Moulins d’autrefois/IV

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I[modifier]

Au moulin de La Capelle les choses avaient peu à peu repris leur train accoutumé. Rose Terral était entrée en convalescence. Pourtant, malgré les soins intelligents de la bonne Sœur Saint-Cyprien et la sollicitude si tendre d’Aline, la santé ne lui revenait que lentement : les préoccupations de toute sorte retardaient sa complète guérison. À voir l’air de plus en plus soucieux de son mari, elle devinait que ses affaires ne s’amélioraient pas ; et, si Cadet amenait un mauvais numéro, faudrait-il le voir partir pour des années, ou s’endetter encore pour lui payer un remplaçant ?

Enfin, et par-dessus tout, la chère femme s’apercevait que sa Linette, malgré les efforts qu’elle faisait pour paraître vive et gaie comme autrefois, retombait, dès qu’elle ne se croyait pas observée, dans une langueur et une tristesse affreuses, et que des pâleurs ou des rougeurs subites envahissaient son visage allongé et aminci.

Certes, la douleur causée par la révélation brutale de Pataud, le soir de Noël, suffisait à expliquer l’état de la jeune fille ; pourtant, n’avait-il pas d’autres causes ?… Et la convalescente, au fur et à mesure que son intelligence reprenait de la force et sa mémoire de la netteté, se demandait si elle avait rêvé d’un vœu prononcé par Linou, une nuit, au pied de son lit de malade, ou si la pauvre enfant, sous le coup d’une trahison d’amour et du danger que courait alors sa mère, avait bien réellement pris l’engagement sacré dont les termes même lui remontaient à l’esprit… Bah ! Un effet du cauchemar, sans doute… Sa fille la chérissait bien trop pour avoir songé à la quitter… Et d’ailleurs, pourquoi ne pas l’interroger sur ce point ? Linou n’avait jamais menti… Oui, mais lui parler d’un serment pareil sans être sûre qu’il eût été prononcé, n’était-ce pas s’exposer à troubler davantage ce cœur désemparé et cette âme meurtrie, déjà trop portée à chercher sa consolation en haut ? En lui demandant si elle s’était engagée, n’était-ce pas lui suggérer l’idée de prendre l’engagement redouté ?… Et la pauvre mère hésitait, ajournait, essayait de se persuader qu’un tel danger ne la menaçait point, et qu’il n’était pas possible que Dieu lui rendît la santé au prix de son enfant…

De son côté, Linou tremblait à la pensée d’être obligée bientôt de tout révéler et de briser tant de cœurs : celui de sa mère, celui de son père qui, au fond, l’aimait profondément, malgré ses brusqueries et ses colères, celui de son parrain, celui de son cadet, celui de Jean, enfin, à qui elle pardonnait sa trahison, et qui lui était encore infiniment cher. Précipiter l’aveu de sa détermination serait peut-être provoquer chez la convalescente une rechute mortelle. Remettre à plus tard, n’était-ce pas déjà manquer à ses engagements ? N’était-ce pas paraître regretter son sacrifice ? Quelles luttes en perspective et quels déchirements !

Terral, lui, était à mille lieues de penser que sa fille voulait se faire religieuse. Il avait bien, d’ailleurs, d’autres préoccupations ! Le temps qu’il ne passait pas à la forêt pour abattre ou charger hêtres et chênes, au moulin pour dresser la servante encore novice, à la scierie où Cadet le remplaçait assez bien par son adresse innée, mais avec une assiduité insuffisante, il l’employait à des voyages à Rodez ou dans l’Albigeois, pour placer sa planche, ou à des courses chez les terriens aisés de La Capelle, de Peyrebrune ou de Saint-Jean, solliciter des délais de ceux à qui il devait de l’argent, ou en emprunter encore pour le dernier payement des coupes achetées à l’État. Très orgueilleux, il souffrait cruellement de toute la diplomatie qu’il était obligé de déployer, surtout quand il essuyait quelque refus plus ou moins déguisé. Son caractère s’aigrissait de jour en jour ; il rabrouait ses clients peu pressés de payer leurs frais de mouture ou de sciage, sa servante, son valet, – et même ses enfants, pour la moindre négligence ou la moindre observation.

L’oncle Joseph, quoique son aîné, n’était pas à l’abri de ses rebuffades : il lui fallait toute la bonté d’âme dont la nature l’avait doté ; il lui fallait surtout toute sa tendresse pour sa belle-sœur et pour sa filleule, et tout son attachement à ce moulin où il était né et dont le renom lui était cher, pour ne pas abandonner à jamais ce frère cadet qui se montrait parfois si cassant et si ingrat. Les jours grandissant et la température devenant plus douce, il eût pu déjà retourner à ses entreprises ; en dix endroits on l’attendait pour restaurer un moulin et monter une scierie ; mais il ajournait son départ, d’abord pour être tout à fait rassuré sur la santé de Rose ; ensuite pour connaître le résultat du tirage au sort de son neveu ; enfin et surtout, pour tâcher de raccommoder Aline avec son amoureux.

Dix fois, il essaya d’arracher à sa nièce la promesse d’oublier les torts de Jean et de devenir sa femme dès que le garçon meunier trouverait à affermer un moulin, c’est-à-dire vraisemblablement dans un an ou deux, et que Terral, ayant marié son cadet, consentirait plus aisément à voir Aline quitter la maison. Linou répondait toujours de la même manière : elle ne pouvait quitter sa mère ; elle pardonnait à Jean mais elle ne se marierait jamais ! Le bon parrain s’inquiéta bientôt de cette obstination de sa filleule, et se douta bien qu’elle ne lui donnait pas le vrai motif ; et il finit par se dire qu’un prêtre seul, – et pas le premier venu, pas le curé de La Capelle, rude et maladroit, – mais l’abbé Reynès, l’ancien confesseur de Linou, resté l’ami de toute la famille, était capable, à force d’autorité et de douceur, de réussir dans une mission où lui, Joseph, malgré son intelligence et son cœur, avait si complètement échoué.

Alors, un dimanche de la fin du mois de février, par un précoce et tiède soleil, – sous prétexte d’aller voir si les truites mordaient déjà, il prit sa ligne, et descendit le cours de la Durenque. Pêcheur incomparable, il capturait ce poisson si vivace et si défiant dans les ruisseaux et les ruisselets même les plus obstrués de pierres, de racines et de broussailles ; là où les autres pêcheurs perdaient ou cassaient les hameçons, les crins, parfois le roseau, lui, d’un œil juste et d’un mouvement précis du poignet, faisait tomber son appât à l’endroit voulu, reconnaissait à la moindre résistance la présence de la truite, la ferrait vivement et, sans accrocher aux branches des aulnes ou des ronces, l’arrachait frétillante à son abri et, lui faisant décrire une courbe savante, la jetait sur l’herbe du pré, où elle agonisait en cabrioles désordonnées.

Quand il atteignit le barrage du moulin des Anguilles, ne voulant rencontrer ni Pierril ni sa femme, qu’il n’aimait guère, il siffla d’une certaine façon, à deux reprises ; et il ne tarda pas à voir accourir, le long du bief, Garric, endimanché, et prêt, évidemment, à partir pour La Garde, où les cloches sonnaient la seconde messe.

Joseph Terral lui expliqua brièvement son projet d’aller trouver le curé Reynès, et de le prier de tenter une démarche auprès d’Aline.

– Lui seul, dit-il, peut obtenir de ma nièce qu’elle parle clair ; moi, qui passe cependant pour n’être pas trop sot, j’y ai perdu ce que je pouvais avoir de ruse et d’esprit.

Jean hésita, quoiqu’il eût dans le curé de La Garde une confiance entière ; mais son grand ami insista, le persuada, l’entraîna.

Après la messe, ils allèrent ensemble frapper à la porte du presbytère. Naturellement, l’abbé Reynès leur fit le plus cordial, le plus chaleureux accueil. On mangea les truites, frites par Victorine dans de la graisse d’oie et saupoudrées de farine de froment et de persil, et on les arrosa copieusement, l’oncle Joseph n’ayant pas manqué de répéter que le poisson doit nager trois fois : dans l’eau, dans la poêle et dans l’estomac des convives.

Après quoi, le curé promit de se rendre au moulin de La Capelle dès qu’il en trouverait le temps et le prétexte. Et il termina l’entretien en disant à Jean :

– Je verrai Linette et, quoique je ne sois plus son confesseur, je crois pouvoir espérer qu’elle m’ouvrira son âme. Je plaiderai ta cause de mon mieux, avec le grand désir de la gagner… Mais il est bien entendu que, en fin de compte, je respecterai le sentiment de cette petite, quel qu’il soit, et que je n’essayerai pas de peser sur sa détermination. Je m’efforcerai de savoir ; je dirai ce que j’aurai appris ; et c’est là tout ce que je peux pour toi, mon garçon.

Et il fut ainsi convenu…

Le lendemain, c’était le jour du tirage au sort pour le canton de Saint-Jean.

Le matin, le farinel des Anguilles venait de lever la vanne de la scierie, quand, malgré le bruit de l’eau sur la roue et de la lame dans le bois, il entendit des cris et des chants sur le chemin qui descend de La Capelle par la Croix-des-Perdus. Ayant arrêté le mécanisme un instant, il perçut des roulements de tambour. Pas de doute : les conscrits de La Capelle-des-Bois, au lieu de suivre la grand’route pour se rendre à Saint-Jean, avaient préféré prendre par les raccourcis ; ils allaient donc franchir le ruisseau sur la passerelle des Anguilles.

Effectivement, il les vit déboucher, à quelques cent pas, sur le flanc du coteau. Drapeau en tête, le tambour de la commune à la hanche du garde champêtre Ramond, – un ancien soldat de Crimée et d’Italie, – ils dévalaient dans un tumulte de chants, d’appels et de rires, leurs chapeaux enrubannés et le « pal » de houx noueux à la main. Ils étaient bien une douzaine, cette année-là, et certains se laissaient accompagner qui d’un père, qui d’un frère, ce qui faisait une petite troupe assez nombreuse et extrêmement bruyante. Ils chantaient, cela va sans dire :

Partons, partons, chers compagnons, Partons, la fleur de la jeunesse

Ils franchirent la passerelle d’où Pierril avait fait son plongeon quelques mois auparavant. Plusieurs firent irruption dans la scierie, que Jean avait remise en branle ; et c’était à qui décocherait une plaisanterie au garçon meunier, à qui lui allongerait une tape sur l’épaule, une bourrade dans les côtes, – en bonne camaraderie, toujours. Il retrouvait là ses amis, ses anciens compagnons d’école ou de catéchisme : deux Lacan, deux Costes, un Lacroze, un Grimal, un Labit, un Vernhes, le cadet Terral, enfin…

– Bonjour, farinel…, bonjour, Pierrillou ! lui criait-on sous le nez… Arrête donc ta « ressègue » et viens remettre ta main dans la toupine nationale !… Qui est-ce qui t’a permis de « tirer au sort » une année avant nous, espèce de Mathusalem !…

Et l’un fermait la vanne, et l’autre, ramassant de la sciure à poignées, la lançait à la figure d’un compagnon, aveugle et suffoqué à moitié… Enfin, la bande folle, après avoir exaspéré le chien du meunier en imitant ses abois, et son chat en miaulant à la chatière, se mit à escalader le versant de la rive gauche. Plusieurs de ces braves garçons, si rieurs ce matin, pleureraient avant le soir, eux ou ceux qui les accompagnaient.

Garric remarqua que le jeune Terral n’était pas entré dans la scierie pour lui serrer la main, et n’avait pas fait mine de l’apercevoir ; il épousait donc les rancunes de son père ; et ce fut pour Jean une tristesse de plus.

Il regarda un moment la troupe joyeuse gravir le chemin qui mène au plateau d’Estrieysses et de Griac et, à travers les châtaigneraies, les bosquets de chênes, après d’autres pentes et d’autres montées, à la plaine où le gros bourg de Saint-Jean s’étale à l’aise, avec ses rues droites et presque géométriquement disposées, mais bordées de maisons inégales, pauvres, sans caractère et sans passé, et que domine une église neuve de proportions prétentieuses, d’ailleurs inachevée et sans clocher.

Tout le jour, en s’occupant de la scierie ou du moulin, Garric, conscrit de l’an passé, se représentait les ébats et les émotions de ses amis de la classe nouvelle, par les rues, à la mairie et dans les auberges et les cafés du chef-lieu de canton. Il les voyait s’approcher un par un, de l’estrade où M. le Préfet dans son bel habit brodé, entouré des maires du canton et flanqué de gendarmes à tricorne, présidait distraitement au tirage. À l’appel de leurs noms, ils s’avançaient, le cœur battant, la gorge serrée, la main tremblante en dépit de leur crânerie affectée, vers l’urne mystérieuse où dormait leur avenir ; ils y plongeaient le bras, en retiraient un petit papier roulé qu’ils tendaient à un des personnages officiels, lequel lisait tout haut le chiffre : « N° 10 », – « n° 100 », – « n° 1 ! » devant le petit conscrit atterré ou ravi et faisant de vains efforts pour cacher son désespoir ou son allégresse, tandis que, dans la foule des curieux contenue le long des murs, se faisait entendre, tantôt une exclamation joyeuse, tantôt une plainte, quelquefois un sanglot…

Le soir, Garric guetta vainement le retour de ceux de La Capelle ; ils avaient préféré prendre par le grand chemin, afin de suivre ou de précéder – en tout cas, d’éclipser – les conscrits de La Garde ; et aussi pour faire à La Capelle une entrée plus triomphale.

