Nêne/2

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Plon, Nourrit et Cie (p. 144-256).

DEUXIÈME PARTIE


À l’ombre, sur l’herbe rase du pré, Lalie avait entrepris de mener une danse-ronde. De sa main droite elle tenait la main de Jo et, de sa main gauche, elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis à Jo une couronne de joncs ; sur le cœur de Zine elle avait attaché, avec un brin de laine, un gros bouquet de marguerites. Et c’était la noce.

« Derrièr’chez nous dort un étang,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Deux beaux canards vont s’y baignant,
« C’est le vent qui vole…


Ici, Lalie ne savait plus.

— Nêne, comment dis-tu, après ?

Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta :

« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

— Ah oui !

Lalie sauta en l’air et continua, en tournant plus vite :

« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc…


Elle s’arrêta, perdue encore ! Elle commença à se fâcher.

— C’est Jo ! Il n’y a pas d’amusement… Quand on dit : c’est le vent ! il faut courir… Jo tire en arrière, lui ! Veux-tu courir, dis, quand c’est le vent !

Elle secoua Jo ; alors Jo donna un coup de pied à Zine et la ronde fut rompue.

Madeleine se retourna.

— Eh bien ! vous ne vous amusez plus ?

— C’est Jo ! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine… et il tire toujours !

Jo, sans rien dire, vint se motter près de Madeleine. Lalie fut jalouse ; elle berça sa poupée.

— Viens, ma pauvre Zine !… Lalie n’aime que Zine, voilà !

— Vrai ? Tu n’aimes pas un peu Nêne ?

— Oh si ! cria la petite en se redressant et elle sauta avec son frère sur la planche du lavoir.

Madeleine les embrassa tour à tour en écartant les mains pour ne pas les mouiller.

— Vous allez tomber dans l’eau, dit-elle et vous m’y ferez tomber aussi… Allez-vous-en !

— Veux-tu faire la ronde avec nous ? dit Lalie : Viens ! je te donnerai la main et puis Zine.

— Jo aussi ! dit l’autre.

Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses coudes.

— Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que je lave vos sarraus, vos bas… vous le savez bien !

— Il n’y a pas d’amusement ! dit Lalie.

— Mais si ! faites la ronde ; moi je chanterai. La petite battit des mains.

— Oui, oui ! Jo, viens ! Zine, viens ! Toi, Nêne, dis le vent qui vole.

Madeleine se mit à chanter.


« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc,
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !


— Encore ! cria Lalie ; encore, Nêne !

Madeleine continua et son battoir allait au saut.


« Beau fils du roi, tu es méchant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Pourquoi tuer mon canard blanc ?
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant.


— Encore ! encore ! on s’amuse maintenant !

Madeleine pensait :

— Ils me rendront folle.

Et ses yeux riaient.

Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand elle tourna la tête pour savoir où en était la partie, elle vit que les petits ne l’écoutaient plus.

Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu’elle venait d’asseoir, ne pouvant la mettre à genoux. Quant à Jo, il était occupé à arracher des poignées d’herbe ; il faisait : han ! han ! et il tirait la langue tant l’effort était rude.

— Je suis comme un musicien aveugle qui dit la gavotte quand la noce est passée… Ils sont plus raisonnables que moi ; s’ils avaient sauté pendant tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne suis pas trop fine.

Elle s’attarda à tordre un morceau de linge pour écouter Lalie.

— Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera des idées pour toute chose à la maison.

Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine ; puis ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.

— Quand Jo sera grand… moi je serai une vieille bonne femme… Je ne serai peut-être plus aux Moulinettes… C’est Lalie qui tiendra ma place… Qui sait où je serai ? Il viendra me voir et je lui ferai une tasse de café… Il ira au régiment et il aura des permissions… Bonjour Nêne ! tu files toujours ta quenouille !… Son sabre fera frac ! frac ! derrière lui ; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui donrai une pièce… Et puis il aura une bonne amie et il se mariera… Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau !

Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.

Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses ; par moments, ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à tourbillonner.

Madeleine pensait :

— Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits ; et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand c’est jeune… Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle s’occupe de ses petits.

Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse ; elle ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère : elle rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de figure.

Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de cuisine : il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette donnait un repas ; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils fussent plus beaux que les autres.

Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec grand soin ; puis elle frotta longuement, pas trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.


« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce comme une dragée fondante. Elle frottait, frottait ; entre ses gros doigts disparaissait la toile mince et le savon moussait tout autour…

Zine ayant fini son chapelet Lalie l’avait couchée, très malade ; et elle était allée chercher Jo. Jo était venu avec de l’herbe dans chaque main.

— Jo, Zine aurait mal au ventre… moi, je serais sa maman, je la bercerais sur mes genoux… toi, tu lui apporterais de la tisane… On s’amuserait comme ça.

Jo, de mauvais vouloir, secoua la tête.

— Nêne a pas dit !

— Qu’est-ce que ça fait ? Zine pleurerait… Je lui essuierais les yeux et je la moucherais.

— Nêne a pas dit !

Lalie tira Jo par le bras.

— Tu es un méchant, voilà !

Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais il ne put y réussir parce que Zine était couchée sur l’herbe et parce qu’il levait le pied très haut, voulant taper fort. Alors il se baissa tout d’un coup et lui frotta la figure avec une poignée d’herbe.

Lalie le fit rouler d’une bourrade. Jo pleura et Lalie pleura plus fort.

— Nêne ! cria Jo.

— Nêne ! Nêne ! cria Lalie.

Madeleine se releva et accourut, les mains toutes blanches de savon.

Quoi qu’elle fît, à présent, les cris des enfants la mettaient debout tout de suite. Elle perdait du temps ainsi chaque jour et se le reprochait, mais elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait toujours ; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui faisaient mal.

— Oui, ils me rendront folle, ces chétifs !

Elle sécha ses mains et enveloppa les deux enfants de caresses. Puis elle entra dans le jeu, fut la maman de Zine pendant que Lalie montrait à Jo comment il fallait s’y prendre pour la tisane.

Quand ils furent à nouveau bien lancés, elle courut à son travail. Le temps fuyait ; elle se tourmenta l’esprit à regretter le petit moment perdu.

— Si j’étais chez une patronne, je serais relevée de mon péché… Jouer à la poupée, c’est de l’abus ! Allons ! que je me hâte d’en finir !

Elle coula ses bras dans l’eau et se mit à rincer, de grosse manière, une chemise de Lalie. Eh bien non ! il n’y avait pas moyen, tout de même, d’aller si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l’eau trouble et savonneuse ; elle recommença. Cette toile fine était douce à ses mains.

— Petite chemise, soyez blanche… Jolie dentelle, je vous passerai dans l’amidon et vous tiendrez bien étendue comme une collerette de marguerite.

— Hââ !

Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau ; en même temps que Lalie appela, en grande frayeur :

— Nêne ! Nêne !

Madeleine fut debout d’une secousse, ses jambes vacillèrent, son cœur s’arrêta de battre ; le petit n’était plus là !

— Jo ! où es-tu Jo ?

Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça l’air, très aigu.

— Hâà !

Madeleine s’élança, heurtant le tréteau qui était derrière elle et renversant son linge propre dans la boue ; pour courir plus vite elle laissa ses sabots.

Jo était tombé dans le ruisseau ; heureusement il avait choisi le bon endroit. Deux mètres plus loin il eût été roulé par le courant, mais là il avait le bec hors de l’eau, le pauvre canet, et Dieu sait s’il l’ouvrait !

Madeleine le tira sur l’herbe et le déshabilla. Il criait à tue-tête et il eût encore crié plus fort s’il n’eût pas grelotté. Quand il fut tout nu sur l’herbe ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le dos pour le réchauffer et elle était elle-même plus blanche qu’un linge de lessive.

— Il a le sang glacé ! Pourvu, mon Dieu, qu’il ne prenne pas mal !

Elle dénoua son tablier pour en envelopper l’enfant, mais le tablier était mouillé. Il n’y avait que son jupon qui fût sec et d’étoffe chaude… Elle n’eut pas une hésitation, elle ne s’inquiéta même pas de savoir s’il y avait quelqu’un en vue : d’une main preste elle ôta le jupon et en couvrit le petit comme d’une cloche. Et puis, comme elle se trouvait en chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua autour de ses hanches un des jupons qu’elle venait de laver.

— Viens, mon petit Jo ! Sauvons-nous ! As-tu encore froid !

Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, enjambant les fossés. Près d’une haie, comme elle n’avait pas de sabots, une épine lui entra dans le talon si profondément que le cœur lui devint froid et que ses larmes jaillirent. Elle ne s’arrêta pas cependant, continua de courir en boitillant ; dans l’ouche aux chèvres son pied s’enfonça dans la vase d’une rigole d’égout ; son jupon mouillé claquait sur ses jambes.

Le petit s’étant calmé, à l’aise maintenant dans cette étoffe tiède ; la course le secouait et il commençait à trouver cela bien amusant. Quand Madeleine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, il se débattit et se cramponna à son cou.

— Encore, Nêne… Encore !

Mais elle ne céda pas, elle craignait trop qu’il eût pris froid. Elle le mit au lit, le réchauffa entre deux oreillers. Puis elle lui passa des hardes propres et son sarrau du dimanche.

— As-tu encore froid, mon petit Jo ? Si tu as froid, je te ferai chauffer du vin sucré…

— Oui, Jo a froid.

Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le réchaud, la bouteille.

— Tiens ! bois, mignon ! Le trouves-tu à ton goût ?

Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gorgées :

— Jo fera encore !

Madeleine se pencha, inquiète.

— Que dis-tu ? Que feras-tu encore ?

— Dans l’eau, Jo tombera encore ! dit le petit d’un ton décidé.

Le lendemain Madeleine eut son travail à recommencer et, tous les jours de la semaine, elle dut veiller fort tard pour rattraper le temps perdu.

Quand furent enfin prêtes la toilette de Lalie et celle de son frère, Madeleine ne fut pas encore tranquille. Elle se souvint d’un repas que Corbier avait donné avant la mort du père. Les petits cousins y étaient venus avec des rubans et des falbalas car leur mère était coquette ; mais, aussi, on leur avait apporté des sarraus de rechange pour qu’ils pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien dit d’une voix pointue :

— Il faut du ménagement… quand on ne veille pas, tout va à la perdition.

Madeleine avait pensé :

— C’est pour moi qu’elle pince le bec… Merci ! Mais, avec son ménagement, elle n’est qu’une glorieuse ; pour garantir une robe de coton il n’est pas besoin d’un si beau sarrau avec tant de dentelles.

Oui, sur le coup elle avait pensé cela.

Maintenant, cette histoire la tracassait ; non point pour elle, mais pour les enfants qui ne devaient en rien être au-dessous des autres.

Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa à la porte et fit ses offres à Madeleine.

— J’ai des tabliers magnifiques… J’ai la nouvelle mode… Profitez de l’occasion, madame.

— Merci, dit Madeleine, je n’ai besoin de rien.

Le marchand, qui avait l’air très malin, montra Lalie et Jo.

— C’est toute votre famille, madame ?

— Oui, répondit-elle en devenant rouge.

— C’est un beau commencement ! Je pense qu’ils sont mignons ! Vous ne leur achetez rien ? Allons, venez donc voir ma marchandise. Madeleine le suivit sur la route ; il avait une grande voiture toute pleine d’étoffes nouvelles.

— Je pourrais peut-être prendre deux sarraus dit Madeleine.

— Belle qualité, naturellement… et à la mode, n’est-ce pas ?

— Bien sûr ! répondit-elle.

— Tenez, voici… voici encore… et encore.

Il lui en fit voir ! des petits, des grands, des rouges, des verts, des bleus…

— Choisissez madame !… Mais mon goût je puis vous le dire : voici ce qu’il y a de mieux.

Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les manches étaient brodées et sur lequel dansaient de petits bonhommes de toute couleur ; c’était bien celui que Madeleine avait également remarqué.

— Ce sera trop cher, dit-elle.

— Mais non, Madame !… 2 fr. 75 ! je vous donne les deux sarraus, prêts à mettre pour 5 francs. Ça va-t-il ?

— C’est bien trop ! dit Madeleine d’un ton qui consentait.

Elle s’en fut à la maison chercher l’argent.

Cinq francs ! C’était beaucoup et la dépense n’était pas pressante.

Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. Cinq francs ! Il est vrai que Michel n’en saurait rien ; il ne s’occupait jamais des achats qu’elle faisait, jamais l’idée ne lui venait de demander le prix de ceci ou de cela. Elle prit la pièce et referma le tiroir.

— Eh bien non ! je veux payer avec mon argent.

Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle. Le marchand avait déjà plié les deux sarraus.

— Vous devriez me donner deux petits mouchoirs pour mettre dans la poche…

— Ce n’est pas possible, madame… Mais je vous en vendrai au prix d’achat.

Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis elle prit encore un beau ruban de soie rouge pour les cheveux de Lalie ; et encore, deux fines paires de bas, ajourés de façon plaisante.

— Vous videz ma bourse ! disait-elle au marchand et elle riait.

Le marchand répondait :

— Vous n’avez pas l’air de le regretter ! Vous avez bien raison, allez !… Je le comprends bien : j’ai des enfants, moi aussi.

— Ah ! Et vous demeurez loin d’ici ?

— Je le crois bien !…

Le marchand devint un peu rouge.

— Je le crois bien !… C’est en Auvergne… J’ai quatre petits. Quand je m’en vais, ça me tourne le sang, fouchtre !

— Un père, dit Madeleine, peut encore faire cela… mais si la mère était obligée de s’en éloigner comme vous faites…

— La mère ! Ah oui, la mère ! Elle les a bien laichés !

— Elle est morte ? demanda Madeleine.

— Non… elle est partie… Où est-elle à présent ?

Il n’avait plus son air attentif et rusé ; c’était un pauvre homme que la peine secouait et il bredouillait son jargon d’Auvergne.

— Elle les a laichés !… Quatre qu’ils chont !…

— Bougri de chaleté !… Et moi, faut bien continua le commerche… Les deux plus petits chont comme les vôtres ; cha crève le cœur ! Pis le plus vieux qui devient prechque aveugle… ch’est-y moi qui peux le choigner, ch’est-y-moi qui peux le guori ?… Ah ! le chort de tout le monde n’est pas beau, fouchtre !

Il avait fini de replier ses étoffes. Il se redressa, comme honteux de s’être ainsi laissé surprendre par l’émotion. Il dit sans le moindre accent :

— Je vous remercie madame ; si je repasse en ce pays, j’espère que vous aurez encore l’amabilité d’examiner ma marchandise.

Puis, ayant salué bien poliment, il saisit son fouet et ses chevaux démarrèrent.

Madeleine grondait en s’en retournant à la maison :

— Des femmes pareilles, on devrait les envoyer aux galères. Heureusement qu’il n’y en a guère comme ça, en ces côtés !… Quel pays cela doit être, cette Auvergne !

Le dimanche fut une journée de lumière. Le ciel était bleu ; le soleil donnait la fête.

Le vent venait en musant ; il se coulait dans les champs de blé et balançait, tous à la fois, les épis verts barbelés de jaune ou bien ils les secouait un par un comme pour les compter ; puis il remontait et se mettait à papillonner dans les branches.

Les haies s’étaient pavoisées, avaient sorti leurs feuilles les plus fraîches ; les fleurs luisaient, grandes ouvertes et de bel apprêt ; jusqu’aux petites herbes des talus qui s’étaient mises en frais ; il fallait les voir se dresser sur leurs tiges et faire les belles ! Les oiseaux chantaient comme des fous.

Madeleine marchait lentement tenant Jo par la main ; de temps en temps elle le prenait dans ses bras et le portait un petit bout de chemin ; Lalie trottait devant eux et ses cheveux frisés sautaient sur ses épaules.

Un coucou chantait dans un cerisier à un détour de la route ; Lalie s’approcha en tapinois pour l’épier, mais l’oiseau s’envola brusquement et alla se percher plus loin.

Coucou ! Coucou !

La petite se retourna, les yeux illuminés :

— Nêne ! entends-tu celui-ci ? Je pense que je lui ai fait peur !

Elle ajouta, en sautant dans la lumière :

— Je suis contente ! viens Jo !… On s’amuse !… Venez tous les deux !

Jo la rejoignit et se mit à appeler avec elle :

— Coucou ! coucou !… Où es-tu coucou ?

Madeleine les regardait courir devant elle et elle les trouvait beaux comme des enfants de riches.

Elle leur avait mis les bas neufs et leurs petites jambes paraissaient au travers ; au dernier moment, elle avait encore cousu à la culotte de Jo une double rangée de boutons de nacre ; sur son bras, elle portait les deux sarraus qu’elle avait achetés au pauvre marchand.

Elle aussi avait fait sa toilette. Elle avait mis sa jupe des dimanches et son tablier de soie. Quand le vent passait, les rubans de sa coiffe lui claquaient sur la figure. Elle marchait en levant la tête et elle était heureuse tant qu’elle pouvait.

Chez la cousine de l’Ouchette, il y avait ce jour-là une demi-douzaine d’enfants. Lalie et Jo parurent les plus beaux. Quelque dépit qu’elles en eussent, les femmes firent compliment à Madeleine ; elle se rengorgea.

On l’avait fait asseoir au bout de la table, un peu à l’écart parce qu’elle n’était pas de la famille ; elle prit Jo sur ses genoux et le fit manger dans son assiette, disant :

— C’est son habitude… il ne goûterait à rien, autrement.

Et elle parla, soutint les plaisanteries des hommes, conta l’histoire de cette femme d’Auvergne qui avait abandonné ses enfants.

La cousine demanda si c’était le mari de cette femme qui avait vendu la toilette des petits.

— Pas toute leur toilette, dit Madeleine, mais quelques morceaux.

La cousine observa en serrant ses lèvres minces :

— Je suis allée à sa voiture, moi aussi, mais il vendait trop cher… Chez nous, il n’y a pas d’argent à gaspiller.

Madeleine eut envie de rire.

— Celle-ci, elle est bien toujours la même ! pensa-t-elle. De l’argent pour ces toilettes, je n’ai pas été lui en demander… Je sais où il y en a, moi, de l’argent !

