalisante, ce que l’on n’a peut-être jamais senti en Europe, la situation de l’homme avant les rois, avant toutes les entraves et toutes les lois… Cette heureuse journée finit trop tôt…

De retour à la maison paternelle, j’étais triste et taciturne : le tracas, le tumulte, la subordination m’impatientaient. Ma bonne mère me crut malade : elle me prodigua les soins. — « Je me porte bien ! » lui dis-je un peu durement ; « mais je voudrais être chevreuil ou sanglier ; car je ne voudrais pas être loup, à seule fin de vivre tranquille dans les bois, et surtout dans le vallon où j’ai été aujourd’hui. — Et où donc as-tu été, mon Nicolas ? — Au delà du Bout-Parc. — Oh ! si loin, mon enfant ! — Fût-ce plus loin encore !… Oh ! si vous saviez comme c’est joli !… » Et je me tus, manquant de termes. Ensuite, je distribuai mes poires de miel à mes petits frères et à mes petites sœurs, qui se récrièrent sur leur bonté ; ma mère même en mangea, ce qui redoubla ma gloire et mon contentement. À souper, j’eus envie de causer ; j’appris à mon père que la truie avait été couverte par le sanglier : ce qui parut lui faire plaisir. Il me conseilla lui-même de retourner à mon vallon (comme je le nommais).

Le lendemain, je partis dès la pointe du jour, muni de mon petit sac de provisions, d’une bouteille d’eau rougie, du pain des chiens, etc., le tout chargé sur les deux plus gros moutons (car les brebis entrant alors en chaleur, les deux béliers qui portaient ordinairement les deux besaces devaient être parfaitement libres). J’avais un briquet pour allumer du feu : car Jacquot en allumait souvent avec des broutilles, soit pour faire réchauffer son halte, ou pour faire cuire des œufs d’oiseaux, ou les cailles et les alouettes qu’il prenait ; car il était friand. Je l’imitais en cela, et je faisais du feu entre deux pierres.

Muni de tout ce qui m’était nécessaire, je regagnai allègrement mon vallon sauvage. Ce fut avec transport que j’y revis ma pyramide, élevée sur le plus haut merger. (On appelle ainsi, dans le canton, les fréquents tas de pierres tirés de nos arides campagnes). J’y adossai une sorte d’autel sur lequel je trouvai bon d’allumer mon feu, à cause de la fraîcheur de la matinée. J’avais à peine terminé tous ces arrangements, que j’aperçus dans les airs un oiseau de proie qui tournoyait et qui finit par se précipiter dans un buisson. J’y courus : il plumait une alouette. Un coup de bâton lui cassa une aile au moment où il voulait s’enlever, et je l’assommai. L’alouette palpitait encore. Il me vint une idée : j’avais entendu dans la Bible, que mon père nous lisait le soir, parler des sacrifices d’Abraham, etc. Il me sembla qu’étant roi de mon vallon, je pouvais bien en être le prêtre, un être libre, tel que moi, devant se suffire à lui-même comme roi, pontife, magistrat, berger, boulanger, cultivateur, chasseur. Je considérai l’oiseau de proie comme un coupable qui troublait la paix de ce séjour d’innocence ; sa mort était juste, et je résolus d’en faire hommage à Dieu par un sacrifice. Cette idée me parut très belle ! Midi arriva.

C’est l’heure à laquelle les bêtes de trait sont conduites au pâturage après le travail. J’entendis des cris de pastoureaux et de bergères. L’homme est né pour aimer son semblable. Malgré mon goût pour la solitude, je ne pus entendre ces cris sans un mouvement de joie. Je suspendis mon sacrifice dans l’espoir d’y avoir des assistants. Je poussai moi-même un cri qui me fit reconnaître. Et aussitôt j’aperçus Étienne Dumont, Edme Droin, Laurent Tilhien, Marie Fouard, Madeleine Piôt et quelques autres filles et garçons de mon âge, qui gardaient soit leurs brebis, soit les bœufs et les vaches de trait. Je poussai un second cri auquel ils répondirent. — « Venez, venez par ici ! » criai-je, « dans une bonne vaux ! » (expression du pays, qui signifie un endroit abondant en quelque chose que ce soit) ; « il y a de la belle herbe ! il y a des poires de miel ! » À ce mot décisif toute la troupe toucha vers moi. Je fis les honneurs de mon vallon qui les ravit moins que moi ; mais ils le trouvèrent agréable. Pour moi, en y voyant Marie Fouard et Madeleine Piôt, je le trouvai plus féerique encore. J’exposai mes droits de propriétaire à la troupe, en montrant ma pyramide et son autel : ces titres étaient sacrés ; mes droits furent reconnus pour inviolables par mes camarades. Je les invitai ensuite à mon sacrifice, dont les victimes les émerveillèrent. Tout étant prêt je commençaiSacrifices. l’acte. J’arrangeai le bois en bûcher, et quand le feu fut très vif, j’y jetai les entrailles de l’oiseau que j’avais préparées, car j’avais entendu dire que les prêtres Juifs jetaient ainsi dans le feu les entrailles de leurs victimes. Je mis ensuite le corps sur mon autel, et je voyais avec des élans de dévotion tourbillonner la fumée de mon sacrifice que j’accompagnais de quelques versets de psaumes. J’étais debout très grave et réellement pénétré de la grandeur de mon action. Je fis en même temps rôtir l’alouette au moyen d’une brochette de bois ; je retirai l’oiseau de proie, de ceux qu’on nomme bondrée[40] dans le pays, lorsque je le vis cuit à propos ; j’en mangeai le premier et je partageai le reste aux assistants, qui m’imitèrent. Les trois chiens ne furent pas oubliés, nous leur donnâmes les os et les endroits musculeux ; l’alouette termina la manducation de mon sacrifice. Je conduisis ensuite la troupe à mes poiriers pour achever de la rassasier en lui faisant manger des poires de miel avec du pain blanc. Je pus même leur montrer ma huppe, et j’eus bientôt le bonheur de pouvoir leur dire : « Voilà mon sanglier ! » car le terrible animal revint auprès de la truie. Il effraya tous mes camarades et surtout les jeunes filles. Ce fut alors que je triomphai : j’approchai très prés de l’objet qui les épouvantait, et je fis le Rodomont tant que je voulus : le sanglier, tout occupé de ses amours, ne jugea pas à propos de se déranger pour moi. Cependant Étienne Dumont, plus timide que les jeunes filles, les exhortait à s’ensauver, et il dirigeait doucement ses vaches de trait du côté du Grand-Pré. Je le retins en lui disant que je ferais partir le sanglier quand je voudrais. — « Je veux aussi, » ajoutai-je, « vous montrer mon chevreuil et mon lièvre : mais il ne faut pas faire de bruit ! et peut-être verrez-vous encore mon loup : tenez-vous tranquilles. » On s’assit sur le merger, au pied de ma pyramide, afin de découvrir les troupeaux. C’est de là que je montrais, en propriétaire enivré, mes buissons, ma pelouse, mon ravin, mes ronces, couvertes de mûres sauvages dont on alla aussitôt se rassasier, car l’air est dévorant sur ces collines… Pour mettre le comble à ma gloire, le lièvre ayant paru, Friquette, que je lâchai à propos, l’attrapa et vint le déposer à mes pieds, suivant son usage. Que j’étais fier ! Je n’essuyai qu’une petite mortification : ni mon chevreuil, ni mon loup n’eurent la complaisance de paraître, mais j’en étais bien dédommagé par la prise de mon lièvre. Je m’occupai ensuite du soin de mon troupeau que je m’enhardis à conduire plus loin dans des pâturages vierges, par conséquent plus gras, et que je n’avais pas encore abordés, me défiant de mon loup. Ils étonnèrent mes camarades ! Enfin, les troupeaux rassasiés, et les bergers au contraire recommençant à sentir la faim, nous descendîmes dans le Grand-Pré pour aller de là grapiller raisins, pommes et poires dans les vignes de Mont-Gré, où nous trouvâmes une véritable terre promise. Après une courte recherche, nous nous réunîmes. On déposa sur le sainfoin un ample grappil ; j’envoyai prendre, sur mon gros mouton, mon second bissac encore plein ; nous y trouvâmes du petit-salé ; le régal fut plus complet qu’à mon vallon, moyennant notre abondant dessert. Au coucher du soleil, je fus ramené comme en triomphe à la maison paternelle.

Cette grande journée fut la dernière de mon bonheur, du moins pour cette année : je trouvai Jacquot arrivé. Ah ! que de résolutions avaient été prises contre mon repos, depuis ce retour inattendu ! Une nouvelle pension venait d’être décrétée : j’en fus instruit, et je fus navré de douleur, croyant que c*était encore à Vermenton ! Je ne fus cependant pas insensible au plaisir de revoir Jacquot, quoiqu’il me détrônât, et qu’il dût causer des malheurs redoutés. Je lui fis accueil, et le lendemain, je priai qu’on me permît de l’accompagner pour lui montrer ma bonne-vaux… Ce ne fut pas sans un soupir ! Moi, roi la veille, maître souverain d’un vallon tout entier, où j’avais pour sujets assez indociles, un sanglier, un loup, un chevreuil ; où déjà (tant il est aisé d’abuser du suprême pouvoir !) j’avais été tyran, en faisant mettre à mort par mes satellites, un de mes plus paisibles sujets ; où j’étais possesseur incontesté de deux beaux poiriers sauvages, d’une pelouse et de quelques buissons, où les linots, les chardonnerets, les fauvettes, et peut-être le rossignol devaient nicher : prier, pour avoir la liberté d’y retourner une fois ! Cela me fit mal au cœur ! Ah ! que ne connaissais-je les Apennins !… Cependant, à peine fûmes-nous sur la colline, que je sentis ma hberté. Je parlai à Jacquot de mon vallon ; je l’y menai. Je le mis ensuite en possession de mon grappil dans les vignes de Mont Gré, où nous fûmes joints, vers le midi, par Marie Fouard et ses camarades de la veille, en y ajoutant Fanchon Berthier, sœur d’Étienne. Jacquot, dont elle a été depuis la femme, fut si enchanté de la voir, qu’il nous fit pousser jusqu’en Sauloup, où nous trouvâmes les vignes non grappillées, et si abondantes, que nous craignîmes d’abord qu’on n’eût pas vendangé. Tout le monde chargea de fruits ses gros animaux, et nous retournâmes dans mon vallon, ramasser les poires de miel. Et telle fut la déférence de toute la troupe, qui me croyait réellement propriétaire, en vertu de ma pyramide et de mon autel, de tout ce qui n’était pas cultivé, qu’on me demanda sérieusement, en me traitant de Monsieur Nicolas, la permission d’y prendre les biens qu’y prodigue la nature agreste. Je l’accordai gravement ; car je crois que j’étais persuadé de mon droit. C’est que j’avais fait la découverte ; et telle fut sans doute l’origine de la propriété… Quand chacun eut fait sa petite récolte, nous goûtâmes. Ce fut un repas délicieux ! dans un endroit paisible, loin du monde et de la contrainte… On étala ses provisions : elles étaient frugales : trois œufs durcis, du fromage séché fort dur, et du pain de seigle. Jacquot et moi, nous avions de la vieille brebis en bœuf-à-la-mode, du fromage durci et un pain salé pétri avec du babeurre[41], que les paysans aiment beaucoup. Mais voici le meilleur. Jacquot tirait des pierres avec autant d’adresse que les anciens Baléares ; en grappillant dans les vignes de Sautloup il avait aperçu des grives sur les arbres, et il en avait tué quatorze. Il fit du feu ; nous plumâmes les oiseaux ; il les enveloppa dans des feuilles de vignes, creusa, dans les pierres du merger, un trou sur lequel nous fîmes un grand feu : les pierres échauffées les cuisirent si à propos, que jamais je n’ai rien mangé d’aussi bon. Nous en avions chacun deux. Mon eau rougie servit de vin, et les filles ne burent pas. Nous mangions avec cet appétit vorace que donne l’air vif de ces collines. Les filles faisaient les ménagères, comme si elles eussent été nos femmes : Jacquot avait Fanchon ; Étienne, Madeleine, parce que Marie Fouard s’était donnée à moi, pour être reine du vallon, etc. Jacquot et son amie, qui étaient nos aînés de plus de six ans, regardaient en souriant nos petites amours, et la jalousie d’Étienne, qui aurait voulu avoir Marie. — « Ah ! » dit le pèlerin de Saint-Michel, « que ne sommes-nous tous ici hommes et femmes ! car moi, je vou’aimerais ben, Fanchon ! et Étienne, lui, aimerait ben Marie ! Ign y a qu’Monsieur Nicolas ; son père ne l’vourait jamais marier au village ; car il a dit comme ça in jour : J’mettrai mon fils Nicolas à la ville ; car il apprend ben, et j’crais qu’il ara de l’esprit. » (On voit que le voyage de Saint-Michel avait un peu formé le langage de Jacquot.) Et moi, je m’écriai : — « J’vourais aussi avoir ici ma femme, si c’était Marie, un jour ! — Oh ! » dit Étienne, « si tu l’as, mon camarade, j’m’en r’consolerai ; car tu vaux mieux qu’moi ; et moi, j’prenrai Madeleine, s’all’veut d’moi in jour ? — Oui, » dit Madelon ; « et toi, Marie ? » Marie Fouard rougit, et ne répondit pas. Et Jacquot dit : — « J’aime mieux être le garçon de Blaise Guerreau, que le fils de M. Réti’ ; car j’suis maîte d’mes voulontés. Vou’ êtes Monsieur Nicolas, et vous poijerez vote monsieureté : car j’soumes tretous autant les ins qu’les autes, et qui pus est, pûs souffre. — Ah ! » m’écriai-je (et je dis ce que je sentais) ; « que vous êtes heureux vous autres, qui êtes nés de parents qui ne veulent pas vous élever au-dessus de leur état ! Et d’où vient moi, qui ne désire que de rester ignoré, pauvre et heureux par la solitude, en aimant celle que j’aime, ai-je des parents qui me veulent pousser ? Je ne voudrais être que laboureur un jour, et bien cultiver mes champs ; la peine du corps ne m’épouvante pas ; je ne crains que celle de l’esprit ! » Ce langage me concilia la bienveillance de mes camarades. Ils m’assurèrent que j’étais né pour être au-dessus d’eux ; la seule Marie Fouard ne parut pas être de leur avis : c’était cependant celle qui me voulait le plus de bien ; l’instinct de la nature valait mieux en elle que la raison. Deux de ces mariages désirés se sont faits ; celui de Jacquot avec Fanchon ; celui de Madeleine avec Étienne. Quant à Marie, elle a épousé Jean Droin, mon parent, qu’elle a préféré par cette raison : car elle m’a toujours aimé, la bonne fille ! et peut-être ai-je nui à son bonheur !… Nous nous en revînmes tous ensemble à la nuit. Je me couchai triste, et le lendemain, je me levai plus triste encore pour aller à l’école. Telle fut la fin de ma première bergerie.

Mais il faut placer ici quelque chose, que j’ai Lecture.omis, pour ne pas mêler à mes moutons des objets d’un genre tout différent… J’avais appris à lire le Français, depuis mon retour de Vermenton. Je portais aux champs, ou dans le jardin, prés des abeilles, un psautier Latin-Français, avec un ouvrage qui n’était que dans cette dernière langue, et qu’on me sacrifiait : c’étaient des Méditations creuses d’un moine, qui, je crois, se nommait le P. Buzée. Nous étions alors sept enfants du second lit (nombre égal à ceux du premier, savoir : Nicolas-Edme (moi), Marie-Geneviève, Catherine, Baptiste, Charles, Élisabeth et Pierre, le dernier de tous, qui, sans talent pour la campagne, devait cependant y remplacer mon père un jour. On mettait tous ces enfants sous ma direction, en été, dans l’enclos du pré, où ils étaient en sûreté sur la pelouse ; en hiver, dans un endroit chaud et propre, comme l’écurie aux brebis. J’étais là presque roi, comme dans mon vallon : la domination est une double, une centuple existence, pour celui qui l’exerce. Tous mes moments étaient employés. Je faisais lire du Latin à mes deux cadettes les plus grandes. Pour le Français, comme Margot ne voulait pas me montrer, j’usai d’adresse. Ma mère m’avait donné une Vie de Jésus-Christ in-4° à belles marges, sur lesquelles étaient les versets Latins du texte. Deux bâtons plantés dans le mur me servaient de lutrin, pour chanter les versets sur le ton des Épîtres. Margot m’écoutait. Je la défiai de lire une page en Français, aussi bien que je lisais le Latin. Elle ne sentit pas la ruse, et lut tout haut. Je la suivais des yeux, et mon excellente mémoire me fit tout retenir mot pour mot. Dés que ma sœur aînée de sept ans se fut éloignée, je repris la page, et la déchiffrai, non sans admiration. Je trouvai ensuite moyen de mettre la main sur la Bible de mon père, dont je savais par cœur tout l’historique, que je lus couramment. Ainsi, je savais lire le Français à l’époque où nous en sommes. Mais l’article de mes amusements n’est pas épuisé.

Je trouvai, au commencement de mon psautier, un Ordinaire de la messe, aussi Latin-Français. Un dimanche, que Jacquot était resté avec nous, parce que deux des enfants étaient malades, je dis que j’allais faire le curé. Jacquot s’offrit pour répondre. Je mis ma chemise blanche par-dessus mes habits : une table fut l’autel : toutes les cérémonies, que nous savions par cœur, furent observées. Les enfants étaient transportés de joie, quand je les fis aller à l’offerte, et communier ensuite avec du pain salé, taillé en tranches minces et rondes : il y eut seulement de la dispute pour la grosseur de leur communion. À dîner, ces enflmts dirent qu’ils avaient été à la messe, que je leur avais dite, et qu’ils y avaient tous fait leurs dévotions. Aussi étaient-ils sages et modestes. On y faisait peu d’attention. Ce fut la sœur aînée, Madeleine, qui se fit tout expliquer. Elle voulait commencer une réprimande : mais je m’aperçus que mon père lui faisait signe de garder le silence. Nous dîmes vêpres le soir : je me fis une étole de papier, etc. Je connus alors la douceur d’avoir la religion qu’on se fait à soi-même, qui est la seule qui parte du cœur. J’arrangeai une chapelle, ou plutôt un reposoir ; mes jeunes sœurs me donnèrent leurs poupées, qu’on leur avait apportées de Paris ; j’en fis des statues, des fétiches, que nous parâmes. Il s’agissait de représenter Dieu : je consultai Jacquot. Il me répondit laconiquement : — « Je ne l’ai jamais vu. » Je réfléchis ; et voici l’idée qui me vint : Dieu est éternel, apparemment comme une roue, ou comme une boule ; car une roue et une boule tournent sans fin… Je pensai que ce devait être là l’emblème de la Divinité. Je choisis une pierre ronde, assez grosse, que je plaçai au milieu de ma chapelle, comme étant le simulacre de Dieu. J’expliquai à mes frères et sœurs, que Dieu était infiniment plus grand ; et voici un raisonnement, qui m’étonne encore aujourd’hui : — « Vous voyez bien le Soleil ? » leur disais-je ; « c’est l’œil droit de Dieu. Vous voyez bien la Lune, qui luira cette nuit, et qui est si loin du Soleil ? c’est son œil gauche. Voyez comme Dieu a le visage large !… Et quant à ce qui est des Étoiles, ce sont les yeux des Anges et des Saints. » Jacquot fut ravi en admiration ! Il assura qu’il n’avait jamais rien entendu de si beau sur Dieu. Il me demanda où j’avais déjà trouvé ça, depuis si peu de temps que je lisais le Français ? — « Nulle part : c’est de ma tête. » Et ce fut depuis cette preuve physique (selon moi) de la grandeur de Dieu, que ma réputation de grand esprit commença de se répandre, non seulement à Sacy, mais dans les endroits circonvoisins, par le moyen des paysans des environs, qui venaient tous les dimanches soumettre leurs petits différends à l’arbitrage de mon père : car Edme Restif, simple lieutenant de bailli d’une petite Justice, était devenu par sa probité, l’excellente réputation dont il jouissait, le juge de paix de tout le canton, à six ou sept lieues à la ronde, excepté Vermenton et Joux, habités par des espèces de bourgeois, qui avaient des avocats, et qui d’ailleurs regardaient le bon sens comme insuffisant pour la décision de leurs grandes affaires ; et je crois qu’ils avaient raison… Mes frères du premier lit et leurs sœurs, ainsi que mes parents eux-mêmes, étaient surpris de la réputation de science dont je jouissais, avant que de savoir lire le Français. J’apprenais facilement ; mais commencer à lire sa langue maternelle à prés de onze ans, ce n’était pas être précoce. J’avais eu le secret de m’emparer de la Bible : je dévorais ce livre, à l’aide de mon excellente mémoire, qui me rendait intelligible tout ce qu’avait lu et commenté mon père. À la fin de ma première bergerie, j’avais lu la Gerèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome, les Juges, le Livre de Ruth, les Rois, et les Paralipomènes. J’allais ensuite auprès des batteurs en grange, leur raconter, ou plutôt leur réciter tout l’historique de la Bible. Ce fut alors que je passai pour un prodige ! Les bonnes femmes se levaient sur mon passage, et m’appelaient Monsieur Nicolas. On me louait à mon père : mais il n’écoutait ce qu’on lui disait, que comme les discours de paysans ignorants, qui étaient émerveillés par quelques bluettes jaillies de ma mémoire.

Après avoir achevé la Bible, jusqu’à l’Apocalypse, je demandai les Vies des Saints. Je lus, avec transport, celles des Martyrs ; mais les autres Saints me touchaient peu : je n’étais pas encore assez formé, pour aimer les vertus paisibles.

Ma mère avait un livre que je désirais depuis longtemps, parce que j’en avais entendu lire un passage à mon aïeul Nicolas Ferlet : c’est le Bon Pasteur, de Jean de Palafox, évêque d’Osma. J’allai le demander un jour, la larme à l’œil. J’étais dans le jardin, monté sur un vieux pommier, pour y lire tranquillement mon Psautier Latin-Français : car il me semblait qu’en me mettant hors d’atteinte, j’assurais mon indépendance. Je tombai, à l’ouverture du livre, sur le psaume Super flumina Babylonis, que je lus en Français, pour la première fois. Cette espèce d’élégie m’attendrit, je relus deux fois le psaume, que je ne trouvai pas fait comme les autres ; puis je descendis hâtivement de mon arbre, pour aller trouver ma mère : — « Maman ! » lui dis-je, voilà un beau psaume ! Voulez-vous que je vous le lise ? — Quand tu me le liras, mon enfant, je n’entends pas le Latin. — Je vais vous le lire en Français. — Est-ce que tu sais lire le Français ? — Oh que oui, maman ! et c’est pour cela que je vous demande le Bon Pasteur, qui est si beau ! — Voyons comme tu lis ? » Je lus : « Étant sur le bord des fleuves de Babylone, nous nous y sommes assis, et nous y avons pleuré, en nous rappelant de Sion. Et nous avons suspendu nos harpes aux saules qui bordent ses prairies. Alors ceux qui nous ont emmenés captifs, nous ont dit : Chantez-nous quelques-uns des cantiques que vous chantiez dans votre pays ? Ah ! comment chanterions-nous les cantiques du Seigneur et d’allégresse, dans une terre étrangère ? » Je vis des larmes dans les yeux de Barbe Ferlet : — « Tu lis bien, mon enfant ! tu lis fort bien ! — J’ai appris tout seul, maman, dans la Vie de Jésus-Christ, où il y a de jolies lettres frisées… Vous m’aviez promis, dés que je saurais lire, de me donner le Bon Pasteur, en attendant que vous me donniez, quand je serai bien savant, votre livre d’or ? » (c’était une autre Vie de Jésus-Clirist reliée en maroquin rouge, et dorée sur tranche.) Ma mère me donna le Bon Pasteur : — « Mon enfant, ne le gâte donc pas ! car je le conserve depuis mon enfance, et je le tiens de feue ma pauvre mère. » Je reçus le livre en palpitant de plaisir, et je courus m’isoler sur un pommier sauvage, dans les Prés-des-Rôs, pour n’être pas distrait. J’eus une illusion délicieuse, qui s’est depuis renouvelée, toutes les fois que je l’ai relu, pendant mon enfance.

j’avais encore deux objets de curiosité à satisfaire : c’était de voir par moi-même le Livre des Noëls, que mon père nous chantait, durant les soirées des Avents, et dont il passait un grand nombre, que j’aurais bien voulu connaître. L’autre objet de curiosité, était la Bibliolhèque bleue ; mon père, pour nous exciter à la lecture, avait l’adresse de nous dire merveille de ces contes bleus ; tels que Jean-de-Paris, Rohert-le-Diable, et surtout Fortutnatus, avec son petit chapeau, dont l’histoire me paraissait la plus admirable. Il me fallait voir l’écouter, l’œil fixé sur sa bouche, la mienne entr’ouverte ; j’étais immobile, à moins que je ne tressaillisse d’aise… Mon avidité d’entendre des contes m’avait toujours fait rester aux veillées, quant mon père était au lit, pour écouter des histoires de voleurs ou de revenants, qui faisaient sur moi une impression si forte, que je n’osais ensuite aller seul jusqu’à mon lit. Ces récits troublaient ma digestion, et j’avais ensuite des rêves, ou plutôt des visions terribles.

