Montesquieu (Albert Sorel)/CHAPITRE V

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Librairie Hachette et Cie (Les Grands Écrivains français) (p. 66-88).

CHAPITRE V

PLAN ET COMPOSITION DE L’ESPRIT DES LOIS

Montesquieu avait environ quarante ans, quand il mit sur le chantier son grand ouvrage. Il en rassemblait les matériaux depuis longtemps. « Je puis dire que j’y ai travaillé toute ma vie, écrit-il. Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit : j'en cherchai L'esprit. » Ce mot, qu’il devait attacher à son œuvre, ne lui appartenait point en propre. Domat, dans son Traité des lois, avait consacré un chapitre à la nature et à l'esprit des lois ; mais il entendait par là le sens propre et profond des législations, « cet esprit qui dans les lois naturelles est l’équité, et dans les lois arbitraires l’intention du législateur. » Cet esprit des lois, Montesquieu n’avait pas à le chercher très loin, et Domat le lui aurait tout directement donné ; mais il désirait dégager autre chose, la raison d’être de la loi et de son efficacité. Le problème ainsi posé cessait d’être juridique et devenait historique. Il ne suffisait pas de scruter sa conscience, d'interroger sa raison et d’analyser les textes : il fallait descendre dans l’histoire et demander un de ses secrets, son grand secret d’État, à la civilisation.

Montesquieu erra longtemps. « Je suivais mon objet sans former de dessein ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions. » Relisez le chapitre de la Coutume dans Montaigne, vous vous ferez une idée des notes que Montesquieu avait recueillies de toutes mains et accumulées dans ses tiroirs. Montaigne a secoué les siennes au hasard, il les a jetées au vent, et il s’est fait un malicieux plaisir de les imprimer en ce désordre, qui lui paraît le dernier mot de la nature. Il triomphe de ce pêle-mêle d’hommes, de choses, de temps, de pays, de gouvernements, d’anecdotes, de légendes, de bons mots et de belles maximes. Il n’a pas de peine à tirer de ce gâchis humain de quoi ravaler l’homme et mettre en loques sa draperie. Pas une ligne du chapitre qui n’étale l’infirmité de notre raison et la contradiction misérable de nos jugements. Cet arsenal étrange que Montaigne a formé pour inquiéter l’homme et ébranler en lui le fondement de toute certitude, Pascal s’en empare pour ramener l’humanité à la foi. Dans une incomparable démonstration par l’absurde, il écrase l’esprit humain afin de l’anéantir devant Dieu. Montesquieu ne se contente point de la raison diffuse et vagabonde de Montaigne ; il ne se résigne point à la raison confondue et prosternée de Pascal. Il lui faut une explication, et il la veut humaine.

« J’ai d’abord examiné les hommes et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. » Chercher l’idée qui les mène n’est pas seulement faire œuvre de curieux, c’est faire œuvre de législateur et d’ami de l’humanité. Montesquieu ne sépare point les deux objets. Il juge les hommes « fripons en détail et en gros honnêtes gens ». Il en va, pour lui, de la vie, comme du théâtre : on n’y applaudit que les belles actions et l’on ne s’y accorde que sur les bons préceptes. Il prétend travailler dans l’intérêt de tous : pour « instruire les hommes ». Il veut pénétrer dans chaque État, s’en faire le citoyen, afin de donner à chaque nation la raison de ses usages et de ses maximes ; de faire mieux aimer à chaque homme sa patrie et son gouvernement ; d’apprendre aux peuples comment les États périclitent et comment ils se conservent. Il écrit pour l’homme qu’il se figure à son image « l’homme de bien politique », comme il le nomme, et il estime que « le bien politique, comme le bien moral, se trouve entre deux limites »,

