Moulins d’autrefois/V

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I[modifier]

Ce dimanche des Rameaux, si radieux dans la matinée, s’acheva bien mélancoliquement aussi, au moulin de La Capelle.

Quand la jeune fille rentra des vêpres, Terral était parti pour le chef-lieu, non sans emporter une belle carpe, tuée à l’étang d’un coup de fusil, et qui, d’après lui, devait, en semaine sainte, faire un merveilleux effet sur l’esprit de Roucassier, le député…

Dans la nuit, la meunière, qu’avait bouleversée la scène de dispute de midi, fut reprise de toux, de frissons, de fièvre intense et même de délire. Aline craignit une rechute grave, s’affola, voulut de nouveau envoyer quérir le médecin. Son parrain et Cadet eurent toutes les peines du monde à lui persuader d’attendre au moins le jour. La pauvre petite revécut toutes les affres de la nuit de Noël ; elle veilla près de sa mère, elle pria, s’accusant d’être la cause de ce retour du mal. Elle allait enfin renouveler la formule de son vœu, lorsque la malade se calma, s’assoupit et goûta quelques heures de repos… Ce n’était donc qu’une fausse alerte ; mais Linou y vit clairement un rappel au devoir, un signe certain que Dieu et la Vierge lui savaient mauvais gré de son parjure et de son retour à l’amour d’un homme.

Terral revint de Rodez, enchanté de son voyage et convaincu que Roucassier ferait, le cas échéant, réformer son cadet. Il paraissait ne plus se souvenir de la querelle du dimanche ; et il permit à son fils et à son frère de le plaisanter sur sa visite au député, l’éternelle tête de Turc de tous ceux qui étaient ou se croyaient républicains.

– Eh bien ! criait gouailleusement l’oncle Joseph, en s’interrompant de varloper, de limer ou de rhabiller, tu l’as vu, le vieux singe de la Nogarède ? Il n’est pas devenu beau, n’est-ce pas ?

– Lui ? ajoutait Cadet ; quand il monte dans un de ses pruniers, les moineaux s’enfuient à tire-d’aile hors du domaine.

– Blaguez, blaguez, grommelait Terral à mi-voix. Roucassier est quelqu’un, quoi que vous en disiez ; et puis, il a l’oreille de l’empereur…

– Une seule ?… Alors, ça lui en fait trois, et de belle taille… T’a-t-il payé à boire, au moins ? Ta carpe valait bien un verre de son cognac de prunes, servi par la mâmânn (et il nasillait atrocement, avec l’intention de contrefaire le député, célèbre dans toute la région pour son déplorable accent).

– Elle est toujours solide, la vieille Juive ? Et elle le mène toujours par le bout du nez, n’est-ce pas ?

– Je crois bien ; elle lui fait radouber ses barriques avant la vendange et porter ses œufs au marché, un grand panier noir au bras…

– Je vous dis, protestait Terral, que Roucassier est un homme capable, et qu’il a les bras longs.

– Jusqu’à la cheville, parbleu, comme tous ceux de son espèce, achevait Joseph.

Et le vieil abbé Lacroze, un prêtre retraité, qui ne manquait jamais de venir passer deux heures au moulin quand il savait y rencontrer l’oncle Joseph, s’esclaffait en se tenant le ventre, aux plaisanteries de ces « fous de meuniers », comme il appelait indistinctement les Terral. Et Regimbai le maçon, et Pomarède le menuisier, et Phélip, dit « Fén-dé-Fun » parce qu’il avait toujours la pipe au bec, Phélip l’homme à projets, qui chantait au lutrin, savait compter par épactes, parlait latin, et paraissait partout où l’on travaille sans travailler jamais, tous faisaient chorus avec les raillards et daubaient sur le député de l’empereur.

Seule, dans ce milieu redevenu gai, Aline était triste. Elle pensait au couvent, reprise par la lutte intérieure qui la minait peu à peu…

Elle fit ses Pâques le Jeudi-Saint, en ce jour qui, mieux que tout autre, commémore exactement la Cène de Jésus avec ses apôtres, la veille de sa mort. Elle pria ardemment le divin Crucifié de lui parler bien haut, bien clair, de lui dire si elle devait aller à Lui irrévocablement.

Le lendemain, elle recevait une lettre de sa tante, religieuse au couvent de la Sainte-Famille, à Villefranche, à qui elle avait écrit, quelques semaines plus tôt, pour l’inviter à venir passer les congés scolaires de Pâques au moulin de La Capelle. La sœur de Rose se disait trop souffrante pour se déplacer, et elle pressait, à son tour, Linou de faire le voyage, ayant le plus vif désir de la revoir, et priant la meunière, maintenant guérie, de lui confier pour quelques jours son enfant de prédilection.

Cette lettre parut à Linou une réponse d’en haut à ses pieuses instances : plus de doute, Dieu l’appelait, il fallait partir… Mais comment ? Au grand jour, après avoir déclaré sa résolution à toute sa famille, et à Jean par surcroît ? Certes, ce serait plus courageux, plus loyal. Seulement, que de cris, que de larmes, que de résistances et de supplications !… Ne pouvait-elle s’en aller doucement, sous couleur de visite à sa tante, quitter la maison en y laissant l’espérance d’un retour prochain ? Une fois au couvent, elle y prolongerait son séjour, trouverait des prétextes plausibles, s’essayerait à la vie religieuse, s’affermirait dans ses résolutions. Sa mère comprendrait vite, pleurerait beaucoup, et se résignerait, étant pieuse et ayant regretté parfois, aux heures difficiles, de n’avoir pas abrité elle-même son cœur de sensitive derrière les murailles d’un cloître… Son père ? Son frère ? Son parrain ? Bah ! ils se mettraient en colère d’abord, blasphémeraient peut-être, crieraient qu’il est grand temps qu’un nouveau Quatre-vingt-treize vienne vider et fermer tous les couvents… Mais ils se consoleraient… Tous les jours, on voit des jeunes filles se faire religieuses, et les maisons d’où elles essaiment n’en vont pas plus mal.

Et Jean ? Ah ! Jeantou, le pauvre garçon ! Comme elle va le faire souffrir !… Elle lui a pardonné sa trahison, lui a avoué qu’elle l’aimait toujours, s’est repromise à lui… et maintenant… Mais c’est lâche, ce qu’elle fait là ; et ce qu’elle projette est criminel… Criminel ? Pourquoi ?… Même en restant, il est désormais peu probable qu’elle puisse épouser le farinel du moulin des Anguilles. Les fureurs et les menaces de son père, est-ce qu’elle se sentirait de taille à les braver ? Hélas ! non, la pauvre petite… Alors ? Puisqu’elle ne saurait surmonter les obstacles qui la séparent de son ami, autant ajouter à ces barrières humaines celles du mariage mystique et des grilles d’un couvent…

Au souper, devant les siens, Aline reparla de la lettre de sa tante, et demanda qu’on lui permît d’aller passer huit jours auprès d’elle.

Tout de suite, Terral fut sur ses ergots. Elle choisissait bien son moment pour s’absenter ! Le lendemain, Cadet allait à Saint-Jean pour le Conseil de révision. Joseph était attendu dans plusieurs moulins ou scieries. Il fallait porter de la planche à Albi, achever de retirer le bois des coupes du Lagast, semer les pommes de terre, planter le jardin…

La mère intervint, timidement, comme toujours.

– Si ma sœur est souffrante, cependant ! C’est quand les gens sont malades qu’il convient d’aller les voir… C’est l’affaire d’une semaine au plus… Cette pauvre petite s’est assez fatiguée à me soigner durant quatre mois, pour qu’on lui accorde le petit congé qu’elle demande.

– Et puis, reprenait Terral, est-il bien convenable qu’une fille comme Linou fasse seule un tel voyage ?

– On ne m’enlèvera pas, père, répondait-elle en s’efforçant de sourire.

