Napoléon (Jacques Bainville)/CHAPITRE VI

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A. Fayard et Cie (p. 80-95).

CHAPITRE VI

« CETTE BELLE ITALIE »


Il n’a pas encore vingt-sept ans. Il est à peine connu. Les cours étrangères ne le prennent pas au sérieux. Leurs agents leur ont signalé le nouveau commandant en chef de l’armée d’Italie comme un « Corse terroriste », un général sans expérience de la guerre, pas plus redoutable que celui qu’il remplace, ce Scherer, tenu en échec depuis des mois. Mal peigné, il vient commander des soldats en guenilles, qu’il appelle lui-même des brigands, une trentaine de mille hommes qui manquent de tout, qui vivent misérablement de maraude, et qui, en face d’eux, ont les armées du Piémont et de l’Autriche. La coalition n’est pas inquiète.

Pourtant, le jeune général emporte un programme auquel il se conformera d’abord avec discipline, un plan de campagne que Jomini qualifiait de remarquable. Bonaparte l’exécutera de point en point, admirablement à la vérité. Il ne songe pas encore à voler de ses propres ailes. C’est le succès qui lui donnera de l’assurance. Peu à peu, par le sentiment qu’il aura de voir, sur place, les choses mieux qu’on ne les voit à Paris, il s’affranchira de ses instructions. Par là, il se rendra indépendant, il deviendra une puissance et quand la République prendra ombrage du général victorieux, il sera trop tard. Ayant le Consulat, il y aura eu le proconsulat d’Italie. Ce que la Gaule avait été à César, l’Italie l’aura été à Bonaparte.

Dès son entrée en campagne, il se montre tel qu’il est, un esprit supérieur qui saisit d’un coup d’œil les situations et qui les domine. Il a le génie militaire et le don de la politique. L’Italie, il la comprend dans sa diversité qui lui présentera un nouveau problème à chacune de ses victoires. L’ennemi, il le déconcerte par un art de combattre aussi audacieux et nouveau que son art de négocier est subtil. Cette conquête de tout un pays avec une poignée d’hommes est un chef-d’oeuvre de l’intelligence. C’est pourquoi, comprenant à peine comment tout cela se faisait, les contemporains y ont vu quelque chose de « surnaturel ».

La partie la plus facile de sa tâche, où un autre pouvait échouer, il la réussit très vite. En arrivant, il trouve une armée en mauvais état et qui l’accueille mal. Cette armée est républicaine, elle est jacobine, comme en 1794. Le tutoiement révolutionnaire y reste en honneur et l’on s’y moque des « messieurs » de l’armée du Rhin, — l’armée de Moreau, — qui ont relevé le « vous ». Bonaparte ne vient pas commander des prétoriens, mais des hommes libres, de vrais sans-culottes qui n’ont pas le sentiment du respect. Qu’est-ce que ce petit général, ce gringalet, créature des bureaux de Paris ? Un « intrigant », disait tout haut le chef de bataillon Suchet, futur maréchal de l’Empire. Son âge, sa taille, son peu d’apparence, son accent corse, les circonstances de sa nomination, tout déplaît à « ces vieilles moustaches qui avaient blanchi dans les combats… Il me fallait des actions d’éclat pour me concilier l’affection et là confiance du soldat : je les fis ». Mais d’abord, il a une autorité naturelle, le ton qui en impose. Augereau, Serurier, Berthier, Masséna, ses anciens devenus ses subordonnés, sentent bientôt qu’ils ont un chef. Le soldat, il saura lui parler. Il est probable que Bonaparte, après coup, et quand il a eu le style romain, a arrangé la proclamation célèbre : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris… Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesse. » C’est l’amplification d’un texte plus modeste, le seul authentique que l'on possède. Et le soldat avait ri d’abord des plaines fertiles que lui promettait le nouveau général, et demandé « des souliers pour y descendre ». Tout cela a été artistement stylisé, embelli par le succès et par le temps. Il n’en est pas moins vrai qu’à cette troupe, la veille dénuée de tout, même d’espérance, le général Bonaparte donnait le ton dès le départ.

