Montesquieu (Albert Sorel)/CHAPITRE IV

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Librairie Hachette et Cie (Les Grands Écrivains français) (p. 51-65).

CHAPITRE IV

LES CONSIDÉRATIONS SUR LES CAUSES
DE LA GRANDEUR ET DE LA DÉCADENCE DES ROMAINS
LE DIALOGUE DE SYLLA ET D’EUCRATE

Ce qui attire Montesquieu à Rome et ce qui l'y retient, c’est l’étude du plus complet phénomène politique que l’histoire permette d’observer. Plusieurs phénomènes de ce genre, observés ainsi, donneraient la clef de tous les autres. La politique a ses lois : l’expérience les dégage, et l’histoire les définit. L’histoire n’est une science qu’autant qu’elle rassemble les phénomènes, les classe, les enchaîne et en détermine les conditions d’enchaînement. « Comme les hommes, écrit Montesquieu, ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes. » La recherche de ces causes dans l’histoire romaine est l’objet fondamental de son livre.

Il avait eu, dans cette étude de Rome, d’illustres prédécesseurs. Polybe, qu’il avait analysé de près, Tacite, dont il s’inspira au point de l’égaler par instants, Florus, son maître de rhétorique et ses délices, avaient montré la suite et la conséquence des affaires romaines ; mais l’idée d’une loi générale et supérieure n’entrait pas dans leurs esprits. Machiavel, dans ses Discours sur Tite-Live demeure au même point de vue. Il est tout empirique, et s’occupe moins de grouper les événements que d’en tirer la leçon, « Le hasard, dit-il, ne gouverne pas tellement le monde que la prudence n’ait quelque part à tout ce que nous voyons arriver. » Grossir cette part, à force de calcul et d’adresse, et s’instruire dans cet art à l’école des anciens, voilà ce qu’il se propose. Les causes lui importent peu, les institutions ne l’occupent guère, la différence des temps ne le frappe point : il analyse les faits et en tire des recettes pour mener les hommes. L’histoire n’est pour lui que cette grande « pharmacie politique », dont parlait Mirabeau, après une méditation trop prolongée du Prince.

Machiavel était un politique, et il avait trempé dans les révolutions. Saint-Évremond n’avait guère fait que les traverser en curieux et en aventurier. Dans ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain, il se préoccupe surtout des hommes et de leurs caractères. Le lien lui échappe. Bossuet le découvre du premier coup. Rome, par sa suite, son concert, le cours constant et régulier de son histoire, convenait à la majestueuse logique de son génie. Personne n’a égalé Bossuet dans le développement de la grandeur romaine : la plénitude du discours répond à l’ampleur du sujet. Les hommes et leurs passions ne s’y effacent point ; mais Bossuet ne leur laisse que le détail des événements, et, en quelque sorte, la figure mobile et passagère de l’histoire. Ce qu’il veut, c’est faire tenir à son lecteur « le fil de toutes les affaires ». Il le fait bien voir, se déroulant continuellement au milieu des hommes et des choses ; mais les hommes, qui tordent ce fil et le dévident, ne le dirigent point. Il a son point de départ et son mouvement en Dieu. Il en vient, il y retourne. Quelque influence que Bossuet attribue au « génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvements », et quoique l’historien déborde en lui constamment le théologien, c’est le théologien qui dit le premier mot et qui garde le dernier. Il reste toujours le très humble sujet et adorateur de cette Providence dont il se glorifie, comme on l’a dit spirituellement, d’être le conseiller d’État. Dieu a voulu, conclut-il, « que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions ». Cette suite même et ces proportions n’ont eu qu’un objet, le triomphe de l’Église. Voilà « les secrets jugements de Dieu sur l’empire romain : mystère que le Saint-Esprit a révélé à saint Jean et que ce grand homme, apôtre, évangéliste et prophète, a expliqué dans l'Apocalypse. » Le Discours sur l’histoire universelle est, en définitive, une pieuse et solennelle application du système des causes finales à l’histoire.

