Napoléon (Jacques Bainville)/CHAPITRE V

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A. Fayard et Cie (p. 67-79).

CHAPITRE V

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LA FORTUNE


En octobre 1795, deux événements s’accomplirent dont la conjonction devait faire un empereur. Si l’on ne tient fortement cette chaîne, si l’on n’entre au cœur des choses, la carrière de Napoléon est inexplicable. Car il ne suffisait pas qu’il eût, et largement taillée, l’étoffe d’un dictateur. Il fallait encore, comme il l’a dit, « les circonstances ». Ici, nous touchons à celles qui rendront la dictature nécessaire et qui permettront à Bonaparte de la saisir après qu’elles lui auront donné l’occasion de sortir de la foule obscure.

Tandis qu’il végétait à Paris, des changements s’étaient produits dans la République. Tirant les conséquences du 9 thermidor, les conventionnels venaient d’établir une nouvelle Constitution. Le règne d’une assemblée unique avait amené la tyrannie de Robespierre qu’il avait fallu briser. La concentration du pouvoir dans le Comité de salut public n’était qu’un expédient pour temps de crise. On ne pouvait plus se dispenser de fonder un gouvernement régulier. Le risque était de faire quelque chose qui, ressemblant trop à une monarchie parlementaire, enterrerait la Révolution. Alors les hommes qui s’étaient compromis dans les jours terribles, les « votants », ceux qui s’étaient marqués pour toujours par le régicide, pierre de touche des sincérités révolutionnaires, seraient menacés en même temps que leur œuvre. La Convention adopta un régime, le Directoire, disposé de telle façon qu’elle se survécût à elle-même. Et la précaution par laquelle on prétendait fixer l’avenir devait être fatale au régime républicain. Nous sommes à la jointure.

Au lieu d’une seule assemblée, la constitution de l’an III en créa deux, le Conseil des Cinq-Cents qui serait comme la Chambre, tandis que le Conseil des Anciens serait une sorte de Sénat. La loi constitutionnelle disposa en outre que le Corps législatif serait renouvelable tous les ans par tiers, étant entendu que les deux premiers tiers seraient obligatoirement choisis parmi les membres de la Convention. C’était une assurance contre un risque immédiat, celui d’élections à droite. Il ne fallait pas que la réaction dépassât les bornes que les thermidoriens lui assignaient. Le Directoire était destiné à perpétuer un gouvernement de gauche fidèle à l’esprit de la Révolution.

D’autre part, on se résignait, non sans avoir vaincu une vive répugnance, à reconstituer un pouvoir exécutif. Seulement, pour éviter jusqu’à l’apparence d’un retour à la royauté, Ce pouvoir exécutif serait à cinq têtes. Encore les cinq Directeurs seraient-ils élus par les Conseils. Encore seraient-ils renouvelables chaque année et par roulement. Encore seraient-ils choisis d’abord parmi les régicides, et, pour ne pas être inscrit dans la loi constitutionnelle, cet article secret n’était pas le moins important.

Ainsi la porte était fermée aux modérés et aux royalistes. Aucune surprise ne pouvait sortir des premières élections. Mais, dès les suivantes, ces précautions cesseraient d’être efficaces. On ne serait plus sûr de la composition des Conseils qui, eux-mêmes, ne prendraient plus nécessairement les directeurs parmi les « votants », et l’on pouvait pressentir que les vieux conventionnels, en vertu de l’espèce de droit divin qu’ils attribuaient à la Révolution, refuseraient de s’incliner si la majorité passait à droite. Alors la force seule déciderait. On entrerait dans l’ère des coups d’État dont les républicains eux-mêmes prendraient l’initiative et donneraient le signal.