S’il a en vue l’humanité, il considère surtout la France. Il la voit inclinant vers le despotisme, et il redoute que le despotisme ne la conduise à l’anarchie, c’est-à-dire à la forme la plus redoutable de la décadence. Il veut avertir ses compatriotes, ranimer en eux l’amour de la liberté, retrouver et restaurer leurs titres de citoyens. Après avoir montré les desseins de Dieu sur le monde, Bossuet tire, de ces desseins mêmes, la doctrine qui doit servir de fondement à la monarchie chrétienne et de leçon au Roi Très-Chrétien. Montesquieu, qui a fait voir comment une grande institution sociale s’organise, grandit, prospère, décroît et se ruine, veut à son tour en tirer la leçon pour toutes les législations humaines. Il rêve un livre de science pure et de principes, qui sera aux Considérations sur les Romains ce que la Politique tirée de l’Ecriture sainte est au Discours sur l’histoire universelle. Entreprise la plus noble qu’un législateur pût former, mais la plus audacieuse aussi et la plus difficile. Montesquieu, lorsqu’il l’eut exécutée, a pu donner avec fierté cette épigraphe à son ouvrage : Prolem sine matre creatam.

Ce n’est pas la matière qui manque : elle est immense, et elle échappe aux prises par cette immensité même ; c’est l’instrument de travail, le crible et la balance pour rassembler, trier, peser les éléments. Montesquieu ne s’arrête point longtemps à examiner ces éléments en eux-mêmes et en scruter l’origine. « Il ne parle point des causes, et il ne compare point les causes, dira-t-il plus tard en parlant de lui-même ; mais il parle des effets, et il compare les effets. » Le fondement religieux, donné par Domat à son Traité des lois, dérobe à Montesquieu la profondeur et la fermeté de la doctrine de l’auteur. Domat ramène ses observations à sa foi ; il suffirait de transposer quelques termes pour que ce livre, tout humain dans la réalité, se dépouillât de son voile théologique. Rebelle au mysticisme de Domat, Montesquieu ne l'est pas moins au matérialisme de Hobbes. Il admet « une justice éternelle », indépendante des conventions humaines. « Avant qu’il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé de cercle, tous les rayons n’étaient pas égaux. »

La science naturelle de l'homme faisait défaut à Montesquieu dans ses études sur les origines de la société, comme l’archéologie et la critique des textes dans ses études sur les origines de Rome. Que n’avait-il pu lire Buffon ! La septième Époque de la Nature lui aurait très simplement expliqué l’humanité primitive et la genèse des coutumes. « Les premiers hommes, témoins des mouvements convulsifs de la terre, encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps, exposés aux injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous également pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité, n’ont-ils pas très promptement cherché à se réunir, d’abord pour se défendre par le nombre, ensuite pour s’aider et travailler de concert à se faire un domicile et des armes ? »

Montesquieu n’a fait que l'entrevoir. Faute de notions précises, il s’abandonne à son imagination. Il se plaît à supposer un état de nature où des sauvages timides, faibles et amoureux jouissaient d’une sorte de bonheur animal. La paix fut, selon lui, la première loi des hommes ; la guerre fut la seconde, et elle commença dès que les hommes s’étant groupés en sociétés, ces sociétés commencèrent de lutter pour leur existence ; comme si l’instinct social qui porte les hommes à aimer leurs semblables et à se réunir avec eux, n’était pas aussi primordial en eux, que l’instinct égoïste qui les porte à se disputer et à se haïr. Montesquieu reste perplexe et confus sur ce grand sujet. Quelques lignes d’une lettre persane sont peut-être encore ce qu’il en a dit de plus clair, « Je n’ai jamais ouï parler du droit public, qu’on n’ait commencé par rechercher soigneusement quelle est l’origine des sociétés ; ce qui me paraît ridicule. Si les hommes n’en formaient point, s’ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres, il faudrait en demander la raison et chercher pourquoi ils se tiennent séparés ; mais ils naissent tous liés les uns aux autres ; un fils est né auprès de son père, et il s’y tient ; voilà la société et la cause de la société. »

Cependant, comme il lui faut absolument présenter une opinion et adopter une formule, il se retranche dans la plus vague et la plus générale de toutes, « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Cette signification est, en effet, fort étendue, si étendue qu’elle se dérobe à l’analyse et s’échappe vers l’infini. C’est une formule d’algèbre, qui s’applique à toutes les réalités et n’en exprime précisément aucune. Elle est rigoureusement vraie des lois des mathématiques et des lois de la nature physique ; elle ne s’adapte qu’à une grande distance, et assez indistinctement, aux lois politiques et aux lois civiles : il faut, pour la suivre jusque-là, passer par toutes les transformations et dégradations du sens même du mot loi. Montesquieu ne s’arrête point à cette difficulté. Il pose sa formule, franchit toutes les idées intermédiaires, et arrive à la législation proprement dite, qui est son objet.

