Napoléon en Égypte/Chant III

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Œuvres de Barthélemy et MéryPlon3 (p. 50-69).


ARGUMENT : Les plaines du Kaire au lever de l’aurore. — Les Pyramides de Ghizé. — Arrivée de l’armée française devant les Pyramides. — Proclamation de Bonaparte. — Mourad-Bey sur les hauteurs d’Embabeh. — Dénombrement de l’armée égyptienne. — Portrait de Mourad ; son discours aux Mamelucks. — Premier choc de la cavalerie contre les carrés. — Incidens de la bataille. — Déroute des Mamelucks. — Episode de Sélim. — Fuite de Mourad-Bey dans le Désert.

CHANT TROISIÈME

Les Pyramides


 
C’était l’heure où jadis l’aurore au feu précoce
Animait de Memnon l’harmonieux colosse ;
Elle se lève encor sur les champs de Memphis,
Mais la voix est éteinte aux lèvres de son fils ;
Les siècles l’ont vaincu : l’œil reconnaît à peine
Le géant de granit, étendu sur l’arène ;

Il semble un de ces rocs que, de sa forte main,
La nature a taillés en simulacre humain !
L’Arabe en ce moment, le front dans la poussière,
Saluait l’Orient, berceau de la lumière ;
Elle dorait déjà les vieux temples d’Isis,
Et les palmiers lointains des fraîches oasis ;
Une blanche vapeur, lentement exhalée,
Traçait le cours du Nil dans sa longue vallée.
Le brouillard fuit ; alors apparaissent aux yeux
Ces monts où Pharaon dort avec ses aïeux ;
Sur l’océan de sable, archipel funéraire,
Ils gardent dans leurs flancs un poudreux reliquaire,
Et, cercueils immortels de ce peuple géant,
Elèvent jusqu’aux cieux la pompe du néant !
Cependant le tambour, au roulement sonore,
Annonce que l’armée arrive avec l’aurore :
A l’aspect imprévu des merveilleux débris,
Un saint recueillement pénétra les esprits ;

Et nos fiers bataillons, par des cris unanimes,
Des tombeaux de Chéops saluèrent les cimes.
Inspiré par ces lieux, le chef parle, et ces mots
Dans l’armée attentive ont trouvé mille échos :
« Soldats, l’heures est venue où votre forte épée
Doit briser de Mourad la puissance usurpée :
Des tyrans mamelucks le dernier jour a lui !
Dans le feu du combat songeons tous aujourd’hui
Que sue ces monumens si vieux de renommée,
Trente siècles debout contemplent notre armée ! »
Il a dit ; aux longs cris qui résonnent dans l’air
Se mêle un bruit d’airain froissé contre le fer ;
Et ce fracas guerrier, perçant la plaine immense,
Révèle à Mourad-Bey les soldats de la France.
Le chef des Mamelucks, de leur approche instruit,
Sur les dunes de sable a campé cette nuit ;
Embabeh voit briller sur la cime des tentes

L’étendard du Prophète aux crinières flottantes ;
Et ce camp populeux, sur les hauteurs tracé,
Semble un vaste croissant de canons hérissé.
Là veillent les spahis, les fougueux janissaires,
Des peuples d’Occident éternels adversaires ;
Dix mille Mamelucks, au vol précipité,
Du Désert sablonneux couvrent la nudité ;
D’autres du Nil voisin ont bordé le rivage :
Ils refoulent à gauche une horde sauvage
De Grecs, d’Arméniens, de Cophtes demi-nus,
D’Africains arrivés de pays inconnus,
De paisibles fellahs, tourbe indisciplinée,
Par la peur du bâton au péril condamnée ;
D’Arabes vagabonds que l’espoir du butin
Autour des Mamekucks rallia ce matin :
Ces nomades soldats pressent leurs rangs timides
Des tentes de Mourad au pied des Pyramides.

Bonaparte s’avance, et son regard si prompt
De la ligne ennemie a mesuré le front ;
Son génie a jugé le combat qui s’apprête,
Un plan vainqueur jaillit tout armé de sa tête :
D’agiles messagers, sous les canons tonnans,
Portent l’ordre du chef à tous ses lieutenans,
Et bientôt à leur voix l’obéissante armée
En six carrés égaux dans la plaine est formée.
D’épouvantables cris ont troublé le Désert :
De l’enceinte du camp sous leurs pas entr’ouvert,
Des hauteurs d’Embabeh peuplé de janissaires,
Accourent au galop Mourad et ses vingt frères.
Déjà le Bey superbe a parcouru trois fois
Les rangs des Mamelucks alignés à sa voix :
Qu’il est brillant d’orgueil ! Jamais fils du Prophète
N’avait paru plus beau sous son habit de fête ;
Une aigrette mobile, aux rubis ondoyans,

Orne son turban vert respecté des Croyans ;
Sur sa mâle poitrine, où le croissant éclate,
Pendent les boutons d’or de sa veste écarlate ;
Un large cachemire, en ceinture roulé,
Supporte un yatagan au fourreau ciselé ;
Sa main brandit un sabre, et sur sa haute selle
D’un double pistolet la poignée étincelle.
Les chefs suivent ses pas ; l’éclatant cavalier,
D’un geste impérieux à sa main familier,
A fait taire la foule en long cercle épaissie ;
Mourad s’est écrié : « Fils de la Circassie,
De la loi du Prophète invincibles soutiens,
Les voilà devant vous, ces odieux chrétiens.
Etrangers sans abris, comme une écume immonde
La mer les a jetés sur l’Égypte féconde ;
Rebut de leur pays, en ce climat lointain
Ils viennent se gorger d’amour et de butin.
Déjà maîtres du Nil, dans leurs folles pensées,