Stendhal, embellissant peut-être aussi, parle du sentiment d’« alacrité » qui, après de longues années, saisissait encore ceux qui avaient pris part à cette espèce de chevauchée. Il parle de la « somme de plaisir et de bonheur » qu’apportaient « ces soldats sans chaussures », ces officiers dont certains se partageaient « un pantalon de Casimir noisette et trois chemises ». Il en resta le souvenir d’une aventure merveilleuse, d’un élan de jeunesse, avec la séduction que « cette belle Italie » a toujours exercée sur les Français, un roman où l’on avait fait « de si grandes choses avec de petits moyens » que l’on commença à trouver que rien n’était impossible. À l’approche de la mort, c’est l’époque de sa vie que l’empereur se plaira à évoquer. « J’étais jeune comme vous, aurait-il dit au médecin Antommerchi ; j’avais votre vivacité, votre ardeur, la conscience de mes forces ; je bouillais d’entrer en lice. » Cette descente au pays du soleil et de l’art gardait l’enchantement chevaleresque qu’elle avait eu au temps de Charles VIII et de François ier. C’était bien une renaissance. Et puis, à cette guerre heureuse, il ne manque même pas l’amour.

Bonaparte est toujours épris de Joséphine. Nous avons les lettres ardentes dont il scande chacune de ses victoires, des lettres qui attestent plus d’intimité que n’en eussent permis deux jours de mariage. Ce sont des sens en feu, une « âme brûlée » que la jalousie dévore… Jalousie qui n’est pas sans cause. Joséphine, à Paris, s’amuse. Elle se moque de son mari, simule une grossesse pour ne pas le rejoindre. Ses mensonges, tantôt il ne veut pas les voir, tantôt il les devine et s’en désespère. Du reste, les Directeurs craignent que le jeune général soit distrait s’il a sa femme près de lui. Ils la retiennent et elle ne demande pas mieux que d’être retenue. Pour qu’elle s’aperçoive que ce petit Bonaparte est quelqu’un, il faudra que ses batailles aient fait du bruit. Encore viendra-t-elle sans enivrement le rejoindre sur le théâtre de ses exploits. Bonaparte, amoureux exalté de l’infidèle, est presque ridicule, et les « vieilles moustaches » trouvent qu’il montre trop volontiers le portrait de l’aimée, tandis qu’il dédaigne les beautés milanaises qui s’offrent au libérateur.

Qu’importe ? Embellie par le temps, la romance de Napoléon et de Joséphine ajoute à la campagne d’Italie un accompagnement d’amour. Déjà l’image d’une femme, de la sensibilité, un fond de tristesse sous l’éclat de la gloire, commencent à former sa figure et son bagage légendaires. Rœderer traduit : « Bonaparte, à la guerre, dans ses proclamations, a toujours quelque chose de mélancolique. » Que dire de ses lettres à l’aimée, brûlantes de passion, souvent de rage, hantées par l’idée de la mort ? Singulier contraste avec l’allégresse de la victoire qu’il poétise encore par un romantique retour sur lui-même après l’action. Contraste bien plus singulier avec cette « faculté de géométrie transcendante » qu’il applique à l’art de la guerre, cette révélation d’un grand capitaine, maître du temps et de l’espace au point qu’il semble en retirer l’usage et jusqu’à la notion à ses adversaires.

Ce n’est pas tout. Le politique se révèle. Avec une maturité qui est au-dessus de son âge, il se domine, il se modère dans la victoire, jugeant bien qu’avec sa petite armée tout succès pose un problème, parce que, à chacun de ses pas en avant, il laisse derrière lui des populations dont il n’est pas sûr. Il suffirait, et, quand il ne sera plus là, il suffira d’une imprudence pour perdre en quelques semaines le résultat de ses campagnes. Dans cette Italie dont la carte est aussi divisée que les opinions, il n’y a pas seulement les Autrichiens, mais deux rois, des Républiques, des grands-ducs, le pape à Rome. Il s’agit de ne pas la réunir contre soi. Alors, en même temps qu’un grand militaire, se révèle un politique savant.

Bonaparte (depuis quelques jours il signe ainsi, abandonnant à jamais le « Buonaparte »), commence son offensive le 9 avril 1796. Comme en 1794, il a devant lui les Piémontais et les Autrichiens. Le 14, après les batailles de Montenotte, de Millesimo, le combat de Dego, il les a déjà séparés. Le 17, les Français arrivent sur les hauteurs de Montezzemolo, d’où ils découvrent la plaine : « Annibal a passé les Alpes, dit Bonaparte s’adressant à l’intelligence du soldat ; nous les avons tournées. » Le 21, tandis que le général autrichien Beaulieu, battu, regroupe ses forces, le général piémontais Colli est battu à son tour à Mondovi. En deux semaines, la route du Piémont et la route de Lombardie ont été ouvertes. Le roi Victor-Amédée, celui que les jacobins de 1794 appelaient « le roi des marmottes », demande une suspension d’armes, et Bonaparte l’accorde.