Montesquieu ne se piquait point de théologie et n'entendait rien aux causes finales. Il fait, comme Bossuet, la part très large à la liberté des hommes, à leur choix et à l'action des individus dans l’exécution des affaires ; il reconnaît, comme Bossuet, que les choses vont dans la politique « comme au jeu où le plus habile l’emporte à la longue » ; mais il estime que le jeu a des règles, une table où il se fait, des parties où il s’engage ; l’habileté même a des conditions où elle s’exerce, et rien de tout cela n’est l’effet du hasard. L’enchevêtrement des causes et des effets forme la trame, l’attraction réciproque des idées et des hommes, la gravitation universelle des événements règle le cours de l’histoire. « Ce n’est pas, dit Montesquieu, la fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent, ou la précipitent ; tous les accidents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille : en un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers. »

C’est par cette vue toute scientifique que Montesquieu compte parmi les grands maîtres de l’histoire moderne. La perfection de son style a fait de lui un des classiques de notre littérature. Il n’a nulle part été plus entièrement lui-même, c’est-à-dire plus foncièrement Latin et plus franchement Français que dans les Considérations. On a loué, dans ce livre, la manière vive et nerveuse, la fermeté et la grandeur des mouvements ; la largeur dans l’ordonnance du sujet ; « l’image magnifique et brève » dans l’exposition ; cette concision qui rappelle Salluste et Tacite ; cet art « à retremper les expressions, et à leur redonner toute leur force primitive », à les saisir, pour ainsi parler, dans le plein, à les jeter dans la phrase avec leur métaphore initiale, à en doubler l’effet par l’application inattendue à de grands objets, du mot simple et populaire, obscurci et comme rongé par l’usage et par la rouille du temps. « Rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre. Elle mit d’abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides. » On relèverait des traits de ce genre à toutes les pages des Considérations.

L’ensemble des jugements de Montesquieu est resté juste, comme la méthode de son livre et comme son style. Si l’on voulait instituer un commentaire perpétuel des Considérations et le mettre « au courant » de l’érudition, les notes noieraient le texte. Il en serait de même des Époques de la nature si l’on voulait les tenir au niveau de la science depuis Cuvier jusqu’à Darwin. Mais à quoi bon ? On lira les historiens modernes de Rome : on ne les entendra jamais si bien qu’après une lecture de Montesquieu ; on n’entendra jamais si bien Montesquieu, qu’après les avoir lus. On pourrait comparer son livre à un temple antique, dont le seuil s’est écroulé en partie : les murs de refend sont ruinés, l'intérieur est ouvert à tous les vents ; mais les colonnes de marbre du pourtour sont debout, les chapiteaux n’ont point souffert, le fronton subsiste, la frise est intacte, et, considéré à la distance qu’il faut, l’édifice garde toutes les grandes lignes de son architecture. La restauration que l’on en essayerait, d’après les modèles et les pièces des musées, risquerait d’ébranler le monument sans en augmenter en rien la beauté.

Montesquieu n’avait cure de la critique des sources. Il ignorait l’archéologie, qui a permis de reconstruire pierre à pierre ce que la légende avait dénaturé et ce que la critique avait anéanti. Il prend à la lettre les récits de Tite-Live sur les premiers temps de Rome. Chose singulière, lui qui devait si complaisamment spéculer et disserter sur les climats, ne paraît point s’être inquiété de celui de Rome, non plus que du caractère des hommes qui ont fondé la cité. Michelet, et après lui MM. Duruy et Mommsen, ont tiré grand parti de ces considérations du sol et de la race. M. Fustel de Coulanges a montré le rapport intime qui existait entre l’histoire de la cité et celle de la religion. On n’en apercevait presque rien au temps de Montesquieu ; il n’avait aucun goût à y regarder de plus près que ses contemporains. Les questions sociales et ce qu’on peut appeler l’économie politique de Rome lui échappent également dans la première période de la république. L’élément essentiel de l'induction lui manquait : il n’avait point observé de révolutions de ce genre. Tout ce que l'histoire d’Angleterre, et en particulier celle de Cromwell, lui a enseigné, il le met à profit ; mais, en Angleterre même, le côté fanatique et révolutionnaire, au sens moderne du mot, ne l’a point frappé. Il ne s’arrête jamais qu’aux conjonctures politiques. Elles lui fournissent des traits de réflexion remarquables. Celui-ci par exemple : « Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête, que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile… L’Angleterre n’a jamais été si respectée que sous Cromwell. »

