Mont-Revêche/2

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Michel Lévy frères (p. 20-33).



II


Le modeste manoir légué par la chanoinesse de Saulges à son neveu Flavien était à la fois pittoresque et confortable, et, bien que le nouveau maître ne s’y fût pas annoncé, deux vieux serviteurs, mâle et femelle, religieusement unis par les liens du mariage, y avaient entretenu tant d’ordre et de propreté, que l’installation fut faite et le premier repas présentable en moins d’une heure. Après quoi, Flavien fit lestement le tour de ses domaines, qui n’étaient pas considérables, mais productifs en beaux arbres, en bonnes herbes et en bestiaux bien nourris. Le vieux domestique, à moitié régisseur, se fit un devoir de l’accompagner et de lui vanter les magnificences de la propriété. Thierray marchait derrière eux dans les sentiers du bois, escorté malgré lui de la vieille Manette, qui était encore ingambe des pieds et de la langue. La voyant si bien disposée à causer, il ne se retint guère de la questionner sur le compte de ses voisins, et particulièrement de la maison Dutertre.

— Oh ! ce sont des bourgeois bien riches, dit la vieille. On dit qu’ils ne savent pas le compte de leurs écus. Pour de petites gens qu’ils sont par la naissance, ils sont assez bien élevés et très-honorables. Madame la chanoinesse ne répugnait pas à les voir. Il font du bien, et la dame est si comme il faut, qu’on ne la prendrait jamais pour ce qu’elle est. On assure cependant que son père faisait métier de musicien.

— Ah çà ! ma bonne dame, dit Thierray, est-ce que vous êtes chanoinesse aussi, que vous parlez si dédaigneusement des artistes ?

— Moi, monsieur ? dit la vieille sans se déconcerter. Je suis une femme de rien, comme vous voyez ; mais je n’ai jamais servi que des personnes bien nées, et j’ai passé vingt ans au château.

— Quel château ? demanda Flavien en se retournant.

— Le vôtre, monsieur le comte, repartit Gervais, le mari de la vieille, votre château de Mont-Revêche.

— Ah ! oui, Mont-Revêche ! pardon ! J’avais oublié le nom de ma nouvelle seigneurie. Je n’ai jamais pu me le rappeler en route. Il n’est pas très-doux. Il est comme vos chemins. Ah çà ! c’est donc un château, cela ? ajouta-t-il en étendant le bras vers ce qu’il appelait son pigeonnier.

— C’est comme M. le comte voudra, dit la vieille un peu scandalisée ; mais les gens du pays ont l’habitude de l’appeler comme cela, et ce n’est point par dérision. Tout petit qu’il est, il a sa tour, son pont, son fossé, et il a l’air tout aussi château que la grande bâtisse de Puy-Verdon.

— Qu’est-ce que Puy-Verdon ? demanda Flavien.

— C’est le château qu’ont acheté les Dutertre, à une lieue d’ici. C’est riche, c’est vaste : mais à quoi eût servi une habitation si étendue à madame la chanoinesse ? Comme disait madame, quand on n’a pas d’enfants, on a toujours assez de logement.

— Parlez-nous des enfants de ces Dutertre, dit Flavien en regardant Thierray. Ils en ont donc plusieurs ?

— Ils en ont assez pour les faire enrager, dit Manette, et des filles surtout ! Moi, si j’avais eu des enfants, je n’aurais souhaité que des garçons.

— Une femme qui a déjà eu beaucoup d’enfants…, dit Flavien en se rapprochant de Thierray, cela n’a rien de poétique, et je ne vois pas ta beauté fantastique et mystérieuse au milieu d’une bande de marmots. Combien d’enfants ont-ils donc, ces Dutertre ? ajouta-t-il en interpellant ses vieux serviteurs à haute voix.

— Oh ! mon Dieu, il n’y en a déjà pas tant, répondit Gervais. Ma femme exagère toujours ! Il n’y en a que trois ; et puis ce ne sont pas des enfants : ce sont trois demoiselles dont l’aînée a bien une vingtaine d’années et la plus jeune seize ans, tout au moins.