Ils y arrivèrent à la tombée de la nuit, tambourinant toujours et toujours chantant. Depuis plus d’une heure, des femmes, des enfants, quelques vieux, s’attroupaient sur le foirail, près des maisons entre lesquelles débouche la route de Saint-Jean. Déjà, on entendait au loin le sempiternel refrain : Partons, partons, chers compagnons, monter ou descendre avec les montées et les descentes du chemin. Et les écoliers s’efforçaient d’y répondre de leurs voix aigrelettes de cochets. Puis, les hommes ayant fini leur journée aux champs, dans les étables ou à la boutique, arrivaient aussi aux nouvelles. Que d’impatiences, que de craintes et d’espoirs au cœur des mères, des pères, des sœurs, des amoureuses !

Les chants se rapprochaient :

Ce que je regrette en partant, C’est le tendre cœur de ma maîtresse.

Quelques adolescents couraient en éclaireurs au-devant de la troupe joyeuse… Enfin, on les aperçut, le grand Lacroze en tête, portant le drapeau, à côté du garde tapant avec rage sur sa peau d’âne détendue.

– Les voilà !… les voilà !…

On se précipitait vers eux.

Mais ils poursuivaient leur marche et leur chanson :

Quand nous serons en pleine mer, En pleine mer de l’Angleterre…,

enflant et poussant leurs voix enrouées de fatigue ou de boisson, auxquelles se joignaient graduellement celles de quelques conscrits des années précédentes, celles des adolescents, celles des enfants, des femmes et des filles, en un formidable unisson, – un peu discordant et sauvage, certes, mais si impressionnant.

On leur barra la route. On voulait voir les numéros épinglés au chapeau, dans les nœuds de rubans multicolores. Et ce furent de nouveaux cris de joie ou de douleur, des embrassades, des larmes, des gémissements de mères désolées. Mais quoi ! des soldats s’amollir comme des filles ? Non ; en route pour l’auberge Flambart, où l’on a préparé le souper… Et, de nouveau, éclatait, dans la principale rue du village :

Partons, partons, chers compagnons

La foule suivait, chantant aussi, ou commentant les résultats :

– Ce pauvre Labit, quel malheur : il n’a tiré que 12. Que deviendront ses deux vieux ?

– Que deviendra sa petite Sylvie ?

– Et les Lacan ?

– Oh toujours chanceux, ceux-là… L’un a tiré 75 et son cousin, 90.

– Et le Cadet du moulin ?

– 55… Ni bon, ni mauvais, ça dépendra…

– Et le grand Lacroze ?

– 4… Il est bon pour la marine.

– Mais il a un frère soldat et qui « l’en tirera »…

– Alors, tant pis pour nos poulaillers, pour les truites et pour les lièvres !

– Mais non pas tant pis pour les cabaretiers !

Des têtes paraissaient aux croisées. Les vitres des auberges flamboyaient. Le curé même, qui, le matin, avait dit la messe pour les conscrits, les attendait sur la place pour les féliciter ou les consoler.

Au moment où la bande allait entrer chez Flambart, le jeune Terral s’esquiva, courut d’une haleine au moulin embrasser les siens, dont un seul, l’oncle Joseph, – qui, dans des occasions pareilles, ne tenait pas en place, et, à soixante ans, s’en croyait vingt, – était monté à La Capelle, et s’était attablé à l’auberge en attendant les conscrits.

La meunière, toute dolente encore, avait passé la journée au coin du feu à dire son chapelet ; Linou, après avoir assisté à la messe, avait allumé un beau cierge à l’autel de Notre-Dame ; le père Terral, tout en vaquant à sa besogne, avait vécu des heures d’angoisse ; il était assis, maintenant, en face de sa femme, sous la cheminée, tambourinant distraitement sur le dossier de sa chaise… Tous se taisaient. La porte s’ouvre :

– Le voilà ! C’est Linou qui se précipite au cou de son frère.

– Combien ?

– 55 ! Tout ce que j’ai pu !…

– Est-ce bon ? interroge la mère en larmes.

– Excellent, maman, fait le jeune homme avec assurance. L’an passé, on s’est arrêté à cinquante, et on ira moins loin, cette fois, car la classe est superbe ! Je suis des plus petits ; et si, par cas, on atteignait mon numéro, en me tassant un brin, je perdrais sous la toise les deux lignes que j’ai en trop.

– Dieu t’entende ! conclut la pauvre mère.

Terral, sans être complètement rassuré, se déridait un peu, et se mettait à table, en disant :

– Tu ne soupes pas avec nous, sans doute, Cadet ?

– Impossible, père ; que diraient les camarades ?

– Tiens, alors…

Et ayant mis la main au gousset, il tendit au jeune homme un écu de cinq francs :

– Voilà pour le café… Amuse-toi, mais ne passe pas la nuit… Et ramène ton oncle en rentrant.

II[modifier]

On est au milieu de mars ; ce n’est point le printemps encore, mais on sent qu’il est en route et qu’il arrivera bientôt. Les nuages, poussés par un léger souffle du sud-est, passent hauts et légers, découvrant, par intervalles, de larges pans d’azur.

Le curé Reynès va de La Garde au moulin de La Capelle, sa grosse canne à la main, son bréviaire sous le bras, sa soutane troussée au-dessus du jarret, à cause des flaques que les pluies ont laissées, ici et là, dans le creux des chemins bordés d’aubépines et de houx. De temps en temps, quand la route est sèche, il ouvre son gros livre et lit un bout d’office. Il le referme pour enjamber un ruisselet, contourner une mare, ou pour dire bonjour à quelque laboureur qui laisse souffler ses bœufs derrière la haie. Puis, il le rouvre encore et continue sa prière.

Le soleil est déjà vif et caresse doucement les seigles reverdis, l’herbe renaissante des prés et des « devèzes » et les plumes des alouettes, qui n’osent encore s’élancer dans l’air, mais qui gazouillent à mi-voix sur les sillons. Une bergère, adossée au tronc d’un châtaignier, chantonne aussi en filant de l’étoupe sur sa quenouille de noisetier ; et là-bas, sur la droite, dans les bois et les bosquets où les cimes des hêtres rosissent déjà, la grosse grive s’égosille à saluer – un peu étourdiment peut-être, mais d’un tel cœur – les prémices du renouveau.

Le bon curé a fini de lire. Il rêve maintenant ; il se laisse gagner à cette tiédeur, à ce calme heureux succédant aux tempêtes et aux averses. Fils de terriens, vivant parmi des terriens, il s’intéresse à tout ce qui les intéresse, se réjouit de voir si drus les blés de Vayssous, si bien en point les moutons de Mignonac, si profondément et si adroitement tracés les labours de La Salvetat ; de trouver ses paroissiens si vaillants à la besogne, et si gais les oiseaux du Bon Dieu.

Il aperçoit loin, très loin, les cimes bleutées des Cévennes, qui encerclent un quart de l’horizon ; en deçà, un large ruban de vapeurs blanches qui dessinent les méandres du Tarn, d’où elles s’élèvent ; puis, sur une ligne de hauteurs que la transparence de l’air fait paraître toutes proches, les clochers de plusieurs paroisses qu’il reconnaît et qu’il se nomme tout bas, entre autres, celle de La Coste, sur laquelle il naquit, et sa maison paternelle, et le pré clos en contrebas du jardin où la lessive met une ligne de neige sur la haie, au-dessus des ruches. Chère maison ! comme il y a longtemps qu’il n’a pu en aller revoir le seuil où jouent ses neveux, et le petit cimetière où dorment ses anciens !

Mais, déjà, il quitte les terres de La Garde pour celles de La Capelle-des-Bois, son ancienne et toujours si chère paroisse, où il a laissé tant d’amis. Au bout du plateau où zigzague la route, se détachant en blanc et bleu sur le Lagast dont les pentes sont encore sombres, et sombre le hêtre plusieurs fois centenaire qui en couronne le sommet, apparaît le clocher de La Capelle, que lui, l’abbé Reynès, a fait ériger, et au bas duquel s’éparpillent où se serrent, au petit bonheur, les maisons grises du village. À droite et à gauche, des hameaux qu’il connaît bien pour y être allé bénir les bestiaux et les ruches, consoler des âmes en peine, porter de discrètes aumônes, assister des malades ou chercher la dépouille des morts.

Mais la poésie de la nature et du souvenir doit céder aux obligations de son ministère : il faut que M. le curé soit de retour à La Garde assez tôt pour un baptême, et il n’a que le temps de remplir, au moulin de La Capelle, la mission délicate dont il s’est chargé, à la demande de l’oncle Joseph et de Garric.

Déjà il aperçoit la fumée qui monte, droite et bleue, de la maison encore invisible. Les cimes des peupliers bordant l’étang se montrent ensuite, légèrement poudrées de vert pâle, et, dans l’une d’elles, un ménage de pies charpente sa nouvelle demeure. Puis, derrière un dos de pré reverdi, les toitures surgissent dans les noyers et les vieux poiriers qui les protègent. Enfin, l’étang lui-même, calme, luisant, tout ensoleillé, avec le clocher de La Capelle renversé dans sa claire profondeur. Oh ! le doux vallon, le coin béni, le printanier petit Éden !

Et l’abbé Reynès sait que nulle part il n’est plus aimé que là, – non seulement par Rose, qu’il a mariée, et par Aline, qu’il a baptisée et suivie jusqu’à sa seizième année, – mais par le père Terral, par son fils cadet et l’oncle Joseph. Pas très dévots, certes, ceux-là, pas très assidus aux offices, surtout au temps de la pêche ou de la chasse ; en outre, aimant un peu trop la gauloiserie, les récits salés et les jurons dont tout bon conteur doit les ponctuer ; mais d’excellents cœurs, au fond, qu’on ramènerait vite si l’on savait s’y prendre, et à qui Dieu pardonnerait sûrement en considération des vertus et des prières de la meunière et de Linou.

III[modifier]

Le curé de La Garde pénétra dans la basse-cour, où, soudain, un vieux canard « musqué » s’élança vers lui en sifflant, tandis qu’une truie, qui allaitait ses gorets, se dressa, hargneuse, faisant mine de saisir par sa soutane l’indiscret visiteur. Mais, sur le petit perron de l’escalier extérieur, une jeune silhouette apparut : c’était Aline. Toute surprise, toute rougissante, elle descendit vivement les marches, donna quelques coups de gaule à la truie et au canard acharné après les mollets de l’abbé. Puis, elle introduisit celui-ci, avec mille excuses…

– Ma foi, s’écria-t-il en riant, ta basse-cour n’est guère accueillante, ma petite Line… Est-ce que mes anciens paroissiens ressembleraient à tes bêtes, par hasard ?

– Oh ! monsieur le curé, pas ceux du moulin, en tout cas… Que je suis confuse de vous recevoir ainsi ! j’étais loin de vous attendre…, à pareille heure !… Pourquoi n’être pas venu avant le dîner ?… Je vais chercher maman, qui, par ce beau soleil, a voulu descendre au jardin.

– Attends, Linette, attends un peu… Nous irons vers ta mère ensemble… Tu es seule, ici ?

– À peu près ; la servante est au Moulin-Bas ; mon père et mon frère au bois du Lagast ; et parrain « visite » des ruches, je ne sais trop où.

Elle faisait asseoir l’abbé Reynès qui, sitôt assis, posait son chapeau sur ses genoux, par vieille habitude humait une prise de tabac et, remontant ses lunettes sur son front, dévisageait malicieusement et affectueusement son ex-petite paroissienne.

– Comment se porte-t-on, au moulin ? Maman est tout à fait guérie, n’est-ce pas ?

– Tout à fait, non, monsieur le curé ; ses forces ne reviennent pas vite…

– Et toi, Linette, tu vas bien ?… Voyons, regarde-moi… Un peu pâlotte et maigrie, il me semble… Et ce n’est pas étonnant, après tout le chagrin et toute la fatigue de ces trois mois… Mais tes couleurs reviendront avec les fleurs du printemps. Tu es tout à fait rassurée sur la santé de ta mère ; et Cadet a tiré au sort un numéro qui permet d’espérer qu’il ne sera pas soldat.

– Le numéro 55 ; ce n’est pas merveilleux, monsieur le curé ; mais il y a, paraît-il, grand espoir que ce sera suffisant… Oui, grâce à Dieu, les choses s’arrangent un peu chez nous, quoique je devine que mon père a encore bien des tracas…

– Qui n’en a point ?… Mais toi, petite, dis-moi, pendant que nous sommes seuls, si tu n’as pas d’autres peines que celles de tes parents.