Montesquieu ne domine vraiment son sujet qu’à partir du chapitre V ; il y donne un tableau magistral du monde à l'époque de la conquête romaine. Il étudie, dans le chapitre suivant, les procédés de cette conquête. Ce sont les pages classiques du livre, l’analyse du génie romain et des causes de la grandeur de Rome : l’attachement de chaque citoyen à la cité ; l’amour de tous les citoyens pour la patrie ; leur application constante à la guerre ; leur discipline ; la constitution de leur gouvernement qui concentrait le pouvoir pendant la guerre et qui permettait que, pendant la paix, tout abus de pouvoir pût être corrigé ; la suite et la proportion des desseins ; le talent des Romains à diviser leurs ennemis ; leur aptitude à s’approprier toutes les inventions utiles des autres peuples ; leur art, unique dans l’antiquité, à s’adjoindre les nations qu’ils avaient soumises et à exploiter les pays qu’ils avaient conquis ; leur constance prodigieuse dans les revers ; la fermeté de leur sénat ; cet heureux concours de circonstances, cette « allure principale » qui faisait que tout leur profitait, jusqu’à leurs fautes, parce qu’ils étaient capables de les comprendre et de les réparer ; l’application perpétuelle de ces deux maximes auxquelles tout était subordonné, le salut public au dedans, la conquête au dehors ; en un mot, partout et toujours, la raison d’État. « C’est ici, selon une belle parole de Montesquieu, qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines » ; nul ne l’a donné avec plus de grandeur.

Il y est admirable ; peut-être admire-t-il trop ce terrible jeu de la force sèche et raisonnée, ces vertus d’État « qui devaient être si fatales à l’univers ». Le philosophe s’efface trop devant l’observateur. Montesquieu dégagera bientôt, dans l'Esprit des lois, la sanction supérieure et définitive de la conquête ; il en décrit ici le phénomène et en marque le caractère implacable et barbare, « Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que, dans le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions, qui commençaient toujours la ruine de l’État qui les acceptait… Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince, sous des conditions raisonnables ; et, lorsqu’il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles, qu’il était forcé de recommencer la guerre… Rome s’enrichissait toujours, et chaque guerre la mettait en état d’en entreprendre une autre. Ils étaient maître de l’Afrique, de l’Asie et de la Grèce, sans y avoir presque de villes en propre. Il semblait qu’ils ne conquissent que pour donner : mais ils restaient si bien les maîtres, que, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelque prince, ils l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers. »

Montesquieu ne se contente point d’analyser le génie de Rome, il le met en action. Il a ressenti, en étudiant les Romains, leurs passions profondes et concentrées ; il n’a pu résister au désir de les peindre, et il a composé le Dialogue de Sylla et d’Eucrate. On a voulu y découvrir un parti pris d’apologie, paradoxale et ironique, de la raison d’État et de l’audace dans le crime. Il est plus juste d’y voir, tout simplement, un coup de génie d’un grand historien qui se fait poète, pour un instant, et porte ses personnages sur le théâtre. Montesquieu les présente selon son goût et selon l’esprit de son siècle. M. Mommsen, si l’inspiration l’avait ainsi soulevé, aurait cherché sans doute, en pareille occurrence, à faire du Shakespeare : son Sylla « au tempérament ardent, au teint blanc qui se colorait à la moindre émotion, aux yeux bleus et perçants, aux beaux traits, généreux, ironique, spirituel, oscillant entre l’enivrement passionné de l’action et les apaisements du réveil », est une sorte de héros romantique. Celui de Montesquieu est tout français, de l’âge classique ; il est nourri de Machiavel, et il parle comme les formidables coureurs d’aventures qui ont servi d’originaux au don Juan de Molière.

