Napoléon (Jacques Bainville)/CHAPITRE XII

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A. Fayard et Cie (p. 190-217).

CHAPITRE XII

L’ILLUSION D’AMIENS


1801, 1802, le commencement de 1803, ce sont les mois fortunés de Bonaparte. Non pas exempts de soucis pour le premier Consul. Mais c’est la France qui « s’abandonne aux plus brillants rêves », qui croit avoir touché au port, jeté l’ancre, trouvé la paix.

À un pays qui, bien que las de la guerre, ne voulait que la paix avec l’honneur, c’est-à-dire avec les frontières naturelles, le premier Consul apportait ce qu’il avait promis. Il livrait ponctuellement la commande. La France, en l’applaudissant, s’applaudissait elle-même d’avoir si bien choisi, calculé si juste, de s’être confiée à l’homme qui comblait ses désirs. Paix au dedans et au dehors, grandeur, prospérité, repos. C’est la récompense de longs efforts et la fin d’un cauchemar. Sensation de bonheur presque indicible pour un peuple qui, depuis dix ans, mène une vie convulsive, dans la guerre civile et dans la guerre étrangère. Il ne sait pas que ce n’est qu’une halte. Mais il en goûte le prix à ce point que, pour retrouver les délices du Consulat, paradis fugitif, songe qu’il aura touché de la main, il sera prêt, pendant dix ans, à refaire la guerre.

Le traité de Lunéville, dont Joseph Bonaparte fut, pour la France, le négociateur médiocre qu’il fallut souvent redresser, c’était le traité de Campo-Formio rétabli, confirmé, consolidé. Les conquêtes de la Révolution sont reconnues par l’Autriche vaincue à Marengo et à Hohenlinden et qui, pour signer, n’a même pas attendu l’Angleterre. Elle fait sa paix séparée. La deuxième coalition est rompue. Et l’Autriche, c’est l’empire allemand. Son chef, c’est le César germanique. Tout un flot d’histoire, de souvenirs séculaires remonte alors à la tête des Français. Ce que la maison d’Autriche, le vieil ennemi, abandonne d’un seul coup à la République, c’est plus que le pré carré de Richelieu, c’est la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin. Le traité est du 9 février 1801. Le 16 mars, il y a des préfets dans les départements de la Roer, de la Sarre, du Rhin et Moselle, du Mont‑Tonnerre.

Et ce n’est pas encore tout. L’expérience des guerres de la Révolution enseigne que les limites naturelles ont besoin de glacis. Pour les défendre, il faut en tenir les avancées. L’Autriche reconnaît le protectorat français sur les Républiques batave, helvétique, cisalpine, ligurienne. Elle s’incline devant l’occupation du Piémont qui, bientôt, sera, lui aussi, divisé en préfectures. Elle accepte enfin l’arbitrage français pour un remaniement du corps germanique qui sera la fin du Saint-Empire, car il faut encore, pour que la France garde ses conquêtes, que l’Autriche soit exclue d’Allemagne comme d’Italie, refoulée aussi loin que possible. C’était enivrant, immense, trop beau.

Trop beau parce que l’Autriche ne pouvait sans arrière-pensée signer une telle paix, laisser à la domination ou à l’influence française une part de l’Allemagne, une part de l’Italie. Elle n’était pas tellement vaincue que, comme à Campo-Formio, Bonaparte n’eût transigé avec elle, lui laissant, de son côté, Venise et la ligne de l’Adige. Au fond, le traité de Lunéville est encore un arrangement. Tel quel, il n’aura même de réelle valeur que si l’Angleterre y accède. Mais alors ce serait la paix véritable, dans une Europe désormais contente de son sort, d’où les racines des vieux conflits seraient arrachées puisque les frontières en seraient conformes aux vœux de la France, vœux que les Français confondent avec la raison. N’est-ce pas, en effet, à simplifier le « chaos féodal » de l’Europe autant qu’à atteindre les limites naturelles que les assemblées révolutionnaires, le Comité de salut public, le Directoire ont tendu ? « Finir la guerre, dit admirablement Albert Sorel, est, aux yeux de Bonaparte, une opération du même ordre que finir la Révolution. » Tellement que c’est la même chose, et tout le monde le comprend ainsi, du premier Consul au plus petit acquéreur de biens nationaux, des régents de la Banque de France, gardiens de la monnaie restaurée, au desservant de village qui voit venir le Concordat. Organiser l’Europe, lui donner un statut et une loi, ce n’est que l’équivalent du Code civil.

Ainsi Bonaparte est le grand pacificateur. Après la signature de Lunéville, il est acclamé comme jamais il ne l’a été et Paris retentit des cris de : « Vive Bonaparte ! » Il ne manque plus, pour que sa popularité monte encore, que la paix avec l’Angleterre et elle est prochaine.

On a dit que Napoléon n’y avait jamais cru et que, d’un coup d’œil sûr, il avait vu qu’elle ne serait qu’une trêve. Bien des signes permettent de penser le contraire. Il a eu, lui aussi, ses heures d’illusion. Ce qui le prouve, c’est que, cette paix, il l’a préparée avec soin, qu’il a cherché les moyens de la rendre solide. Et, pour la rendre solide, il faut qu’elle ne vienne pas seulement d’une lassitude réciproque. C’est à égalité qu’il entend traiter avec l’Angleterre, après l’avoir convaincue qu’elle a intérêt à traiter, le peuple français, maître du continent, des grands fleuves et de leurs embouchures, faisant équilibre à la maîtresse des mers. La paix séparée de l’Autriche a été un coup cruel pour la politique de Pitt. L’Angleterre, fatiguée de cette lutte, est disposée à faire la part du feu. Alors c’est à qui mettra le plus d’avantages de son côté avant de venir aux négociations. L’Autriche hors de combat, la politique de la France est d’avoir en Europe autant d’alliés et d’appuis que possible. On suspend toujours sur l’Angleterre la menace, qu’elle ne prend pas légèrement, d’une armée qui débarquerait chez elle. On cherche à épouvanter son commerce par la fermeture de tous les ports européens. Aussi, comme la Convention, se rapproche-t-on de l’Espagne qu’on charge en outre de soumettre le Portugal pour le soustraire aux Anglais. Il ne faut plus que la baie de Naples serve d’abri à Nelson. Murat, devenu mari de Caroline, beau‑frère du premier Consul, et qui ne se doute pas qu’il régnera puis qu’il sera fusillé là, est chargé de rappeler Championnet et la République parthénopéenne au roi Ferdinand qui se soumet. L’alliance prussienne est recherchée comme, depuis 1795, elle n’a cessé de l’être, mais avec un espoir nouveau, une quasi‑certitude de l’obtenir. Car cette fois, dans la poursuite de la paix, s’ouvre une chance que la Révolution n’a pas eue, l’alliance russe, grâce à Paul 1er. Si le roi prussien ne s’allie pas de bonne grâce, le tsar l’alliera de force.