Thierray devint pâle et ne put articuler un mot. Flavien devint rouge, tant il se contint pour ne pas éclater de rire. Mais, en voyant le trouble et la consternation de son ami, il eut la générosité de reprendre le chemin de ce qu’il plaisait à ses gens d’appeler le château, et de changer le sujet de la conversation.

— Eh bien, dit-il à Thierray, dès qu’ils se virent seuls, pourquoi cet abattement, ce morne désespoir ? Aurais-tu été dupe des trente-huit ou quarante ans de madame Dutertre, au point de tomber du ciel en terre ? Conviens, Jules, que tu t’es moqué de moi en venant ici, et que c’est pour une des demoiselles Dutertre, riche de quelque petit million, que tu as le positivisme de faire des stances amoureuses ?

— Impossible, mon ami, impossible ! s’écria Thierray, Olympe Dutertre peut cacher cinq ou six ans, comme toutes les femmes qui le veulent. Elle peut avoir trente ans, qui sait ? trente-deux ! sa fille aînée peut en avoir quatorze… mais vingt ! mais moi me tromper de quinze ou vingt ans à la figure d’une femme ! impossible : ta vieille servante radote, elle exagère tout !

— Ce n’était pas elle qui parlait, c’était Gervais !

— Il est en enfance !

— Dis-moi, Thierray, dit gravement Flavien, as-tu vu ton Olympe au jour, ou aux lumières ?

— Toujours le soir, aux lumières, je l’avoue, dit Thierray d’un air sombre.

Puis, partant d’un grand éclat de rire qui permit enfin à Flavien d’éclater aussi, il se livra pendant quelques minutes à une hilarité trop bruyante pour n’être pas un peu forcée.

Ce fut Flavien qui cessa le premier de rire et qui fit cette remarque fort sensée, où Thierray vit cependant une consolation brutale :

— Eh bien, quand cela serait ! quand elle aurait quarante ans ! Une femme n’a que l’âge qu’elle paraît avoir. Tu en as trente-deux ou trente-trois. Pourquoi ne serais-tu pas épris d’une femme née sept ou huit ans avant toi ? Est-ce que les beautés célèbres dans le monde et dans les arts ne font pas des conquêtes dans un âge plus avancé ? Va, mon cher ami, ce dédain pour les beautés mûres est de la mauvaise honte. À ta place, je n’en rougirais pas, car on aime ces femmes-là de passion quand on peut les aimer. Elles ont un prestige comme les reines, comme les grandes actrices…

— Ou comme les belles ruines et les vieux tableaux, reprit Thierray d’un ton caustique ; grand merci ! Je ne suis plus un enfant pour m’attacher, par habitude de cœur, à la première femme qui nous rappelle les soins et les gâteries de notre mère ; je ne suis pas de l’humeur d’un parvenu pour me laisser éblouir par le luxe, et pour mettre du velours et de la dentelle à la place de la saine et bonne réalité de mes désirs. Arrière les fausses dents et les cheveux teints ! mon Olympe est une grand’mère, voilà tout, et c’est comme une grand’mère que je prétends l’aimer ; car, après tout, ce n’est pas sa faute si je suis un peu myope.

— Et puis tu as une consolation : si tu n’as pas trouvé ton type d’antithèses mystérieuses, tu as rencontré en elle un problème que l’analyse philosophique résoudra mieux que l’amour. C’est une belle femme bien conservée ; elle se défend de son mieux contre les ravages du temps. Donc, c’est une savante. Reste à savoir pourquoi cette science. Est-ce une verte pour plaire à son mari ? est-ce un piége pour attirer les galants ? Tu pourras disserter là-dessus à loisir.