Cependant, depuis le 9 thermidor et les mesures qui avaient été prises contre la démagogie extrême, la Révolution avait perdu son principal ressort, son instrument d’attaque et de défense, qui n’avait jamais cessé de se trouver à l’Hôtel de Ville de Paris. En même temps que Robespierre, la Commune insurrectionnelle avait été mise hors la loi. Elle ne s’était pas relevée de ce coup qui avait marqué le terme de la période révolutionnaire aiguë, car c'était par la Commune de Paris que toutes les grandes « journées » s’étaient faites. Maintenant, fédérés, insurgés, mégères des rues, hommes à piques et à bonnets rouges, n’étaient plus de vertueux patriotes mais des « anarchistes », des bandits contre lesquels les thermidoriens venaient de se défendre deux fois par les moyens dont les gouvernements doivent se servir. Louis XVI, bien qu’on l’en eût accusé, tant les révolutionnaires l’avaient craint, n’avait jamais fait marcher les régiments. C’était maintenant la Convention qui les employait contre l’émeute. Déjà, le 12 germinal, Pichegru, se trouvant à Paris, avait reçu le commandement des sections. Le 1er prairial, l’insurrection avait recommencé, plus grave. Comme la garde nationale fléchissait, la Convention, cette fois, n’avait pas hésité à appeler les troupes de ligne elles-mêmes, sous les ordres du général Menou. Ce jour-là, un des premiers détachements qui arrivèrent au secours de l’Assemblée était conduit par un jeune officier, soldat de fortune, fils d’un aubergiste, que l’on reverra le 18 brumaire. Il s’appelait Murat. Il aura un royaume.

Ce n’est pas tout. Après chacune de ces journées, les thermidoriens avaient frappé le jacobinisme, condamné à la déportation ou à la mort les représentants du peuple complices des factieux. Les survivants de la Gironde s’étaient vengés de la Montagne. Le « parti patriote » avait été écrasé et son dernier réduit dans la capitale, le « faubourg Antoine », contraint de livrer ses armes sous la menace du canon. Ainsi la Révolution se privait des éléments qui en avaient été le sel. Mais, le jour où elle serait débordée par la réaction à laquelle on ouvrait la voie, comme le jour où il s’agirait d’expulser des Conseils une majorité de droite, la Révolution ne pourrait plus compter sur les sans-culottes. C’est encore à la force organisée qu’elle devrait recourir. De quelque côté qu’elle fût menacée, il lui fallait désormais l’appui des militaires et, par là, elle se livrait à eux.

Ainsi la Convention avait préparé l’appel au soldat dans les affaires intérieures. Et comme si ce n’était pas encore assez, en laissant derrière elle un régime qui donnerait aux baïonnettes l’habitude d’intervenir dans la politique, elle léguait, à l’extérieur, une tâche écrasante à ce gouvernement faible, divisé, voué à des jours orageux.

Le 1er octobre 1795, peu de temps avant de se séparer, la Convention dictait son testament véritable. Elle votait l’annexion de la Belgique qui annonçait l’annexion de la rive gauche du Rhin. Décision d’une gravité suprême, formidable engagement pour l’avenir. Dès que la Révolution avait envahi la Belgique, l’Angleterre était devenue son ennemie. Et l’Angleterre ne ferait pas la paix tant que les Français occuperaient le sol belge, pas plus qu’elle ne la faite tant que les Allemands l’ont occupé.

Rares furent ceux qui entrevirent ces conséquences. À peine quelques conventionnels prirent-ils la parole contre l’annexion qui ne pouvait manquer de « pousser à bout » les puissances ennemies, Harmand de la Meuse, Lesage d’Eure-et-Loir montrèrent que l’Europe ne resterait pas indifférente à cette extension du territoire français. Ils dirent que la réunion de la Belgique par droit de conquête supposait que le peuple français serait toujours le plus fort et dans un état de supériorité invariable, que l’Autriche serait abattue à jamais, que l’Angleterre abandonnerait le continent à la France. Les annexionnistes répondirent par un raisonnement opposé. La République, dirent-ils, n’aura pas la paix tant que l’Angleterre ne s’avouera pas vaincue. Pour la vaincre, il faut l’affaiblir. La réunion de la Belgique sera pour elle et pour son commerce un coup terrible qui l’obligera à capituler. La capitulation de l’Angleterre, Napoléon ne cherchera pas autre chose pendant quinze ans, et toutes ses annexions n’auront pas non plus d’autre motif.