Dans les calculs de Bonaparte, pour amener l’Angleterre à traiter, l’alliance russe joue un rôle immense. De même qu’il faut l’Autriche vaincue, l’Espagne, l’Italie, la Prusse consentantes ou soumises, il faut pour alliée la Russie. Jusqu’à la fin, ce seront les éléments alternatifs de son jeu diplomatique et guerrier. Dans la situation qu’il a trouvée et dont il a hérité, dont les prémisses ont été posées par d’autres que par lui, il ne peut jouer que celui-là.

Le grand espoir qu’il aura à Tilsit avec Alexandre, il l’a alors avec Paul. Mais quoi de plus fragile, de plus décevant que l’alliance russe ? Il lui reste à l’apprendre. Elle tient, en ce moment, à la vie d’un tsar comme le régime consulaire tient à sa propre vie. Fort de l’appui de la Russie, Bonaparte parle avec affectation d’un gigantesque projet, une attaque de l’Inde à revers, qui doit porter l’effroi dans la Cité de Londres. Le nouveau gouvernement britannique, celui qui est venu après la chute de Pitt, n’accepte pas, quelque décidé qu’il soit à la paix, de négocier sous une telle menace. Il agit, il travaille de son côté pour s’assurer à la table de conférence une position meilleure. Presque en même temps deux nouvelles arrivent à Paris. Nelson a bombardé Copenhague en réponse à la Ligue des neutres, autre esquisse du blocus continental, et Paul 1er a été assassiné à Pétersbourg. « L’Histoire nous apprendra le rapport qu’il y a entre ces deux événements. »

Bonaparte savait calculer l’effet d’une foudre verbale. Ses grandes colères étaient souvent simulées. Il excellait aussi à leur donner un tour de littérature historique. L’accusation qu’imprima sur son ordre le Moniteur sent sa main. Mais sa fureur n’était pas feinte. La mort de Paul, c’est l’effondrement de l’alliance russe, et, signe grave pour l’avenir, Paul a été la victime de son alliance avec la France. Ce qui a décidé les conjurés à l’assassinat du tsar, c’est l’ukase qui ferme les ports de Russie au commerce avec l’Angleterre, qui ruine boyards et négociants. Et le blocus continental sera aussi l’écueil sur lequel se brisera l’alliance de Tilsit. Enfin le drame de Saint-Pétersbourg est un avertissement pour Bonaparte lui-même. Le « coup essentiel », qui le cherche entre les Tuileries et la Malmaison, vient de réussir au palais Michel, et si l’Anglais n’a pas agi en personne, la preuve est faite que les amis de l’Angleterre peuvent agir. Le régicide de Pétersbourg ne dérange pas seulement les plans du premier Consul. Il lui rappelle le 3 nivôse, la machine infernale et les poignards, l’attentat préparé dans l’ombre, sa mort qui soulagerait ses ennemis.

Et pourtant ce drame hâtait l’heure d’une paix également désirée des deux côtés de la Manche. L’alliance franco‑russe étant rompue par la mort de Paul et par l’avènement d’Alexandre, une transaction s’impose à Bonaparte et devient plus facile à l’Angleterre. Le premier Consul doit renoncer aussi bien à menacer l’Inde qu’à s’attacher la Prusse. À Alexandrie, Menou, le successeur de Kléber, vient de capituler. Les Anglais sont sûrs que l’Égypte ne retombera pas aux mains des Français qui, par conséquent, ne deviendront pas les maîtres de la Méditerranée. Le canon de Nelson, à Copenhague, a dissous la Ligue des neutres. Les Espagnols mènent mollement la soumission du Portugal. Le cabinet de Londres, que Pitt, sorti du ministère, n’animait plus de son ardeur, n’attendait plus, pour négocier, que d’occuper une position assez bonne. Il considéra que ces événements atténuaient la défection autrichienne dans une mesure suffisante. Il se décida à traiter.

Peu de paix auront été plus populaires que celle d’Amiens, saluées avec plus d’enthousiasme et de confiance. Quand, au mois d’octobre 1801, le colonel Lauriston apporta à Londres la ratification des préliminaires, la foule détela sa voiture et la traîna « avec délices ». Le premier Consul sentait si bien ce besoin des peuples, cette paix lui était à lui-même si utile, elle était pour lui une telle consécration, que, jusqu’à la signature finale (25 Mars 1802), il montra son impatience, son inquiétude, sa crainte que l’Angleterre ne se ressaisît. N’était‑ce pas incroyable, en effet, qu’elle se résignât, pour la première fois, non seulement depuis dix ans, mais depuis cinq siècles, à voir la France étendue dans les Flandres et le long du Rhin, jusqu’aux bouches du fleuve fameux, même au‑delà ? Pour beaucoup moins, elle avait fait à Louis XIV une guerre inexpiable. Alors le premier Consul paraissait plus grand que Louis XIV lui-même. On pouvait regarder dans l’histoire. Elle n’offrait pas de paix comparable à celle d’Amiens, triomphe de la Révolution guerrière, qui portait à l’apogée la puissance de la France et la gloire de Bonaparte.

C’était lui qui réalisait toutes les espérances de la nation. Conciliateur général, il donnait la paix au‑dehors, l’union au-dedans, la prospérité dans la grandeur. Par là, irrésistible auprès de la masse, soustrait, auprès d’elle, à la critique et à l’objection, homme unique et que nul ne pouvait remplacer sans remettre en question tout ce qu’on tenait pour acquis. Par là commençait aussi le pouvoir magique de son nom.

Le même que le nom de Henri IV avait eu. Et le Concordat fut l’Édit de Nantes du premier Consul. Lui seul, pacificateur universel, était capable de donner aussi la paix religieuse, grande idée qu’il nourrissait depuis sa première campagne d’Italie. Car si les églises s’étaient rouvertes au culte, si les cloches longtemps interdites s’étaient remises à sonner (et, disait‑il à Malmaison, en écoutant celles de Rueil, leur musique, qui lui rappelait son enfance, l’émouvait), il restait à régulariser la situation du catholicisme. Henri IV avait abjuré pour passer à la religion de la majorité des Français, non sans rencontrer des résistances lorsqu’il avait donné aussi un statut aux protestants. De même le premier Consul rencontrait des résistances pour son Concordat, conception pourtant politique et nationale, puisqu’il réconciliait encore, puisqu’il ralliait l’Église à la « France moderne », au gouvernement de Brumaire, à tout ce qui entrait de Révolution dans le régime nouveau et la part n’en était pas mince. Cependant il obtenait un autre résultat. Il coupait les liens de l’Église avec les Bourbons par une démission, imposée, d’accord avec Rome, à tous les évêques légitimes qui dataient de la monarchie comme elle était imposée aux évêques constitutionnels, ceux du schisme, les « jureurs ». Ce qui m’empêcha pas le premier Consul de vouloir ensuite que des évêchés fussent donnés indistinctement à des prélats royalistes et à des « jureurs » de même que son Conseil d’État était mêlé de « votants » et de fils d’émigrés, dans sa pensée constante de fusion, pensée faite à la fois d’utilité et d’indifférence, de mépris pour les hommes et d’estime pour leurs services.