Et l’oncle Joseph, à son tour, approuvait :

– Il ne s’agit que d’aller prendre à Saint-Amans la diligence de Saint-Jean à Rodez, laquelle correspond, à la Primaube, avec la voiture du Levezou à Villefranche. J’accompagnerai Linou à Saint-Amans, en allant travailler à la scierie de Castaniers ; et, à la Primaube, le conducteur Carrière, à qui je la recommanderai, l’embarquera dans le courrier qui la déposera à Villefranche même, à la porte de son couvent. Et le retour ne sera pas plus difficile que l’aller.

– Bien, fit aigrement Cadet, et moi ? Il paraît que je ne compte pas ? Tu veux partir sans même savoir si je suis ou non soldat pour sept ans ? Tu es encore gentille !…

Sensible à ce reproche, Linou courut à son frère et l’embrassa.

– Hé, mon bon Cadet, ton numéro, ne sera même pas appelé ; et, s’il l’était, je suis sûre que tu ne serais pas soldat : nous avons bien trop prié pour toi, avec maman.

Cadet haussa les épaules.

– Voilà bien des raisons de dévote ! fit-il en ricanant.

– D’ailleurs, frère, pour te faire plaisir, je ne partirai que mardi. Cela te va-t-il ainsi ?

Personne ne faisait plus d’objections ; et il sembla à Linou qu’elle avait dans la main la clé de la porte par où elle allait s’évader… S’évader !

Quel mot, quelle action surtout, pour une honnête fille !… Elle qui avait eu toujours horreur de la dissimulation et du mensonge, elle allait tromper sa famille, disposer de sa vie sans même consulter ceux de qui elle la tenait !…

Toute la nuit, dans une insomnie tenace, elle tourna et retourna ces idées dans sa tête fiévreuse. Tantôt, en songeant à la douleur de sa mère et de Jean, elle se promettait de revenir sur sa détermination ; et, tantôt, elle s’y affermissait davantage par l’évocation de son vœu et de la guérison de la chère malade qui, pour elle, en était la conséquence, et par le ressouvenir de ses lectures pieuses : « Tu quitteras ton père et ta mère… » Cette phrase revenait sans cesse dans son esprit ; et elle se l’appliquait comme un commandement d’en haut. « Tu quitteras ton père et ta mère… » Est-ce qu’on ne voyait pas souvent des jeunes filles, contrariées dans leur amour, s’échapper de la maison paternelle et suivre ceux à qui elles s’étaient promises ? On les excusait, on les mariait, et nul ne leur jetait le blâme. À combien plus forte raison devait-on être indulgent envers celles qui s’en allaient, même en cachette, vers le fiancé divin et des noces mystiques !… Cet argument finit par tout emporter.

Le lendemain tandis que Terral était à la forêt, Cadet au chef-lieu de canton, et l’oncle Joseph à la scierie, Linou, tout en aidant sa mère, comme de coutume, faisait ses préparatifs de départ.

Mais quels serrements de cœur à toutes les choses qu’elle quittait ! Quelle angoissante journée d’adieux, d’autant plus déchirants qu’il les fallait dissimuler : adieux aux bêtes, adieux au lavoir, au jardin, à sa chambrette de jeune fille, où, par la fenêtre ouverte, le vieux poirier semblait lui tendre ses rameaux en fleurs, dans lesquels deux chardonnerets commençaient leur nid… Au jardin, elle s’arrêta à regarder les ruches et les avettes qui en partaient, rapides et vibrantes comme des balles d’or, et y revenaient alourdies de butin ; plusieurs bourdonnaient autour de ses cheveux ; une, même, se posa sur sa manche, lasse, sans doute, sous la charge de ses minuscules corbeilles emplies de pollen.

En vaquant aux soins du ménage, elle s’interrompait parfois pour contempler longuement le visage chéri de sa mère, si maigre et si pâle encore, et ces yeux d’infinie tristesse, qui avaient tant pleuré déjà, et qu’elle allait tant faire pleurer encore.

– Qu’as-tu donc à me regarder ainsi ? dit tout à coup Rose. Qu’est-ce que j’ai de particulier aujourd’hui ?

– Rien, maman, sinon que tes couleurs reviennent, et que tu es un peu mieux portante chaque jour…

Mais, à la dérobée, elle continuait de l’observer avec ferveur : on eût dit qu’elle voulait s’enfoncer profondément dans la mémoire l’image auguste, pour l’emporter vivante et la conserver à jamais.

L’après-midi, sous un prétexte quelconque, elle s’enferma dans sa chambre et écrivit au curé de La Garde :

« Monsieur le curé,

J’ai fait ce que vous m’aviez recommandé : j’ai prié et j’ai supplié Jésus et la Vierge de m’inspirer. Et je pars demain matin pour Villefranche, censé pour aller voir ma tante la religieuse, qui nous écrit qu’elle est malade, mais avec l’intention de rester là-bas, et de me faire religieuse moi-même ; je sens que c’est ma vocation… Vous savez, d’ailleurs, que je l’ai juré, la nuit où maman a manqué mourir… Il est vrai qu’à la suite de votre visite, il m’était revenu des hésitations. Je plaignais Jean ; et même, le lendemain des obsèques de son père, je l’ai vu si malheureux que, devant ma mère qui m’implorait pour lui, oubliant un moment mon vœu, je lui ai dit que je l’aimais toujours ; et j’étais sincère… Mais mon père, survenant là-dessus, s’est mis dans une colère terrible, a querellé maman et parrain, et a juré, que, lui vivant, je n’épouserais jamais Garric… La nuit d’après, maman a été reprise de fièvre et de suffocation, tout comme au début de la maladie qui faillit l’emporter : preuve évidente que Dieu menaçait de me punir si je ne tenais pas mes engagements envers lui. Je ne veux pas être parjure, je ne veux pas que ma mère meure… Il m’est aussi venu à l’esprit que les scènes violentes entre mon père et elle ont presque toujours lieu à cause de moi ; je suis un sujet de disputes ; si je restais ici et que je m’entête à vouloir Jean, mon père querellerait tant ma pauvre maman, qu’elle mourrait de chagrin, si elle échappait à la maladie. En considération de mon sacrifice, Dieu, je l’espère, rétablira la paix entre mes chers parents… Consolez Jean de votre mieux… Tâchez d’obtenir qu’il m’oublie, et qu’il épouse celle qu’il a compromise, si elle n’est pas indigne de lui… Et consolez aussi ma mère… Pauvre maman ! Elle croit que je pars pour huit jours, et je n’ai pas le courage de la détromper… Allez la voir, monsieur le curé, le plus tôt que vous pourrez ; vous savez mieux que moi ce qu’il faut lui dire, ainsi qu’à mon père, à mon frère et à mon excellent parrain… Enfin, priez Dieu pour qu’après m’avoir attirée à lui, il me garde à tout jamais. Votre petite fille en Jésus.

Aline. »

Elle porta elle-même sa lettre à la boîte de La Capelle, et, en redescendant, elle rencontra, dans la côte, Marianne Garric, la mère de Jean, qui revenait de laver au ruisseau. En apercevant la jeune fille, la bonne femme s’accota au mur et y déposa un instant son fardeau ruisselant.

– C’est vous, mademoiselle Linette… Vous allez toujours bien ?… Votre maman aussi ?…

– Mais oui, Mariannou, maman va aussi bien que possible, quoiqu’un peu faible encore…

– Voici les beaux jours, qui achèveront de la remettre…

– Je l’espère… Vous êtes bien chargée, ma pauvre Mariannou !

– Pas au-delà, ma bonne petite ; seulement, la côte est un peu rude, et je suis toute seule, à présent, hélas !

– Il faudra aller habiter avec Jean, le plus tôt possible.

– Ah ! ce serait bien mon rêve ; mais quand pourra-t-il m’emmener ? Pas tant qu’il ne sera que domestique chez les autres… En attendant, je viens de laver pour lui, et j’espère le voir, ce soir… Je lui donnerai le bonjour de votre part, n’est-ce pas, ma mignonne ?

– Mais certainement, Marianne… Vous lui direz aussi que je m’absente pour quelques jours…

– Vraiment ? Vous allez, sans doute, voir votre sœur aînée ?