Ce fut Carnot qui défendit cette thèse avec le plus d’ardeur. Il la traduisait, dans le style du temps, par cette image : « Coupez les ongles au léopard. » Il ajoutait un argument, décisif devant la Convention républicaine. Conservez le prix des luttes que la Révolution a soutenues, vous le devez, déclarait-il à ses collègues. « J’ose dire que, sans cela, on serait en droit de vous demander : où est donc le résultat de tant de victoires et de tant de sacrifices ? On ne verrait que les maux de la Révolution, et vous n’auriez rien à offrir en compensation, rien que la liberté. » Déjà désabusé, Carnot pressentait que la liberté serait pour beaucoup une compensation médiocre. Il disait : « Un bien imaginaire. »

Ainsi, la Révolution ne peut renoncer à ses conquêtes sans se détruire elle-même. Si elle y renonce, il n’y a plus qu’à rappeler les Bourbons. C’est le sens du refus que Napoléon, moins de vingt ans plus tard, opposera aux Alliés quand ils offriront la paix à condition que la France revienne à ses anciennes limites. La Révolution expirante enchaîne ses successeurs à la guerre éternelle. Il faudra que l’Angleterre soit vaincue ou que la Révolution le soit. Napoléon tentera de mettre l’Angleterre à genoux par le blocus continental, et le blocus continental le conduira à entreprendre la soumission de l’Europe entière. Ce sera encore un héritage de la Révolution. Déjà, par un décret rendu le 9 octobre 1793, sur la proposition de Barère, les marchandises d’origine britannique ont été prohibées et Clootz avait dit que cette mesure devait être imposée aux neutres pour, « détruire Carthage ». En 1796, la même prohibition sera renouvelée. L’empereur n’inventera ni cette politique ni ce système. Mais l’Empire sera nécessaire pour les continuer.

Résumons ces explications qui étaient indispensables. En laissant après elle un pouvoir débile et discuté, en léguant à ce pouvoir la tâche immense de vaincre l’Angleterre et l’Europe, la Convention ouvrait deux fois la porte à la dictature d’un soldat. Elle préparait l’avènement d’un général par une suite de coups d’État à l’intérieur, une guerre sans fin à l’extérieur. Mais, dans cet ensemble de causes, comment le destin de Bonaparte s’est-il inséré ? Comment ces fruits ont-ils mûri pour lui, non pour un autre ? Nous l’avons laissé quand son étoile, qui à brillé un moment, semble éteinte. Reprenons le fil des événements.

Celui qui, dans vingt ans, finira sur une plaine belge, par un désastre grandiose, fut sans doute, le 1er octobre 1795, aussi peu attentif à la réunion de la Belgique que, pour la plupart, ses contemporains et ses historiens l’ont été. À ce moment, l'intérêt est ailleurs : tandis que la Convention délibère sur les frontières naturelles et croit avoir à jamais reconstitué les Gaules, Paris s’agite encore. Maintenant, c’est la contre-révolution qui le mène. En un an, elle a fait des progrès immenses dans cette bourgeoisie parisienne qui avait salué 1789 comme une aurore. Sauf une ou deux, toutes les sections, la section Le Pelletier à leur tête, protestent contre les décrets, « injurieux pour la nation », qui limitent le choix des électeurs et violent la souveraineté du peuple en attribuant aux conventionnels les deux tiers des sièges dans les nouvelles assemblées. Chaque jour, ce sont des incidents, des insolences, des mises en demeure. Et quand la Convention découvre qu’elle est menacée, non plus par les sans-culottes, mais par la réaction, elle s’aperçoit aussi que « la foudre révolutionnaire s’est éteinte entre ses mains ». Elle hésite en outre devant une répression vigoureuse de crainte de réveiller le terrorisme et, par là, de donner, à la veille des élections, un argument à la droite en inquiétant le pays. Elle laisse aller les choses, elle supporte les défis des sections dans le calcul que la province et l’armée, qui a le droit de vote, seront plus dociles que Paris. Seulement, le jour où l’on apprend que la province et l’armée ont accepté les décrets, Paris se soulève.