Ce n’étaient pas les seules choses qui émussent en moi toute la machine. D’autres récits intéressaient mon physique aussi fortement. Tels étaient ceux de maladies singulières, que se plaisait à faire mon frère de mère Boujat, étudiant en chirurgie, lorsqu’il venait passer quelque temps à la maison. Je l’écoutais avidement ; mais dès qu’il était question de quelque rupture de vaisseau, ou simplement d’hémorrhagie, ou de quelque maladie dégoûtante, je m’évanouissais. On n’imaginait pas d’abord quelle était la cause de mon accident : ce fut Boujat, qui était assez bon observateur, qui fit un essai, en prenant les précautions pour me secourir. Il rassura mes parents eîirayés. Je ne pouvais absolument voir de sang, que je ne perdisse connaissance : et cependant je voyais tuer les animaux, même les porcs, dont la mort est la plus affreuse. Bien différent des petites maîtresses de Paris, je n’étais humain, à cet excès, que pour les êtres de mon espèce : un coup sur une partie sensible, la saignée sur moi-même, ou sur les autres, me faisait évanouir. Mais ceci est plus ordinaire, et je ne voulais parler que de l’effet très rare des simples discours, surtout avant l’instruction et la réflexion… Je laisse à penser quelle puissance une exhortation, une harangue séditieuse auraient eu sur un peuple composé d’individus tels que moi ! quel ravage eussent fait sur moi, de treize ou de seize ans, époque de mon arrivée à la ville, à vingt-un ans, les ouvrages libidineux, dont je me garderai bien d’indiquer ici les titres !

Lecteur ! c’est par ce physique qu’il faudra me juger par la suite, lorsque vous me verrez incapable de résister aux passions. Aussi mes parents, qui m’avaient destiné à la médecine, se virent-ils obligés de changer leurs vues sur moi. Je n’étais pas plus propre à l’état ecclésiastique, où, d’ailleurs, j’avais déjà deux frères. On ne sut plus quel état me donner… J’avais trouvé celui qu’il me fallait, l’agriculture.

Mon père, à qui sans doute ma mère avait parlé de ma lecture, me fît prendre la Bible, après souper : je lus le premier chapitre de la Genèse. Je demandai ensuite à mon père d’où vient qu’il n’y avait plus de sacrifices ? Il me répondit que nous avions le sacrifice du pain et du vin. — « Oh ! je préfère ceux des animaux ! — C’est qu’apparemment tu as de l’inclination pour être boucher. Les premiers hommes policés, qui sont les Indiens, avaient une telle horreur du sang, que lorsqu’en s’écartant de leurs climats chauds, ils furent obligés de se nourrir de chair, ils ne voulurent pas que tout homme pût tuer ; ils en firent un acte de religion et en chargèrent le Prêtre ; ils instituèrent que le sang de l’animal égorgé pour la nourriture des Humains, serait offert à Dieu, seul arbitre souverain de la vie et de la mort. » Mon père ajouta d’excellentes choses sur les sacrifices absolus, dégénérés des premiers et considérés comme un hommage direct à la Divinité : « Ils ne conviennent qu’à des peuples grossiers ; le sang et la douleur ne peuvent honorer la Source de vie : les animaux sont innocents ; leurs souffrances et leur destruction sont plutôt un outrage qu’un hommage à leur Producteur. » Je compris à peu près le sens de ce discours. Cependant un jour les chevaux ayant écrasé une poule, en rentrant dans leur étable, je proposai à Jacquot de l’offrir en sacrifice, le lendemain dimanche, pendant la grand’-messe, où nous ne pouvions aller. J’annonçai la cérémonie aux petits frères et sœurs, qui pleuraient de ce qu’on ne les menait pas à l’église, et ils séchèrent leurs larmes. Dès qu’on fut parti, je disposai tout pour mon sacrifice. Un gros rochon, roulé prés de la fenêtre où était ma chapelle, nous servit d’autel ; le bois et la victime, préparés par Jacquot, y furent arrangés. Je prédis gravement, qu’au Dieu-de-la-Messe ou lever-Dieu, le feu descendrait sur mon autel, et cuirait la victime. Je lus le passage du sacrifice d’Élie. Je fis l’eau bénite ; ensuite la procession dans le champ derrière le jardin où était la chapelle ; nous portâmes notre arche, qui était une boîte assez jolie, ornée de rubans. Chacun portait sa statue, mais la Pierre ronde, image de Dieu, restait en place. Après la procession, je dis la messe jusqu’à la consécration. C’était l’instant marqué pour que le feu du ciel descendit sur le bois, qui n’était que de broutilles. Jacquot, qui voulait avoir part au miracle, s’était caché pour battre son briquet ; il alluma sa tige soufrée, et tandis que je récitais dans la Bible la prière d’Élie-Thesbite, il mit adroitement le feu aux broutilles, en se cachant derrière le rochon. Je vis l’adresse de Jacquot, mais, tout prêtre veut fourber ou profiter de la fourberie des autres : mon petit peuple crut au miracle, et je jouis de son respect. Il fallait voir son recueillement ! À l’église, cela jouait, causait ou criait : ici, tous priaient ou gardaient un respectueux et profond silence… Ah ! que les instituteurs des Religions ont un grand avantage sur leurs successeurs ! Seuls ils peuvent exciter l’enthousiasme : les seconds ne parlent qu’à des auditeurs froids et blasés… Jacquot fit bien cuire le corps de la poule, que nous mangeâmes à notre déjeuner… À dater de ce moment, je me plaisais à me faire appeler Abraham par mes frères et sœurs cadets ; mon père était Tharé : les plus jeunes lui donnaient quelquefois ce nom, en lui parlant à lui-même. Il en souriait, pensant qu’en m’entendant sans cesse lire la Bible, ils en retenaient des noms.

Tous les talents, toutes les qualités sont des dons naturels : l’instruction en facilite et en éclaire l’exercice, mais elle ne les donne pas. J’ai dit que je soignais les brebis, mais les agneaux attiraient surtout mon attention ; je parvins à les préserver de la mortalité, assez ordinaire pour ces petits animaux, quand le temps devient froid et qu’on les néglige. Un mot que j’avais entendu dire à Pierre Guerreau, frère ainé de Jacquot, me donna des lumières ; je hachai de la paille et du foin, que je mêlai avec du son, et cette nourriture fortifia les agneaux, ainsi que les brebis allaitantes. En 1745, aucun agneau n’était mort. Les abeilles avaient aussi mes soins. Chaque hiver, il périssait au moins la moitié de nos ruches et presque tous les essaims ; on ne pouvait ainsi réparer la perte des vieilles ruches. J’examinai les causes de ce dépérissement ; le trouvai que c’était les mulots et surtout le froid. Je fis des 4 de chiffres pour détruire les souris ; j’enduisis les ruches de chaux et de bouze de vache ; je les couvris d’excellentes robes de longue paille de seigle. Je portai l’attention plus loin, je leur fis cuire des lentilles, et dans les beaux jours d’hiver, où les abeilles sortent, j’en mettais sur leurs pierres, en les humectant d’urine ; ce légume farineux les soutenait et les préservait de la diarrhée. Pendant les deux années que les agneaux et les ruches eurent mes soins, il n’en périt pas ; je sauvai les essaims de l’été précédent, les plus faibles, ainsi que les avortons des plus mauvaises brebis. Mes parents et les domestiques étaient surpris de mes petits talents économiques. Mais ils ne produisirent pas l’effet que j’en attendais ; au contraire, mon père se confirmait de plus en plus dans l’idée de m’envoyer à la ville, après m’avoir fait donner les principes du Latin par mes frères aînés.

Pendant l’été de 1745, on eut plus d’une preuve de mes talents pour la conservation de la basse-cour. À mes heures de loisir… (car j’étais alors principalement occupé de la lecture, et j’apprenais à griffonner avec une ardeur inconcevable ; j’étais honteux qu’un garçon de mon âge ne sût pas encore signer son nom. Cette idée m’avança plus que les leçons de maître Jacques : l’amour de la gloire est une belle chose ; c’est un ressort puissant ! mais toutes les âmes ne l’ont pas… Ce qui m’a empêché d’avoir jamais une belle écriture, fut précisément l’extrême envie que j’avais eue de savoir écrire ; je ne pus jamais me résoudre à ne faire que de grosses lettres isolées et sans signification ; je voulais écrire enfin sur-le-champ et copier des livres. Je fus menacé du fouet que je craignais, par deux motifs qu’on sent, plus que personne ; la vanité l’emporta ; je griffonnai toujours en homme et je n’écrivis jamais en enfant. Le maître fut obligé de me céder, et mes parents approuvèrent son indulgence, se réservant de me mettre bientôt sous un homme qui saurait me subjuguer)… Revenons à mes talents.

Ma mère, quoique très adroite et très soigneuse, n’élevait que difficilement les oiseaux aquatiques, et elle n’avait pas encore réussi pour les poulets dindes. Une attention infatigable me fit triompher des obstacles. J’eus peu de peine pour les canards et les oies ; je leur fis, dans la cour, une petite mare, avec une bonde, pour la nettoyer tous les jours : je la remplissais tous les soirs de l’eau du puits, et le lendemain elle se trouvait suffisamment aérée. Je savais qu’il ne fallait pas que les jeunes dindes fussent mouillées ; je les préservai de la pluie et du froid. Je réussis. Ma mère était enchantée ! Mais mon succès même m’attira un désagrément. Mon père, à qui elle en parlait devant moi, lui dit qu’il augurait mal de cette grande aptitude aux petites choses ; il assura qu’il fallait m’en dégoûter, en engageant mes sœurs aînées à se moquer de moi, par l’insultant sobriquet de Metteur de poules couver. J’entendais ce discours de sur mon pommier, et je rougis douloureusement. Mais je fus bientôt distrait de cette idée pénible : mon père et ma mère rentrèrent à la maison ; une ruche essaima : c’était alors pour moi le plus grand des plaisirs que de recueillir un essaim, et je le goûtai complet, puisque je le mis dans une ruche préparée, sans autre secours que celui de mes deux sœurs jumelles, qui secouèrent la branche. J’allai ensuite, glorieux, porter cette nouvelle à mon père, qui seul jusqu’alors les avait recueillis. Il parut un peu étonné lorsque je lui dis que j’avais mis l’essaim dans la ruche. Je regardai alors ma mère : — « C’est un ouvrage d’homme, n’est-ce pas, maman ? — Oui, mon fils, » me répondit-elle en souriant, voyant bien que j’avais entendu la conversation du jardin.

Joux. Voici un nouvel ordre de choses qui va commencer. Le lendemain du jour où j’avais mené Jacquot à mon vallon, où j’avais passé une journée délicieuse avec mes camarades et ma première maîtresse, mon père m’éveilla du matin : « Nicolas ! Nicolas ! » Je pensai que c’était pour aller à l’école de Sacy, et mon cœur se serra : — « Allons, mon père. — Nous allons à Joux, voir ta sœur Marianne et ton beau-frère Marsigny. Par la même occasion, nous rendrons une petite visite à M. Christophe Berthier, fils du bon M. Berthier, de Nitry. » Ma mère prit la parole quand il fut sorti, pour me représenter qu’il fallait m’instruire ; que je serais à Joux auprès de ma sœur et comme chez nous. Je goûtai ses raisons par un singulier motif : je ne haïssais pas Joux comme Vermenton, parce que le premier était à l’orient de mon village, et que j’avais naturellement l’occident en horreur, sans doute parce que le coucher du soleil est le contraire de son lever, qui réjouit toute la nature. Mon père me conduisit donc, et en route il me fit ces onctueux récits des instructions du maître d’école qui avait instruit sa jeunesse, récits que j’ai rapportés dans sa Vie. Il ajouta que c’était le père de celui sous lequel j’allais être… J’ai toujours admiré depuis, comment mon père savait raconter à propos… Arrivés à Joux, nous dînâmes chez ma sœur, et nous n’allâmes chez le maître qu’à l’heure de la classe du soir. Le fils du bon Christophe Berthier reçut mon père avec beaucoup de témoignages d’amitié ; mais je lui trouvai quelque chose de sévère pour moi dans le regard : au lieu que son épouse, la même qui avait attiré à mon père cette violente correction, qui a scandalisé tant de parents pusillanimes, dans le Ier Livre de son histoire, m’inspira de la confiance par son air de bonté ; je crus voir ma bonne tante Madelon. Christophe Berthier, de Joux, avait deux grandes filles de vingt-cinq et de vingt ans. Joson, l’aînée, était le portrait de sa mère ; et Nannette, la seconde, beaucoup plus jolie, mais haute, dédaigneuse, même : elle avait, en perfection, la noble figure des Berthier, qui aurait pu passer pour Romaine, sans leur extrême blancheur. Je fus d’abord prévenu pour Nannette : mais bientôt elle cessa de me plaire, en parlant toujours d’un grand pensionnaire de Noyers, alors en vacances, appelé Barbier. J’avais alors onze ans moins un mois ou six semaines ; je paraissais formé par la taille, et plus encore par mon air sérieux et concentré. J’avais eu fort tard le défaut qui brouilla la Présidente De Mesmes avec son mari ; mais, depuis longtemps, cet accident ne m’arrivait plus à la maison paternelle. Ce fut avec un étonnement douloureux que je m’aperçus d’une rechute à la troisième nuit de mon séjour à Joux ! Quelle honte pour un garçon de mon âge, qui vivait dans une maison où étaient de grandes et jolies filles !… Je fis mon possible pour sécher ma place, mais en vain ; la laine sèche difficilement ! J’avais d’ailleurs un fort bon lit, que je maudis mille fois : j’aurais préféré une paillasse. En me levant, je l’approchai de la fenêtre, que j’ouvris. Mais (et l’on en sera surpris à Paris), je couchais dans la même chambre que deux grandes filles, au premier étage ; ce que, dans les campagnes, on nomme la chambre haute ; le père et la mère étaient au rez-de-chaussée. Lorsque je fus descendu pour aller en classe, je guettais du coin de l’œil si Nannette montait faire les lits ; j’espérais que le mien sécherait, si elle différait jusqu’à midi. Ce fut ce qui arriva. Mais elle s’aperçut de quelque chose. Elle était si éloignée cependant de soupçonner la vérité, qu’elle me dit le soir en se couchant : — « Monsieur Nicolas ! prenez garde, lorsque vous prendrez le pot-de-chambre ! » Ensuite elle rit beaucoup en parlant bas à sa sœur. Je me promis d’être exact ; je ne dormis presque pas. Mais on sait que la minctio lecti étant un effet du relâchement général, j’augmentais la cause en aggravant le mien par la suspension. J’avais pris dix fois le pot sans en avoir grand besoin, et cependant l’accident redouté eut lieu ! Mais ce ne fut presque rien. Le comble de la honte m’attendait le lendemain, que je dormis d’autant plus serré, que je m’étais plus contraint la veille : le besoin produisit un songe, dans lequel je croyais tenir le vase. Je m’éveillai cependant au milieu de l’évacuation. Je fus désolé !… Je sentis bien qu’il n’y avait pas moyen d’échapper (il faisait jour) et que ma vergogne allait être découverte !… Elle le fut, en effet. Nannette, qui avait quelques doutes, fit les lits dés le matin. Elle trouva le drap encore mouillé, ainsi que le matelas. Elle vint avec éclat avertir sa mère. Son père et tous les écoliers qui étaient alors en classe l’entendirent : j’étais confondu… Depuis ce malheureux jour, Nannette m’accabla de mépris ; elle me parlait comme à un enfant haï ; elle est la seule femme qui m’ait fait concevoir comment on peut haïr la Beauté. Ce qui me fait éclater de rire aujourd’hui, c’est qu’avant d’aller nous coucher, on voyait une jolie fille de dix-huit ans, mener devant la porte un grand nigaud presque de la même taille, pour lui faire faire son petit tour, observant curieusement s’il ne la trompait pas !… Mais ceci tient à l’innocence des mœurs du Morvand, dont Joux est la frontière. Nannette alla se plaindre à ma sœur, qui lui dit : « Il faut qu’il soit malade, car ça ne lui arrivait pas chez nous, ni à Vermenton, où il était en pension cet été. » Elle me fit cependant de graves représentations. Mais à quoi tout cela servait-il ? La crainte même de l’incongruité la rendait plus fréquente… Je ne me serais pas arrêté à cette puérilité, si elle ne devait pas amener une de ces aventures qui font époque dans la vie.

Barbier, ce grand pensionnaire si vanté par Nannette, arriva enfin. Le grand lit où j’étais devait être occupé par nous deux. La chose la plus pressée qu’eut à lui dire Nannette, après les premiers compliments, ce fut qu’il allait coucher avec un pissenlit. À ce mot. Barbier, surpris, me regarda : « Ça n’est pas possible ! … » (je crois le voir encore.) « Ah ! parbleu, nous verrons ça. » Je rougis, en baissant la vue ; je n’eus plus faim, et je ne pus déjeuner. Le grand Barbier m’avait déplu avant son arrivée ; il m’effrayait depuis que je le voyais. Après son déjeuner, il entra dans la classe et se mit à causer avec les demoiselles Garnier, filles du bailli, les demoiselles Barbier et Mlle Mouchou, fille fort riche, qui me faisait beaucoup d’amitiés auparavant. J’avais les larmes aux yeux. Julie Barbier me demanda ce que j’avais ? Mon condisciple se hâta de prendre la parole : « Il a pissé au lit. » Un grand éclat de rire partit de tous côtés ! J’aurais voulu pouvoir m’anéantir. Moi, qui faisais le grand garçon ! moi, l’oracle de Sacy, moi, déjà père, être bafoué à Joux, pour un des premiers défauts de l’enfance !… Mlle Julie Barbier, l’aînée, qui n’était point la parente de mon condisciple, avait l’âme douce, sensible ; elle lisait même déjà des romans ; Julie vint auprès de moi, elle essuya mes larmes avec son blanc mouchoir, en me représentant que ce défaut passager ne m’ôtait rien ; elle gronda Barbier : « Que vous êtes dur ! Vous voyez bien que c’est un défaut involontaire, et qu’il en est plus peiné que vous. Ne vous désolez pas, Monsieur Nicolas ! ce n’est pas là un vice ; on se corrige plus tôt et plus sûrement de votre petit défaut, qui vous rend plus intéressant à mes yeux, que de ceux de Monsieur » (désignant Barbier). « Vous lisez bien ; vous calculez facilement ; et » (ajouta-t-elle tout bas) « pour savoir ce que vaut celui qui vous traite avec tant d’impolitesse, il le faut entendre ». Ces dernières paroles adoucirent ma situation : je remerciai l’aimable fille et je souris ; elle me frappa deux ou trois fois sur la joue, de sa main douce, et je me trouvai presque heureux. Cependant le maître parut, et tout le monde étudia.

Barbier lut le premier. Il ânonnait. Julie, qui était à côté de moi, à la table à écrire, me touchait du coude, à chaque mot mal lu. Vint mon tour de lire mon parchemin gothique : j’allai rapidement et sans broncher, mais à la manière de Sacy, prescrite par Messire Antoine Foudriat ; c’est-à-dire que je disais, comme tout le monde, ils étaient, ils achetaient ; ce qui surprit tous les écoliers, qui auraient prononcé : ils estoient, ils acheptoient. Mais le maître ne me dit rien. Je revins fièrement à ma place. Barbier me regardait avec une admiration stupide, et moi, de ce moment, je me sentis tant de supériorité sur lui, malgré mon infirmité, qu’il ne fut plus capable de m’inspirer de la honte. Julie lut après moi : je fus surpris de l’entendre lire autrement qu’elle ne parlait ! elle prononçait, comme s’obstinent à écrire les routiniers, j’adorois, en donnant à la dernière syllabe le son du mot rois. Christophe Berthier vit ma surprise, il me dit : « Nicolas, autrefois tout le monde prononçait comme on lit encore dans ma classe ; j’ai préféré de laisser lire la jeunesse comme on ne parle plus, à lui donner des règles embarrassantes et contradictoires : l’essentiel est qu’on apprenne à lire par des principes sûrs, non compliqués ; ce qui se trouve contre l’usage se corrige bien vite en fréquentant le monde. Et quand on ne s’en corrigerait pas ; et quand un homme lirait ses prières et les titres de ses biens comme il a lu chez moi, quel tort cela lui ferait-il ? Il vaut mieux épargner de la peine à mes écoliers, que de leur laisser voir une bizarrerie dans notre orthographe, pour leur donner une perfection inutile. Lisez comme vous avez coutume : ceux et celles qui voudront vous imiter le peuvent, mais je n’en ferai une loi à personne. » Je suis encore étonné aujourd’hui de la justesse de ces idées dans un maître d’école de campagne !

On fit ensuite des règles sur le papier et par jetons, à la manière dès Romains, qui comptaient avec leurs lettres. Je n’avais jamais jeté, à peine connaissais-je la valeur des chiffres communs : je sus jeter du premier coup, et je fis une addition dans la même séance ; Barbier, au bout de six mois de leçons, ne savait encore faire ni l’un ni l’autre. On écrivit ; et si tous les écoliers, excepté Barbier, l’emportèrent pour le corps de l’écriture, je les surpassai tous pour l’orthographe. Mon intelligence était un prodige, comparée à celle de mon condisciple : le cerveau de ce robuste garçon était comme offusqué par une végétation trop forte.

Ma facilité d’apprendre et mon extrême sensibilité furent ce qui me rendit cher à Julie. Elle connut cette dernière qualité, en me lisant quelques passages d’un roman dévot, par je ne sais quel Père Ange, capucin ; passages qui m’attendrirent aux larmes. Elle me parla ensuite d’un autre roman, qu’elle me vanta comme un chef-d’œuvre ! Elle me l’apporta : c’était Polexandre. Elle m’en lut quelque chose, car elle ne pouvait me le laisser, et elle fut surprise de voir que cette lecture, qui avait toujours ennuyé ses camarades d’école, surtout Barbier et Nannette Berthier, me mettait dans une extase de ravissement ; au point que je laissais tout, que j’oubliais tout, pour l’écouter des heures entières en l’absence du maître. Lorsque nous nous connûmes parfaitement, elle me disait un jour : — « Monsieur Nicolas, j’ai parlé de vous à mon cher père ; je lui ai dit comme vous pensiez, comme vous appreniez, comme vous raisonniez. Il m’a répondu : Ma fille, ce garçon ne manquera jamais, quoique son père ne soit pas riche et qu’il y ait beaucoup d’enfants dans cette maison… Ah ! Monsieur Nicolas ! je voudrais avoir un frère comme vous !… » Cette jeune personne avait autant de douceur que d’esprit.

Malgré les attentions de Julie, je me déplaisais beaucoup à Joux, à cause de mon indisposition nocturne et de Nannette, mais je ne m’ennuyais pas comme à Vermenton, et depuis à Paris, auprès de mon frère, l’abbé Thomas ; mais il y avait deux causes qui me rendaient Joux supportable : la première et la plus forte, était la société de Julie ; la seconde, c’est que j’étais à l’orient de mon village. Celle-ci paraîtra futile ; elle l’emportait cependant sur les autres motifs que je pouvais avoir ; elle agissait continuellement sur moi et me préservait de cet ennui, qui oblige quelquefois les Suisses à revenir dans leurs montagnes, du fond de la France et de l’Italie. Julie avait près de quinze ans ; elle était formée, très jolie ; elle lisait bien, avec sentiment et grâce ; elle écrivait correctement, parce qu’elle aimait la lecture ; elle venait moins à l’école pour elle-même que pour y accompagner ses frères et sœurs, qu’elle surveillait avec une prudence qui la faisait admirer de tout le monde. Elle apprenait la musique de son père, homme fort instruit ; il n’y avait personne dans le bourg qui ne l’aimât, à cause de sa bienfaisance. Presque tous les jours elle m’apportait tantôt des confitures, tantôt du gâteau, tantôt des fruits : elle me forçait de les prendre, en me disant : « J’ai appris de Joson que vous ne mangiez presque pas à table. Je vous crois trop timide. Prenez garde ! mon cher Nicolas, on paie quelquefois de sa santé, dans l’âge mûr, la mauvaise honte de la jeunesse ! (à ce que dit mon cher père). » Un jour, que nous étions seuls à la table à écrire, les grands écoliers n’étant pas encore arrivés, elle me dit en riant : — « Vous étiez bien désolé d’avoir fait ce qu’on vous a si rudement reproché devant nous ? Eh bien, c’est ce qui nous lie : si ce petit désagrément ne vous avait pas fait passer pour un enfant, une fille de mon âge oserait-elle se familiariser avec vous comme je le fais ?… … » Je sentis qu’elle avait raison, et je fus presque bien aise de mon malheur. Cependant, je n’avais pas d’amour pour Julie, mais elle était pour moi une créature angélique ; elle ne m’inspirait ni troubles, ni désirs ; je l’aimais comme un ami, non comme une fille. Elle voulut souvent m’emmener dîner chez ses parents, qui sans doute y consentaient ; elle en demanda la permission au maître, qui l’accorda : mais j’étais trop timide pour accepter. Moi ? dîner en ville ! C’est tout ce que j’ai pu faire à quarante-quatre ans.