– Non, mais ma tante la religieuse, qui est souffrante.

– Bon Dieu ! mais c’est tout un voyage : j’ai entendu dire que Villefranche est très loin.

– Bah ! il n’y a qu’une journée de diligence.

– Une journée ! Sainte-Vierge ! C’est à fin de pays… On vous accompagne, naturellement ?

– Jusqu’à Saint-Amans, où je prendrai le courrier.

– Comme vous êtes courageuse !… Jeantou sera bien ennuyé de vous savoir partie.

– Mais nous avons passé, naguère, bien plus longtemps sans nous voir… Qu’est-ce que huit jours ?

– Il est vrai… N’avez-vous rien à lui faire dire, en vous en allant, mademoiselle Aline ?

Le cœur de la jeune fille se serra ; elle pâlit, baissa les yeux ; puis, héroïquement, mais d’une voix qui tremblait un peu :

– Vous lui direz d’être toujours bon, courageux et juste, et de faire ce que monsieur le curé de La Garde lui conseillera.

La bonne femme demeura interloquée… Que signifiait pareille recommandation ? Ne comprenant pas, elle ne s’en préoccupa pas autrement.

– Adieu, mère Garric, fit vivement la jeune fille en l’embrassant ; ménagez-vous, et priez pour moi…

Et elle se sauva, refoulant ses pleurs, et évitant de se retourner.

La soirée fut terrible pour elle, par le contraste de sa détresse morale et de la joie de tous les siens, qui venaient d’apprendre que Cadet ne serait pas soldat. Celui-ci affectait de ne montrer ni gaieté ni chagrin ; mais le père Terral ne se contenait plus. Songez donc ! il gardait son fils, son continuateur, le coq de la maison, comme il disait avec orgueil. Et il le gardait parce qu’il avait fait le nécessaire, et qu’il s’était assuré l’appui du député de l’empereur.

– Oui, oui, disait-il à son frère Joseph, qui hochait la tête de façon sceptique ; c’est bien lui qui a fait exempter Cadet.

– On a donc été jusqu’à son numéro ?

– Parfaitement. On prend plus d’hommes que l’an dernier ; on craint la guerre, paraît-il ; on est allé jusqu’au 65.

– Alors, répliqua l’oncle Joseph en se tournant vers son neveu, on t’a réformé ? Pour quel motif ? Faible de constitution ? Court de taille ?

– Il m’a manqué deux millimètres, se hâta de répondre le conscrit… Et encore on s’est disputé ferme là-dessus ; on m’a mesuré, remesuré, debout, couché… Que d’histoires !…

– Ah ! sans monsieur Roucassier !… fit Terral.

– Il était là, le grand singe ?

– Non, mais il avait dû agir, recommander mon affaire au préfet et au médecin du régiment.

– Enfin, tu n’en sais rien ; mais c’est la foi qui sauve, conclut l’éternel railleur.

On se mit à table. Pataud, que Terral avait invité, arriva en retard : comme toujours, il revenait de l’affût, et portait un lièvre, ce qui lui valut toute une bordée de choses désagréables de son frère aîné ; car, quoique braconnier dans l’âme aussi, l’oncle Joseph n’admettait pas que le braconnage devînt du brigandage ; et il n’aurait pas tiré une perdrix à l’époque de la ponte, ni un lièvre à la saison de la gestation ou de l’allaitement.

– Un lièvre de plus ou de moins !… disait Pataud. Si on n’en tuait pas, ils dévoreraient le pays… Et puis, si je n’avais pas tué celui-là, un autre l’aurait tué à ma place…

– Très fort aussi, ce raisonnement ! ricana Joseph.

Mais Terral intervint pour empêcher ses frères de se chamailler, selon leur habitude ; il voulait que tout fût à la joie autour de lui et de son héritier sauvé du régiment. Il versait rasade sur rasade, un peu échauffé déjà. Et il exigea que Linou et sa mère quittassent le coin du feu pour venir trinquer à la ronde. Elles s’assirent un instant au bout de la table, mais, bientôt, demandèrent à se retirer.

– Eh bien ! fit Terral, allez vous coucher ; nous, nous retournons à La Capelle ; c’est moi qui paye le café chez Flambart.

La proposition fut acceptée d’enthousiasme, et les quatre Terral s’en furent à l’auberge achever leur soirée.

II[modifier]

Depuis le jour des Rameaux, – ce jour qui avait eu pour lui une si radieuse matinée et une si triste après-midi, le farinel des Anguilles ne tenait plus en place, mangeait à peine, ne dormait pas, faisait sa besogne sans goût. Trois fois dans une semaine, il avait grimpé, le soir, jusqu’à la cure pour savoir si la réponse de Montpellier n’était pas encore arrivée… il se désolait, il maigrissait.

Le lundi de Pâques, ainsi qu’elle l’avait dit à Linou, la veuve Garric vit entrer son garçon, à nuit close ; et elle fut surprise de lui trouver mauvaise mine, l’air chagrin et préoccupé. Il ne voulut pas laisser mettre la poêle au feu, prétextant qu’il avait mangé sa soupe avant de quitter les Anguilles ; et il répondit laconiquement aux questions de la pauvre femme, qui s’inquiétait de le voir si peu en train.

– Tu sais que j’ai rencontré Linou, aujourd’hui, fit-elle.

– Vraiment ?

– Oui, en revenant du lavoir… Et elle m’a même appris qu’elle allait s’absenter pour quelques jours.

Jean sursauta.

– Où va-t-elle ? demanda-t-il vivement.

– À Villefranche, voir la sœur de Rose, qui est malade, au couvent de la Sainte-Famille.

– Mais vous êtes sûre que c’est pour peu de temps qu’elle part ?

– Puisqu’elle me l’a dit !… Elle ne peut s’absenter longtemps ; sa mère n’est pas encore bien vaillante…

Et quand vous a-t-elle dit qu’elle partait ?

– Demain matin… On l’accompagne jusqu’au courrier de Saint–Amans… Mais voyons, Jeantou, qu’as-tu ? Tu t’agites comme si tu avais la fièvre… En quoi cette nouvelle peut-elle te tourmenter ?

– Je ne sais pas, mère, mais elle m’afflige tout de même ; il me semble qu’un danger est sur moi.

– Un danger ?

– Hé oui, un danger… Je ne peux m’expliquer plus clairement encore… Bientôt, peut-être… C’est comme quand un orage menace : on ne sait pas s’il tombera, ni où il tombera…

Il se dressa, ouvrit la porte, respira longuement.

– J’ai besoin de prendre l’air ; je reviendrai bientôt ; couchez-vous maman.

– Jean, où vas-tu ?

– Je vais revenir, vous dis-je, mère… N’ayez donc pas peur pour moi…

Il s’élança dehors, et, naturellement, après quelques hésitions il descendit vers le moulin. Qu’allait-il chercher ? Tout le monde y dormait sans doute… Il contourna la grange, s’arrêta un instant devant la façade de la maison, près de la fontaine qui gazouillait dans l’ombre ; enfin derrière le four, il enjamba la haie et se trouva dans le jardin, sous la fenêtre de la chambre d’Aline, au pied du grand poirier dont le tronc n’est qu’à un pas de la muraille et dont la frondaison dépasse les toitures et frôle les volets.