« Eucrate, si je ne suis plus en spectacle à l’univers, c’est la faute des choses humaines qui ont des bornes, et non la mienne… Je n’étais point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J’aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des États… Je ne me suis jamais piqué d’être l’esclave ni l’idolâtre de la société de mes pareils ; et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j’ai eu pour les hommes. »

Et comme il en est las, malgré son orgueil ! soûl des hommes, dira-t-on vers la fin du siècle, mais non rassasié cependant et satisfait ! Corneille avait magnifiquement exprimé le dégoût souverain que laisse un pouvoir sans limites :

L’ambition déplaît quand elle est assouvie…
J’ai souhaité l’empire et j’y suis parvenu,
Mais en le souhaitant, je ne l’ai pas connu…

« Et moi, dit avec plus d’amertume et d’âpreté le Sylla de Montesquieu, et moi, Eucrate, je n’ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu de Rome ; que j’ai regardé autour de moi, et que je n’ai trouvé ni rivaux ni ennemis. J’ai cru qu’on dirait quelque jour que je n’avais châtié que des esclaves. » L’ennui qu’il en éprouve lui inspire la plus surprenante de ses résolutions : il se démet de la dictature, dans le temps où l’on croit que la dictature est son seul asile. Tous les Romains se taisent devant lui, et il se retrouve seul, impatient et inassouvi, comme auparavant. Il conclut par ces mots : « J’ai étonné les hommes et c’est beaucoup. » C’est assez pour faire des victimes ; ce n’est point assez pour faire un heureux.

Montesquieu aurait pu retrouver et suivre Sylla dans César. Il ne paraît pas y avoir songé. Depuis que nous connaissons Danton et Robespierre, les Gracques ont ressuscité pour nous, et ils remplissent toutes les révolutions de Rome ; depuis Bonaparte, César envahit l’histoire romaine. La grande révolution du monde moderne a modifié tous les points de vue, même ceux d’où l’on considérait le monde ancien. Montesquieu, qui a jugé de si haut et si bien pénétré le génie d’Alexandre et celui de Charlemagne, semble porté à rabaisser celui de César. Au lieu d’isoler César dans le monde romain, il voudrait le rejeter dans la foule et le ramener aux communes mesures. Il semble se dire, comme le Cassius de Shakespeare : « Qu’y a-t-il dans ce César ? En quoi son nom sonne-t-il mieux que le tien… de quels aliments se nourrit-il donc pour être devenu si grand ? » Montesquieu reconnaît le capitaine et le politique qui, en quelque république qu’il fût né, l’aurait gouvernée. Mais il ne veut voir en César qu’un instrument de la destinée ; un de ces hommes qui accomplissent des événements inévitables, mais ne décident point les grandes mutations des empires et ne changent point les directions de l’histoire. « Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d’autres auraient pensé comme firent César et Pompée ; et la république, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main. »

Les noms de César et de Pompée demeurent ainsi accouplés ; Montesquieu ne fait point de grande différence entre les deux personnages. Il partage, sous ce rapport, une sorte de préjugé historique, dont Corneille est aveuglé et dont Bossuet subit l’influence. « Pompée avait, dit-il, une ambition plus lente et plus douce que celle de César… Il aspirait à la dictature, mais par les suffrages du peuple : il ne pouvait consentir à usurper la puissance : mais il aurait voulu qu’on la lui remît entre les mains. » Ainsi nous apparaît Moreau, dans sa rivalité avec Bonaparte.