Toute la journée cette idée lui tint le cœur léger. Et le soir encore, sur le chemin des Moulinettes, elle hochait la tête en marchant et elle murmurait :

— J’ai de l’argent, moi ! S’il me plait de le gaspiller ! Si c’est mon bonheur !… J’ai deux cent cinquante francs à la Caisse d’épargne… Qu’est-ce qu’ils font ces deux cent cinquante francs ?… À quoi servent-ils ?

Madeleine fut pendant quelque temps tout contente de la vie.

Cuirassier avait demandé une autre place de facteur ; en attendant qu’elle vint, il travaillait un peu et l’on n’entendait plus parler de querelles ni de ribotes.

Aux Moulinettes, Michel n’était presque jamais à la maison ; même le dimanche on ne le voyait guère. Madeleine s’en réjouissait.

— Il s’amuse, pensait-elle. Ce n’est pas un homme bien sérieux… Tant mieux pour moi ! De la sorte il ne songera pas à se remarier… Cette petite tailleuse ne voudrait pas prendre ma place à la maison.

C’est qu’elle avait eu un moment d’angoisse ! Maintenant elle en riait, car ses craintes lui paraissaient bien chimériques.

Michel ne lui parlait pas souvent, mais toujours de bonne amitié.

Il lui laissait toute liberté. Elle avait la bourse à sa disposition, achetait et vendait à sa guise. Quelquefois elle faisait bien semblant de rendre ses comptes, mais il secouait la tête et disait en riant :

— Inutile… Inutile ! J’ai confiance.

S’il l’eût écouté pourtant il se fût peut-être aperçu qu’elle le trompait. Quand elle lui disait par exemple :

— J’ai acheté pour Lalie une paire de galoches qui m’ont coûté cent sous…

Il n’eût pas fallu beaucoup d’attention pour remarquer que ces galoches étaient de fort jolies bottines valant au moins le double.

De même il n’eût pas été assez benêt pour croire qu’elle n’achetait, par mois, à l’épicier, qu’une tablette de chocolat, puisque les enfants avaient toujours les mains pleines de friandises.

Mais rien ne lui donnait l’éveil. Le travail de la maison se faisait, les enfants grandissaient, la ferme redevenait prospère ; il n’en demandait pas plus long. Il avait l’esprit bien trop occupé ailleurs pour regarder de près ce qui se passait chez lui.

Madeleine s’apercevait de cette insouciance et elle en profitait, la rusée !

Dans le tiroir de l’armoire neuve, deux bourses voisinaient. Pour tous les achats ordinaires, pour toutes les dépenses utiles, elle puisait dans celle de Michel ; mais quand il s’agissait de contenter les enfants, c’était la sienne qu’elle ouvrait. Elle payait avec son argent tout ce qui était pour la douceur, l’amusement, la parure. C’était si commode pour elle d’acheter ainsi et la joie des petits illuminait tellement son cœur !

Une seule chose l’empêchait de faire des folies : sa bourse était mince ; bientôt elle serait au bout de son argent.

Depuis quelques années elle ne rapportait plus ses gages à sa mère, mais elle lui servait une petite rente pour l’aider à vivre. Elle avait aussi envoyé de l’argent à son frère pendant qu’il était au service et, encore maintenant, elle lui donnait une pièce de temps en temps. Elle ne pouvait pas être bien riche !

Il y avait bien ces 250 francs qui dormaient à la caisse d’épargne, mais elle ne songeait pas encore à aller les chercher. Elle comptait :

— Il me reste huit francs. La Toussaint est dans deux mois et Corbier me donnera mon gage… En n’achetant rien pour moi, cela peut encore aller… Je me priverai un peu de leur plaisir, voilà tout… Je me rattraperai cet hiver.

Un dimanche comme elle promenait les enfants sur la route de St-Ambroise, elle avait été rejointe par un certain Bouju, un vieux garçon de trente-cinq ans qui était un peu son parent. En marchant à côté d’elle, il lui avait parlé de sa situation, de ses goûts, des économies qu’il avait faites ; puis il lui avait dit qu’elle serait sage de se marier, qu’elle lui plaisait beaucoup, qu’il se proposait comme épouseur enfin !

— Eh bien ! Si je m’attendais à cela !

Elle s’était arrêtée toute surprise et cette idée de mariage lui semblait si drôle qu’elle s’était mise à rire.

Oui, il avait l’air honnête ce Bouju et son cœur à elle ne battait pour aucun homme… mais, tout de même, elle avait bien ri.

Ce matin-là, Madeleine avait le cœur gros. La veille elle était allée à St-Ambroise et elle n’en avait rapporté aux enfants qu’une livre de miche ; or, ils tenaient maintenant en dédain cette friandise dont ils se contentaient autrefois.

Lalie surtout avait montré de l’humeur, car elle avait recommandé à Madeleine de lui acheter une poupée, une grande poupée que l’on voyait derrière une vitre chez Blancheviraine, la marchande du bourg. Et elle avait piqué juste où il fallait, disant :

— Germaine de l’Ouchette en a trois poupées, elle ! Sa mère lui achète toutes les poupées qu’elle veut… Moi, je n’en ai pas seulement une, puisque Zine a la tête cassée.

Madeleine avait le cœur bien gros et bien lourd. Et, pourtant, elle avait agi selon la raison. Il lui restait juste cinq francs, et la poupée — qu’elle avait bien marchandée, pardi ! en valait trois. La prendre eût été folie, car la Toussaint était encore loin et avec quarante malheureux sous, que peut-on acheter ?

Mais cette Germaine, tout de même ! Trois poupées ! pourquoi pas dix ? Qu’est-ce qu’elle en faisait de ces trois poupées ? Sa mère les lui avait achetées pour qu’elle les fît voir, tout simplement !…

Madeleine se mettait en colère toute seule.

— Celle de l’Ouchette, je la connais ; c’est une glorieuse !… Et puis elle est vexante… Toutes les fois qu’elle me voit, ce qu’elle m’en dit !… Trois poupées ! peut-on gaspiller son argent comme ça !… Elle aura beau faire, elle peut acheter tout ce qu’elle voudra, sa grande Germaine n’en sera ni plus fine ni plus belle… Qu’elle essaye donc de la mettre à côté de Lalie !… À la Toussaint, puisqu’il en est ainsi, si je n’achète pas une poupée de cent sous, je veux perdre mon nom ! Ah ! je lui ferai voir, moi ?…

Elle grommelait en attisant son feu et elle secouait ses pincettes.

Une grosse voix sonna derrière elle.

— Eh bien ! Eh bien ! Je pense que tu en fais du tapage !

Elle se releva en rougissant, puis elle se mit à rire en reconnaissant son frère.

Il était arrivé sans qu’elle l’entendît et il se tenait sur le seuil.

— C’est toi ! dit-elle ; entre donc !

Il s’avança pour l’embrasser. Il riait ; il disait :

— Il fait beau ce matin ; le soleil tombe comme une bénédiction.

Au fond de ses yeux bleus, cependant, une inquiétude rôdait. Madeleine ne s’en apercevait point et elle se réjouissait bonnement de le voir de si bel accueil.

— Où vas-tu par ce chemin-là, mon grand ?

— À la Grand’Combe, chez Rivard, qui m’a demandé. J’ai fait un petit détour pour prendre de tes nouvelles ; on ne te voit pas au Coudray.

— J’ai de l’ouvrage, vois-tu ; avec les petits, il n’est pas facile de s’absenter.

Cuirassier avait pris une chaise. Tout un moment il parla de ses occupations ; depuis quelque temps il n’avait pas chômé et cette semaine encore il avait bon espoir d’être employé tous les jours.

Madeleine s’arrêta de travailler ; dans sa tête une idée trottait.

— Sans doute il a de l’argent… il m’en donnerait bien, lui… Je n’aurais qu’à demander.

Et puis elle songea que ce serait mal… qu’elle n’oserait pas, elle, jeune et forte, prendre l’argent de ce pauvre frère qui avait tant de peine à gagner son pain.

— Tout de même, je lui en donnais bien déjà, moi, avant son malheur… d’ailleurs, après la Toussaint je le lui rendrais… Je pourrais tout de suite prendre chez Blancheviraine la poupée dormeuse, qui est de trois francs : c’est Lalie qui serait contente !

À songer cela, elle demeurait les mains inoccupées et ses yeux s’éclairaient. Elle n’écoutait plus son frère ; la tentation ronflait en elle comme une nuée d’orage.

Elle se décida brusquement :

— Alors, comme cela, mon grand, puisque tu travailles tous les jours, tu dois être riche à présent ?

Il eut un petit sursaut et sa pensée, à lui aussi, s’en alla par ce nouveau chemin.

— Riche ? Ah oui !… Si je gagne ma vie, c’est à toute peine.

Il baissa les yeux, répétant :

— C’est à toute peine… à toute peine… Je n’ai jamais le sou en poche.

D’habitude, il n’avait pas besoin d’en dire si long ; avant même qu’il eût parlé, Madeleine lui glissait une pièce. Aujourd’hui elle ne bougeait pas.

— Je suis habillé comme un vagabond ; tu vois, mes espadrilles ne tiennent plus… J’enrage de ne pas fumer…

Elle ne disait toujours rien. Alors, très pâle et les larmes aux yeux, il balbutia :

— Madeleine, écoute-moi… C’est dur ce que j’ai à dire… Madeleine, tu n’aurais pas un peu d’argent ?

— Ah toi, tu sais !

Elle avait jeté cela sur un ton de colère et elle se tenait immobile, tout interdite de ce premier choc.

Lui, fut un moment muet de surprise ; puis il se leva :

— Ah ! bien !… Ma sœur, je te dis au revoir !

Mais il n’avait pas fait trois pas que Madeleine se suspendait à son cou.

— Mon grand, ne t’en vas pas !… Attends que je t’explique… Il ne faut pas se fâcher… De l’argent, je vais t’en donner… Quelquefois on parle trop vite, vois-tu !

Elle l’immobilisait entre ses bras forts et lui faisait violence pour qu’il s’assît.

— De l’argent… pour ton tabac… oui, je vais t’en donner, mon pauvre.

Elle avait pris sa bourse et elle en tirait des sous, un à un, comme à regret.

— Tiens, voici quinze sous… est-ce suffisant ?

Il répondit amèrement :

— Un paquet de tabac ne coûte pas tant que cela.

— C’est juste, dit-elle.

Les sous étaient alignés sur la table ; elle en retira cinq et puis elle les remit en rougissant.

Elle avait serré sa bourse tout de suite et, pour oublier bien vite cette scène, elle parlait de sa mère, de Fridoline et elle se moquait de Tiennette, que l’on voyait sur les chemins en compagnie de Gédéon. Mais lui :

— Madeleine, tu n’as pas compris… et c’est ma faute. J’ai mal parlé ; je me suis servi de mensonges… Je n’ai pas envie de fumer… De l’argent, j’en gagne un peu tous les jours… J’en ai, mais pas assez pour ce que je veux faire. Prête-moi vingt francs… prête-moi dix francs… prête-moi cent sous seulement !

— Cent sous ! c’est toute ma fortune, dit Madeleine.

— Je le les rendrai quand j’aurai un emploi… comme je te rendrai tout ce que tu m’as donné déjà.

— Cela, non, par exemple ! Avec toi, mon grand, je partage et c’est une chose juste. Ce que je t’ai donné, si tu veux me le rendre, que ce soit en amitié.

Puis, inquiète de le voir ainsi tremblant devant elle, elle s’approcha et dit tout bas avec grande douceur :

— Jean, parle-moi ? Tu as le cœur en tourment : dis-moi ta peine et je te consolerai… Si tu veux de l’argent, j’en ai beaucoup à la Caisse d’épargne ; j’irai t’en chercher.

Il lui avait pris une main et il y posait ses lèvres. Ses paroles vinrent, sourdes et comme fêlées.

— Ah oui ! Tiens ! pauvre sœur ! travaille, use tes doigts, use tes yeux… Je suis là, moi… Je prendrai ton argent pour le jeter au vent, et quand tu seras vieille, tu seras à la charité.

— Jean, ne parle pas de la sorte, tu me fais mal !

— Pauvre sœur ! veux-tu savoir où il passe, l’argent que tu me donnes ? Va à Chantepie et demande Violette, la tailleuse. Quand elle sera devant toi, regarde-la de la tête aux pieds ; regarde sa ceinture à boucle d’argent, regarde ses doigts et ses oreilles et son cou… À la main droite, elle a un anneau d’or avec des pierres brillantes : c’est moi qui l’ai acheté… À la main gauche, elle en a deux autres… et qui donc les lui a donnés ceux-là ? et qui lui a donné ses boucles d’oreilles et ses colliers !… Ce n’est pas sa mère et ce n’est pas moi !… Et je l’aime, pourtant ! Je l’aime !

— Mais tu es fou, mon pauvre !

— Je l’aime ! Je suis fou, en effet ! Ouvre les yeux, va ! regarde-moi bien !… Je suis la honte de la famille… un jour ou l’autre, je finirai comme une bête malfaisante.

Madeleine, épouvantée, s’efforçait de lui relever la tête.

— Te tairas-tu, à la fin ! Qu’est-ce qu’il te faut ?… Tu demandais de l’argent… tu en auras… je te donnerai ce que tu voudras… mais tais-toi ! tais-toi !

— De l’argent ! oui, donne-m’en ! donne-moi cent sous… ce sera la dernière fois… Il me manque cent sous pour acheter la montre qu’elle désire.

Il ajouta sur un ton accablé :

— Après cela, les autres lui offriront la chaîne… Je suis lâche ; je ne suis pas un homme : tu le disais bien !

Madeleine vida sa bourse et, sans parler, lui mit l’argent dans sa poche.

— Merci, dit-il ; maintenant je vais m’en aller… Et ce soir, si j’ai fini assez tôt chez Rivard, j’irai acheter la montre ; elle l’aura demain, car elle travaille à Saint-Ambroise celle semaine… Tu ne l’as pas vue passer ici ce matin ? Ton patron l’aura bien vue, lui !… Au revoir ! ne m’embrasse pas ! non… non !… Je ne le mérite pas.

Il s’en alla et Madeleine se remit à l’ouvrage en pleurant. Au bout d’un moment, Lalie entra et se campa devant elle.

— Ah ! tu pleures ! dit-elle ; c’est ton tour ; j’ai bien pleuré hier, moi… Le Bon Dieu t’a punie : cela t’apprendra !… Iras-tu me la chercher, maintenant, la grande poupée chez Blancheviraine ?

Madeleine se pencha vers la petite et la serra avec emportement.

— Eh bien, oui, j’irai ! sois contente ! Ils auront beau faire tous, tu l’auras ta poupée.

Elle venait à l’instant de se décider.

À midi, elle prévint Michel.

— Demain, il faudra que j’aille au marché ; il y a une vingtaine de poulets à vendre, un panier de beurre et des œufs.

Il répondit :

— C’est bon ! je dirai au roulier de prendre tout cela.

Le lendemain, donc, après le marché, Madeleine alla à la Caisse d’épargne retirer vingt francs et elle acheta, chez un marchand de la ville, une poupée plus belle encore que celle de la Blancheviraine.

En revenant, elle prit la route de Saint-Ambroise. Comme elle traversait le bourg, elle vit, par une fenêtre ouverte, deux couturières qui riaient en travaillant. Un peu en arrière, une autre, une grande, se tenait debout, ses ciseaux en main ; et, sur sa poitrine, on distinguait une montre toute mignonne et luisante.

Le cœur de Madeleine sauta de colère.

— Déjà ! Elle l’a déjà, sa montre ! Eh bien, quand je la verrai, je lui dirai ce que je pense ! Je lui apprendrai, moi, à voler l’argent de Lalie et de Jo !

Le soir même elle guetta Violette qui devait passer près des Moulinettes pour revenir à Chantepie. Ce fut en vain ; et ni le lendemain ni le surlendemain, Violette ne passa.

Enfin le vendredi soir, comme Madeleine cueillait des légumes dans le jardin, elle entendit du bruit sur la route ; elle se redressa et reconnut les deux petites apprenties qui, l’air très amusé, jacassaient en marchant. Elle les laissa disparaître, puis elle s’avança sur la route.

— Ah ! Bien ! murmura-t-elle.

Au tournant de la haie, à une centaine de pas en arrière, Violette était arrêtée devant Michel et, la tête penchée, faisait des coquetteries.

— Bien, bien ! je vais me poster plus loin.

Elle se retira silencieusement, revint vers la maison, puis, ayant jeté un coup d’œil aux enfants, fila par les derrières du côté de l’étang.

Elle n’eut pas longtemps à attendre ; Violette venait d’un pas leste ayant hâte de rejoindre ses apprenties. Quand elle fut assez près, Madeleine, franchissant un échalier, s’avança sur le milieu de la route.

— Bonsoir, mademoiselle Violette !

— Bonsoir ! fit la tailleuse et elle s’écarta un peu de son chemin pour passer vite.

Alors Madeleine dit :

— Vous avez l’air bien pressée !

— C’est que je le suis en effet !

— Pourtant, j’aurais quelque chose à vous dire.

— Vous ?

— Oui… ce que j’en fais, ce n’est pas pour mon plaisir… ce ne sera peut-être pas non plus pour le vôtre.

— Ah bah ! dit Violette en s’arrêtant.

Violette dit : Ah bah ! et elle se mit à rire d’un petit rire sec. Ses yeux coururent sur Madeleine de la tête aux pieds.

Si bien que Madeleine demanda avec un peu de colère :

— Qu’avez-vous à m’examiner ? Mon cotillon ne va-t-il donc pas bien ?

— Au contraire ! il fait tout à fait le rond. Ma grand’mère en portail un pareil qu’elle tenait d’héritage.

— Vous avez une bonne langue !

— À votre service !

Elles se regardèrent un bon moment jusqu’au fond des yeux et puis Violette redressa sa jolie tête insolente.

— À votre tour, dit-elle, que trouvez-vous donc sur moi qui ne soit pas à votre goût ?