Le chien se mit à aboyer furieusement à l’intérieur. La fenêtre s’ouvrit, et une vague silhouette s’y encadra ; mais, la nuit étant sans lune, l’amoureux ne put discerner les traits de sa petite amie ; son cœur disait que c’était elle. Peut-être, s’il avait su que les Terral étaient à l’auberge, se serait-il risqué à appeler la jeune fille, et à lui dire des paroles d’adieu ; il se contenta de tousser légèrement ; et, comme les aboiements redoublaient, la croisée se referma, et Jean s’éloigna, le cœur affreusement serré, tandis qu’un rossignol commençait, dans la haie du jardin, sa cantilène enamourée…

Linou, sa mère couchée, s’était mise à prier, demandant à Dieu, une fois encore, de la soutenir dans la dure épreuve qui l’attendait. Les aboiements du chien la tirèrent un instant de son oraison. Elle alla à la fenêtre, se pencha un peu. Un instinct l’avertissait que quelqu’un était là dans l’ombre, et y venait pour elle. Quand elle entendit tousser, elle ne douta pas que ce ne fût Jean ; mais, craignant de le voir se risquer à grimper sur l’arbre pour s’approcher d’elle, elle referma vivement la croisée, et se remit à prier, longtemps, longtemps…

Elle se coucha enfin, de peur qu’une veille trop prolongée ne lui ôtât ses forces pour le lendemain. Le sommeil la prit, un sommeil de cauchemar, traversé d’images et de figures déformées… Dédoublée, elle voyait une Linou marcher à grands pas sur une route longue et poudreuse, sans jamais se retourner ; elle l’appelait, voulait courir pour la rattraper ; mais ses jambes refusaient de se mouvoir, sa voix mourait dans son gosier…

Brusquement, le coq chanta, et la jeune fille se leva et s’habilla rondement ; elle était prête quand son père – toujours le premier debout dans la maison – vint l’appeler, la croyant encore endormie. Elle alla embrasser sa mère dans son lit, la suppliant de rester couchée. Mais Rose ne voulut rien entendre ; quand son fils aîné, jadis, partait pour le collège, à la Toussaint ou à Pâques, elle n’eût jamais permis qu’une autre lui préparât le déjeuner, lui adressât les dernières recommandations, et l’accompagnât soit jusqu’à la croix de La Grange, au sortir de La Capelle, soit, au moins, quand ses forces eurent diminué, jusqu’au milieu de la côte de la Griffoule.

L’oncle Joseph fut vite prêt aussi. Et dans le petit jour qui blanchissait les vitres, devant le feu flambant clair, tous les quatre, – Cadet seul dormait encore, – ils firent la prière en commun. Plusieurs fois, la voix de la jeune fille trembla un peu, mouillée de larmes refoulées ; mais personne, sauf, peut-être sa mère, pour qui tout départ d’un des siens était une torture, ne se douta des efforts inouïs qu’elle faisait pour ne pas éclater.

À table, par exemple, sauf un peu de bouillon et un doigt de vin, il lui fut impossible de rien avaler. Ah ! nous les avons tous connues, étant enfants, ces affres de l’adieu, cette étreinte d’une main invisible qui vous serre à la fois le cœur et la gorge ; cette envie furieuse qui vous prend, par instants, de crier, de se rouler par terre, de s’accrocher aux objets familiers, au pied de la table ou à la poignée de la porte… Et ces gros chagrins n’avaient, cependant, pour cause que la perspective de quelques mois à passer à la pension ; tandis que, pour Aline, c’était un départ qu’elle jugeait devoir être sans retour…

Elle remonta embrasser Cadet, qui dormait toujours. Il grogna qu’on ne l’eût pas réveillé plus tôt ; il voulait se lever et accompagner sa sœur jusqu’à Saint-Amans, plus loin même. Linou le retint, le cajola :

– Non, mon cher Cadet, non ; reste ici : notre père a besoin de toi, et mon parrain suffira bien pour me conduire jusqu’à la diligence… Adieu, frérot, sois bon pour maman ; si elle retombait malade, tu irais vite chercher la Sœur Saint-Cyprien et le docteur Bernad…, et tu m’écrirais…

– Mais tu reviendras dans une semaine, au moins ? Linou détourna la tête pour cacher une larme.

– Quand on va voir un malade, répondit-elle évasivement, on ne sait pas au juste quel jour il sera sur pied… J’espère que notre tante sera vite rétablie…

– Pas d’histoires ! fit rudement Cadet… Si tu n’es pas ici mardi prochain, c’est moi qui irai te chercher… Ta place est à la maison, près de ta mère, et pas chez les nonnes… Adieu, Linou, et reviens promptement…

Elle redescendit, chancelante, essuya ses yeux dans l’escalier. Il faisait grand jour ; au-dessus du « puech » de La Gravasse, quelques rougeurs annonçaient le lever du soleil.

– Es-tu prête, Aline ? fit l’oncle Joseph, qui avait passé à l’épaule son havresac plein d’outils : ciseaux, tarières, rabot, plus une scie tournante attachée par-dessus, en travers.

– Oui, parrain, répondit la pauvre petite, en saisissant d’une main fiévreuse le léger paquet de hardes qu’elle emportait.

– C’est tout ton bagage ? fit Terral, surpris.

– Cela suffira bien, papa ; je ne vais pas à une noce, ajouta-t-elle en essayant de sourire.

Elle embrassa la servante Rosalie, une brave fille qui pleurait à chaudes larmes, sans pourtant rien soupçonner du secret de sa jeune maîtresse. Terral ouvrit la porte donnant sur la scierie ; tous sortirent, – Linou la dernière, car elle avait voulu envelopper d’un suprême regard cette vieille salle enfumée qui gardait tant de sa vie, ce foyer où dansait la flamme joyeuse et devant lequel la chatte noire, assise, mais le dos aux tisons, semblait de ses yeux d’or grands ouverts, demander pourquoi cet exode matinal ; la lourde table où sa place resterait vide désormais ; certain petit lit, simple trou triangulaire sous un escalier, et dans lequel elle avait longtemps dormi à côté de sa sœur ; enfin, la pendule, la vieille pendule qui lui avait compté tant d’heures claires pour quelques heures sombres, et dont le balancier continuait son tic tac, comme si rien, après le départ de l’enfant, n’allait être changé dans l’ancestrale demeure.

Elle franchit enfin le seuil, en faisant un grand signe de croix sur la porte qu’elle n’ouvrirait sans doute plus.

Son père venait de mettre en branle la scie, qui dansait joyeuse, en mordant sur un tronc de hêtre. Oui, la vie allait continuer, et le travail, et c’était, à la fois, triste et consolant.

Aline rejoignit sa mère, son père et son parrain, au bout de la chaussée, sous le grand peuplier dont le pied baignait dans l’étang, et dont la cime, déjà parée de feuilles frissonnantes, se dorait de soleil levant.

C’était là l’endroit du suprême adieu et du suprême effort. Rose voulait monter la côte ; on l’en empêcha. Linou embrassa rapidement son père qui, lui, ne pleurait jamais… Sa mère fondait en larmes, lui adressait ses recommandations : ne pas marcher trop vite, ne pas prendre froid dans la voiture, dire mille choses affectueuses à sa tante, la ramener avec elle si c’était possible, écrire dès l’arrivée à Villefranche…

– Oui, maman ; oui, maman, répondait toujours Linou, qui, à son tour, lui recommandait… ce qu’on recommande à sa mère quand on la quitte : se bien soigner…, ne pas se chagriner…, ne pas retomber malade…, éternelles et sublimes banalités !

– Adieu, maman !

– Adieu, ma petite !… Reviens bientôt !…

Et l’étreinte fut si forte, si vibrante, et, malgré le vouloir de l’enfant, si prolongée, que la mère se sentit traversée d’un pressentiment affreux, et qu’une fois ses bras dénoués et retombés le long de son corps, elle resta là, un bon moment, à regarder s’en aller, sous les chênes et sous les houx de la Griffoule, l’enfant qu’un instinct secret lui disait qu’elle ne verrait plus.

Le chien Milord, qui croyait qu’on l’emmenait, s’était élancé en avant, la queue en panache, gambadant, frétillant, riant, – car les chiens rient, – et revenant sur ses pas pour se cabrer contre son maître ou contre Linou et leur lécher furtivement la figure. Il fallut lui enjoindre brutalement de regagner le logis ; alors, stupéfait, son bon regard braqué avec reproche sur ceux qui partaient sans lui, il demeurait, lui aussi, immobile et suppliant. Enfin, tout penaud, il rejoignit Rose, qui le caressa de la main ; et tous deux, dans une tristesse infinie, ils redescendirent, et rentrèrent dans la maison, pour tous deux à présent déserte.