Cependant, à mesure que je craignais moins, mon incommodité devenait plus rare. Enfin, la dernière fois qu’elle arriva, elle occasionna un trait singulier, bizarre, digne des Nuits de Straparole.

Barbier se plaignait fort de coucher avec moi, quoique le lit fût assez grand pour que je ne l’incommodasse pas, en mettant tout au pis. Il en dit tant, qu’à la fin Joson, la bonté même, consentit qu’on me fît un lit à part. — « Non ! » répondit Barbier, « qu’il reste là, ce Fleurisson jaune ; c’est moi qui prendrai le lit à part. — Il faudra donc que mon père ni ma mère n’en sachent rien ? » (dit tout bas Nannette). — « Eh bien, ils ne le sauront pas ! » reprit Joson. — « Voyez pourtant ! » dit alors Nannette, de ce ton fâché bien aise, qui allait si bien à sa figure, « comme ce… comment donc l’appelez-vous, Monsieur Barbier ? » (et elle rit très fort). — « Fleurisson jaune », dit-il. « Comme ce Fleurisson-jaune là est incommode !… Si j’avais dit à mon père les choses comme elles sont, il aurait eu le fouet. » Ah ! pensai-je, elle est pourtant bonne ! elle n’a pas dit tout ce qu’elle pouvait dire. Le lendemain soir Joson et Nannette firent un lit à part pour Barbier, sur une longue table, environnée de chaises, et on ne me laissa que la paillasse, un drap et une couverture. Je n’en fus pas fâché ; car dés que je n’eus plus de lit à gâter et que je ne craignis plus rien, je n’eus plus d’échappée. Tout le monde était donc content, excepté Joson, parce qu’elle croyait que je ne l’étais pas. Lorsqu’elle me crut endormi, parce que je feignis de ronfler, elle dit à sa sœur : — « J’aimerais mieux perdre un lit que de voir un jeune homme délicat comme celui-là aussi mal couché ! On voit qu’il se déplaît ici ; à peine mange-t-il ! Cela me fait peine ! — « Bon, bon, » dit Nannette, « c’est assez bon pour lui ! Il ne s’ennuie pas, sa Julie Barbier l’en préserve ; et quant à ce qu’il ne mange pas, cela m’inquiéterait, si je ne le voyais toute la journée croquer des chatteries avec elle. Je suis bien aise qu’elle sache que c’est un pissenlit à fleuron jaune. » Elle éclata de rire. — « Bon ! » dit mon camarade, « elle le sait et ne lui en fait que plus d’amitiés. — Oh ! je la reconnais-là ! » reprit Nannette ; « c’est la consolatrice des malencontreux. — Il est bien doux, ma sœur ! » dit Joson, « voilà pourquoi on l’aime ; car moi, je l’aime beaucoup ! et M. Lemoine » (d’Oudun ; c’était son futur qui était venu deux fois à la maison, depuis que j’y étais, « dit que c’est un enfant plein d’esprit. — Lui ! de l’esprit ! » s’écria Nannette, il l’a donc laissée au Puits-Babillard[42], quand il est venu à Joux. Il est honteux pour nous ; il ne cause qu’avec sa doucereuse Julie. — La timidité marque de l’esprit, ma sœur, » observa Joson ; « tu l’as souvent entendu dire à mon père ; et que les hardis font quasi toujours des bêtes. Mon frère aîné, qui est à Noyers, était timide comme cela, et il a beaucoup d’esprit ! Le cadet, qui est à Vézelay, n’en a pas la moitié autant, et tu sais comme il était hardi ! »

Elles parlaient ainsi tout haut, croyant leur père et leur mère endormis. Mais il paraît que le maître Berthier, qui n’avait que cette chambre pour coucher ses pensionnaires et ses filles, ne s’en fiait pas absolument à l’innocence de l’âge d’or : il était entré doucement, et ayant entendu parler Barbier, qui était fort prés du lit de ses filles, il alla s’imaginer qu’il était couché dans leur lit ! Et ce n’aurait pas été la première fois que, dans ce pays, on aurait vu un grand garçon couché avec de grandes filles sans qu’il en fût mésarrivé : mais il ne faut pas qu’ils aient été dans les grandes villes ! Il semble même qu’un certain instinct instruise là-dessus les parents les plus bornés : quand un fils a une fois quitté la maison paternelle, et qu’il y revient, il ne couche plus avec ses sœurs ; on croirait lui donner une marque de mépris et le traiter en enfant… Je disais que M. Christophe Berthier s’imagina que Barbier s’était mis auprès de ses filles sous prétexte que les deux sœurs étant ensemble, le danger n’existait pas. Dans cette idée, il s’approcha doucement du lit, et lorsqu’il sentit qu’il y était, il chercha le gaillard de la main. Nannette, sentant une main errer sur elle, crut que c’était celle de son bon-ami Barbier. — « À quoi pensez-vous donc ? » lui dit-elle bien bas. « Retirez-vous, que ma sœur ne vous entende ! » Le père ne savait ce que signifiait ce langage, et je conçois aujourd’hui qu’il l’interpréta au pire ; ce qui fit qu’il donna un soufflet à sa fille cadette, sans prononcer un seul mot. Nannette fit un cri. Joson cria d’entendre sa sœur crier. Barbier voulut sauter du lit, croyant que ce fût un voleur ; il renversa la table, les chaises, et tomba lui-même au milieu de la chambre, sous les pieds de Christophe Berthier, qui, surpris de ce boulvaris, et trouvant le prétendu coupable à sa portée, lui donna les étriviéres avec son martinet, arme qu’il portait toujours, comme les nobles leur épée et les Italiens leur poignard. Les deux filles criaient « Au voleur ! » et appelaient leur pére. Barbier, qui était fort, gourmait le maître, quoiqu’il l’eût reconnu à ses armes. La mère monta, une lampe à la main. On vit alors tout le désordre, des matelas et un lit de plume sur le carreau ; le maître et Barbier colletés, celui-là dessous, et frappant comme un sourd avec son martinet ; les filles demi-nues à leur séant et tremblantes ; moi couché sur ma paillasse, enveloppé dans un drap et une couverture, feignant de m’éveiller… Les explications se firent peu à peu. Christophe me questionna ; je répondis naïvement ; et il eut le bon sens de m’assurer, que si l’accident nocturne m’arrivait quelquefois, il savait que c’était involontairement, et qu’il ne m’en ferait pas un crime. Notre lit fut raccommodé sur-le-champ ; Barbier se mit à côté de moi, et délivré de ma crainte, je ne lui donnai plus occasion de se plaindre.

Huit jours après, arrivèrent les vendanges de Joux, qui se font tard. Nous eûmes de la pluie ; je fus mouillé ; j’eus froid, et la fièvre me prit. Je ne connaissais pas cette maladie. J’étais auprès de Julie Barbier, quand j’eus le second accès… Faites attention à ce trait-ci, Lecteur.

Je frissonnais ; elle me tâta le pouls : — « Ah ! mon Dieu ! vous avez la fièvre ? » me dit cette bonne fille ; « il faut vous aller coucher et beaucoup boire. Je voudrais vous soigner, si cela se pouvait : mais Madame Berthier est bonne ; elle vous soignera bien. » Je ne voulus pas aller me coucher. J’étais courageux, quoique d’un tempérament délicat. Non, il n’est pas possible d’exprimer les attentions de Julie. Elle alla me chercher à boire, et profitant de l’absence du maître, elle courut chez son père, d’où elle m’apporta d’un sirop très agréable, que je crois de violette, et je bus tant qu’elle voulut par ce moyen. Que de choses compatissantes elle me disait ! Et tout cela n’était en Julie que l’effet de son excellent caractère. Elle m’embrassait ; elle allait jusqu’à me baiser les mains. On sait que j’avais les sens faciles à émouvoir ; que mon aventure avec Nannette avait développé en moi un sixième sens, exquis dans l’adolescence. Brûlé par la fièvre, enivré des caresses de Julie, je sentis l’aiguillon de la volupté ; je cherchai la jouissance, d’après mes ressouvenirs. Mlle Barbier ne fit pas la moindre résistance : elle se livra… d’un air si tendre, avec tant de complaisance, qu’il fallait que ses lectures eussent entamé son cœur et ses sens. Quant à moi, encore fort excité par la douceur des caresses d’une fille charmante et dévouée, je me trouvai au delà de la nature, par la tension des organes. Je triomphai… Mais que je payai cher cette exagération accidentelle de mes forces ! Je faillis d’en mourir. Pour Julie, elle était plus âgée que moi, elle se portait bien, et elle était femme ; malgré la douleur de la défloration, qui lui fit jeter un cri, elle m’avoua qu’elle avait goûté toutes les délices de l’amour… Elle fut ensuite infiniment tendre : mais j’étais mourant dans ses bras. Ah ! comme ses attentions furent délicates ! elle me ranimait doucement par ses baisers, par un peu d’elixir… Heureusement elle eut tout le temps : il ne vint point d’écoliers, cette après-midi-là, et elle avait laissé à la maison ses jeunes frères et sœurs. Les filles du maître étaient allées, avec leur mère et Barbier, faire du raisinet chez une dame Delétang… Quelle soirée ! c’est une des époques les plus extraordinaires de ma vie !… Quoique chérissant Julie (que, Seconde paternité.sans le savoir, je venais de rendre mère), je sentais que ce n’était pas en amant, que je l’aimais ; c’était (comme depuis Thérèse sa fille) de la plus pure et de la plus tendre amitié… Mon épuisement extrême empoisonna cette seconde jouissance, comme l’avait été la première avec Nannette… Une autre singularité, c’est que le lendemain, ce fut moi qui me trouvai honteux devant Julie, embarrassé ; c’était elle qui me prévenait, me rassurait !… Je fus deux jours sans avoir la fièvre ; un nouvel accès plus fort survint le troisième. Julie redoubla d’attentions. Mais il n’y eut plus d’érétisme de ma part, et je n’en fus que plus sensible aux soins de mon amie… Cependant, qui le croirait ? moi, qui la chérissais ; moi qui avais été si touché de ses soins, que j’en avais souvent versé des larmes de joie ; qui croirait que je ne l’ai jamais revue ?… O fille aimable et généreuse, qui croirait que je t’ai oubliée prés de vingt ans, quoique tu ne demeurasses qu’à une lieue de Sacy, et que tu te fusses informée de moi ! O Julie ! si tu existes encore, reçois l’hommage de ma reconnaissance et de mes larmes ! Ah !

Ingratis Jupiter non dedit esse beatis[43].

Hor.


Heureux encore le bienfaiteur, lorsque les ingrats ne se font pas du bienfait un titre de mépris, comme il arrive à tant d’hommes, envers tant de femmes !…

… Est aliqua ingrato exprobrare voluptas[44].


Mais peut-être néanmoins me trouvera-t-on excusable, lorsqu’on verra les événements qui vont suivre.

Le lendemain, j’étais si faible, que je ne pouvais me soutenir ; je demandai à retourner chez mes parents. On ne voulut pas y consentir. Je le dis à ma Julie. Elle ne répondit qu’en secouant un peu la tête. Un moment après, elle ajouta : — « Attendez encore. » Le jour suivant, je n’eus pas de fièvre. Julie parut contente. Mais le troisième jour, le frisson annonça un accès terrible ! Julie était à côté de moi, quand il commença. — « Vous pâlissez ? » me dit-elle. — « Oui je sens la fièvre qui me vient au galop. — Ah ! je voudrais que votre pays fût plus éloigné, ou que du moins vous n’eussiez pas une sœur ici ; je vous emmènerais chez nous ; je vous soignerais, comme j’ai soigné mon père, qui disait qu’il ne l’aurait jamais été aussi bien par personne que par sa Julie… Mais vous avez une sœur ici, et vous êtes d’un pays trop voisin. Croyez-moi ; allez chez vos parents : la maladie ne veut pas être traitée chez des étrangers, tels bons qu’ils soient ; s’ils ne vous gênent pas, vous vous gênez vous-même… Il m’en coûte à vous donner ce conseil ! et je crois que vous me connaissez assez, pour n’en pas douter. » J’étais ému par la fièvre et par la bonté de Julie ; je lui baisai la main… Les larmes lui vinrent aux yeux : « Mon Dieu ! que je voudrais, cher petit ami ! que tu fusses de Paris, ou de Dijon ! — Adieu, Mademoiselle ! » (je ne croyais pas que ce fût pour toujours !) « Je m’en vais chez nous. — Pas aujourd’hui, dans l’accès ! — Il ne me faut pas une heure de marche ; et j’y serai avant la fièvre chaude… » Elle me donna deux oranges, les seules peut-être qui fussent dans le pays, et les premières que j’eusse vues. Elle me dit de m’en parfumer la bouche, après avoir bu aux fontaines. — « Adieu, Mademoiselle Julie ! » Elle ne me répondit rien ; mais elle sanglota, en appuyant ses deux mains sur mes épaules.

Je sortis de la classe, sans parler au maître. À la porte de la rue, je me retournai. Julie y était accourue ; elle me salua d’un air pénétré. Je cessai enfin de la voir, et j’allai chez ma sœur, à laquelle je dis que je voulais m’en retourner. Elle me trouva une fièvre si violente, qu’elle prépara tout pour me mettre au lit. Je saisis le moment où elle passa dans une autre chambre, pour m’évader. La nuit approchait : mais je savais le chemin. Comme j’étais alors dans le plus fort de mes terreurs des bêtes excommuniées, des sorciers et des revenants ; que d’ailleurs mon imagination était exaltée par la fièvre, j’eus deux visions en route.

J’étais près de la jonction du chemin d’Oudun à celui de Joux, lorsque j’aperçus derrière moi une grande bête. Je frémis, mais je ne fus pas absolument effrayé : puis m’étant retourné, je la vis étendre de longues pattes, comme pour m’embrasser. Je poussai un cri aigu, et au lieu de l’animal, je crus voir à cinquante pas, sur le chemin d’Oudun, le maître Berthier, en bonnet de nuit. Je me cachai dans un buisson, croyant qu’il allait passer. Mais je n’entendis personne. Il s’en retourna sans doute par le chemin de Joux, pensant m’y rencontrer. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que de cinquante pas j’avais parfaitement distingué la figure et le nez crochu du maître Berthier : ce qui devait être impossible… Je continuai ma route. Vis-à-vis mon vallon, dans le Grand-Pré, j’aperçus Julie, qui me faisait un signe souriant d’aller à elle. Mais sûr que ce ne pouvait être Julie, je m’effrayai, et me mis à fuir. J’arrivai tout à nage dans la maison paternelle, où je me trouvai mal en entrant. L’on me mit au lit sur-le-champ, et le repos me calma.

Ce fut ainsi que se passa mon séjour chez le maître Berthier, qui fait dans ma vie une époque à jamais mémorable ! et que se termina ma onzième année ; car nous sommes au commencement de Novembre.

J’eus les fièvres-tierces tout l’hiver. Comme j’avais1746 deux bons jours sur trois, je m’appliquai à lire, à écrire, à compter ; je soignai les abeilles, les brebis, les agneaux, toute la basse-cour ; ma maladie ne m’inquiétait pas : je l’avais vue à plusieurs de mes camarades, et pas un n’en était mort.

Au printemps, ma mère voyant que mes accès étaient toujours aussi forts, avec fièvre chaude et délire, elle consulta par lettres mon frère Boujat, qui lui conseilla de me purger avec la manne et la rhubarbe. Je gardai le lit pour ma médecine. Je ne le quittai pas. La fin de ma beauté était arrivée. Dès le lendemain de ma purgation, on remarqua tous les symptômes de la petite-vérole. Une fièvre continue me saisit ; l’éruption commença, et je fus trois jours dans le délire le plus effrayant. Mes craintes étaient les chiens et les serpents. Je sautais du lit, me croyant poursuivi par des chiens, ou que j’avais plein mon sein de serpents ; je secouais ma chemise, pour les faire tomber. Mon père, tout fort qu’il était, suffisait à peine pour me contenir. On me crut perdu. Je me souviens parfaitement de ce délire, suivi d’un malaise si violent, que depuis, j’ai plus redouté la petite-vérole que toutes les autres maladies… Enfin, les souffrances diminuèrent, et je dormis ; mais l’éruption avait été si abondante, qu’on ne parvint à décoller mes paupières, en les humectant, qu’au bout de dix-sept jours. C’est ce qui m’a donné une idée de la cécité, ainsi que du ravissement qu’éprouve un aveugle, en recouvrant la vue. Ma mère me soigna infatigablement : elle fut témoin de mes transports, au premier rayon de lumière que j’entrevis, après qu’elle m’eut longtemps bassiné les paupières avec du jus de lentilles. Messire Antoine Foudriat vint me voir ; mais il ne me confessa pas, comme elle l’en priait : ce fut elle qu’il en chargea, « afin, » dit-il, « qu’ayant lu dans son cœur, vous sachiez ce qu’il faudra faire pour le préserver. »

Guéri de ma petite vérole, je fus aussi laid de visage que j’avais été beau. Mes traits étaient grossis et absolument changés ; mes cheveux, châtain doré et bouclés, étaient tombés ; ils revinrent noirs et droits. La première fois que je me vis dans un miroir, ce fut avec une sorte d’horreur. De ce moment, je devins plus honteux, plus sauvage ; je n’avais plus rien qui me rassurât. J’avais vivement désiré de ressembler au Comtois de Geneviève, mais je trouvai que la nature avait été trop loin, et ce fut peut-être ma laideur qui m’empêcha de chercher à revoir Julie Barbier ; outre que je n’aurais osé me remontrer chez mon maître : il avait écrit à mon père une lettre fort sèche, qui les refroidit.

L’été suivant, ma santé se trouva merveilleusement fortifiée. Je lus, j’écrivis. Je fus tellement enflammé par la lecture des Vies des Saints, que j’aurais voulu pouvoir aller en Turquie, afin d’y être martyr. Pour achever de me distraire, les moissons étant venues, Jacquot les voulut gagner. C’est un avantage pour les pauvres, que la moisson ; ils sont payés en blé, et elle leur procure la faculté de subsister une partie de l’hiver. Mon père accorda la demande de son berger, et se ressouvint d’une veuve de Nitry, un peu sa parente, qui avait deux fils, d’un mauvais mariage avec un nommé Courtcou. Il se proposa de lui en demander un pour être berger. Mais les deux frères étaient alors en service, l’un à Marsangis, l’autre à Coutarnoux, et il fallait attendre un mois pour avoir le plus tôt libre. Ce fut avec transport que j’appris l’heureuse nouvelle que j’allais encore être berger !

Je m’éveillai dès le matin et je me disposai à Seconde bergerie.partir à la rosée. Comme le chemin de mon vallon m’était fermé par les champs non déblavés, je n’avais pour pâturages que les sombres ou jachères de Maurepos, Côte-Grêle ou la Creuse, avec les Prés-des-Rôs. C’était là qu’était un vieux pommier sauvage conservé religieusement par les propriétaires. Ô bonhomie ! tu n’existes plus nulle part, même à Sacy !) Les branchages en descendaient à deux pieds de terre, de sorte qu’il m’était facile d’y monter. Il était ensuite disposé comme par étages, et l’on allait tant haut que l’on voulait. Un soir, que la journée avait été brûlante, je laissai paître mon troupeau à la fraîcheur. J’étais d’abord monté sur le pommier sauvage ; mais, le jour baissant, j’en descendis et je m’assis au pied de l’arbre. J’étais à peine tranquille, que j’entendis les cris aigus d’un jeune cochon. Effrayé, je remontai sur l’arbre, et, au même instant, j’aperçois au pied un loup qui semblait me menacer ; et, à vingt pas plus loin, un combat qui m’étonna ! La mère-truie était accourue au secours de son marcassin (car il était presque noir comme le sanglier son père) ; elle s’était jetée sur le loup ravisseur, et, d’un coup de groin, elle l’avait lancé en l’air à plus de dix pieds. J’étais ravi ! mais je n’osais descendre, à cause du loup qui gardait le pied de l’arbre, l’œil étincelant. Cependant, je criais : « Au loup ! » de toutes mes forces. On m’entendit de la maison ; les chiens, qui s’y étaient rendus pour boire, arrivèrent les premiers, et Friquette m’eut bientôt délivré de mon assiégeant. L’autre loup, qui avait attaqué le cochon, était au-delà du champ de blé qui bordait la prairie, assis et regardant ce qui se passait. Les deux mâtins le galopèrent, tandis que Friquette, attachée à son camarade, lui faisait sentir sa dent aiguë. Je descendis alors. Mon père arrivait avec son fusil ; les garçons de charrue avec des fourches de fer à épandre le fumier. Un des loups, celui qui m’avait assiégé, avait adroitement donné le change à Friquette, en passant devant l’autre loup, sur lequel la chienne s’était jetée, et il était revenu, voyant les chiens s’éloigner. Mais, contre son attente, il trouva mon père, qui le tira si heureusement, qu’il lui cassa une patte. Le vieux loup voulut fuir alors ; mais il fut rencontré par les deux mâtins qui s’en revenaient, et qui le retinrent assez pour donner à mon père et aux garçons de charrue le temps de le joindre ; ils l’assommèrent. Mon père le jugea anthropophage ou prêt à le devenir. Il fit observer la sagacité de ce loup gris, qui avait exposé le jeune loup en l’envoyant à l’assaut, tandis qu’il se tenait à l’écart. Ce qu’il y a de vrai, c’est que le jeune loup était un imprudent d’attaquer un cochon ; s’il avait pris un agneau, je ne m’en serais pas aperçu, et j’aurais perdu, pour la première fois, une de mes ovailles. Je ne dois pas omettre la scène qui se passa lorsque la mère-truie eût délivré son petit : tout le troupeau de cochons, composé alors de trois ventrées complètes moins un, c’est-à-dire de trente-trois, se mit en rond autour du blessé, les plus jeunes en dedans, les plus gros en dehors, et ils se mirent à répondre à ses plaintes par un grognement si semblable à une conversation, que j’en fus frappé ! Je ne doutai pas alors qu’ils ne le consolassent. La mère était en dehors du cercle, le poil hérissé d’une manière horrible, et poussant de temps en temps une sorte de soupir qui avait quelque chose d’effrayant. L’impression que fit sur moi cette scène singulière a été profonde, et elle m’a toujours, depuis, éloigné du système de Descartes, si mal à propos renouvelé par Buffon, qui n’a que trop souvent sacrifié la vérité à la crainte de la Sorbonne, dans son éloquent et mauvais Discours sur la nature des Animaux ; quoiqu’il revienne ensuite aux vrais principes dans sa courte Histoire du Castor. Comme nous nous en retournions, Friquette revint de la poursuite du jeune loup, le corps rempli d’épines, que mon père arracha : ce qui prouvait qu’elle s’était accolée avec l’ennemi.

Cette aventure ne m’empêcha pas d’aller le lendemain dans la sombre et profonde vallée de Bourdenet, dont j’avais appris que les seigles étaient déblavés. J’y fus joint par mon ami Étienne Dumont, qui conduisait son troupeau de vaches et ses chèvres de mon côté. Je tressaillis de joie. Il la partageait réellement ; car il avait bien des choses à me dire, ne m’ayant point parlé en particulier depuis mon retour de Joux. Il me conta d’abord que je passais dans le village pour avoir tué le loup de la veille ; et il ajouta des circonstances merveilleuses, qui vont donner une idée de la manière dont les fables se forment :

— « Tu venais d’arriver dans les Prés-des-Rôs et tu venais de t’asseoir au pied du pommier de la mère Lamberlin, quand un loup blanc, le même qui a mangé la petite sœur de votre Germain il y a vingt ans, est venu à toi par derrière et a voulu t’étrangler ; mais tu l’as pris à brasse-corps et il t’a porté sur son dos sans pouvoir te mordre. Votre mére-truie est venue à ta défense ; elle a enlevé le loup en l’air d’un coup de ses crochets ; et toi, quand-et-quand tu l’as lâché ; et quand il est tombé, tu lui as donné un bon coup de ton bâton ferré ; et puis la mére-truie l’a renlevé en lui ouvrant le ventre ; et quand il est retombé, tu lui as donné un coup de bâton ferré : et puis la mère l’a encore renlevé jusqu’à ce qu’il fût mort quasi. Et puis ton père est venu, qui a dit : — Ah ! mon fils Nicolas ! il a tué le loup ! ça s’appelle avoir du courage ! — Et puis il lui a tiré un coup de fusil, qui lui a cassé la patte. Et puis les chiens l’ont achevé. En fin de quoi Germain lui a coupé la tête avec un couperet ; il l’a écorché pour couvrir le collier de Flamand votre limonier : et quant à la tête, votre Germain l’a vendue aux gens du Vaux-Saint-Martin après l’avoir montrée à tout Sacy. Ho ! quelles dents elle a ! Marie Fouard a tremblé de tout son corps, en disant : — Ho ! s’il l’avait mordu ! — car elle t’aimera toujours.