Madeleine répondit :

— C’est votre montre que je regarde ; je la trouve jolie.

— Voulez-vous la voir de plus près ?

— Merci ; je la vois fort bien. C’est une petite montre à la mode nouvelle ; ce n’est pas une montre d’héritage comme le cotillon de votre grand’mère.

— Vous avez bien dit ça !… mais, qu’elle soit à la mode ou non, ce n’est pas votre affaire.

— Pardon ! je sais depuis quand vous avez cette montre et qui vous l’a donnée… Pas la peine de finasser, ma belle !

Violette se troubla ; le sang monta à ses joues et ses minces narines palpitèrent, toutes blanches.

— Eh bien, après ?

— Vous n’êtes pas fière ! dit Madeleine ; cette montre et ces bagues que vous portez, ce n’est pas vous qui les avez payées…

L’autre hocha la tête et son rire claqua, sec comme un coup de fouet.

— Oh si ! dit-elle, je les ai payées !

Madeleine en fut suffoquée.

— Vous n’avez pas honte ! C’est un gros péché que vous faites… Si votre mère vous entendait !

Mais, dans les yeux noirs, elle vit que l’impudence était souveraine ; comprenant que toute remontrance serait inutile elle changea de ton.

— À partir d’aujourd’hui, vous allez laisser mon frère tranquille ; puisque vous n’avez rien pour vous retenir, ni honte, ni religion…

Violette parla en même temps qu’elle :

— J’en ai autant que vous, toujours !… De votre religion, vous pouvez vous en vanter ! allez donc vous faire baptiser !

— … et puisque vous ne craignez pas votre mère, je veillerai de ce côté. Entendez-moi bien ! si vous recommencez à l’aguicher, je vous baillerai la pénitence, ma petite… Vous pouvez rire !

— Ah ! Ah ! Comment dites-vous ? vous me baillerez la pénitence ? Je voudrais savoir comment vous vous y prendrez ! Vous me battrez, peut-être ?… Vous avez bien la taille qu’il faut et la figure !… Non ?… Vous ne me battrez pas ? Alors, comment ferez-vous ?

Oui, comment ferait-elle ? Madeleine se trouva interdite sous les yeux insolents de l’autre. Tout de même elle dit :

— Je vais commencer par prévenir mon frère ; il connaîtra votre conduite.

— Il la connaît peut-être mieux que vous !

— Il saura, que le jour même où il vous a fait cadeau d’une montre, vous avez écouté un autre galant ; je lui dirai que vous étiez tout à l’heure avec Michel Corbier…

— Allons donc ! fit Violette avec un ricanement ; vous êtes jalouse ; il fallait l’avouer tout de suite.

— Vous vous trompez. Laissez mon frère en paix et, sans rien craindre de moi, vous pourrez suivre le chemin qui vous plaira. Mais si vous le tourmentez encore…

— Vous m’espionnerez… Par tous les moyens vous me ferez tort auprès de votre patron… Je sais pourquoi !

Violette s’était avancée la figure si méchante qu’elle en était laide.

— D’autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais pas encore des guenuches comme vous !

Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. Alors elle s’avança encore et, avec son mauvais rire :

— Écoutez-moi ! À ce jeu vous n’êtes pas de force… Puisqu’il n’y a rien pour vous retenir — c’est comme cela que vous parlez, n’est-ce pas ? — puisque rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni la crainte de votre mère, eh bien, c’est moi qui vous baillerai la pénitence !… Dès maintenant, je vous engage à vous déshabituer des Moulinettes.

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.

— Qu’est-ce que vous dites ? qu’est-ce que vous osez dire ?

— Ne vous frappez pas ! ne criez pas comme cela, voyons !… Je suis bonne fille ; je vous préviens un mois avant la Toussaint… Vous aurez le temps de chercher une autre condition.

— Mais vous ne savez pas… vous ne pouvez pas imaginer…

— Mais si ! parfaitement… Je sais, j’imagine ; et c’est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de vos affaires.

Madeleine balbutia, étranglée :

— Non, ce n’est pas ce que vous croyez… Je ne suis pas jalouse, allez ! C’est à cause des enfants… Oh ! vous ne seriez pas assez méchante !

— Les enfants ? Allons donc ! que me racontez-vous là !… Vous n’êtes pas leur mère ; vous n’êtes rien pour eux… Qu’est-ce qui vous prend ? vous voulez me battre ?

— Taisez-vous !… Mademoiselle Violette, taisez-vous !

— Mademoiselle Violette, maintenant !… Mais rien n’y fera ! Vous partirez, ma belle ; et, quand vous serez partie, vous ne verrez ni le père ni les enfants… je vous ferai défendre l’entrée de la maison.

— Ah ! je t’étranglerais, mauvaise !

Madeleine avait jeté ses mains en avant… Mais l’autre s’en allait, sa petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.

— Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé ; vous avez eu tort… J’entends que vous me portiez en votre souvenir.

Et puis elle murmura :

— Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez à cause de cette fille, vous qui prenez tant de peine pour épingler des bouquets à sa coiffe, mon gentil parrain, vous allez être content !

Le lundi, Michel commença la guerre.

Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le soir il revint à la charge, sans l’ombre d’un prétexte et sans même attendre que les valets fussent partis.

Les jours qui suivirent ce fut la même antienne. Alors une inquiétude mortelle commença de ronger Madeleine. Par moments elle essayait de se rassurer.

— Il n’osera pas, se disait-elle ; pour me chasser il lui faudrait une raison… Je crois, d’ailleurs, qu’il commence à s’apaiser.

Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait et, tout de suite après, revenait le gros temps.

Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus souvent elle n’entendait même pas ses paroles. Le sang lui sautait aux joues et puis il fuyait aussi vite ; son cœur devenait froid ; de temps en temps, après un grand battement douloureux qui résonnait dans sa poitrine comme un coup de marteau, il s’arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, sa vue se brouillait et toutes ses idées se fondaient en une angoisse étrange qui ressemblait à l’angoisse de la mort.

Quand les hommes étaient partis, elle apaisait son malaise à force de larmes.

Elle ne finissait plus aussi bien sa besogne. Comme elle avait, plus qu’à l’habitude, le souci de ne pas mécontenter Michel, elle passait plus de temps qu’il n’en fallait aux choses vers lesquelles l’attention du patron avait coutume de se porter ; et, pour le reste, les jours n’étaient pas assez longs. Ainsi elle essuyait bien encore, et avec grand soin, ces vieilles choses de la cheminée, ces vieilles choses assez laides dont elle avait la garde depuis la mort du père Corbier, mais les chaises, les lits, les armoires à belles ferrures, elle ne les touchait plus que rarement et d’une main rapide.

Il lui arrivait de s’asseoir, et de prendre Jo sur ses genoux et de rester ainsi un long moment. Quand l’enfant consentait à se laisser bercer, quand il s’endormait sur son épaule, quand la petite haleine tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce s’emparait d’elle et elle avait encore, dans un oubli de tout, un moment de grand bonheur.

Michel la contrariait en toute occasion ; il s’affirmait le maître, durement. Sur un ton qui n’admettait pas de réplique il fit, un matin, commandement à Madeleine de préparer les hardes de Lalie pour qu’elle pût aller à l’école à partir de la Toussaint.

À vrai dire il était temps : Lalie avait sept ans bien sonnés. Mais comme elle était seule pour aller à St-Ambroise, Madeleine, jusqu’à présent, avait réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris à lire, à compter et même elle lui avait acheté à la ville des cahiers à modèles tout faits sur lesquels la petite s’essayait à jouer de la plume ; et Madeleine était contente parce que Lalie laissait espérer une belle main d’écriture.

À la rentrée du mois d’octobre, le père avait bien parlé d’envoyer la fillette à l’école, mais Madeleine s’y était opposée à cause de la longueur de la route et du mauvais temps d’hiver. Michel avait cédé. Et voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans donner aucune raison nouvelle.

— Lalie ira à l’école à partir du premier lundi de novembre. Veillez à ce que ses hardes soient prêtes.

— Le premier lundi de novembre, où serai-je ? pensait Madeleine ; nous sommes à quinze jours de la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me parle pas d’un nouveau marché.

Michel en effet gardait le silence à ce sujet et c’était la grande frayeur de Madeleine.

Pourtant, un jour, à table, comme il venait de faire des projets pour l’année suivante, il dit avec brusquerie.

— Quant à vous, Madeleine, qu’avez-vous décidé ?

Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour attiser le feu.

— Que comptez-vous faire ? Vous ne m’avez pas encore dit si vous vouliez rester chez moi… Il est temps de le savoir ; je veux être fixé tout de suite… Voici ma parole : si vous restez, ce ne sera pas au même prix : j’entends diminuer votre gage.

Il parlait de haut et d’une voix maussade pour qu’il n’y eût pas de méprise possible : il ne voulait plus de sa servante et s’il lui offrait encore marché, c’était pour que le refus vînt d’elle, non de lui. Les valets écoutaient, très surpris ; Gédéon se retenait pour ne pas parler et ses yeux disaient sa colère.

Michel reprit :

— Vous êtes sans doute capable de gagner beaucoup d’argent ; mais vous donner un fort gage n’est plus à ma convenance.

Madeleine, le dos toujours tourné, demanda d’une voix blanche :

— Quel est donc votre prix ?

Il hésita, car il n’avait pas prévu cette question directe ; il dit enfin :

— À la servante que je gagerai… je ne donnerai pas plus de 200 francs.

Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant tous :

— Marché fait ! dit-elle.

Michel eut un sursaut ; il ouvrit la bouche pour protester, mais rencontrant les yeux des valets il devint rouge et dit d’une voix orgueilleuse :

— C’est bon ! ma parole compte toujours ! N’en parlons plus !

Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit toute sa besogne et, quand la nuit fut venue, elle dormit huit heures d’affilée.

Hélas ! dès le lendemain, l’attitude du patron fut telle que son angoisse revint plus âpre, plus pressante d’avoir été un moment refoulée.

Il lui parut qu’elle ne pourrait pas rester aux Moulinettes ; tous les marchés du monde n’y feraient rien. Elle aurait beau être sourde et muette et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à cette folle inimitié.

Elle qui n’avait jamais été malade sentit qu’elle le devenait. Elle ne mangeait plus ; elle ne dormait plus ; une étrange lassitude lui cassait les membres.

Un matin, Gédéon qui s’était levé de très bonne heure trouva la porte du corridor ouverte. Comme il sortait, très intrigué, il buta contre Madeleine ; elle était assise à terre et luttait contre un évanouissement.

Le soir tombait, un soir d’octobre, beau comme un soir d’été, mais d’une beauté plus proche, plus intime, plus frissonnante. Le vent, qui avait été fort durant toute la journée et qui avait cueilli des feuilles innombrables venait de s’endormir ; seules quelques hautes cimes frémissaient encore, toutes rousses dans le brouillard doré des derniers rayons du soleil.

Michel mesurait l’heure à l’allongement des ombres. Toute la soirée il avait travaillé dans le pré derrière les bâtiments, éclaircissant les haies broussailleuses, étêtant les arbustes, coupant les ronces et les chèvrefeuilles : maintenant il était passé dans l’ouche aux chèvres et il achevait d’approprier les cheintres envahies durant l’été par une végétation hâtive et drue. À grands coups de faucille il abattait les herbes sèches, les ravenelles, les derniers chardons et les tiges rouillées des fougères.

De temps en temps il se redressait pour écouter et ses regards s’en allaient vers la route. Violette devait passer aux Moulinettes en revenant de St-Ambroise et il l’attendait ; l’heure approchait où elle allait venir.

— Encore un petit moment. Quand la brume d’eau sera levée autour de l’étang, elle sera dans ma vue.

Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en folle cavalcade.

Près de la maison sonna la voix de Madeleine. Michel l’entendit et son humeur fut prompte à se lever.

Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui ? Il ne pourrait même pas la renvoyer à bout de gage : le marché était fait et revenir sur sa parole eût été un déshonneur trop grand.

Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait dans l’esprit de Violette !

Voilà, aussi, c’était sa faute à lui, Michel ! Dès les premiers temps il avait laissé cette grosse fille prendre puissance en sa maison ; maintenant elle se carrait en la maîtresse place et elle prétendait régenter tout le monde. Eh bien ! on allait voir !

— Je suis le maître, et le seul !… Je finirais par tomber en dérision !… Je la ferai bien partir… elle le mérite ; ce sera bonne justice.

Il murmurait ces paroles pour s’affermir en sa résolution. Quand Violette était devant lui, sa rancune flambait haut, mais dès qu’il était seul, il lui fallait bien l’attiser un peu…

C’est qu’il y avait trois années de dévouement et de bonne amitié, il y avait la prospérité de sa maison, le bonheur de ses enfants et puis, peut-être, encore autre chose qui n’était pas tout à fait oublié.

— C’est la justice, c’est la bonne justice.

Il lui fallait se le répéter que c’était la justice…

Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa faucille, prit une fourche et rassembla tout ce qu’il avait coupé en un grand bûcher ; puis, afin de détruire toutes ces herbes porteuses de mauvaises graines, il y mit le feu. Une flamme claire ronfla, mordit les fougères sèches et les menues broussailles, puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, très lourde, née des branches vertes, monta lentement.

Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle et haute fumée. Elle traversa la maison, parut à la porte du corridor.

— Nêne ! Nêne ! Il y a un grand feu dans le pré ; j’y vais voir.

Madeleine répondit :

— Non ! Reste ici : tu verras tout aussi bien ; là-bas tu pourrais te brûler.

Michel entendit cette réponse et la trouva prudente. Mais, aussitôt, il se reprocha son approbation ; un mauvais orgueil lui fit crier :

— Lalie ! viens voir mon brûlot !

Et ces paroles n’étaient pas de douces paroles d’invitation mais des paroles de rudesse et de défi, des paroles lancées très fort pour porter loin. Elles passèrent par-dessus la tête de l’enfant, elles résonnèrent dans la maison et, contre le cœur de Madeleine, choquèrent dur.

Lalie déjà prenait sa course.

— Nène ! j’y vais : papa l’a dit.

Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mortes et les bourrées sèches dont il avait fait de petits tas dans le pré. Chaque fois qu’il en apportait une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joliment et d’innombrables étincelles montaient.

Lalie tournait autour du brûlot en battant des mains. Michel qui avait ramassé des châtaignes précoces les lui installa dans un petit tas de cendre chaude qu’il tira à l’écart du brûlot. En attendant qu’elles fussent cuites, l’enfant prit à courir dans la fumée.

— N’approche pas trop, dit Michel ; la flamme pourrait t’atteindre.

La petite s’arrêta et, avec une branchette, remua les châtaignes.

Il restait encore vers le haut du pré un gros monceau de broussailles ; Michel alla le chercher ; mais dès qu’il eut piqué sa fourche, il la lâcha et remonta sur la route.

Violette arrivait.

Quand elle fut à sa hauteur elle s’arrêta, laissant les apprenties s’éloigner.

— Bonsoir ! dit-elle ; vous m’avez donc entendue venir ?

Il répondit et sa voix chantait :

— J’ai l’esprit plein de vous tout au long des jours et, où que vous soyez, dès que vous vous levez pour venir vers moi, j’entends votre pas. Mon cœur porte cent fois plus loin que mon oreille.

Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et elle murmura d’une voix languissante :

— Pour faire des compliments, vous n’en craignez pas un.

— C’est que pas un n’a autant de tendresse que moi. Si vous saviez combien les heures sont lentes pour moi quand je suis loin de vous !

Elle sourit et s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

— Moi aussi, dit-elle, je pense à vous… Je suis contente de vous rencontrer ce soir : j’ai à vous dire que je vous ai trouvé une nouvelle servante, une femme d’âge qui pourrait entrer chez vous tout de suite, dès la Toussaint.

Michel fit un geste de colère.

— Ah oui ! parlons-en ! Je me suis joliment fait attraper l’autre matin !

— Quoi donc ? Qu’y a-t-il ?

— Il y a que j’ai fait un nouveau marché, pour un an, avec celle de chez moi.

Violette sursauta comme si elle eût marché sur une épine et la méchanceté s’alluma en ses yeux.

— Vous plaisantez, dit-elle sèchement ; vous voulez me faire rire.

— Je n’y pense pas, malheureusement !

— Alors ?… Vous m’aviez pourtant promis !

— Parbleu, oui ! et de grand cœur ! Mais quoi, je ne me suis pas méfié… J’ai offert un prix risible et elle m’a pris au mot. Ce que j’en faisais c’était pour ne pas lui faire affront.

— Merci bien ! vous préférez qu’elle me fasse affront à moi.

Elle fit mine de s’éloigner et Michel supplia.

— Violette !… Violette !… Je vous en prie !… Il ne faut pas m’en vouloir.

Et il ajouta d’un ton triste et lâche :

— Je vous ai fait une promesse… Je tâcherai de la tenir ; je chercherai l’occasion.

— C’est bien simple et il n’est pas besoin de chercher : à la Toussaint, prenez la servante que je vous indique.

— Ce n’est pas possible ! il y a un marché…

— Peuh ! c’est ce qui vous arrête ?

— Oui… chez nous, les marchés ont toujours tenu… Mais peut-être s’en ira-t-elle d’elle-même : je le préférerais.

— Moi pas ! dit Violette. Si vous aviez réellement envie de la chasser, les raisons ne vous manqueraient pas ; d’abord, elle vous vole.

— Cela non ! dit Michel.

— Non !… Pauvre homme !

Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se mit à lui conter les mauvaises histoires de Boiseriot. Mais comme il hochait la tête, toujours incrédule, elle s’impatienta et jeta nettement :

— Et puis, moi, j’en ai assez ! Si vous voulez que j’écoute vos compliments, vous vous priverez d’une servante aussi jeune.

Michel lui avait pris les mains et de force il les retenait en les siennes.

— Violette !… Violette !… C’est entendu… Cela s’arrangera… Si vous vouliez, c’est vous qui tiendriez maintenant la maîtresse place en ma maison ; s’il y avait une servante, elle serait sous votre commandement. Écoutez-moi…

Elle eut une parade de tête, mais il continua, plus pressant.