Car nulle part, peut‑être, plus que par ce Concordat qui ne doit être « le triomphe d’aucun parti, mais la conciliation de tout », n’apparaît la disposition de son esprit à parler des langages divers, à prendre des attitudes successives selon les hommes auxquels il s’adresse et les circonstances qui se trouvent, à se livrer tour à tour, souvent à la fois, aux différents aspects des choses. Il varie parce qu’il est souple. Par cette souplesse, il impose sa volonté et arrive à ses fins. Le vent qui souffle, il excelle à le capter autant que cet autre amant de la gloire, l’auteur du Génie du Christianisme, le vicomte de Chateaubriand. Ils sentent l’un et l’autre que la mode est à la religion et ils mettront la religion à la mode.

Bonaparte n’est pas un croyant. Il ne le sera même jamais. Pour croire, il garde trop l’empreinte du XVIIIe siècle. En son fond, on peut dire qu’il est « déiste avec un respect involontaire et une prédilection pour le catholicisme ». C’est tout, mais c’est assez pour l’affaire du jour. Alors, aux idéologues athées, il montre d’un geste les étoiles et demande : « Qui a fait tout cela ? » Aux politiques, il représente qu’il s’agit de « faire cadrer les choses spirituelles » non seulement « à ses vues » mais à la politique nationale, d’employer la force des idées et des institutions religieuses au bien de l’État, à l’apaisement général et même à la fusion des peuples nouvellement réunis à la République. Est‑ce que les Belges ne sont pas tous catholiques romains, et les Rhénans presque tous ? Mais au pape, au cardinal secrétaire d’État Consalvi, au cardinal légat Caprara, il donne des «  coups de boutoir ». Alors c’est le chef de l’État français qui parle, qui souvent menace, qui impose ses conditions, maintient les prérogatives de l’Église gallicane, rappelle au Saint-Siège, sinon Philippe le Bel, du moins (il y tient beaucoup) saint Louis et Louis XIV. Pour ministre des Cultes, il prend un catholique, un homme d’ancien régime, Portalis, qui rétablit dans la correspondance de Napoléon avec les évêques les formes suaves et décoratives dont l’ancienne aumônerie royale avait le secret. Mais Portalis est choisi pour sa docilité, son obéissance au maître, et, en termes exquis, il rappellera le clergé aux devoirs des sujets envers le prince.

Car déjà, dans l’imagination puissante de ce jeune homme, de ce petit Corse qui n’a vu qu’à peine et de loin les derniers jours de la France monarchique, se forme l’idée de renouer la chaîne des temps. C’est la pensée d’André Chénier transposée dans la politique, c’est la plus grande de ses audaces. Sur des fondements nouveaux, recommencer l’histoire, ambition sans doute, mais qui n’est pas à la portée du vulgaire parce que c’est une conception d’intellectuel, de cérébral qui est de plain‑pied avec l’histoire et qui a le sens de la grandeur historique. Ces hardiesses de l’esprit, il les avait déjà avec ses livres, à Valence, dans la chambre meublée de Mlle Bou, à huit livres huit sols par mois. Il est le « poète en action » que Chateaubriand reconnaîtra et, parce qu’il est un poète qui agit, les grandeurs lui sont naturelles. Rien ne l’étonne, ne l’intimide, ne le rend ridicule non plus. Alors, pour prononcer le panégyrique du Concordat, pour s’entendre comparer a Pépin et à Charlemagne, il choisit M. de Boisgelin, cardinal-archevêque, le même qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait prononcé le sermon du sacre de Louis XVI. Et Joséphine, mariée civilement, avec Barras pour témoin, reçoit un chapelet de Pie VII, en attendant beaucoup plus.

Le sacre, quelques-uns y pensent déjà pendant ce Te Deum de Notre‑Dame, le jour de Pâques 1802, mais défense d’en parler. Quel regard a reçu La Fayette lorsque, moitié ironique, moitié flatteur, il a eu l’audace de prononcer le mot devant le premier Consul ! Berthier, avec qui on se gêne encore moins, est traité d’imbécile lorsque, pour faire sa cour, il parle de roi. Ce n’était pas que Bonaparte fût mécontent d’être deviné ou que, dans les allusions, il vît un piège. Pour lui, à ce moment, le piège est ailleurs. Ses sentiments n’ont pas changé. Tout ce qui évoque l’idée de sa succession l’irrite, et ceux qui y songent, il ne les tient pas pour ses amis. Le pouvoir complet, absolu, oui, mais pour lui-même. Que lui importe que son pouvoir soit rendu héréditaire ? Pour quel héritier ? L’hérédité ne le tente pas, elle n’a pas de raisons de le tenter et, de plus, en accroissant la ressemblance avec la royauté ancienne, elle ne serait bonne qu’à susciter une objection et un obstacle. Car si les choses tendaient à l’établissement en sa faveur d’une monarchie, qu’il concevait alors comme purement personnelle, il s’en fallait de beaucoup que tout le monde l’acceptât, en haut, dans les assemblées peuplées de républicains, et surtout, dans l’armée, parmi les chefs militaires. Après l’installation aux Tuileries, le Te Deum de Notre‑Dame était une autre épreuve de la popularité du premier Consul et de la résistance que pouvait rencontrer non seulement sa montée vers le pouvoir suprême mais cette politique de pacification qui l’y portait. Bonaparte n’ignorait pas que, dans le Conseil d’État, cette perle de son gouvernement, la lecture du Concordat avait été accueillie avec froideur, que des rires s’étaient même élevés à certaines expressions d’un tour religieux. « Le Concordat ? Une des choses les plus difficiles que j’aie faites », disait‑il. Le sacre ne serait pas une chose plus aisée.

L’habileté était de se servir des circonstances et de célébrer la paix avec l’Angleterre en même temps que la paix avec l’Église. C’est le char du triomphe qui doit entraîner jusqu’aux pieds des autels les hésitants, les opposants, les boudeurs. Et le char n’est pas une image. Pour le cortège qui se rend au Te Deum, on a remis à neuf les voitures de gala qui avaient servi à Louis XVI. Paris revit aussi ce jour‑là des livrées. Vertes aux galons d’or, ce seront celles de la maison impériale, — un défilé de costumes et de toilettes, déjà tout un apparat de cour auquel une renaissance de l’étiquette ne manque même pas.