Je dis à Etienne la vérité de l’aventure ; mais le récit des autres était bien plus sûr que le mien, sans doute parce qu’il était plus merveilleux. Étienne m’apprit qu’il avait été convenu, entre mon père et Germain, qu’on ne dirait pas les choses comme elles étaient. Je fus obligé de céder ; ma vanité, d’ailleurs, trouvait mieux son compte à la fable qu’à la vérité. Le récit que venait de me faire Étienne est le seul qui ait eu cours dans le pays.

Nous passâmes une agréable soirée, mon camarade et moi : c’est une de celles de mon enfance que je me rappelle avec plus de plaisir. C’était la dernière fois que nous allions aux champs ensemble.

Ma mère, timide comme toutes les femmes, avait été si effrayée de l’accident de la veille qu’elle avait envoyé à Nitry, savoir si l’un des Courtcou ne pourrait pas venir sur-le-champ. François, l’aîné, qui passait pour le moins libertin, venait d’être chassé de chez son maître, et il vint avec la servante qui rétait allée chercher. Quoique la Nannon fût affreusement laide et chassieuse, il la voulut mettre à mal dans les bois, au milieu desquels il la fit passer, sous prétexte d’abréger le chemin. Elle ne succomba pas (dit-elle dans la suite) ; mais elle fut si flattée de l’attaque, qu’elle en ménagea l’auteur. Il aurait mieux valu pour moi qu’on me laissât exposé aux loups que de me donner une pareille société. On me permit, le premier jour, d’accompagner le nouveau berger ; car il fallait lui faire connaître le finage et les meilleures vaux pour le pâturage. C’est à cette arrivée de Courtcou que mon innocence de cœur, jusqu’alors intacte, reçut une atteinte funeste.

François et Pierre Courtcou, son frère, qui lui succéda, s’étaient corrompus dans la mendicité depuis la mort de leur père ; ils étaient désobéissants et se révoltaient contre les remontrances de leur bonne mère, que sa pauvreté empêchait de les réprimer. Ils avaient quinze à seize ans, ou même dix-sept, et ils étaient dans cette effervescence que cause le premier développement d’une faculté nouvelle ; la misère les mettait au-dessous de tout le monde : elle leur avait donné l’envie, leur avait abaissé le courage et les avait rendus méchants. Une autre vérité, que tout m’a prouvé dans la suite, c’est que les pauvres non abrutis ont les passions basses excessivement fortes, et que leur lubricité féroce est beaucoup plus exaltée que celle des riches. Les pauvres ne jouissent de rien, et ils désirent tout avec violence ; toutes les filles sont au-dessus d’eux, et ils voudraient les violer toutes ; car la tendresse est inconnue à leur âme avilie. Il faut avoir vu les effets de cette passion, dans les pauvres vigoureux, pour en avoir une idée. Je dis ici ce que j’ai vu[45], non seulement dans les frères Courtcou, mais dans le manchot Lemme, l’ex-milicien Quentine, etc., tous difformes et très forts. Mais les Courtcou surpassaient en libertinage tous ceux que j’avais connus. Ils étaient de Nitry, où les esprits sont plus déliés, où l’air est plus pur et le cœur plus corrompu qu’à Sacy. Mon père connaissait en gros les deux frères ; mais il habitait le pays dans un temps où la corruption était bien moindre ! où l’on n’y avait pas même l’idée de celle de François, encore moins de celle de Pierre. Les Courtcou avaient à peu prés le caractère de cet anthropophage du Languedoc, pris et rompu à Toulouse en 1783 : ce dernier mangeait surtout les jeunes filles, et disait horriblement à ses juges : — « Ha ! si vous saviez, que c’est bon ! »

Dès le premier jour, je demandai à François s’il savait des contes ? Il sourit affreusement : — « Ho ! que oui, monsieur Nicolas ! Je sais des histoires, et de bonnes encore ! J’en sais de sorciers, de revenants, de pactes avec le diable, d’excommuniés changés en bêtes et recouverts de la peau du diable, qui mangent le monde ; de voleurs qui tuent et qui portent dans leurs cavernes des filles qu’ils violent, et puis les égorgent et les mangent quand le commencement de la grossesse rend leur chair plus tendre[46], des histoires de pâtres sorciers ; d’un homme qui s’était fait des ailes et qui volait comme une bondrée[47], qui ne vivait que de pain blanc qu’il enlevait sur la boutique des boulangers des villes, de gibier qu’il prenait dans les campagnes, et d’oiseaux, comme d’oies sauvages, de canards, de bécasses, de vanneaux, d’étourneaux, de perdrix, de corneilles, dont il faisait de bonne soupe, ou bien de poules qu’il prenait dans les villages. Voyez ce que vous voulez que je vous conte ?… »

J’étais fort embarrassé ! Tout ce qu’il venait de dénombrer me tentait également. Enfin, après une courte réflexion, parce que c’était autant de temps perdu, je me déclarai pour l’Homme volant, dont le conte ferait ici une longue histoire, si je n’en avais pas composé celle du Victorin de la Découverte Australe, telle à peu prés que me la raconta François, surnommé Grêlot.

Après qu’il m’eut fait son conte de l’Homme volant, dans lequel il mêla une certaine aventure pendable, qui était arrivée à son frère, dans la maison où il servait, à Coutarnoux, nous nous amusâmes à projeter : « Si nous avions des ailes, nous ferions telle et telle chose. » Et François n’imaginait rien moins que des actions vertueuses. Il me parla des filles de Nitry qu’il aurait enlevées pour les conduire sur quelque rocher au milieu des bois, où il les aurait nourries, et où il se proposait de jouir également de leurs faveurs et de leurs larmes, de leurs frayeurs, de leur dégoût pour lui ; car il faisait entrer ce détestable raffinement dans l’énumération de ses plaisirs, attendu qu’il était extrêmement défiguré par la petite vérole. Il me traçait avec complaisance des tableaux obscènes de ce qu’il exigerait de ces infortunées, auxquelles il rendrait tous leurs mépris : il s’en voyait redouté, supplié, caressé par frayeur : ce motif seul paraissait flatteur pour lui. C’est, en effet, l’affreux sentiment naturel à une âme aigrie, viciée par l’opprobre et par la misère : Pauvreté n’est pas vice ; mais c’est le champ dans lequel il croit. Heureusement, je ne trouvai rien dans mon cœur qui me donnât l’idée de cette volupté brutale ; j’avais l’âme tendre avec des passions vives.

La semaine suivante arriva la Saint-Christophe, fête patronale de Nitry. Mon père devait y aller, et il m’y mena chez ma tante Madelon. Si jamais la bonté, la vertu, la tendresse du sang, l’amour de la famille dont on est sorti existèrent parfaitement, c’est dans le cœur de Madeleine Restif. Elle avait été la plus belle fille du canton, ce qui ne l’avait pas rendue heureuse ; car son premier mari était un joli libertin, que mon aïeul préféra, parce qu’il était spirituel et qu’il avait du bien ; mais il s’endetta bientôt, s’engagea, partit pour la guerre d’Italie sous Catinat, et sa femme le suivit. Elle dit, en pleurant, quand elle quitta la bonne Anne-Marguerite Simon, sa mère : — « Et ils seront deux dans une seule chair : je ne séparerai pas ce que Dieu a uni. » Elle fut quatre ans avec les vivandiers et vivandière elle-même, sans perdre de son innocence native, avec un mari perdu de débauche dans les deux genres… Bourrelier d’Aiguesmortes mourut au bout de deux ans de retour, sans laisser d’enfants… Madelon était presque ruinée. Un homme intelligent, nommé Gautherin, de nos parents éloignés, prit ses affaires en main et les régla en quelques années. Il conçut une si grande estime pour la jeune veuve, qu’il vint prier mon père de lui proposer le mariage. Ce qui rendait cet honnête homme timide, c’est qu’il était borgne. Mon père fut charmé de donner à sa bonne sœur, comme il l’a toujours appelée, un praticien éclairé, sage, économe. Il proposa donc M. Gautherin, qu’elle accepta. Elle n’eut pas encore d’enfants de son second mariage ; mais elle aimait ceux de son frère comme s’ils eussent été les siens ; j’étais surtout l’objet de ses complaisances et de sa tendre et sincère affection ; aussi, dès qu’on me parlait d’aller chez ma tante Madelon, j’étais transporté de joie. Ce fut une faveur signalée, que mon père m’accorda, de me mener avec lui à une fête patronale de Nitry.

Mais un motif secret, et qu’on était loin de pénétrer, redoublait mon contentement : j’étais curieux de voir plusieurs jolies filles dont François n’avait cessé de me parler. Il m’avait surtout vanté Ursule Lamas, qu’on nommait la belle Ursule dans tous les environs ; Edmée Boissard, petite-fille par sa mère du bon maître Berthier ; Catin Doré[48], Georgette Lemoine et quelques autres. Nous partîmes dés le matin. Je n’étais plus beau de prés, mais je l’étais encore de loin, et ma mère, en frisant mes cheveux renaissants, leur avait rendu l’apparence de leur bouclé naturel. J’avais un chapeau neuf, une chemise à manchettes ; habit rouge, veste et culotte bleu céleste ; de fins bas de coton, des escarpins avec des boucles à pierres, fort antiques, mais qui n’en étaient que plus éblouissantes. Ma tante ne pouvait se lasser de me voir et de me caresser. En allant à la messe, elle me tenait par la main et me montrait à ses anciennes camarades, qui avaient connu mon grand-père Pierre : — « Hem ! voilà encore un vrai Restif !… Voyez ces traits ! cet œil, ce nez aquilin !… L’aîné de premier mariage est aussi un vrai Restif ; mais le second n’est qu’un Dondéne[49]. » Toutes ces bonnes femmes me firent accueil et voulaient rentrer chez elles pour me donner, l’une un gâteau, l’autre des fruits ; mais ma tante en empêchait : — « Vous savez que j’ai de tout cela, » leur disait-elle, « et que les Restifs ne sont pas sur leur bouche. »

Nous approchions de l’église, vis-à-vis laquelle est l’abreuvoir, quand je vis sortir d’une maison à côté de nous, une jeune fille, ou plutôt une nymphe (telle que depuis j’ai vu Jeannette Rousseau), qui faisait rentrer de jeunes canards avec leur mère. Sa beauté me frappa comme l’éclair… — « Edmée ? » lui dit ma tante, « c’est ton cousin Nicolas de Sacy, et tu ne viens pas l’embrasser ?… » Edmée accourut. Mais en m’approchant, elle rougit, et devint honteuse. Ma tante nous fit embrasser. Ensuite nous allâmes ensemble à l’église : je regardais ma jolie cousine avec une sorte d’extase, et je baissais ensuite les yeux, comme si j’eusse été ébloui. Je sentais au fond de mon cœur ma timidité naturelle, qui aurait été bien plus forte, si mon père n’avait pas été adoré dans Nitry, si je n’avais pas été aussi bien habillé, et si je n’avais pas été au milieu de parents, qui avaient de moi la plus haute opinion non méritée… Edmée nous laissa, pour aller à sa place, et j’en fus bien aise : elle me causait une émotion trop vive ; ensuite, elle était trop formée pour moi, et j’entrevoyais avec peine qu’elle serait le partage d’un autre. Je sentais seulement que j’aurais bien désiré avec elle la scène de Nannette, et, mieux encore, celle de Julie.

Arrivés dans l’église, nous vîmes tout le monde se lever, pour nous regarder d’abord ; un instant après, les regards se portèrent vers la grand’porte, ouverte à deux battants. Une grande, belle et grosse fille arrivait entre ses deux frères, hauts de six pieds, et aussi beaux qu’elle. Elle était en blanc, toute couverte de rubans rouges, bleus, verts ; son teint effaçait l’éclat des roses, dont elle avait un gros bouquet ; elle était plus éblouissante que jamais dame ne me l’a paru depuis à Paris, avec des diamants, du blanc, du rouge, et tout ce que l’art peut inventer, pour relever l’éclat des charmes. Elle effaçait Nannette, qui, onze mois auparavant, m’avait causé mes premiers désirs : c’était une belle fleur dans son plus bel épanouissement. Tous les yeux s’étaient fixés sur elle. Ma tante, voyant que je la regardais, me dit : — « C’est Ursule Lamas ; son père était le plus grand ami de votre père dans sa jeunesse… Ursule ? » lui dit-elle, « devines-tu quel est ce jeune garçon ?… » Ursule me regarda, et dit : « On voit biénn que c’est un Restif, un peuchot écholé par la vézole. » Et elle m’embrassa deux fois. Elle avait les joues douces comme ma cousine Nannon d’Aigremont, et ses roses m’embaumèrent, ou son haleine, je ne sais lequel ; mais femme jamais n’a senti si bon. Cependant elle ne m’inspira qu’une admiration froide ; Edmée Boissard m’occupait plus profondément ; sa taille svelte, son air timide et virginal étaient plus d’accord avec mon goût, que les charmes parfaits d’Ursule… Je présentai l’eau bénite à ma tante et à la Belle ; ensuite mon oncle qui nous suivait, s’empara de moi, et me mena dans le chœur, où était sa stalle : pour lui, il alla chanter au lutrin. Mon père, depuis qu’il avait abandonné la place à l’église de l’honorable Pierre, n’acceptait jamais celle que ses parents ou ses amis lui offraient : « Je ne suis plus rien à Nitry ! » disait-il. Et il allait se mettre en exilé à la porte de l’église, sous les cloches, derrière les plus pauvres : là, il priait sur la tombe de son père, qui reposait en cet endroit. Aussi ne le voyait-on jamais sortir de l’église que les larmes aux yeux.

À l’offerte[50], je m’occupai à vérifier ce que François m’avait dit de la beauté de ses concitoyennes. J’en remarquai plusieurs fort agréables ; mais Edmée Boissard les surpassait toutes. Il est un certain charme tout-puissant sur chaque homme et sur chaque femme ; lorsqu’on trouve ce charme à une personne d’un sexe différent, il produit le véritable amour. Je suis encore persuadé que je n’ai jamais aimé qu’une seule Beauté, ma véritable Vénus, quoique j’aie désiré différents individus : Ursule Lamas, Nannette, et les belles filles leurs pareilles, ne m’ont jamais inspiré autre chose que des désirs : il me fallait un physique comme celui de Marie Fouard, avec un peu plus de beauté, comme celui d’Edmée Boissard, de Julie, d’Ursule Simon, de Jeannette Rousseau, de Colette, de Zéphyre, de Rose Bourgeois, de Louise…, pour m’inspirer de l’amour, de la tendresse, de l’attachement… Je voulais examiner toutes les filles ; mes yeux une fois fixés sur Edmée, je ne vis plus qu’elle. Elle vint, avec Ursule, auprès de ma tante, en sortant de l’église. Je n’étais pas timide avec Ursule ; je l’étais avec Edmée, à la mère de laquelle ma tante me présenta. Je vis dans cette femme les plus beaux restes : ce qui augmenta la beauté de la fille à mes yeux. Elle me parla de ce ton de bonté qu’ont les bonnes femmes de mon pays. J’avais à Nitry un autre bel-oncle, mari de ma tante Marie, sœur cadette de mon père, nommé Pierre Leclerc. Ma tante me mena chez lui, pour lui rendre mes devoirs : c’était un grand et bel homme, mais indolent, peu soigneux ; il avait avec lui un fils, plus âgé que moi d’un an ou deux. Nous fîmes connaissance. Mais le jeune Leclerc était jaloux contre moi ; ma tante ne lui faisait pas la moitié des caresses qu’elle me prodiguait. Elle s’aperçut de sa peine, et l’excellente femme lui dit : — « Leclerc ? crois-tu que je » ne sache pas que tu es fils de ma sœur, et que tu es comme orphelin, depuis quatre ou cinq ans qu’elle est à Paris ? Mais, mon neveu, permets-moi d’aimer un peu mieux ton cousinn, à cause du nom qu’il porte : c’est celui d’un père révéré. Et puis d’ailleurs tu es tous les jours ici ; et ton cousinn qui n’y est qu’aujourd’hui, peut-être ne le reverrai-je jamais ! » Elle s’attendrit ; car elle n’ignorait pas le projet de mon père de me conduire à Paris, le prochain automne, auprès de l’abbé Thomas. Leclerc parut se contenter de cette excuse. Ma tante emmena le père et le fils dîner avec nous. De mon côté, comme je n’ai jamais aimé à me prévaloir, que je souffrais au contraire d’une préférence trop marquée, je devins attentif pour le jaloux. Ce qui fut remarqué de ma bonne tante ; car elle dit à mon père, de manière à ne pas être entendue des Leclerc : « Je devinerais un Restif, que je n’aurais jamais vu, en l’entendant parler et le voyant agir. Regardez votre fils, bien qu’enlaidi, et comparez-le à ce sang épais et grossier des Leclerc ? » Mon père aurait pu répondre à sa bonne sœur, que le sang du jeune Leclerc était moitié Restif ; mais il sourit, en lui disant : — « Je ne vois, ma sœur aînée, que votre bonne amitié pour moi et mon nom, qui est celui de notre digne père (Dieu l’ait en son sein !…) Je ne sais pourquoi tous les Restif, qui ne sont que des roturiers, ont ce sentiment outré de leur excellence, qui fait craindre à leurs filles de changer de nom, et rend les mâles glorieux de le porter ; car tous l’ont, et il est général dans cette famille ; le plus modeste de ceux que j’ai connus, c’était mon père, si ce n’est alors qu’il parlait du sien, et cependant il ne prononçait les autres noms qu’avec une sorte de dédain. On aurait dit qu’il croyait à la vérité de sa descendance de l’empereur Pertinax, et que nos deux grand’mères Courtenay étaient de la branche légitime. Le sentiment de respect filial est héréditaire chez nous ; car je ne crois pas qu’il y ait eu jamais personne qui l’ait surpassé en respect pour son père, comme en esprit, en gaîté, en grandeur d’âme. » Il avait apporté la Généalogie ; il la lut à ses deux beaux-frères, qui l’entendirent pour la première fois. Ils en furent émerveillés, et j’entendis retentir les louanges de mon aïeul. On parla cependant de quelques-uns de ses défauts, comme la prodigalité, l’insouciance, le persiflage, l’âcreté. Mais, à chaque mot, le frère et la sœur expliquaient ces défauts, et les métamorphosaient en vertus… Bénis soient les fils qui voient tout en bien dans leur père !

Après le dîner, tous nos parents des deux sexes vinrent pour voir mon père, l’unique rejeton d’un nom respecté ; car chacun prétendait l’avoir pour le goûter ou le souper, en même temps que ma tante nous voulait retenir. Ce fut alors qu’arrivèrent Edmée Boissard, Ursule Simon, Catin Doré, Georgette Lemoine, Catiche Tous les jours, Dodiche Gautherin, Ursule Lamas, et d’autres jeunes filles de ma famille, les plus aimables du pays. Elles m’emmenèrent dans leurs courtils (jardins), pour me donner des bouquets, tandis que les pères et les mères causaient avec mon père, ma tante et mes oncles. Je donnais une préférence marquée à la jolie Boissard. Ursule Simon me dit en riant : — « Petit cousinn, je vous suis plus proche qu’Edmée, et je porte un nom qui, après le vôtre, est le plus respecté dans Nitry ; c’est le nom de votre grand’mère… — Ô ma cousine ! » lui répondis-je, croyez que je vous considère autant qu’Edmée Boissard ; mais c’est que je ne saurais m’empêcher de vouloir être auprès d’elle. » Ursule Simon embrassa Edmée, en lui disant : — « Tu vois bienn que tu es la plus jolie ! » Et à moi ; — « Vous êtes, comme ma mère dit quelquefois qu’était votre père à votre âge, clairvoyant, franc et bon. Vous avez raison : Edmée est la plus jolie fille du pays, et si j’étais garçon, je la préférerais à Ursule la-belle. » Celle-ci l’entendit : — « Tais-toi, langue ! Ne vois-tu pas que je fais au petit cousinn un chapel de roses ? — Mettez-y les vôtres ! » lui criai-je, « et prenez-en de nouvelles ! — Ah ! le petit coquinn ! il est coquet ! » dit-elle, « et son père ne l’était pas ! » Ursule Simon sourit, et croyant que je n’avais pas entendu, elle reprit : — « Edmée, Ursule, ou moi, nous vous attendrions trop longtemps… au lieu que… ma petite sœur… Anne-Marguerite, qui n’a pas osé venir… Allons dans notre jardinn… Il faut bienn qu’elle vous voie aussi… » Et elle nous y mena tous.

Je marchai paré de mon capel de roses. Au milieu de ce chœur de jeunes filles, je ressemblais à l’Amour. Je songeai à Julie : — « Ah ! si elle me voyait ! … » Nous trouvâmes ma cousine Simon la mère, occupée à préparer une collation ; car elle attendait mon père. Elle me fit les mêmes caresses que si j’eusse été son fils. Ensuite elle appela sa cadette : — « Anne ! vienn donc voir ton jeune cousinn de Sacy, que tu avais si envie de voir ! » Je vis entrer une grande fille mince, et qui pourtant n’avait pas encore mon âge, qui promettait d’être dans quelques années jolie comme Edmée Boissard, un peu brune, comme tous les Simon, mais ayant le sourire céleste. Je fus frappé ! La mère s’en aperçut ; elle mit sa main dans la mienne ; je la sentis trembler… — « Embrassez-vous ! » nous dit la mère ; « car vous êtes enfants de bons parents et amis !… Je regardai la jeune Anne, avec d’autant plus d’intérêt, que peut-être c’était l’épouse que mon père me destinait. Je n’en fus pas fâché ; Julie était trop demoiselle, et je ne me sentais pas le genre de mérite nécessaire pour l’obtenir. J’achevai de l’oublier. Je cessai de même, depuis ce voyage à Nitry, de m’occuper des beautés Saxiates. Ce fut Anne Simon, et depuis Mlle Fanchette, qui me donnèrent l’idée d’une destination au mariage, telle que je la propose dans le Nouvel Abeilard, imprimé en 1778.

Cette heureuse journée passa comme un instant. Lorsque je me ressouviens des beaux jours de ma jeunesse, jusques à ma sortie d’Auxerre, en 1755, je trouve que l’âge mûr ne m’a rien donné de tel ; que j’ai toujours perdu, à mesure que je suis avancé en âge, et que c’était la raison des belles allégories de la Genèse : la naissance d’un homme y est celle du genre humain ; sa première faiblesse pour une femme, celle du Père de l’Espèce humaine pour notre Mère commune ; l’expérience que nous acquérons avec l’âge et par l’instruction, le fruit de l’arbre de la Science du bien et du mal, etc… Infortunés humains ! vous êtes heureux, quand vous ne savez pas le sentir, et malheureux, quand toutes vos facultés ont leur développement !

Nous partîmes au coucher du soleil, après un souper chez le père Simon, où se trouvait toute la famille, chacun ayant apporté le sien. Nous fûmes reconduits par tout ce monde ; pères, mères, filles, garçons. Mon père prit le chemin de la Farge, comme le plus beau en sortant de Nitry. Je marchais à côté de ma tante, qui me tenait une main ; je tenais de l’autre celle d’Anne Simon, que sa mère m’avait donnée devant son père et le mien ; Edmée Boissard était de l’autre côté de ma tante ; mon père était au dernier de trois rangs de vieillards, suivi de toutes les autres jeunes filles, après lesquelles étaient les mères ; les garçons fermaient la marche. Le ciel était pur ; les fleurettes d’une plaine immense, terminée par un bois, embaumaient l’air rafraîchi par le zéphyr ; nous écoutions mon père, qui nous répétait les discours du sage maître d’école Christophe Berthier, tels que je les ai rapportés dans sa Vie, et l’attendrissement fut général ; il parut surtout dans les beaux yeux d’Edmée Boissard, qui entendait célébrer les vertus de son aïeul maternel. Nous nous séparâmes à la fin du second discours. Tout le monde nous embrassa. La famille, en quittant mon père, paraissait quitter le sien : car elle le regardait comme son chef, et son séjour à Sacy les peinait tous. S’il avait dit : — « Je reviens habiter parmi vous ! » ç’aurait été un jour de fête, non seulement pour notre famille, mais pour tout Nitry. J’observai que ma bonne tante et sa compagnie se retournèrent plus de vingt fois ; pour mon père, il était ému, mais silencieux.