– N’est-ce pas assez, monsieur le curé, que notre part dans les soucis de ceux que nous aimons ?…

– Linou, sois franche… Tu vois bien que je sais quelque chose… Et, quoique n’étant plus ton confesseur, je suis assez ton ami et celui des tiens pour que tu puisses te confier à moi…

Très rouge, la jeune fille baissait la tête, et, les mains dans les poches de son tablier, elle se taisait.

– Quoi ! tu ne veux pas me dire ton secret ?… Car tu en as un ; celui que ce secret intéresse le plus, après toi, me l’a révélé. Encore une fois, je sais tout.

– Oh ! non, pas tout…, pas le plus important…

Et des pleurs lui vinrent aux yeux. L’abbé lui prit les mains, l’obligea de s’asseoir près de lui.

– Le plus important ?… Et tu ne peux pas me le confier, à moi, le vieux pasteur qui t’a baptisée, qui t’a fait faire ta première communion ?…

– Si, si, monsieur le curé, je vous dirai tout… J’ai eu cent fois l’idée d’aller vous voir tout exprès… La maladie de ma mère et le soin de la maison m’en ont empêchée. Mais, bientôt, la semaine prochaine peut-être, je pourrai m’absenter quelques heures…, et j’irai vous conter le secret que vous me demandez.

– Pourquoi pas tout de suite, mon enfant ?

– Parce que…, parce que… Ah ! si vous saviez !… Et elle éclata en sanglots.

L’abbé Reynès, stupéfait, essaya de la calmer, de la bercer de ces consolations, à la fois paternelles et mystiques, dont les bons prêtres excellent à endormir les souffrances. Linou s’essuya les yeux, fit effort pour parler, puis se cacha la figure dans les mains, et garda encore le silence.

– Eh bien ! ma petite fille, je vais t’aider… Voyons… Tu aimes Jean Garric, n’est-ce pas ? C’est une affection honnête, profonde, qui vient de loin, de votre enfance ?

Elle ne répondit que par un signe d’assentiment.

– Il n’y a pas de mal ni de honte à aimer ainsi, continua le prêtre… Certes, le sentiment que vous éprouvez l’un pour l’autre, Jean et toi, peut n’être pas au gré de tes parents, de ton père, tout au moins, et je ne voudrais rien faire ni rien dire qui pût le désobliger. Pourtant, il me semble que Garric, quoique pauvre en ce moment, ne serait peut-être pas un si mauvais parti. Vaillant, adroit, soigneux, je serais fort surpris qu’il ne devînt pas un fin mécanicien comme ton parrain, ou un meunier entreprenant comme ton père…

– Monsieur le curé, permettez que je vous arrête…

– Oui, mon enfant, je sais ce que tu vas me dire : Jeantou m’a tout avoué ; il s’est mal conduit envers toi.

– Envers moi… et aussi envers la fille de Pierril, puisqu’elle s’en est retournée… Jean, l’ayant compromise, devait l’épouser ; n’est-ce pas votre avis, monsieur le curé ?

L’abbé Reynès était interloqué…

– Mon enfant, reprit-il, un peu embarrassé, ton cœur est si bon qu’il te fait plaider la cause d’une personne que la charité chrétienne m’interdit d’accabler, mais qui, au dire de ceux qui la connaissent, est tout au moins une délurée… Elle s’est jetée à la tête d’un pauvre garçon timide, perdu dans une solitude, désolé de ne plus te voir, désespéré d’avoir été chassé par ton père… Il faut se mettre à sa place ; de plus forts que lui auraient, sans doute, succombé.

– Aussi, je vous répéterai ce que j’ai dit à mon parrain : « Je pardonne…, j’ai pardonné à Jean depuis longtemps… Mais je ne veux plus, je ne peux plus me marier. »

– Tu ne peux plus… Qu’est-ce à dire, Linette ?

La jeune fille s’était levée et, debout devant le prêtre, très résolue, elle répéta :

– Non, je ne me marierai jamais… J’appartiens à Dieu ; j’entrerai au couvent… Voilà mon secret, monsieur le curé.

– Que dis-tu ? Tu veux te faire religieuse ?

– Oui, monsieur le curé.

– Tu y as bien réfléchi ?

– Oui, monsieur le curé, beaucoup, longtemps.

– Et tu as consulté tes parents ?

– Hélas ! non ; et c’est bien la peine que je vais leur causer qui m’épouvante…

– Voyons, voyons, Aline, tu n’as pas cédé à la colère, à la rancune, au découragement ?

– Non, monsieur le curé…, du moins, je ne le crois pas.

– Et tu ne penses pas revenir sur ta détermination ?

– C’est impossible : j’ai fait un vœu.

– Un vœu ! Tu as prononcé un vœu, Aline ? s’écria l’abbé en saisissant de nouveau les mains de la jeune fille et en la regardant bien dans les yeux.

– Oui, monsieur le curé, j’ai fait un vœu.

– Mais, voyons, quand ? dans quelles circonstances ? dans quel état d’esprit ? Parle !

L’enfant se rassit et, d’une voix presque basse, un peu haletante, interrompue de temps à autre par un sanglot, elle raconta la terrible nuit pendant laquelle, devant le lit de sa mère en proie aux affres du mal, désespérée, elle avait tendu ses bras vers le Crucifié et avait prononcé les paroles irrévocables.

– Ma chère fille, ma pauvre enfant ! fit l’abbé avec un accent de tendresse et d’admiration à la fois… C’était pour sauver la vie de ta mère ?

– Sans doute, monsieur le curé.

– Uniquement pour cela ! Aucun autre motif ne te poussait ? Tu savais, à ce moment-là, que Jean avait failli ?

– Je le savais.

– Et, si tu l’avais ignoré, aurais-tu prononcé ton vœu quand même ?

– Comment vous répondre ? Comment savoir ?… Je crois bien que j’aurais quand même agi comme j’ai agi.

– Mais tu n’en es pas sûre ?… Un grand chagrin venait de t’atteindre. Ton âme était bouleversée, ta volonté affaiblie ; la crainte de perdre ta mère a fait le reste… Chère imprudente !

Le silence s’établit encore. L’abbé Reynès réfléchissait profondément.

– Vous me désapprouvez, alors, monsieur le curé ? interrogea la jeune fille, en levant sur lui un regard inquiet.

– Je ne saurais approuver une résolution aussi grave, prise dans un tel moment… La vraie vocation religieuse, mon enfant, doit venir de loin, croître et s’affermir peu à peu ; c’est une fleur lente à germer et lente à s’ouvrir…

– Oh ! j’avais songé au couvent bien des fois, déjà ; et vous devez même vous souvenir de m’en avoir entendu parler.

– Oui, mais c’était avant d’aimer Jean ; pas depuis ?

– Même depuis ; j’y avais pensé, surtout quand mon père lui eut défendu de reparaître dans la maison…

– Et, dis-moi, tu n’as jamais eu de regret de l’engagement que tu as pris ?

– Jamais ! Songez donc, monsieur le curé, que Dieu m’a exaucée aussitôt, puisque maman a été mieux dès le lendemain, au grand étonnement du docteur Bernad… Comment pourrais-je avoir du regret ?

Ah ! mon enfant, c’est beau, ce que tu dis là… Mais je n’en persiste pas moins à dire qu’il ne faut rien brusquer, qu’il faut réfléchir encore, consulter…

– Mais, moi, je sens que je ne dois pas différer, que ce serait lâche… Qu’est-ce qu’une fiancée qui marche avec regret vers l’époux qu’elle a choisi ?

– Soit, qu’il t’entende et qu’il t’approuve, s’il le juge à propos !… Mais il faut tout confier à tes parents, à maman d’abord. Où est-elle, maman ?

La jeune fille se leva, alla ouvrir la croisée donnant sur le jardin.

– Elle est là-bas, assise au bout du rucher.

– Viens avec moi : nous allons lui parler de ton projet. Mais l’enfant tressaillit, recula, effrayée.

– Ah ! monsieur le curé, quel moment ! quelle épreuve !

– Quoi ! tu trembles devant la première ?

– Je vous en prie, pas moi… Vous !… Parlez-lui, monsieur le curé ; cela lui sera moins pénible ; elle se résignera plus aisément… Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ayez pitié d’elle et de moi !

– Tu le veux ? J’y vais.

Et il mit son chapeau, reprit sa canne, redescendit l’escalier et s’achemina, à travers la cour, vers la porte du jardin. Mais, avant qu’il l’eût ouverte, Linou s’était précipitée, l’avait rattrapé :

– Ménagez-la, monsieur le curé, je vous en supplie !… Elle est encore si faible !…

L’abbé la regardait, ému jusqu’aux larmes :

– Pauvre petite ! C’est la première défaillance au bas de ton calvaire… Va, je ne dirai que ce qu’il faudra dire, et me tairai, si je le crois bon.

Et il pénétra seul dans le jardin.

IV[modifier]

Ce jardin, à la fois potager et verger, était pour Rose Terral un domaine, un petit royaume, bien à elle, et dont elle était fière et jalouse. Sauf les gros travaux de défonçage, elle y faisait à peu près tout : semis, plantations, binages, sarclages, cueillettes. Un petit coin seulement était confié à Linou pour la culture de ses fleurs. Et nul jardin de La Capelle n’était aussi bien tenu, aussi productif, aussi plaisant à l’œil. Dès que les soins du ménage lui laissaient quelque répit, la meunière courait s’y enfermer ; et si aucun travail n’y était pressant, elle s’y promenait, rêvant, contemplant fleurs ou fruits, arbres et ruches, s’intéressant aux nids dans les haies, aux abeilles qui la connaissaient bien et qui ne la piquaient jamais, même lorsque, comme ce jour-là, elles étaient irritées du récent enlèvement de leur miel.

Elle s’était assise, emmantelée et encapuchonnée, – parce qu’elle sortait pour la première fois depuis sa maladie, – à sa place préférée, la même où souvent, le dimanche après vêpres, elle allait réciter son chapelet, à l’extrémité du rucher, dans l’angle abrité formé par la haute et épaisse chaussée de l’étang et le mur protégeant le jardin contre la cascade du déversoir au temps des grandes eaux. Là, sous la retombée d’un sureau et d’un noisetier sauvage, encore dépourvus de feuilles, mais déjà couverts de bourgeons vert et or, l’œil sollicité par un couple de bergeronnettes lavandières qui commençaient leur nid, la chère femme jouissait de son retour à la santé, toute pénétrée de bien-être physique, dans la lumière et la tiédeur de ce jour annonciateur de renouveau.

Elle le revoyait donc, ce jardin bien-aimé ; elle retrouvait donc la petite thébaïde chère à ses rêves, aux effusions de son âme mystique et à ses nostalgies imprécises d’un Eden dans l’au-delà.

Au grincement de la porte rustique, Rose sortit de sa rêverie. Elle vit une robe noire traverser le jardin dans sa largeur, et elle crut à une visite du curé de La Capelle, qui venait souvent la voir et la fatiguait même un peu de sa fruste loquacité. Elle voulut lui crier de prendre garde aux abeilles, et de longer les ruches avec une sage lenteur. Mais le conseil était superflu : l’abbé Reynès élevait aussi des abeilles, et il savait ménager ce peuple irritable et jaloux. Il allait à tout petits pas, s’arrêtant parfois un peu derrière le tronc d’un poirier, ne faisant aucun geste brusque pour écarter celles qui venaient bourdonner à ses oreilles ou même s’empêtrer dans ses cheveux gris. Que dis-je ! Il murmurait, lui aussi, comme les enfants qui surveillent les essaims et les invitent à descendre :

– Belles, belles, posez-vous ! Calmez-vous, douces avettes de Notre-Seigneur.

Décidément, ce n’était pas l’allure de l’abbé Laplanque ; en pareil cas, il aurait eu déjà vingt abeilles sur sa tonsure et reçu, sans doute, plusieurs coups d’aiguillon. Rose reconnut enfin le curé de La Garde, se leva pour le saluer de son bonjour fervent et de son sourire de douceur.

Il la fit rasseoir, s’assit lui-même sur une ruche vide renversée, et lui exprima toute sa joie de la voir revenue à la santé :

– Oh ! j’avais de vos nouvelles souvent, et je savais que vous alliez de mieux en mieux ; sans quoi, malgré la besogne, qui ne me manque pas, surtout en Carême, je serais venu vous voir plus tôt.

– Vous êtes si bon, monsieur le curé ! Vous n’avez pas oublié votre ancienne paroissienne… Je suis bien certaine même que vous avez prié pour moi, et que vos prières ont fait plus pour me guérir que les remèdes du docteur Bernad.

– Il faut les unes et les autres, mon amie ; il faut le médecin et il faut Dieu…

Et, après un court silence :

– En fait de prières, je crois bien que celles de Linette auraient suffi.