— Je ne m’intéresse pas aux vieux problèmes, répondit Thierray, et, pour la punir de m’avoir mystifié, je veux, sous son nez, être féru d’amour pour la plus jolie ou la moins laide de ses filles. Allons faire notre visite d’arrivée. Je dois cet empressement au bonhomme Dutertre. Bon mari ! cher mari ! il ne me trompait pas, lui, quand il me disait : « Je veux vous présenter à ma femme ! »

— Faisons un peu de toilette et partons, dit Flavien. Je t’avoue que, d’après les nymphes et les sylvains que j’ai vus errer par ici, ces bois me semblent peuplés de jeunes monstres des deux sexes, et que je serais tenté de conclure vite mon marché, afin d’aller voir en Touraine si les belles Anglaises galopent toujours sur des chevaux de sang, en livrant à la brise, comme tu dirais, les plis de leur voile d’azur et les anneaux de leurs blonds cheveux.

L’embarras fut d’avoir un véhicule pour se transporter à Puy-Verdon.

Le vieux Gervais, qui avait signalé l’existence de l’équipage de madame la chanoinesse, eut une terrible mortification à essuyer, lorsque les deux jeunes gens accueillirent de huées et de sarcasmes l’apparition de la patache et du vieux cheval que le bonhomme leur présentait d’un air de complaisance. Pourtant il fallut bien s’en accommoder : il pleuvait, et il était impossible d’arriver à pied chez les dames de Puy-Verdon sans être mouillé et crotté. Il fut convenu que Gervais conduirait, que les voyageurs se tiendraient au fond de la patache sans se montrer, qu’on s’arrêterait sous bois à une petite distance de la résidence de Dutertre et qu’on ferait l’entrée à pied par les jardins, sans exhiber aux regards moqueurs des jeunes personnes du château l’absurde berline de la douairière. Mais, chemin faisant, on changea d’avis.

— Nous sommes bien sots, dit Thierray. La patache de la chanoinesse est connue au château, les yeux y sont faits, et, pour tout le monde, il est bien évident que nous n’avons pu venir de Paris en tilbury ni à cheval. Il y aura bien plus de honte à laisser deviner notre honte qu’à l’abjurer résolument. Si tu m’en crois, nous ferons notre entrée triomphale au trot de ce respectable cheval blanc, dans la cour d’honneur du château. Cette vieille relique du manoir de ta tante sera une allusion aux charmes surannés de madame Dutertre.

— Accordé, répondit Flavien, d’autant mieux qu’il pleut à verse.

Mais ils n’eurent pas besoin de ce déploiement de courage philosophique. À une demi-lieue du château, ils furent joints par une calèche de poste qui les héla et s’arrêta devant eux après les avoir dépassés. M. Dutertre en sortit à demi en leur criant :

— Venez, messieurs, venez. J’ai reconnu Gervais, et je vois que vous me tenez parole en me devançant sur la route. Je suis pressé d’embrasser ma chère famille, et pourtant je vous tiens et ne veux pas me séparer de vous. Ces chevaux de poste vont plus vite que le brave César, un bon animal pourtant, qui a encore de l’ardeur à vingt-trois ans. Vous voyez, je le connais, et il n’y a pas moyen de passer incognito sur mon chemin. Venez, venez vite dans ma voiture : Gervais suivra, et j’aurai le double plaisir d’être avec vous et d’arriver promptement.

— Cela est de fort mauvais goût, dit Flavien bas à Thierray, d’arriver pour être le témoin inopportun des embrassades de la famille.

— Au contraire, répondit Thierray, cette indiscrétion est, selon moi, de fort bon goût. Dépêchons, le jour va baisser, et je voudrais bien voir mon Olympe avant que les bougies fussent allumées.

M. Dutertre insistait. Le transvasement du contenu de la patache dans la calèche fut fait rapidement ; le postillon fît claquer son fouet, et, au bout de quelques minutes, on descendit au perron de Puy-Verdon, sans avoir attiré l’attention des châtelaines : car M. Dutertre n’avait pas annoncé le jour de son arrivée, et la pluie claquemurait probablement les dames au salon, qui donnait sur les jardins, à l’autre face du château.