Là, les faits sont ses maîtres ; mais les faits l’accablent et l’étouffent. On le voit, peinant au travail, s’égarant, revenant, harassé, à son chemin, reprenant haleine, repartant et s’égarant encore. « J’ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j’ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j’avais écrites… je ne trouvais la vérité que pour la perdre… » Enfin l’étoile polaire lui apparut. Il trouva sa voie, et n’eut plus qu’à marcher vers la lumière.

C’est vers 1729 qu’il convient de placer cette époque décisive de la carrière de Montesquieu. Il découvrit alors ce qu’il a appelé « la majesté de son sujet », et il estima que désormais, s’il savait se soutenir à cette hauteur, il en verrait, selon son expression, « couler les lois comme de leur source ». « Quand j’ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi… J'ai posé les principes et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes, » Arrêtons-nous à ces principes : ils donnent la clef de l’œuvre.

« Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. » Ces éléments qui composent toute société humaine, cet esprit général qui l’anime sont connexes et solidaires. Ce n’est point l’agrégation fortuite de matériaux inanimés ; c’est un organisme vivant. Les lois sont comme les nerfs de ce corps social ; il faut qu’elles s’approprient à la nature des organes qu’elles animent, et à la fonction de ces organes. Elles dépendent de certains éléments que l’homme ne peut changer, et d’autres éléments qu’il ne change qu’avec beaucoup d’efforts et très lentement.

« Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples ; … elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles, elles en ont avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C’est dans toutes ces vues qu’il faut les considérer. C’est ce que j’entreprends de faire dans cet ouvrage. J’examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l'Esprit des lois. »

L’institution sociale, ainsi envisagée, paraît à Montesquieu comme l’âme même des sociétés humaines. Si elle est vigoureuse et saine, la société prospère ; si elle est débile et corrompue, la société se dissout. De la connaissance qu’on en possède, de l’art avec lequel on la fonde ou la soutient, dépendent les réformes qui régénèrent les sociétés et les révolutions qui les ruinent. Il n’est point d’ailleurs d’espèce d’institution qui soit, par elle-même, supérieure aux autres. Il y a des conditions d’existence, des mœurs publiques et privées, un esprit national, une allure principale auxquels toute institution est subordonnée. La meilleure et la plus légitime pour chaque peuple est celle qui est le mieux appropriée au caractère et aux traditions du peuple pour lequel elle est établie.

De ce point de vue, Montesquieu examine les différentes espèces de gouvernements. Il distingue en chacune la nature et le principe. La nature du gouvernement, c’est ce qui le fait être. Son principe, c’est ce qui le fait agir. Définir la nature d’un gouvernement, c’est en déterminer la structure ; en définir le principe, c’est analyser les mœurs et les passions des hommes qui le pratiquent.

D’après la nature des gouvernements, Montesquieu les divise en républicains, monarchiques et despotiques. Si le peuple en corps ou une partie du peuple a la souveraineté, on a la démocratie ou l’aristocratie ; si le pouvoir est exercé par un seul, d’après des lois fixes et stables, on a la monarchie ; s’il est exercé arbitrairement, par la seule volonté ou le caprice du souverain, on a le despotisme. Cette classification a été critiquée. Montesquieu confond la constitution de l’État, qui peut être autocratique, oligarchique, aristocratique ou démocratique, avec le gouvernement de l’État, qui est nécessairement monarchique ou républicain. Les types fondamentaux de constitution et de gouvernement se combinent les uns avec les autres et produisent les systèmes mixtes. Mais il n’y a pas lieu d’insister ici sur ces distinctions. Pour Montesquieu, elles ne sont qu’un cadre, et l’important est de voir comment il y a disposé son tableau.