Lorsque nous fûmes descendus dans la vallée de la Farge, où nous ne pouvions plus être vus, mon père me dit : — « Nicolas, nous venons de l’endroit où je suis né ; il m’est plus cher à ce titre, et parce que j’y ai vécu avec mon honorable père. Je ne vais pas une fois à Nitry, et j’y vais souvent, puisque j’y possède actuellement cent journaux de terres, que je n’y paye à mon père, avec autant d’amertume que le jour où je le perdis, le tribut de larmes que je lui dois… Ce fut une grande perte pour moi, à l’âge de vingt ans que j’avais alors, de perdre un père qui n’en avait que quarante, et qui était sur le point de regagner plus qu’il n’avait perdu, par une excellente affaire avec les moines de Molême, affaire qui manqua par sa mort !… Je le pleure tous les jours, et s’il m’a été très rude, comme je vous l’ai maintes fois conté à tous, le soir à nos veillées, non pour me plaindre de ce digne homme, que j’honore et chéris mort, comme je l’ai aimé, respecté, chéri vivant, malgré sa rudeur. Et il ne faut pas croire que mon père, quand il me menait en campagne avec lui, me parlât et conversât ! je marchais derriére, et je n’osais faire une question, ni dire un mot. Au lieu que moi, je te parle, et je vous parle à tous : non que je m’estime meilleur que mon digne père ! Tant s’en faut ! que c’est parce que je me trouve moins valant, que je ne me crois pas autorisé à en agir comme lui, qui était d’un si grand esprit et d’un si grand mérite, qu’un chacun l’admirait. Et je suis encore plus éloigné de croire ma manière de vous élever meilleure que la sienne ; mais je n’ai pas sa fermeté, ni les autres qualités qui secondaient en lui sa noble sévérité : car, par un mot, il en faisait entendre cent ; ce que je ne puis, n’ayant pas son esprit. Et jamais je ne m’en suis fait accroire pour l’esprit ; car j’ai eu de bons parents, qui m’ont apprécié moi-même à moi-même : tel est M. Jean Restif de Noyers, avocat, chez lequel j’ai appris ce que je sais de pratique qui me sert aujourd’hui à juger nos habitants, et qui m’attire la confiance et la considération des environs ; car M. l’avocat Restif voyant que je n’avais pas beaucoup d’esprit, il s’attacha uniquement à me rendre le sens droit. Et il ne me le mâcha pas un jour, que j’allais seul avec lui, de chez mon père à Noyers :

— Edm’lot, me dit il, je t’aime, tu le sais, et parce que tu es mon parent, fils d’un homme de mérite et d’une digne femme, et parce que tu portes mon nom, et surtout parce que tu es d’un bon caractère : c’est pourquoi je vais te parler net et franc. Vous êtes chez moi deux de mes cousins, Daiguesmortes, et toi, que j’aime également, encore que Daiguesmortes soit mon cousin germain, et que tu ne sois qu’issu de germain ; mais le même nom est plus qu’un degré de proximité. Je te dirai donc que Daiguesmortes a de l’esprit, et qu’il ira loin un jour ! et que tu n’en as point, toi ; et ton père en est fort chagrin !… car il en a, lui, autant qu’homme peut en avoir. Mais tu es bon, tu as du bon sens : ce qui fait qu’en manquant d’esprit, tu n’en seras ni moins heureux, ni moins estimé ; car tu as une droiture qui m’a toujours fait bien espérer. Ainsi donc, mon petit cousin, applique-toi aux choses solides, en connaissances et en travail ; car tu n’es bon qu’à cela, et tu perdrais ton temps, si tu voulais apprendre ce qu’apprend Daiguesmortes. Reçois cet avis comme d’un bon parent et ami, qui te le donne avec amitié, en vue de t’être utile.

Voilà, mon fils, ce que me dit le digne homme Jean Restif, que tu verras, j’espère, à notre fête patronale prochaine ; car il me le promet depuis longtemps ! et cette année, je l’ai supplié de venir, pour te juger, à l’égard de l’avenir, comme il a jugé ton frère aîné, aujourd’hui curé de Courgis[51]. Et tout ainsi que j’ai fait la règle de ma conduite de ce qu’il m’a dit pour mon fils aîné, de même ferai-je pour toi ; t’exhortant, mon enfant, à graver dans ta tête ce qu’il dira à ton sujet, pour ne l’oublier jamais. »

Après ce discours, digne d’un tel père, Edme Restif me donna ses avis sur quelques fautes que j’avais commises envers ma mère et mes sœurs aînées ; ensuite, il voulut finir par ne me dire que des choses amusantes. Il me conta une de ses histoires, celle de son premier voyage à Paris, telle que je l’ai rapportée dans sa Vie (sans doute pour me faire désirer de voir cette grande ville), et nous arrivâmes à nuit close.

Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple d’une pareille confidence paternelle : c’est un des plus beaux traits de la vie de mon père, et un de ses titres les plus forts à mon immortelle reconnaissance.

Le lendemain de la fête de Nitry, j’accompagnai encore François aux champs. Je m’attachais à ce garçon, non par amitié, comme à Jacquot ; mais par curiosité, par une sorte de goût commençant pour ses discours libres, qui chatouillaient en moi ce que les dévots appellent la concupiscence. Il entremêlait ces récits obscènes, des contes qu’il m’avait annoncés ; mais il les ramenait toujours par quelque chose à son objet favori, la lubricité. Ainsi les sorciers n’exerçaient leurs sortilèges, que pour se faire suivre par des filles au milieu des bois, où elles satisfaisaient la lubricité du magicien. S’il me racontait la fable d’un sabbat, il m’y traçait les révoltantes peintures de la plus crapuleuse débauche. S’il s’agissait d’un excommunié qui avait la peau du Diable, ce malheureux s’assouvissait sur les plus jolies filles. Mais où il se délectait, c’était dans les contes de voleurs qui avaient des cavernes, où ils emmenaient des dames, prises en carrosse sur le grand chemin, ou dans leurs châteaux ! il me faisait alors des tableaux qui avaient autant d’esprit que de libertinage. Quelle différence de sa manière de raconter avec celle de Jacquot, simple bonasse, contant pour conter ; ou avec celle de Jean Vezinier, dont l’imagination bizarre ne se plaisait qu’à des contes du genre des Visions de Quevedo[52] !

Mais quelque libres que fussent les contes de François Courtcou, jamais il n’alla aussi loin que son frère Pierre, qui lui succéda au bout d’un mois. Je crois qu’on ne renvoya François que pour sa négligence dans son devoir de berger ; car les brebis dépérissaient entre ses mains. Lorsque je ne l’accompagnais pas, il menait le troupeau dans de maigres prés, sans se donner la peine de monter jusqu’à mon vallon, se couchait et dormait. On le remplaça par son frère, qu’on savait beaucoup plus actif ; et ce n’était pas en cela qu’on se trompait sur son compte.

Jamais, peut-être, il ne fut de plus mauvais sujet que Pierre Courtcou, ni qui sût mieux déguiser ses vices ; mais son air sournois, son regard ardent, craintif et méchant tout ensemble, étaient vrais, et indiquaient la laideur de son âme. Il déplut à ma mère, dés qu’elle le vit ; elle défendit de me familiariser avec ce garçon. Mais le fourbe ne tarda pas à gagner ses bonnes grâces, par une grande activité, par une apparence de zèle pour les intérêts de la maison, et en déguisant ses mauvaises qualités avec tant de soin, que ma mère disait quelquefois de lui : — « Il ne faut pas s’en rapporter à la mine ; car Pierre l’a bien mauvaise ! J’aurais eu peur de lui dans un bois ; et si pourtant c’est un bon garçon… » Mon père, lui-même, fut la dupe de ce dangereux sycophante. Quant à moi, pour me gagner, des contes suffisaient. Il en savait un grand nombre, et il avait plus d’art que son frère pour les raconter. J’ai dit dans l’École des Pères, que Nitry n’avait pas un patois grossier ; le langage y est assez pur, et n’a que quelques singularités ; on n’y souffre pas la prononciation nasale ; an ou en, om ou on, um ou un, y prennent un son clair, comme en Grec, ou comme s’ils étaient doubles ; on y prononce pan, pann ; pain, painn ; empêcher, emmpêcher ; on, onn ; bien, bienn ; cousin, cousinn ; un, unn, etc. On y évite les gérondifs, et tous les mots où le son nasal est essentiel. Cette prononciation est très agréable dans la bouche des jolies filles, qui ont la voix douce, argentine ; ce qui est commun à Nitry… C’était dans ce langage, que Pierre Courtcou débitait ses récits à un adolescent avide de contes, et qui avait fait ses délices de ceux qu’on lui racontait dans le désagréable patois de Sacy. J’écoutais le berger avec tant de plaisir, qu’un conte commencé m’enchaînait à lui, comme on dit que Mercure retenait ses écoutants par la chaîne d’or qui sortait de sa bouche. Il me faisait ainsi négliger l’écriture, à laquelle on voulait que je m’appliquasse à la maison[53]. Le premier conte que me fit Courtcou, m’avait été plusieurs fois raconté par ma mère, mais infiniment plus court, plus simple, sans les obscénités nombreuses que j’ai voilées, en l’insérant dans le Nouvel Abeilard, sous son titre du Demi-poulet. Le second, également amplifié par Pierre, et dont j’ai remplacé les obscénités par des traits analogues, est dans le même ouvrage, où il a pour titre : Les quatre Belles et les quatre Bêtes. C’est dans celui-ci que Courtcou se donna carrière, pour se livrer aux détails de la plus savoureuse lubricité. Aussi se moquait-il des deux versions honnêtes et naïves de ma mère.

Le troisième était intitulé :

CONTRE LE DIABLE
IL N’EST QUE D’ÊTRE HARDI.

« Un Gentilhomme, qui revenait des guerres de Terre sainte, bien mal appoint, car il n’avait plus d’argent pour entrer dans les auberges, passa devant un beau château : — « Voilà un beau château, » se dit-il ; « il y faut aller ; j’y aurai par aventure du Châtelain loyal accueil pour moi et pour mon cheval, qui n’a pas gagné au pèlerinage ; tant est vrai que,

À bon cheval et méchant homme,
Ja mieux n’en chaut d’aller à Rome. »


En disant ces paroles, le Gentilhomme, qui était jeune encore et beau garçon, heurta du heurtoir trois coups à la porte. Personne ne répondit : mais il vit à côté de la grande, une petite porte entr’ouverte, par laquelle il passa. On avait laissé les clefs à toutes les portes, il visita toutes les chambres, où il trouva de bons lits, des meubles, et personne ! Il y avait du pain dans la cuisine, et au croc des pièces de viandes ; le feu préparé dans la cheminée n’attendait qu’une allumette. Comme le Gentilliomme avait faim, il mit le feu au bois, décrocha une pièce de viande, l’embrocha, et pendant qu’elle cuisait d’un côté, alla soigner son cheval. Il revint ensuite tourner la broche, en se chauffant. Mais il était bien étonné ! car il attendait toujours qu’il viendrait quelqu’un ; se proposant de faire ses excuses de la liberté qu’il avait prise. Mais la nuit se ferma, et personne ne parut.

Quand le Gentilhomme eut mangé de la viande qu’il avait fait rôtir, laquelle lui parut avoir un goût entre le veau et le cochon, et bu du vin qu’il trouva dans les buffets, il ne voulut pourtant pas se mettre au lit, sans parler à quelqu’un. Il entendit tout justement passer devant la porte, des paysans qui causaient, et qui parlaient entre eux, comme s’ils avaient eu peur. Le Gentilhomme sortit par la petite porte : mais dès qu’ils le virent, ils se mirent à courir en s’enfuyant, si bien qu’il ne put les rattraper. Heureusement il en venait deux autres par derrière, qui ne l’ayant pas vu sortir du château, n’eurent pas peur de lui. — « Mes amis, » leur dit-il, « pourriez-vous me dire pourquoi ce beau château n’est pas habité ? — Ho ! Monsieu’ ! n’y entrez pas ! — Il y a des lits, des meubles, du pain, du vin, de la viande au croc, et personne ? — Ho ! Monsieu’ ! » dirent les paysans, « vous êtes entré là ? — J’ai plus fait, j’y ai bu et mangé. » Il n’eut pas achevé ces mots, que les deux paysans firent le signe de la croix, et se mirent à s’enfuir. — « Ouais ! » dit le Gentilhomme, « qu’est ceci ?… » Il entendit encore d’autres gens qui venaient ; il alla au-devant d’eux, et leur dit : — * Mes amis, qu’est-ce que ce château que voilà ? — Ho ! Monsieu’ ! ne vous y arrêtez pas ! le Seigneur et la Dame ont été forcés de l’abandonner, à cause que leur fille, qui était belle comme le jour, s’y est mise sous la puissance du Diable, qui lui prête sa peau, pour courir les champs et les bois, et manger les enfants. Et quand elle a tué un enfant, elle en dépèce la viande, et la met au croc, pour la faire faisander ; et quand elle est faisandée, elle la rôtit, et puis la mange ; car elle ne veut point de chair crue, comme les autres bêtes qui mangent le monde. — Pourriez-vous me mener au Seigneur et à la Dame de ce château, bonnes gens ? — Oui dà, mon Gentilhomme. Depuis qu’ils ont été forcés de quitter leur château, ils se sont retirés dans la ferme, qui est à côté du village. »

Le Gentilhomme les suivit. Quand il fut arrivé à la ferme, il y trouva le Seigneur et la Dame plongés dans la douleur. Ils étaient assis auprès de la cheminée, ne parlant à leurs gens que par signes, et tenant un mouchoir sur leurs yeux éplorés. — « Très chier Seigneur, et vous, ma Dame, » dit le Gentilhomme, « je m’étonne que soyiez si dolens, pour un châtel que pourrez recouvrer, quand le voudrez ; car cil que voyez, ne craint bêtes, ni Diables, ayant combattu Sarasins, qui sont bien pis ! — Ha ! biau Chevalier, » lui dit la Dame, « ne savez notre peine moult poignante ! car telle est notre peine, que nous ne voulons déloger icelle cruelle Bête, laquelle demoure en nostre chastel : vu que même lui fournissons pain, vin et viande, bois et chandelle. Y a pourtant un remède : mais est par trop difficile, et vingt preux Chevaliers y ont jà péri. — Ce que dites, ma Dame, » répondit le Gentilhomme, « m’enflamme tant plus, que plus grand est le péril ; et n’y périrai mie, si me voulez donner permission de tenter icelle grande aventure. — Ne le voulons mie, » dit le Seigneur ; « mais empêcher ne le pouvons. Si donc persistez, et que veuilliez loyaument agir envers un malheureux père et une piteuse mère, vous mettrons la condition que voici : assavoir, que la Bête n’occirez ; ains la regarderez, caché dedans un coffre, jusqu’à tant qu’icelle soit endormie ; et alors seulement, non avant, issirez doulcement la main hors du coffre, et prendrez la peau : puis vous renfermerez soigneusement dedans vostre coffre jusqu’au matin, qu’irons tous d’ici à vostre délivrement. Car ainsi mettrez la Bête en notre pouvoir, sans mésaventure ne dangier. Parquoi partirez d’ici sans vos armes ; car il ne faut que la navriez. Et saurez que la pauvre enfant n’arrive qu’entre onze heures et minuit. »

Le Gentilhomme fut un peu étonné d’aller sans armes ! mais enfin il promit de remplir toutes les conditions. Il partit. Or en route, craignant quelque surprise, il tira un poignard ou dague, qu’il portait toujours sous ses habits, et le tint à la main. Quand il fut arrivé au château de la Bête, il entendit hennir son cheval : il fut à lui ; mais il ne trouva rien de dérangé. Il choisit ensuite la plus belle chambre, où il fit grand feu, après avoir large ouvert toutes les portes. Il fit sa prière à Dieu, à la benoîte Vierge, à Saint Michel archange qui vainquit le Diable, et à Saint Martin, le patron des Guerriers[54], se coucha dans le coffre et s’endormit.

Mais à environ minuit, il fut réveillé par un grand bruit, comme si on avait tout bouleversé dans la chambre. Le Gentilhomme, sans remuer, regarda par le trou de la serrure de son coffre, et il vit devant le feu une grande et belle Fille, qui poussait de profonds soupirs, pendant qu’un petit Homme noir lui prenait la gorge, et toute sorte d’autres libertés, devant un valet, qui mettait à la broche un enfant de six ans tout entier, puis deux chiens dans le tourne-broche, et qui s’en alla, en disant : — « Ma Dame et Maîtresse, quand cette pièce sera cuite, vous sonnerez, pour que je mette la sauce, et que je serve. » Dès qu’il fut sorti, le petit Homme noir se mit à jouir de la belle Fille, qui se livra comme une furieuse… Quand ils furent las, l’Homme noir dit : — « Ma Dame, vous souperez seule aujourd’hui : car je sens auprès de moi un grand danger, qu’il faut que j’aille conjurer. » Aussitôt il s’en alla. — « Hélas ! hélas ! » dit la belle Fille, « qui me délivrera de mon ensorcellement ? » Elle ôta sa toque dorée, qui était fort sale, et se mit à peigner sa belle chevelure blonde, qui lui battait les talons. Et quand elle se fut peignée, elle remua encore les chaises, comme si elle se fût battue contre quelqu’un d’invisible : — « Garde ta maudite peau ! » s’écriait-elle ; « si j’ai failli, que Dieu me punisse ; mais que je ne sois pas en ton pouvoir ! » Enfin, elle prit une grande peau d’un gris-roux, et la jeta sur une chaise. Elle coupa une cuisse de la pièce qui rôtissait, et la mangea moitié cuite, sans sauce ni pain ; puis elle dit : — « A boire ! » Aussitôt le valet parut. Il saigna une jeune fille à la gorge, et la Blonde reçut le sang dans sa bouche. Le valet ferma la veine, quand la fille fut prête à tomber. Et il dit : — « Faut-il vous amener une de ses camarades, pour le second coup, ou un jeune garçon ? » Elle ne dit mot. Elle détacha une épaule et la mangea. Puis elle frappa du pied. Le valet reparut avec un jeune garçon et une jeune fille. — « Y a-t-il longtemps qu’ils n’ont pissé ? — Six heures. » Elle fit un signe ; et le valet donna un grand verre à la jeune fille, un grand verre au jeune garçon, qui pissèrent ; il mêla le tout dans un plus grand gobelet, qu’il présenta à genoux. Mais au moment où la Blonde allait le prendre, il l’avala, et le valet le remplit d’un Tokaï délicieux, qu’elle mira, en disant : — « Elle est belle ! Mais qu’on y mêle quelques gouttes de sang. » Le valet piqua au cou le jeune garçon, sur le vase. Et quand le Tokaï fut rougi, elle but.

Le Gentilhomme regardait tout cela, autant que pouvait le lui permettre sa situation gênée ; car il étouffait quasi, et il tâcha d’entr’ouvrir le coffre, à celle fin de respirer. Il en vint à bout, sans faire de bruit ; il souleva le couvercle, et il vit presque nue devant le feu, la plus belle Blonde qui fut et sera jamais. Il se mourait d’envie de sauter sur elle, et de s’en emparer ; mais il pensa qu’on ne lui avait pas recommandé, sans raison, d’attendre qu’elle fût endormie, pour lui prendre la peau. Il se retint donc ; et vers les deux heures, la pauvre malheureuse s’étant couchée nue sur le carreau, elle s’endormit.

Aussitôt le Gentilhomme ouvrit doucement son coffre, et s’étant glissé à terre, il alla prendre la peau. Mais à peine l’eut-il touchée, qu’il entendit siffler un gros serpent, entortillé dans un coin de la chambre sur un lit, dont il descendait, en dardant sa langue. Le Gentilhomme ne lâcha pas la peau ; il se dépêcha de rentrer dans son coffre, et il en referma le couvercle, avant que le serpent se fût tout à fait déroulé. Il ne fut pas plus tôt dans son étui, que la belle Fille s’éveilla. D’abord elle regarda autour d’elle ; puis voyant le gros serpent qui sifflait, en ouvrant une gueule, comme s’il eût voulu la dévorer, elle fit un grand cri. Le Gentilhomme fut tenté de sortir du coffre, pour aller à son secours. — « Ha ! malheureuse ! » disait-elle, « où est la peau qui me garantissait de cet affreux serpent ! » Et elle voulut fuir. Mais elle ne faisait que tourner autour de la gueule du monstrueux reptile, qui la voulait engloutir. Enfin, il la saisit. Le Gentilhomme, touché de compassion, ouvrit son coffre, et sa dague à la main, il se jeta sur le gros serpent, pour le percer. Mais il n’eut pas mis le pied dehors, que la Fille demi-dévorée tendit la main, toucha la peau, et fut aussitôt délivrée du serpent. Elle se vêtit de la peau, et devint une grande et monstrueuse levrette, avec le museau pointu du furet, et des dents aiguës qui lui sortaient de la gueule. Cependant que le Gentilhomme la regardait tout étonné, le gros serpent alla se mettre dans le coffre, et la Bête vint pour se jeter sur son libérateur : car, quoiqu’elle fût bonne et douce, quand elle n’avait pas sa peau, dès qu’elle en était une fois recouverte, elle ne cherchait qu’à déchirer : ce qui ne la rassasiait pas ; tout ce qu’elle dévorait étant bête, passait dans la peau du Diable, sa tête et ses pattes ; car cette peau étant chair, il lui faut de la chair, pour la nourrir ; et le Diable, qui ne mange que de la chair humaine, ne peut dévorer les hommes et les enfants que comme cela, par le moyen des excommuniés. Et quand il n’y en a point, il est réduit à manger… ce que nous avons démangé… Le Gentilhomme se sut bon gré d’avoir apporté sa dague ; car il ne savait pas que ce n’était que pour le faire sortir, que le gros serpent avait fait semblant d’avaler la Fille ; il n’en avait pas le pouvoir. Le voilà donc qui se met à se défendre avec sa dague, si bien et si adroitement (par malheur !) qu’il coupa une patte de devant à la levrette…

Aussitôt que le sang eut coulé, la peau tomba ; et ce ne fut plus une bête, mais une grande et jolie Fille, qui poussa un soupir, en disant : — « Ha ! discourtois Chevalier ! tu m’as coupé le bras ! » Et elle perdait tout son sang. Voilà le Gentilhomme bien fâché. Il déchira son linge, pour en faire des compresses, afin d’étancher le sang ; mais jamais il ne le put, qu’au moment où la Blonde s’évanouit. Se voyant alors un peu de tranquillité, il se mit à dire : — « Ha ! si j’avais donc un moyen de la sauver ? » Et il lui sembla, que s’il tuait le serpent, sa graisse guérirait la blessée. Il voulut ouvrir le coffre ; mais il ne le put… Il prit le parti de le traîner dans le feu, afin de brûler le serpent. Et aussitôt que le coffre fut échauffé, le reptile se mit à jeter des cris d’homme. Pour quoi le Chevalier ayant vu une coignée, il brisa le coffre ; et il en sortit le petit Homme noir, qu’il avait vu au commencement, lequel n’avait pas voulu souper, pour aller faire ses conjurations. Ses yeux étaient ardents comme du feu ; il sauta par une fenêtre basse, qu’il ouvrit en un instant, et disparut. Le Gentilhomme resta aussi embarrassé qu’auparavant ! mais comme la Fille était encore évanouie, et que son sang ne coulait pas, il vit la peau du serpent, qui remuait toute seule. Il la tira du coffre, avec une fourche de fer, et il en tomba deux petits paquets ; mais il n’y fit pas d’attention. Il se désolait, et se repentait bien d’être sorti de son coffre, contre ce qu’on lui avait recommandé ! Et il n’était pas sitôt jour : si bien qu’il allait voir mourir une grande et belle Fille, pour qui parlait son désir.

Mais voilà qu’il entendit hennir son cheval, et quant et quant, le bruit d’une marche. C’étaient le Seigneur et la Dame, qui arrivaient avec tous leurs gens. En voyant le Gentilhomme, qui venait de mettre la tête à la fenêtre, la Dame poussa un cri de joie, en disant : — « Je vais donc ravoir ma pauvre Fille ! » Mais quand elle fut entrée, et qu’elle la vit étendue devant le feu, un bras coupé, elle s’arracha les cheveux : — « Ô ma Fille ! ma chière Fille ! qui t’a donc si piteusement navrée ! » La belle Blonde, à ces mots, rouvrit les yeux, et son sang recoula : — « Ô ma chère Mère ! » dit-elle, « je vous ai désolée,… en voyant malgré vous… un homme,… qui ne vous plaisait pas… M’en voilà punie ;… car c’était… le Diable lui-même !… Pardonnez-moi !… ainsi qu’à ce Gentilhomme, qui m’a blessée… mortellement… Car il défendait sa vie… L’enfant qui a été étouffé au château,… et pour la mort duquel ou a publié et fulminé un Monitoire,… était de moi,… et non pas de la malheureuse servante,… qu’on a pendue ; c’est le Méchant… qui me l’a fait étouffer… Ainsi, j’ai été excommuniée, n’étant pas venue à révélation,… et couverte de la peau de Satan. » En achevant ces mots, qui faisaient dresser les cheveux à la tête, elle récita une prière, pour se recommander à Dieu ; puis elle baissa la tête, comme si elle avait été morte.