Le mot du général Delmas au premier Consul qui lui demandait comment il avait trouvé la cérémonie est resté fameux. Il a reçu plus d’une application dans l’histoire : « Belle capucinade ! Il n’y a manqué que le million d’hommes qui sont morts pour abolir tout cela », répondait le soldat de la Révolution. En ce temps-là, lorsque le premier Consul confiait à Mollien qu’il était temps de sortir de « l’ornière du républicanisme », c’était dans l’armée que se réfugiait l’esprit républicain. L’armée, qui n’est pas soumise au renouvellement du cinquième, ne se prête pas aux épurations périodiques comme les Assemblées. Et l’armée murmure plus qu’elles. On trouve Lannes parmi les mauvaises têtes. On y retrouve Augereau et Bernadotte, le plus actif, le plus intrigant, Bernadotte qui est presque de la famille consulaire puisqu’il a épousé l’autre Clary et qu’il est le beau-frère de Joseph. Assassiner le premier Consul au milieu de la « belle capucinade », puis, aussitôt, faire marcher sur Paris l’armée de l’Ouest que Bernadotte commande, tel est le plan de cette conspiration militaire, en rapport avec ce qu’on a nommé la conspiration de Rennes qui consistait essentiellement à exploiter les sentiments républicains du soldat, au point que, le jour du Te Deum, on répandait, pour l’irriter, le bruit que des prêtres allaient bénir les drapeaux. Ce jour-là, les chasseurs de la garde, les troupes d’élite dévouées au premier Consul, ses prétoriens, intimidèrent les conjurés et, par leur attitude, firent échouer l’attentat. Dessous de cette apothéose dont les militaires ennemis de Bonaparte auraient voulu faire une « apothéose de Romulus », dessous hideux puisque Joseph, instruit de tout par Bernadotte, a refusé la place que son frère lui offrait près de lui et n’est allé à Notre-Dame qu’en se mêlant, loin de celui qu’on vise, aux conseillers d’État. Coup manqué, affaire étouffée. Bien qu’il ait toutes les preuves, le premier Consul ne voudra pas sévir. Mais il a la certitude que, si le pouvoir lui vient par le cours naturel des choses, ses adversaires seront d’autant plus acharnés qu’ils s’aperçoivent que « l’usurpation s’avance à grands pas ».

Que le sentiment de la foule l’autorise, le pousse même à se faire plus que Consul, ce n’est ni là, ni dans une ambition dévorante, qu’il faut chercher la raison qui le détermine à « usurper ». Il calcule. L’autorité que lui a donnée la Constitution de l’an VIII est insuffisante. Elle est fragile, précaire, puisqu’il faut toujours, après chaque progrès de la politique qui se déroule depuis le 18 brumaire, vaincre des résistances, dompter, épurer le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif, au risque de faire des irréconciliables ou des mécontents. La stabilité, c’est le souci de Bonaparte, le résultat qu’il cherchera jusqu’au dernier jour, jusqu’à ce que tout l’abandonne, s’écroule et que le sceptre tombe de ses mains. N’eût‑il pas, et il l’a, cette préoccupation de donner une base à son pouvoir et à ses institutions, c’est trop peu de chose que le pouvoir à temps, les dix ans que lui ont accordés les brumairiens. Qu’arriverait-il au terme et même avant le terme de ces dix années ? À mesure qu’il en approcherait, l’opposition, dont il vient d’éprouver la haine, se ferait plus forte. Tout, jusqu’au souci de son avenir personnel, lui conseille de ne pas attendre ce délai et de fixer une autorité encore révocable par des institutions qui l’assurent de la durée.

Car, si elle est grande, cette autorité est encore informe ou, si l’on aime mieux, ses formes ne répondent pas à sa grandeur. Bonaparte a, dans le pays, le prestige d’un souverain. Il en a pris le train de vie, les allures, le décorum. Avec quelle rapidité n’a‑t‑on pas monté depuis les premiers jours du Consulat, lorsque l’entourage se sentait encore de la bohème et du demi-monde d’où le ménage et la famille consulaire étaient sortis ! Et quand Bonaparte, à son retour d’Égypte, avait pardonné à Joséphine, il ne s’était pas trompé. Elle lui avait été utile. Leur couple bien assorti, — lui le don et le besoin de commander, elle l’art et le besoin de plaire, — avait rendu l’ascension plus rapide avec des transitions plus douces. Tout sert, en pareil cas, tout concourt au succès, et Joséphine dont Metternich disait qu’elle était « douée de tact social », n’avait pas été une auxiliaire négligeable. Mais elle‑même, qui a découvert enfin que ce petit mari, d’abord si légèrement traité, est un être d’exception, commence à s’effrayer des hauteurs où ils se portent tous les deux. Dans leur intimité, il y a des sujets interdits, des silences. Pour eux, à leurs points de vue différents, l’hérédité est le problème fatal, pour Bonaparte qui continue à n’en pas vouloir, pour Joséphine, trop femme pour ne pas sentir que, le jour où il l’aura acceptée, il désirera le fils qu’elle ne peut lui donner. Cependant Joseph, Lucien se regardent comme les princes du sang, les héritiers naturels de la future monarchie à laquelle ils poussent, chacun selon son tempérament, Joseph plus secret, Lucien plus emporté. Ainsi, dans son dessein, désormais arrêté, et que favorisent, d’ailleurs, que veulent même les circonstances, Bonaparte se trouve assiégé d’intrigues de ménage et de famille dont les contrariétés, les complications s’ajoutent, pour lui donner des soucis amers, aux résistances que lui opposent encore les derniers républicains.

Ce serait une erreur d’imaginer le premier Consul, dans l’apothéose de la paix et de la réconciliation nationale, marchant à l’Empire le visage découvert. Décidé à sortir de la République et de son « ornière » il ruse encore avec elle, et ses ménagements mêmes lui causent des déboires. Le plan de ses amis, ceux des brumairiens à qui la monarchie déférée à Bonaparte apparaît comme la conclusion naturelle et la garantie nécessaire de tout ce qui s’est fait depuis deux ans, c’est de ne pas attendre que le traité d’Amiens soit oublié et de proposer une récompense nationale pour le premier Consul. Le Sénat doit émettre un vœu qui lui soit « agréable ». Comme s’il craignait de trahir de l’ambition, Bonaparte n’exprime aucun désir, enveloppe sa pensée de phrases vagues. Alors, le Sénat, pourtant si empressé, si docile, donne peu puisqu’on ne lui demande rien. Il proroge seulement pour dix années les fonctions du premier Consul. Au fond, c’est une déception pour Bonaparte, et aussi l’avertissement que le pouvoir suprême ne lui viendra pas tout seul, qu’il faudra trouver ou créer l’occasion de le saisir. Et puis, quelle dérision ! À lui-même on marchande ce qu’il désire et ce qui lui importe, le temps, la durée, tandis qu’on le harcèle d’autre part pour lui conférer le droit, auquel il aspire si peu, de choisir son successeur.