En haut de la montée, Linou se retourna encore une fois : elle ne vit plus sa mère. L’étang, sous le soleil levant, exhalait une fine buée blanche sur laquelle tranchait la fumée bleue montant du toit paternel, haleine tiède et légère du foyer, dernier adieu de ce qui reste à ceux qui s’en vont.

III[modifier]

L’oncle et la nièce, ne voulant pas traverser le village, le contournèrent par la droite, en s’engageant dans le chemin creux dit de la Garenne, qui passe à peine à cent pas du Vignal. Joseph marchait devant ; Linou suivait, pleurant doucement et essuyant ses yeux, qui s’emplissaient de nouveau. Au premier coude du chemin, elle entrevit le cimetière, sur sa gauche, à l’ombre de l’église. Elle se signa et donna une pensée aux morts. Au détour suivant, elle s’approcha du mur moussu à hauteur d’appui, par-dessus lequel elle savait qu’elle apercevait la maisonnette des Garric. Mais, au même instant, de l’autre côté du mur, dans le pré, arrivait courant Jeantou, qui, depuis avant l’aube, guettait le départ de son amie. Un double cri :

– Jean !

– Linou !

L’oncle se retourna, surpris.

– C’est toi, farinel ?… Que fais-tu par là ?

Jean, un peu confus, un peu essoufflé aussi, balbutiait… Il était venu chercher quelques effets, avait appris de sa mère le départ de Linou pour Villefranche, et avait voulu, avant de retourner aux Anguilles, lui souhaiter un bon voyage.

Linou n’avait certes point prévu pareille rencontre ; mais il était écrit qu’aucun déchirement ne lui serait épargné. Il lui fallait maintenant mentir à son ami, comme elle avait, en somme, menti à ses parents, et refouler encore les pleurs qu’elle avait espéré pouvoir enfin laisser couler librement, son parrain n’y voyant que l’attendrissement naturel d’une enfant qui, pour la première fois, quitte sa mère.

– C’est bien aimable à toi, Jeantou, répondit avec effort la jeune fille de t’être levé si matin pour me dire adieu… Merci !

Il eût voulu répondre :

– Levé matin ? Je n’ai pas dormi ; j’ai été rôder sous ta fenêtre ; puis, j’ai écouté, depuis le chant du coq, les premiers pas qui sonneraient sur le chemin…

Mais la présence d’un tiers, quoique ce tiers fût son grand ami, l’intimidait ; il garda le silence.

– Et ton maître, fit Joseph, est-il redevenu assez matinal pour lever la vanne du moulin en ton absence ?

– Ma foi, répondit Jean, pour une fois, l’eau m’attendra dans l’écluse, ou, tout au moins, les clients devant la porte… Vous allez à Saint-Amans, sans doute ; je vais avec vous jusqu’à Saint-Amans.

– Oh ! voyons, Jean, observa gravement Linou, ce n’est pas raisonnable… Toi, si consciencieux d’habitude…

Le jeune homme hésitait ; mais l’oncle Joseph, qui, une fois au travail, faisait scrupuleusement sa tâche, estimait que, de temps à autre, pour chasser ou pêcher, ou même par amour de la camaraderie, une demi-journée perdue ne tirait pas à conséquence. Il fit donc bon accueil à l’offre de Garric, et se montra enchanté de faire route avec lui.

– D’ailleurs, ajouta-t-il, je t’indiquerai des raccourcis pour le retour qui te permettront d’être à La Garde à dix heures, au plus tard.

Ils cheminèrent donc ensemble, tantôt les deux hommes devant et la jeune fille à quelque pas, triste et pensive, et s’efforçant de ne plus pleurer : tantôt Jean revenant vers elle pour s’emparer de son paquet, ou lui tendre la main au passage d’un ruisseau, ou écarter les branches des noisetiers et des houx dans les sentiers trop étroits. Mais il n’osait pas lui parler d’amour ; et elle, le cœur serré, restait muette, tremblant toujours de laisser échapper son grand secret.

Ces pays du Ségala, à fin d’avril, sont une fête pour les yeux, pour l’oreille et pour le cœur. Sur les collines et sur les plateaux les seigles, tous semés à l’automne, sont déjà hauts et ondulent sous la brise, laissant s’essorer des milliers d’alouettes qui montent en trillant vers l’azur. Les bois et les bouquets de hêtres ouvrent leurs feuilles d’un vert tendre et léger ; les premières sont apparues dans quelque combe bien abritée, si menues d’abord qu’elles ne masquent pas les merisiers fleuris dont elles ne font qu’aviver la blancheur. Puis elles se déplient, s’étendent, escaladent les sommets, déferlent sur les pentes voisines. Les chênes, plus tardifs, saupoudrent à peine d’émeraudes leurs rameaux robustes, tandis qu’entre leurs troncs grisâtres on voit encore les taillis avec les feuilles rousses de l’hiver et les houx d’un vert cru et comme vernissé.

Au-dessous des bois, sur les ruisseaux clairs et chantants où fuient les truites, les aulnes et les saules dessinent des méandres, où l’or des châtons velus se marie au vert rougeâtre des premières feuilles.

Les prés, fauves encore sur les pentes élevées mais verdoyants déjà autour des sources, font briller comme un réseau d’argent leurs rigoles d’irrigation pleines jusqu’au bord, et leurs petits déversoirs changés en éventails de pierreries. Les anémones, les primevères et les renoncules d’or y poussent par jonchées.

Autour des fermes et des mas, tranchant sur le vert sombre et immuable des « griffoules », les pruniers et les poiriers en fleur bruissent d’abeilles et d’oiseaux. Dans les petits chemins on enjambe des ruisselets qui bavardent sur le gravier, ou l’on marche sur des gazons semés de pâquerettes et bordés de pervenches.

Et, au-dessus de toutes ces merveilles de vie et de fraîcheur, un ciel tout neuf, récemment lavé, d’un bleu tendre et profond, traversé par moments de nuages ouatés qui s’en vont à la dérive, sans hâte et sans but. Quand on passe d’un vallon à l’autre, et qu’arrivé sur la colline qui divise les eaux on s’arrête pour souffler un peu, et pour admirer aussi, le regard plonge dans un horizon immense qui s’étend d’un côté jusqu’aux Cévennes sombres et aux monts de Lacaune qui les continuent ; de l’autre, jusqu’aux Pyrénées où le Canigou étincelle, tandis que, plus à l’ouest, s’étendent les riches plateaux et les châtaigneraies de Ceignac et du Calmontois, et qu’au nord se profile le clocher de Rodez, haut de trois cents pieds, ajouré comme une dentelle, et surmonté d’une vierge dorée qui flamboie comme un phare.

Ah ! l’admirable matinée pour un voyage d’amoureux, sous l’œil indulgent d’un parrain tendre et gai, si Aline et Jean avaient eu le cœur libre d’en goûter la fraîcheur et le charme ! Mais l’une avait le sien déchiré par cette prolongation inattendue d’une affreuse lutte, et l’autre était, nous l’avons vu, en proie à une inquiétude vague, à de confus pressentiments, depuis la scène avec Pierril, la lettre de Mion, et l’envoi de celle de M. le curé de La Garde au frère aîné de Linou. Il avait beau se rappeler dans quelles conditions il avait succombé aux avances provocantes d’une effrontée, essayer de se rassurer en pensant que celle-ci ne le nommait même pas dans sa lettre, quelque chose comme un remords grandissait chaque jour en lui ; l’appréhension d’un châtiment le hantait et lui gâtait le bonheur de marcher à côté de celle qu’il aimait toujours, d’effleurer son épaule ou sa main dans les chemins étroits, ou même de l’arrêter pour détacher du bas de sa robe une griffe d’églantier ou de ronce qui l’avait happée au passage. Aussi, le renouveau avait beau verdir les bois, fleurir les haies et les gazons, faire chanter les alouettes, les pinsons et les merles, répandre sur la campagne enamourée toutes les joies de la résurrection, les deux jeunes gens allaient, quasi silencieux, et ne répondant que par condescendance aux phrases admiratives de l’oncle Joseph, le seul des trois qui jouît pleinement de cette féerie printanière. De temps à autre, il se retournait pour montrer une perspective, un coin de bois, un chêne ou un châtaignier vénérable tout surpris de trouver chez sa nièce et chez Jean un si faible écho à son enthousiasme de poète agreste et inédit.

