Némoville/Le drapeau de Némoville

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Beauregard (p. 121-125).

CHAPITRE XXIV.


LE DRAPEAU DE NÉMOVILLE.


Depuis quelques jours, déjà que les naufragées étaient sur l’Île des Albatros, c’était la première fois qu’elles s’aventuraient à explorer à quelque distance de la grotte. Ce matin-là, il faisait un si beau soleil, qu’elles se sentirent plus courageuses et moins tristes. Elles décidèrent donc de parcourir l’île afin de se rendre compte de son étendue, et aussi peut-être dans le vague espoir d’y trouver des traces que cette terre avait déjà été visitée par des humains. Elles partirent, en emportant des provisions pour toute la journée, et s’en allèrent, bien décidées à ne revenir qu’après avoir fait le tour du rocher et escaladé la montagne.

La grève se prolongeait sur la longueur d’un mille, puis il fallait escalader la colline, qui présentait un flanc presque à pic. La montagne n’avait d’autre végétation que des arbres rabougris, qui semblaient brûlés par le soleil, l’herbe même y était rare ; ce n’était en somme qu’un rocher aride.

À cette constatation, les deux voyageuses se réjouirent d’avoir des provisions en abondance, dans leur caverne, car elles comprirent qu’elles ne pourraient compter sur ce sol ingrat pour leur nourriture.

Mais, comme à quelque chose malheur est bon, parfois, les pauvres femmes se dirent, qu’au moins cette circonstance les mettaient à l’abri du danger des bêtes méchantes, qui auraient pu envahir cette terre, si elle avait pu les nourrir.

— « Pauvre Paul ! » soupirait parfois Jeanne, « le reverrai-je jamais ? »

— « Cher Roger », disait à son tour Gaétane, faisant écho à Jeanne.

— « Plantons le drapeau de Némoville au-dessus de la grotte, afin de guider notre retour », conseilla Jeanne.

Ce plan fut aussitôt mis à exécution. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine, mais elles y parvinrent. Elles le plantèrent dans une fissure du roc et l’y fixèrent solidement, au moyen de terre et de cailloux. Le drapeau de Némoville était bleu, de la couleur des flots. Dans un coin était peint un nénuphar, entouré de cette inscription : « Mobilis in mobile, » comme vous le voyez, les Némovilliens avaient adopté la devise du capitaine Nemo.

— « Maintenant, se dirent Gaétane et Jeanne, si un bateau passe en vue, de l’île, il ne pourra manquer de remarquer notre drapeau et de nous venir en aide. »

Les deux femmes essayaient de prendre la vie philosophiquement, et entretenaient en elles l’espoir de revoir ceux qu’elles aimaient. Il leur paraissait impossible qu’elles fussent destinées à mourir ainsi, en pleine jeunesse, sur ce rocher désert. Cela leur donnait du courage, et elles s’efforçaient de se faire un séjour aussi agréable que possible de la grotte et de tout ce qui les entourait.

Elles avaient tendu des filets au Roc de la Délivrance, et par ce moyen elles pouvaient varier leur menu et faire durer les provisions qu’elles avaient prises à bord du sous-marin. Dans les circonstances incertaines où elles se trouvaient, la plus stricte économie était un acte de sagesse qu’elles se gardaient bien de négliger. Leur seule prodigalité était de jeter chaque jour les miettes de leur table aux albatros, qui venaient toujours, fidèles, s’abattre autour des deux femmes, lorsque celles-ci s’installaient sur la grève pour prendre leurs repas, comme elles le faisaient chaque fois que la température le permettait.

Depuis quelques jours, cependant, ces amis ailés ne venaient pas en si grand nombre, et cela attristait Gaétane et Jeanne, qui redoutaient de les voir déserter tout à fait cette île, dont ils étaient les seuls visiteurs, et pour les pauvres femmes une aimable distraction. Elles avaient pris l’habitude de voir les oiseaux de neige voleter autour d’elles, mendiant gentiment la becquée, qu’ils venaient prendre dans la main même des deux amies, et elles s’amusaient à voir les albatros se disputer entre eux les miettes qu’elles leur jetaient.

Un matin, Gaétane et Jeanne descendirent sur la plage, comme de coutume, pour y préparer leur déjeuner. Tandis que Jeanne allait voir aux filets qu’elle avait tendus au Roc de la Délivrance, Gaétane fit du feu et prépara le café ; cela fait elle rentra dans la grotte et collant son oreille sur la paroi, elle écouta un instant. Elle pâlit et murmura : « Hélas ! le doute n’est plus possible, nous sommes sur un volcan et une catastrophe se prépare. »

Jeanne revint traînant les filets remplis de poissons appétissants. Elles se mirent en train d’en préparer quelques-uns pour leur repas, et elles durent défendre leur pêche contre les albatros, qui semblaient assez disposés à ne pas se gêner, et se préparaient déjà à se servir généreusement à même le filet, qu’il fallut mettre en sûreté dans la caverne. La hardiesse de leurs amis, amusa un instant Jeanne et Gaétane, et cela leur permit d’oublier un peu leur tristesse et leur secrète appréhension, qu’elles n’osaient encore se communiquer. Le déjeuner fut assez gai ; les jeunes femmes essayaient de se tromper mutuellement sur la terrible vérité que chacune avait découverte, car Jeanne aussi savait, depuis quelques jours, quelle était la nature de l’île qu’elles habitaient.