On y remarque deux groupes principaux : les lois qui résultent de la nature du gouvernement, ce sont les lois politiques ; celles qui résultent du principe du gouvernement, ce sont plus particulièrement les lois civiles et les lois sociales. Montesquieu montre les causes de durée et de corruption des unes et des autres, « La corruption de chaque gouvernement, dit-il, commence presque toujours par celle des principes. » C’est sur ce sujet qu’il s’élève le plus haut, et qu’il donne, à vrai dire, l’essence même de sa pensée, le grand et bienfaisant conseil de son ouvrage. « La coutume, avait dit Pascal après une lecture de Montaigne, fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l’anéantit. » La loi dérive de la nature des choses, répond Montesquieu ; sa raison d’être est le fondement de son autorité. Qui la ramène à son principe l'affermit. Montesquieu a vu plus juste et plus profondément.

L’étude des gouvernements remplit les huit premiers livres de l'Esprit des lois, Montesquieu passe de ces lois fondamentales aux lois subordonnées, et il les envisage successivement sous les rapports qu’elles ont avec la défense de l’État, la liberté politique des citoyens, les impôts, le climat, le terrain, les mœurs, les manières, la liberté civile, la population et la religion. C’est l’objet des livres IX à XXVI. Les livres XXVII à XXXI, tout considérables qu’ils sont en eux-mêmes, ne forment qu’un supplément consacré à un essai sur les lois romaines touchant les successions et à une histoire inachevée des lois féodales en France. À vrai dire, l’ouvrage s’arrête au livre XXVI. La puissante cohésion qui y imprime au caractère de majesté ne règne entièrement que dans la première partie. À mesure que les livres suivants se déroulent, l’enchaînement se desserre, et les digressions se multiplient.

C’est que, tout vaste qu’était l’esprit de Montesquieu, il ne pouvait embrasser le formidable amas des notes réunies pendant trente années de lecture. Si large que fût le cadre, le tableau le dépassait : la toile déborde sur les côtés et se gonfle, par endroits, à la surface. Montesquieu l’avait senti. Tant qu’il s’en tint aux premiers livres, il demeura toute joie et toute ardeur, « Mon grand ouvrage avance à pas de géant », écrivait-il en 1744 à l’abbé de Guasco. C’était encore le temps où « tout ce qu’il cherchait venait à lui ». Mais, peu à peu, les faits s’entassèrent aux issues et les encombrèrent. Il les presse. « Tout se plie à mes principes », écrit-il vers la fin ; mais il ne voit plus, comme naguère, « les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes ». Il fait effort, il sollicite les textes, il juxtapose, il accumule, il ne cimente plus. Il s’acharne, il se fatigue. « Ma vie avance et l’ouvrage recule à cause de son immensité », écrit-il en 1745 ; et en 1747 : « Mon travail s’appesantit… » « Je suis accablé de lassitude. » Les derniers livres, les féodaux, l’épuisent : « Cela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m’a coûté tant de travail, que mes cheveux en sont blanchis. » « Cet ouvrage a pensé me tuer, conclut-il après avoir revu les dernières épreuves ; je vais me reposer ; je ne travaillerai plus. »

Cette fatigue le préoccupait surtout pour la perfection de son œuvre. Il avait écrit, pour la placer au début du second volume et avant le livre XX, une invocation aux Muses, où ce sentiment se traduit en quelques-unes de ces phrases exquises, tout antiques de forme et toutes fraîches de pensée, qui donnent un avant-goût de la prose d’André Chénier ; « Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom que je vous donne ? Inspirez-moi. Je cours une longue carrière ; je suis accablé de tristesse et d’ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois et qui fuit loin de moi… Si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même ; faites qu’on soit instruit, et que je n’enseigne pas ; que je réfléchisse, et que je paraisse sentir… Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber ; elles coulent dans la prairie… »