– Linou ? Ah ! la chère petite ! Oui, elle a bien prié aussi, et elle m’a tant soignée !… L’avez-vous vue, en arrivant ?

– Sans doute ; nous avons même causé ensemble un bon moment.

– Et comment la trouvez-vous ? Bien changée, n’est-ce pas ?

– Un peu pâlie… La fatigue, l’inquiétude…

– N’y a-t-il pas autre chose ?… Elle est triste, toujours triste. Elle maigrit ; je suis sûre qu’elle pleure en cachette.

– Et vous connaissez les causes de ce chagrin ?

– Je crois en connaître une… Vous avez, sans doute, ouï dire que ma fille avait conçu un sentiment très tendre pour Jean Garric ?

– Oui, je sais cela ; elle-même vient de m’en parler…

– Vous a-t-elle dit également que Terral, les ayant rencontrés ensemble, avait chassé un jour le jeune homme, avec injures et menaces, et défense de remettre les pieds au moulin ?

– Je sais cela aussi ; et je sais encore que Jean s’est oublié avec la fille de Pierril, dans un moment de détresse et, pour tout dire, de lâcheté.

– Tout cela, reprit la meunière, peut, à première vue, expliquer le chagrin d’Aline… Eh bien ! monsieur le curé, je crois qu’il y a encore autre chose : si elle souffre, si elle pleure dans les coins, si elle dépérit, c’est qu’elle a un secret ; et ce secret, je crains de le deviner, je tremble de l’apprendre…

Rose s’arrêta, lasse d’avoir tant parlé, son regard plein de larmes, sa pauvre figure émaciée exprimant une tristesse sans bornes.

L’abbé Reynès n’osait lui dire que ce fameux secret, il le connaissait, lui, depuis un moment. Il redoutait, comme Linou, l’effet d’une telle révélation sur la mère, si affaiblie, et qu’une brusque secousse pourrait abattre sans recours.

Tous deux se taisaient ; un calme profond les entourait. Le déversoir n’épanchait qu’un mince filet d’eau au léger gazouillis.

La chère femme raconta la vision qui repassait sans cesse sous ses yeux, depuis la première nuit de sa maladie, et dont elle ne pouvait dire si c’était chimère ou réalité : Linou faisant le serment d’être religieuse.

L’abbé Reynès eut un mouvement, ouvrit la bouche, et faillit se trahir ; il se ressaisit pourtant.

– Si Aline avait fait ce vœu, ne vous l’aurait-elle pas avoué depuis ?

– Qui sait ? Elle veut attendre peut-être que je sois plus forte… Et moi, je suis lâche, je n’ose l’interroger…

– Si la chose était vraie, pourtant, il ne faudrait pas lui en vouloir à cette enfant, ni vous en désoler : elle ne saurait vous donner une plus grande preuve d’amour.

– Mais je n’accepterais pas un pareil sacrifice, monsieur le curé. Ma vie est à son déclin ; je ne voudrais pas conserver le peu qui m’en reste au prix de celle de ma fille… Que deviendrais-je, d’ailleurs, souffrante et faible comme je le suis, si Linou me quittait ?… Et son père ?

– Prenez garde, ma pauvre amie ; vous, si charitable et si généreuse, vous allez parler en égoïste… De tout temps il y a eu, surtout dans les bonnes maisons, des garçons pour se faire prêtres, des filles pour entrer au couvent. Vous avez une sœur religieuse, un cousin curé comme moi…

– Il est vrai… Mais ce n’est pas la même chose. Chez moi, nous étions quatre filles : une pouvait se donner à Dieu. Moi, je n’ai que Line, mon aînée s’étant établie loin de nous.

– Vous prendrez une bru, qui la remplacera… Et puis, elle n’est pas encore partie… et…

– Elle doit donc partir ? Vous voyez bien que mes craintes étaient fondées… Vous savez quelque chose, monsieur le curé !… Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu !…

Et la pauvre mère éclata en sanglots et se renversa contre le mur, défaillante.

L’abbé Reynès sentit qu’il serait dangereux de pousser plus loin sa révélation. Il s’efforça, au contraire, de la reprendre.

– Voyons, Rose, voyons… Nous ne faisons là, vous et moi, que des suppositions… Je voulais simplement vous rappeler que la vocation religieuse n’est pas un malheur, mais plutôt une bénédiction ; que Dieu, d’ailleurs, a le droit, plus encore que l’empereur, de vous demander vos enfants, que la Vierge elle-même a donné son fils ; et que vous, croyante et pieuse comme vous l’êtes, si jamais Jésus appelait à lui votre cadette, vous sauriez la lui offrir… Mais puisse-t-il ne jamais vous la demander !

La douce femme, revenue un peu à elle, ses mains tremblantes dans celles du prêtre, ne protestait plus. Mais de grosses larmes descendaient sur ces joues pâles et flétries, et ses yeux, fatigués et déteints, se levaient au ciel dans une angoisse adoucie de résignation.

– Monsieur le curé, reprit-elle, tout ce que vous venez de me dire, je l’ai souvent pensé. Avant ma dernière maladie, j’aurais eu, je crois, assez de courage pour supporter l’épreuve dont nous parlons, si Linou m’eût manifesté le désir de se faire religieuse… Aujourd’hui, même consentante de cœur, mes forces me trahiraient… Parlez encore à ma fille ; tâchez de savoir au juste ses desseins. Si c’est le délire seul qui a causé mes pressentiments, qu’elle se hâte de me rassurer… Sinon, qu’elle ajourne un peu : je sens que je ne vivrai pas vieille ; et, quand je serai morte, oh ! oui, oui, qu’elle prenne alors le voile, si elle ne veut ou ne peut épouser le brave garçon sur lequel je comptais pour la protéger.

– Il sera fait comme vous souhaitez, ma chère amie. Mais chassez ces idées de mort. Quand la mort se présente, il faut l’accepter ; il ne faut pas la désirer, ni la provoquer. Rentrons. Aline m’accompagnera quelques pas pour que je puisse lui parler encore un peu. Et, quoi qu’il arrive, souvenez-vous que nous devons nous courber docilement sous la volonté de Celui qui mesure nos peines à nos forces, comme il mesure le vent à la brebis tondue.

Tous deux traversèrent lentement le jardin que l’ombre commençait à saisir. Ils trouvèrent Linou dans la basse-cour.

Dès qu’elle vit sa mère, plus pâle et plus affaissée encore que de coutume, la jeune fille courut à elle pour l’aider à remonter l’escalier.

L’abbé Reynès prenait congé, malgré les instances des deux femmes pour le garder à souper.

– À bientôt, Rose, à bientôt !… Et toi, Linette, accompagne-moi un peu, veux-tu ?

– Volontiers, monsieur le curé ; le temps d’installer maman au coin du feu, et je vous rejoins sur l’aire-sol.

Et les deux femmes remontèrent dans la maison, tandis que l’abbé sortait par le portail de la basse-cour.

Dès qu’elle l’eut rejoint, Linou, anxieuse, l’interrogea :

– Maman sait tout, n’est-ce pas ?

– Non, mais elle a le pressentiment de tout.

Et il lui rapporta leur conversation ; puis, il ajouta :

– Maintenant, ma petite, je te le répète, il te reste à réfléchir encore. Songe qu’il y va du repos de ta vie, de ton salut. Pense à Jean, qui t’aime toujours. Demande-toi si tu ne l’aimes pas encore plus que tout au monde ; si tu n’as pas cédé au dépit, à la rancune, en renonçant à lui… Ensuite, si tu éprouvais quelque regret de ton vœu, sache qu’à ma demande l’Église t’en relèverait… Pèse bien tout ; ne brusque rien… Si ta résolution persiste, tu le diras à ta mère, – quand elle sera un peu plus forte, toutefois, – et aussi à ton père et à ton parrain… Moi, je me chargerai d’en informer Jean, et je tâcherai de le consoler… Voici le temps pascal, prie : Jésus ressuscité se chargera de te faire connaître ce qu’il attend de toi.

La jeune fille baissait la tête sous la parole pénétrante de son conseiller. Quand il s’arrêta pour lui dire adieu, elle leva sur lui ses beaux yeux éclairés d’une lueur d’au-delà, lui tendit les deux mains, et répondit simplement :

– Merci, monsieur le curé, je ferai ce que vous m’ordonnez ; et, ensuite, ce que Dieu m’ordonnera…

Juste à ce moment, un coup tinta à la grosse cloche de La Capelle, puis un autre, puis un troisième.

– Oh ! une « finie » ! monsieur le curé, s’écria Linou. Quelqu’un est mort…

Tous deux se signèrent.

– Qui donc était malade ? interrogea l’abbé.

– Mais personne gravement, à ma connaissance…

Une jeune femme descendait la côte, allant laver à l’étang. Linou l’interpella :

– Martine, pour qui sonne-t-on ?

– C’est pour ce pauvre Garric, du Vignal, notre voisin… Oui, Garric le menuisier… Il s’est tué en ébranchant les peupliers du maire.

– Garric ? Oh ! mon Dieu ! s’écria la jeune fille, toute pâle.

– Le malheureux ! ajouta l’abbé Reynès en se découvrant et murmurant une oraison.

– Malheureux, en effet, ajouta la paysanne. On l’a rapporté vivant encore et même ayant toute sa connaissance. Monsieur le curé de La Capelle était allé voir la mère Puech, au Vitarel ; et, quand il est revenu, le pauvre Garric avait passé… Ah ! monsieur Reynès, si nous vous avions su ici !…

– C’était un brave homme, reprit le prêtre : Dieu lui aura fait bon accueil… Je vais serrer la main de sa veuve, en passant. Son fils doit être déjà prévenu… Pauvre garçon !

– J’irai demain les voir, monsieur le curé ; ce soir, je suis absolument nécessaire à la maison.

– Bonsoir, mes enfants, fit le curé de La Garde en saluant les deux femmes pour gravir la côte aussi vivement que le lui permettait sa verte soixantaine, alourdie d’un peu d’obésité.

La cloche, qui avait annoncé la mort de l’humble terrien par quelques tintements espacés et comme haletants, alternait, maintenant, ses durs coups de battant, deux par deux, avec ceux de la petite cloche, et ce glas, dans l’air calme et limpide d’une soirée vraiment printanière, paraissait plus lugubre encore par le contraste de la mort et de la vie, de cette tombe ouverte à côté des sillons reverdis. Pauvre Garric ! Il s’est cassé les reins en émondant les peupliers ; et les peupliers, gonflés de sève, bourgeonnent jusqu’à leurs plus hautes ramures, et vont chanter dans la brise en berçant les nids de la saison nouvelle.

Le lendemain, dans l’après-midi, Linou ayant prié l’oncle Joseph de remplacer au moulin la servante, afin que celle-ci pût s’occuper de la convalescente et donner ses soins à la basse-cour, monta au Vignal porter ses consolations à la veuve Garric.

Tout était silencieux dans la courette qui précède la misérable demeure. Deux poules y grattaient le fumier, et la chienne, allongée devant le seuil, ouvrit à peine ses yeux tristes, sans aboyer.

La jeune fille pressa le loquet et, doucement, poussa la porte… Qui n’a pas vu un de ces pauvres logis de village où la mort vient d’entrer ne saurait s’en représenter le navrant aspect. En face de la porte, à droite du foyer, le vieux lit à alcôve, fait de planches disjointes et enfumées, garni de maigres rideaux d’indienne déteinte, à la frange supérieure desquels un petit bénitier de porcelaine est fixé sous un crucifix et une branche de buis sec. Sur le retroussis d’un rude drap de chanvre, le mort, dont un des rideaux masque la figure, étend ses bras maigres et rigides et ses mains jointes sur un chapelet. Le pétrin, qui sert aussi de table, a été poussé contre le pied du lit et porte une assiette avec un rameau de buis vert plongeant dans de l’eau bénite. Attaché au dos d’une chaise dépaillée, un cierge jaune se consume lentement.

La veuve est assise sur une chaise basse devant le foyer, et se tient la tête enfoncée entre les bras, au niveau des genoux. La Sœur Saint-Cyprien, assistée d’une belle-sœur du mort, fixe sur un drap de lit destiné à recouvrir la bière quelques branches de buis et de houx, la seule verdure du pays en cette saison.

Et le soleil pénètre par l’interstice des volets entrecroisés ; et une première mouche, éveillée par la tiédeur du renouveau et par l’odeur de la mort, voltige dans un rayon.

Linou va droit au lit, prend le rameau trempé d’eau bénite, écarte un peu le rideau qui cachait le pauvre visage tiré et figé, et fait les aspersions accoutumées. Puis elle s’agenouille et récite le De profundis. Enfin, elle s’approche de la veuve, qui ne l’a pas entendue entrer, lui touche le bras. Mariannou relève la tête, pousse un cri, se dresse et se jette en sanglotant au cou de la jeune fille.

– Ah ! ma petite, ma chère petite !… Que je suis malheureuse ! Mon pauvre homme ! Mon pauvre Garric !