— Vous savez combien je vous aime pourtant ! Si vous m’aimez aussi, pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme ? Pourquoi attendre et laisser passer notre jeunesse ?

La réponse n’eut pas le temps de venir.

Dans le silence du soir un cri monta, brusque, atroce, fou, un cri prolongé d’horrible épouvante et de souffrance indicible. Et puis, presque aussitôt, un autre, plus grave, plus rauque, le cri d’une bête traquée qui prend son élan et bondit.

Michel se sentit fléchir sur ses jarrets ; il leva la main, jeta d’une voix grelottante :

— Malheur à moi ! ma petite brûle !

Il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré vers cette nappe de fumée où s’agitait une torche vivante.

Dans l’ouche, Madeleine, aussi courait. Le cri de l’enfant l’avait mise debout, l’avait jetée hors de la maison et il l’amenait, la poussait, la portait avec une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à la mort.

Son tablier à la main elle se jeta sur l’enfant, roula avec elle sur l’herbe, éteignit la flamme par gestes fous, avec ses jupons, avec ses mains, avec tout son grand corps.

Et puis d’une secousse, elle fut debout. Sur ses bras l’enfant se tordait et poussait une haute plainte déchirante.

Michel arrivait, tremblant, défait ; elle ne le regarda pas ; elle prit la course.

Pieds nus, une grosse mèche de cheveux déroulée sur son dos, elle courait d’un côté, puis de l’autre, sans but, avec des saccades, des zigzags de démence.

Comme Michel, dans son impatience de savoir se mettait à la poursuivre, elle fila vers l’étang, les bras hauts, offrant au vent les morsures du feu. Elle disparut derrière une haie, puis revint.

Violette, elle aussi, était accourue dans le pré ; elle se tenait près de Michel, sur le routin de l’ouche. Madeleine, les yeux terribles, fonça droit sur le couple. Eux s’écartèrent, la devinant folle, prête à griffer, à ruer, à mordre. Et farouche, tous ses cheveux au vent, elle passa entre eux d’un bond, emportant vers la maison son lamentable fardeau hurlant.

Le médecin n’arriva que le lendemain matin à la pointe du jour. La plainte de la petite montait encore, inexorable. Par moments elle se faisait moins aiguë, elle baissait et l’on aurait bien dit qu’elle allait s’éteindre, mais brusquement elle renaissait, plus vive, plus déchirante.

— Nêne ! Nêne ! J’ai bobo !… Guéris-moi Nêne !… Nêne !

Le médecin examina longuement le petit corps en souffrance. Le feu avait pris dans les jupons, probablement pendant que l’enfant était accroupie à regarder cuire ses châtaignes. Le sarrau de cotonnade, surchauffé à l’avance, avait flambé comme du papier, brûlant tous les cheveux, la joue, le cou, les mains. Le côté gauche surtout était atteint ; quelques secondes de plus et tout le corps n’eût été qu’une plaie.

— Elle n’est pas en danger, dit le médecin ; les brûlures semblent superficielles. Mais il était temps d’arriver !

Ce médecin était un jeune à l’air glorieux. Il fit un pansement mais, à l’idée de Madeleine, il s’y prit mal, allant trop vite et trop rudement. Quand il eut fini, il se frotta les mains comme s’il eût été très content.

— Ce ne sera rien… C’est très douloureux, mais il ne faut pas s’effrayer pour si peu. Vous entendez, madame ! Vous êtes là à trembler, à vous énerver… il ne faut pas ! Regardez-moi donc : cela ne me fait rien à moi !… les cris ne me font rien !… On se maîtrise, que diable !

Derrière Madeleine qui avait repris sa place au chevet de l’enfant, il bavardait, laissant entendre qu’il revenait de loin et que son savoir était grand. Michel, les oreilles pleines de cette plainte qui n’en finissait pas, faisait effort pour écouter avec politesse ; il hochait la tête comme pour approuver bien qu’il n’entendît que des bouts de phrases auxquels il ne comprenait goutte.

— À Paris… là-bas… à l’hôpital… vous ne vous imaginez pas !… Dans mon service… À Paris, j’en ai entendu… Je me souviens d’une femme… toute brûlée, des cloques comme des vessies… C’était à Saint-Louis… et, notez bien, de l’asphyxie… Un confrère proposait l’acide picrique… J’ai dit : non !… Je l’ai sauvée… À Paris dans les hôpitaux… des cas intéressants chez les grands brûlés !

Madeleine se retourna, hérissée, et elle lui cria dans la figure :

— Les grands brûlés ! les grands brûlés ! guérissez donc seulement celle-ci qui est petite… Puisque vous en savez si long, empêchez-la donc de souffrir !

Le petit médecin se mit à rire jaune, toute sa jactance fauchée. Et il s’en alla, disant à Michel :

— Elle n’est pas commode, votre bourgeoise.

Dès qu’il fut sorti, Madeleine appela Gédéon.

— Va-t’en à l’Hardilas, dit-elle, et ramène Julie la Rouge qui traite pour le feu. Il faut tout essayer.

Michel qui rentrait, murmura :

— Que voulez-vous qu’elle fasse après le médecin ?

Madeleine ne broncha, ni ne répondit. Elle ne lui avait pas encore parlé ; elle ne s’occupait pas de lui.

Il reprit un peu plus fort :

— Le temps des sorciers est passé.

Puis comme elle ne répondait toujours point, il s’enhardit jusqu’à avancer tout près du lit.

— Madeleine, dit-il, vous devez être morte de fatigue. Je vais prendre votre place… Je lui soutiendrai la tête aussi bien que vous et, s’il faut la promener, je la promènerai… Entendez-vous, Madeleine ?

Elle se détourna comme elle s’était détournée vers le médecin ; elle ne dit rien cette fois, mais son regard fut si implacable que Michel recula.

La sorcière de l’Hardilas vint dans la matinée, à moitié aveugle, très vieille, très sale et l’air méchant.

Tout de suite, elle indiqua son remède : trois araignées, trois limaces, trois lombrics coupés en sept morceaux, sept feuilles d’ache et sept gousses d’ail ; enfermer tout cela dans un petit sac et mettre le sac sous l’oreiller.

— Tu entends ma fille ?… sous l’oreiller.

— Oui, oui, j’entends ! dit Madeleine.

— Eh bien, maintenant, retire-toi, je te conjure.

— Où faut-il que j’aille ?

— Sors de la maison. Il faut que je souffle sur le mal… en disant des choses que tu ne dois pas entendre… Allons, va-t’en !

La vieille s’impatientait ; elle s’approcha du lit, repoussa brusquement la couverture. Lalie, qui venait de s’apaiser un peu, jeta un cri.

— Nêne !

Madeleine revint.

— Je suis là, ma petite.

— Nêne ! elle m’a fait bobo !

— C’est vrai aussi !… dit Madeleine tout de suite courroucée ; pourquoi allez-vous si vite ? Si vous venez pour lui faire du mal, il faut me le dire.

La vieille le prit de haut ; elle avait l’habitude d’être flattée, et, dans beaucoup de maisons, on la redoutait tellement qu’elle avait fini par croire à sa force de sortilège.

Elle recula, fit des gestes bizarres en marmottant.

Alors Lalie prit peur de cette grande vieille si laide qui agitait ses mains crochues et Madeleine gronda.

— Avez-vous bientôt fini d’appeler vos garous ?

La sorcière sembla vouloir sauter au plafond ; elle se mit à glapir :

— Serpent rouge et lézard d’eau !… garous blancs !… p’tits ! p’tits ! garous noirs ! garous poivrés !…

Madeleine la reconduisit si rudement à la porte que la fin du chapelet lui resta dans la gorge, faute d’haleine.

Michel arrivait par le jardin. Madeleine, les bras raidis, cria en le regardant dans les yeux :

— Tout le monde s’y met, donc, contre cette petite ! Après le jeune, c’est une vieille ; après le médecin, c’est la sorcière ! Je vous ai assez vus, tous, tant que vous êtes !… Allez-vous-en !… Allez-vous-en !

Michel, interdit, balbutiait :

— Mais… celle-ci… c’est vous qui l’avez fait demander !

Elle ne répondit pas à l’observation ; elle ne sembla point l’avoir entendue. Ses yeux devinrent d’acier ; elle écarta les bras et ses grandes mains s’ouvrirent.

— Je ne veux plus personne ici ! personne ! Le premier qui entre, je lui saute à la figure.

Et, comme Michel approchait, elle lui jeta la porte au nez.

Huit jours durant, la maison fut inabordable.

Les hommes mangeaient dans la chambre de Michel ; pour entrer ils passaient par la porte de derrière, en assourdissant leurs pas. Madeleine ne s’occupait plus d’eux ; elle ne s’occupait ni de la cuisine, ni du ménage, ni de ses bêtes, ni d’aucun travail. Tant que dura la plainte de l’enfant, elle demeura au chevet du lit, obstinée, jalouse, méchante, les yeux larges et secs.

Le matin de la Toussaint cependant, comme la petite était partie en un sommeil profond, elle ouvrit la porte du corridor et, silencieusement, passa dans la chambre aux hommes. Ils finissaient de manger ; Michel venait de compter le gage des valets et il versait du vin pour marquer le départ de Gédéon qui s’en allait au régiment.

Ils la regardèrent sans rien trouver à lui dire. Enfin Michel demanda tout de même.

— Est-ce qu’elle dort ? La nuit a été bonne, il me semble ?

Et il attendit anxieusement la réponse ; mais la réponse ne vint pas.

Madeleine se tourna vers Gédéon.

— Alors tu quittes le pays, dit-elle ; où t’emmènent-ils, mon pauvre ?

Le jeune homme répondit d’un air brave :

— Pas au bout du monde ! Je vais à Angers, au régiment de dragons.

— Cela me fera chagrin, dit-elle, de ne plus te voir ici.

Michel risqua :

— J’espère bien qu’il viendra nous faire visite à chacune de ses permissions.

Puis il posa sur la table une petite pile de louis.

— Voici votre gage à vous aussi, Madeleine… Vous pouvez en avoir besoin.

Alors pour la première fois depuis huit jours, elle lui parla.

Je vous remercie, dit-elle ; j’en ai besoin en effet.

Elle prit un louis qu’elle tendit à Gédéon.

— Tu vas sans doute à St-Ambroise ?… oui, n’est-ce pas ?… Eh bien, fais-moi l’amitié de passer chez Blancheviraine : tu choisiras ce qu’il y a de plus beau pour l’amusement d’une petite.

Michel fit un geste pour protester, mais elle haussa la voix, marquant sa volonté.

— Ce qu’il y a de plus beau, tu m’entends bien ; et puis tu me l’apporteras.

— Bon ! dit le jeune homme, tu auras cela dans la soirée.

Michel était devenu très rouge ; mais son orgueil n’osait plus chanter haut. Ce fut timidement qu’il proposa :

— Par la même occasion, on ferait peut-être bien de mander le médecin ; je serais content qu’il vînt une autre fois.

— Pour qu’il la fasse souffrir encore !… Cela ne lui fait rien à ce monsieur de voir souffrir les enfants !

— Mais on pourrait aller en chercher un autre… le vieux de St-Ambroise, par exemple ?

— Eh bien, à votre désir, dit Madeleine.

Et elle tourna les talons.

Le nouveau médecin arriva dans l’après-midi ; pas bien vite celui-là et sans grands embarras.

C’était un petit vieux timide et sensible qui n’avait pas une grande réputation. Il ne fallait pas aller le chercher pour une blessure, car la vue du sang lui faisait mal. On disait qu’il n’avait pas fait de grandes études et que sa longue pratique ne lui avait pas appris grand’chose. Mais il avait tout de même ceci pour lui que, s’il guérissait peu de malades, il n’en tuait presque jamais.

Devant le lit où Lalie dormait toujours il se mit à parler bas.

— La pauvre mignonne… elle dort… il ne faut pas la réveiller ; il ne faut jamais réveiller les malades… C’est une brûlure, m’avez-vous dit ?… Pauvre petite bonne femme ! elle a dû souffrir un martyre… Je ne la dérangerai pas… Vous mettez de l’huile d’olive, n’est-ce pas ?

Madeleine répondit péniblement :

— Oui… de l’huile d’olive… c’est ce que je mets.

Elle s’était assise à côté du lit ; ses jambes étaient devenues molles, sa tête pesait ; elle ne soufrait pas, au contraire, ce ronronnement du médecin était sur sa peine comme un baume.

— C’est tout à fait ce qu’il faut… Continuez… et veillez à ne pas l’écorcher en la soignant… Ce sont les mains qui ont du mal et la joue gauche… Cela ne sera peut-être rien… Il faut l’espérer… Une si belle petite fille, ce serait grand dommage si elle restait défigurée ! Il faudra la distraire maintenant et la faire bien manger. Elle sera vite guérie… eh oui !… eh oui… C’est moi qui vous le dis : elle sera vite guérie… Les petits, il y a plaisir à les soigner… Comme elle dort ! Dites-moi, elle ne s’est pas beaucoup reposée, les nuits passées ?

Se détournant pour recevoir la réponse, il vit que Madeleine dormait elle aussi ! Écrasée de fatigue, elle dormait la bouche ouverte, sans presque respirer et elle était si blanche qu’on eût pu la croire morte.

Le médecin la montra à Michel, puis il fit « chut ! » et il sortit sur la pointe des pieds.

Assez vite Lalie cessa de souffrir et redevint joyeuse. Mais le feu laissa tout de même sa trace ineffaçable. Les cheveux repoussèrent, la joue droite redevint blanche et lisse, mais du côté gauche une grande balafre rouge resta, marquée pour toute la vie. Et les mains aussi, les jolies petites menottes aux beaux ongles se couvrirent d’une peau trop lisse et sans souplesse ; jamais les doigts, si lestes auparavant, ne s’ouvriraient complètement.

Quant à Madeleine elle ne se remit pas non plus tout à fait de cet ébranlement. Ce fut comme si son cœur eût été touché par le feu ; certaines fibres se desséchèrent et moururent.

À part les enfants toute chose lui devint indifférente. Elle était à nouveau la maîtresse en la maison. Michel subissait sans mot dire son autorité froide et il se tenait devant elle avec plus de timidité que les valets. Elle ne lui marquait point d’inimitié en ses paroles, mais, quelquefois, aux heures où il se montrait le plus humble et le plus aimable, le souvenir atroce lui passait dans l’idée et elle levait vers le jeune patron, au cœur changeant, des yeux secs qui ne pardonnaient pas.

L’hiver vint. Jo eut la rougeole.

Boiseriot prenait le café chez Violette. Ils avaient déjeuné en tête en tête, la mère de Violette étant occupée dans le bourg à une lessive.

Toute sa ruse au guet, Boiseriot questionnait Violette. Chaque parole qu’il lançait cachait un piège où elle ne pouvait manquer de se prendre… mais jusqu’à présent elle avait tout esquivé et quant à lire en ses yeux, c’était chose impossible.

— La mâtine, pensa Boiseriot, elle a de l’aplomb ! Je n’arriverai pas à connaître ses idées.

Il perdit patience.

— Toi, ma filleule, dit-il, tu n’es pas facile à confesser ; celui qui y réussira sera plus fin que moi.

Et puis quittant ce ton chagrin, il leva la tête pour l’attaque directe.

— Pour te confesser, toi, il faudrait un vieux curé bien rusé qui en aurait entendu de toutes les couleurs et qui saurait démêler sa laine… Non, ce n’est pas un jeune abbé qu’il te faut, n’est-ce pas, petite ?

Violette eut un vif mouvement de tête, elle devint blanche et sa parole siffla.

— C’est à cela que vous vouliez en venir ?

Il eut l’air très surpris.

— Mais tu te fâches, je crois bien !… Qu’est-ce que je t’ai dit ? Je ne vois pas…

Elle lui coupa la parole violemment.

— Inutile de faire l’innocent !… C’est donc pour me honnir vous aussi que vous êtes venu déjeuner avec moi ? Sachez que je ne suis pas d’humeur à vous laisser ce plaisir.

Elle s’était levée et rangeait bruyamment des verres sur le dressoir. Lui, tapotait sur la table, laissant passer l’orage.

— Ah ! vous voulez me faire de la morale !… Violette, on dit ceci… Violette, on dit cela… Je m’en moque ! je m’en moque ! je m’en moque !

Un verre se cassa avec un bruit clair. Violette se tut, soudain calmée ; puis elle fit un pas de danse et éclata de rire.

— Ah mon beau parrain ! vous avez tout de même raison : ce petit abbé n’était pas bien fin !

— Je ne comprends pas, dit Boiseriot ; il y a donc une histoire ? Je ne sais rien, moi !

Mais elle haussa les épaules.

— Vous ne savez pas !…

Elle s’était approchée de lui, et au fond de ses yeux se levait une flamme d’impudence téméraire. Elle avait envie de crier :

— Allons donc ! vous mentez ! vous mentez toujours, vous !… Moi, quelquefois, je dis la vérité… J’ose !… Vous ne savez pas ? Eh bien sachez qu’il y avait ici un jeune abbé tout rose avec des cheveux de soie et des mains fines, des mains blanches comme du sucre. Il me voyait souvent, quasi tous les jours ; d’abord il ne bougeait pas ; mais moi, à cause de ses cheveux, de ses mains, de ses yeux innocents, j’ai désiré qu’il fût en éveil… J’ai secoué mes jupes autour de lui et petit à petit il s’est mis à avoir cet air égaré qu’ils ont tous… et il est venu comme les autres. Il est venu, mais à cause de l’idée de péché qui le tourmentait il s’est mis à déraisonner et à faire des folies… et il s’est fait surprendre. Maintenant il est parti, très loin, je ne sais où et moi je reste avec ce bouquet sur ma coiffe. Mais je m’en moque !

Oui, en vérité, elle avait envie de crier cela, par bravade…

— Vous ne savez rien, mon parrain ? Alors, c’est que vous êtes venu aux nouvelles ?

— Si tu veux… On m’a dit que tu n’avais plus tes apprenties ?