L’artiste est, en Montesquieu, aussi exigeant que le penseur. La composition littéraire de l’ouvrage l’inquiète autant que la recherche des principes et que la méthode. Il veut, dans son livre, un ordre parfait, mais un ordre qui s’insinue et ne s’impose point ; une variété incessante dans les tours, pour délasser le lecteur de l’uniformité de la route et de la pesanteur du bagage. Il tient moins à « faire lire qu’à faire penser ». Il veut laisser toujours quelque chose à deviner au lecteur : c’est une façon de l’associer à son œuvre et de flatter sa perspicacité, « Nous nous ressouvenons, dit-il quelque part, de ce que nous avons vu, et nous commençons à imaginer ce que nous verrons ; notre âme se félicite de son étendue et de sa pénétration. » Il est maître, et maître incomparable, dans l’art de dessiner les allées, d’ouvrir les avenues, de ménager les repos, de disposer les bosquets et les bancs, de découvrir tout d’un coup les points de vue, quand la promenade est plate et facile, de les ménager et de les faire pressentir quand elle est pénible et escarpée. Il connaît à merveille les gens du monde pour lesquels il écrit, leur curiosité impatiente, le décousu de leurs lectures, l'horreur qu’ils ont de la fatigue, leur désir d’arriver au but, leur hâte de repartir et l’éternel impromptu de leurs réflexions. De là toutes les coupures et découpures du livre ; ces chapitres qui, en trois lignes, posent un grand problème ; ces titres et ces sous-titres multipliés, memento constant à la mémoire fugitive, ragoût à la curiosité qui se blase, avertissement continu à la frivolité. Il s’interrompt, interpelle son lecteur, s’excuse pour ainsi dire de le retenir si longtemps et le supplie de le suivre encore : « Il faut que j’écarte à droite et à gauche, que je perce et que je me fasse jour… Je voudrais couler sur une rivière tranquille, je suis entraîné par un torrent. »

Montesquieu était distrait ; il avait de mauvais yeux et l’haleine courte. Il dictait, et causait en dictant. Il s’était fait, de sa nature même d’écrivain, son procédé de style. « Je vois, disait-il, des gens qui s'effarouchent des digressions ; je crois que ceux qui savent en faire sont comme les gens qui ont de grands bras : ils atteignent plus loin. » Montesquieu en abuse parfois ; mais on n’en doit méconnaître ni l’art ni le prix. Comparez l'Esprit des lois avec la Démocratie en Amérique : c’est la même structure intime dans l’ouvrage, la même élévation dans la pensée, la même ampleur dans les vues. D’où vient ce je ne sais quoi de tendu et d’austère, cette sorte de mélancolie janséniste répandue dans tout l'ouvrage de Tocqueville, au lieu de cette allure dégagée et de cet air riant et affable qui donnent tant de grâce à celui de Montesquieu ? C’est que Tocqueville est Normand, d’un pays au ciel brumeux, dont les vallées humides s’ouvrent sur une mer incessamment troublée ; il est l’homme d’une seule tâche et d’un seul dessein ; il n’a pas plus dispersé son esprit dans les lectures qu’il n’a dissipé sa vie dans les divertissements ; il lui manque la curiosité vagabonde, l’anecdote cueillie au hasard, la saillie qui naît on ne sait d’où, l’esprit en un mot, et la couleur : il n’est pas de la race de Montaigne.

La découpure, on pourrait presque dire la hachure des livres et des chapitres de Montesquieu, se retrouve presque dans sa phrase. Elle est alerte, parfois trop brève. Montesquieu aime à lancer le trait, mais il s’y essouffle vite. Comme il multiplie les traits, il multiplie les pauses. Buffon, qui avait la poitrine large, l’haleine longue ; qui ne pouvait se décider à poser des points dans ses paragraphes et à couper ses phrases ; qui voyait tout en grands mouvements, par époques, en flux et reflux majestueux comme ceux de la mer, a reproché à Montesquieu ce morcellement continu de la pensée et du style. « Le livre, dit-il dans son fameux discours à l’Académie, en paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l’auteur demeure obscur. » La critique est exagérée. Ce n’est point l’obscurité qu’il faudrait critiquer chez Montesquieu, mais plutôt, sur certains points, une concentration excessive de la lumière et un jeu continuel de lentilles convergentes. Mme du Deffand, pour faire un bon mot, et Voltaire, par jalousie de métier, lui ont reproché d’avoir mis trop d’esprit dans son livre. Il en a mis pour tous les auteurs qui avaient écrit avant lui sur le droit public, et pour la plupart de ceux qui en ont écrit après. S’il avait besoin d’une excuse, la postérité s’accommoderait de celle-là.