Ici se place le premier acte d’indépendance du jeune général. Ses ordres lui refusent le pouvoir de signer un armistice. Bonaparte passe outre. Déjà il s’émancipe. Ses victoires, les drapeaux et les millions qu'il enverra d’Italie feront oublier sa désobéissance. Le Directoire a besoin de succès et d’argent. Bonaparte, qui a vu de près ce gouvernement, le méprise tout en affectant de respecter les formes. Quant à Soliceti, qu’il connaît encore mieux, qu’il n’estime pas davantage et qui lui a été adjoint pour le surveiller, il lui bouche l’œil en lui donnant à manier les fonds des contributions de guerre. Les hommes, ne commence-t-il pas à les connaître, à les traiter selon leur mérite ? Les petits moyens en même temps que les grands, pourvu qu’il agisse à sa guise.

C'est la bonne. Les instructions du commandant en chef lui laissent sur un point la liberté du choix. Il doit, selon les circonstances, porter la révolution en Piémont et détrôner le roi de Sardaigne, ou bien ménager les Piémontais et les attirer dans une « alliance avantageuse ». Sa tâche étant avant tout de battre les Autrichiens et de les chasser d’Italie, il va droit à l’essentiel. Il a autre chose à faire que de renverser les despotes quand ce n’est pas nécessaire, et ce n’est pas avec trente mille hommes qu’il peut vaincre l’Autriche et imposer les principes français aux Italiens si les Italiens ne les demandent pas. Des plans du Directoire, il retient ce qu’il y a de plus simple et de plus pratique. Il n’a pas de préjugés contre les représentants d’une vieille cour comme celle de Turin. Pourvu que l’armée d’Italie soit débarrassée d’un adversaire, le « roi des marmottes » peut rester sur son trône. Le négociateur débutant sait à la fois rassurer et inspirer la crainte. En quelques jours, l’armistice est conclu, signé à Cherasco, avec de bons gages, des communications sûres. Le mois d’avril n'est pas fini que le Piémont est hors de cause. À son tour, le duc de Parme, effrayé, se soumet en quelques heures. Celui-là donne deux millions, des approvisionnements, des œuvres d’art. Bien que Bonaparte ait outrepassé ses pouvoirs, le Directoire ne souffle mot. L’argent, qui lui manque tant et qui lui arrive par charretées, l’émerveille. Il sourcille à peine aux proclamations où le général, s’adressant aux Italiens, leur promet, avec la liberté, le respect de leur religion. Nouveauté, pourtant, et qui en annonce d’autres.

Ces précautions prises, Bonaparte se porte contre les Autrichiens. Même rapidité, même hardiesse calculée, même bonheur. Mêmes victoires sur l’ennemi, précédées, comme au début de la campagne, d’une victoire sur ses propres troupes qui se sont demandé si leur général n’allait pas trop vite et ne les menait pas trop loin. Le 10 mai, Lodi, « coup d’audace extraordinaire », lui donne la confiance entière, le cœur du soldat. C’est après cette bataille que les vieux de l’armée d’Italie lui décernent le titre, qui servira tant sa popularité, de « petit caporal ». C’est après cette journée aussi, de son propre aveu, qu’il pressent pour la première fois son avenir, « Je voyais le monde fuir sous moi comme si j’étais emporté dans les airs », disait-il superbement à Gourgaud. Il ressentait encore, à Sainte-Hélène, l’ivresse des premiers rayons de la gloire, lorsqu’il lui était apparu qu’il avait le droit, comme les autres, peut-être plus que les autres, de prétendre à tout.