Ce court trajet dans la calèche avait suffi pour mettre complètement à l’aise les trois personnes, dont deux se trouvaient pour la première fois en présence l’une de l’autre, et déjà la vente de Mont-Revêche était une affaire arrangée. Dutertre avait été au-devant des explications de Flavien sur le but de son voyage.

— Je sais que vous venez ici avec l’intention de vendre, lui avait-il dit ; moi, j’ai le désir d’acheter. Vous me direz ce que vous évaluez votre propriété. Votre prix sera le mien, à moins que vous ne vous trompiez en l’estimant moins qu’elle ne vaut. Je passe pour un honnête homme, et je crois que c’est la vérité.

— Monsieur, avait répondu Flavien, j’aime beaucoup votre manière de procéder. Puisque vous avez tant d’obligeance, je vous enverrai demain ma procuration avec pouvoirs illimités pour vendre à M. Dutertre au prix que vous voudrez bien fixer.

Ils se donnèrent la main en riant, et, dès ce moment, ils furent amis. La rondeur de caractère de Dutertre était accompagnée d’une telle distinction de manières, de physionomie et d’accent, qu’elle était irrésistible, et que la personnalité la plus jalouse de ses propres avantages n’eût trouvé chez cet homme aucun côté par où il fût possible d’accrocher une rivalité, une méfiance, un mécontentement.

Thierray lui-même, qui, tout en le proclamant honorable, avait, sans dessein arrêté, parlé légèrement de sa femme, recommençait à le respecter involontairement, surtout en se rappelant les quarante ans de la belle Olympe.

Au moment où ces trois personnes descendaient de la voiture, trois autres, montées sur de beaux chevaux couverts de sueur, de pluie et d’écume, entraient dans la cour et sautaient légèrement à terre.

La première en tête était une grande fille blonde dont les traits animés et un peu gonflés par l’air et le mouvement d’une course rapide avaient déjà perdu la première fleur de l’adolescence. Elle ressemblait à M. Dutertre, c’est dire qu’elle était parfaitement belle. Sa taille était d’une grande élégance dans sa ténuité un peu diaphane. L’air ferme de son visage et la certitude de ses mouvements souples annonçaient pourtant une grande vigueur physique ou une grande résolution dans le caractère. La seconde personne était un jeune homme pâle, aux cheveux bruns, à l’œil doux, mélancolique et fin. Il était impossible de voir une plus charmante figure, un extérieur plus simple et plus gracieux, un sourire plus attachant, malgré et peut-être à cause d’une expression de tristesse pour ainsi dire chronique.

Le troisième cavalier était un groom robuste et trapu de la meilleure espèce, qui emmena les chevaux haletants à l’écurie.

— Ah ! s’écria M. Dutertre en redescendant les deux marches du perron qu’il avait déjà montées, et en courant vers la belle amazone qui s’élançait vers lui, c’est mon Éveline ! ma seconde fille ! dit-il en regardant ses deux hôtes avec un mouvement d’orgueil involontaire.

Et il la pressa contre son cœur avec émotion.

— Quoi ! toute mouillée ! ajouta-t-il d’un ton de doux reproche ; dehors, à cheval, par un temps pareil ! toujours l’enfant terrible !

— Dites intrépide, au moins, mon père, ne fût-ce que pour ne pas encourager Amédée dans son rôle de sermonneur.

— Te voilà, mon enfant ! dit M. Dutertre en ouvrant ses bras au jeune homme, qui l’entoura aussitôt des siens avec effusion.

— C’est monsieur votre fils ? dit Thierray avec une expression de suprême ironie qui ne fut comprise que de Flavien.

— Non, dit Dutertre, mais c’est tout comme ! c’est mon neveu, Amédée Dutertre, que je vous présente, et réciproquement.

Les jeunes gens se saluèrent. M. Dutertre arrêta sa fille Éveline, qui déjà grimpait vivement le perron en relevant avec adresse sa longue jupe de drap chargée de sable mouillé.