— Je n’ai plus d’apprenties en effet… et je n’ai plus de pratiques… et, ce qui est le plus triste, je n’ai plus de galants ?

— Oh ! Cela !

— Il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux. Mais ne craignez rien : vous avez une filleule gaie.

— Alors, que vas-tu faire ? demanda Boiseriot.

Elle répondit :

— Partir en religion dans les pays étrangers… et tout au long des jours, je prierai pour vous qui en avez besoin. Ou bien, tenez, une autre idée : je vais me marier.

— Te marier ?

— Oui ! du moment que je n’ai plus de galants… je vais prendre un mari… Crac ! je retourne l’étoffe ; l’envers est encore d’un bon usage. Qu’en pensez-vous, mon parrain ?

— Je pense que tu te moques de moi.

À nouveau, elle éclata de rire.

— Oh oui ! de vous comme des autres.

Boiseriot cependant suivait son idée ; il reprit :

— Alors, vraiment, tu n’as plus de galants ? Clarandeau ne te guette plus sur les routes ? Et Michel Corbier ? est-ce bien sûr que tu ne l’écoutes plus ?

Elle le regarda en face sans répondre.

— Tu te vantais de faire partir la servante des Moulinettes… elle est bien restée cependant ! Tu me disais qu’elle t’avait honnie et je croyais…

Violette, vivement, lança une question aiguë.

— Et vous ? que vous a-t-elle donc fait cette grosse fille ?

Boiseriot acheva son café d’une gorgée et fît claquer sa langue.

— Il est joliment bon, dit-il ; tu sais le faire, toi ; tu es, ma foi, bonne à mettre en ménage.

Mais Violette le regardait toujours de ses yeux narquois. Alors il plaisanta, plaignit ce mari qu’elle souhaitait.

— Ce sera un brave !… Tu lui en feras voir ! Les cinq cents diables seront en sa maison. Je voudrais le connaître… Ce sera peut-être Clarandeau ?

— Peut-être ! dit Violette, le visage fermé.

— S’il avait une place du gouvernement… mais cela ne vient pas vite ! Et puis il boit… Ce sera peut-être Michel Corbier ?

— Peut-être ! Ce sera sans doute un de ces deux ; aucun autre ne serait assez brave… Savez-vous qu’il n’est pas déplaisant votre ancien patron !… Si c’est lui, la servante s’en ira bien, cette fois, et vous serez content, mon parrain.

Boiseriot se leva.

— Plaisantes-tu ? Parles-tu en raison et en vérité ?… Avec toi, on n’est jamais sûr. Celui qui devinerait ce que tu feras…

— …serait plus fin que vous, vous l’avez déjà dit ; eh bien, il serait aussi plus fin que moi-même… Vous partez ? Au revoir !… Quand vous reviendrez, vous serez sans doute plus heureux ; j’aurai quelque chose à vous dire.

Ils se séparèrent.

Sur le chemin Boiseriot pensait :

— Elle se mariera… Comment ferait-elle autrement ? Elle prendra un de ces deux qui ne savent rien… Celui qu’elle laissera se croira en enfer, mais l’autre, pour de bon, y sera. Je me promets de l’amusement.

Violette, devant sa fenêtre, pensait :

— Je me marierai… Comment faire autrement ? Il me faudra prendre un de ces deux qui sont sourds et aveugles. Après, je saurai bien arranger ma vie.

Ayant desservi la table elle s’installa devant sa machine à coudre. Lentement, elle se mit à enrouler un fil de soie sur la bobine. Et, lentement, ses pensées se dévidèrent aussi ; mais, courtes et de fil rude, elles se mêlaient, se nouaient, s’accrochaient ; elles ne coulaient point comme un bel écheveau lisse.

Le regret la mordait. Pourquoi avait-elle joué à affoler ce jeune prêtre ? Et ensuite surtout, quand il s’était traîné à ses genoux comme un possédé, pourquoi s’était-elle prêtée à ses exigences bizarres ? Elle l’avait donc aimé cet adolescent au teint blanc et aux yeux de rêve ?… Leur audace avait rendu le scandale inévitable.

Maintenant le vide se faisait autour d’elle. Certes, on avait étouffé l’affaire à cause de la honte qui rejaillissait sur l’Église ; on avait fait tout le possible pour que la nouvelle n’en vînt point aux oreilles des protestants et des dissidents ; mais, tout de même, les langues avaient joué à Chantepie.

Les deux petites apprenties avaient été vite retirées par leurs parents, les ménagères catholiques s’étaient mises en quête d’une autre couturière et les galants eux-mêmes, ne se pressaient plus autour de cette fille compromettante.

Que faire ? La misère venait. Elle ne paraissait pas encore dans la maison, mais elle était pour demain.

Violette songeait. La ville était bien là, toute prête à recevoir les filles de son espèce. La ville ! les belles maisons… les douces étoffes… les lumières éclatantes… les fêtes… Ah ! sa songerie montait comme une volée d’alouettes.

Oui, mais il y avait des chances à courir, il y avait de la misère à risquer ! Tandis qu’ici, en épousant un nigaud…

En épousant un nigaud qui eût de quoi, la route ne serait pas large, mais elle serait plane… et il serait si facile de filer de temps en temps par une sente traversière.

Si Jean Clarandeau avait obtenu une rente et une bonne place… Mais non, celui-là ne serait jamais qu’un malheureux.

Alors l’autre, ce Michel Corbier ? il était de famille aisée ; il avait des champs au soleil… Il était dissident et c’était à merveille, car elle l’amènerait à l’église et elle y reviendrait avec lui. Elle y reviendrait, non point humblement sous le mépris des gens, mais la tête haute et les yeux vaillants. Et, à cause de sa victoire, elle serait entre toutes honorée dans la paroisse.

— Je me marierai… J’aurai une grande maison où les gens travailleront sous mon commandement… Il ne faut point attendre.

Sur la bobine, le fil de soie était enroulé ; la machine était prête pour le travail. Mais Violette repoussa la robe commencée. Dans un placard en désordre elle alla prendre une boîte parfumée, puis, sur le plateau de sa machine, rapidement elle écrivit à Michel Corbier.

À quelque temps de là, Madeleine, un dimanche, emmena les enfants au Coudray.

La Clarandelle avait été un peu malade pendant l’hiver et ses douleurs la tenaient encore de longues journées en inaction. Elle fit reproche à Madeleine de n’être pas souvent venue la voir ; elle dit aussi :

— C’est comme pour ma petite rente… Tu n’es pas en avance, ma fille ! Tes sœurs, cette fois, ont payé les premières. Dans l’état où je suis pourtant, j’ai besoin d’aide.

Madeleine rougit et s’accusa.

— C’est vrai, vous pouvez me gronder. Mais je vais vous payer aujourd’hui ; j’ai de quoi, maman.

Elle tira une pièce d’or, puis une pièce d’argent.

— Voici vos douze francs, dit-elle.

La mère la regarda, surprise. D’habitude elle arrondissait toujours la somme, disant qu’elle était l’aînée et qu’elle gagnait plus d’argent que ses sœurs.

— Alors, en ce moment tu n’es pas riche ? dit la mère. Tu dépenses donc bien !

Madeleine rougit de nouveau ; elle ouvrit sa bourse, prit une pièce de cinq francs, puis une de deux francs, se décida enfin pour une pièce de vingt sous…

— Je ne suis pas riche, en effet, dit-elle, mais je puis encore vous donner cela.

Elle eût pu dire :

— Non je ne suis pas riche. J’ai donné à mon frère qui avait pourtant juré de ne pas revenir à la charge… Et puis pour ces petits que vous voyez, j’ai tant acheté que tout l’argent de mon gage y est passé.

Mais il lui eût été très difficile de dire ces dernières paroles : c’était un secret caché avec grande pudeur.

Lalie était sur ses genoux ; elle la serra plus fort contre elle.

— C’est cette belle petite qui s’est brûlée ? demanda la Clarandelle. Je ne l’avais pas vue depuis. Elle a bien dû souffrir !

— Si vous saviez ! si vous saviez !

Madeleine se mit à parler. Elle raconta l’accident, la visite du jeune médecin, celle du vieux, la fureur de la sorcière ; puis elle dit les autres misères, les rhumes, les engelures, la rougeole de Jo qui avait failli prendre mauvaise tournure.

Elle s’animait, faisait des gestes et le chapelet n’en finissait pas.

La Clarandelle sourit.

— Tu les aimes comme si tu étais leur mère !

— Pour cela, oui ! dit Madeleine.

— Voici déjà quatre ans que tu es là-bas… Tu y resteras sans doute longtemps puisque Corbier ne se remarie pas. Tu dois avoir du travail ?

— J’en ai, mais c’est à mon gré. Ce qui est chagrinant, c’est que je n’ai guère le loisir de promener les enfants. Ainsi, même aujourd’hui, il faut que je rentre tôt… Je vais vous quitter ; il est temps.

— Déjà !

— Oui ; je suis seule avec un jeune valet. Michel est parti de grand matin pour aller je ne sais où, à la ville peut-être, car il était en toilette. Il faut bien que je veille sur toute chose.

— Attends au moins que je fasse une tartine de confitures aux petits.

Les yeux de Madeleine devinrent plus clairs et tout son visage remercia.

— Vous les gâtez, maman, dit-elle ; pour que je les ramène ici, ils me tourmenteront.

Sans parler davantage elle chercha dans sa bourse et mit encore une pièce sur la table. Puis elle sortit.

Sur la route, les enfants musaient, leur tartine en main. Madeleine, devant eux, marchait en souriant.

Depuis quelque temps, elle recommençait à être heureuse ; son courage revenait petit à petit et sa tranquille humeur. « Tu es là-bas pour longtemps » disait la mère. Pour longtemps ! mais elle y était pour toujours !

— Jo ! allons, viens mon petit !

L’enfant, à une croisée de sentier, s’était arrêté et se dressait contre un échalier.

— Nêne, regarde !

Madeleine, s’approchant, aperçut une fille en larmes qui venait très vite. Elle reconnut Tiennette et n’eut pas le temps de s’étonner : la petite franchit l’échalier et, tout de suite, se mit à dire, en grand trouble :

— Tu sais, je m’en viens chez nous !… Il y a assez longtemps que cela dure… Je ne suis pas voleuse… le reste, passe encore, mais pas cela !… Je ne retournerai pas là-bas… L’an passé, j’y étais bien ; maintenant je ne sais pas ce qu’ils ont…

Madeleine lui prit les mains, l’attira vers le fossé.

— Qu’est-ce qu’il y a… allons raconte moi…

— Je ne suis pas une voleuse, criait la petite… Je ne veux pas qu’on ait l’air de le croire ! Et puis sur ma conduite il n’y a rien à redire !…

— Apaise-toi !… viens t’asseoir ici.

Tiennette s’assit mais il lui fallut un bon moment pour se remettre. À la fin, pourtant, Madeleine put comprendre les choses.

Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques dans un petit village près de Chantepie. C’était la deuxième année qu’elle passait dans cette maison. D’abord tout avait bien marché, avec les patrons comme avec les autres valets du village. Mais à la Toussaint de nouveaux valets étaient venus qui avaient mis le désordre. On avait commencé par la tenir à l’écart parce qu’elle était seule de sa religion ; puis on avait fait des cancans sur son compte : elle allait ici, elle faisait cela, elle se conduisait mal…

— Il y a un triste gars qui vient souvent à la maison, ce Boiseriot qui a été chassé des Moulinettes… On l’écoute parce qu’il est enragé catholique… Je pense que c’est lui qui invente ces histoires.

— Tu peux le croire, dit Madeleine… C’est un mauvais homme dont il faut se méfier.

— Dès qu’il est arrivé au village, à la Toussaint, ma patronne m’a fait vilaine humeur… et cela a toujours été en empirant. Maintenant on est en garde contre moi ; quand je reste seule à la maison on met tout sous clef… Je ne veux plus de cette vie ! Hier n’a-t-on pas égaré une paire de ciseaux… Ce matin, pendant que j’étais au chapelet, on a ouvert mon armoire et fouillé dans toutes mes boîtes ! Crois-tu ! Est-ce que j’ai l’air d’une voleuse, moi ? Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà. Maman ira chercher mes hardes si elle veut ; quant à moi, non, je ne remettrai plus les pieds chez ces gens-là !

Tiennette reprit à sangloter. Madeleine s’efforçait de la calmer.

— Tiennette ! voyons, Tiennette, ce n’est pas une raison pour se mettre en cet état !

— C’est que tu ne sais pas ! balbutia-t-elle… Il peut apprendre tout cela, lui, et qu’est-ce qu’il pensera ?

— De qui parles-lu ?

— De… de Gédéon… Il est loin… je ne peux lui parler pour me défendre. On est capable de lui écrire contre moi… on l’a fait déjà une autre fois. À moi, on est bien venu dire qu’il était malade, à l’hôpital !… et ce n’était pas vrai, je l’ai bien su.

Madeleine crut devoir dire sévèrement :

— Pourquoi écoutes-tu ce gars protestant ?

La petite redressa la tête comme pour se mettre en défense.

— Ah ! oui ! tiens, toi aussi tu es contre lui ! Qu’a-t-il donc fait pour ne pas valoir les autres ? Saurais-tu le dire ?

Madeleine reprit, avec douceur, cette fois :

— Mais, ma belle, je ne suis pas contre lui ; c’est au contraire un garçon que j’aime beaucoup.

— Eh bien, alors ! puisque c’est pour la vie ! puisque nous voulons nous marier !

— Une dissidente avec un protestant ! Cela ne s’est jamais vu.

— Qu’est-ce que cela fait ? Je veux qu’on me le dise !… Qu’est-ce que cela peut te faire à toi ? Qu’est-ce que cela peut faire à maman, à Fridoline, à Jean, à tous les autres ?… Du moment qu’il vient à moi, vous n’avez rien à dire… Cela ne le préoccupe pas, lui, ces histoires de religion… cela le regarde !… Quand il aura fini son temps, je serai prête : c’est juré !

Madeleine la laissait parler ; et elle était chagrine à cause de cette insouciance des siens à l’endroit de choses qui lui semblaient si respectables ; mais elle était surprise aussi et un peu troublée devant ce bel amour qui se levait en souverain.

— C’est juré, disait Tiennette ; nous avons juré tous les deux… Mais maintenant, s’il allait croire que je suis une voleuse. Ah ! Madeleine, ma peine est grande !

Madeleine prit la petite par les épaules, tendrement.

— Voyons ! tu vas d’abord te taire… puis, essuyer tes yeux… Je sais d’où vient le mal : c’est une vieille rancune qui remonte… Il y a des choses que tu ignores, vois-tu… Je vais écrire à Gédéon, moi ; dès qu’il saura que Boiseriot était ton voisin, il comprendra. Je t’assure qu’il ne doutera pas de toi une seule minute.

— Bien vrai ?

— Je te le jure. Tu t’affoles pour peu de chose, ma pauvre petite. En voilà une fille sensible !

Elles furent un moment sans parler et les enfants prirent de la hardiesse.

Tiennette, dont le sourire renaissait à travers les larmes, caressa la tête frisée de Jo.

— Il m’avait vue avant toi, ce mignon, dit-elle à Madeleine.

Et puis, à propos de l’enfant, un souvenir surgit au milieu de son chagrin et elle continua :

— Ce Boiseriot est tout de même un mauvais gars ; il ne t’aime pas plus que moi, apparemment.

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda Madeleine avec inquiétude.

— C’est qu’avant-hier, je l’entendais donner les nouvelles à Jules l’Innocent… et il y en avait une pour toi, une que tu n’as sans doute point été contente d’apprendre… Mais tu étais bien au courant avant Boiseriot, j’imagine ?

Les mains de Madeleine se crispèrent aux épaules de Tiennette.

— Jules ? Je ne l’ai pas encore vu… il n’est pas venu… De quoi veux-tu parler ? Je ne sais aucune nouvelle…

— Vraiment ? À Chantepie c’est tout un bruit.

— Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a ?

Madeleine, blanche comme une morte, haletait. Mais la petite sœur ne le remarqua point et elle dit sur un ton un peu moqueur et presque enjoué :

— Eh bien, c’est que ce pauvre Michel Corbier se marie avec Violette la tailleuse… Ce sera vers le commencement de l’été. Aujourd’hui, précisément, il doit lui acheter sa bague de fiancée.

Alors, seulement, Tiennette sentit que les mains de sa sœur glissaient de ses épaules. Elle se retourna : Madeleine, évanouie, gisait sur le talus.

Tout d’un coup, Madeleine avait décidé d’envoyer Lalie à l’école.

C’était une idée bien inattendue qui lui était venue ; une idée bizarre comme il lui en venait beaucoup d’ailleurs, depuis la mauvaise nouvelle.

Elle s’était soudain jugée très coupable de priver d’instruction une grande fillette qui allait sur ses huit ans.

— À l’école, ma petite ! il est grand temps !… Je t’ai appris à lire et à former tes lettres, mais pour les autres enseignements je ne suis pas assez savante… À l’école !… Tu me ferais reproche plus tard.

Et puis elle avait la crainte d’être tournée en dérision quand l’Autre aurait pris sa place, l’angoisse de paraître la moins raisonnable et la moins vigilante.

Elle résolut de ne pas même attendre la rentrée de Pâques qui était proche.

Mais elle voulait que la petite fût vêtue de neuf et bellement ; et quant à puiser pour cela dans la bourse de la maison, non, par exemple.

Prenant son livret, elle s’en fut donc trouver les messieurs de la Caisse d’Épargne et elle retira, d’un coup, les cent francs qui lui restaient. Puis, avant de quitter la ville, elle fit toutes ses emplettes, de sorte que le lendemain qui était un lundi elle put conduire la petite à l’école.

Elles partirent toutes les deux de bon matin. Lalie trottait en avant. Ah ! la galante robe achetée toute faite à une ouvrière de ville ! la galante robe et le joli panier fanfreluché ! Madeleine en était glorieuse. Son cœur était bien serré — il l’était toujours maintenant — mais une pensée lui était réconfort.