Et comment cette pensée ne lui serait-elle pas venue ? Il a battu des militaires réputés, le Piémontais Colli, l’Autrichien Beaulieu. Il a ramené la victoire sous le drapeau français. Maintenant le voici maître de la Lombardie, d’où l’Autriche est chassée, et, sur un cheval qui pourtant ne paie pas de mine plus que le cavalier, il fait une entrée triomphale à Milan, qui acclame son libérateur. L’Italie est sa conquête. Déjà il ne permet pas qu’on y touche. Le Directoire, prenant peur enfin de ce général trop victorieux et trop peu soumis, lui ordonne de remettre Milan à Kellermann et de se porter lui-même sur Rome et Naples. Ce serait une aventure. Il s’en méfie, sagement, car bientôt Championnet s’y perdra. Avec des égards, même avec des flatteries, mais avec fermeté, Bonaparte répond qu’entre Kellermann et lui, — entre Valmy et Lodi, — on choisisse. En termes voilés, il offre sa démission, certain qu’on n’osera pas l’accepter. C’est une épreuve de sa force. Il y triomphe encore. Le Directoire, dont il a enfreint les ordres, dont il vient de mesurer la faiblesse, il ne pourra plus jamais le respecter. Il a acquis la certitude d’être un homme indispensable et, pour le moment, c’est tout ce qu’il lui faut.

Car il n’a pas de projets. Comme il lui arrivera jusqu’à la fin de sa carrière, il se détermine par les circonstances. Un plan, c’est le Directoire, en Italie, qui en a un. Ce plan consistait à forcer l’Autriche à la paix, une paix qui reconnût l’annexion de la Belgique. Et comme la Belgique, avant d’être annexée par la France, était une possession autrichienne, la restitution de la Lombardie à l’empereur en serait la contre-partie. Ce serait encore mieux si, pour le même prix, on obtenait en outre que l’Autriche permît à la France de réunir la rive gauche du Rhin. En définitive, le général ne devait pas seulement battre les Impériaux, mais s’installer en Italie aussi fortement que possible pour que l’échange parût sérieux à la cour de Vienne. Alors la mission de Bonaparte s’élargissait. Chef militaire, il devenait chef politique. Il serait à la fois administrateur, diplomate et guerrier, tous les emplois d’un chef d’Etat. C’est ainsi que, de ses dix-huit mois d’Italie, il ne rapportera pas seulement la gloire militaire la plus éclatante, mais, par la vaste tâche dont le charge la République, il aura acquis l’expérience, l’habitude du gouvernement.

Quelle école, en effet ! Dans l’agglomération d’États que forme alors l’Italie, il faut sans cesse négocier et les dispositions changent chaque jour. Après Lodi, lorsque, maître de Milan, il a atteint la ligne de l’Adige, l’Italie centrale se soumet au vainqueur. Parme et Modène sont à sa discrétion. Le grand-duc de Toscane, frère de l’Empereur, le reçoit à Florence avec égards et s’empresse de payer le tribut coutumier, argent, œuvres d’art qui prennent le chemin de Paris. Le pape, dont les États sont déjà envahis, envoie un ambassadeur pour solliciter l’armistice. La République de Venise, dont le territoire a été violé par les Français qui poursuivent Beaulieu vaincu, entre en pourparlers. Le roi de Naples imite Venise et le Saint-Siège. Cependant, il faut assiéger Mantoue, où une forte garnison autrichienne s’est enfermée, reprendre Pavie sur une insurrection, réprimer dans les campagnes une espèce de chouannerie, lorsqu’on apprend que l’Autriche lance une nouvelle armée commandée par un chef énergique, le vieux maréchal Wurmser.

Du jour au lendemain, le pape, le roi de Naples, la République de Venise rompent les négociations. Tout ce qui n’aime pas les Français relève la tête. Joséphine est arrivée. Elle arrive bien ! Un parti autrichien a failli l’enlever, comme Bonaparte lui-même quelques semaines plus tôt. Une lourde menace pèse sur l’armée française. Cette fois, l’Autriche a fait un gros effort, appelant à elle ses Hongrois, ses Croates, ses peuples bigarrés. Sur chacune des rives du lac de Garde descend une armée puissante, un torrent humain. Les avant-postes français sont emportés, les positions forcées, la route de Milan coupée, l’Adige sur le point d’être franchi partout, après quoi ce sera l’Italie perdue. C’est le plus grand péril que Bonaparte ait connu jusqu’ici, et il en mesure la gravité. Il éprouve « cette défiance de soi-même qu’a toujours l’homme qui débute, quelque grand qu’on veuille le supposer ». Pour la première fois, troublé par ses responsabilités, sa jeunesse, il tient conseil, il propose à Masséna, à Augereau son idée qui doit tout sauver ou tout perdre, car, en cas d’échec, il n’y aura plus de retraite. Son idée, c’est de lever le siège de Mantoue, de concentrer toutes ses forces, d’attaquer et de battre chacune des armées de Wurmser avant qu’elles se soient rejointes. Il n’y aura plus qu’à évacuer l’Italie si l’opération est manquée… Le 3 août à Lonato, le 5 à Castiglione, elle a réussi. Les Autrichiens sont disloqués et cherchent abri dans les montagnes, mais c’est pour s’y refaire. La lutte recommence en septembre. Après la journée de Roveredo, Bonaparte pénètre dans le Trentin, y poursuit Wurmser. Campagne audacieuse, étonnante chasse à l’homme où Bonaparte manque de peu son adversaire qui, redescendu dans la plaine, n’a d’autre ressource que de s’enfermer dans Mantoue.