Le Seigneur et la Dame, bien dolens, jurèrent de faire pendre le Chevalier, qui, contre sa parole, s’était armé contre leur Fille, et n’avait pas religieusement suivi ce qui lui avait été recommandé. Mais auparavant, ils voulurent savoir qui il était ? — « Hélas ! » répondit le Gentilhomme, « je mérite la mort, et je me la donnerais, si vous ne me la donniez pas, tant je suis fâché d’avoir ôté la vie à cette Belle, qui me touche le cœur !… Mais mourir je veux, sans être de vous connu. — Qu’on le mène à la mort, et qu’aux créneaux soit pendu. » Et on le mena. Or son cheval ayant été en Terre sainte, y avait trouvé la parole de l’Anesse de Balaam, et la prophétie de son maître : c’est pourquoi il se mit à hennir, rompit son licol, et vint faire des ruades. Et comme déjà on mettait la corde au col de son bon maître : — « Maître, parle ! ou parlerai. » On s’arrêta bien étonné ! Alors le Gentilhomme ne pouvant se cacher : — « Du Poitou je suis ; j’ai été en Terre sainte, pour en chasser les Infidèles, et obtenir la rémission de mes péchés : ma mère est la célèbre Mellusine, qui est connue de tout le monde par ses belles actions ; et mon père est Gui de Lusignan. — Ha ! mon chier neveu ! » s’écria le père de la Blonde ; « jà ne m’avienne d’ôter la vis au seul rejeton mâle de ma Famille ! car je suis Lusignan, ainsi que toi ; c’est ton Oncle Alain de Lusignan ; et voilà ta Cousine misérablement expirée !… »

On revint dans la grande chambre, suivis du cheval, qui montra à Raimond son maître, un des deux paquets tombés de la peau du serpent. Raimond lut (car ce Noble savait lire) l’étiquet mis dessus : Poudre astringente, qui arrête le sang et fait reprendre les membres coupés, pourvu qiu’ils soient rejoints avant les six premières heures de l’amputation. Raimond se jeta devers sa Cousine, prit son bras, mit de la poudre sur les deux coupures, qu’il rejoignit, en les saupoudrant ; et le bras reprit aussitôt, n’y ayant qu’un petit engourdissement. Raimond regarda l’autre paquet. Il y avait écrit dessus : Poudre ressuscitante, qu’il faut mettre dans du lait de chièvre, pour boire, et pour bassiner les membres rejoints, laquelle les consolidera en une heure. Aussitôt Raimond demanda du lait de chèvre : il y mit la poudre, et il en fit avaler à sa Cousine. La belle Raimonde (car elle portait le même nom que son Cousin) n’en eut pas plutôt bu, qu’elle jeta les deux bras au cou de son parent, en lui disant : — « Que je t’aime ! Que tu m’es cher ! » Et elle l’embrassait… « Tu m’as guérie, » reprit-elle, « du philtre qui m’attachait au Misérable que tu as vu sous cette peau de serpent, et qu’en mourant je voulais encore sauver. Va le chercher dans un cabinet, dont voici la clef, et l’amène devant mes parents, pour qu’ils le reconnaissent : car c’est mon Séducteur, qui m’a ensorcelée, sous prétexte de m’enseigner les sciences : car on m’avait donné un Maître, à cause de l’esprit qu’on me supposait. Tu as apparemment trouvé son philtre. Ha ! qu’il reste éternellement entre les mains de mon cher Cousin Raimond ! » Raimond alla dans le cabinet indiqué par le numéro de la clef ; il y trouva le petit Homme noir, et l’amena devant la Compagnie. — « Ha ! » dit Alain, c’est Ebrard, mon valet de chiens. Aussi le misérable savait lire !… » Mais Ebrard n’eut pas plutôt aperçu le lait de chèvre, qu’il se jeta dessus, et il en but, avant qu’on pût l’en empêcher. Il changea aussitôt, et parut un beau jeune homme. Raimonde, qui tenait la main de Raimond, la quitta, et alla se jeter dans les bras d’Ebrard, en lui disant : — « Mon unique amour ! ha ! je ne saurais te trahir ! — Il y a de l’enchantement dans ce breuvage, » dit Raimond ; « mais je brave le Diable ! » Et il but lui-même tout le reste du lait de chèvre, où était la poudre. Mais il ne changea pas : il se trouva seulement plus fort. Il prit Ebrard par un bras, et il l’enleva comme une mouche, en disant à Raimonde : — « Comment pouvez-vous, ma Damoiselle, aimer un homme incapable de se défendre ? » Raimonde pâlit ; car pendant qu’il parlait, Ebrard changeait, et redevenait laid et haï de Raimonde, parce qu’il ne touchait plus la terre. Mais dès que Raimond l’y posait, il rembellissait, et était re-aimê. De quoi s’étant aperçu Raimond, il le fit suspendre, lié sous les bras et les cuisses ; et il demeura laid et haï, tel qu’il était et devait être naturellement.

Le Comte Alain, voyant sa Fille doublement guérie, la donna en mariage à son Neveu, qui ne trouva pas qu’elle eût perdu l’honneur par un enchantement. Et tous les jours, après le dîner, il l’amenait voir Ebrard suspendu en l’air, à ce moment seulement ; car Raimond avait la bonté de le laisser descendre, quand il était enfermé seul.

Mais voilà qu’un jour Raimond fut obligé d’aller en campagne. Il était marié depuis trois ans, il avait trois enfants, et sa femme l’aimait avec tendresse. Le troisième jour, il revint plutôt qu’on ne l’attendait ; car il avait fait diligence. Il entra chez lui par la porte de son verger, si bien que personne ne l’entendit. Il monta doucement par un petit escalier, et arriva, sans être vu, à la porte de la chambre de sa femme, qu’il entendit parler. Il avança la tête, après avoir doucement entr’ouvert un des battants, et il aperçut Raimonde assise sur un lit de repos avec Ebrard, lequel la caressait, et elle lui rendait très bien ses caresses. Raimond, transporté de colère, tira son épée, ouvrit la porte, et entra dans la chambre : mais il ne vit plus personne. Il courut à la chambre d’Ebrard, et il le trouva suspendu au plancher. « Je me suis » trompé ! » pensa Raimond ; « c’est un effet de la jalousie : car qui épouse une fille qui a fait l’amour avec un autre, a empoisonné son mariage… » Il fut ensuite dans la chambre de sa femme, où il la trouva tranquille, assise et brodant avec ses chambrières. — « Je vous cherchais. Madame, » lui dit-il, « ici ne vous ayant vue, quand y suis d’abord entré. — Y étais cependant, » ce lui dit-elle. — « Ne vous y ai pourtant pas vue. — Y étais bien assurément ! Demandez à Bertille. — Vous en croirai mieux que personne, ma femme, » répondit Raimond ; mais il n’aima pas ce Demandez à Bertille, car il sentait la coupable. Et il se promit, à la première fois, d’assurer le repos de sa vie, en découvrant la vérité. »

Courtcou, suivant son usage quand il me faisait des contes, en resta là. Je pourrais finir celui-ci d’imagination ; mais je veux être scrupuleusement vrai. Quoique le berger n’eût pas achevé son conte, pour, en excitant ma curiosité, se faire suivre aux champs un autre jour, par un effet du hasard il ne me le finit jamais.

À la première fois que nous nous trouvâmes libres, car ma mère gênait nos entretiens, Pierre me fit une autre histoire : le conte obscène que j’ai adouci, pour le placer à la fin de la Confidence nécessaire. Il m’en fit ensuite un cinquième, celui de Mellusine, employé dans O. Ribaud ; puis un sixième, qui est dans le même ouvrage, et qui m’a paru, depuis, une imitation de la Circé des Grecs : j’en ai mis d’autres petits, dans le trente et unième volume des Contemporaines. Il me dit le conte des Fils ingrats, dont Piron s’est servi et dont je n’ai pas encore fait usage. Enfin, il hasarda une histoire, et ce fut la dernière, qui était moins un conte qu’un trait arrivé à lui-même ; ce qui aurait dû me le faire connaître et m’inspirer de la défiance. Mais j’étais trop peu expérimenté. J’avais, d’ailleurs, une qualité qui tourna au préjudice de ma famille et au mien, c’était une grande discrétion ! Si j’avais eu le défaut opposé, je prévenais un attentat sur une de mes consanguines ; attentat qui, dans la suite, a sans doute causé sa perte.

Christine.« Lorsque j’étais berger à Coutarnoux, chez M. Gouneaux, il y avait trois filles dans la maison. Les deux aînées étaient très jolies ; mais la première, qui s’appelait Amable, était fière et me méprisait ; la seconde, nommée Dorothée, était bonne, mais elle n’aimait pas à jouer. Or Christine, la troisième, était une petite éveillée toujours, dansant, toujours folâtrant : elle venait m’agacer dix fois le jour. Mais elle n’avait guère que douze à treize ans. On devait la faire religieuse, et elle le savait bien ; aussi me disait-elle quelquefois : — « Coucourt ? j’aimerais mieux que mon père me donnât à un berger, ou bien à un vacher, que d’être dans un couvent. — Hé bien, mademoiselle Christine, » lui disais-je, « il faut être ma femme. Et, si vous le voulez, tout à l’heure cela sera. — Je le veux bien ! » me dit-elle un jour en riant comme une petite folle. Si bien que, d’après cela, tous les jours je jouais et badinais avec elle à la volée ; car on la surveillait. Et je cherchais, ainsi qu’elle, une occasion d’être tout à fait seuls ; car elle n’eût osé venir dans mon étable aux brebis comme y viennent vos sœurs. Un jour donc, elle dit à sa sœur Dorothée : — « J’ai envie que ce renégat Courtcou me porte à cheval sur ses épaules : c’est une envie que j’ai ; mais je n’ose me contenter seule. Ainsi, ma bonne amie, laisse-moi me contenter, je t’en prie. Car, quand une fois je serai au couvent, j’aurai assez le temps de ne pouvoir plus rien faire à mon gré. » Dorothée se laissa gagner, en disant seulement qu’il fallait bien prendre garde à n’être pas vus d’Amable, leur sœur aînée ! — « Hé bien, ma bonne amie, va faire le guet, » lui dit Christine. Dorothée y alla et Christine monta sur mes épaules, à cru, une jambe de çà, une jambe de là, que je tenais avec mes mains. Et elle me dit bien haut : — « Gageons, Concourt, que tu ne me portes pas comme cela jusqu’au chaffaud à la paille de tes moutons. — Ô mon Dieu ! si fait, mademoiselle Christine, » lui dis-je, « et même je veux redescendre sans me reposer. » Je la montai donc dans le chaffaud à la paille, et, dès que nous y fûmes, Christine m’embrassa… »

— « Et puis, » lui demandai-je, — « Cela ne peut pas se dire. — Ha ! si fait ! dis-le donc ! » (Et je pensai à mes deux aventures : ce qui me faisait désirer plus vivement les détails). « j’aurai quelque chose à te dire, si tu ne me caches rien. » Alors Courtcou, qui ne voulait qu’être pressé, me fit le tableau le plus obscène. — « Que tu es singulier ! » lui dis-je : et cependant son révoltant discours me donna le goût de ses écarts ! (Mastuprarat, fellaverat, mammaverat, tandem futuerat ingentibus conatibus ; postea pluries vitiatam puellan irrumarat). Il continua :

« Quand je rapportai Christine, je trouvai sa sœur Dorothée bien en colère ! — « Je vous assure que je n’aurais pas consenti à ta fantaisie, ma sœur, si j’avais prévu que vous seriez si longtemps ! » Depuis cette première fois, Christine trouvait tous les jours moyen de se glisser dans mon étable ou dans le chaffaud. Et un soir, ayant trouvé sa belle, parce que ses sœurs avaient oublié de l’enfermer, elle vint coucher avec moi sur mon mauvais châlit. Ha ! comme je l’houspillai !… Je la reportai ; car elle ne pouvait se soutenir, tant je l’avais fatiguée !… Malheureusement, les chiens aboyèrent bien fort ; mais, m’ayant reconnu, ils vinrent me caresser en hurlant, ce qui fit encore plus de mal. Je remis pourtant ma… coucheuse à sa porte ; mais je fus vu dans la cour ; ce qui fit que je me préparai une réponse en montant sur le fumier… Notre petit commerce dura bien encore six semaines.

Mais un matin, voilà que mon maître entra dans l’étable aux brebis : — « Ton compte, » me dit-il ; « et dépêchons… Si, dans une heure, tu es à Courtarnoux… » Je ne sus que dire ; mais je pensai que le loup, ayant mangé deux ou trois fois des moutons, il imaginait que je les avait vendus au boucher de L’Isle-sous-Mauréal ; ce qui n’était pourtant pas. Je pris mon compte, je fis mon paquet et je partis. Mais, par une espèce de soupçon, je ne suivis pas le chemin ; j’entrai dans les bois et je côtoyai-le chemin de vingt à trente pas. Et voilà que, quand je fus aux environs de Soulangis, j’entrevis mon maître et ses deux fils, ayant chacun un fusil sur l’épaule. Les trois chiens vinrent à moi : heureusement ils n’aboyèrent pas ! Je les attachai à un arbre, comme j’avais coutume. Le cœur me battait. J’allai me jeter dans un hallier, d’où je les entendis qui disaient entr’eux : — « Par où diable a-t-il passé ? — Ma sœur ! » reprit l’aîné des fils, « ha ! Christine ! — Elle est grosse ! » dit le cadet… — « Tais-toi, » interrompit son frère avec colère. J’en sus assez. Je les laissai courir après moi, et je m’enfonçai dans le bois après avoir détaché les chiens. Et je fus plus content de ce que je venais d’entendre, que je n’avais peur d’être rencontré : — « Ha ! il y aura donc un petit Courtcou dans votre famille, messieurs les Fierpets ! » me disais-je à moi-même. « Allons, allons, me voilà plus heureux que je ne croyais ! Et arrive ce qui pourra ! » Je n’allai pas à Nitry, mais à Noyers, et de là je suis venu chez vous, à cause que c’est un pays écarté, où ils ne me trouveront pas. Et puis, j’aurai l’œil à tous les monsieurs à manteau rouge qui passeront à cheval ; et j’aurai soin de ne pas me trouver sur le bord des chemins, de peur de malheur. »

Tel fut le récit de Courtcou. Je ne rapporterai pas tout ce qu’il me disait et nos entretiens journaliers. Ce vaurien me corrompait le cœur, malgré toutes les précautions de ma mère. Je me contenterai d’ajouter que, lorsqu’il connut les filles de mon village, il m’entretenait continuellement des sales désirs qu’elles lui donnaient, et que ces conversations obscènes ont influé sur mon caractère et mon tempérament, en dirigeant toutes mes pensées, par conséquent le cours des esprits vers le physique de l’amour.

Courtcou ne se doutait que j’eusse à lui faire des confidences du genre des siennes : mais je lui avais promis un récit, pour qu’il ne me cachât rien de sa conduite avec Christine. Il me pressait souvent de tenir ma promesse et me boudait de mon retard. Ses sollicitations me rendirent romancier pour la première fois : j’arrangeai dans ma tête les deux aventures de Nannette et de Julie, et je les lui racontai. Il en fut dans l’admiration et me dit qu’elles valaient mieux que les siennes. Il me flattait, encore qu’il dit la vérité, car il ne le pensait pas. Cependant, je voyais se fondre sur son hideux visage le désir et l’envie : il ressemblait alors à ces Esprits immondes, victimes dévouées aux brasiers éternels, qui sont rafraîchis, dit-on, par les crimes des hommes… Comme Courtcou ne voyait pas Nannette, et que son physique dépeint ressemblait beaucoup à celui d’Ursule Lamas, il se livra aux descriptions les plus obscènes, d’après les charmes de cette belle Nitriote : mais il ne désirait que de violer, et toutes ses horribles voluptés partaient de cette supposition. Des cris, des larmes, des douleurs : il me faisait frémir ! J’avais un caractère tendre et sensible ; ce fut ce qui rendit ce garçon moins dangereux pour moi.

Depuis son arrivée chez nous, Pierre couvait un mauvais dessein. Un jour que j’étais aux champs avec lui, il battait la campagne par cent propositions vagues qu’il me faisait : — « Seriez-vous bien aise d’avoir celle-ci ! seriez-vous bien aise d’avoir celle-là ? Marie Fouard ? Edmée Boissard ? Ho ! pour celle-là, il faudrait une terrible chose !… Savez-vous écrire une lettre ! » Je lui répondis que je tenais de mon père qu’il n’y avait qu’à écrire ce qu’on dirait à la personne, en lui parlant, avec cette différence qu’on y met plus de suite et de correction, parce qu’on écrit à tête reposée. — « En ce cas, vous sauriez bien faire une promesse ? — Quelle promesse ? — Un écrit,… comme tous les bergers en font ?… Ha ! si je savais écrire ! il serait déjà fait !… ]’aurais pacté, et j’aurais tout ce que je voudrais ! — Qu’est-ce que pacter ? — Un pacte ?… c’est une promesse qu’on fait… — Au Diable ?… — C’est une promesse qu’on lui fait de ce qu’on veut ; on n’a seulement qu’à avoir bien soin de la tenir, quand ce ne serait que d’un fétu : il ne peut rien contre l’homme, et il est obligé de lui obéir en tout. Quand on fait pacte, l’homme est maître des conditions ; Dieu l’a voulu : mais il faut les tenir ! Il y en a qui sont assez bêtes pour croire qu’il faut donner son âme au Diable et qui la donnent ; et pour l’avoir, quand ils ont manqué à leur promesse, il faut bien qu’il leur torde le cou ; mais, le plus souvent, il les fait tuer par des voleurs pactés, ou il les fait mourir de mort subite… Vous savez (car je vous l’ai dit cent fois), que le Diable n’est pas aussi méchant qu’on le fait : il tient fidèlement ses promesses ; jamais il n’y manque, car il ne le peut pas, et il ne fait du mal que quand on l’a trompé… Sus donc ! faisons un bon pacte avec le Diable, qui nous servira à tout ce que nous voudrons, à telles et telles conditions, bien faciles, comme de mettre son doigt sur sa bouche ou dans son oreille, une fois par an, tel jour qu’on voudra, etc. » Je fus si étonné, que je ne pus répondre. — « Écoutez, » continua Courtcou, « il faut d’abord le voir, avant de pacter : nous agirons d’après cela si ses réponses nous conviennent. Mais je suis sûr que par son moyen, en disant deux mots, nous aurons ici toute personne, toute fille qui aura déjà fauté, comme Nannette, Julie, Christine, la Cormonote du Vaudupuis, qui a fait un enfant depuis la mort de son mari, etc… Nous aurions aussi, mais d’une autre manière, Edmée Boissard, Ursule Lamas, votre Marie Fouard, Madeleine Champaut, et toutes les jolies filles, en représentation ; le Diable ferait sortir de l’enfer de jeunes et jolies damnées, qu’il leur ferait ressembler trait pour trait ; et nous ferions une bonne action, qui serait de procurer à ces pauvres malheureuses, qui souffrent toujours, un moment de bon temps. — Ha ! comment pourvoir regarder le Diable ! » dis-je en frissonnant d’horreur ; mais, je l’avoue, la proposition piqua ma curiosité, flatta d’autres passions et diminuait l’horreur de pacter… — « Nous le pourrons en n’en ayant pas peur : car, dés qu’il voit qu’on a peur de lui, cela l’enhardit et il fait le méchant… J’ai entendu lire, dans le Livre des Bergers, une recette ou conjuration ; mais où trouver ce livre ? Si je ne me trompe, il est chez vous ; j’en ai vu, l’autre jour, entre les mains de votre frère Boujat, un tout pareil ; je l’ai reconnu aux images. Chaque mois de l’année y est représente avec ses attributs ; Mai emmène en croupe derrière lui, sur son cheval, une belle jeune fille ayant un chapeau de fleurs. Il y a des processions, des cérémonies, des apparitions en images. Tâchez de le prendre ; vous me le lirez tout entier ; je reconnaîtrai bien la conjuration et je l’exécuterai. » Je demandai le livre à ma sœur Margot et je l’obtins facilement.

Je courus aussitôt le lire à Courtcou. Nous y trouvâmes en eftet, à la suite du récit de la résurrection du Lazare, et de tout ce qu’il a vu pendant son séjour dans l’autre monde, une manière d’évoquer le Diable, que Courtcou m’assura être la même que celle dont les bergers faisaient usage :

Comment un Berger doit évoquer le Diable,
pour lui parler en face.

Évocation.Il faut tuer un chat noir (nous en avions un très beau) ; une poule noire, un agneau noir de l’année, un corbeau, une pie et un merle, pour faire un charme avec leur sang mêlé, dans un lieu désert ; † Brûler les entrailles, les pattes, les têtes, les peaux ou les plumes, excepté la peau du chat noir ; en jeter une pincée du côté des quatre vents cardinaux, en disant : « Esprit qui souffle, souffle sur moi ! » † Emporter le reste des cendres pour le mettre infuser dans quatre pintes de vin blanc ; † Faire cuire sur le gril ou sur les charbons, dans une chambre obscure, ou, mieux encore, dans une maison abandonnée, le reste de la chair des animaux, à l’exception de l’agneau noir, qui sera laissé entier dans l’endroit désert, pour la part du Diable ; † Pendant que les viandes cuiront et que la chambre sera toute pleine de fumée, mettre devant soi une seille pleine d’eau, dont on verra le fond, tant l’eau sera claire ; † Boire en y regardant, et sans manger, deux des pintes de vin blanc, où les cendres infuseront ; † Attacher au plancher une lampe au-dessus de la seille, laquelle lampe fasse ombre sur l’eau et clarté autour, † Et regarder dans, l’eau, par la peau du chat noir, après avoir bu le dernier verre des deux pintes. † Alors on y verra immanquablement le Diable. On lui parlera et il répondra. † Et si l’on est deux, dont l’un n’ait pas bu, celui-ci entendra, mais ne verra pas.

Courtcou saura profiter habilement de cette dernière circonstance ; il savait que je ne pourrais achever le premier verre de vin. Il exécuta donc, à peu prés, tout ce qui était prescrit. Il tua le beau chat noir à ma mère, une belle poule, un bel agneau noir, dont sans doute François, qui nous apporta le corbeau, le merle et la pie, eut la part au Diable. Pierre fit seul le charme ; je surveillais le troupeau, de peur du loup, pendant l’opération, à laquelle François n’eut d’autre part que d’écorcher et de plumer. Tout étant fini, on me rappela. Nous mangeâmes la poule cuite entre deux pierres, sous le feu, précisément comme les sauvages du Sud, au rapport du capitaine Cook, font cuire des cochons entiers ; les pâtres infidèles ont eu, de tout temps, cet usage à Nitry : le loup est censé avoir dévoré ce que les bergers mangent entre eux… Courtcou m’assura qu’il avait de la chair du chat et des quatre oiseaux ; et rien n’empêche de le croire. Cette scène se passa sur la lisière des bois de Nitry, à l’endroit le plus élevé d’une très haute colline, qu’on nomme Triomfraid, parce que cet endroit est exposé à tous les vents, et que le fraid y triomphe, Courtcou acheva la cérémonie le soir même, dans une vieille grange abandonnée, qui dépendait de la Bretonne. Je lui fournis le vin ; il y mit les cendres, après en avoir jeté une pincée du côté des quatre vents ; il but les deux pintes de vin blanc, qui l’enivrèrent ; il ôta la paille dont il avait rempli la peau du chat noir pour la faire sécher, et il en fit une sorte d’éphod, ou de porte-vue, par lequel on devait regarder dans la seille… J’étais tremblant, à la porte de la masure, attendant le résultat, et prêt à m’enfuir, si le Diable était trop laid. Courtcou m’assura qu’il le voyait au fond de la seille ; il m’excitait, en balbutiant et hoquetant, à venir y regarder ; mais je ne pus jamais avoir assez de résolution. Le berger faisait au Diable des questions, en regardant et parlant par la peau du chat noir ; j’entendais une voix sourde et rogue qui lui répondait. Tout ce que je me rappelle, ne comprenant pas bien, c’est que Pierre dit beaucoup d’inepties ; que le Diable lui répondait comme du creux de son ventre : ce qui m’effraya si fort, que je ne voulus jamais écrire le pacte, quoique j’eusse apporté pour cela du papier et mon écritoire d’école. Courtcou, cependant, me pressait d’écrire un pacte qui allait (disait-il), mettre le Diable à nos ordres, à une condition meilleure que celles dont il m’avait parlé : c’était (et ceci va montrer la profondeur de la méchanceté de ce misérable !) de faire commettre à un autre, soit enfant, soit grande personne, fille ou garçon, un péché mortel de luxure, ou de gourmandise, à chaque service que le Diable nous rendrait : telle était la monnaie dont nous devions le payer. Courtcou se fâcha contre moi et dit qu’il ne me ferait plus de contes. Il s’adoucit ensuite, malgré son ivresse, et me vanta les prérogatives dont il allait jouir seul. Il se les fit dire par le Diable (c’était lui-même parlant à la façon des ventriloques ; on aurait juré que c’était une autre personne qui répondait). Il fallait que ce garçon eût appris toutes ces gentillesses avec les mendiants qu’il avait fréquentés dans sa première jeunesse. Il se fit dire quelles seraient les choses qu’il pourrait obtenir. Elles étaient singulières et bizarres comme l’imagination déréglée de Courtcou, encore exaltée par l’ivresse ; mais rien ne me toucha : j’avais peur du Diable et horreur de l’ivresse. Cependant, je crois qu’à la fin le misérable eût réussi à me faire écrire le pacte, qu’il venait de prononcer tout haut, et d’après lequel le Diable venait de lui promettre monts et merveilles. J’aimais les contes, et il m’en priva les deux jours suivants : il m’en commençait de curieux et s’arrêtait aussitôt.