Montesquieu loue Brutus et va même jusqu’à découvrir dans l’assassinat politique une sorte de remède criminel ; mais nécessaire, au coup d'État. Il condamne l’empire, et cependant il en fait voir la fatalité. Il juge Auguste et son règne comme un sénateur qui aurait continué de vanter l’ancienne république, tout en avouant qu’elle ne se pouvait soutenir désormais. C’est ici que se place la plus éloquente partie des Considérations.

La décadence se marque à Rome dans toutes les affaires. L’ordre n’est plus qu’une « servitude durable », destinée à « faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul ». La tyrannie s’insinue sous le masque de la liberté ; la notion même de la liberté se sophistique et se fausse. Les principes qui avaient fait la force de Rome se corrompent par leur propre excès. Les Romains ont trop combattu et trop conquis. « Sans cesse dans l'action, l’effort et la violence, ils s’usaient comme une arme dont on se sert toujours. » Les agitations civiles, qui entretenaient l’esprit public, ont dégénéré en factions, qui l’ont perverti. Les richesses ont gâté les mœurs privées. La tyrannie s’élève sur cet abaissement des âmes ; la servitude achève de les écraser. Rome, qui s’atrophie au centre, se paralyse aux extrémités. Elle s’est étendue trop loin. Les peuples vaincus se révoltent contre les armées dispersées aux frontières, et les armées, en se concentrant, refluent sur l’État qu’elles envahissent. Elles cessent d’être citoyennes au moment où elles s’emparent du gouvernement de la cité. Le ressort de la guerre se détend par l’action même de la guerre. Rome s’était fortifiée en assimilant à son empire les peuples conquis ; elle se dissout dans ses conquêtes. Elle essaye de se replier sur soi-même : ce poids de l’univers dont elle accablait ses ennemis, l’écrase à son tour. On voit l’empire se rétrécissant sans cesse, et l’Italie redevenue frontière.

Montesquieu, qui n’avait point discerné le rôle que la religion primitive joua dans les commencements de Rome, ne fait point, dans la dernière partie de son ouvrage, une part suffisante à l’action du christianisme. Il est tout à l’admiration des Antonins : la révolution qui va transformer le vieux monde ne le frappe point. Au contraire, à mesure qu’il avance dans le tableau de L'empire, les questions économiques prennent de plus en plus de place dans son livre. C’est qu’il possède un document, le Digeste, et qu’il en a tiré, avec l’intelligence des lois de la Rome impériale, le sentiment de la vie de la vie société romaine. Ses vues sur les révolutions du commerce, les crises monétaires, l’abus des impôts, l’abandon des terres qui en est la conséquence, la ruine des administrations provinciales, sont autant de nouveautés qui lui appartiennent et qui demeurent acquises à l’histoire.

Les chapitres sur Byzance ne sont guère qu’un aperçu et un sommaire ; mais c’est un aperçu de génie et le sommaire d’un chef-d’œuvre. Il faut, pour en apprécier la valeur et l’originalité, les comparer aux chapitres correspondants de l'Essai sur les mœurs. Le tissu grêle de Voltaire fait ressortir toute la vigueur de la trame de Montesquieu. Il est impossible de ne point soupçonner quelque allusion aux querelles théologiques du XVIIIe siècle, dans l’ironie avec laquelle Montesquieu parle de l’Église de Byzance et de ses disputes. Justinien, avec ses prétentions à l’unité de loi, à l’unité de règne, à l’unité de foi, emprunte plus d’un trait à Louis XIV. « Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles ; il n’avait fait que diminuer celui des hommes. » La comparaison est plus directe entre les luttes des Musulmans avec les Grecs, et celle des sectaires de Cromwell avec les Irlandais. Pour les derniers temps, Montesquieu ne fait plus que jeter ses idées, et il finit en montrant les Turcs qui héritent des causes de décadence de l’empire byzantin, dans l'instant même où ils conquièrent la capitale de cet empire.

Il arrive ainsi aux temps modernes, où sa pensée le portait et où elle devait l’arrêter le reste de sa vie.