– En voilà des amoureux ! bougonnait-il à mi-voix dans sa moustache grise ; même au mois de mai, ils ne dégèlent pas…

Et il reprenait sa marche en éclaireur, quittant même parfois le chemin pour sauter dans une friche ou dans un pré et prendre des raccourcis dont il détournait sa nièce, sous prétexte qu’elle y laisserait ses souliers, ou y tremperait ses jupes, en réalité pour donner aux jeunes gens toute liberté de parler de leurs sentiments et de leurs projets. Hélas ! il ignorait le secret de l’un et de l’autre, et la peine qui leur serrait le cœur et les lèvres ; et il ne voyait que gaucherie ou timidité dans une réserve qui le déroutait.

Cependant, on passait mas et hameaux, ruisseaux et bois, et de maigres plateaux sans arbres, privés encore de l’or des genêts et de la pourpre des bruyères, mais animés par les sonnailles des troupeaux, les chants des bergers, des laboureurs et de mille oiselets.

Avant de franchir la vallée étroite et profonde du Céor, ils s’arrêtèrent un instant pour permettre à la jeune fille de souffler, à un carrefour de chemins que domine une très ancienne croix de pierre, toute vêtue de mousses et de lichens. Linou s’assit sur le piédestal, un bloc de granit non taillé. L’oncle Joseph commençait une histoire, une légende plutôt, qui se rapportait à ce carrefour, lorsque le clocher de Saint-Amans, dressé en face, de l’autre côté du ravin, lança de gais appels pour un baptême sans doute, ou pour un mariage. Ces carillons ne différaient guère de ceux des cloches de La Capelle-des-Bois. Aussi, Linou porta-t-elle la main à son cœur et parut-elle près de défaillir. Jeantou s’empressa auprès d’elle ; mais elle se releva au prix d’un effort héroïque, répondit que le soleil l’avait seulement un peu étourdie, et demanda qu’on se remît en route : elle avait hâte d’en finir, d’obéir à l’appel des cloches et aussi, peut-être, d’une petite alouette qui montait de la friche, au-dessus de la croix, et dont le chant, de l’azur, semblait lui dire, comme autrefois dans le pré de l’étang :

– Arrive ! Arrive ! Arrive !

Ils descendirent donc encore une pente, gravirent encore une montée – la dernière – et s’arrêtèrent à deux cents pas du village, à la croisée de trois routes, devant une auberge de rouliers, près d’un vaste tilleul connu de tout le pays et sous lequel s’abritent de la pluie les processions des paroisses qui viennent demander à Saint-Amans du soleil, et du soleil celles qui viennent implorer de la pluie.

L’oncle Joseph essayait de cacher son émotion – car il était ému sans trop s’expliquer pourquoi – par d’intarissables plaisanteries sur les gens de Saint-Amans, sur les miracles qui s’y étaient accomplis, sur la diligence et l’attelage de rosses du père Carrière, – le conducteur, – dont on apercevait déjà, sur les lacets de la route qui monte du Céor, l’équipage antique, grinçant et cahotant, et dont on entendait le fouet et les jurons ; les bons mots et le rire, un peu forcé, du cher parrain demeuraient sans écho. Il aurait voulu entrer à l’auberge, espérant que quelques verres de vin rendraient un peu de gaieté au moins à son jeune compagnon ; mais l’attelage débouchait sur le plateau où se dressent l’église, le clocher et le presbytère de Saint-Amans, et la voiture avait déjà du retard.

En voyant trois personnes plantées au bord de la route, le vieux Carrière ouvrit tout grands ses yeux embroussaillés sous la visière de la casquette en peau de loup qu’il portait en toute saison ; mais il fit la grimace quand il apprit de l’oncle Joseph qu’Aline seule montait dans sa carriole, – dans son « corbillard », avait dit, en d’autres circonstances, l’incorrigible railleur.

– Alors, vous êtes venus deux pour accompagner cette jeune perdrix ? interrogea-t-il de sa grosse voix enrouée par l’eau-de-vie, la fumée de la pipe et les brouillards du Viaur ; faut-il que vous soyez désœuvrés, dans votre contrée !… Ça ne fait rien ; on vous la soignera quand même, cette « menue »… Où faudra-t-il la descendre ? À Rodez ?

– À la Primaube, fit Joseph. Là, vous la recommanderez au courrier de Villefranche. Il vous la rendra, dans huit jours, et vous me la ramènerez ici.

– Entendu, farinel de mon cœur… Tu apporteras, en venant l’attendre, quelques belles truites, tu sais…, de celles qui ont le dos noir piqueté de rouge, et tu diras à la mère Angélique, là, à côté (il montrait l’auberge du manche de son fouet), de les bien faire nager dans sa poêle, avec du persil autour… Je payerai l’apprêt, et, si je n’offre pas la goutte aujourd’hui, c’est que nous sommes déjà en retard et que le receveur de la poste va bramer comme l’âne de Pomarède… Hardi, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Linou et l’invitant à se hisser dans la guimbarde poudreuse et disloquée qu’il appelait sa diligence.

Linou, se raidissant pour ne pas pleurer, serra la main à Jean, qui n’osa pas l’embrasser devant le monde. Comme elle s’approchait de son parrain, celui-ci tira de son gousset deux écus de cinq francs et voulut les lui glisser dans la main, disant à mi-voix :

– Terral n’a pas été, sans doute, bien large avec toi… On ne voyage pas sans quelque argent de poche ; qui sait ce qui peut arriver en route ?…

Et, comme l’enfant refusait, assurant que sa bourse était suffisamment garnie.

– Eh bien ! fit-il plus bas, et de façon à n’être pas entendu de Carrière, tu les donneras à ta tante, afin qu’elle fasse un peu prier pour moi, si je mourais tout à coup…

Et, s’efforçant de rire pour corriger le sens de ces paroles :

– Je les boirais, dimanche, d’ailleurs, si tu ne les prenais pas… Elle accepta ; puis, lui jetant les bras au cou, éclata en sanglots.

– Oh ! mon parrain ! mon parrain !… fit-elle.

Et ce mot contenait un infini de tendresse et de déchirement. Il en fut tout interloqué, et il ouvrait la bouche pour réconforter sa nièce ; mais celle-ci s’était déjà arrachée de ses bras et avait grimpé dans la voiture. La portière se referma. Carrière escalada son siège, fit claquer son fouet, et lança deux ou trois jurons ; et ses pauvres rosses reprirent péniblement leur petit trot. Aline agita son mouchoir.

– Adieu, parrain ! Adieu, Jeantou !

– Au revoir, Linou !

– À bientôt ! répondirent Garric et l’oncle Joseph.

Et ils regardèrent la patache s’éloigner, décroître, n’offrant bientôt plus à l’œil, entre les deux haies fleuries et sous le ciel bleu, qu’une espèce d’écran jaunâtre, percé d’un trou carré où s’encadrait un jeune visage, et plus bas, entre les roues en fuite, une bizarre danse de pieds de chevaux boitillant et entrechoquant leurs fers dans la poussière de la route.

Un coude du chemin la leur déroba.

IV[modifier]

Ils s’entre-regardèrent un moment sans rien dire, très émus tous deux, l’un pour des raisons déjà exposées, l’autre par le contrecoup de l’émotion inexplicable qu’il avait constatée chez sa filleule.

– Allons, dit enfin Joseph, nous n’avons plus rien à faire ici… Le soleil monte, et l’ouvrage nous attend tous deux. Retournons… Nous boirons un coup, au bas de la côte, chez le Teinturier, puis nous tirerons chacun de notre côté.