— Cette petite, jamais elle ne m’aura en oubli… Quoi qu’il arrive, quand elle se rappellera son temps de jeunesse, elle se dira : « pour mon premier matin d’école, c’est Madeleine qui m’a prise par la main… » C’est un souvenir, marqué pour la vie.

Quand elles furent à St-Ambroise, Madeleine acheta une belle tranche de miche et du pâté de charcutier ; et puis encore du chocolat et des pralines.

— Tu mangeras d’abord ta miche avec la viande, puis cette tartine de confitures. Tu donneras des pralines aux autres petites pour qu’elles t’aiment bien.

Madeleine frappa à la porte de l’institutrice pour présenter Lalie et donner ses explications.

L’institutrice parut. C’était une demoiselle assez âgée, en robe noire tout unie. Elle les fit entrer ; Madeleine laissa ses sabots à la porte, mais Lalie, s’avançant avec ses galoches neuves, faillit tomber, car le parquet était comme une vitre.

L’institutrice prit une feuille de papier et écrivit ce que lui disait Madeleine :

— Elle s’appelle Eulalie Corbier… native des Moulinettes, le 27 de novembre… Elle n’a que sept ans, mais le malheur n’a pas attendu qu’elle fût grande : sa mère est morte.

La voix de la demoiselle vint, très calme.

— Je sais… Je l’ai eue dans ma classe, sa mère ; c’était une bonne élève d’ailleurs.

— Je le crois, dit Madeleine… Cette petite aussi sera fine et vous donnera du contentement. Ah ! mademoiselle, je désire que vous en preniez bien soin !

L’institutrice avait fini d’écrire ; elle marqua un peu d’étonnement.

— Mais nous prenons soin de toutes nos élèves ! dit-elle.

Madeleine rougit.

— Je sais bien, balbutia-t-elle… J’ai entendu vanter votre école, croyez-le, Mademoiselle. Mais… c’est que… cette petite n’est pas comme les autres.

L’institutrice se mit à sourire ; légèrement, oh bien légèrement ! ses yeux posés sur Madeleine demeurèrent calmes et froids.

À son tour elle dit ce qu’elle avait à dire, en peu de mots ; et sa voix était sans rudesse comme sans douceur.

— Vous venez trop tôt ou trop tard. Il n’y a que trois rentrées : la première en octobre, la seconde en janvier, la dernière à Pâques. Comme cette enfant est déjà âgée, nous la prendrons… bien que ce ne soit pas conforme au règlement.

Puis, se levant, elle reconduisit Madeleine et Lalie.

— Excusez-moi, dit-elle, j’ai un peu de travail… Que la fillette aille jouer avec les autres.

Quand elle eut refermé la porte, Madeleine se sentit en détresse. Elle se pencha vers la petite.

— Lalie, veux-tu t’en revenir chez nous ?

Lalie, le cœur gros, ne répondit pas.

— Ma mignonne, si tu veux, nous allons nous en retourner… Allons, viens !

Elle se releva, prit l’enfant par la main et elle se dirigea bien vers la grille !… Mais comme elle allait la franchir, une arrivante lui barra le passage. C’était une demoiselle toute jeune, pas très grande, pas très jolie non plus, avec une figure pâlotte et des yeux loucheurs.

— Bonjour ! dit-elle ; vous m’amenez une petite nouvelle ?

Comme Madeleine restait interdite, elle expliqua :

— Je suis la sous-maîtresse… elle sera dans ma classe.

Et tout de suite, elle se baissa pour embrasser Lalie.

— Bonjour, ma belle mignonne ! tu es contente de venir à l’école ? Je te donnerai un beau livre avec des images…, et puis nous nous amuserons, tu verras ! Comment t’appelles-tu ?

— Elle s’appelle Eulalie, dit Madeleine.

— Eulalie, sais-tu jouer à la poupée ? ou bien à cache-cache ? Je t’apprendrai à danser la ronde… Comme tu as une belle robe, Eulalie ! J’en voudrais une toute pareille… Et ce panier ! Qui t’a donné un si joli panier ?

Lalie souriait, les yeux fixés à terre. Madeleine dit :

— Allons, ne sois pas si sotte ; réponds à la demoiselle.

— Oui réponds-moi ! Je ne suis pas méchante… Où as-tu trouvé ce beau panier ?

— C’est Nêne qui me l’a donné.

— Nêne ?

— C’est moi qu’elle appelle ainsi, dit Madeleine. Elle n’a plus sa mère, c’est moi qui l’ai élevée, ainsi que son petit frère.

La sous-maîtresse souleva l’enfant, la tint sur sa poitrine ; apercevant la cicatrice de la joue, elle demanda :

— Que lui est-il donc arrivé ?

— Elle s’est brûlée, dit Madeleine ; c’est une enfant qui a eu du malheur… Voyez ! ses cheveux n’ont pas encore repoussé et ses pauvres petites mains ne guériront pas.

La figure pâlotte devint tout à fait blanche et les tendres yeux loucheurs s’emplirent de larmes… Madeleine se mouchait.

— Ce n’est pas ma faute, allez, mademoiselle ! il ne faudrait pas le croire… ce ne serait pas juste ! Si l’on m’avait écoutée, le malheur ne serait pas arrivé… Je n’ai pas de reproche à me faire… Cette petite, Mademoiselle, je l’aime bien… je ne peux pas vous dire combien je l’aime… On s’attache vite aux enfants, voyez-vous… Je suis contente que vous la preniez dans votre classe !… Vous veillerez sur elle… Qu’elle ne coure pas trop !… Elle a ce qu’il faut pour manger… Elle retiendra tout ce que vous voudrez lui apprendre ; elle est fine, c’est moi qui vous le dis… Elle sait lire déjà et elle écrit ! vous verrez comment elle écrit ! Moi, je ne suis pas savante, surtout pour le calcul ; sans cela je lui en aurais appris bien davantage… Elle vous aimera mademoiselle ; vous n’aurez pas besoin de la mettre en pénitence, croyez-moi ; d’ailleurs, avec elle ce ne serait pas la bonne manière… Et puis, ça pauvre qui n’a pas de mère…

Cinq ou six petites étaient venues du fond de la cour, l’œil rond et l’oreille au guet. Madeleine pleurait.

La demoiselle couvrait de baisers les menottes brûlées et pleurait aussi ; sur son visage blanc, de grosses larmes claires coulaient qu’elle n’essayait point de retenir. Elle dit :

— Vous pouvez être tranquille ; je veillerai sur elle… Je l’aimerai bien autant que les autres ! et sans doute même un peu plus !

Puis elle essuya ses yeux et son sourire revint :

— Il ne faut pas pleurer, dit-elle ; nous ne sommes pas raisonnables ! Ce n’est pas ainsi qu’on habitue les enfants.

Tournée vers la cour, elle appela :

— Jeanne ! Elise !

Deux jolies petites à mine futée accoururent.

— Vous voyez, c’est une nouvelle… Elle s’appelle Eulalie… Embrassez-la et prenez-la par la main… C’est cela !… Moi, je porterai le panier ; nous irons voir l’école et puis nous nous amuserons… Vous, dit-elle tout bas à Madeleine, il faut que vous vous en alliez… Au revoir !… Et soyez tranquille !

Elle descendit par la cour, babillant avec les trois petites ; mais tout à coup, Madeleine cria :

— Lalie !

Lalie se retourna, indécise. Madeleine était restée à la même place et elle se mouchait, elle se mouchait…

— Lalie ! au revoir, ma petite !

La sous-maîtresse leva la main et puis, en riant, elle fit un geste qui voulait dire :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en donc !

Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena les petites et les fit entrer à l’école.

Alors, seulement, Madeleine s’en alla. Elle s’en alla bien vite, courant presque et puis, petit à petit, elle ralentit sa marche ; ses pieds traînèrent, elle s’arrêta.

Est-ce qu’elle avait fait toutes les recommandations nécessaires ? Eh bien, non, justement ! elle n’avait pas dit de remettre la capeline à la sortie… Et si la petite s’ennuyait trop, qu’en ferait la demoiselle ? Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait-il préférable de la ramener…

Madeleine revint vers l’école. La classe était commencée ; elle n’osa pas pénétrer dans la cour ; elle resta sur la route, s’assit au pied de la muraille, sur une pierre.

Le bruit des deux classes venait à elle, confusément. D’un côté, on entendait une sorte de murmure égal, un bourdonnement de voix discrètes. De l’autre, le petit ménage était plus bruyant ; des sabots claquaient, des boîtes tombaient ; des voix doucelettes chantaient l’alphabet sous la conduite d’une voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible ; prestes, des volées de rire partaient.

— Elles n’ont pas de chagrin, les petites, pensait Madeleine. Pourvu qu’elles ne se moquent pas de Lalie ! C’est peut-être à cause d’elle qu’elles rient si souvent…

Elle se leva et vint s’asseoir juste devant la classe de la sous-maîtresse.

Passa un meunier qui était d’humeur faraude et qui se mit à plaisanter. Puis ce fut, conduisant une carriole, Bouju, cet ancien amoureux de Madeleine qui, naguère encore, l’avait priée honnêtement. Bouju arrêta sa bête pour donner le bonjour, puis il s’informa de la Clarandelle, de Tiennette, de toute la parenté.

Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu de mots. Elle s’impatientait parce qu’elle n’entendait plus le bruit de l’école.

Quand Bouju partit enfin, l’heure de la sortie avait sonné. Madeleine courut à la grille, mais la sous-maîtresse l’ayant aperçue vint rapidement au devant d’elle :

— Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle ; vous auriez mieux fait de partir… Cela va très bien ; je crois qu’elle sera facile à accoutumer. D’ailleurs, elle est grande déjà… Tenez, la voici là-bas… dans la ronde avec les autres… Mais, cachez-vous, je vous en prie !

Madeleine recula jusque sur la route. La demoiselle, tout de suite, s’en fut rejoindre les écolières et prit place dans la ronde à côté de Lalie.

— À toi, mignonne… à toi d’entrer… Qui embrasses-tu ?

Lalie s’approcha timidement et comme la demoiselle se baissait, elle lui sauta au cou.

— Lalie ! Lalie ! À midi, tu prendras ta capeline !

Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci dont on ne voyait, au-dessus de la muraille, que le haut de la figure ? La demoiselle haussa les épaules ; Lalie se mit à sourire en rougissant… et ce fut elle qui la première recommença le jeu.

Derrière la muraille, les cheveux blonds et les yeux gonflés disparurent.

— Elle est déjà habituée… J’en suis contente ! Elle ne pense déjà plus à moi… Il faut voir comme elle embrasse la demoiselle ! J’avais de la crainte et cela va très bien… Tant mieux ! Je suis contente, bien contente !

Sur la route des Moulinettes, Madeleine murmurait : « Je suis contente ! » et de grosses larmes lui brouillaient la vue.

De cette première journée d’école Lalie fit tout un conte.

— Si tu savais, Nêne, comme on s’amuse ! La demoiselle m’a fait chanter ; elle a dit que je serais la première.

— Tu l’aimes déjà, la demoiselle ?

— Oh oui ! elle est mignonne ! Quand on l’embrasse, ses cheveux, sentent bon… Elle m’a donné une rose en papier.

— Comme celle que je t’avais achetée à l’assemblée de St-Ambroise ?

— Oh ! plus belle !

Madeleine pensait :

— C’est bien heureux que la demoiselle ait su la prendre…

Et son cœur était gros.

À la maison, pendant qu’elle préparait le repas, elle vit la petite fort occupée à se regarder dans un miroir ; elle s’approcha sans bruit : Lalie s’efforçait à loucher pour ressembler à la demoiselle.

Le lendemain soir, ce fut le même enchantement :

— Tu n’as pas été punie ? demanda Madeleine.

La petite leva des yeux moqueurs.

— Punie ! Pourquoi punie ?

— Pendant tout ce temps, tu ne t’ennuies pas ?… Tu ne songes pas à Jo ?… ni à moi ?

— Jamais !

Madeleine ne questionna plus.

Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir Lalie, mais elle eut si belle musique qu’elle dut céder.

La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son école, que de sa maîtresse. La nuit elle en rêvait tout haut et c’était pour Madeleine une torture cachée, inavouable, honteuse.

Le lundi suivant elle eut une minute de joie coupable.

Elle était allée après quatre heures du côté de St-Ambroise attendre Lalie. Quand la petite parut, son panier au bras, Madeleine vit qu’elle marchait tristement et qu’elle avait les yeux rouges.

D’un élan elle la rejoignit, l’enleva en ses bras.

— Qu’est-ce que tu as ?… Tu viens de pleurer !… Elle t’a punie ?

Lalie éclata en sanglots.

— Elle t’a punie ! elle t’a punie !

Lalie secouait la tête.

— Non ! Non !

Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l’emportait, la reprenait.

— Ah ! la méchante !… Elle t’a battue !

— Non ! non !

— Qu’est-ce qu’elle t’a fait ? dis-le moi… Je la gronderai, moi, la méchante, et tu n’iras plus à son école !

Lalie se débattait ; elle réussit à glisser jusqu’à terre, puis elle cria, tout en colère :

— Non ! elle n’est pas méchante ! Je ne veux pas que tu la grondes !… Qui t’a dit qu’elle m’avait battue ?

— Mais tu pleures encore…

— C’est à cause des petites… qui ne sont pas sages… qui ne veulent pas apprendre à lire… Elle a dit qu’elle s’en irait, que nous ne la verrions plus !

Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait l’enfant et son cœur était déchiré de jalousie.

Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mauvaise mine, qu’elle toussait la nuit et qu’elle n’irait plus à l’école.

La petite se mit à crier, mais Madeleine se gendarma et fut la maîtresse.

— Ta mère n’est pas bien forte ; ses douleurs sont revenues. Elle se plaint de toi qui ne vas pas la voir.

C’était un petit vieux du Coudray qui, de passage aux Moulinettes, donnait les nouvelles à Madeleine.

Elle secoua la tête et répondit avec un peu d’humeur :

— C’est que je n’ai pas le temps, aussi ! En plus de mon travail j’ai des enfants à surveiller. Mon frère n’est-il pas là-bas, lui ?… Et mes sœurs qui ont quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles pas les passer au Coudray ?

— Tu es l’aînée, dit le vieux ; tu dois être la première à soutenir ta mère.

Et puis, pour son plaisir, il commença un lent discours plein d’amertume.

— Les anciens ont toujours tort… Qu’est-ce qu’ils font sur la terre ?… Tant qu’on peut travailler, cela marche encore… mais après, il faudrait mourir tout de suite…

Madeleine l’interrompit.

— C’est bon ! dit-elle ; vous direz à maman que j’irai la voir un de ces jours. Qu’elle prenne patience et qu’elle se soigne bien pour que je la trouve guérie.

Le vieux releva le propos.

— Qu’elle se soigne bien ! Et avec quoi ? Dis, avec quel argent achètera-t-elle ce qu’il faut ?

Madeleine rougit.

— C’est vrai, je suis un peu en retard… dites à maman qu’elle m’excuse.

— Je trouve qu’elle a déjà trop excusé… Je sais que c’est le troisième mandement qu’elle t’envoie. Elle est meilleure que moi, ta mère.

Madeleine rougit de plus belle.

— Eh bien, tenez, je vais vous donner l’argent et vous le lui remettrez.

Elle ouvrit son armoire.

— C’est que je ne suis pas riche, moi aussi, murmura-t-elle.

Elle vida sa bourse dans le tiroir.

Eh bien ! ce n’est pas possible ! Il ne lui reste plus que douze francs, juste ce qu’elle voulait donner à sa mère. Depuis quelque temps elle a puisé, puisé et maintenant, voilà le fond. Comment faire ? Eh ! que Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se prive d’un ruban ! Son argent à elle, elle ne peut pas s’en passer. Est-ce qu’elle va refuser quelque chose aux enfants, au moment où l’on va la séparer d’eux !

Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle referme l’armoire… Et elle dit au vieux étonné :

— Tout bien réfléchi, que maman attende un peu ; j’irai moi-même lui porter son argent, car j’ai à lui parler.

— Tiens, celui-ci, que veut-il encore ?

Madeleine, maintenant que le vieux était parti, voyait arriver son frère.

Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra lourdement, se laissa choir sur une chaise.

— Salut, Madelon !

Elle dit sèchement :

— Salut, donc ! Que veux-tu ?

Il se mit à rire.

— Tu le sais bien, parbleu !

— Mais non, je ne le sais pas.

Il cligna de l’œil, fit mine d’aligner des sous sur la table.

— De l’argent ! encore de l’argent ! Tu tombes mal : je ne donne plus rien.

— Il ne s’agit pas de donner, mais de prêter… Et tu peux être sans crainte : ne suis-je pas ton frère ?

Madeleine haussa les épaules.

— Te donner de l’argent ! pour que tu ailles à l’auberge et que tu en sortes ivre comme tu l’es en ce moment ? Ou bien pour que tu le portes encore à cette fille ? Dis, c’est pour cela ? Eh bien, non ! c’est assez maintenant !

Cuirassier se leva, tout de suite en colère.

— J’ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, lança-t-il, et que tu m’offenses grandement. Jamais je n’oublierai tes paroles ; elles sont entre nous pour la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme une qui n’a jamais aimé personne.

Du coup, elle fut sur lui.

— Tais-toi ! Va-t’en ! Vous me rendez folle, tous, tant que vous êtes ! Tais-toi !… Ah ! je n’aime personne ! Eh bien, regarde là-bas dans le courtil… tu vois ces petits : en voilà deux que j’aime… Et je pense qu’ils en valent d’autres, je pense qu’ils valent celle qui te rend fou et qui te rend méchant et qui te rend lâche !… Oui, vous me faites rire… avec vos airs… Ils sont là tous à faire leurs simagrées… « Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline… toi, Madeleine, tu ne comprends pas… » Voyez-vous ça ?… Sans chercher ailleurs, ces petits qui sont là, je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce que cela compte pour vous tous ?… Mais regarde-les donc ces petits, grand fou que tu es !

Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère elle le poussait vers la porte.

— Regarde-les ! Je veux que tu les regardes ! Je crois qu’ils sont aussi beaux que ta Violette, et ils ne me trahiraient pas comme elle t’a trahi… Eh bien, on va me les arracher… et c’est elle précisément, qui va faire ce beau coup !