Reconnaissons-le, toutefois : s’il y a infiniment d’art, un art exquis, dans l'Esprit des lois, il y a aussi de l’artifice. Montesquieu s’y crut obligé pour amadouer la censure, dérouter la Sorbonne et obtenir que son livre circulât en France sans inconvénient pour son repos. Il lui répugnait d’être réduit, comme pour les Lettres persanes, à ne point avouer son ouvrage. Il tenait à en avoir publiquement l’honneur, faisant œuvre de moraliste et non plus de satirique. À la licence et à l’irrévérence de sa jeunesse avaient succédé le ton respectueux d’un homme qui prend la vie au sérieux et se donne la tâche d’instruire l’humanité. Ce n’est pas qu’il ne lui restât une pointe de libertinage. Elle perce çà et là, dans les digressions notamment, et lorsque le plan du livre ramène l’auteur aux pays d’Orient et aux mœurs de la polygamie. Ce ne sont plus que des épisodes, et, pour s’y arrêter avec quelque indulgence, Montesquieu ne s’y arrête plus longtemps. Mais, si l’impiété a disparu, la vénération exclusive n’est pas venue. Montesquieu traite des religions avec gravité, comme de toutes les institutions humaines. Dans ses Considérations sur les Romains, il avait, pour ainsi dire, séquestré la Providence de l’histoire ; il n’écarte pas la religion de la société, mais il la relègue parmi les éléments divers de la vie des États, après l’armée, après la constitution politique, après le climat, après le terrain, après les mœurs, entre le commerce, la population et la police. Ce ne sont ni les vraies proportions de l’histoire ni les justes mesures de la société ; ce ne sont point surtout les maximes de l’Église ; mais c’est bien l’esprit du livre, et cet esprit est le contraire de celui de l’orthodoxie. Montesquieu le savait bien ; il se sentait loin de compte avec Rome et avec la Sorbonne, et ne laissait point de s’en inquiéter.

Il tâcha de se mettre en règle et de prendre ses précautions. Il n’avait pas le choix des procédés : il employa celui dont avait usé Montaigne et dont Buffon usa bientôt : il sema çà et là dans son livre des phrases de restrictions, de savantes réserves et de belles professions de foi. Elles tranchaient impertinemment sur le fond du discours ; mais, prises en elles-mêmes, détachées et extraites, elles devaient éloigner tout soupçon sur la doctrine de l’auteur. Montaigne avait apporté, en ce subterfuge littéraire, une bonhomie ironique et sceptique. Buffon y apporta une hauteur et une aisance, faites pour déconcerter les simples. Montesquieu, moins indifférent que Montaigne aux engagements qu’il prenait, et moins hardi que Buffon à affronter les gens en place, y mit une sorte de timidité gauche où l’on sentait la formule de convention, le carton et la surcharge. Personne ne s’y pouvait tromper et nul ne s’y trompa. Il plaçait, affirmait-il, la « vraie religion » à part de toutes les autres ; mais il ne l’y plaçait que dans une parenthèse, et, dans tout le corps du livre, il en parlait comme des autres, c’est-à-dire d’un ton tout laïque et tout civil de législateur. Il admettait qu’il y avait des religions plus ou moins bonnes, et que la plus parfaite, la « religion révélée »… « celle qui a sa racine dans le ciel », produisait, elle-même, des effets plus ou moins heureux, suivant les pays où on la propageait et les hommes qui la pratiquaient, « Quand Montezuma s’obstinait tant à dire que la religion des Espagnols était bonne pour leur pays, et celle du Mexique pour le sien, il ne disait pas une absurdité. » Mais il proférait une hérésie, et, s’il n’était pas tenu de le savoir, Montesquieu ne l’ignorait point.