C’est encore, comme au 1er prairial, le général Menou qui défend la Convention. Cette fois, il a en face de lui les bonnes sections avec lesquelles il protégeait l’Assemblée quatre mois plus tôt tandis que les jacobins qu’il a écrasés lui offrent leurs services. Menou est désorienté. On le serait à moins. Ayant vu la guillotine de près sous la Terreur, ses sympathies vont plutôt à ceux qu’il a eus pour alliés en prairial et qu’il doit combattre maintenant. De plus, ses instructions, peu péremptoires, se ressentent des perplexités des thermidoriens. Pour éviter de verser le sang, Menou, dans la soirée du 12 vendémiaire (4 octobre), conclut une sorte de trêve avec Delalot, un bourgeois énergique, chef de la section Le Pelletier. Le bruit se répand aussitôt dans Paris que le défenseur de la Convention a capitulé et l’insurrection crie victoire.

Saluons. C’est l’astre de Bonaparte qui se lève. Que Menou fût moins faible ou Delalot moins ferme, l’occasion était manquée. Un jeune militaire sort de l’ombre grâce au colloque de deux hommes obscurs, un soir, a la section Le Pelletier, dans une salle du vieux couvent des Filles Saint-Thomas, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la Bourse. C’est ainsi que la « commotion de Vendémiaire » a lancé à travers l’espace Bonaparte et sa fortune.

Le général en retrait d’emploi passait la soirée à deux pas de là, au théâtre Feydeau, avec un ami, tandis qu’avait lieu l’incident qui allait compter pour sa carrière beaucoup plus que Saorge et le fort de l’Éguillette. La Convention siégeait en permanence. Devant les progrès de l’insurrection et pour remplacer Menou aussitôt destitué, elle pensa à Barras, qui avait déjà commandé pendant la journée du 9 thermidor. Séance tenante, un décret nomma Barras général en chef de l’armée de l’intérieur. Depuis, qu’il était à Paris, Bonaparte voyait souvent ce député influent. Il lui avait encore rendu visite, à Chaillot, le matin même. Barras, se méfiant de ses propres talents militaires, appréciait ceux du jeune officier dont il avait vu les débuts à Toulon. Il demande que le général Bonaparte lui soit adjoint. L’Assemblée consent. Elle lui accorde tout ce qu’il désire. Le danger presse. Il faut faire vite et Barras lui-même ne sait peut-être pas comme il a bien choisi son homme. Les nominations ont lieu dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire. Aussitôt Bonaparte prend ses dispositions. Elles sont si judicieuses, sa manière est si expéditive qu’à six heures du soir tout est fini. Il y a de l’artillerie au parc des Sablons. Il ne faut pas, surtout, que les insurgés s’en emparent. Thiers, au début de la Commune, aurait dû se souvenir de l’exemple que lui donnait celui dont il avait écrit l’histoire. Avant l’aube, sur l’ordre de Bonaparte, le chef d’escadrons Murat a saisi les canons, puis les sectionnaires sont mitraillés sur les marches de l’église Saint-Roch, leurs restes dispersés. Trois ou quatre cents insurgés ont été tués, les espérances de la contre-révolution anéanties.

Ainsi Bonaparte, qui a refusé quelques mois plus tôt un poste en Vendée, n’a pas hésité à tirer à Paris sur les modérés et les royalistes. Il est vrai qu’il n’y met pas de passion. Il est comme indifférent à ces querelles. Junot assure que, dans les jours qui suivirent, son général lui dit : « Si ces gaillards-là (les sectionnaires) m’avaient mis à leur tête, comme j’aurais fait sauter les représentants ! » Parmi les factions, il demeure sans amour et sans haine. Mais, soldat de fortune, il n’a pas manqué l’occasion qui s’offrait. Et puis, il est dans le sens de l’armée elle-même, qui est le camp de la Révolution. Il sera le « général Vendémiaire », non seulement pour la troupe, mais pour les politiciens, et il s’est acquis la faveur de ces thermidoriens de gauche qui se regardent comme les vrais républicains, ennemis de toute dictature. Enfin, son nom arrive à la notoriété. Cinq jours après l’événement, Fréron le cite avec éloges dans son rapport. Et Fain note dans son Manuscrit de l’an III : « On se demande d’où il vient, ce qu’il était, par quels services antérieurs il s’est recommandé. Personne ne peut répondre, excepté son ancien général Carteaux et les représentants qui ont été au siège de Toulon ou sur la ligne du Var. » Il éveille la curiosité et l’on se dit que « son extérieur n’aurait rien d’imposant, n’était la fierté de son regard ». Sa popularité naît. On appelle l’Ajaccien « le général de Paris ».

