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Muses d’aujourd’hui/Jeanne Perdriel-Vaissière

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JEANNE PERDRIEL-VAISSIÈRE

PORTRAIT ET AUTOGRAPHE


Autographe
Autographe


Je ne veux point, nature, en vous m'anéantir
Mais, me haussant sur vos deux épaules passives,
Y même goûter le sens de moi-même : grandir !

Perdriel-Vaissière


Portrait
Portrait


Mme Jeanne Perdriel-Vaissière a mis en épigraphe à son livre : Celles qui attendent, cette phrase d’André Gide : « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d’autre repos que celui du sommeil de la mort. » C’est le tourment de l’attente qui fait la poésie de cette Muse ; le bonheur qu’elle espère est d’autant plus beau qu’il la fuit davantage : elle l’imagine et lui donne une réalité perpétuelle en elle-même. L’important, pour elle, comme pour tout être sensible, c’est de s’inventer une existence pathétique. Ce ne sera pas l’atmosphère d’un pays qu’elle étendra, artistiquement, autour d’elle, mais elle évoquera le retour d’un être aimé dont la présence créait autour d’elle une atmosphère de bonheur. Depuis, sa vie, comme une horloge dont on oublie de remonter les poids, s’est arrêtée : elle vit désormais dans ce passé toujours présent, si présent que la poétesse en parle comme de la seule réalité immédiate :

Le vent qui court, lissant les lames déferlées,
Sur tes lèvres sécha leur haleine salée,
Et ton baiser, ce soir, a le goût de la mer ;
Il me plaît d’en garder l’âpre saveur intacte,
Car l’amour dont il inscrivit l’image exacte,
Serait moins pénétrant s’il n’était moins amer.
Ta bouche, en le scellant d’une empreinte brûlante,
Semble asservir plus fort celle qui le reçut,
Celle-là dont le cœur ne t’aura point déçu,
Oui garde, obstinément tenace et patiente,
L’ardent et douloureux bonheur qu’elle a choisi.
Et librement t’a dit : « Je t’aime et me voici. »

Elle rêve à chaque instant que le navire qui ramène son amant a jeté Tancre dans la nuit ; mais le retour des saisons « a plusieurs fois dressé le décor des adieux » et voici que d’autres images se réveillent : rappelle-toi :

Une abeille rôdait dans la chambre, obstinée,
La joie et l’abandon m’avaient fermé les yeux,
Le soleil à mon front tissait des fils de cuivre,
Mes lèvres attendaient ton souffle pour en vivre,
Tu me soulevas vers ta bouche encore un peu,
Et, prenant notre amour pour une fleur vivante,
L’abeille, interrompant sa course bourdonnante,
Lourde du miel des fleurs, tomba sur mes cheveux.

Un autre été est revenu : elle ne veut pas le vivre et ferme ses yeux à la beauté des choses ; sa poésie ne décrit pas sa vision de l’instant, mais l’hallucination du passé qui s’interpose entre elle et la nature.

Ce soir, dans la vallée ouverte sur la mer,
Près des sources dont se gorgèrent les ciguës,
La violente odeur des foins imprègne l’air.

Elle imagine que, portée au large par le vent, Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/240 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/241 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/242

Tintez, pluie, aux cailloux, sur les pierres aiguës,
Froissez le taffetas des arbrisseaux ployés,
Roucoulez aux ruisseaux où gonflent les ciguës,
Au bout des rameaux secs, égrenez des colliers,
Et rejaillissez, mate, aux feuilles du figuier !
.....
Ouvrez-moi lentement votre alphabet fermé,
Que je vous lise, immense écriture du monde !

Et voilà qu’elle se sent comme étrangère à celle qu’elle fut jadis :

Ceux qui m’ont vue hier me chercheront en vain :
Je tiens le voile clos sur ma face hermétique,
Un parfum différent flotte sur ma tunique,
La trace de nos pas ne les instruira point.
D’où je viens ? Qui je suis ? Je ne sais plus… silence.

D’un poème intitulé : la Joie, j’extrais ces quelques vers, qu’elle adresse à ses sœurs, les femmes : « J’ai une robe neuve… »

La voici. Elle est tiède, et profonde, et bien mienne !
Son tissu est vivant pour écouter mes veines,
La sève les féconde aux réseaux de mes bras,
Je sens sur tout moi-même une gloire étalée,

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