Il espérait cependant que la censure se contenterait, sur l’article de la foi, de ces réserves verbales. Il estimait que, sur l’article de la politique, elle se montrerait plus exigeante. Il supprima, comme trop évidemment suspect, un chapitre sur les lettres de cachet. Il enveloppa de voiles savamment disposés les observations qui pouvaient passer pour séditieuses, et les comparaisons qui risquaient de froisser le patriotisme des sots. C’est peut-être une des raisons qui l’amenèrent à décrire, sous une forme toute générale, toute cosmopolite pour ainsi dire, sans termes techniques et sans noms propres, le phénomène très local de la constitution d’Angleterre. Il paraît rassembler le résultat de nombreuses observations qu’il a faites sur des pays divers et ramener à un type commun nombre d’institutions analogues : cette généralisation, arbitraire en soi, a été souvent considérée comme un acte de prudence. Ailleurs, il procède par allusion. Le chapitre intitulé : Fatale conséquence du luxe à la Chine, est tout simplement une « lettre chinoise » : on n’y parle que des Français.

Il n’y a pas d’exemple plus singulier de ces précautions oratoires, que le chapitre, un des plus profonds du livre, où Montesquieu explique Comment les lois peuvent contribuer à former les mœurs, les manières et le caractère d’une nation, L’Angleterre seule est en cause, et Montesquieu ne la nomme point. Il la présente par hypothèse ; ce mode de raisonnement le conduit à des circonlocutions étranges comme celle-ci :

« Si cette nation habitait une île, elle ne serait point conquérante, parce que des conquêtes séparées l’affaibliraient… Si cette nation était située vers le nord et qu’elle eût un grand nombre de denrées superflues, comme elle manquerait aussi d’un grand nombre de marchandises que son climat lui refuserait, elle ferait un commerce nécessaire, mais grand, avec les peuples du Midi… Il pourrait être qu’elle aurait autrefois subjugué une nation voisine qui, par sa situation, la bonté de ses ports, la nature de ses richesses, lui donnerait de la jalousie : ainsi, quoiqu'elle lui eût donné ses propres lois, elle la tiendrait dans une grande dépendance… » Voilà l'excès, l'effort et l'abus du procédé. Pour vouloir raffiner sur les insinuations et ne parler qu’à demi-mot aux gens entendus, Montesquieu en arrive aux pires conséquences : l’embarras et la lourdeur dans la subtilité. Oh ! qu’il est plus grand lorsqu’il ose être lui-même et appeler les choses par leur nom ! Que n’a-t-il écrit toute cette pénétrante étude des mœurs politiques de l’Angleterre, de la plume qui, quelques pages plus loin, au livre suivant, expose d’un trait magistral l’Esprit de l'Angleterre sur le commerce. « D’autres nations ont fait céder des intérêts du commerce à des intérêts politiques : celle-ci a toujours fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce. C’est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses : la religion, le commerce et la liberté. » Au lieu d’un tableau dans le goût de Paul Véronèse, comme le dit finement Voltaire, d’un tableau « avec des couleurs brillantes, de la facilité de pinceau et quelques défauts de costume », Montesquieu eût laissé une peinture à la Rembrandt, une image lumineuse et concentrée de la réalité.

Si Montesquieu en use de la sorte par circonspection, il le fait plus souvent par goût et coquetterie de bel-esprit. Un certain mystère dans le langage est de bon ton et relève un sujet, en soi, ingrat et sévère. La généralisation, qui est parfois un voile discret à sa pensée, en est plus fréquemment la draperie d’apparat. C’est la draperie à la mode. Montesquieu en revêt naturellement ses idées, par une disposition d’esprit qu’il partage avec ses contemporains et par un secret penchant à flatter leurs caprices. Il a son vocabulaire et sa rhétorique. On doit, pour le bien lire, se familiariser avec ses mots et avec ses figures de langage. Pour les mots, la tâche est aisée : il est excellent écrivain, et il ne les emploie qu’à bon escient ; une fois que l’on possède son usage, on sait toujours ce qu’il veut dire. Le jeu des figures est plus incertain : il faut quelquefois transposer, ramener à l’unité, deviner l’allusion, traduire en noms propres les belles propositions générales ; mais il ne faut le faire qu’avec infiniment de prudence.