Et, tristement, ils revinrent sur leurs pas. Mais, à peine reprenaient-ils la descente vers le Céor, qu’ils virent venir vers eux, grimpant en hâte le chemin escarpé, suant et soufflant, son chapeau dans une main et sa canne dans l’autre, un prêtre que Garric reconnut, tout le premier.

– Monsieur le curé de La Garde ! s’écria-t-il.

– Que dis-tu ? fit Joseph… Pas possible !… Mais si, c’est bien lui… Où courez-vous donc si vite, monsieur le curé ?

L’abbé Reynès leva les yeux, reconnut ses deux amis, et s’arrêta net, le geste las et découragé. Il souffla un instant, puis, avec effort :

– Je courais après vous… Et j’arrive trop tard.

– Trop tard, en effet, fit Joseph, si c’était pour donner quelque commission à ma nièce, qui part pour Villefranche.

– Trop tard pour l’empêcher de partir, mon pauvre Joseph.

– L’empêcher de partir ?…

– Essayer, tout au moins.

– Ah çà ! que voulez-vous dire ? Ma filleule a reçu une lettre de sa tante la religieuse, qui lui dit qu’elle est souffrante et qu’elle désire l’avoir quelques jours auprès d’elle… Pourquoi l’auriez-vous empêchée ?…

– Voilà bien ce que je craignais, ajouta le prêtre en remettant son chapeau et en frappant de sa canne sur le chemin. La chère petite a eu jusqu’au bout le courage – ou la faiblesse – de cacher son secret, et de laisser croire qu’elle n’allait que visiter une malade…

L’oncle Joseph regarda Jean comme pour le prendre à témoin de ce que ces paroles avaient d’incompréhensible. Garric, stupéfait aussi, restait bras pendants et bouche bée.

– Voyons, voyons, monsieur le curé, reprit Joseph, il y en a un de nous qui a reçu un coup de soleil sur la nuque et qui bat un peu la campagne.

– Plût à Dieu, mon pauvre ami ! Mais nous sommes bien tous dans notre bon sens, et je ne parle que trop clair. Votre nièce s’en va avec l’intention de se faire religieuse.

Un double cri partit à la fois de la gorge de Joseph et de Jean :

– Linou ?

– Religieuse ?

– Oui, mes amis. Voici la lettre d’elle qui me l’apprend… Je l’ai reçue, il y deux heures ; j’ai couru tant que j’ai pu… Il m’aurait fallu des ailes.

Il avait entraîné ses deux interlocuteurs près de la haie, à l’ombre d’un pommier, et il commença à leur lire la lettre de la jeune fille.

Mais il n’était pas au milieu que Joseph l’interrompait violemment :

– C’est de la folie, de la folie pure ! Linou, elle, si attachée aux siens, et si franche, partie pour le couvent sans en rien dire à personne, hypocritement et lâchement !… Mais on me l’aurait donc ensorcelée ?

– Il n’y a là aucune sorcellerie, Joseph. La pauvre petite savait bien que si elle révélait son projet à ses parents…

– Elle le cache à ses parents, et elle vous le confie à vous ?… Mais c’est vous, alors, qui lui avez dicté cette lettre, monsieur le curé !… C’est vous qui avez endoctriné, enveloppé cette petite… C’est vous qui l’avez fanatisée… Ah ! les prêtres ! les prêtres !

– De grâce, mon ami, écoutez jusqu’au bout…

– J’en ai assez écouté ; j’y vois clair. Je vous dis que vous nous avez volé Aline, oui, volé ; il n’y pas d’autre mot…

Et, se retournant impétueusement vers Jean, qui s’était affalé sur une borne et restait là, atterré et gémissant :

– Es-tu sourd, ou imbécile ? As-tu mal entendu, ou si tu n’as pas compris ? On nous prend ma nièce, ta promise, pour l’enfermer dans un couvent, et tu restes là, tranquille comme un saint de bois ?…

– Hélas ! que faire ? que faire ? répondait le pauvre garçon.

Mais cours donc, nigaud, galope, prends les raccourcis, rejoins la voiture…, arrête les chevaux…, jette Carrière à bas, s’il résiste… Je te rejoindrai… Et nous verrons bien…

Garric s’était dressé et faisait mine de s’élancer à la poursuite de la diligence.

– Jean ! fit le prêtre avec autorité, je te défends de faire pareille folie… Songez-vous au scandale que vous provoqueriez ? D’ailleurs, mon pauvre Garric, j’ai autre chose à t’apprendre, qui t’affligera aussi, et qui te prouvera que, de toute façon, Linou eût, sans doute, été perdue pour toi.

Le jeune homme, que Joseph essayait d’entraîner, se dégagea, devint blême et fixa sur l’abbé Reynès un regard de désolation ; il avait deviné : ses craintes au sujet de Mion étaient devenues une certitude. Il se laissa retomber sur la borne et pleura silencieusement.

Mais l’oncle Joseph, qui n’avait rien compris aux dernières paroles du curé, continuait à secouer Garric, qu’il traitait d’idiot et de poltron… Puis, le voltairien inconscient et illettré qu’il y avait en lui et qui, pour s’être frotté jadis à quelques bourgeois terriens ayant fait leurs études dans les chansons de Béranger et chanté La Parisienne en 1830, en avait retenu le tour d’esprit et la phraséologie, se donna largement carrière aux dépens du pauvre curé, ahuri :

– Vous, curé de La Garde, je ne vous aime plus, je ne vous respecte plus, je ne vous estime plus… C’est vous qui êtes cause de tout… Vous ne valez pas mieux que vos confrères… Ah ! vous peuplez vos couvents de nos plus jolies filles, que vous arrachez à leurs parents et à leurs amoureux pour en faire de pauvres recluses condamnées au désespoir ou à l’imbécillité. Attendez un peu ; laissez-nous refaire la République ; elle mettra bon ordre à ça, et saura vous régler votre compte aussi…

L’abbé laissa passer la giboulée, se contentant de répéter, de loin en loin :

– Joseph !… Voyons, Joseph, revenez à vous… Joseph n’écoutait rien… Il interpella une dernière fois Garric :

– Reste là si tu veux, et jusqu’à la fin du monde, lui jeta-t-il dédaigneusement ; tu n’es qu’un amoureux de carton ; tu n’as que du sang de rave dans les veines… Je me passerai de toi… Je retourne à La Capelle raconter à Terral l’enlèvement de sa fille, oui, l’enlèvement… Nous verrons s’il l’approuve, lui, et ce qu’en pense aussi Cadet… J’espère qu’à nous trois, et dussions-nous mettre le feu au couvent, nous en ramènerons cette pauvre innocente, que l’on a hypocritement détournée de son véritable devoir…

Mais, cette fois, l’abbé n’y tint plus ; il se campa devant le furieux, et, résolument, lui saisissant les poignets :

– Joseph, fit-il d’une voix forte, regardez-moi ! Regardez-moi donc !… Ai-je l’air d’un tartufe ? d’un homme déloyal ?… Avez-vous jamais ouï dire que j’aie porté la désunion dans les familles ?… Vous croyez que c’est moi qui ai conseillé à Linou d’entrer au couvent ? Quelle erreur !… Et pourquoi l’aurais-je fait ? Avez-vous oublié que j’étais d’accord avec vous pour lui faire épouser Jean, que voilà ?…

L’oncle Joseph se taisait. Le prêtre continua :

– J’ai quitté La Capelle depuis cinq ans ; votre nièce n’était encore qu’une enfant… Depuis, je l’ai revue, de loin en loin, deux fois l’an peut-être, et toujours dans sa famille, jamais au confessionnal, ni au presbytère… Je ne suis plus son directeur de conscience ; quand aurais-je pu agir sur elle ?… La vérité, mon pauvre ami, – car je suis sûr que vous serez toujours mon ami, – la vérité, c’est qu’aussitôt que j’ai connu le projet de votre filleule, je l’ai combattu de mon mieux, et que, je le répète, j’accourais pour le combattre encore… Voyons, Joseph, vous qui êtes intelligent, répondez à cette question : pourquoi serais-je là, si j’avais conseillé à cette enfant d’entrer en religion ? Est-ce qu’aujourd’hui, en recevant sa lettre, je ne serais pas resté chez moi à me réjouir du succès de mes efforts ?… Je ne suis venu que pour tâcher d’obtenir que la chère petite ajournât son départ, réfléchît encore… Et je suis arrivé un quart d’heure trop tard. Voilà la vérité, toute la vérité, je vous l’affirme, Joseph… Et vous le sentez bien.