C’est que, dans l’ombre, et mettant son silence à profit, les adversaires d’un pouvoir personnel transformé en monarchie ne restent pas inactifs. Il y a, Fouché à leur tête, tous ceux qui ne veulent pas de l’ancien régime sous une étiquette nouvelle, tous ceux qui ne se soucient pas d’avoir renversé les Bourbons pour les remplacer par la famille Bonaparte. Et, tous les jours, le système de la fusion ramène un peu du passé. Le Concordat a rétabli la hiérarchie catholique. Un sénatus-consulte, procédé commode, dont l’emploi devient toujours plus fréquent, accorde aux émigrés une amnistie générale, compensée, d’ailleurs, par la promesse solennelle aux acquéreurs de biens nationaux que leur propriété restera sacrée. Voilà les royalistes qui rentrent en masse. Tout cela, pour les hommes de 1793, fait bien de la réaction. Et c’est vrai que, déjà, dans son cœur, à son insu, Bonaparte s’est pris de goût pour ces gentilshommes qui ont gardé les usages de Versailles, tel M. de Narbonne qui plut en présentant une lettre sur son chapeau. On a remarqué que « les manières recommandaient auprès de Napoléon ». Il n’apprécie pas moins l’habitude du dévouement à la personne du prince. Ainsi naît en lui un sentiment nouveau qui fera un homme double comme ses intérêts eux‑mêmes, monarchique par situation, révolutionnaire par les racines de son pouvoir et ne pouvant fonder sa monarchie qu’en gardant le contact avec la Révolution.

Stendhal observe bien : « On a dit que Napoléon était perfide. Il n’était que changeant. » Et il changeait, il n’avait pas de plan arrêté, comme il l’avouera à Las Cases, il semblait même n’avoir pas de suite dans les idées, comme l’observait Molé au Conseil d’État, parce qu’il avait conscience de se mouvoir dans le précaire, l’instable et le contradictoire. Le vœu décevant du Sénat est encore une leçon et qui servira pour l’établissement de l’Empire. La complaisance d’une assemblée ne garantit donc rien ? Et même, tout est perdu si le premier Consul se contente d’une simple prorogation de pouvoir accordée par une assemblée. Alors il se décide soudain. Il passe par‑dessus le Sénat comme par‑dessus les autres corps et il s’adresse directement au peuple, dont il déclare tenir son autorité, pour se faire déléguer, après le Consulat à temps, le Consulat à vie, certain d’avance que le peuple presque unanime accordera, dans la joie de la paix, ce qui lui sera demandé.

Consulat à vie, nom terrible d’ailleurs, incitation à l’assassinat puisque le régime reste toujours suspendu à l’existence de Bonaparte. Mais dans l’esprit des trois millions et demi de Français qui l’approuvent, ce règne viager signifie que les résultats acquis seront maintenus, que l’ordre nouveau continuera, qu’on ne reviendra ni sur le partage des propriétés ni sur les frontières. Thibaudeau (encore un conventionnel et un « votant ») traduit bien le sentiment public lorsqu’il écrit au Consul : « Les hommes de la Révolution, ne pouvant plus s’opposer à la contre‑révolution, vous aideront à la faire, n’espérant plus trouver qu’en vous une garantie. » Ce besoin de continuité exige toujours des prolongations de la magistrature suprême confiée à Bonaparte pour conserver la Révolution et la garantir. Ainsi l’idée de l’hérédité qui, lui, ne l’intéresse nullement, qui lui est même à charge, renaît. Elle revient toute seule aux esprits par ce même souci de l’avenir qui a créé une autorité temporaire, puis viagère. Dès lors qu’on reculait le Consulat jusqu’au dernier jour de l’existence du premier Consul, la préoccupation de sa mort surgissait. Ainsi le comprirent tout de suite les hommes qui adhéraient avec le plus de force au nouvel ordre politique et social, qui s’y incorporaient, qui, par tous leurs intérêts, s’y sentaient liés. Il leur avait paru que l’occasion était bonne pour demander au peuple s’il ne convenait pas de donner à Napoléon Bonaparte le droit de désigner son successeur puisqu’on le rendait lui‑même inamovible.

Il n’est plus étrange, après ce qu’on a déjà vu, que le premier Consul ait rayé de sa main la seconde question. Nous savons maintenant que ce n’était pas crainte d’aller trop vite et de demander trop d’un seul coup, ni timidité devant l’opposition républicaine, fût-ce celle de l’armée. Sans doute, l’hérédité, c’était la monarchie sans déguisement, sans phrase. C’est alors qu’on pourrait encore lui reprocher tous les hommes qui s’étaient fait tuer pour détruire ce qu’il rétablirait. Mais quel successeur désigner ? Idée qu’il écarte toujours, qu’on ne cesse de lui présenter, dont on l’obsède. L’esprit de clan, l’esprit corse, a été tellement exagéré dans les explications et les clefs qu’on a voulu donner de lui, que, si Napoléon répugne à quelque chose, c’est à léguer son pouvoir à ses frères. Et pourquoi donc ? Quel titre y ont‑ils ? Avec son bon sens brutal, il trouve leurs prétentions ridicules. Il pense d’eux ce qu’il dira bientôt ironiquement à ses sœurs. S’imaginent-ils qu’il s’agit de l’héritage « du feu roi notre père » ? Plus Joseph, jaloux, tortueux et qui se plaint en arrière, plus Lucien, toujours violent, qui aime et cherche les scènes, poussent à l’institution d’un pouvoir héréditaire dont ils se disent, sans avoir le sentiment d’être comiques, les ayants droit légitimes, et plus il lui déplaît qu’on regarde sa succession comme ouverte. À ce moment‑là encore, l’hérédité n’a pas d’adversaire plus résolu que lui. En faveur de qui, au surplus, jouerait-elle ? Remonterait-elle à Joseph, c’est-à-dire du second des frères à l’aîné ? Napoléon n’a ni enfant ni espérance d’en avoir avec Joséphine. Lucien se moque même de sa belle‑sœur et lui conseille de faire vite un petit Césarion. Quand on souffle à Bonaparte l’idée de l’adoption, sa répugnance est la même. Qui adopter ? Il est encore si jeune — rappelons‑nous qu’il a trente-trois ans seulement — qu’il n’y a pas une telle différence d’âge entre lui et, par exemple, son beau‑fils Eugène. Il persiste à ne pas vouloir, à ses côtés, d’un remplaçant, d’une doublure, d’un titulaire en expectative qui, même choisi adolescent, serait, devenu homme fait, gênant par sa médiocrité, porterait ombrage à son père adoptif s’il était capable, tandis qu’autour de l’héritier présomptif se rassembleraient les opposants et les mécontents, et que le choix, quel qu’il fût, ranimerait la pensée que Bonaparte lit sur tant de visages, le mot que redoute quiconque aspire à un trône où il n’est pas né : « Pourquoi pas moi ? » Bonaparte n’est monarchiste que pour lui-même et son seul dissentiment avec la masse de ceux qui lui font confiance est là. Pour lui, l’inquiétude du lendemain, c’est ce qu’il reste d’électif dans son pouvoir ; pour les autres, c’est le vide devant lequel ils se trouveraient s’il venait à disparaître. On le pousse à fonder une dynastie alors qu’il pense que l’hérédité dynastique ne lui apporterait rien sinon des embarras. Et ceux qui l’incitent à la demander la veulent dans un autre intérêt que le sien, que cet intérêt soit privé ou public. Étrange conflit, mais qui aide à l’intelligence des choses, que celui-là. Le besoin de durée, de continuité que ressent le monde nouveau issu de la Révolution vaut déjà à Bonaparte d’être consul à vie. Il lui vaudra d’être empereur. Des hommes qui ont salué avec transport la fin d’une longue suite de rois ont d’abord acclamé un maître, et ils veulent, par souci de l’avenir, imposer à ce maître, qu’un tel cadeau importune, le droit majeur de se survivre et de régler sa succession. Bonaparte, qui ne pense pas à mourir, se contentera pour l’instant d’une dictature qui garde la forme républicaine. Ayant mesuré les difficultés, les ennuis même qui s’attachent à ce qui ne saurait plus être que la fondation d’une quatrième dynastie, il remet la suite de l’ascension à plus tard. Il attendra les événements, nullement sûr de ce qu’il doit faire.