Cette création incessante de thèmes stratégiques, cette fécondité de mouvements et de surprises où le calcul toujours lucide ne laisse au hasard que ce qu’il est impossible de lui retirer, cette présence d'esprit retrouvée après les défaillances, tout cela n’illustre pas seulement le génie napoléonien qui porte dans la guerre ce que Chateaubriand appelle « les inspirations du poète ». Le jeune général se met hors de pair parce qu’on remarque déjà que, loin de sa présence, l’action, sous ses lieutenants les meilleurs, mollit. Ce n’est pas tout. Ces batailles impétueuses, ces prodigieux redressements qui étendent sa renommée ont pour conséquence de grandir le personnage politique qui naît avec le proconsul d Italie.

Il grandit encore par contraste. Tandis qu’il reparaît victorieux à Milan, à Modène, à Bologne, à Ferrare, à Vérone, Moreau est contraint de battre en retraite sur le Rhin par la défaite que l’archiduc Charles a infligée à Jourdan. Eux, ils ont perdu l’Allemagne. Le rêve d’une marche convergente des deux armées sur Vienne s’évanouit. Tous les espoirs reposent sur Bonaparte, désormais seul à porter le poids de l’Autriche.

Le Directoire comprend ce que la situation a de chanceux. Si une paix honorable pouvait être conclue ? On n’y croit guère. Pourtant la France commence à se lasser. Pour la politique intérieure, pour les élections, il sera utile de pouvoir dire qu’on a négocié. Pitt est dans des dispositions semblables. Lord Malmesbury vient à Paris pour causer. Mais la République ne s’humilie pas devant l’Angleterre. En présence même de cet ambassadeur et « pour forcer le gouvernement britannique à traiter sincèrement », la loi du 10 brumaire an V est promulguée. Complétant les décrets d’octobre 1793, elle proscrit le débit et la consommation des marchandises anglaises dans toute l’étendue de la République. C’est la continuation d’une pensée révolutionnaire qui s’épanouira avec le blocus continental. Successeur de la Convention et du Directoire, Napoléon, lui aussi, croira que pour contraindre le gouvernement britannique à traiter il suffit de frapper son commerce et ses marchands.

Bientôt lord Malmesbury regagne Londres sans que les conversations aient donné de résultat. Elles ont échoué sur la Belgique. Pas d’entente possible. Delacroix, le ministre des Affaires étrangères, a dit à Malmesbury que la Belgique, étant réunie « constitutionnellement » au territoire, ne pouvait plus en être séparée, que d’ailleurs le peuple français ne le permettrait pas. Les pourparlers sont rompus le 21 décembre. Le 29, Pitt déclare au Parlement que jamais l’Angleterre ne consentira à la réunion de la Belgique à la France. C’est la guerre pour un temps indéfini. La République aura besoin d’un militaire accoutumé à la victoire. Et il n’y en a qu’un, celui qui, en ce moment, sauve encore le gage unique, la seule monnaie d’échange qu’elle conserve, l’Italie. Et c’est ce qui, bientôt, fera du jeune général, déjà maître de la guerre, le maître de la paix.