Ce qu’on ne sent pas, ce qu’il ne calcule pas non plus, tant la position lui est naturelle, c’est qu’il domine un débat qu’il a terminé en donnant la parole au canon. Tout lui vient à la fois. D’abord le voici réintégré dans son grade et l’argent arrive. Il en envoie à sa mère. « La famille ne manque de rien », écrit-il à Joseph. Le voici, Barras ayant renoncé au commandement militaire, qui lui succède. Surtout, il entre dans la politique et il en fait une qui est déjà la sienne. Sa tâche, c’est la répression, désarmer les insurgés, poursuivre les coupables. « Le nouveau général en chef de l’armée de l’intérieur achève de se recommander par la manière dont il procède au désarmement des sections. Tout ce qui est rigueur dans ses ordres cesse de l’être dans l’exécution. » Après avoir mitraillé, il concilie. Il n’en veut pas à ces réactionnaires qu’il vient d’écraser. C’est ainsi qu’il s’est plu à raconter une anecdote qui n’orne pas mal sa légende. Dans ces derniers jours d’octobre, il aurait reçu un jeune garçon de bonne mine qui demandait l’autorisation de conserver l’épée de son père, le général de Beauharnais, guillotiné sous la Terreur. Bonaparte, d’après son propre récit, accueillit Eugène avec bienveillance. Déjà il se plaisait à exercer le pouvoir de ce sourire, un de ses grands moyens d’action, par lequel il savait séduire, quand il le voulait, ou « accabler ».

Quelques jours plus tard, la mère apportait son remerciement au quartier général de la rue des Capucines. Eugène lui avait parlé avec enthousiasme du jeune chef qui l’avait écouté en gentilhomme et en soldat. À la vérité, il semble bien qu’elle avait, auparavant, rencontré Bonaparte chez Barras. Quelque chose la poussait vers le héros du jour qui pouvait être une relation utile. Elle ne se trompait pas. Dans ce bureau de police militaire, une couronne d’impératrice attendait la citoyenne Beauharnais.

Une femme encore assez jeune, une créole pire que jolie, élégante surtout, et qui avait, avec la nonchalance des îles, les manières et le maintien de l’ancienne société. Mélange d’un vif attrait pour l’ancien cadet-gentilhomme qui avait trouvé touchante, un peu simplette, la fille du négociant Clary. Si la veuve du vicomte de Beauharnais, président de la Constituante, général en chef de l’armée du Rhin, avait étouffé la particule, comme le fils du gentilhomme corse du reste, c’était une femme de qualité. Oh ! sans un sou. Une vie d’aventures et des amants. Bonaparte n’y regarda pas de si près. Il rendit la visite rue Chantereine. Il y revint tous les jours. Joséphine lui plaisait, et beaucoup, sérieusement. Tout de suite elle l’avait pris, et tout de suite il voulut, avec l’amour, le mariage. Sa carrière s’annonçait bien. Ils pensèrent, lui qu’il avait les moyens d’épouser la femme de son goût, elle qu’autant valait celui-là qu’un autre. Ce Corse amoureux et fougueux, vingt-six ans quand elle en avait trente-deux bien sonnés, elle le trouvait « drôle ». Facile, indolente, elle se laissait aimer. Surtout elle était « aux abois ». Et il était temps de faire une fin. Le mariage, Bonaparte ne le proposait pas, il le demandait à genoux. Il était attaché par le cœur, un peu par la vanité. C’est un lieutenant amoureux d’une femme du monde. « Il s’imaginait, dit Marmont, faire un plus grand pas dans l’ordre social que, quinze ans plus tard, lorsqu’il partagea son lit avec la fille des Césars. » Il racontait lui-même à Gourgaud que Barras lui avait conseillé d’épouser Joséphine. Elle tenait « à l’ancien régime et au nouveau », ce qui donnerait au jeune général « de la consistance » et ce qui le « franciserait ». A-t-on remarqué à ce propos que jamais Bonaparte ne semble même avoir songé à prendre femme en Corse ?