Mais, dans l’intervalle de mes doutes à ma future décision, il s’avisa de venir jouer avec nous au loup, dans la prairie ; Marie Fouard et Madelon Piot y étaient. Je fus loup d’abord ; Courtcou se laissa prendre et me pria tout bas de le deviner. Je le nommai donc et je lui bandai les yeux. Mais Marie et Madelon, précisément les deux auxquelles il en voulait, ne se soucièrent pas de jouer avec un étranger inconnu : d’autres furent moins scrupuleuses, et une d’elles, grièvement insultée, fit des cris qui terminèrent le jeu ; cependant, la pudeur empêcha la fille de se plaindre. Ce ne fut que le lendemain, dimanche, que j’appris de Courcou lui-même ce qu’il avait fait. Germain, le garçon de charrue, qui dormait à l’écart, fut éveillé par notre babillage, et il entendit, outre les aveux du berger, ses nouvelles sollicitations pour écrire le pacte. Ce fut cette ineptie qui l’indigna davantage. Le fidèle domestique voulait en parler à mon père ; mais ce fut à ma mère qu’il s’adressa. Courtcou était un assez bon berger ; il connaissait les maladies des moutons et les tenait en bon état : on regretta de s’en défaire. Et comme on imagina que j’étais le seul que ce garçon pût corrompre ; que mon père était fâché de me voir prendre une écriture désagréable et peu lisible, on résolut d’accomplir un projet formé depuis mon retour de Joux, de me mettre sous la conduite de l’abbé Thomas, alors maître des enfants de chœur à Bicêtre. On crut, par ce moyen, tout concilier. Mais, hélas ! on apprit, par une funeste expérience, qu’il faut tuer la bête venimeuse et le chien enragé, dont la bouche distille le venin. Une des filles de la maison de mon père, jeune, innocente et jolie, était tout à la fois d’une hardiesse et d’une naïveté qui contrastaient parfaitement avec mon caractère. Ce fut elle que Courtcou attaqua, mais, avec toute la ruse et toute la finesse dont il était capable ; il l’attirait dans les endroits où il pouvait être seul avec elle ; il lui faisait des caresses obscènes, en cherchant ce qui pouvait exciter en elle une sensation agréable. Il découvrit ce qui lui plaisait, et, de ce moment, il eut d’elle tout ce que son extrême jeunesse lui permettait de donner. On les surprit enfin ; ma mère, au désespoir d’avoir exposé ses enfants, fit renvoyer Courtcou un samedi. Germain garda lui-même les brebis le dimanche, tandis que Simon Droin, son camarade, alla chez ma tante Merrat, d’Accolay, chercher un autre berger, qui fût un bon sujet. Ma tante lui donna un jeune garçon, nommé Larivière, qui n’avait ni les défauts ni les quaUtés de Courtcou.

Le 28 Auguste, veille de la fête patronale de Sacy, arriva M. Jean Restif[55], suivant sa promesse. Mon père avait été au devant de lui jusqu’à Nitry, seul, quoique je lui eusse demandé à l’accompagner, et qu’il me l’eût d’abord promis. Jean Restif avait une chaise, car il était fort riche. J’étais curieux de voir cet homme respectable, d’une vertu rigide, et dont mon père parlait sans cesse, à cause de la reconnaissance qu’il lui devait. Il était mis plus que simplement ; un vieux habit de drap gris, ses souliers coupés, à cause des cors aux pieds ; il marchait difficultueusement. Je fis ces remarques en le conduisant à l’église par derrière les murs, comme il l’avait demandé à mon père. Dès que nous fûmes seuls, Jean Restif m’interrogea : — « Mon petit cousin, que lisez vous ? — La Bible, monsieur l’Avocat ; et mon père nous la lit tous les soirs. — Qu’y avez-vous remarqué ? — Ho ! la création du monde ; et comment Adam pécha tenté par Eve, qui l’avait été par le vilain serpent, qui parlait ; et comme ils furent chassés du Paradis terrestre. Et puis il y a Caïn, qui tua son frère Abel ; et puis le déluge universel ; ho ! j’aime bien la colombe, que Noë envoya deux fois, et qui revint la seconde avec une branche verte dans le bec ; et puis il y a Cham ; et puis Abraham, qui allait immoler son fils Isaac, mais l’Ange lui retint le bras. — Qu’avez-vous remarqué dans la conduite des fils envers leurs pères, dans la Bible ? — Que tous les bons fils, comme Isaac, Jacob, Joseph, respectaient leurs pères, comme mon père respecte son père Pierre Restif, et que tous les mauvais fils, comme Cham, Esaû, et quasi tous les fils de Jacob, ne respectent pas leurs pères, et leur donnent du chagrin. — C’est fort bien ! Qu’avez-vous remarqué ensuite ? — Moïse, le buisson ardent, où Dieu lui parla, et où il se donna son vrai nom, dit mon père ; les plaies d’Égypte, et comme Pharaon était méchant : aussi, c’est que Dieu endurcissait son cœur ; et comme les Israélites passèrent la Mer Rouge ; et comme ils mangèrent la manne dans le désert ; et comme ils firent un veau d’or, et comme Dieu les punit. — Vous avez une excellente mémoire ! et vous seriez inexcusable de ne pas en profiter ! Qu’espérez-vous devenir ? Quel état voudriez-vous, à portée des facultés de vos parents ? » La question était au-dessus de ma sphère ; je connaissais très peu d’états : celui de laboureur, ou de vigneron, ou de curé, ou de maître d’école, ou de chirurgien ; c’était tout à peu près ; car les autres états, comme notaire, juge, procureur, n’étaient point des états à Sacy ; ils étaient exercés par des laboureurs (idée juste, et malheureusement fausse pour les villes). Je répondis, que je ne savais pas ; mais que j’aimerais bien à être berger. J. Restif sourit. Il me parla des états exclusifs des villes, et je n’y comprenais rien. Il me fit ensuite raisonner, pour connaître l’étendue de mon esprit, la rectitude de mon jugement, autrement le bon sens que je tenais de la nature. « Quelles sont vos idées sur ce que l’on doit aux autres, sur ce qu’ils nous doivent ; sur la manière de se conduire avec eux ? Avez-vous quelquefois réfléchi là-dessus ? — Non, Monsieur l’Avocat. — Hé bien, qu’en pensez-vous, en ce moment ? — Ce que j’en pense ?… mais rien… — Comment ! rien ?… Vous ne savez pas ce que vous voudriez qu’on vous fit ? — Ho ! si fait, monsieur l’Avocat : je voudrais qu’on me fît tous les plaisirs que je désire ; je voudrais qu’on ne me reprît qu’avec amitié ; qu’on me donnât tout ce je demanderais. — Je vous crois ! mais les autres ont la même envie. Si vous voulez qu’ils vous aiment, qu’ils vous fassent plaisir, il faut donc leur en faire. Le plus sage commence. — Ho ! vous avez raison, monsieur l’Avocat ! et c’est comme je fais avec mes camarades, déjà depuis longtemps ! car ayant été bien méchant, un jour, quand j’étais tout petit, on me rendit tout le mal que je faisais aux autres ; je pinçais : on me pinça ; je crachais aux nez : on, m’y cracha. Je m’avisai de donner de mes confitures : tout le monde me donna ; et depuis j’ai fait plaisir le premier, pour qu’on me le fit de meilleur cœur. — Pourquoi, à ma première question, m’avez-vous dit que vous ne saviez pas ? — C’est que je n’avais pas compris. — Bon ! voilà une excellente réponse !… Mon enfant, pendant toute votre vie, songez à bienfaire aux autres, afin qu’ils vous bienfassent. Aimez-vous à étudier, à savoir ? — Ho oui ! » répondis-je à J. Restif ; « je voudrais tout savoir ; ce qui arrivera… dans un an ! voler en l’air ; toutes les histoires du monde ; tous les contes qu’on fait dans tout le monde… — Ha, ha ! vous aimez les contes ? — C’est si joli ! je suis si aise pendant qu’on les conte ! — Mais voudriez-vous savoir des choses utiles, comme les affaires ; savoir décider qui a tort ou raison, dans un procès ; connaître les arts, la peinture, la sculpture ; les sciences, comme les calculs, la mécanique, la géographie, la géométrie, ou l’art de mesurer les terres, comme l’arpenteur ? — Je ne sais pas. — Vous ne sauriez en effet m’entendre ; il faut connaître, pour désirer ; et vous ne connaissez pas tout cela. Entendez-vous cette idée naturelle, Il faut connaître pour désirer ? » Et comme je ne répondais pas, il continua : « Par exemple, vous aimez les contes ; mais avant qu’on vous eût fait le premier, vous ne les désiriez pas comme aujourd’hui, parce que vous ne les connaissiez pas ? — Oui, oui ! je, vous entends à ç’t’heure : Avant que je vis Edmée Boissard, je ne songeais pas à elle, pas un brin. » J. Restif sourit : — « Vous me comprenez, je le vois[56]. » En ce moment, nous nous trouvâmes à la porte de l’église, et je courus au bénitier, pour présenter l’eau-bénite.

Au retour, ce fut avec mon père que s’en revint son honorable parent. Je marchais derrière eux, sans dessein ; mais j’entendis quelque chose de leur conversation : je vais rapporter fidèlement le peu que j’en ai retenu.

— « Hé bien ! mon respectable parent ? » dit mon père. — « Je vais vous dire ce que je pense… » J. Restif se retourna en ce moment, et, m’ayant aperçu, il parla bas. — « Mais enfin, » dit mon père au bout de quelques minutes, « quelle est votre opinion ? en ferai-je un laboureur ? — Non. » Ce fut le mot fatal qui décida mon sort ; il retentit encore à mon cœur, ce non, que la bonté dicta, et qui m’a fait tant de mal ! Après ce mot, J. Restif continua : « Cet enfant a beaucoup de son aîné ; mais ce n’est pas plus le même caractère, que c’est la même mère : ces deux enfants se ressemblent dans tout ce qu’ils tiennent des Restif ; mais ce qui vient de leurs mères les différencie prodigieusement ! » et il répéta : « Prodigieusement ! L’autre a réussi, tout le monde l’estime, je le sais. Pour celui-ci, je n’oserais lui promettre la même estime… — Comment ? » dit mon père, « avez-vous vu en lui des dispositions au vice ? — Non ; mais il ne faudra pas lui donner l’état de son frère. Il aime les femmes ; ce n’est pas vice, mais c’est un penchant qui est toujours prêt à le devenir : comme la pauvreté, qui n’est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d’être fripons. L’homme sage, à force de soins, peut éviter la pauvreté ; mais pour régler le penchant aux femmes, il faut une expérience qui vient toujours trop tard. — Je le ferai instruire, » reprit mon père ; « après nous verrons » ce qu’il sera à propos de faire de cet enfant. Le fond est propre à l’étude, vous me l’assurez ? — Je vous l’assure. »

C’est tout ce que je pus entendre de leur conversation, que je compris à peine alors ; mais qui depuis m’est revenue, comme je la rapporte ici.

Dernière bergerie.Le lendemain, je fus obligé de conduire aux nière champs le berger Larivière, qui ne connaissait pas notre finage. Celui-ci ne m’entretenait que de la manière dont on arrange le bois des trains qui viennent à Paris ; des dangers de la rivière et des pertûis ; de la pêche, etc. Mon cousin Jean Merrat, neveu de ma mère, était son héros : il me racontait de lui, pour la pêche, des choses étonnantes ! Il plongeait dans les fosses, formées dans les petites rivières par la chute d’un courant. Il m’assura que Jean restait sous l’eau des temps assez considérables, pour prendre de gros poissons dans les sinuosités des roches, les attacher à sa jambe, et remonter avec sa pêche. En effet, ce bon garçon, sa mère et sa sœur Babet nous apportaient, plusieurs fois l’année, du poisson ; c’était une fête pour tous les enfants, quand on annonçait la tante Merrat, ou la cousine Babet. Jean nous apporta un jour un saumon, qui était remonté jusqu’à Cravant, à la suite des bateaux de sel. Mon père envoya sur-le-champ le beau poisson à M. l’avocat Restif avec ce mot : « Je vous envoie ce saumon, pris à Cravant. Si Pierre vivait, je l’aurais partagé entre vous deux. Il n’est plus ; il vous appartient en entier. » Jean Restif repondit : « Edme, mon ami et parent : J’ai reçu avec plaisir, et plus qu’avec plaisir, le poisson rare pour nos endroits, que tu m’as envoyé. J’invite nos bons parents et amis de Noyers à ce régal : si tu pouvais en être, il n’y manquerait rien. Pars sur-le-champ, et viens souper avec nous ; car il y aura du regret pour tout le monde, et pour moi davantage, si tu n’y représentes pas Pierre… » Geneviève la marchande s’en retournait avec son gros Grêlé, quand mon père reçut cette invitation. Il répliqua : « Mon très honoré parent : Pierre ne saurait être représenté : je n’en suis ni digne ni capable ; mais je suis bien reconnaissant de votre indulgence… » Revenons.

Cependant l’abbé Thomas avait répondu aux sollicitations de mon père, et de l’avis de notre frère aîné, il avait consenti à me prendre. Mon père m’aurait conduit à Paris avant les vendanges, si Lariviére n’avait pas abandonné le troupeau : je fus encore berger. J’étais plus formé, mes soins furent plus entendus : jamais le troupeau n’avait été si beau. Je retournai régner dans mon vallon ; mais je n’y eus pas la même ivresse : mon âme n’était plus aussi tranquille. Au lieu de ne sentir que le charme du présent, comme l’année précédente, je me reportais dans le passé ; mon imagination me retraçait tout ce qui m’était arrivé depuis treize mois. Je découvrais Joux de mes collines, et le souvenir de Julie Barbier, de ses charmes, de ses qualités, de son amitié pour moi, me plongeait dans un profonde mélancolie ! Si proche de cette aimable fille, et n’oser l’aller voir ! J’ai toujours eu, comme Socrate, un Moniteur secret, qui m’éloignait du péril, bien qu’absolument inconnu : Julie venait d’être mère, à l’insu de tout le monde, son père et la belle-mère exceptés… Un autre sujet d’inquiétude, c’est que j’entendais journellement mon père et ma mère parler entre eux du projet de me mettre à Paris, auprès de mon second frère l’abbé Thomas. Tout cela troublait ma tranquillité, empoisonnait mes plaisirs ; je n’étais plus seul ; j’avais, à ma suite, toutes ces tumultueuses idées dans mon cher vallon, et elles enlevaient le charme à tout ce qui m’avait enchanté l’année précédente. J’y rétablis cependant mes pyramides (faible ouvrage ! image de ceux des hommes !), et le jour où je les achevai, je dis adieu à cette solitude chérie, comme par une sorte de pressentiment. C’était le même jour qu’en 1745 j’étais parti pour aller en pension à Joux. En effet, le soir, je trouvai à la maison une fille qui devait être bergère. Marie Coquolly alla seule aux champs le lendemain. À onze heures, arriva sur son âne la bonne Marguerite Pâris, gouvernante de mon frère le curé de Courgis, avec une lettre de l’abbé Thomas, qui fixait le jour de mon départ. Je la regardai comme un malheur… et je vois aujourd’hui que je ne me trompais pas !…

Lecteur ! les plus heureux de mes jours sont passés ! À mesure que l’innocene s’échappe, la félicité pure disparait avec elle ! Nouvel Icare, je vais affronter les dangers, imprudent comme lui !

Quid fuit ut tutus agitarit Dædalus alas,
Icarus immensas nomine signet aquas ?
Nempe quod hic alte, demissius ille volahat ;
Nam pennas ambo non habuere suas.

Ovid. III Trist. el. 4. v. 31.

FIN
de la première époque
et du tome premier
  1. Sacy, de l’ancien évêché d’Auxerre, est à 50 lieues de Paris, trois de Tonnerre, trois de Noyers, quatre de Vezelay, quatre de Chablis, une de Joux, une de Nitry, une et demie de Vermenton, deux de Saint-Cyr, cinq de Saint-Bris, et sept d’Auxerre. Il a trois annexes, Courtenay, à demi-lieue, Laloge, à côté de Courtenay, et Vaudupuits, à trois quarts de lieue. Ce dernier hameau était de l’ancienne Bourgogne, et Sacy de la Champagne.
  2. Je crois devoir dire bonnement ici, ce qu’on m’a répété souvent, que j’étais le plus bel enfant qu’on eût jamais vu : c’est l’ordinaire, pour les jeunes gens qui ont de grands traits à l’Italienne : ils sont beaux jusqu’à l’adolescence. J’ajouterai que l’effet de la dévotion de mes sœurs, blâmée hautement par Messire Antoine Foudriat, fut de me donner des coliques, dont j’ai cruellement souffert, jusqu’à l’âge de onze à douze ans !
  3. Colette Collet avait cinq ans ; Jeannette Rousseau, fille du notaire de Courgis, où depuis mon frère a été curé, trois et demi.
  4. Ce petit moulin n’existe plus, mais on en voyait encore les ruines dans ma jeunesse. Ceci prouve une vérité physique très importante : c’est la diminution successive des sources et des rivières. Pour que le Moulinot allât, il fallait que les Fontaines de Joux coulassent jusqu’à Sacy, avec celle de la Chapelle, la grande source de la Farge, les deux Fontaines Saint-Jean, dont la méridionale est tarie depuis cent ans, la Fontaine de la maison de la Bretonne, et les Toûs du Crot-Domo : il fallait, dis-je, que tout cela coulât par la levée, au milieu de laquelle existent encore les restes du bassin qui était le point de réunion, et dans lequel j’ai vu du poisson, durant ma première enfance. Qui a tari ces sources très promptement ? L’essartage de toutes les collines, qui non seulement les a privées de leur humidité, mais a facilité leur dégradation par les pluies, au point que j’ai vu le sol des Prés-des-roies ou des rigoles, s’élever de quatre pieds, et de noyé qu’il était, devenir excellent. La terre vieillit et se dessèche comme nous.
  5. Voyez mon Calendrier, morceau important de mon Histoire, dans lequel je célèbre la mémoire des 366 femmes principales avec qui je me suis trouvé en relation. Cette espèce de Table de ma Vie, est destinée à les réunir toutes sous un seul point de vue. Quelques-unes ne sont pas indiquées dans l’Histoire alors le Calendrier entre dans les détails nécessaires, et devient ainsi partie intégrante de l’Ouvrage. Quand plusieurs femmes n’ont qu’un trait, elles sont au même jour.
  6. Pour exprimer ceci, j’emploierai une langue savante, que les hommes seront forcés de traduire décemment aux femmes : Mentulam testiculosque titillabat, quoadusque erigerem ; innc subridebat velatis oculis humore vitreo, et aliquoties deficiebat… Et moi, je lui rendais ses caresses, avec un rire d’aise désordonné… C’est ainsi qu’une suite de petites causes contribuaient à développer et à fortifier ce tempérament erotique, qui va étonner, et qui me précipitera dans tant d’écarts !… Grande leçon pour tous les parents qui ont des enfants d’une agréable figure !
  7. Thomas Carré arrangeait la paille en bottes, et sa maîtresse riait avec lui ; je trouvais ce bon accord très agréable et je m’amusais à l’écart, quand tout à coup Thomas renversa la fille à la Polie sur la paille fraîche. Je le regardai comme un traître : mais comme la fille riait, je m’en inquiétai peu. Bientôt les choses devinrent sérieuses ; la fille se défendait ; Thomas la contenait : enfin j’entends des soupirs… Alors la compassion s’éveille dans mon cœur : armé d’un brin de sarment, je vais sur le traître, que je frappe de toutes mes forces, en disant : « Veux-tu la laisser, vilain ! — Ha ! le petit diable » (s’écria la fille en syncopant), « il est là !… » Je ne fis qu’accélérer sa défaite. Après la crise, elle me caressa, en me défendant de dire que Thomas l’avait battue… Je vis complètement l’acte, sans y rien comprendre alors, mais ce fut le germe de mon aventure avec Nannette Rameau, et de celle avec Marguerite Miné.
  8. C’est ainsi que les hommes, dans l’enfance d’une lente et pénible civilisation, croyaient d’abord, puis voyaient les prodiges que leurs prêtres attestaient : aujourd’hui l’on ne voit plus de miracles, parce que les hommes ne sont plus des enfants. Une chose qui m’étonne, c’est que le serment
  9. religieux soit encore en usage : quelle force peut-il avoir sur des philosophes, comme tout le monde l’est dans notre siècle ?… On demande qui a détruit la religion ? Les lumières et les prêtres. Les lumières ont détruit le dogme, et les prêtres la morale. Avec quelle impudence ces derniers n’ont-ils pas osé contrarier leur législateur jusque dans les moindres choses ! Soif des richesses interdites, soif des honneurs, au lieu de l’humilité prescrite ; désir de la vengeance, poursuite des procès… Ha ! les imprudents ! ils ont dit tout bas, entre eux : « La religion Chrétienne est fausse ; il faut la faire servir à nos passions ! … » Mais les peuples les ont entendus, comme j’entendrai mes sœurs.
  10. À l’âge de dix ans et demi, je ne craignais pas un loup, comme on le verra en 1745. À quinze ans, j’en poursuivrai un autre, par un brouillard à n’y pas voir de dix pas. Et cette même année, sur le même chemin, un petit chien qui tenait le milieu du sentier, m’empêcha de passer : je pris à travers les champs ensemencés ; ce qui m’attira une réprimande de la part des messiers, auxquels je montrai naïvement le terrible animal. Ils coururent sus au monstre. C’était un chien un peu plus gros qu’un lièvre, qui s’enfuit en jappant.
  11. Je me rappelle, que je disais alors en moi-même : « On croit que je ne comprends pas. » La vivacité naturelle de mon imagination était la cause première de mes frayeurs : mais cette cause avait été mise en action par la terreur extrême que m’avait occasionnée le coup de fusil, la mort, le sang du chien enragé. Ma sensibilité physique a toujours été telle, que non seulement je ne puis voir mon sang et celui des autres, sans m’évanouir, mais que le simple récit de quelques maladies produit sur moi le même effet. Un coup assez léger m’a quelquefois plongé dans un évanouissement de trois quarts d’heure. J’étais femme par la sensibilité ; j’y joignais la vigueur de l’homme parfaitement conformé. Et c’est avec cette sensibilité physique, avec tous ces moyens que je vais m’élancer dans la carrière de l’amour !… Toutes mes passions tenaient de cette extrême sensibilité : j’étais extrêmement timide, extrêmement colère, extrêmement modeste, extrêmement vain ; extrêmement courageux, extrêmement poltron ; impérieux et soumis ; tendre et cruel, etc. J’ajouterai que ce caractère extrême n’est bon ni pour les sciences, ni pour les arts, pendant son effervescence ; si, comme dans J.-J. Rousseau, il ne s’est pas trop tôt épuisé, à quarante et quarante-cinq ans, il produit des ouvrages de jeune homme.
  12. L’ironie et le persiflage, dans telle bouche qu’ils se trouvent, sont la marque d’un mauvais cœur ; je vais plus loin, je dirai, de la scélératesse, et le mot n’est pas trop fort. Considérez le méchant qui se plaît à torturer son semblable, en lui arrachant des sarcasmes (mot qui, chez les Grecs, signifiait lambeau de chair), et dites-moi si cet homme n’était pas fait pour être questionnaire ou bourreau ? Archiloque, et même Aristophane, devaient être de malhonnêtes gens. Il existe à Paris un imprimeur nommé Ppstts que les uns fuient, que les autres ménagent, et que tout le monde abhorre : c’est que Ppstts a le méchant esprit d’être persifleur.
  13. C’est ici une grande et belle vérité, que je me suis toujours parfaitement rappelée, parce que, sans en faire semblant, j’écoutais cet entretien avec la plus grande attention. Il m’a, depuis, préservé de l’enthousiasme pour la fausse vertu. On tourmente un homme, et il ne crie pas : qu’est-ce que cela prouve ? qu’il souffre moins qu’un autre ou qu’il est meilleur ? Point du tout : mais qu’il a la fibre plus forte (nos romanciers, diraient l’âme). Cet homme à fibre forte et tant admiré, est-il meilleur fils, meilleur époux, meilleur père, meilleur ami ? Non, c’est un homme dur, d’un accès et d’une société difficiles. Revenons de cet enfantillage de vertu, à la Plutarque, à la Sénèque ! Le véritable homme crie, ou se venge, quand on le bat. Ce Scevola tant admiré, devait être un scélérat. Qui dira que Régulus n’a pas crié ? Le Stoïcien dénaturait l’homme en prétendant le perfectionner. Semblable aux maîtres d’exercices des baladins, il ne montrait que des tours de force, propre à extasier les bonnes gens et les admiromanes, mais sans application dans la morale.
  14. Je n’ai jamais pu souffrir d’autres caresses que celles de l’amour : les caresses de la nature ou de l’amitié m’étaient insupportables. C’était par d’autres moyens que je voulais prouver et la piété filiale, et l’attachement d’ami. Tout entier à l’amour, même avant la faculté, même après (car je ne suis presque plus en 1793), cette passion seule aurait pu me civiliser, comme elle a sans doute civilisé l’Espèce humaine, qui tient si récemment le sceptre sur ce globe ; seule elle pourrait adoucir les chagrins cuisants du soir de ma vie… On verra cependant bientôt que je fuyais les grandes filles qui voulaient m’embrasser. C’est que, devenu sauvage, je fuyais ce qui me faisait plaisir ; c’est que les filles mettaient de la contrainte dans cette caresse. La preuve, c’est que, dans ce même temps, j’embrassais à la dérobée la jeune Marie Fouard, et la jeune Madeleine Piôt, cousine, et que je faisais plus encore. C’était par cet éloignement des caresses que je tenais à la nature mâle : les mignardises enfantines me paraissaient faites pour les efféminés.
  15. Je crois n’avoir été qu’une seule fois au village d’Accolay voir mon grand-père. Mais ma mémoire ne me dit pas clairement, si c’était avant ou après le trait que je viens de rapporter. Je n’ai jamais vu de si agréable petite maison. Elle n’avait qu’une chambre par bas, et un petit grenier ; mais elle avait un jardin, au bout duquel était un ruisseau. On y mit à rafraîchir le vin, et l’on dîna sur le bord. J’étais enchanté du ruisseau, grillé des deux bouts du jardin, et qui servait de vivier. Cette dernière propriété du dernier Bertrô, est passée à ma tante Mairat, dont les enfants, alors plus pauvres, sont aujourd’hui bien plus riches que moi. Je l’ai revue en 1764, quand j’allai vendre un autre petit jardin appartenant à ma mère, pour éteindre une rente due à la Fabrique de Vermenton. Ce fut à ce voyage, que je vis ma jolie cousine La Ramée, dont je parlerai dans la suite, et que j’ai placée dans mon Calendrier… Si j’ai vérifié en quelque chose la prédiction de mon aïeul, ce ne peut être qu’en écrivant la Vie de mon Père, cet ouvrage que mes ennemis même sont forcés d’approuver. (Sans copie, ce 31 octobre 1790).
  16. J’avais, dans cet âge tendre, pour jaloux, madame Rameau, fille du lieutenant Boujat, prédécesseur de mon père, cousin germain du premier mari de ma mère, et tous ses enfants, M. Rameau était extrêmement riche, et cependant mon père lui avait été préféré pour remplir la place de son beau-père. Inde irœ. J’allais souvent chez M. le le Curé, attiré par les rognures du pain à chanter, que le pasteur me laissait manger, lorsqu’il préparait les hosties ; comme il était notre voisin, il m’appelait toujours dans ces occasions, prenant plaisir à me voir me rouler à ses pieds comme un petit chat, pour attraper jusqu’à la moindre particule… je n’étais pas encore sauvage alors, maladie morale qui me vint avec la raison, et qui effraya d’autant plus mes parents, qu’elle était dégénérée en manie, dans le fils de notre cousin Droin le riche. Mme Rameau était souvent témoin de l’amitié que me marquait messire Antoine Foudriat, et elle voulut que ses enfants seuls eussent les rognures d’hosties. Pour cela, il fallait me faire tomber dans quelque faute grave, qu’on pût citer. Le hasard la servit. Elle avait trois filles, une aînée, charmante, appelée Ursule, si fière que je la redoutais ; Cadette, la seconde, fort laide, et que je haïssais ; enfin, Madelon la troisième, que je n’aimais guère. Elle me fit attirer chez elle par ses fils, ne doutant pas que je ne fisse quelque grosse incongruité. Nous jouâmes. Madelon s’en mêla : sur quelque dispute avec ses frères Edmond et François, elle me jeta par terre, et prenait plaisir à m’y retenir. Je gigotais, en me débattant ; Ursule et Cadette vinrent à moi… Je proteste ici, que ce fut sans aucune malice de ma part… En me débattant, ma main se trouva sous la jupe d’Ursule, et je sentis ce que j’ai jamais touché de plus doux et de plus soyeux. L’impression qui m’en est restée fut aussi délicieuse que dangereuse et profonde… Ursule fit un cri et se retira auprès de sa mère, à laquelle elle parla bas. Aussitôt les jeux cessèrent : Mme Rameau me renvoya d’un air sec, et au lieu de parler à mes parents, ce fut à M. le curé qu’elle porta ses plaintes. Le pasteur vint à la maison paternelle, et me corrigea de sa main sans en dire le sujet à ma mère, qui ne l’a su que par moi en 1746, pendant ma petite vérole. Je fus éliminé de chez Mre Antoine ; les Rameau eurent seuls les rognures de pain à chanter ; ils m’exclurent du sanctuaire, et je n’ai jamais servi la messe à Sacy, Telle fut la première origine de ma sauvagerie, dont un grand orgueil était la base. Dès que je crus que je n’étais plus aimé de tout le monde, que je n’étais plus admiré en tout, je devins honteux, et de honteux, je devins absolument sauvage… Un raffinement de malice de Mme Rameau, c’est que s’apercevant que je la fuyais, elle affecta de me rechercher. Un jour qu’elle était assise devant la porte du presbytère avec M. le Curé, je me détournai par le cimetière pour ne pas approcher de cette femme. Elle me vit et m’appela son poulet. Je m’enfuis, au lieu d’aller à elle ; et j’entendis que la bonne dame faisait remarquer au pasteur mon impolitesse. Plus grand, elle m’a toujours accueilli et je ne doute pas que je n’eusse obtenu sa Madelon, si j’avais fait ma cour à la mère. Mais j’avais alors d’autres vues.
  17. Ce fut à ce premier séjour à Vermenton, que j’y fus vu et caressé par Celle que je nommerai par la suite Colette, et Madame Parangon : il est à présumer que ce fut dès lors qu’elle prit son premier goût pour moi. Je me rappelle confusément qu’elle avait un air angélique, qui me donnait plus de confiance en elle, que dans toutes les autres Belles. Elle avait alors douze ans : c’était sept plus que moi, et à cet âge, elle était déjà raisonnable, sensée et sensible. Ses caresses étaient tendres et touchantes, au lieu que celles des autres étaient de jeunes folles… Colette est la première qui m’ait baisé sur les lèvres, et j’éprouvais alors un doux frémissement. Je puis certifier néanmoins, que ses caresses n’ont porté aucune atteinte à mes mœurs, parce que jamais leur souvenir n’a excité, dans mes sens, un trouble voluptueux.
  18. Hélas ! mon ignorance native, telle qu’on suppose que l’avaient, dans l’Éden, Adam et Eve, n’a pas longtemps duré ! Mathron (Marthe) Belin devint grosse étant fille ; les grands garçons firent contre elle une chanson dans laquelle ils attribuaient la grossesse au Curé… Cette chanson grossière fit baisser la vue à toutes les filles, et profana leur sexe dans mon esprit. Malheur toujours irréparable pour les mœurs ! Et la perte que je fis ici fut double, puisqu’on portait également coup à mon respect et à ma confiance pour le pasteur !… Voilà comme la jeunesse se trouve petit à petit sans aucun frein, avant que les parents y aient songé ! Comment empêcher la corruption des enfants ? Peut-être faudrait-il leur inoculer le vice !
  19. Omnes, sine verecundia, mentulas exhibentes, ad retractionem præputii certatim ludebant. An ad emissionem usque seminis eruperunt, non potui, pro ætate mea, distinguere : sed erubescere vidi neminem.