Il faudra trois campagnes encore pour que la cour de Vienne consente à traiter. En novembre 1790, Bonaparte en est à la cinquième depuis sept mois. L’Autriche, forte des ressources d’une vaste monarchie, continue, en attaquant, sa « magnifique défense ». Un autre de ses maréchaux, le meilleur peut-être, Alvinzi, descend du Tyrol pour délivrer Mantoue et Wurmser. Bien que Bonaparte ait lui-même comblé ses vides et accru ses effectifs, la partie est difficile. Il la gagne encore par son génie inventif, la rapidité de ses manœuvres et aussi en payant plus que jamais de sa personne, bien qu’il soit si fiévreux, si épuisé, si maigre qu’on croit à un poison qui le ronge, — la gale de Toulon, sans doute rentrée par les remèdes. Il tient à peine debout quand, au pont fameux d’Arcole, si bien fait pour l’image, le général en chef doit s’élancer en avant, un drapeau à la main, donnant l’exemple, répétant le passage du pont de Lodi, l’un et l'autre destinés à se confondre comme la minute héroïque à grandir pour la légende. Lannes est blessé, Muiron tué en le couvrant de leurs corps. Il tombe lui-même dans le marais qui le met à l’abri de la mitraille, mais d’où son frère Louis et Marmont le retirent juste à temps pour qu’il ne soit pas pris. Enfin, après trois rudes journées, Alvinzi est battu mais échappe. Du moins la retraite de cette armée redoutable, dont l’arrivée a troublé les plus braves, a rendu aux Français « la confiance et le sentiment de la victoire ».

Une pause où les adversaires se refont. En janvier 1797, sixième campagne. Alvinzi, rentré en ligne, est encore battu à Rivoli, et son lieutenant Provera, qui a franchi l’Adige pour débloquer Mantoue, capitule à La Favorite. Cette fois, Wurmser, toujours assiégé, n’a plus qu’à se rendre. Bonaparte fait à ce vieux soldat des conditions honorables. Il dédaigne d’assister à sa reddition. Indifférence « remarquée dans toute l’Europe » et plus propre encore à frapper les esprits que si l’on avait vu l’illustre généralissime remettre son épée à un vainqueur qui n’a pas trente ans.

C’est que Bonaparte ne se repaît pas de théâtre. Il sait que sa situation reste difficile, que l’Autriche n’est pas encore vaincue, que l’Italie, qui semble soumise, se tournera contre lui à son premier échec. Et le Directoire ne rend pas sa tâche plus aisée. Il lui envoie toujours des ordres auxquels il faut se dérober parce que, mal calculés, l’application en serait funeste. Il lui envoie même Clarke, « un espion », pour traiter avec l’ennemi, le cas échéant, à la place du général en chef. Le Directoire se méfie de Bonaparte, le surveille, le contrecarre, mais ne peut se passer de ses services. Il ne peut même pas lui refuser les remerciements et les éloges, car il est le seul qui gagne des batailles et qui apporte l’espoir de la paix dont le besoin grandit en France. Le Directoire irrite Bonaparte tout en faisant sa grandeur et il lui inspire du mépris avant même de lui demander aide et protection en fructidor, — avant de lui ouvrir, par une moitié de ses membres, le chemin du pouvoir en brumaire.

Il n’y a pas encore un an que Bonaparte est en Italie, et il est convaincu par une expérience de tous les jours que le gouvernement de la République ne comprend rien aux affaires italiennes. Il n’y comprend rien parce qu’il reste entiché de dogme et de doctrine. Bonaparte sait bien ce que valent les systèmes et les principes. Il s’en est nourri dans son adolescence. Il y a cru et il en garde assez pour rester toujours dans le sens de la Révolution. Mais il y a les hommes, il y a les choses. Lui, il s’élève au-dessus des sentiments et des fanatismes. Il les juge. Il s’en sert aussi. Ce sont des forces avec lesquelles on doit compter et qu’il emploie ou qu’il neutralise en les opposant. Ce qu’il sera bientôt à l’égard des Français, il l’est déjà à l’égard des Italiens, au-dessus des partis, arbitre conciliateur, et dans une situation bien plus difficile puisque la France est une, qu’elle a un centre, Paris, tandis que l’Italie est un corps sans tête, aux membres épars. Si Bonaparte n’avait tant lu, s’il ne savait tant d’histoire, se tirerait-il d’affaire dans le magma italien ? Lui viendrait-il tout seul à l’esprit de fonder, avec Bologne et Ferrare enlevés au pape, avec Modène dont le duc est déchu, une République cispadane, cliente et protégée, sur le modèle des « alliés » de la République romaine, et tenue soigneusement distincte de la Lombardie, qui fera une République transpadane ? Et s’il n’avait annoté l’histoire ecclésiastique, saurait-il traiter avec le pape lui-même ?