— N’avertis pas les autres, dit-il, attends-moi : tu sais que j’aime à surprendre mon monde.

— Tu vois bien que sa femme est une respectable matrone, dit Thierray bas à Flavien ; autrement, un homme d’esprit comme il l’est ne dirait pas de ces choses-là ou ne les ferait pas.

— Il n’y a plus moyen d’en douter ! répondit Flavien avec un soupir de comique résignation, en montant le perron avec lui et en lui montrant Éveline, qui gagnait devant avec son père. Cette amazone déterminée a perdu toutes ses dents de lait, et encore n’est-elle que la seconde progéniture.

— Si les trois filles valent celle-ci, il y aura moyen d’oublier la mésaventure, répliqua Thierray sur le même ton ; mais je crains que l’aînée ne soit en train de perdre ses dents de sagesse.

Comme il disait ces mots, l’aînée parut à l’entrée d’une belle galerie qui formait vestibule au château, comme dans plusieurs manoirs de la renaissance. Celle-là, en vérité, avait bien les vingt ans annoncés, mais pas davantage. Elle était belle aussi, plus belle même que sa sœur, brune, svelte, et d’un teint plus reposé ; mais je ne sais quoi de grave et de compassé la rendait moins agréable dès le premier abord. Elle ne montra aucune surprise, ne poussa aucune exclamation en voyant son père, l’embrassa avec plus de déférence que d’élan, et prononça ces mots, qui furent le dernier coup de massue pour Thierray, bien qu’il ne comprît pas l’espèce d’affectation avec laquelle ils étaient articulés :

— Ma mère va être bien contente !

— La mère d’une fille qui est peut-être majeure ! pensa-t-il. Allons, je me moquerai si bien de moi-même, que Flavien n’aura pas assez d’esprit pour renchérir sur la mystification que je subis.

— J’ai entendu les grelots de la poste, disait tranquillement Nathalie, l’aînée des demoiselles Dutertre, à son père, en traversant avec lui et ses hôtes les vastes et riches appartements du rez-de-chaussée. J’ai deviné que vous veniez nous surprendre.

— Et moi, disait Éveline, du haut de la montagne, j’ai vu arriver la voiture. J’ai fait la descente au galop afin d’arriver aussitôt que mon père.

— Est-ce pour m’embrasser plus tôt ou pour tenir un pari avec Amédée, que tu as risqué de te casser le cou ? dit le père avec un mélange de raillerie, de tendresse et de mécontentement.

— Oh ! voilà le commencement des injustices dont je suis la victime, s’écria la jeune fille en riant. Mon père peut-il me faire une pareille question ?

— Allons, allons, Éveline, dit le jeune cousin, il y avait de l’un et de l’autre dans votre fait, encore que j’eusse refusé de tenir un pari si dangereux pour vous.

— Chut ! voici l’entrée du sanctuaire, dit Nathalie d’un ton étrange. C’est ici que réside la perfection, et que mon père ne trouvera rien à blâmer.

En parlant ainsi, elle tira une vaste portière, et le petit salon de compagnie où se tenait madame Dutertre, quand elle était seule chez elle, s’offrit aux regards émus du père de famille, et aux regards rapidement scrutateurs des deux étrangers qui l’accompagnaient.

Mais ce coup d’œil fut une complète déception pour Thierray. Le salon, assombri par l’approche de la nuit et déjà obscur par lui-même, grâce à ses tentures de cuir doré et à son ameublement de velours violet, n’était éclairé que par le reflet d’un vague crépuscule et par un feu de javelles déjà à demi épuisé dans l’âtre. Deux femmes qui semblaient causer intimement, assises tout près l’une de l’autre devant cette cheminée, se levèrent et accoururent avec des exclamations plus pénétrantes que celles qui avaient précédemment accueilli le chef de la famille. C’était Olympe, la femme de M. Dutertre, et Caroline, la plus jeune de ses filles. Malgré le peu de clarté qui régnait dans l’appartement, Thierray saisit cependant les détails de cette scène d’intérieur avec une attention qui suppléa à la faiblesse de sa vue. Madame Dutertre, au moment d’embrasser son mari, qui venait à elle, recula d’un pas, et poussa la jeune Caroline dans ses bras, comme résolue à lui céder la bénédiction de cette première caresse.

