Némoville/Le rocher perdu

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Beauregard (p. 113-115).

CHAPITRE XXII.


LE ROCHER PERDU.


Nous avons laissé Gaétane et Jeanne au moment où leur sous-marin immobilisé, lentement s’emplissait d’eau ; les deux femmes se désespéraient ; cette fois ce n’était plus pour elles qu’une question de quelques minutes pour voir la mort les envelopper de son froid manteau.

Les vagues berçaient encore le vaisseau, elles le soulevaient un instant puis semblaient jouer cruellement avec cette épave, avant de l’engloutir au fond de la mer. Tout à coup, une vague plus forte et plus rageuse que les autres prit le sous-marin en arrière et d’une seule poussée, le jeta sur le rocher, qui n’était qu’à une faible distance. Pour les deux femmes cela fut le salut.

Le sous-marin accroché au rocher, qui venait d’achever de l’ouvrir, restait immobile ; il semblait soudé à la roche. Les deux femmes s’empressèrent de débarquer sur la grève rocheuse, et elles constatèrent qu’elles se trouvaient sur un rocher plat, de peu d’étendue, sur lequel on ne voyait aucune végétation. À une petite distance, cependant, se trouvait une île, qui semblait reliée au rocher sur lequel elles étaient par une chaîne de rochers submergés. On voyait de place en place surgir la tête d’un récif, et l’eau qui bouillonnait à d’autres endroits, faisait deviner qu’il y avait d’autre récifs à fleur d’eau allant tous dans la direction de l’île dont on apercevait la verdure, que le soleil couchant dorait, en ce moment. Elles sortirent du sous-marin quelques couvertures et ce dont elles avaient besoin pour se réconforter, et épuisées de fatigue, elles s’installèrent pour dormir. Il est sans doute inutile de dire que le sommeil ne fut pas peuplé de beaux rêves ; c’est, hélas ! la conséquence du malheur de laisser dans l’esprit des traces que le sommeil lui-même, ce grand médecin, ne peut effacer.

Le lendemain, les deux femmes s’occupèrent à trouver un passage pour se rendre à l’île, qui leur paraissait plus habitable que le rocher désert sur lequel elles se trouvaient. À une certaine heure, elles constatèrent que la chaîne de roches, qui reliait l’île au récif où s’était échoué leur sous-marin, étaient presque entièrement découverte. Elles s’aventurèrent courageusement sur les cailloux glissants, en ayant parfois de l’eau jusqu’à le ceinture et parvinrent à se rendre sur l’île. Elles l’explorèrent un peu et revinrent vers le sous-marin, qui restait encore cramponné au récif. Elles en tirèrent tout ce qu’elles purent en sortir, provisions, meubles, linge, couvertures ; et en risquant mille fois de glisser à la mer avec leur charge, elles transportèrent le tout sur l’île.

Quelques heures plus tard, l’eau recouvrait de nouveau la chaîne de roches, et le sous-marin, arraché du récif par la marée, s’enfonça dans les flots. Les deux femmes le virent s’engloutir lentement, et en le voyant ainsi disparaître, elles sentirent comme un dernier lien se briser. Pour elles, c’était un cher témoin de leur bonheur passé qui disparaissait à jamais.


LE ROCHER PERDU