Il parlait avec un bel accent de franchise qui emportait la conviction. La figure de l’oncle Joseph s’était détendue, sa bouche avait perdu son pli sarcastique ; son œil noir s’était radouci et s’embuait un peu.

– Mais alors, fit-il, quand et comment avez-vous connu les intentions de ma filleule ?

– Le mois dernier, quand vous m’avez chargé, vous et Garric, d’aller lui demander si elle ne voulait pas pardonner à celui-ci, lui rendre son affection, et lui promettre de nouveau sa main… Elle m’a répondu qu’elle s’était promise à Dieu.

– Hé ! il fallait aussitôt avertir ses parents…

– Afin d’occasionner une rechute, peut-être la mort de Rose, qui relevait à peine de maladie, de soulever les colères de votre frère et de son fils… Et puis, j’espérais la faire revenir encore sur sa détermination…

– Vous a-t-elle dit à quel moment et pourquoi elle avait résolu de faire ce coup de tête ?

– Un coup de tête ? Vous traitez bien légèrement, mon bon Joseph, un serment, un vœu prononcé devant le crucifix, la nuit où votre belle-sœur faillit mourir !

– Quoi ! C’est alors ?…

– C’est alors, oui… La veille, le soir de Noël, la pauvre petite avait appris, par hasard que Jean l’avait trompée…

– Ah ! je devine ! s’écria Garric, se rapprochant subitement ; oui, oui, je suis la cause de tout…

– Le point de départ fut tel, en effet… Tu peux t’imaginer la douleur que la révélation de Pataud causa à une âme aussi délicate et aussi aimante !… Là-dessus, Rose tombe gravement malade… La pauvre enfant la croit perdue ; elle se jette aux pieds du Christ et lui offre sa vie pour sauver celle de sa mère.

Joseph l’interrompit vivement.

– Mais des vœux faits dans ces conditions ne comptent pas, vous le savez bien.

– Comment, ils ne comptent pas ? Mais si, mon vieil ami, ils comptent, et beaucoup même… Je ne dis pas que l’Église ne puisse pas en dégager…

– Hé ! c’est ce que je veux dire ; et c’est ce que vous deviez dire à Linou…

– Je lui ai dit tout ce que j’ai dû, j’ai fait tout ce que j’ai pu… À un moment, j’ai cru avoir réussi. Au fond, Linou aimait toujours Jean, malgré sa faute ; elle eut des hésitations, puis un franc retour vers lui.

– C’est vrai, s’écria douloureusement le jeune homme ; le jour des Rameaux, devant sa mère, elle m’avoua qu’elle m’aimait toujours.

– Seulement, son père, qui vous avait surpris ensemble, intervint violemment pour lui signifier qu’il ne consentirait jamais à ce qu’elle t’épouse… Et, la nuit suivante, sa mère parut reprise de son mal ; nul doute, pour la pauvre enfant, que ce ne fût là une punition, tout au moins un avertissement suprême… Vous voyez comme tout s’est enchaîné…

– Oui, oui, fit douloureusement Jeantou ; par ma faute, monsieur le curé ; moi seul suis coupable, oncle Joseph ; seul, je devrais souffrir, et pas elle, ni vous.

– Oh ! tu souffres aussi, mon garçon, répliqua le prêtre ; et tu souffriras autrement encore ; il le faut bien : toute faute doit être expiée… Seulement, puisqu’elle se sacrifie, elle, la douce mignonne, elle qui n’a été qu’imprudente, en une heure d’affolement, et pour sauver sa mère, une part de ses mérites te reviendra, si tu sais t’en montrer digne… Elle fait ce qu’elle croit être son devoir ; es-tu bien résolu à faire le tien ?

– Montrez-moi où il est, monsieur le curé : pour n’être pas trop indigne de Linou, je m’efforcerai de le remplir.

– Je te l’indiquerai tout à l’heure, en retournant à La Garde…

– Oh ! vous pouvez parler tout de suite, et devant Joseph… Il m’aimait, lui aussi, il me croyait un honnête garçon ; qu’il sache à l’instant combien je valais peu !

– Soit, reprit le curé après une hésitation. Eh bien ! j’ai des nouvelles sérieuses de Mion. La malheureuse paraît bien être dans l’état que révélait sa lettre ; et elle sera bientôt sans place, peut-être, avec l’hôpital en perspective… Si tu m’en crois, Jean, tu partiras pour Montpellier, après entente avec Pierril, et avec les instructions que je te donnerai.

Le pauvre farinel demeura atterré. Il s’attendait pourtant, depuis quelques jours, à de semblables nouvelles ; mais, il essayait de se persuader qu’il rêvait, qu’il avait le cauchemar, que le réveil le délivrerait… Hélas !

Un moment, il resta campé au milieu du chemin, à se demander s’il n’allait pas courir à la poursuite de la voiture qui emportait Linou, quitte, l’ayant rattrapée, à se jeter sous les roues pour en finir… L’abbé Reynès lut cette tentation dans le regard et dans les poings crispés du malheureux. Il alla vers lui, lui prit le bras.

– Viens, Jeantou, fit-il avec douceur et autorité.

– Je vous obéis, répondit enfin le jeune homme, éclatant en sanglots.

– Et tu obéis à Aline, en m’obéissant, conclut le prêtre ; sa lettre, que j’achèverai de te lire, te le prouvera.

Durant toute cette scène, l’oncle Joseph était resté silencieux ; mais on sentait qu’une lutte sourde se livrait aussi en lui, avec des péripéties de révolte et de résignation.

L’abbé Reynès se retourna vers lui :

– Et vous, mon pauvre ami, vous allez, comme si de rien n’était, faire votre travail à Castaniers. Je monterai à La Capelle, demain ou après-demain je vous le promets ; et j’annoncerai aux vôtres ce qu’il faut leur faire pressentir ; j’amortirai un peu le choc à la malheureuse mère. Elle est bonne chrétienne ; elle se résignera… Terral s’emportera bien un peu, Cadet aussi ; mais il n’en sera que cela. Votre neveu n’étant pas soldat, on le mariera, et on économisera la dot de Linou… C’est la vie, mon bon Joseph… Et le moulin de La Capelle continuera à faire ses joyeux tic tac, comme par le passé.

– Sans doute, sans doute, soupirait le pauvre parrain… Mais moi, monsieur le curé, que voulez-vous que je devienne sans ma filleule ?

– Si elle s’était mariée, mon ami, vous ne l’auriez pas eue beaucoup plus avec vous… Vous bercerez, un jour, les enfants de votre neveu. Vous resterez un peu plus souvent – car vous avez mon âge et nous ne sommes plus jeunes – dans la maison natale, auprès de votre excellente belle-sœur, que vous défendrez parfois contre l’humeur autoritaire et emportée de son mari… Et vous serez bien aise, – si Linou persiste à se faire religieuse, ce qui n’est pas encore absolument certain, car il y faut un apprentissage, un noviciat assez long ; et puis, il n’est pas dit non plus que Jean ramène de Montpellier la fille de Pierril, ni qu’il l’épouse, quoique ce soit son devoir… Mais, enfin, si les choses se passent ainsi, par la volonté de Dieu, vous serez bien aise, mon bon Joseph, de revoir, de loin en loin, la douce petite nonne, qui vous apportera un chapelet béni par le pape et qui priera, là-bas, pour que vous fassiez une bonne fin, et qu’elle puisse vous retrouver là-haut, un jour.

Et l’oncle Joseph, résigné, ému et docile comme un enfant, marchait à côté du prêtre, en balbutiant :

– Vous avez une façon d’arranger les choses, vous autres !…


FIN





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