— Oh ! oh ! pensa Thierray, épouse coupable ! cela est certain.

Puis, après que la mère et la fille eurent embrassé Dutertre sans fracas, mais avec beaucoup de sensibilité, la jeune Caroline porta ardemment à ses lèvres la main de son père, et, comme une enfant naïve et charmante qu’elle était, pendant qu’on s’approchait du feu, elle passa cette main à Olympe, qui, à la dérobée, y colla aussi ses lèvres un instant. Dutertre tressaillit, voulut encore embrasser sa femme, qui fit un léger mouvement en arrière, et poussa de nouveau Caroline dans ses bras.

— Épouse très-coupable ! pensa encore Thierray, qui, placé tout près d’eux en arrière, ne perdait pas un des mouvements d’Olympe. Quel passé d’infidélités, bon Dieu ! pour qu’une mère de famille recule ainsi humblement devant le pardon de l’oubli ou de l’habitude !… Je suis fixé ! dit-il en se rapprochant de Flavien, pendant que la causerie de famille s’établissait vive et pressée, après la présentation des deux hôtes.

— Tu es fixé, repartit Flavien, sur l’âge ?

— Oh ! l’âge n’y fait rien ; c’est une grande pécheresse.

— Ah ! déjà ? dit Flavien en faisant allusion au peu de temps qu’il avait fallu à Thierray pour établir apparemment une connivence suspecte avec la châtelaine.

— C’est encore, que tu veux dire ? répondit Thierray faisant allusion à l’âge mûr de la dame, et ne comprenant rien à l’exclamation de son ami.

Au milieu de la joie de se revoir et de l’affabilité de bon ton avec laquelle on accueillait les deux étrangers, on oublia de sonner pour demander de la lumière. Pourtant le calme se fit ; l’amazone mouillée, pressée par ses parents d’aller changer, se retira. Nathalie, très-silencieuse et très-indifférente en apparence, ne fixa pas l’attention.

Caroline, assise dans la poche de son père et son bras passé sous le sien, comme si elle eût craint qu’on ne le lui enlevât, parut écouter ses moindres paroles avec admiration. Madame Dutertre, parlant peu, mais bien, répondant et questionnant juste, montrant le calme et l’aisance d’une femme de la meilleure compagnie, chatouilla encore de temps en temps l’oreille musicale de Thierray par un son de voix aussi frais et aussi pur que celui d’une jeune fille. M. Dutertre causa agréablement et solidement avec les trois hommes, sans oublier de se tourner souvent vers sa femme, comme pour la consulter ou la prendre à témoin, avec ce suprême bon goût de déférence qui vient du cœur encore plus que de l’éducation.

— Voilà un homme bien fort, pensait Thierray en l’observant. Qui croirait à l’épouse coupable, d’après cette manière d’être si parfaite, si je n’avais vu le baiser sur la main ?…

Dutertre devint l’objet de son admiration, et le type qu’il se promit d’étudier. Quant à Olympe, les lueurs blafardes que le feu mourant envoyait à son visage pâle ne dessinaient qu’un ovale pur et des cheveux en apparence très-noirs, et Thierray, en retrouvant le vague ensemble de la beauté qui l’avait charmé, se demandait s’il avait rêvé ou s’il rêvait encore.

En ce moment, M. Dutertre sonna pour demander de la lumière, et Flavien, profitant de ce dérangement, prit congé pour se retirer.

Thierray le suivit, et, dans l’antichambre, ils rencontrèrent les valets qui apportaient les candélabres allumés.

— Il est bien temps ! dit Thierray en riant.