Et c’est l’inévitable, l’éternelle lamentation, la même partout, en son fond et même en sa forme, qu’elle monte de la cabane ou du palais.

Aline s’efforça de calmer et de réconforter la veuve ; elle pleura avec elle : on n’a encore rien trouvé de mieux pour atténuer l’amertume des larmes d’autrui que d’y mêler ses propres larmes. Puis, elle lui demanda où était son fils.

– Jeantou ? Ah ! le pauvre enfant, gémit la veuve ; il est à la mairie, ou à la cure, peut-être chez Josépou de Reine, à commander ou à fabriquer lui-même la caisse… Il rentrera sans doute bientôt… Ah ! il souffre bien aussi le brave garçon…

Linou, s’excusant sur l’état de faiblesse de sa mère et sur la nécessité de préparer le souper pour les meuniers et pour quatre ou cinq coupeurs d’arbres ou charroyeurs qui allaient revenir affamés de la forêt, abrégea sa funèbre visite, promettant de revenir le lendemain matin pour les obsèques. Elle fit encore une prière, au pied du lit, échangea quelques mots avec la Sœur Saint-Cyprien, et sortit doucement en refermant la porte.

Mais elle était à peine hors de la cour qu’elle se trouva en face de Jean, qui revenait, son chapeau à la main gauche, et de sa main droite maintenant en équilibre sur son épaule le frêle cercueil de hêtre destiné à ensevelir son père.

Aline s’arrêta, le cœur affreusement serré, et demeura comme pétrifiée au milieu du chemin ; Jean ne l’aperçut qu’au moment où il allait la dépasser.

– Linou !

– Jean !

Et ils restèrent là un instant, n’osant rien se dire, tous deux sanglotant ; ils ne s’étaient pas revus depuis la scène des aveux au Moulin-Bas…

Enfin, Garric s’approcha du mur en pierres sèches bordant le chemin, y déposa son sinistre fardeau et, debout, tête nue, les bras pendants, continua à regarder à travers ses pleurs la jeune fille, qui ne trouvait à dire que ces mots :

– Sois courageux, Jean, sois courageux… Je te plains de tout mon cœur.

Et elle lui avait tendu les deux mains dans un geste d’infinie tendresse.

Mais une vibration métallique fendit l’air, et le premier coup d’un nouveau glas tomba sur eux du haut du clocher. Un sanglot déchirant du jeune homme y répondit. Linou retira ses mains, répétant :

– Jean, du courage ! du courage ! Et elle s’en alla.

Le lendemain, dès l’aurore, les cloches appelèrent pour l’enterrement. Le rustique, surtout dans la belle saison, ne donne à ses morts que le temps strictement nécessaire, – soit l’heure matinale, pendant que ses bêtes mangent, soit, après journée faite, les approches du crépuscule.

Braves gens, serviables en tout ce qu’ils pouvaient, les Garric n’avaient que des amis, mais ils étaient pauvres : les funérailles furent modestes. Le curé et un chantre faisant aussi les fonctions de clerc et de porte-croix vinrent chercher le mort, que quatre de ses plus proches voisins emportèrent sur leurs épaules. Un maigre cortège suivait, qui se grossit cependant de quelques traînards sortant du lit ou des étables, la blouse noire passée en hâte, les cheveux embroussaillés et emmêlés de paille ou de foin.

La bière placée sur deux tréteaux au milieu de l’église, entre six petits cierges, la messe commença et fut rondement dite. Quelques gens des hameaux éloignés arrivèrent encore. Dans les moments où le chantre et le curé se taisaient, on entendait les gémissements étouffés de la veuve, écroulée derrière le cercueil, à côté de son fils dont la douleur profonde restait pourtant muette.

Puis ce fut l’absoute, l’eau bénite, l’encensoir promené autour du rustique catafalque, et ce dialogue à la fois si triste et si consolant, ces répliques latines qui forment comme la berceuse suprême dont l’Église endort ses enfants…

Et l’on entra, tout à côté, dans le cimetière étroit, herbeux, sans cénotaphes de marbre ni de pierre, – modeste enclos où, dans la plus parfaite égalité, les morts de la paroisse reposent sous des croix de bois noires, les unes droites encore étant récentes, d’autres inclinées déjà par le vent, quelques-unes presque couchées, ou même disparues dans le gazon, comme leurs défunts dans l’oubli.

Autour de la fosse, les femmes emmantelées, leur capuchon rabattu sur la face, s’agenouillent dans l’herbe ; les hommes debout, tête nue, se signent et prient. Les porteurs, à l’aide d’une corde descendent la frêle bière dans la glaise rougeâtre ; les cloches haletantes précipitent leurs dernières plaintes ; le curé fait les suprêmes aspersions et jette une pelletée de terre sur le cercueil qui retentit… C’est fini… Et chacun retourne en hâte à sa maison, à son champ, au pâturage, à la forêt. Le temps est beau : il faut semer les avoines de mars et les pommes de terre ; il faut planter les jardins, aller au lavoir, au moulin ou au four, pétrir et cuire le pain pour les vivants ; que les morts reposent en paix !

Seuls Jeantou et sa mère s’attardent, attendant que la fosse soit comblée et qu’on y ait planté la petite croix, semblable aux autres, avec l’inscription en lettres frustes :

Ici repose Jean-Antoine Garric (1817-1869).

Quand ils sortent enfin, Linou qui les attendait prend la veuve sous le bras pour la reconduire à sa demeure, lui tenant tous les propos capables d’alléger sa douleur. Jean marche derrière elles, infiniment triste, sans doute, mais sentant au fond de son cœur renaître l’espérance de reconquérir celui de son aimée.

VI[modifier]

Le surlendemain, jour des Rameaux, – de Pâques fleuries – les événements se précipitèrent au-delà de toutes les prévisions. Aline, ayant assisté à la première messe, – messe chantée et qui dure longtemps à cause de la procession au porche, figurant l’entrée du Christ à Jérusalem, et de l’évangile de la Passion, fort long et psalmodié en trois rôles, – resta à la maison ensuite, seule avec sa mère, tandis que la servante, le père Terral et son fils se rendaient à la seconde messe.

Comme la journée était tiède et ensoleillée, Rose voulut sortir un peu, pour essayer ses forces ; elle se promena un moment sur la chaussée, puis s’assit sur un tronc d’arbre destiné à la scierie. Devant elle l’étang, plein jusqu’au bord, reflétait, comme un pur et profond miroir, sa bordure de peupliers, d’aulnes et de chênes, les petits prés en pente, les jardins en terrasse où les pruniers commençaient à fleurir, et enfin les premières maisons de La Capelle et son clocher coiffé d’ardoise bleue. Un peu à droite du village, la maisonnette de Garric, adossée au coteau du Vignal, derrière lequel s’étageaient d’autres collines boisées ou cultivées, quelques mas à maisons grises ou blanches abritées de « griffoules » sombres ; enfin, le hameau de Ginestous, où la meunière était née.

Avec quel battement de cœur Rose revoyait les toits lointains de sa maison paternelle, les bosquets de hêtres, le grand pré de la Vernière, où, enfant, elle avait gardé les bêtes, puis fané, porté à boire aux faucheurs, plus tard rêvé, les dimanches, au son des cloches de La Capelle et à la chanson de l’alouette et de la grive. Chère maison, un peu déchue, certes, après la mort du père Sermet, sous la main trop molle de ses enfants restés garçons ou filles et travaillant sans direction précise, mais si paisible, si douce et de si bon renom !

Rose fut tirée de sa rêverie par la vue d’un homme jeune et ingambe qui descendait lestement à travers prés, longeait le ruisseau et s’en venait vers elle par le chemin du lavoir ; c’était Jean Garric. Il l’avait aperçue du seuil de sa maison, et, ayant remarqué qu’aucun des meuniers n’assistait à la première messe, en avait conclu qu’ils iraient tous à la seconde, et s’était risqué à aller saluer la mère de Linou.

La meunière poussa une exclamation de surprise attendrie :

– Ah ! c’est toi, mon pauvre Jean !…

Et elle l’embrassa comme un fils. Ils restèrent un moment côte à côte, sans parler. Puis, ce furent des condoléances réciproques : la maladie et la mort font si bien communier les cœurs ! Lui s’excusa d’être ainsi venu, comme en cachette, la féliciter de sa guérison. Elle lui exprima ses regrets de n’avoir pu aller aux obsèques de son père, ni apporter quelques consolations à sa mère.

– Que vas-tu faire, à présent, Jeantou ? Ta mère n’a que toi ; tu seras bien loin d’elle, au moulin de Pierril…

– En effet, mais je suis loué jusqu’à la Saint-Jean ; je dois patienter au moins jusque-là. Je prierai ma tante de rester avec ma mère durant ces quelques mois. Ensuite, j’aviserai. Qui sait si Pierril, qui n’est pas très vaillant, ne consentirait pas à m’affermer son moulin ? J’emmènerais ma mère avec moi ; elle me ferait la soupe… en attendant…

– En attendant quoi, Jean ?

– Ah ! vous le savez bien ce que j’attends, mère Terral. Je n’ai jamais rien eu de caché pour vous… Vous savez que j’aime votre fille, et que si je ne l’obtiens pas, ce sera le malheur de toute ma vie… Oh ! je devine quelles résistances je rencontrerai : Terral me déteste, Cadet ne m’aime guère… Il faudra lutter longtemps, être patient et têtu… Je sais tout cela… Mais ce que j’attends aujourd’hui, comme le condamné à mort attend sa grâce, c’est un mot de Linou, un seul mot, qui m’apprenne si elle m’aime encore et si je peux compter sur elle, quoi qu’il arrive… Il y a deux mois, – deux siècles ! – elle me fit dire par son parrain qu’elle me pardonnait ma faute… mais qu’elle ne voulait pas se marier, jamais… Il faut que je sache si elle est toujours dans ces intentions-là. Je l’ai vue, avant-hier, au Vignal, et hier encore, en revenant du cimetière… Il m’a semblé qu’elle gardait un peu d’affection pour moi ; mais je ne peux plus vivre dans le doute où je suis, je ne peux plus… Je vous en prie, vous sa mère, vous toujours si bonne pour moi, depuis ma petite enfance, dites-moi la vérité si vous la savez. Dites-moi tout, tout…

– Mais, mon pauvre Jean, je n’en sais pas plus long que toi sur les idées de cette petite…

Puis, au bout d’un assez long silence :

– Écoute, Jean ; faisons mieux : allons l’interroger tous deux, à l’instant ; elle est seule à la maison…

– Oui, mais Terral m’a défendu d’y entrer.

– Soit, je vais chercher Aline ; il faudra bien qu’elle s’explique…

Et Rose, de son pas languissant, traversa la chaussée ; mais, en descendant le chemin en talus qui conduit au seuil, à travers les troncs d’arbres et les tas de planches, elle se heurta presque à Linou, qui montait vers elle pour lui demander si elle n’avait pas froid au bord de l’eau.

– Ah ! te voilà ! fit la mère ; viens vite : Jeantou est là qui veut te parler.

– Jeantou ? Oh ! maman, j’aime mieux ne pas le revoir. Et elle fit un mouvement pour retourner vers la maison.

– Pourquoi ?

– Mais parce que… je n’ai rien de nouveau à lui dire… Je l’ai rencontré deux fois, ces jours-ci…

– Ce n’est pas dans la maison des morts ni à leur enterrement qu’on peut causer… Jean s’en retourne à La Garde ; tu ne vas pas refuser de lui serrer la main.

Elle prit le bras de sa fille comme pour s’y appuyer, et cela la décida… Jean accourut vers elles. Tous trois s’assirent sur une poutre, la mère entre les deux jeunes gens. Ils se turent un moment, n’osant commencer à traduire par des mots les sentiments qui les agitaient. Jean, penché en avant pour apercevoir la jeune fille à la dérobée, écorçait une baguette de saule coupée dans les prés. Linou, jadis si vive, si prompte à engager la conversation et à mettre à l’aise la timidité du jeune homme, restait muette, le regard perdu à l’horizon. Ce fut la mère qui parla.

– Linou, dit-elle en prenant la main de son enfant, Jean va retrouver son maître, qui doit déjà « le languir ». Mais, au premier jour, il sera peut-être obligé, afin de pouvoir emmener sa mère avec lui, de prendre un moulin à son compte… Il est donc tout naturel qu’il veuille savoir si, plus tard, dans un an, dans deux ans, cela dépendra, il pourra nous demander ta main sans craindre que tu la lui refuses… Oh ! ne crois pas que j’oublie la défense de ton père ! Il ne consentira pas facilement, lui ; il y aura des colères, des résistances furieuses, hélas ! Et nous en souffrirons tous, moi plus que vous… Pourtant, Aline, si tu aimes Jean, comme je veux ton bonheur avant tout, je serai de votre côté dans la lutte ; et peut-être l’emporterons-nous à force de patience et de douceur.