— Tu mens !

— Je mens ! Mais tu es donc tout à fait innocent ?… Le mariage est dans trois semaines.

Cuirassier recula, la figure décomposée et des mots de douleur bourdonnèrent en sa grande poitrine.

— Madeleine, le malheur est sur ma vie !

— Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui règne ? Mais qui s’en occuperait ? Pas toi, à coup sûr !… Il n’y a que Violette ; tout pour Violette ! Va-t’en !… Ah mon argent ! tu le lui porterais encore et elle serait bien capable de le prendre… Cet argent, il n’est pas à moi, il est à ces enfants que tu vois. À cette heure, je trouve qu’elle les a assez volés, ta coureuse !… Je la hais ! Tu ne sais pas comme je la hais !… Tu ne sais rien, toi !… J’avais une petite, la plus mignonne du canton, la plus mignonne du monde et la plus fine ; eh bien, à cause de ta Violette, j’ai failli la voir mourir, la voir brûler, toute vivante ! et maintenant ce n’est pas encore assez, elle me la prend ! Elle me prend Lalie, elle me prend Jo, elle me prend tout !… Tout ce que je leur ai dit, elle le démentira ; elle changera leur religion, elle changera leur cœur… Si elle peut, dans leur souvenir, elle effacera jusqu’à mon nom !… Ah ! Damnation ! Je la hais !… Toi qui me parles d’elle, va-t’en ! va-t’en !

Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le seuil… Il n’écoutait pas. En ses yeux élargis par l’ivresse, une flamme de folie s’était levée.

Il tendit le bras ; sa main de géant s’ouvrit, se referma, joua plusieurs fois comme une énorme pince.

— Le malheur est sur ma vie !… Si un homme est devant moi, priez pour lui, je ferai un coup de galères !

Michel arrivait de Chantepie où il était allé faire les dernières démarches. Tout était enfin réglé : il serait baptisé le dimanche précédant le mariage. Le prêtre consentait à faire les choses simplement, sans bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Michel en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu’il tenait maintenant au courant de tout. Elle répondit quelques mots seulement et sur un ton de politesse indifférente.

Alors il se tourna vers les enfants :

— On a pensé à vous, dit-il ; tiens, Jo.

Il tendit à l’enfant un sac de dragées.

— Et toi, Lalie, viens voir !

Madeleine s’arrêta de travailler ; Lalie s’était approchée, curieuse.

— Regarde cette boîte… en as-tu jamais vu une aussi belle ?

Il mit sur la table une boite à ouvrage recouverte de peluche bleue, puis il l’ouvrit avec une toute petite clef.

— Tiens ! il y a tout ce qu’il faut pour coudre… Et ce nom qui est écrit ici, saurais-tu le lire ?

La petite épela :

— Eu-la-lie… c’est mon nom, à moi.

Lalie tendit la boite à Madeleine qui l’ouvrit et, tout de suite, regarda ce nom écrit à l’intérieur.

C’étaient, sur un petit carré de toile finement cousu, des lettres brodées avec du coton de couleur et ce n’était pas du travail mal fait.

Madeleine pinça les lèvres ; ses yeux devinrent secs et bizarres. Brusquement, elle ferma la boîte, l’ouvrit encore, la referma…, crac ! crac !… Et tout à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton, brisant le couvercle, aplatissant tout.

— Tiens ! dit-elle, je l’ai bien cassée !… Elle n’était pas solide ; je t’en achèterai une autre.

Et, prenant les deux enfants par la main, elle sortit de la maison.

Le ciel était ouvert ; la terre reposait. Ce n’était pas encore la nuit, mais en ce crépuscule dominical, les champs ne retentissaient pas du travail des hommes. Le vent était mort ; rien ne s’acharnait ; toute vie était étendue.

Madeleine avait conduit les enfants près de l’étang et, avec eux, elle s’était assise au pied du grand chêne sous les feuilles immobiles.

La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient pas ; ils avaient des gestes doux et posaient des questions inattendues.

Madeleine leur répondait lentement.

C’était comme un pèlerinage qu’elle faisait. Sous ce chêne, en un jour pareil, un grand émoi l’avait fait défaillir. Alors, la joie était en elle et, par grâce de jeunesse et par illusion d’amour nouveau, les belles heures à vivre s’étendaient innombrables. Maintenant, elle était malade, maintenant elle n’osait plus regarder en avant, maintenant elle venait pour l’adieu.

Corbier se mariait dans dix jours. Elle n’avait plus qu’une semaine à passer aux Moulinettes. Une semaine !… et puis s’en aller !… Loin de Lalie, loin de Jo, recommencer une vie nouvelle. C’était pire que la mort !

Allons ! c’était un mauvais rêve ! Elle allait se réveiller, ne plus souffrir ; elle allait trouver la tête de Lalie sur sa poitrine… et, là, dans le petit lit, à côté, Jo, les yeux rieurs, dirait :

— Nêne, tu as beaucoup dormi !

Non, ce n’était pas une chose possible ! Elle prierait… Le Bon Dieu ne permettrait pas… il mettrait une pierre devant la roue écraseuse, il verserait le chariot dans le fossé… Il y aurait un accident, un choc sauveur…

— Nêne, les nuages qu’est-ce que c’est ? où vont-ils ?

— Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui s’en viennent au pacage.

Le ciel, grand ouvert, était comme une belle prairie rase ; quelques flocons blancs y voyageaient cependant et, à cause de cela, il paraissait assez proche.

Jo, la main levée, disait :

— Nêne, la lune, elle n’est pas haute !

— Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la lune.

Madeleine répondit :

— C’est un petit bonhomme qu’on y voit… tout petit et bien vieux… Sur son dos, il a un fagot d’épines pour chauffer son four.

— Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a le Temps, répondit Lalie… et c’est le Bon Dieu qui y demeure.

— Le paradis, Nêne, où est-il ?

— Ma petite, on ne le voit pas quand on est vivant : mais ceux qui n’aiment pas le péché y vont quand ils sont morts.

— Nêne, dit Jo, je ne sais pas comment ils font pour y monter et pour s’y tenir !

— Ils n’ont pas de peine… ce sont des choses difficiles à te dire.

Lalie montra l’eau tranquille où se reflétait le bleu sombre du ciel et les nuages.

— Regarde Nêne ! il y a un autre Temps au fond de l’eau.

— C’est le monde du dessous, dit Madeleine.

— Y a-t-il aussi des gens dans celui-là ?

— Oui, dit Madeleine, il y en a.

— Nêne, dit Jo, je crois qu’ils ne sont pas à leur aise !

Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes de la vieille tante folle ; mais elle les trouvait effrayants et mauvais à cause de cela ; elle ne dit que ce qui était sa croyance.

— Il y a trois mondes… Le monde du dessus qui est le bon… Le monde du milieu : c’est le nôtre, il est bon et mauvais… Le monde du dessous : priez pour nous ! C’est le poison ; le mal en sort comme une fumée noire… Il y a trois mondes qui ne se ressemblent pas. Nous en connaissons un ; dans les autres les choses ne sont pas pareilles ; personne ne peut comprendre ; nos yeux ne servent de rien, ni nos oreilles.

Elle parlait avec douceur et sa peine s’apaisait. Avec le soir, une grande pitié tombait du ciel.

— Quand nous serons morts, nous irons en haut ou en bas selon la justice. Ceux de là-haut, ce sont ceux qui ont aimé ; ils aiment encore ? ils veillent sur nous.

— Ils nous voient donc ? demanda Lalie.

— Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits…

Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui venait au cœur.

— Pour vous, il y a de l’aide, là-haut. Votre mère est au Paradis et vous regarde. Elle vous aime ; personne ne peut vous aimer autant qu’elle… personne !

Les enfants se taisaient, les yeux larges. Madeleine pensait tout haut et sa parole montait comme une prière.

— Elle veille sur vous… Elle doit bien savoir que je vous aime aussi… Qu’elle me soit donc secourable !… Si je viens à m’en aller, je lui demande de me préserver de l’oubli…

— Mais tu ne t’en iras pas, Nêne ! dit Jo.

— C’est-il que tu veux mourir ? demanda Lalie.

Elle ne répondit pas et la petite demanda encore :

— Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi ?

— Je ne sais pas.

— Tu serais forcée d’y aller… autrement, comment ferais-tu pour nous voir ?

Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine.

— Quand je m’en irai, je ne pourrai peut-être plus vous voir. Je ne suis pas votre mère, moi ; je suis… non, je ne suis pas votre mère… Votre mère est morte. Elle était bonne, votre mère… oh ! bien meilleure que moi !… Et elle était belle !… Jamais une autre ne sera aussi belle… C’est elle qu’il faut aimer le plus, mes petits… plus que moi… plus que toute autre…

Elle parlait à voix basse, lentement, pour donner le temps à ses paroles de laisser leur marque.

— Vous pouvez bien aussi aimer les autres… Vous pouvez bien m’aimer, moi… ce n’est pas défendu ! Mais que votre maman soit la première ; je ne serai pas jalouse… Oui, vous pouvez m’aimer… Quand vous serez grands, vous pourrez dire : ce n’était pas notre mère, mais nous nous souvenons d’elle tout de même… Ce sera ma part ; je serai bien contente.

Lalie, dont la pensée était en nouvel et grand travail, demanda :

— Tu n’es pas notre mère… ni notre tante, ni notre cousine… tu parles de t’en aller… Alors, qui donc es-tu ?

— Qui je suis, moi ?… qui je suis ?

Jo, levant sa tête jusqu’au cou de Madeleine, dit, très étonné par cette question :

— Qui elle est ?… Eh bien, elle est Nêne !

Et, serrés l’un contre l’autre, ils ne parlèrent pas davantage ce soir-là.

Tout était prêt. Il n’y avait plus rien à dire maintenant, plus rien à faire. Inutile de pleurer, de prier, de se débattre… Il n’y avait qu’à s’en aller.

Encore une nuit, sept ou huit heures à peine…

Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, la mère de l’Autre venait s’installer avec une partie de son mobilier ; et Madeleine ne serait pas là pour recevoir cette femme qui venait en conquérante.

Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les enfants. Raidie, elle les avait déshabillés comme à l’habitude, en jouant, pour ne pas les affliger ; et elle les avait couchés tous les deux dans son lit à elle. Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à Jo : il lui avait froissé les oreilles, il avait défait son chignon.

Maintenant, Jo dormait, Lalie dormait ; dans la chambre aux hommes, le jeune valet ne remuait plus.

La maison était noire, mais au dehors le crépuscule n’en finissait pas.

Madeleine s’assit près de la fenêtre, ouverte encore. Sur une chaise, à côté d’elle, il y avait un petit paquet de linge ; c’était tout ce qui lui restait aux Moulinettes ; ses autres hardes étaient déjà parties… Michel l’avait payée le matin…

C’était fini.

Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses cheveux tombaient sur sa figure ; elle ne sentait ni ses bras ni ses jambes ; toute sa vie était en sa poitrine où son cœur s’acharnait.

Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une odeur très douce ; un chant de rossignol entra ; puis, du côté de l’étang, les rainettes commencèrent à se faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables furent partout.

Madeleine se forçait à murmurer :

— Je n’habiterai plus ce bel endroit ; j’étais accoutumée et cela me fait mal de partir… Je regretterai la maison qui est avenante… je regretterai l’étang, le ruisseau où je lavais… Où trouverai-je un jardin aussi bien à ma commodité ? Je ne verrai plus le buisson de lilas ni les rosiers du courtil…

Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits chemins. Ah pauvre ! suis donc la grande route ! Ces deux chétifs qui dorment et dont tu n’entends seulement pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prisonnières…

— J’étais la patronne, ici ; en la maison, tout allait par ma voix… Ailleurs, cela changera !

Va, va, ta malice est courte !

— Je serai rudoyée ; j’irai aux champs avec les hommes.

Il s’agit bien de cela ! Ah ! si l’on voulait, elle ferait bien toute l’année le travail d’un valet, elle moissonnerait bien, elle porterait bien les fardeaux.

— Bonsoir, Madeleine !

Elle releva la tête ; un homme qu’elle n’avait point entendu venir était dans le courtil.

— Bonsoir, dit-elle.

Alors l’homme s’avança.

— Tu ne me reconnais pas ? L’habit militaire me change donc bien !

Elle eut un geste de réveil.

— Gédéon !

— Oui, c’est moi… J’ai eu une permission… Maintenant, je vais à Château-Blanc prendre le train. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à passer au pays ; sans cela, je serais venu te faire longue visite.

— J’en aurais été très contente, dit Madeleine. Entre donc !

Mais il s’approcha de la fenêtre, posa son bras sur la barre d’appui.

— Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop pressé… Le patron est-il ici ?

— Il n’est pas encore rentré, dit Madeleine.

Puis elle ajouta avec un peu de mépris :

— C’est une grande journée pour lui : on a dû le baptiser à Chantepie. Il y a de la joie chez les catholiques… Tu en as bien entendu parler, sans doute ?

— Oui ; il en est question un peu partout dans le pays.

— Le mariage est cette semaine ?

— Mercredi.

— Alors, toi, tu quittes les Moulinettes ?… Quand t’en vas-tu ?

— Demain.

Madeleine avait détourné son visage. Dans le silence tombé la douce respiration des enfants devint perceptible. Gédéon dit à voix basse :

— Tu as de la peine, ma grande.

Elle répondit :

— J’en ai !

Et sa voix était celle d’une mourante.

Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu’il ne savait dire. Il resta un moment penché tout près d’elle, puis il lui prit la main et se redressa.

— Tu pars déjà ? demanda-t-elle.

— Il le faut ; le train passe à dix heures et quart à Château-Blanc. Je te souhaite bonne santé et bon courage, Madeleine… Tu sais, j’ai de l’attachement pour toi, je voudrais que tu sois heureuse… Nous avons été quatre ans l’un à côté de l’autre… Ça ne s’oublie pas. Et puis, il y a la chose que tu sais… entre Tiennette et moi… Madeleine, c’est ton tour d’avoir de la peine… Moi, je ne peux pas te consoler… Tu ferais bien de pleurer, Madeleine.

Il lui serrait la main et il disait : Madeleine… tu sais, ma pauvre Madeleine… ma bonne Madeleine… Il n’en finissait pas. Si bien que ce fut elle qui s’inquiéta.

— Tu n’oublies pas l’heure, Gédéon ?

Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et dit :

— Madeleine, je voudrais t’embrasser avant de partir.

Elle se leva et tendit sa joue.

— Au revoir mon petit.

Il fit quelques pas, puis il s’arrêta.

— À propos, Madeleine… merci pour la bonne lettre que tu m’as envoyée là-bas. Elle m’a fait grand bien.

Madeleine demanda un peu distraitement :

— Tu as vu Tiennette ?

— Oui… c’est à cause d’elle que je suis venu… Il y en a un aussi que j’aurais voulu rencontrer, un mauvais loup rouge à qui j’aurais bien cassé les dents… Je n’ai pas pu ; tant mieux pour lui.

— De qui parles-tu ?

— De Boiseriot… Je l’ai bien vu, parbleu, mais pour l’aborder seul, ce n’était pas le jour ! Tout à l’heure encore, à St-Ambroise, il était attablé au café avec ton frère.

— Avec mon frère !

— Oui… et j’en ai été étonné !… Ils étaient seuls à leur écot et buvaient de l’eau-de-vie. Je me suis assis à une table et j’ai attendu en vain la sortie de Boiseriot. Je les voyais bien ; Boiseriot faisait l’ivrogne, mais c’était un faux jeu car il vidait son verre sous la table… Quant à Cuirassier ! Eh bien, lui, je pense qu’il était parti !… Il criait : « Tu dis à dix heures, à la croisée de Bellefontaine ?… C’est le coup ! »… Et il jurait, il tapait sur la table, il roulait de gros yeux… Il devait en avoir avalé, de l’eau-de-vie, pour être dans un état pareil !

Madeleine murmura :

— Quand il a bu, il est comme fou.

Dans la maison, l’horloge sonna.

— Neuf heures ! fit Gédéon ; j’ai juste le temps… Au revoir, Madeleine !

Il disparut dans la nuit commençante.

Madeleine ne s’était point levée pour le reconduire ; elle n’avait fait aucun mouvement, aucun geste d’adieu. C’est qu’elle était trop lasse, véritablement.

Elle l’aimait ce bon petit camarade, mais elle souffrait tant en ce moment ! Elle souffrait tant que Gédéon et Tiennette et Cuirassier et tous les autres lui étaient un peu indifférents.

Ses idées n’étaient pas bien claires. Qu’avait dit Gédéon ? Cuirassier était ivre… Boiseriot lui faisait boire de l’eau-de-vie. Pourquoi cela ? « A dix heures, à la croisée de Bellefontaine… » Il s’agissait sans doute d’un pari, d’une chose folle dont on parlerait dans quelques jours. Pauvre frère ! Il portait mal sa peine, lui aussi ; sa tête faible chavirait. Il s’enivrait souvent ; ainsi, l’autre jour… quand était-ce donc, voyons ? il était venu avec de mauvais yeux…

— Ah ! mon Dieu !

Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et elle retomba sur sa chaise. Un souvenir, entre tous les autres, venait de se faire passage, de percer, aigu comme une lame d’acier. Elle revoyait la grande main menaçante ! « Si un homme est devant moi, priez pour lui ! » Ah ! elle comprenait maintenant !

Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des mots vinrent qu’elle prononçait sans les entendre.

— Le mauvais loup rouge… dix heures… à Bellefontaine… C’est le chemin de Michel ! c’est le chemin de Michel !

Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, appelant :

— Gédéon ! Gédéon !

Mais sa voix s’étranglait et n’allait pas loin. Elle traversa le jardin, courut sur la route du côté de Château-Blanc.

— Gédéon ! À l’aide, Gédéon !

Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras.

— C’est ma faute ! C’est ma faute !… C’est que j’ai prié !… Damnation !