Ce serait s’exposer à de fâcheuses méprises, diminuer Montesquieu et s’abuser sur son dessein, que d’appliquer à l’ensemble de son ouvrage un système d’interprétation, qui n’a sa raison d’être que dans quelques cas limités et très particuliers. Montesquieu est un génie généralisateur : c’est sa grandeur et sa faiblesse. Prenons-le pour ce qu’il se donne. Lisons le livre comme il est écrit, sans commentaire, presque sans notes. Ce n’est pas sans motif que Montesquieu, qui en avait rassemblé tant, en a publié si peu. Si, dans plusieurs passages, il a voulu que le lecteur se dît : Voilà l’Angleterre ou voilà Versailles ; il a entendu aussi que l’on pensât, aux mêmes passages : Voilà ce qui adviendra partout où, dans ces conditions, on agira comme en Angleterre ou à Versailles. Il a désiré que chacun pût approprier les types qu’il présentait, à des espèces différentes ; que l’on ne sût point exactement où l’on était : à Rome, à Athènes, à Sparte, mais que l’on se sentit seulement en présence de la démocratie et au sein de la république ; qu’on reconnût les traits de l’Espagne, à côté de ceux de la France dans la peinture de la monarchie, que ce ne fût cependant ni l’Espagne même, ni la France, et que ce fussent les conditions communes de l’une et de l’autre. Il s’est proposé qu’il en advînt de tout son ouvrage comme de tel chapitre du livre XIII, « Comment on peut remédier à la dépopulation ». Lisez-le en vous tournant vers le sud, et levez les yeux, vous reconnaîtrez l’Espagne ; tournez-vous vers l’est, et vous croirez découvrir la Pologne. Le fait est que l’exemple est pris en plusieurs pays à la fois, que la conclusion est générale et que la leçon s’applique aussi bien à ces nations qu’à toutes celles qui se trouveraient dans le même cas.

Montesquieu, en un mot, a fait œuvre classique. Il ne suit pas les gouvernements dans leur développement historique et dans leurs révolutions successives ; il les fait voir arrêtés, complets, définitifs et comme ramassés sur eux-mêmes de toutes les époques de leur histoire. Point de chronologie ni de perspective ; tout est placé sur un même plan. C’est l’unité de temps, de lieu et d’action portée du théâtre dans la législation. Montesquieu n’envisage que les lois, leur objet, leur influence, leur destinée ; le reste est le fondement de son ouvrage, ce n’en est point l'édifice. Il a construit solidement ses soubassements et poussé ses pilotis aussi profondément qu’il l'a dû pour trouver la terre ferme et le sol certain, mais il les dérobe aux yeux. Il a étudié et peint la monarchie ou la république, comme Molière, l'Avare, le Misanthrope ou le Tartuffe ; comme La Bruyère, les Grands, les Politiques, les Esprits forts. C’est lui faire honneur, comme aux classiques ses maîtres, de montrer comment l’histoire soutient sa galerie et comment on pourrait mettre des noms et des dates sous chacun de ses tableaux ; mais on fausserait sa pensée en la particularisant davantage.

On la dénaturerait en la prenant pour abstraite. Montesquieu s’efforce de former des idées générales au moyen des faits qu’il a observés ; il ne prétend point concevoir, par voie de spéculation pure, des idées absolues et universelles. Il tâche de dégager un type commun des monarchies ou des républiques qu’il connaît ; il ne déduit point d’un idéal a priori, la monarchie en soi ni la république rationnelle. Il s’ensuit que les principes qu’il pose et les lois qu’il en fait découler, ne prennent tout leur sens et toute leur portée que dans le rapport qu’ils ont avec la réalité.