– Oh ! mère Terral, que je vous remercie d’avoir parlé comme ça !… Oui, c’est là ce que je voulais dire ; mais je n’aurais jamais pu le dire aussi bien… Merci !

Linou se taisait toujours, le regard reporté sur sa mère, très émue, très consciente aussi de la gravité de ce qu’elle allait répondre.

– Voyons, ma petite, insistait la mère, réponds-nous franchement, à Jean et à moi…

– Linou, ajouta Garric, pardonne-moi de te presser ainsi… Tu te dis, sans doute, qu’il n’est guère délicat de ma part de parler d’avenir et de mariage au lendemain de la mort de mon père… Mais, à dater de ce jour, ma vie change ; il faut que je lui donne une direction plus ferme et plus pratique… J’ai besoin de force, et de savoir que quelqu’un s’intéressera à mon travail, me suivra des yeux et du cœur et me récompensera au bout du chemin… Comme te l’a dit ta mère, notre mariage, si tu me promets ta main, n’aura pas lieu de sitôt, ni sans peine. Mais dis-moi seulement que tu oublieras ma faute, que tu m’aimeras comme tu m’as aimé, et que, quoi qu’il arrive, tu m’attendras… Cela suffira pour me donner courage ; et je réussirai, tu verras !…

Tandis qu’il parlait ainsi, chaleureux, pressant, éloquent presque, la jeune fille se sentait reprise de tendresse pour ce brave garçon dont elle était le rêve, l’espérance unique. L’atmosphère tiède qui l’enveloppait, le flot de vie qui baignait toutes choses, la vue de ces coteaux, de ces prés où, enfants, ils s’étaient connus et avaient commencé de s’aimer, le désir de sa mère dont elle sentait battre le cœur contre son bras, le regard de Jean qui, se penchant davantage, la couvait de la caresse de ses yeux tristes et suppliants, tout s’unissait pour raviver en elle son ancien amour, et pour reléguer peu à peu dans l’ombre des mauvais rêves le souvenir de la nuit tragique et des irrévocables engagements.

– Réponds-moi, Linou, implorait l’amoureux.

– Linette, ma petite !… insistait de nouveau la mère, qui avait rapproché les mains des jeunes gens et qui venait de les joindre entre les siennes.

Et Linou, fermant ses yeux comme devant un abîme, toute vibrante, tout en pleurs, balbutia enfin :

– Oui, Jean, je sens…, je crois que je t’aime toujours.

Et tous trois, serrés l’un contre l’autre, restaient là, muets et extasiés, lorsque des pas brusques sonnèrent au fond de la côte de la Griffoule : Terral et son fils revenaient de la messe, dont ni Jean, ni les deux femmes n’avaient entendu sonner la sortie.

Garric se dressa, d’instinct, comme pour s’éloigner, se ravisa, n’étant ni un malfaiteur ni un lâche.

– Mon Dieu ! fit la mère en pâlissant, mais sans se lever, non plus que sa fille.

Les deux meuniers n’étaient plus qu’à dix pas. Cadet poussa un ricanement. Terral, l’œil mauvais, les dents serrées, eut la tentation de courir sur le groupe, et de jeter à Garric, une seconde fois, ce qu’il lui avait crié au moulin, six mois auparavant. Pourtant, il se contint, et, après avoir foudroyé de ses regards le pauvre farinel, et fait retentir quelques-uns de ses plus énergiques jurons, il descendit derrière Cadet et entra dans la maison, dont il battit violemment la lourde porte.

Jean dit un adieu rapide aux deux femmes, très malheureux en songeant à ce qu’elles allaient encore souffrir à cause de lui, et se reprochant le mouvement de joie qui lui était venu de se sentir toujours aimé… Elles, tristement, s’acheminèrent vers le seuil, courbant la tête d’avance sous l’orage qui les y attendait.

VII[modifier]

Il commença, sous le futile prétexte que la table n’était point mise pour le repas de midi.

– Pas étonnant, siffla Cadet, que la cuisine soit froide, quand le cœur est si chaud, n’est-ce pas Linou ?

Linou ne répondit pas, mais étendit la nappe et disposa les couverts, tandis que sa mère attisait le feu devant la cloche de fonte où cuisait le goûter.

Terral, qui s’était déjà débarrassé de son chapeau pour reprendre son éternel bonnet de laine, se tenait debout sur la porte ouverte donnant sur la cour. Il se retourna brusquement, vint s’asseoir à table, à sa place accoutumée, ouvrit le tiroir au pain, se coupa un coin du chanteau et se mit à le grignoter.

– En attendant le fricot, fit-il ironiquement.

Son fils s’assit en face de lui, fendit en quatre un oignon cru qui traînait au bout de la table, en piqua un quartier avec la pointe de son couteau, et le plongea dans le mortier au sel.

– Mangeons un oignon pour prendre patience, dit-il en écho à la raillerie de son père ; l’oignon cru, à jeun, préserve du choléra.

Rose, tremblante, s’était assise près du feu, selon son habitude, et ne disait mot.

Aline servit les pommes de terre au lard, alla tirer du vin, mais ne prit point place à table.

– On ne goûte donc pas aujourd’hui ? fit Terral, amer, en regardant tour à tour sa femme et sa fille.

– J’ai pris du bouillon, tantôt, répondit la mère.

– Moi, je n’ai pas faim, fit Linou, les larmes aux yeux.

– Oh ! toi, le sentiment te nourrit, ricana Cadet. Terral braqua les yeux sur elle et, de sa parole âpre et coupante :

– Il devait te tarder de le retrouver, ce berger de la Gineste monté au grade de farinel des Anguilles…

– Terral ! supplia la meunière, ne querelle pas cette enfant ; c’est moi qui l’ai appelée hors de la maison, parce que Jean voulait la remercier d’avoir assisté sa mère à l’occasion de la mort du père Garric.

– Oui, oui, nous savons ce qui en est. Vous vous entendez fort bien tous les trois, toi la mère-poule, et eux deux, tes jolis poussins… Ah ! le digne galant que tu lui as choisi là, à ta benjamine, et comme il nous fait honneur !… N’as-tu pas honte, dis-moi ?…

– Papa ! papa ! s’écria Linou, éclatant en sanglots, et s’élançant dans les bras de sa mère, comme pour la couvrir de son corps.

Terral allait continuer ses invectives ; mais il s’arrêta parce que quelqu’un montait l’escalier extérieur. La porte à claire-voie s’ouvrit et l’oncle Joseph parut. Il avait passé la semaine à réparer la scierie de Gifou, et il venait pour changer de linge, comme il avait coutume quand il ne travaillait pas trop loin, – et aussi dans l’intention d’installer au Moulin-Bas les meules achetées par son frère depuis peu. À la froideur avec laquelle Terral l’accueillit, il s’arrêta, surpris, quelques secondes. Puis, apercevant le groupe éploré de deux femmes, il s’avança vers elles.

– Eh quoi, Rose, toujours « dolente », alors ?

Rapidement, Linou s’était relevée, essayant de cacher ses larmes, tandis que sa mère tendait la main, disant :

– Oh ! ce n’est plus qu’un peu de faiblesse, mon bon Joseph.

Mais celui-ci de son clair regard avait déjà scruté les figures ; il eut vite deviné qu’on s’était querellé.

– Allons, je tombe mal, il paraît, fit-il en allant accrocher son havresac plein d’outils.

Et il revint s’asseoir auprès de sa belle-sœur, tandis que Linou s’empressait de mettre un couvert pour lui, au bout de la table.

– Tu ne tombes peut-être pas si mal que tu crois, dit Terral, toujours sarcastique. Celui dont nous parlions est aussi de tes amis ; tu en fais grand cas, tu vantes partout ses talents ; après toi, il n’y aura que lui qui sache monter une scierie ou un moulin.

Vivement l’oncle Joseph s’était retourné vers son frère.

– Tu dis ?… Qu’est-ce que cela signifie ?… C’est encore au jeune Garric que tu en as ?

– Tu vois ! tu es sorcier ; tu as tout de suite deviné.

– Comme c’était malin ! Oui, j’aime ce garçon, je l’estime, et je soutiens qu’il n’y en a pas beaucoup qui l’apparient dans le canton.

– C’est entendu : il est le suprême, le merle blanc… Seulement comme je te l’ai déjà dit, je ne veux pas que ce merle vienne siffler dans mon poirier.

– Il est revenu ? Rose prit la parole et raconta ce qui s’était passé.

– Quoi ! fit l’oncle, le père Garric est mort ?… Ah ! le pauvre diable !

Et, au bout d’un instant :

– Encore un que tu avais dans le nez, Terral, et qui pourtant était un brave homme… Mais il était besogneux, pas entreprenant pour deux sous, très doux et très modeste… Et toi, tu es devenu si grand seigneur, depuis quelque temps…

Piqué au vif, le meunier haussa le ton.

– Il n’est pas question de grand seigneur ; mais je me tiens à mon rang, et ne veux pas pour mon gendre ce pâtre de brebis.

– Pâtre de brebis, pâtre de moutons, cela se vaut, riposta Joseph, et j’ai entendu dire que tu l’avais été, quelques années.

– Oui, j’ai été berger aussi ; mais pourquoi ? Parce que j’étais ton cadet et qu’il fallait te laisser ta place d’aîné, choyé et dorloté, à la maison… Puis, quand notre père est mort, qui le remplace ? Personne ! Tu t’es dérobé, et Pataud aussi… Et il eût fallu vendre le moulin paternel pour payer les dettes, si le petit pâtre de moutons que j’étais n’avait accepté la lourde charge de continuer la famille, de racheter la maison mangée par les hypothèques, de nourrir la vieille mère, de vous héberger souvent, toi, Pataud et nos sœurs… Ah ! parlons-en du petit berger que j’ai été !… Sans lui, vous auriez tous pris la besace et seriez morts à l’hôpital.

La voix du petit homme s’était élevée peu à peu, avait grossi ; elle éclatait, maintenant, en tempête. Et les gestes étaient appropriés au ton, et le bonnet de laine s’agitait comme la cime d’un tremble dans l’orage.

Cadet, si prévenu qu’il fût aussi contre Garric, commençait à trouver que son père allait un peu loin, et risquait de blesser à jamais l’oncle Joseph. Il se leva de table et alla fermer la porte massive doublant la porte à claire-voie ; puis, revenant s’asseoir :

– Père ! dit-il, vous voulez donc attrouper les gens de Boussac et du Verdier qui vont à vêpres ?

C’était de l’huile sur le feu.

– Je me moque des gens qui écoutent… Et puis, toi, Cadet, tu es comme les autres. Les bons morceaux ni les divertissements ne te font peur ; et s’il n’y avait que toi pour faire marcher la maison et mettre du pain dans la huche…

Le jeune homme se rebiffa.

– Ah ! mon père, ne recommençons pas la querelle de l’an passé, je vous en prie… Je travaille de mon mieux, et j’ai souvent le gousset vide quand je veux en boire une bouteille avec mes amis, le dimanche.

– À ton âge, je n’allais pas au cabaret, et je portais des sabots plus souvent que des souliers… Et le pain de mes maîtres était du tourteau en regard de celui que vous mangez ici.

Impatienté, l’oncle Joseph s’était levé et faisait mine de sortir ; Linou et Cadet se jetèrent au-devant de lui et parvinrent à le faire rasseoir. Mais il tendit le bras droit vers son frère, et, les dents serrées, lui qui, d’habitude, ne s’emportait guère, il lui dit :

– Tu feras en sorte, Terral, que cette scène soit la dernière ; je n’en supporterais pas une autre… Si tu as servi des maîtres, jadis, tu prends bien ta revanche ; et je plains ces deux pauvres femmes d’avoir affaire à toi… Mais, si tu t’imaginais me faire plier aussi, moi, tu te tromperais grandement. Quand je viens ici, c’est souvent parce que la scierie ou les moulins ont besoin de moi, et que, moi, j’ai besoin de revoir ceux qui y habitent et qui m’aiment. Ce n’est point pour y être en butte à tes fureurs de roitelet devenu enragé.

– Enragé ! clama Terral ; on le deviendrait à moins… Il est facile d’avoir le caractère aimable, le rire aux lèvres et des propos plaisants, lorsqu’on n’a aucune charge, aucune responsabilité. Si tu étais à ma place, si tu t’étais saigné, d’abord pour faire étudier un fils aîné.

– Tu n’avais qu’à le garder, ton aîné, et à en faire un bon meunier, ou un mécanicien, comme je te le conseillais… Mais non ; la vanité, l’orgueil… Un avocat dans la famille, quelle gloire !… Oui, tu as fait des dettes, et il faut les payer.

– Parlons-en ! Des dettes ! N’es-tu pas cause aussi que j’ai achevé de m’enfoncer ?

– Moi ?