Déjà, après Lodi, il a négocié avec un ambassadeur du Saint-Siège. Il n’a pas exigé seulement des millions et des tableaux. C’était le souverain temporel de Rome qui demandait un armistice. Pour apaiser les catholiques italiens, leurs moines et leur clergé, Bonaparte a besoin du souverain spirituel. Alors il le ménage et il ménage la religion, comme il la ménagera, après Hoche et encore plus que Hoche, afin de pacifier la Vendée. Et cependant ses lettres au Directoire parlent avec mépris de « la prêtraille ». D’autre part, il prend des précautions avec ses soldats républicains. Il menace même au besoin le cardinal archevêque de Ferrare de le faire fusiller. Ainsi il se garde également de heurter la foi catholique et la foi révolutionnaire, n’ayant guère l’une plus que l’autre. Une politique imposée par les circonstances s’élabore dans son esprit.

Il la développe, l’agrandit, quand, après la retraite d’Alvinzi et la prise de Mantoue, sachant qu’avec l’archiduc Charles un nouvel adversaire se prépare, il veut assurer la tranquillité à l’arrière et prévenir une insurrection. Des pourparlers de paix sont repris à Tolentino avec le Saint-Siège. S’il écoutait les suggestions du Directoire, le vainqueur de Rivoli irait à Rome même pour y détruire le « culte romain », le « fanatisme » et « l’inquisition ». Il n’a qu’un ordre à donner pour renverser et ruiner tout à fait le pouvoir pontifical. Cet ordre, il ne le donne pas. Et non seulement il ne le donne pas, non seulement il ne mêle à la négociation ni la théologie, ni les affaires de l’Eglise, mais il ose s’annoncer aux populations croyantes comme le « protecteur de la religion ». N’a-t-il pas, à San-Miniato, rendu visite à un vieux chanoine qui s’appelle aussi Bonaparte, allié de la famille où l’on se flatte, en Toscane, de compter un saint ? Que la visite au cousin chanoine fasse partie de l’arrangement, de la mise en scène, nul doute. Il faut qu’on dise de ce général de la Révolution ; « Tiens, il a des prêtres dans sa famille. » Dans les légations enlevées au Saint-Siège, il se rallie l’évêque d’Imola, le cardinal Chiaramonti, qui sera Pie VII, le pape de son couronnement. Il va plus loin. Par un mouvement de générosité habile, il s’abstient de persécuter les prêtres français émigrés qui s’étaient réfugiés en terre pontificale. La politique qu’il applique en Italie, il semble qu’il la médite déjà pour la France.

Est-il exagéré de dire avec son frère Joseph que « les proclamations du général de l’armée d’Italie annonçaient assez que si Napoléon arrivait au pouvoir il établirait un gouvernement qui ne serait pas la République » ? Miot de Melito, agent diplomatique de la République en Toscane, note de son côté qu’il trouva dans le vainqueur de Lodi « l’homme le plus éloigné des formes et des idées républicaines ». Mais surtout, Miot, rompu aux affaires, ajoute : « Je reconnus dans son style concis et plein de mouvement, quoique inégal et incorrect, dans la nature des questions qu’il m’adressait, un homme qui ne ressemblait pas aux autres. Je fus frappé de l’étendue et de la profondeur des vues militaires et politiques qu’il indiquait et que je n’avais aperçues dans aucune des correspondances que j’avais jusque-là entretenues avec les généraux de notre armée d’Italie.

Ce ne sont encore que les linéaments de l’avenir. L'Italie réserve d’autres succès à son conquérant. Et, en France, à l’intérieur comme à l’extérieur, les circonstances travaillent pour lui. Une nouvelle date critique s’avance pour le Directoire, tandis que Bonaparte sera le seul général victorieux de la République. Moreau et Jourdan ont été tout à fait chassés d’Allemagne. Hoche va bientôt mourir. Tous les yeux sont fixés sur le général Bonaparte. Son nom, qu’on écorchait un an plus tôt, vole sur les lèvres des Français. Et l’on commence à se dire que si quelqu’un peut donner les frontières naturelles et le repos, la gloire et la paix, en d’autres termes finir la Révolution, c’est lui.