Attente qui lui profite encore. Dans la gloire du Consulat, cette gloire pacifique et civile, le grand capitaine paraît l’émule de Washington, chef d’une République glorieuse, indépendante, qui, ayant atteint les buts de la nation, a remis l’épée au fourreau et dédaigne la couronne. Il aime à se présenter sous les traits du législateur et du grand administrateur. Le premier Consul visitant les manufactures de Lyon, les fabriques de Rouen, les bassins du Havre, le canal de l’Ourcq et celui de Saint‑Quentin, ce sont d’autres motifs d’imagerie populaire, des sujets de gravure qui font un pendant bourgeois au pont d’Arcole et au passage du Saint‑Bernard. Avec la Banque de France, le Grand Livre de la dette publique, la création des Chambres de commerce, c’est sa période et son côté « poule au pot ».

Cependant, parmi ces occupations d’une magistrature citoyenne, l’inquiétude poursuit Bonaparte. Joséphine croit le deviner. Elle lui demande quand il la fera impératrice des Gaules. Il ne répond pas à ce mot de femme. Ce qui le tourmente, ce n’est pas une ambition immodérée, ce n’est pas la tentation du sceptre. Il calcule et suppute sans cesse. Il sent que, pour garder son autorité telle qu’il l’a maintenant, il doit l’accroître, que, pour rester où il est, il sera obligé de monter encore plus haut. Le tour de force n’était pas d’arriver au pouvoir. C’est de s’y maintenir, et il ne s’y maintiendra que s’il a des instruments de règne. Il ne peut pas demeurer à mi‑côte, bien que, l’ascension achevée, la difficulté, celle de durer, doive devenir promptement la même. Parvenir au faîte est moins un désir qu’une nécessité. Or il y faudra toujours les « circonstances » saisies au vol, exploitées utilement, provoquées au besoin, et, surtout, il faudra jeter des fondations solides, préparer les institutions qui seront les bases du régime. C’est à quoi tend désormais tout ce que Bonaparte fait de neuf et qui rencontre encore la résistance clairvoyante des derniers républicains réfugiés au Corps législatif et au Tribunat.

Il a assez lu Montesquieu pour savoir que l’honneur, dont la nature est de demander des préférences et des distinctions, est le principe des monarchies. Il connaît aussi que c’est un sentiment noble par lequel on obtient presque tout des Français. Stendhal a parlé admirablement de « l’extrême émulation que l’empereur avait inspirée à tous les rangs de la société ». Il a montré le garçon pharmacien, dans l’arrière‑boutique de son maître, « agité de l’idée que, s’il faisait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte ». Quand Bonaparte a voulu que la gloire fût « la vraie législation des Français », ce n’était pas seulement pour satisfaire un de leurs goûts. Contemporaine du Concordat, la Légion d’honneur était une de ses grandes pensées et, comme le Concordat, il la défendait par des arguments aussi divers que l’étaient ses intentions. À Léoben, il s’était moqué des grands cordons que recevraient les délégués autrichiens en revenant à Vienne. Il disait maintenant qu’« avec ces hochets tant dédaignés on fait des héros », qu’en les supprimant la République avait nié un des penchants les plus légitimes et les plus généreux de l’homme, un besoin aussi puissant que celui des pompes religieuses. Et qui choisit-il pour défendre son projet ? Rœderer qui, pendant la Révolution, avait dit qu’il fallait « déshonorer l’honneur ». Ne fait‑on pas accepter aux hommes, tour à tour, toutes les idées ? En choisissant Rœderer pour restaurer une chevalerie, Bonaparte se livrait peut‑être à son mépris de l’espèce humaine. Il avait plutôt besoin, pour avocat, d’un converti. La Légion d’honneur trouvait des adversaires passionnés, presque autant que le Concordat. Le Tribunat surtout était hostile à la création d’un ordre qui rappellerait ceux de l’ancien régime, ranimerait « un sentiment féodal », et derrière lequel des républicains ombrageux entrevoyaient la renaissance d’une noblesse. Alors le premier Consul explique tantôt qu’une société ne se compose pas de « grains de sable », tantôt qu’il importe, pour balancer l’organisation visible de l’Église et celle, plus secrète, des royalistes et des anciens chouans, de former en cohortes les hommes qui se sont signalés par des services rendus à la Révolution et au régime nouveau. Il représente enfin que, civile autant que militaire, sa Légion d’honneur dérive naturellement des « listes de notabilité » conçues par Sieyès, qu’elle est, avec son grand Conseil au sommet, une pyramide, comme le système de Sieyès lui‑même. Et, dans tout cela, il y a du vrai. La Légion d’honneur, elle non plus, n’est pas sortie tout armée du cerveau de Bonaparte. Elle est un retour aux anciens usages mais ingénieusement adaptés à la France moderne. Et puis, au gré d’un dictateur qui se méfie de toutes les castes, surtout de la caste militaire, il ne faut pas que le soldat soit trop distinct du reste de la nation. La Légion d’honneur est beaucoup de choses à la fois. Sur la poitrine du sabreur, du savant, du manufacturier, elle est encore un moyen de fondre ensemble les Français comme elle est un moyen de faire passer sur la suppression des « listes de notabilité », dernier vestige de l’élection dans les institutions de l’an VIII.