– Oui, toi, et Cadet, et tous !… Qui a conseillé d’acheter des meules de La Ferté, deux fois plus chères que les bordelaises ? Et un blutoir perfectionné ?… Et de remonter la scierie selon des modes nouvelles, avec double et triple lame ?…

– Tais-toi, Terral ; tu n’es qu’un sot et un ingrat. Qu’as-tu dépensé, dis-moi, pour tous ces changements ? Tu as payé la pierre, le fer et le bois. J’ai tout mis en place gratis. Et tes moulins font plus de belle farine qu’aucun de ceux du pays ; ta scierie deux fois plus de planche, et, toi, trois fois plus de revenus… Alors ?

– Tais-toi, à ton tour, blagueur !… Va conter ça à tes amis de cabaret… Tu parles d’orgueil ? Mais c’est toi l’orgueilleux, toi qui te vantes partout d’avoir tout fait ici, d’être l’inventeur sans égal, le constructeur des sept merveilles…

Cadet intervenait de nouveau :

– Père, cette dispute a assez duré. Je vous respecte, mais j’aime aussi mon oncle, et je sais tout ce que nous lui devons… C’est lui qui m’a ramené, le soir de Noël, lorsque, à la suite d’une querelle pareille, j’étais parti pour Montpellier. Si vous le laissiez s’en aller, lui, vous ne m’auriez pas longtemps non plus.

Ces mots n’étaient pas de nature à calmer le meunier.

– C’est bien à toi parler ainsi, morveux !… Peut-être que, dans huit jours, tu seras soldat, et que tu t’en iras plus loin que tu ne voudrais… Ah ! tu menaces de lever de nouveau le pied !… Et moi qui comptais partir, ce soir même, pour Rodez, afin de prier notre député d’intervenir pour toi, la semaine prochaine, devant le Conseil de révision… Que dis-je ! Je cherchais à emprunter encore, si besoin était, de quoi t’acheter un remplaçant…

– Ne faites pas ça, riposta Cadet ; je ne veux rien devoir à ce triste sire de Roucassier, à ce buveur de piquette qui, les jours de foire, mange seul des œufs durs et des châtaignes derrière une haie, afin de n’avoir pas à payer à l’auberge le dîner de ses gros électeurs… N’empruntez pas non plus : si je suis soldat, eh bien ! je ferai mon temps, comme les autres ; on n’en vaut pas moins, au contraire !

– C’est ça, tu feras ton temps comme les autres, répéta le meunier en singeant son fils ; et, moi, qu’est-ce que je ferai ici, tout seul ?

– Hé, mon père, on vous l’a dit : vous prendrez gendre ; ma sœur est en âge d’être mariée…

– Un gendre ? Pas le farinel des Anguilles, en tout cas.

– Tu pourrais plus mal tomber, fit l’oncle Joseph, entre ses dents… Et puis, cette petite n’aura pas toujours besoin de ton consentement…

Terral se dressa dans un redoublement de fureur.

– Quoi ? Ma fille se marierait sans mon consentement ? Ah ! il faudrait voir ça !

– On en a vu d’autres.

– Eh bien ! je vous conseille à tous de ne pas nourrir cette idée… Sans mon consentement ? Je suis le maître, ici, le seul maître, entendez-vous ? Et, moi vivant, non, moi vivant, je le jure, ma fille ne sera pas la femme de Jean Garric.

Et, fermant son couteau dont la lame claqua, raffermissant son haut bonnet dérangé par la dispute, il sortit par la porte de la chaussée, sacrant et agitant ses bras comme un possédé.

Cadet, sans rien dire, s’éclipsa par la porte de la basse-cour. Rose pleurait silencieusement, et Linou, entre sa mère et son parrain, s’efforçait de réconforter l’une et d’apaiser l’autre. Et Rose, dans ses pleurs, ajoutait :

– Mon pauvre Joseph, il faut lui pardonner ; il n’a plus sa tête à lui. Le souci des affaires le rendra fou… Restez quand même, restez pour nous qui, sans votre affection, serions trop malheureuses.

– C’est entendu, Rose, je resterai. S’il ne s’agissait que de cet emporté, je m’en irais sans retour ; mais on doit avoir du bon sens pour ceux qui l’ont perdu… Il a des meules neuves à placer, je les placerai… Puisqu’il veut aller à la ville voir son député, qu’il y aille ; le voyage le calmera, et nous aurons la paix deux jours… Quant à toi, Linou, si tu aimes toujours Garric, ne te laisse pas intimider ; il te mérite, et il t’obtiendra à la fin. L’eau polit le caillou et l’use peu à peu ; la volonté de ton père n’est pas plus dure que le roc de la Taillade, et le ruisseau l’a criblé de trous… Laisse couler l’eau et le temps.

La pendule sonna deux heures, et les cloches de La Capelle annoncèrent vêpres. La jeune fille se leva.

– Voulez-vous tenir compagnie à maman pendant une heure, parrain ? J’irais à vêpres…

– Va, ma petite, va. Avec Rose, nous irons voir le jardin et les ruches.

VIII[modifier]

Ce sont des vêpres modestes, des vêpres de Carême, dites devant un autel déjà à demi endeuillé par la Passion. Les antiennes et les psaumes se déroulent avec une monotonie berceuse et mélancolique.

Du fond de l’église et de la tribune, les hommes répondent au curé et au lutrin ; les femmes suivent dans leur paroissien, ou égrènent leur chapelet ; quelques-unes, nourrices aux nuits agitées, somnolent doucement.

Dans le chœur, malgré les regards foudroyants du curé Laplanque et de l’instituteur Cabrit, les écoliers lèvent leurs yeux distraits vers les vitres par où entre à flot le soleil, et derrière lesquelles piaillent et se querellent les pierrots amoureux. Comme il ferait bon d’aller chercher les premiers nids des merles dans les houx de Roupeyrac, sous les feuilles naissantes des hêtres !

Aline, au banc de famille, suit le chant des psaumes dans un livre que lui donna sa tante, la religieuse de Villefranche, lors de sa dernière visite, déjà lointaine : L’Imitation de Jésus-Christ, qu’elle a lu, relu, dont elle sait des chapitres par cœur.

Sans comprendre le latin, la jeune fille aime à chanter les psaumes de sa petite voix claire et timide, qui se perd dans la masse de celle des hommes, comme le susurrement d’une source dans le tonnerre d’un torrent. Mais, aujourd’hui, elle est si angoissée que sa gorge ne saurait laisser passer un seul son, et qu’elle a besoin de faire effort pour se retenir de sangloter.

Peu à peu cependant la pieuse mélopée agit sur ses nerfs, adoucit l’amertume de son cœur, berce la désolation de son âme. Elle referme le livre sur son pouce replié, elle écoute et elle rêve. Et de la scène cruelle de tout à l’heure, elle remonte à la scène de tendresse de la matinée ; puis, peu à peu, à travers les soucis, les hésitations, les luttes morales de ces derniers mois, jusqu’à la nuit terrible où elle s’était promise à Dieu. Ah ! cette promesse qu’elle n’a pas tenue, ce serment que, ce matin encore, elle a presque résolu de trahir… C’est comme si un rideau se tirait et si un gouffre s’ouvrait soudain devant elle. Malheureuse !… Une angoisse profonde l’envahit. Les versets des prophètes semblent des paroles de menace à son adresse. Ses yeux se portent avec terreur sur le tableau qui, au-dessus de l’autel, représente la Vierge douloureuse au pied de la Croix où vient d’expirer son fils. Une voix lui crie :

– Menteuse, parjure !

Elle se sent défaillir, et, durant le chant du Magnificat, hier encore son psaume préféré, elle peut à peine se tenir debout, en s’appuyant au dossier de son banc.

Heureusement, on s’agenouille pour le Parce, Domine. Et Linou, se cachant la figure des deux mains, s’unit de tout son cœur à l’émouvante supplication : « Pardon, mon Dieu, pardon ! », clamée par le curé et par les fidèles.

L’ostensoir brille et s’élève ; tous les fronts s’inclinent ; l’encens monte en nuée blonde… C’est fini : les têtes se redressent ; on sort de vêpres…

IX[modifier]

Cependant Jean descendait le chemin qui mène au moulin des Anguilles. Certes, bien des choses avaient changé pour lui, depuis trois jours : sa blouse et sa cravate noires et le crêpe de son chapeau en disaient long. Mais il aimait et il était encore aimé. De quel cœur il allait reprendre sa hache, sa lime ou son marteau et ses poinçons de rhabilleur !…

Arrivé au coude du chemin où s’abrite la bergerie de Fonfrège, il tressaillit et se sentit un petit peu froid à la poitrine, quoiqu’on fût loin de la nuit de Noël… Cette Mion, pourtant, qui l’avait si vite grisé et conquis !… Qui sait ce qu’elle était devenue, depuis quatre mois ?… On pouvait le deviner facilement, n’est-ce pas ?… Pas méchante fille, cependant, puisqu’elle était repartie sans un reproche pour lui… C’est lui qui avait été vraiment dur pour elle ; car, après tout, elle n’avait obéi à aucun calcul, et elle s’était exposée à tous les risques en s’abandonnant.

Et en songeant de la sorte, Jean avait involontairement ralenti le pas. Il allait tête baissée, mécontent de lui, tout au fond, et sans pouvoir chasser le souvenir de celle qui lui avait révélé la volupté. Aussi n’aperçut-il son maître, assis sur le talus, dans une touffe de genêts et buvant béatement le soleil, que lorsqu’il s’entendit appeler :

– Jean ! hé, Jeantou !… c’est toi ?

– Oui, c’est moi, maître, fit le farinel surpris.

– Je pensais bien que tu ne tarderais plus à nous revenir, me sachant accablé d’ouvrage et pas bien solide encore, oh ! non, pas solide du tout… Ainsi, j’ai voulu retourner à la messe, ce matin ; mais comme j’ai peiné pour monter la côte, obligé de « me planter » dix fois pour souffler… Et si Panissat n’avait eu la bonne idée de payer une « pauque », – une pauvre petite « pauque », – je n’aurais jamais pu revenir de mes seules jambes.

Et il se redressait avec effort, soupirant et geignant, appuyé sur son bâton recourbé en crosse, et marchait à côté de Jean, qui s’aperçut que le bonhomme avait un peu bu… Au bout de trois pas, il s’arrêtait, prenait Garric par le bras.

– Alors, mon brave Jeantou, tu as eu beaucoup de chagrin aussi. Ton pauvre père, cependant ! Un si brave homme ! et mort si malheureusement ! Ce que c’est que de nous !… Ah ! si j’avais été plus fort, je n’aurais pas manqué d’aller lui rendre mes derniers devoirs. Mais tu vois comme je suis… Mes poumons ne sont plus que des soufflets crevés…, des soufflets crevés, pas plus…

Et il toussa, cracha, se moucha bruyamment. Jean, malgré l’agacement et le dégoût que lui causaient le ton papelard du meunier et l’odeur vineuse qu’il exhalait, sentit un attendrissement lui revenir à l’évocation de son père.

Pierril fit encore quelques pas, s’arrêta de nouveau.

– Et, dis-moi, Jeantou, tu ne me quitteras jamais plus, maintenant ? Je te tiens, et je ne te lâche plus…

Et il se pendait effectivement à son bras, se faisant porter un peu, – comme sa fille jadis, et au même endroit.

Et puis, voyons, Jeantou, reprenait-il après une pause et quelques hoquets, voyons… Tu ne te trouves pas bien, ici ? Que te manque-t-il ? Ma bourgeoise ne te fait-elle pas de bonne soupe, de bon fricot ?

– Je ne me plains pas…

– Et moi, suis-je un mauvais maître, par hasard ? Dis si je suis un mauvais maître ?

– Mais non, mais non, je ne dis pas ça…

– Tu aurais tort, si tu le disais, petit ; car je crois que j’ai fait mon devoir à peu près envers toi… Oui, je le crois…

Et il se montait peu à peu, de couleur et de ton.

Un peu énervé, Jean s’efforçait de lui échapper en allongeant le pas ; mais l’autre s’accrochait plus fortement à lui, l’immobilisait à tout instant, et continuait son bavardage. Puis, tout à coup, se haussant et approchant, par un mouvement familier aux ivrognes, ses lèvres violettes et sans cesse pourléchées de l’oreille du farinel, qui essayait en vain de détourner la tête, il lui dit à voix presque basse, mais où sifflait un mauvais accent :

– Si je n’étais pas un aussi bon maître, Jeantou, il y a des choses qui ne se passeraient pas ainsi, oh ! non, certainement non… Tu me comprends, n’est-ce pas ?

– Pas du tout ! Expliquez-vous…

– Allons, allons, pas d’enfantillages… Tu sais très bien ce que je veux dire…

– Je vous assure…

– Tu es trop intelligent pour ne pas me comprendre…

– Intelligent ou non, je ne saisis point où vous voulez en venir. Pierril haussa la voix, et, le regard de travers :

– Alors, il faut que je m’explique mieux ?

– Si c’est de votre bonté…

– Tu t’imaginais donc que je ne connaîtrais jamais l’histoire de ta promenade, ici même, sur le chemin de Fonfrège, la nuit de Noël ?