Joséphine accepta, tricha sur son âge devant l’officier de l’état civil. On ne passa pas par l’église, et pour cause. Témoins, Tallien et Barras dont on dit qu’il a connu très intimement la mariée. La dot de Joséphine, ce sont ses relations dans la noblesse républicaine. La dot de Bonaparte est plus belle, mais, par son entregent, sa maîtresse n'a pas médiocrement aidé à la faire. Quand leur liaison est légitimée, le 9 mars 1796, il y a sept jours qu’il est nommé, par décret du Directoire, général en chef de l’armée d’Italie, et deux qu’il a reçu sa lettre de service.

Les quatre mois qui se sont écoulés depuis sa première visite rue Chantereine, il ne les a pas employés seulement à l’amour. Vendémiaire lui a fourni l’occasion de montrer aux chefs de la République qu’ils peuvent compter sur lui. Mais s’il sait faire la guerre de rues, il en sait faire une autre. La canonnade de la rue Saint-Honoré, c’est un incident qui lui a mis le pied à l’étrier. Il a son idée, il la poursuit. C’est toujours la même, la guerre d’Italie. Il connaît le pays, il connaît le terrain. S’il peut appliquer quelque part sa conception de la guerre, c’est là. Le commandement de cette armée, il le désire. Il le demande comme la récompense du service qu’il a rendu à la République en la sauvant. Ce salaire, depuis la fin d’octobre, il travaille à l’obtenir des Directeurs, et il y a mis autant d’acharnement que de subtile patience. Ambitieux, il l’est, mais souple, persuasif, nullement arrogant. Il y a encore tant d’hommes, fussent-ils médiocres, au-dessus de lui !

Si, parmi les Directeurs, Barras, qui n’avait rien à refuser à Joséphine, était acquis, tout dépendait de Carnot. Les affaires militaires, dans ce gouvernement, revenaient de droit à l’« organisateur de la victoire » qui voyait chaque jour le général en chef de l’armée de l’intérieur. Et, presque chaque jour, après les questions de service, Bonaparte parlait de l’Italie, faisait apprécier ses « connaissances positives ». Carnot, qui le connaissait depuis Toulon, qui savait ce qu’il avait fait à Saorge et à Cairo, qui l'avait vu à l’œuvre au bureau topographique et qui l’appelait son « petit capitaine », l’écoutait volontiers, bien qu’il fut froid de son naturel et assez méfiant. Un jour que Scherer, qui commandait l’armée d’Italie, avait envoyé de mauvaises nouvelles, Bonaparte s’écria : « Si j’étais là, les Autrichiens seraient bientôt culbutés. — Vous irez », dit Carnot. Alors, adroitement, Bonaparte joua la modestie, présenta les objections qu’on pouvait lui adresser, sa jeunesse surtout. Puis, redevenant lui-même : « Soyez tranquille, dit-il au Directeur, je suis sûr de mon affaire. » Carnot-Feulins aurait mis son frère en garde contre le jeune général corse, « aventurier dont l’ambition jetterait le trouble dans la République ». Mais l’armée d’Italie était celle où il y avait le plus de fautes à réparer. Tous ceux qu’on avait mis à sa tête piétinaient. Bonaparte connaissait le pays. Il avait de l’allant et des idées. La République ? Il venait, de la sauver. Pourquoi, pensa Carnot, se priver de ses services ? Et sans doute, sous l’Empire, où il se tint à l’écart jusqu’à l’invasion, le représentant de la Révolution guerrière put se dire que les plus fermes républicains avaient tenu le despote sur leurs genoux. Ils l’avaient choyé, nourri, réchauffé. Carnot s’excusait en alléguant qu’il eût voulu faire de Bonaparte le Washington de la France. D’autres fois, il se répondait mélancoliquement à lui-même que l’ambition, chez un général victorieux, peut être prédite à coup sûr. Il n’aurait pas fallu que la République eût besoin des militaires et des meilleurs. Il n’aurait pas fallu que Carnot, le premier, eût rendu le gouvernement d’un soldat inévitable en vouant la France, par l’annexion de la Belgique, à une guerre sans issue.