Ces institutions elles‑mêmes, pour les harmoniser avec le Consulat à vie, il les transforme. Elles deviennent déjà celles de l’Empire et il y aura peu à changer à la Constitution de l’an X pour en tirer la Constitution impériale ; et même, la Constitution impériale sera nécessaire pour achever la Constitution de l’an X. Tout cela s’accomplit sans coup d’État, sans violence. Quelque irrité qu’il fût contre les assemblées qui faisaient une opposition opiniâtre à tout, à son Code civil, à son Concordat, à sa Légion d’honneur, et, moins ostensiblement, à sa personne, Bonaparte a écouté Cambacérès qui lui conseille de ne rien brusquer, de ne pas épurer à grands fracas, mais d’éliminer sans bruit les adversaires irréductibles. La Constitution même en donnait les moyens. Un renouvellement du cinquième était prévu en 1802 pour le Corps législatif et le Tribunat. Soixante membres de la première de ces assemblées, vingt de l’autre, choisis parmi les plus incommodes, furent désignés pour sortir, ou plutôt, afin que l’exclusion fût moins visible, les autres furent désignés pour rester. Le Sénat, toujours le plus docile, nomma des remplaçants non moins dociles que lui. Ainsi la mécanique de Sieyès continue de pourvoir à tout. Il suffit de savoir s’en servir pour supprimer les derniers vestiges de la République. Bientôt il n’en restera plus que le Corps législatif et le Sénat, dont les membres nouveaux, comme des « fournées » de cardinaux ou de lords, seront nommés par le premier Consul.

Mais ce que lui donne la Constitution de l’an X (ou, du moins, car on évite l’apparence de changements constitutionnels, le sénatus-consulte organique de l’an X), ce qu’il accepte enfin, ce qui complète, sans la couronne ni le mot, son pouvoir monarchique, c’est ce qu’il a refusé naguère, ce qu’on cherche, depuis des mois, à lui imposer. C’est le droit, comme les empereurs romains, de choisir son successeur. Puisqu’il n’a pas de fils, c’est l’adoption, qu’il appelait « une imitation de la nature ». Et pourquoi ce qui lui répugnait encore quelques mois, quelques semaines plus tôt, lui semble-t-il maintenant acceptable ? Pourquoi se résout-il brusquement à ce qu’il refusait ? Ce n’est pas un caprice. Mais un neveu lui est né de Louis et d’Hortense. Et cet enfant de sa race, qui porte ce nom de Napoléon auquel les actes publics vont s’ouvrir, apporte la solution. Adopter un nourrisson ou bien adopter un homme, un jeune homme même, ce n’est pas la même chose. Avec une différence de trente-trois ans, il n’y a pas à craindre d’élever près de soi un rival. Et cet enfant offre encore l’avantage d’écarter du trône futur les frères ambitieux et agités, les « princes du sang ». Bonaparte, infiniment plus gêné que servi par sa nombreuse et exigeante famille, aspire surtout à subordonner ses proches. Pour se délivrer du plus encombrant et du plus indocile de ses frères, il alléguera un mariage avec une Mme Jouberthon qui pourtant valait bien à peu près Joséphine. Napoléon lui reprochait son passé et lui donnait le nom que naguère il pouvait appliquer à sa propre femme. « Au moins, disait effrontément Lucien, la mienne est jeune. » Louis, non moins insupportable en son genre, ombrageux et morose, ne causera que des déboires au chef de famille. Et Jérôme, le benjamin, si léger, être de luxe et de plaisir, lui donne d’autres ennuis en épousant à dix‑neuf ans une Américaine. Cependant le petit Napoléon‑Charles, que le premier Consul se réserve comme successeur, qui est, pour Joséphine, la grand-mère, heureuse de la combinaison, une garantie contre le divorce, cet enfant ne vivra pas. L’adoption mourra avec lui. Alors le désir viendra à Bonaparte qui, jusque-là, n’y a guère pensé, de se continuer lui‑même, de suivre la nature au lieu de l’imiter, d’avoir un fils pour lui léguer sa succession. Si l’Empire héréditaire est encore à naître du sénatus-consulte organique, le mariage autrichien est attaché à la vie fragile de Napoléon-Charles.

Ces pensées, ces perplexités, Bonaparte les mène avec lui du parc de Malmaison aux cités qu’il visite dans des tournées que nous appellerions présidentielles. Et comment ne songerait‑il pas à l’Empire lorsqu’il a les principaux attributs de la monarchie, lorsqu’il semble, en outre, qu’un Empire d’Occident vienne le chercher ? Le voici, en cette année 1802, chef de deux États, premier Consul en France, et, avec des pouvoirs encore plus étendus, président de la République italienne, à la demande de la Consulte qui est venue à Lyon pour lui décerner, comme à un autre Charlemagne, quelque chose qui ressemble déjà moins à une magistrature civile qu’à la couronne de fer des rois lombards. Est‑ce l’ambition, un rêve atavique qui pousse Bonaparte à régner sur cette Italie où, naguère, il arrivait inconnu ? Mais la transformation de la République cisalpine en République italienne, sous la tutelle de la France, nécessaire pour protéger la jeune nationalité contre l’Autriche, c’était une idée de la Révolution, la suite de tout ce qui s’était fait depuis dix ans après avoir été conçu depuis un demi-siècle. De même l’annexion du Piémont qui couvre la Lombardie, l’occupation de la Hollande qui couvre la Belgique. De même, en Allemagne, les sécularisations, les remaniements territoriaux qui compensent la réunion à la France de la rive gauche du Rhin, qui refoulent l’Autriche, tandis qu’en avantageant la Prusse on recherche toujours son alliance, font du premier Consul l’arbitre de la Confédération germanique. Celle-ci succédera bientôt au Saint‑Empire pour préparer l’éveil de la nation allemande. Causes, effets se mêlent, s’engendrent sans cesse dans ce grand brassement de l’Europe qu’a exigé la conquête des frontières naturelles. Pour l’instant, la France s’élève sur ces décombres et Bonaparte avec elle. De même encore, il devient médiateur de la Confédération helvétique, arbitre entre ses partis, protecteur de la Suisse, qui, envahie sous le Directoire, est le bastion avancé des conquêtes républicaines, une barrière contre l’Autriche.

Arrêtons‑nous à ce moment lorsque, de tous côtés, et par le jeu naturel des choses, viennent au premier Consul des grandeurs auxquelles ne manque plus que la consécration suprême. À ces commencements d’une apothéose par laquelle il récolte le bon de tout ce qui a été semé avant d’en récolter le mauvais, un doute, une énigme se proposent à l’esprit. Bonaparte a‑t‑il partagé l’illusion des Français ? A-t-il cru que la Révolution était achevée au-dehors comme au-dedans ? A-t-il cru à la paix définitive ? A‑t‑il désiré que la guerre reprît parce que son autorité et sa gloire étaient attachées à la guerre ?

