Némoville/L’île aux albatros

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Beauregard (p. 116-120).

CHAPITRE XXIII.


L’ÎLE AUX ALBATROS.


Au milieu de l’île où venaient de s’établir les naufragées, il y avait une petite montagne, au pied de laquelle se trouvait une grotte profonde. Gaétane et Jeanne résolurent d’en faire leur demeure. Elles y transportèrent tout ce qu’elles avaient tiré du sous-marin, et se mirent en frais d’organiser leur vie nouvelle. Hélas ! elles avaient peu d’enthousiasme dans ce travail d’installation, car elles savaient que désormais, cette grotte serait le tombeau de leurs illusions, en attendant qu’elle fût celle de leur chair.

Cette première journée avait passé assez rapidement, malgré les angoisses qui déchiraient leur cœur. Épuisées de fatigue, elles s’endormirent et ne s’éveillèrent qu’au matin. Le soleil allongeait un rayon doré jusqu’au milieu de la grotte, et cela leur parut de bon augure.

— « Qui sait », dit Gaétane à Jeanne, « cette île n’est peut-être pas si éloignée de Némoville que nous le pensons, et d’ailleurs il est certain que Roger et Paul n’abandonneront pas facilement l’espoir de nous retrouver ; ce beau soleil me remet des pensées d’espoir dans l’âme. »

Jeanne n’était pas aussi optimiste, mais elle ne voulut pas décourager sa compagne, et répondit : « Vous avez raison, il ne faut jamais désespérer, car alors la vie n’a plus sa raison d’être. »

Une véritable nuée d’albatros venait de s’abattre sur l’île. Ces oiseaux semblaient chez eux et regardaient curieusement les deux femmes ; ils venaient tout près d’elles et prenaient sans cérémonie les miettes que celles-ci leur jetaient.

— « Si cette île n’a pas encore de nom », fit Gaétane, elle devrait s’appeler « l’Île aux Albatros. »

— « C’est le nom que nous lui donnerons, répondit Jeanne, et le rocher où nous avons atterri pourrait se nommer le « Roc de la Délivrance. »

— « Et la grotte ? » demanda encore Gaétane.

— « Pourquoi pas « Grotte Nemo », en souvenir de notre cher Némoville. »

— « Et la montagne ?… » demanda à son tour Jeanne.

— « Que penseriez-vous de Montagne Bernard ? » répondit Gaétane.

— « Oh ! oui, cela nous portera bonheur, il me semble, de lui donner le nom de ce bon abbé », répliqua Jeanne avec enthousiasme.

— « Maintenant, installons-nous, dirent ensemble les jeunes femmes, profitons du soleil qui nous prodigue sa lumière aujourd’hui, et mettons tous nos effets en sûreté dans la grotte avant la nuit. »

Elles firent d’abord un feu de bois sur la grève et préparèrent leur déjeuner. À les voir ainsi occupées, on les auraient plutôt prises pour des excursionnistes en partie de plaisir, car, malgré leur tristesse profonde, il leur arrivait de se mettre à rire de la maladresse de l’une ou de l’autre, et tel est le privilège de la jeunesse, de rire parfois, au milieu même de ses larmes.

« Procédons à la façon de Robinson, dit Gaétane, faisons la liste de nos effets et classifions ensuite. Désignons une place pour chaque chose et mettons chaque chose à la place qui lui aura été assignée. »

Elles avaient heureusement une grande quantité de provisions ; elles s’étaient bien gardées de ne pas tout prendre ce qu’il y avait dans le sous-marin, et la demeure du docteur de Chantal était toujours bien partagée sous ce rapport.

On n’avait laissé dans le sous-marin que les choses trop lourdes que les jeunes femmes ne pouvaient transporter. La garde-robe de Gaétane se réduisait à ce qu’elle portait sur elle, mais celle de Jeanne était bien garnie ; et les deux amies étant de la même taille, on ne se mit pas en peine de ce détail. D’ailleurs, on n’avait, en ce moment nul souci de l’élégance, comme vous pouvez vous l’imaginer ; trop de préoccupations sérieuses emplissaient la pensée de nos héroïnes.

La grotte formait trois chambres irrégulières dont les jeunes femmes résolurent de tirer le meilleur parti possible. Et d’un commun accord sans seulement se consulter, elles se mirent à embellir leur demeure rustique de tout ce qu’elles avaient à leur disposition. Le goût du confort et de l’élégance était inné chez l’une et chez l’autre et même au milieu de leur détresse, elles se préoccupèrent de donner à leur demeure rustique un cachet de féminité et de bon goût.

La plus grande pièce fut convertie en cuisine-salle-à-manger. On y mit la vaisselle, l’argenterie et les meubles appropriés qu’on avait sauvés ; dans une autre, on installa les lits, dans la troisième, on serra les provisions et toutes les choses dont on n’avait pas un besoin immédiat.

Et lorsque cette installation fut terminée, elle était jolie la grotte Nemo, et si les habitantes avaient pu y entretenir des pensées d’espoir, elles auraient été heureuses, car elles ne manquaient pas de confort ni de liberté. Mais elles étaient loin de ceux qu’elles aimaient et ne pensaient plus jamais les revoir.