    Ce fut dans le temps de cette montre, que je me rappelle d’avoir vu la fameuse comète de 1740 ou 41. J’entendis raisonner, à ce sujet, l’abbé Thomas, avec un autre séminariste d’Auxerre.

  20. « Voici ce que j’ai vu à Paris : Un père veuf avait une fille unique et jolie, qu’il était forcé de faire élever hors de chez lui. Il découvrit que les discours de ses compagnes et de la maîtresse de la maison elle-même avaient instruit dangeureusement la jeune personne : effrayé, ne pouvant reprendre sa fille, il réfléchit douloureusement sur ce qu’il avait à faire. Rien ne se présentait à son imagination troublée. Il consulta J.-J. Rousseau, qu’il connaissait et qu’il voyait souvent. — « Achevez vous-même d’instruire votre fille, » lui répondit le Citoyen de Genève ; « dites-lui tout, mais en médecin ; parlez physiquement ; détaillez, et la conception, comme elle se fait, et la grossesse, et ses incommodités ; dite comment se nourrit le fœtus. Parlez ensuite de l’accouchement, et sans trop effrayer son imagination, présentez-lui ces détails dans une vérité qui éteigne la passion ; il n’est rien qui éloigne plus les idées amoureuses, que les suites essentielles de l’amour. Étendez-vous sur la nécessité de donner le sein de leur mère aux enfants ; n’oubliez pas les ravages du lait ; citez-en des exemples ; il en est tant à Paris ! Enfin, allez jusqu’à dire quelque chose de la redoutable syphilis, mais avec les ménagements convenables. Votre fille s’impatientera de ces détails (car le but serait manqué, s’ils ne l’impatientaient pas) ; elle vous en demandera grâce : vous cesserez alors ; mais soyez sûr que, dans la pension, elle n’écoutera plus les entretiens obscènes ; ils ne lui donneront que du dégoût ; vous leur aurez ôté leur charme le plus fort, celui de la curiosité ; elle en saura plus que tout le monde, et elle joindra deux idées, qui se serviront de contrepoids, celle du voluptueux embrassement, et celle des cris d’une femme en couches. Avant que cette dernière s’affaiblisse, comme dans nos femmes, votre fille sera sauvée. Mais je ne vous cache pas que dans ce remède extrême, il entre du poison, qui laissera des traces ; votre fille ne sera plus aussi heureuse, aussi pure, qu’elle l’aurait été sans les discours obscènes ; vous ne serez parvenu qu’à l’empêcher de se perdre… »

    « Le Père suivit à la lettre ce conseil, et l’effet qui en résulta fut précisément celui que le philosophe avait annoncé. » (Lettres sur J.-J. Rousseau, par L. B. D. P.)

  21. Je n’étais plus fils unique du second lit, depuis deux ans : il m’était né deux sœurs jumelles. Je ne me rappelle pas d’avoir eu aucune idée de la grossesse de ma mère ; ce qui marque sa modestie. Ce jour-là, on m’envoya chez ma nourrice : ce qui me surprit beaucoup ! car j’en revenais, et l’on avait coutume de me gronder, quand j’y allais sans permission. À mon retour, je vis deux enfants, qu’on me dit être mes sœurs. Je fus émerveillé ! et je fis une foule de questions, auxquelles on ne me répondit pas. Ma tête se creusa, pendant toute la soirée. Je voyais ma mère malade : je croyais que c’était de lassitude. Pour mon père, qui agissait, je savais qu’il était plus fort. Car j’imaginais qu’ils avaient fabriqué ces deux enfants, dans la journée, avec leur sang et leur chair. Le comment, je l’ignorais.
  22. Marie Disson, bru du respectable maître d’école de mon père, était sage-femme, et de l’honnête famille des Disson d’Auxerre. Son père avait eu le titre de Monsieur Disson, et son frère, quoique devenu paysan, le portait encore. Dans les villages, on nomme simplement par le nom de baptême tous les habitants égaux entre eux : mais tout étranger, qui vient de la ville, est Monsieur de droit : de même, si quelqu’un prospère, qu’il ait une maison plus vaste et couverte de tuiles, une porte cochère, qu’il donne à manger au curé, on le qualifie volontairement de Monsieur, ainsi que ses garçons. On donne plus tard à ses filles le nom de Demoiselles ; il faut pour cela qu’elles portent la robe de chambre : quant à l’épouse, elle est Madame, aussitôt que son mari est Monsieur. Mon père était appelé Monsieur le Lieutenant ma mère, Madame la Lieutenante ; mes frères aînés, tant de père que de mère, au nombre de trois, étaient, les deux premiers abbés, le troisième chirurgien, et par conséquent, Monsieurs naturellement. J’étais, moi, Monsieur Nicolas, par mes rapports avec tous les précédents, et parce que j’étais un peu mieux habillé que les autres petits paysans. Mes sœurs du premier lit n’étaient cependant encore désignées que par leur noms de baptême, sans doute parce que Marie Dondène, leur mère, n’avait jamais porté la robe de chambre. Tout ceci n’est pas fort important : mais je le dis, parce que tel Parisien, qui n’ignore pas les usages des Iroquois, des Hurons des Anabaquis, ne sait pas un mot de nos usages Français, dans les villages et les campagnes… Une réflexion physique qui me vient, est la facilité avec laquelle on dérange les habitudes de l’homme-enfant ! Semblable aux animaux, il se corrige matériellement comme eux ; il oublie en quelques jours ce qu’il ne voit plus. Il faut convenir que mon second camarade avait une jolie sœur et qu’il était plus aimable que le premier, dont tout le monde me faisait honte auparavant, sans m’en détacher : enfin, que, solus amabam.
  23. Aperta vulva semper facilitat intromissionem ac projectum seminis in uterum. Voici une autre observation qui n’a trait qu’à la belle forme du pied : J’ai connu, dans l’âge d’homme deux femmes, entre les autres, dont la beauté du pied et de la jambe étaient la perfection : la première est Rosette, de la rue des Fossés-St-Germain, qui a longtemps servi de modèle aux élèves d’un peintre fameux ; la seconde, c’est la jolie Harris, fille d’un layetier, rue de la Vieille-Bouclerie. Des circonstances particulières m’ayant mis en relation avec ces deux femmes, je me suis convaincu qu’elles avaient, de la tête aux pieds, un degré de beauté peu commun, prœsertim ad mammas et ad concham Veneris ; cujus venustas prœcellebat super quasquas venustates quœ vidi possunt in cœteris mulieribus. Elles n’étaient pas belles de visage, mais elles étaient infiniment aimables. Leur pied n’était pas le plus petit, mais le mieux fait possible : loin qu’il déformât leur chaussure, l’on aurait dit, au contraire, qu’il la perfectionnait. Ce sont les pieds petits, ronds et courts, qui seuls indiquent un barathre… Et qu’on ne l’oublie pas : ce sont les barathres qui facilitent la jouissance à la jeunesse nouvellement pubère.
  24. Ayant vu, dans la suite, à Courgis, une jolie chaussure, chez un cordonnier, et quelqu’un ayant dit qu’elle était à Jeannette Rousseau, je rougis, et fus prêt à m’évanouir… J’adorai les chaussures de Mme Parangon…
  25. Je n’ai vu qu’une fois ce cousin, qui avait le germain sur mon père ; c’est le même dont il question dans sa Vie, publiée en 1779.
  26. Ob amplitudinem testiculoruni, longitudinemque gracilis veretri… Et telle fut aussi la cause de cet indomptable érotisme, qui tourmentera les plus belles années de ma vie.
  27. C’est un chevreuil. (N. de l’Éd.)
  28. Je périssais d’ennui chez Mme Linard, sans doute à cause du caractère pointilleux de son mari : ses regards, l’attention minutieuse qu’il donnait à toutes mes actions, m’interdisaient au point que, devant lui, je ne mangeais pas ; je commençais à dépérir, faute de nourriture ; on fut obligé de me mettre à une petite table particulière. Je me souviens qu’on me donnait du veau, par une sorte de politesse ; or dans ce temps-là, j’abhorrais également les viandes non faites, les poireaux, le sucre, production étrangère, car j’aimais passionnément le miel, les salaisons marines, etc. Cette antipathie pour les oignons, les poireaux, me semble une preuve physique que je suis aborigène des Gaules, puisque je n’avais absolument de goûts primitifs, que ceux des productions indigènes de notre climat. Le singe est des pays chauds ; il aime naturellement l’oignon, il en dévore jusqu’aux feuilles : et moi, j’aimais l’ail, j’en mangeais jusqu’aux feuilles avec mon pain. Or on servait chez mon beau-frère de tout ce que je n’aimais pas, et je jetais aux animaux cette nourriture nauséabonde. Linard, étonné de ma répugnance pour de si bonnes choses, la voulut vaincre, et pensa me causer la mort. Doit-on forcer les enfants à manger de tout ? Non, c’est dénaturer les races, leur donner des maladies et des vices. On fut obligé de me rendre à mes parents, chez lesquels, en huit jours, je fus parfaitement remis de mon épuisement.
  29. Lecteur, cette fille charmante, ce sera Madame Parangon !
  30. La Fontaine lui-même a fait cette faute, qu’il aurait évitée, s’il fût né paysan de Sacy.
  31. Voyez le drame du jeu du loup, dans le Drame de la Vie, Ier partie, p. 19 et suiv. Cet ouvrage est le complément de celui-ci.

    Dans l’ancien régime, on avait cru remplacer les jeux par la pédante et plate institution des Rosières. Mais ces tristes fêtes ne sont pas un jeu ; elles sont une source de petites cabales, de petites intrigues, de petites vertus d’ostentation, et de vices réels. Les villages à rosières, loin d être aujourd’hui les plus innocents, sont les plus licencieux ; le vice s’y cache comme à la ville, et les filles y sont libertines sans faire d’enfants. D’où vient cela ? C’est que les dames qui allaient présider ces ridicules solennités, menaient avec elles leurs valets, leurs amants et leurs vices. Je tiens du constituant Clermont-Tonnerre, que sa femme ayant fait une rosière à Champlâtreux, un seigneur de la cour se donna le plaisir piquant de là déflorer deux heures avant la cérémonie du couronnement. On ne doit jamais donner de récompenses ni de couronnes au devoir rempli ; et surtout, jamais le vice ne doit couronner la vertu !

  32. Fourreuse, rue de la C.-F.
  33. Au jeu du loup.
  34. Horace, bon Restif, Horace ! (N. de l’Éd.)
  35. Blaise parlait sérieusement : on faisait de ces remplacements à l’égard des Huguenots.
  36. Elle est aujourd’hui murée, et mon père ainsi que ma mère sont enterrés auprès, comme je l’ai dit du père et de la mère d’Edmond dans le Paysan perverti. Y puissè-je reposer un jour, sous une tombe où seront inscrits les titres de mes ouvrages !
  37. Voilà des développements vrais, voilà la nature, et non pas ce que fait faire à un Élève prétendu de la Nature, un faussaire, qui avait attribué ce plat ouvrage de charlatan à J.-J. Rousseau.
  38. Ceci est relatif à la Paysanne pervertie, dont un misérable voulait empêcher la mise en vente. Il fallut toute la bonne volonté du directeur-général Villedeuil, et les démarches ardentes du citoyen Toustain-Richebourg, pour me tirer de ce mauvais pas. J’étais imprimé, les estampes gravées.
  39. Ou le feseur de manses. C’était un homme à qui la religion avait tourné la tête, par la crainte de l’enfer. Il avait cesser d’aller à la messe, il travaillait les dimanches et fêtes à ses vignes. Il faisait des manses, ou petites boules de terre argileuse, pour éloigner le diable, qui lui apparaissait sous la forme d’une araignée. On fit enfermer cet infortuné au bout de dix ans, quoiqu’il n’eût causé aucun trouble. On fit mal. Mon père refusa de signer le mémoire.
  40. Autour.
  41. Lait de beurre, ou petit lait qui reste après que la partie grasse du lait est convertie en beurre. Restif écrit batbeurre. (N. de l’Éd.)
  42. Petite fontaine, sans doute ainsi nommée du babil des femmes qui vont y laver.
  43. Jupiter ne permet jamais que les ingrats soient heureux.
  44. C’est encore un plaisir que de reprocher à un ingrat son ingratitude. Ep. 12, v. 12.
  45. Concitoyen lecteur, il est peu de vos écrivains polis, de vos jolis versificateurs, qui puissent vous apprendre ce que je vous apprendrai. Lisez-moi avec courage, malgré mes détails enfantins, car ils sont nécessaires, et vous verrez, après m’avoir lu, que vous saurez des choses dont vous ne vous doutiez pas. Je n’ambitionne point, comme vos dramatistes et vos philosophes, de vous étaler de grandes vérités que vous savez : je laisse tout cela, autant qu’il est possible ; vous avez Voltaire, Rousseau, Buffon, qui, malgré de fréquentes erreurs, vous instruiront là-dessus mieux que moi. Je vous prie seulement de remarquer les choses neuves que je vous dirai bonnement, simplement. Songez que je dois plus vous intéresser qu’un voyageur menteur, qui vous rapporte des histoires par ouï dire de pays éloignés, que vous ne verrez jamais ; qui romanise l’Afrique, les Boshis, les Cafres et surtout les Hottentots, comme a fait un certain Vaillant. Moi, je ne vous parle que de votre pays, à cinquante lieues de la capitale ; je ne dis que ce que j’ai fait et vu, ou dont je suis sûr. Concitoyen ! que de vérités vues sans attention vous aller trouver dans cet ouvrage ! Lorsque j’en serai à parler du pays où vous êtes, vous comparerez avec ce que je dis à présent, et vous serez en état de juger par vous-même de ma scrupuleuse véracité. Puissé-je conduire librement cet important ouvrage à sa fin ! Puissé-je laisser à mon siècle ce monument unique, comme je lui ai donné les Contemporaines, en 65 volumes, y compris les Françaises, les Parisiennes, les Nationales et les Filles du Palais-Royal ; comme j’ai laissé le Paysan-Paysanne pervertis, comme je laisserai les Nuits de Paris ! Cher concitoyen ! puissé-je terminer le VIe et dernier volume des Idées singulières ! Je mourrai content quand j’aurai tout achevé. — Ce 18 Mai 1784, au milieu des craintes et des menaces relatives a mon Paysan-Paysanne avec figures.
  46. On fait saillir les vaches pour les engraisser.
  47. Un autour.
  48. Il faut dire ici que le nom favori, pour les filles, à Nitry, c’est Catin ; comme celui de Marthon, prononcé Mathron, est le nom le plus en usage à Sacy ; d’où le proverbe :

    Des ribans aux Catins de Nintry,
    Des galotes aux Mathrons de Sacy.


    Ce qui exprime les deux caractères. Les filles de Nitry n’aiment que la joie, la danse, les rubans ; aussi sont-elles toutes battues et malheureuses en ménage ; les filles de Sacy sont sérieuses, laborieuses, elles veulent du solide, figuré par les galotes, qui sont des morceaux de pâte cuits dans du lait et le plus rassasiant de tous les mets.

  49. La première femme de mon père était une Dondène.
  50. Les grandes fêtes, toutes les filles au-dessus de quinze ans vont à l’offerte, où elles donnent un liard : c’est une sorte de montre qui retrace en petite et faible image l’ancienne coutume de Sparte, de faire danser nues, dans la place publique, toutes les jeunes filles absolument formées, au milieu d’un cercle composé de tous les garçons à marier. La place des femmes à Nitry, comme à Sacy, est la nef entière ; les hommes occupent le chœur et les deux ailerons de la croix ; ainsi l’on voyait parfaitement, et en détail, passer la longue file qui marchait modestement et fort doucement à cause du baiser de la patène. À Courgis, l’on n’allait à l’offerte que lorsqu’on devait communier.
  51. Il est encore curé de Courgis, aujourd’hui 14 Auguste 1793 : voilà quarante-sept ans. Heureux ce pasteur, si des principes trop sévères n’avaient pas tourmenté sa vie et celle de ses paroissiens !
  52. Je n’ai rien dit de ce Jean Vezinier, naturellement mécanicien, qui le premier me parla de se faire des ailes pour voler à la manière des pises (jeunes poules de l’année). Son conte des Morats, ou petits enfants de la Mort, qu’il me fit dans sa grange, lorsque j’avais environ cinq ans, était d’une imagination bizarre ! La Mort, leur mère, au lieu de soupe et de bouillie, leur donnait des fricassées de terre, du pain fait de terre, etc.
  53. J’écrivais mal ; car je commençais dès lors à prendre cette écriture expéditive, dont les lettres confuses ressemblent aux ligatures Grecques. Notre écriture tient à notre caractère : celle de mon père, dont les passions furent toujours réglées, et qui avait travaillé chez un avocat, était une belle bâtarde, lisible comme un livre et très serrée, quoique grosse ; celle de mon frère aîné est en pieds de mouches, parce qu’il faisait des notes de tout ce qu’il lisait ; la mienne se ressent du désordre de mes passions et de mon imagination chaude, vagabonde ; elle est irrégulière : les idées, se présentant en foule, pressent la plume et l’empêchent de former. C’est ce qui m’a toujours rendu ennemi des doubles lettres, inutiles dans tant de mots !
  54. Martin (Martinus, petit Mars), fort adroitement substitué, dans les premiers temps du Christianisme des Francs, au grand Mars des Romains. De là cette dévotion fameuse dans notre Légende, pour Saint Martin, qui avait été soldat.
  55. J’ai deux lettres de son petit-fils, receveur des tailles à Grenoble ; son oncle, fils de Jean Restif, était à Vienne en Dauphiné. Je les ai rapportées en tête de la troisième édition de la Vie de mon père. Si J. Restif est mort en 1743, sa visite a précédé.
  56. Quod latet, ignotum est ; ignoti nulla cupido :
    Fructus abest, virtus cum sacra teste caret.
    Tu licet Thamyran saperas atque Orphea cantu,

    Non est ignotæ gratia magiia lyræ :
    Si Venerem Cous nunquam pinxisset Apelles,
    Mersa sub œquoreis illa lateret aquis.

    5