Il serait vain de vouloir sonder ses intentions et sa conscience. Il est plus sûr d’interroger ses actes. Ils répondent avec certitude que, pendant plusieurs mois, le premier Consul se comporte comme si, le statut de la France continentale étant à l’abri de toute contestation, la paix avec l’Angleterre étant assurée, il voulait rendre au pays ce qui avait été perdu pendant la Révolution, des colonies, une marine. L’expédition destinée à reprendre, sur les noirs affranchis, Saint-Domingue, perle des Antilles, l’acquisition de la Louisiane rétrocédée par l’Espagne contre le royaume d’Étrurie à un infant, attestent un plan dont on peut d’autant moins douter que la Louisiane fut hâtivement vendue aux États‑Unis pour 80 millions dès que la reprise de la guerre avec les Anglais devint certaine. On a accusé Bonaparte d’avoir, par calcul, envoyé à Saint-Domingue ou dans les îles des officiers de l’armée du Rhin — tel Richepanse — dont il avait intérêt à se défaire. Mais beaucoup d’officiers, désolés de la paix et redoutant la demi‑solde, avaient sollicité pour faire partie de l’expédition, à la tête de laquelle le premier Consul avait mis son propre beau‑frère, le général Leclerc, en ordonnant à Pauline de suivre son mari. La campagne de Saint-Domingue se terminera par un désastre. Leclerc y mourut. On renonça à reprendre la fertile Haïti.

Alors on renoncera surtout à rendre à la France sa place sur les mers. Déjà, les premiers signes d’une renaissance maritime et coloniale ont rallumé la jalousie, l’inquiétude des Anglais. Comment n’eussent-ils pas senti qu’une France qui commençait à Anvers pour se prolonger jusqu’aux plus belles rades italiennes était pour eux un péril et ne tarderait pas à les supplanter dans leur marine et leur commerce, à les asphyxier comme s’ils eussent perdu leurs poumons ? On n’était pas encore si loin de la rivalité qui, au XVIIIe siècle, avait mis l’Angleterre et la France aux prises. Et voilà que si l’Angleterre laissait à la République une extension qu’elle avait toujours disputée à la monarchie, elle signerait sa capitulation et son revers. À peine a‑t-elle conclu la paix d’Amiens qu’elle commence à le regretter. Et ses marchands, ses gens de commerce, ses financiers, sont les plus ardents à vouloir la guerre parce qu’ils s’aperçoivent que la France, augmentée de ses annexions, est une rivale redoutable. Cette force d’opinion détermina le Parlement et le gouvernement britanniques à reprendre la lutte.

L’exécution d’un traité importe autant que le traité lui‑même. À chercher ici les responsabilités de la rupture, on s’aperçoit qu’elles sont inégales, beaucoup plus lourdes du côté de l’Angleterre qui n’a pas tardé à soulever des difficultés, tandis que le premier Consul se met simplement en méfiance. La querelle naquit, grandit autour de l’île de Malte. Les Anglais refusaient d’exécuter la clause d’Amiens, de rendre l’île au grand maître de l’Ordre. Il était clair qu’ils n’entendaient pas se dessaisir de cette clef stratégique. Ils la gardent, du reste, encore. D’autre part, ils refusaient de croire que Bonaparte eût renoncé à l’Égypte. Les soupçons étaient réciproques et, plus l’Angleterre s’obstinait à retenir Malte, plus Bonaparte inclinait à penser qu’un solide établissement dans la Méditerranée était nécessaire à la France. On s’irrita sur ce rocher.

Jamais, pourtant, Bonaparte ne s’est montré plus incertain. Sa raison semble lui dire que la guerre est inévitable. Il agit comme si la paix devait durer toujours. Au mois de mars 1803, il y croit encore puisqu’il expose à la mer toute une escadre, avec le général Decaen chargé de reprendre possession des comptoirs de l’Inde. Et, le 13 de ce même mois, aux Tuileries, devant le corps diplomatique, il lance à l’ambassadeur Whitworth des apostrophes d’une violence fameuse, accusant l’Angleterre de manquer au respect, à la sainteté des traités, la menaçant, la foudroyant en paroles pour se radoucir, comme s’il voulait retenir encore la paix, puis s’emportant de nouveau comme s’il voyait que les ménagements sont inutiles.

Malte, en effet, n’était qu’un symbole. Et si la Méditerranée était en jeu, elle n’était que l’accessoire. La contestation essentielle, irréductible, portait toujours sur le même point, sur Anvers. Elle portera, jusqu’à la fin, sur l’annexion de 1795. Bonaparte avait pu l’oublier, s’étourdir pendant quelques mois. Il le savait pourtant, l’avait compris mieux que personne en France : « L’Angleterre nous fera la guerre tant que nous conserverons la Belgique », dira-t-il en 1805 devant Molé. Déjà, vers la fin de l’année 1800, causant avec Rœderer et Devaisnes, il leur avait dit que l’Angleterre ne pouvait pas vouloir la paix. Pourquoi ? Parce que, répondait‑il, nous possédons trop de choses. Parce que nous avons la Belgique et la rive gauche du Rhin et que nous devons les garder, « chose arrêtée irrévocablement et pour laquelle il est déclaré à la Prusse, à la Russie, à l’Empereur, que nous ferions, s’il était nécessaire, la guerre seul contre tous ». Admirable clairvoyance, presque une prophétie. Déduit d’un passé qui enchaîne, dessiné ligne à ligne, l’avenir est là.

L’emblème du Consulat était un lion endormi. Pour un repos si court ! Au mois de juillet 1803, quand la rupture avec l’Angleterre est accomplie, et six semaines après cette rupture, le premier Consul fait en Belgique une tournée imposante, comme pour rappeler aux Français que, s’ils vont se battre, c’est encore pour cette terre, pour les annexions qu’il a reçues de la République en fidéi-commis et qu’il est résolu comme elle à n’abandonner jamais. Déjà, en 1801, aux réceptions qui ont suivi la paix de Lunéville, il a dit à la députation belge : « Depuis le traité de Campo-Formio, les Belges sont Français comme le sont les Normands, les Alsaciens, les Languedociens, les Bourguignons. Dans la guerre qui a suivi ce traité, les armées ont éprouvé quelques revers ; mais quand même l’ennemi aurait eu son quartier général au faubourg Saint-Antoine, le peuple français n’aurait jamais ni cédé ses droits ni renoncé à la réunion de la Belgique. »

C’était un serment. Ce sera celui du sacre. Napoléon le tiendra, même quand l’ennemi sera aux portes de Paris. L’histoire de l’Empire est celle de la lutte pour la conservation de la Belgique, et la France ne pouvait conserver la Belgique sans avoir subjugué l’Europe pour faire capituler l’Angleterre. Ici encore tout s’enchaîne. Mais, avec la rupture du traité d’Amiens, la grande illusion de la paix se dissipe. Le « lion endormi » est tiré de son rêve. La poursuite de l’impossible recommence.