Comme une folle elle prit sa course à travers champs du côté de Bellefontaine. Les sentiers ne se voyaient plus ; dans un grand clos elle s’égara, ne put trouver la barrière ; il y avait devant elle une grosse haie : elle se jeta entre deux touffes d’épines, appuya de tout son corps et roula de l’autre côté dans un fossé profond.

Le cœur lui manquait ; elle fut obligée de rester assise dans ce fossé. Un oiseau de nuit qui passait jeta son cri. D’un grand effort elle se releva ; ses mains montaient au-dessus de sa tête et se déchiraient. Au cri de l’oiseau de nuit une idée s’était éveillée en elle et, contre cette idée monstrueuse, elle se débattait avec épouvante.

— Non ! non !… pas à ce prix !… Je ne veux pas qu’ils soient orphelins !… Je ne l’ai jamais voulu !… Je suis maudite !

Elle courait en haletant.

— Je suis maudite si j’arrive trop tard !

Au-dessus des haies, elle apercevait une grande masse noire : c’était, bordant la route, la futaie de Bellefontaine. Encore trois champs à traverser… encore un… La voilà sous les grands arbres ; elle n’hésite pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croisée des chemins il y a deux chênes dont les branches se mêlent ; elle y court et ses mains s’abattent sur les épaules d’un homme accroupi entre les troncs jumeaux.

— Jean, que fais-tu ici ?

L’homme se redresse, recule :

— Madeleine !

— Oui, c’est moi… viens-t-en ! tout de suite !

Sa voix est une voix de commandement, âpre, tranchante ; lui, en réponse, fait entendre un rire terrible, un rire de forcené.

— Jean, tu m’entends… marche devant moi.

— Toi, de quoi te mêles-tu ? Va te coucher ! les filles honnêtes ne courent pas les chemins, la nuit.

Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous les arbres. Les voici dans un pré où la nuit semble plus claire. Madeleine se suspend au bras de son frère.

— Allons, Jean, viens ! suis-moi !

Mais il l’écarte d’une dernière poussée et son bras se lève, menaçant.

— Va-t’en !

— Jean, pourquoi es-tu ici ?

— C’est pour la mort… Va-t’en !

Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit une arme.

— Qu’as-tu dans ta main ? donne-moi cela, entends-tu ?

Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l’arme, une masse de cantonnier emmanchée de houx flexible.

Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle supplie, elle honnit et elle flatte.

— Donne, Jean ! Tu as bu, tu ne sais plus ce que tu fais. C’est Boiseriot qui t’a enivré… un mauvais gars !… Moi, je viens te chercher, je te prends par la main… Il faut me suivre, il faut me croire… Allons, donne cela tout de suite ! Que veux-tu faire avec cette masse ? Jean, songe donc ! attendre quelqu’un de la sorte !… Tu es fou… et tu es lâche !… Entends-tu ? Si tu as de la rancune, explique-toi en plein jour… Tu es un lâche, un grand lâche !

— Il n’y a pas de lâcheté… Il ne s’agit pas de ça. C’est pour la mort… Lui d’abord, moi après.

— Donne cela ! allons donne !… Tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Crac ! Madeleine, par ruse, a cassé le manche souple ; elle saisit la masse et la jette le plus loin qu’elle peut.

— Viendras-tu maintenant ?

Mais, à nouveau, roule le rire farouche.

— C’est pour la mort !… J’ai mon couteau… et puis je n’ai besoin de rien, pas même d’un bâton. J’ouvre ma main et je la referme… C’est pour la mort ! Va-t’en !

— Jean, tu te damnes !… Et moi aussi, je serai damnée… Tu ne sais pas !… deux pauvres petits… ils dorment là-bas si doucement… viens les voir… Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces innocents ?

— C’est pour la mort… Il n’y a rien à dire. Ôte-toi de mon chemin.

Madeleine s’accroche, noue ses bras et elle dit les dernières paroles, elle ment désespérément.

— Écoute, je ne veux pas… Je l’aime ! oui ! je l’aime !… Je ne te le disais pas d’abord… c’est que j’avais honte… Maintenant, tu le sais… Je ne veux pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer, vois-tu… tu ne le feras pas, Jean, mon frère… Viens ! allons-nous-en… si ! si, allons-nous-en… Tiens, j’empêcherai le mariage ; je le puis encore, moi ! — Tu vois qu’il faut me suivre… Je te dis que tu ne le toucheras pas ! Je le défendrai ! Je vais crier quand il viendra… et la honte sera sur toi, sur moi, sur toute la famille.

Lui, rudement, secoue ses grosses épaules.

— Ôte-toi de mon chemin !

Il s’est dégagé ; il regagne la futaie.

— C’est comme cela ? Eh bien, attends !

Madeleine s’est ruée. Les bras ouverts elle a bondi sur son frère ; elle le soulève et l’emporte. Mais il reprend terre d’un coup de reins et sa grande main s’abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer ; une force irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur un tronc d’arbre…

Maintenant elle est étendue sur le dos ; autour d’elle la prairie tourne, le sol monte et baisse ; là-haut les étoiles dansent… et puis il n’y a plus rien…

Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse tête penchée sur elle, et, sous ses épaules, elle sentit un bras qui tremblait. Cuirassier était à genoux ; complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait avec une douceur infinie.

— Madeleine, relève-toi !… Ma sœur, pardonne !… Madeleine, dis que tu n’as rien… que je ne t’ai pas fait mal !…

Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la mémoire lui revint… Elle jeta un cri ; ses mains, faibles, se crispèrent encore aux épaules de son frère. Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d’une voix honteuse :

— Ne crains rien : il est passé… à cette heure, il est aux Moulinettes… Et moi, ma mauvaise folie est partie… Madeleine, qu’ai-je fait ? Dis-moi que tu n’es pas blessée…

Madeleine, redressée péniblement, eut le courage de sourire.

— Mais non, je ne suis pas blessée ! C’est une faiblesse qui m’a prise tout d’un coup… Je veux me lever : aide-moi.

Quand elle fut debout elle dut encore s’appuyer sur lui, et il dit :

— Veux-tu que je te porte ?

Elle ne répondit pas, elle songeait.

— Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c’est moi qui te conduisais le long des routes… Je n’étais guère plus grande, mais je connaissais mieux les raccourcis… Aujourd’hui tu te perds, Jean, et il faudrait encore te remettre en bon chemin.

Il répondit de sa douce voix de détresse.

— Ma sœur, mène-moi.

— Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque temps ; il faut que tu partes… tout de suite… dès ce soir ! Marche cette nuit et, si tu n’es pas assez loin, marche encore demain… Tu disais qu’à la ville tu trouverais facilement du travail : vas-y donc. Voici de l’argent pour attendre… prends !… Allons, prends !… Quand tu seras guéri tu reviendras. Jean, ne crois-tu pas que c’est la raison ?

— Ma sœur, mène-moi !

Elle le prit par la main et tous deux descendirent sous les arbres. Quand ils furent sur la route, ils s’embrassèrent. Puis elle dit :

— Va !

Et, lentement, il s’en alla.

Il était près de minuit quand Madeleine fut de retour aux Moulinettes. La porte était entrebâillée, telle qu’elle l’avait laissée, car Michel avait passé par les derrières comme il faisait toujours. Elle entra sur la pointe des pieds, et puis, vite, vite, sans prendre haleine, elle se dévêtit et se jeta au lit.

Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle ; elle les sépara, se coucha entre eux et, passant ses bras sous les deux petits corps, elle s’immobilisa, les yeux ouverts, crucifiée.

Sa tête bourdonnait ; aucune pensée, aucun souvenir ; plus rien que le vertige des pauvres bêtes qu’on assomme.

Un poids énorme était sur sa poitrine ; elle étouffait. Elle dégagea ses bras et se mit sur son séant ; les petits remuèrent ; avec d’infinies précautions elle les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses jambes.

À l’horloge, la première heure sonna. Madeleine sentit sur son front comme un vent froid ; ses cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas pleurer ; elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa tête se renversait, sa bouche s’ouvrait, exhalant une plainte rauque.

Dans la chambre aux hommes, Michel venait de se réveiller, il prêta l’oreille.

— Han !.. han !.. han !..

Il appela :

— Madeleine !.. Madeleine !.. Êtes-vous malade ?

Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit moment puis, n’entendant plus rien, il se rendormit. Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couverture à pleine bouche…

Mais les enfants, mal à l’aise, ne tardèrent pas à s’agiter ; elle dut se redresser.

— Han !… han !… mes petits !

Elle les tirait toujours plus près, elle les rassemblait sur elle, ramenant leurs bras, pliant leurs jambes. Ses mains ne s’arrêtaient pas ; elles glissaient, lentes, pour une caresse interminable.

La nuit coulait ; les vitres devenaient blêmes ; un coq, au fond du courtil, chanta le jour d’une voix cruelle.

— Han !… mes petits !… adieu, mes petits !

Un tremblement si fort la prit qu’elle craignit de les réveiller. Une minute elle réussit à se maîtriser ; elle les enveloppa plus étroitement, ses genoux remontèrent, son cou ploya, ses grandes paumes pesèrent et couvrirent tout ce qu’elles purent.

— Adieu !… Hââ ! hââ !…

Elle avait replacé sur le traversin la tête des enfants. Elle sortit ses jambes, se traîna sur la couverture et puis, enfin, elle se trouva debout.

Elle alluma une bougie, revint s’habiller devant le lit. Un frémissement horriblement douloureux courait dans toute sa chair froide ; ses dents claquaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, boutonnaient le corsage ; mais ses yeux, larges et fixes, ne bougeaient pas : c’était son regard maintenant qui touchait les deux têtes brunes, qui s’étendait, qui caressait, qui appuyait.

Brusquement elle souffla la bougie ; elle fit trois pas pour s’en aller et puis elle revint, retomba sur le lit les bras ouverts.

— Han !… han !…

Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au hasard sur la peau tiède.

Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à demi réveillé, lui avait jeté ses bras autour du cou et il tenait une mèche de cheveux. Alors Madeleine serra contre sa joue la menotte fermée et, d’une secousse, elle arracha les cheveux.

Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier enfoncé dans sa bouche.

C’était au matin ; elles étaient deux dans une chaumière basse, deux femmes pauvres qui besognaient tristement.

L’une préparait la soupe. L’autre, qui était sa fille, pliait et empaquetait des hardes de travail. Quand elle eut fini, elle dit :

— Maintenant, au revoir, mère !

— Tu ne manges pas ? Tu as plus d’une lieue à faire, songes-y… Voici ta soupe.

— Merci !… je ne veux rien.

— Tu es malade ?

Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres s’allongèrent avec un tremblement.

— Tu es malade, Madeleine ?

— J’aimerais mieux être malade… j’aimerais mieux être morte !

La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses mains maigres, ses mains de laveuse aux jointures raidies.

— Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On n’appelle pas le malheur, on le prend quand il vient… Pleure, cela te soulagera… Voilà quinze jours que ton chagrin te ronge comme une mauvaise fièvre. Si c’est raisonnable ! se mettre ainsi en mal de mort parce qu’on change de condition ! À trente ans, belle et grande et forte comme tu es !… Si tes sœurs te voyaient, qu’est-ce qu’elles diraient !…

Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lentement, elle promenait ses doigts las dont la peau était usée.

— Allons, bois ce café… avec une petite goutte… C’est cela !… Va, maintenant ; travaille et contente tes nouveaux maîtres, ma fille.

Madeleine prit ses hardes et s’en alla.

À deux cents pas elle s’arrêta. Il faisait déjà chaud ; elle s’aperçut que son paquet, mal épinglé, trop gros, trop rond, l’embarrassait beaucoup. Elle s’assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à la gorge, très âcre… C’était cette camisole qui lui servait à envelopper les pieds froids du petit Jo, là-bas, chez ce Corbier qui n’avait plus besoin de servante ; et ce tablier à demi brûlé, c’était avec cela qu’elle s’était précipitée sur Lalie en un jour de malheur…

Elle était toute reprise par ses souvenirs.

Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et si désemparé. Elle l’avait aimé d’un amour mélancolique et doux, sans grand espoir… mais les enfants avaient pris bien vite la première place ; à cette heure et même depuis longtemps, ils occupaient seuls son cœur par droit d’amour.

Ils lui avaient donné tant de joie ! Ils lui avaient donné tant de peine !

Elle se rappelait les promenades du dimanche, les jeux devant l’étang… Et elle se rappelait les heures mauvaises, les veillées d’angoisse au chevet de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme une atroce déchirure ; elle entendait toujours les gémissements de l’enfant.

— Nêne ! J’ai bobo ! Nêne ! Nêne !

Ah ! oui ! Comme ils avaient pris son cœur, lui avec ses menottes carrées, toujours sales, elle avec ses pauvres doigts brûlés de martyr !

Quinze jours étaient passés depuis qu’elle les avait quittés, depuis qu’elle avait dénoué les petits bras jetés autour de son cou dans l’abandon du sommeil. Elle se figurait leur émoi, le premier matin ; elle entendait leur cri :

— Nêne ! Nêne !… où es-tu, Nêne ?

Maintenant elle était gagée à la Grand’Combe chez… Elle ne se souvenait plus seulement !…

Elle se releva. Parce que son chagrin était trop visible, elle laissa la route et prit une sente traversière ; une sente qui s’en allait du côté des Moulinettes, précisément…

Son cœur sautait dans sa poitrine : ploc ! ploc ! et ses jambes étaient déjà très lasses.

À la barrière d’un champ, un laboureur cria :

— Bonjour, Madeleine !

Elle releva la tête : c’était Corbier ! Il avait l’air heureux et de bel accueil.

— Bonjour ! dit-elle ; vous labourez !

— Oui… pour le maïs… J’ai une charrue neuve, ma brabant était trop lourde ; j’ai acheté une « navette », tenez, regardez !

Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre visage anxieux. Elle dit :

— Les enfants vont bien ?

— Tout à fait ; je vous remercie… Les premiers jours ils étaient désireux de vous voir… Maintenant, cela va tout seul : Violette les a apprivoisés…

Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s’aperçut de son trouble, et il dit bonnement :

— Vous savez Madeleine… vous nous avez donné, quatre années durant, beau travail et grande amitié… quand votre idée sera de passer aux Moulinettes, cela nous sera toujours contentement… Et je désire que vous viviez en joie et en santé, Madeleine.

— Moi de même… Merci Corbier !

Elle s’en alla en sanglotant.

Oui, elle y retournerait aux Moulinettes… et tout de suite… puisqu’elle était venue jusqu’ici maintenant. « Ils étaient d’abord désireux de vous voir, mais Violette les a apprivoisés ». Comme cela, en quinze jours ! Si cela n’était pas risible ! Et comment, apprivoisés ? avec des dragées peut-être… C’est tout ce qu’elle pouvait trouver, la mauvaise ! Elle ne pouvait pas leur donner d’amitié, elle n’avait pas de cœur… Madeleine le savait bien.

Apprivoisés ! oui, cela la faisait rire… on allait bien voir ! À l’avance elle pliait le cou comme si elle eût déjà senti l’étreinte des petits bras. Les mignons ! jamais ils ne l’oublieraient… N’était-elle pas leur vraie mère ? Est-ce que les enfants oublient leur mère en quinze jours ?

Courant presque, elle prit la virette du village et arriva devant la maison. La porte était ouverte ; elle entra.

— Bonjour Violette !

— Bonjour !… Que voulez-vous ? Vous avez oublié quelque chose ?

— Non… c’est que je passais… J’ai vu Corbier et il m’a invitée…

L’autre eut un redressement de haine victorieuse.

— Tiens !

— Oui… quand je voudrai venir… si c’est à votre convenance, Violette…

— C’est que, malheureusement, ce n’est pas à ma convenance… si je suis la maîtresse ici, ce n’est pas votre faute, n’est-ce pas ? Votre place n’est pas dans ma maison… pas plus que dans les champs où mon homme travaille.

— Oh ! Violette !… Ne soyez pas méchante ! Pour une fois… je voudrais voir les enfants !

Violette eut un sourire cruel.

— Soit ! mais vous en aurez dépit !… Voici justement Lalie qui arrive.

La fillette entra, venant du corridor.

Soulevée en l’air tout de suite et mangée de baisers… Tiens… encore… tiens… tiens… sur les yeux, sur le front, sur la cicatrice de la joue, sur les pauvres petits doigts déformés… Apprivoisés ! Mauvaise femme ! vois-tu comment on les apprivoise ?

L’enfant se laisse faire, raide, sans abandon.

— Tu as toujours ton petit collier, ma mignonne ?

— Maman m’en a donné un tout en or, plus beau que le tien.

— Tu ne m’aimes plus, Lalie ?

L’enfant hésite.

— Si, Madeleine.

— On dit « Nêne » !

— Oh ! je peux bien dire « Madeleine » !

Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche renversée. Violette sourit toujours et l’on voit ses dents fines.

— Où est Georges ?

— Dans son lit, de l’autre côté… vous savez le chemin.

Déjà Madeleine s’est précipitée.

— Jo ! mon petit Jojo !

Et les larges mains de Madeleine s’ouvrent toutes grandes sur le petit corps nu…

Mais l’enfant n’a pas jeté ses bras en avant comme naguère. Au contraire il se cabre et frappe.

— Je m’appelle pas Jojo ! Je suis grand !

— Mon Jésus !

— Je t’aime plus !… va-t’en ! tu es méchante ! et puis tu sens le fromage !

Un sanglot, profond comme un râle… Madeleine se sauve.

Au bout du jardin elle bute contre une barrière ; elle court : son paquet tombe, elle perd ses sabots… Elle court droit vers l’étang, vers un endroit où l’eau est profonde et noire ; elle court, elle court et flouc !…

Très vite, elle revint à la surface, la poitrine pleine d’eau. Un instant, autour de son visage mille petites vagues clapotèrent, mille petites voix moqueuses et cruelles chantèrent :

— Nêne… Nêne… Nêne…

Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur le lit de boue.

Quelques bulles montèrent encore, puis l’eau se calma tout à fait.

De beaux nuages semblables à des mérinos blancs voyageaient avec lenteur. Le soleil brillait très haut ; l’heure était éclatante et douce.


FIN


Vouillé (Deux-Sèvres), le 31 mai 1914.



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