Stupéfait, Jean recula d’un pas et pâlit.

– Ha ! ha ! tu vois que le père Pierril sait ce qu’il dit, qu’il ne radote pas encore, et qu’il valait autant lui répondre tout de suite comme à quelqu’un d’averti.

Garric restait muet.

– Tu pensais que, malade alors, – oh ! très malade et n’ayant plus qu’un souffle, – je n’apprendrais pas ce qui se passait dans ma maison ni aux alentours… J’étais déjà mort, et on ne craint rien des morts.

Il ricanait, hideux. Jean continuait à garder le silence, et se demandait anxieusement ce que Pierril savait au juste de son aventure avec Mion.

– Parleras-tu, enfin ? cria rageusement le meunier… Ne fais donc pas ton Nicodème !… Est-ce que tu ignorais, par hasard, ce que Pataud, le braconnier de La Capelle, raconte partout où il traîne ses guêtres et loups ?

Jean respira. S’il ne s’agissait que de la version de Pataud !

– Ainsi, maître, dit-il, vous ajoutez foi aux contes de cet extravagant de Pataud, qui a dormi à l’affût, et a rêvé, en attendant le loup…

– Pataud ne dort pas à l’affût, et il a de bons yeux.

– Soit… Alors, votre femme vous a dit que l’histoire était vraie.

– Ma femme, ma femme !… Il s’agit bien de ma femme !… C’est une honnête femme, entends-tu ?

– Eh bien ! alors ?

Pierril s’arrêta, se croisa les bras et se campa devant Garric ; la colère, chez lui, prenait peu à peu le pas sur l’ivresse.

– Non, mais, décidément, tu me crois imbécile, mon petit ? un enfant de deux ans comprendrait plus facilement que toi que je sais tout de a à z.

– Dites donc ce que vous savez, une fois pour toutes !

– Ce que je sais ? Ah ! il faut, pour te rafraîchir l’entendement, que je te raconte toute l’histoire ? que je te parle de ma fille, de ma jolie Mion que tu as trouvée à ton goût, et que tu as détournée de ses devoirs, libertin !

Garric sursauta, voulut répondre :

– Moi, j’ai détourné ?…

Mais l’autre lui coupa la parole.

– Toi… Une fille si bonne, si dévouée à son père, qui vient de Montpellier, de cinquante lieues, en plein hiver, pour m’assister dans ma maladie, la pauvre petite ! Et toi, mon garçon meunier, toi qui mange mon pain et couche sous mon toit, tandis que je suis malade à mourir, que ma femme, la tête perdue, ne peut s’occuper que de moi, toi, tu débauches mon enfant, tu déshonores ma maison, tu me trahis comme Judas !… Est-ce vrai, oui ou non ?

Et, tout à fait dégrisé maintenant, Pierril, ce triste sire de tout à l’heure, cette loque geignarde et pleurarde, qui excitait le rire ou le dégoût est devenu presque terrible. Et il secoue durement Garric ; puis, repoussé par le jeune homme, lève sur lui son bâton avec des allures de justicier.

Alors, Garric, si patient qu’il fût de son naturel, eut un mouvement de colère. Il saisit le poignet droit de Pierril, lui arracha son bâton et le lança dans l’écluse du moulin… Mais il eut vite honte de son geste, et il se contenta de repousser un peu rudement son adversaire, qui trébucha et alla s’affaler sur le talus bordant le chemin.

Pierril poussa des cris et des gémissements.

Aïe ! aïe ! À moi !… C’est ainsi que tu maltraites le père après avoir abusé de la fille ! Mon Dieu ! mon Dieu ! ce qu’il faut voir, pourtant, quand on est âgé et malade !… Tu n’as pas honte ?… Un homme de vingt ans qui rudoie un pauvre père de famille, contre toute raison et toute justice !…

– Assez crié et pleurniché, n’est-ce pas, maître Pierril ; et expliquons-nous froidement et sagement. Qui vous a dit que j’avais détourné votre fille ? Elle ?

– Mais naturellement, c’est elle, la pauvre petite, qui a parlé, écrit, plutôt, pour confesser sa faute et demander pardon.

– Et elle m’accuse de l’avoir débauchée ?

– Elle ne te nomme même pas… Elle est bien trop bonne…

– Pourquoi donc m’accusez-vous ?

– Mais puisque tu es le seul qu’elle ait vu pendant son séjour ici !… Elle n’est pas sortie de la maison une fois, pas une, hormis le soir où elle t’a rejoint à la bergerie… Car il est bien évident que c’était elle, et pas ma femme, que Pataud a vue pendue à ton bras…

– Vous m’avouerez, en ce cas, que ce n’est guère l’habitude des honnêtes filles d’aller attendre ainsi, après minuit, les garçons par les chemins.

– C’est ça ! insulte-la, maintenant, méprise-la !… C’est toi qui l’avais enjôlée avec tes airs de petit saint…, d’agneau noir frisé… Elle s’ennuyait, ma douce Mion, enfermée ici depuis vingt jours par la neige, sans autre distraction que de sucrer mes tisanes et de m’entendre tousser… Alors, toi, tu as trouvé l’occasion bonne pour lui en conter… Oui, oui ; ne secoue pas la tête… De mon lit, je voyais bien que tu lui faisais des yeux de truite goulue guettant un papillon… Vous alliez à la grange dénicher des chatons dans le foin… Ce n’est pas vrai ce que je dis, peut-être ? Dis que ce n’est pas vrai…

Jeantou gardait le silence. Une envie furieuse le soulevait, certes, de dire à Pierril de quelle façon singulière il « avait séduit sa fille ». Mais une délicatesse innée, et que l’on rencontre chez les rustiques bien plus souvent qu’on ne croirait, lui disait qu’on ne doit jamais accuser une femme, et que, dans la faute amoureuse, c’est l’amoureux qui doit accepter les torts et les responsabilités.

Il se taisait donc. Pierril vit dans son silence un aveu.

– Eh bien ! tu te tais, à présent, et par force, cette fois. Tu m’as obligé de te pousser au pied du mur ; ose donc reculer encore !

– Je n’ai aucune envie de reculer, maître. Je conviens que j’ai été léger, faible, coupable même dans une certaine mesure…

L’autre ricana.

– Dans une certaine mesure ?… Tu as une drôle de manière de te juger et de te donner l’absolution !… Dans une certaine mesure…, la « mesure » de Brousse ou celle de Peyrebrune ?… [1]

Tu verras dans quelle mesure tu m’as trahi… Monsieur le curé de La Garde te le dira, si tu vas lui parler, comme je te le conseille fortement.

– Monsieur le curé de La Garde ? interrogea Garric, stupéfait. Que vient-il faire en cette histoire ?

– C’est lui qui a la lettre de ma fille ; c’est à lui qu’elle a écrit, la pauvre Mion, pour lui tout avouer et le prier d’intercéder auprès de moi et de ma femme… Et c’est à fendre le cœur… D’avoir entendu l’abbé Reynès me lire cette lettre, j’en ai été malade, j’en ai eu les jambes coupées…

Et il renifla, plus larmoyant que jamais.

Jeantou se sentait perdu. La Mion écrivant au curé de La Garde, elle qui n’alla même pas à la messe du jour de Noël !… Évidemment, la chose devenait grave… Eh bien ! oui, il irait le trouver, l’abbé Reynès, et tout de suite. Aussi bien devait-il aller lui demander quelques messes pour l’âme de son père…

– Maître, fit-il brusquement, quand ils furent arrivés à l’endroit d’où monte en zigzaguant vers La Garde le sentier de chèvre que seuls les jeunes peuvent escalader, je grimpe à la cure de ce pas… Si je m’y attarde, soupez sans moi.

X[modifier]

Jean Garric trouva l’abbé Reynès qui lisait son bréviaire au fond de son jardinet.

Jean avait couru ; rouge et suant, il se laissa tomber sur le banc de pierre où le prêtre s’assit près de lui.

– Mon pauvre enfant ! fit-il en lui passant un bras autour des épaules ; mon pauvre Jeantou ! Comme je compatis à ton deuil ! Quel excellent homme de père tu as perdu !

– Oui, monsieur le curé, répondit-il dans un sanglot… Et il paraît que ce ne sera pas mon seul chagrin.

– Ah ! tu as revu Pierril ; je devine ce que tu viens me demander…

– Sa fille vous a écrit, me dit-on ?

– En effet, la malheureuse !… Est-il vrai que c’est toi qui l’as séduite, comme son père le prétend ?

– Séduite ? C’est-à-dire… Enfin…

– Oh ! je me doute bien que c’est plutôt le contraire qu’il faudrait dire.

– Je n’en suis pas moins coupable, et honteux de m’être ainsi abandonné… C’est ma punition de ne pas avoir quitté les Anguilles dès qu’elle a commencé ses agaceries et ses grimaces… Je devais, en tout cas, venir vous trouver alors, vous demander conseil et appui.

– C’est ce que m’écrit aussi ta complice.

– Ah !… Que voulez-vous ? Je me croyais assez fort, aimant ailleurs ; et j’ai été lâche, oh ! lâche au dernier point…

– Le diable est malin, Jean.

– Je méritais un châtiment ; et, tout d’abord, le récit de Pataud fait devant Aline, outre qu’il a cruellement torturé la pauvre enfant, a failli me brouiller pour toujours avec elle, elle que j’aimais uniquement, qui m’aimait et qui m’aime encore.

– Vraiment, Jeantou ? Elle t’aime toujours ?

– Oui, monsieur le curé, toujours ; elle me l’a avoué, ce matin même, devant sa mère.

– Et cela au moment où tu vas être obligé, peut-être, de renoncer à elle !

– Renoncer à Linou ? Ah ! que dites-vous ? L’abbé lui prit affectueusement les mains, et, gravement :

– Mon brave Jean, il faudra agir selon ta conscience… et tu ne peux pas savoir encore ce qu’elle te commandera. Voici, d’abord, la lettre de la pécheresse.

Il tira de la poche de sa soutane une enveloppe couverte d’une grosse écriture inexpérimentée et la tendit à Jean, qui s’excusa de ne savoir lire qu’à peine. Le curé lut tout haut, pour Garric, comme il avait fait, deux heures plus tôt, pour Pierril… Pauvre lettre, pauvres idées, pauvre français… Pourtant, un certain ton de sincérité, un accent de vrai repentir ; et aussi une discrétion à l’égard de Jean qui, si elle n’était pas calculée, témoignait de beaucoup de délicatesse… Mion n’accusait personne qu’elle ; elle paraissait bien n’avoir écrit au curé de La Garde que pour le prier de lui obtenir le pardon de ses parents… Que croire ? Était-ce le fait d’une rouée escomptant la naïveté et la bonté de Garric, à qui Pierril ne manquerait pas d’imputer la séduction de sa fille ?

– Que croire et que faire ? répétait sans fin Garric, les coudes et la tête entre ses poings.

– Écoute, Jean, dit tout à coup le curé après un silence, la chose est évidemment délicate. Tu es trop honnête garçon pour ne pas être d’avis qu’il faut réparer tout préjudice causé… Mais il est bien permis de prendre quelques précautions pour n’être pas dupe d’une aventurière… Ne brusque rien… Tâchons d’abord de savoir ce qu’elle est, cette Mion, ce qu’a été son passé, comment elle se conduit en ville ; si elle est vraiment repentante de sa faute, ou si elle cherche un épouseur et si c’est à toi qu’elle en a.

– Mais, fit Garric, surpris, comment savoir cela, à cinquante lieues que nous sommes de Montpellier ?

– Essayons quand même… J’ai dans l’idée que l’aîné des fils Terral pourra nous être très utile.

– Le frère de Linou ?

– Lui-même. Avocat là-bas, tu comprends qu’il a des moyens d’information de toute sorte ; je vais lui demander de les mettre à notre service… Je vais lui écrire, – et aussi répondre à Mion… Bien entendu, je ne parlerai de toi ni à l’une ni à l’autre… Rentre aux Anguilles, remets-toi au travail, et tiens-toi sur la plus grande réserve vis-à-vis de tes maîtres. Ne prends aucun engagement, aucune détermination d’aucune sorte avant de m’avoir revu… Ne va pas non plus revoir ta petite amie de La Capelle ; qui sait si la chère enfant n’a pas été mal inspirée, aujourd’hui, en t’avouant qu’elle t’aimait toujours !

– Je vous obéirai, monsieur le curé, aveuglément… Si vous ne me sauvez pas, je sens que je suis perdu !

– Aide-toi, le ciel t’aidera.

Pauvre garçon ! Il redescendit tristement vers les Anguilles, repassant dans son esprit ce qui lui était arrivé en ces trois derniers jours : son père mort, Linou reconquise, et Mion surgissant tout à coup comme une menace, comme, par un soir d’été, une nuée d’orage à l’horizon.




Note[modifier]

  1. Jeu de mots sur la mesure des céréales, qui, il y a cinquante ans, variait encore souvent d’un canton au canton voisin.