Némoville/Le mont Bernard

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Beauregard (p. 126-128).

CHAPITRE XXV.


LE MONT BERNARD.


On était au dix mai. Jeanne, occupée sur la plage à préparer le déjeuner, ne ressemblait plus à la Jeanne que nous avons vue quelques jours auparavant, cachant son inquiétude pour ne pas alarmer son amie et essayant de paraître gaie, lorsqu’elle avait la mort dans l’âme. Jeanne, aujourd’hui, ne peut plus cacher son angoisse, car l’angoisse se lit sur ses traits tirés et dans sa pâleur extrême aussi bien que dans sa nervosité, qu’elle ne sait pas maîtriser. Gaétane vient la rejoindre ; elle aussi porte dans toute sa personne les marques des jours de secrète terreur qu’elle a vécus. Les deux amies semblent redouter de se regarder ; cependant elles échangent un cordial bonjour et se témoignent la même amitié.

Ce matin-là l’appétit fait défaut aussi ; on mange du bout des dents, souvent des regards inquiets se tournent à la dérobée vers la montagne Bernard.

Tout à coup, un ronflement sourd arrive jusqu’à l’oreille des deux femmes.

— « Je le savais », se dirent-elles, répondant à l’interrogation muette de leurs yeux. « Nous ne pouvons plus habiter la grotte, que faire ? »

— « Ce n’est pas un vain signe que nos albatros fuyant notre île, depuis quelques jours. Le volcan est en ébullition, reprit Gaétane, qu’allons-nous faire ? »

— « Nous transporterons quelques effets au Roc de la Délivance et nous nous y établirons pour la nuit, afin de n’être pas surprises durant le sommeil par une irruption de la montagne Bernard. »

— « Vous avez raison, je crois, répondit Gaétane, il semble se préparer de nouveaux malheurs pour nous. »

Elles firent comme elles avaient dit, et elles firent fort bien, car la nuit suivante, alors qu’elles dormaient enveloppées de leurs couvertures, sur le rocher désert, elles furent éveillées par le bruit du volcan, qui était dans toute sa furie ; les laves bouillonnantes débordaient jusque sur la plage et une flamme gigantesque montait vers le ciel, qu’elle illuminait comme un grand feu d’artifice. Le spectacle était magnifique et terrible. Cela dura toute la nuit. Le lendemain tout rentra dans son aspect ordinaire, mais deux jours plus tard, il se produisit un affreux tremblement de terre, l’île entière fut secouée et sembla chanceler comme prête à s’effondrer dans l’Océan.