Ils pillent nos moissons sur la rive entassées,
Soumettent vos coursiers à leurs indignes mors,
De nos chastes sérails profanent les trésors,
Et, blasphémant de Dieu la puissance invoquée,
Frappent son peuple saint dans la grande mosquée.
Eh ! quels bras impuissants pour d’aussi grands desseins !
Voyez ces cavaliers, ces pâles fantassins,
Qui, vaincus par la marche et déjà hors d’haleine,
Fondent sous un soleil qui nous échauffe à peine ;
Et ces chevaux chrétiens, fils de pères sans noms,
Tout palpitans de crainte au seul bruit du canon !
Que béni soit Allah ! sa colère allumée
Au sabre de ses fils condamne cette armée ;
Sa main droite a jeté ces indignes rivaux
Comme la paille sèche aux pieds de nos chevaux ;
Obéissons à Dieu ! Ce soir, ivre de fêtes,
Le Kaire illuminé contemplera leurs têtes ;
Et l’insolente Europe apprendra par nos coups

Que l’Égypte est esclave et n’obéit qu’à nous.
Marchons, gloire aux Croyans et mort aux Infidèles ! »
Comme le vent de feu dont les immenses ailes,
Du mobile Désert tourmentant les vallons,
Précipitent l’arène en larges mamelons,
Ainsi des Musulmans l’impétueuse masse
Du Nil aux rangs chrétiens a dévoré l’espace.
On dit qu’au premier choc de ces fiers circoncis
Les vieux républicains pâlirent indécis !
Jamais dans l’Italie, aux glorieuses rives,
Ni les Germains couverts de cuirasses massives,
Ni des légers Hongrois les poudreux tourbillons,
N’avaient d’un pareil choc heurté nos bataillons.
La profonde colonne un instant ébranlée
Vit le fer de Mourad luire dans la mêlée ;
Mais à la voix des chefs déjà les vétérans
Sur la ligne rompue ont rétabli les rangs.

Ainsi, dans ces marais où les hardis Bataves
A l’Océan conquis imposent des entraves,
Quand la vague un moment, par de puissans efforts,
De son premier domaine a ressaisi les bords,
L’homme accourt, et bientôt une digue nouvelle
Montre aux flots repoussés sa barrière éternelle.
Dites quel fut le chef qui, sur ses régimens,
Vit luire le premier les sabres ottomans ?
Toi, vertueux Desaix ! Au point d’être entamée,
Déjà ton dévoûment nous sauvait une armée.
Dans les carrés voisins, le soldat raffermi
Du même front que toi regarde l’ennemi ;
Il revient plus terrible, et, dans la plaine immense,
Sur six points isolés le combat recommence.
Déjà les Mamelucks, lancés de toutes parts,
Assiègent des chrétiens les mobiles remparts ;
Tantôt, pressant le vol du coursier qui le porte,
Mourad devant les rangs passe avec son escorte,


Et le geste insolent du hardi cavalier
Provoque le plus brave en combat singulier ;
Tantôt sa voix, pareille à l’ouragan qui tonne,
De tous les Mamelucks formant une colonne,
Sous la ligne de feu les pousse en bonds égaux,
Et cet amas confus d’hommes et de chevaux
Résonne sur le fer des carrés intrépides
Comme un bloc de granit tombé des pyramides ;
Partout la baïonnette et les longs feux roulans
Des fougueux Mamelucks arrêtent les élans ;
Et, telle qu’un géant sous la cotte de maille,
L’armée offre partout sa puissante muraille.
Gloire à Napoléon !
                                          On dirait que son bras
Par des chaînes de fer a lié ses soldats,
Et que son art magique, en ces plaines mouvantes,
A bâti sur le roc six redoutes vivantes.
Français et Mamelucks, tous ont les yeux sur lui ;
Au centre du combat qu’il est grand aujourd’hui !

Sur son cheval de guerre il commande, et sa tête,
Sublime de repos, domine la tempête :
Mourad l’a reconnu. « Bey des Francs, lui dit-il,
Sors de tes murs de fer, viens sur les bords du Nil ;
Et là, seuls, sans témoins, que notre cimeterre
Dans un combat à mort dispute cette terre ! »
A ces cris de Mourad, vingt braves réunis
Frémissent de laisser tant d’affronts impunis ;
A leur tête Junot, Lannes, Berthier ? La Salle,
Du centre aux ennemis vont franchir l’intervalle ;
En même temps, au flanc des bataillons froissés,
Six mille Mamelucks tombent à flots pressés ;
C’est l’heure décisive : un signal militaire
Tonne, et, comme l’Etna déchirant son cratère,
L’angle s’ouvre, et, soudain, sur les rangs opposés,
Les canons ont vomi leurs arsenaux brisés ;
Les grêlons, échappés à leur bouche qui gronde,
Volent avec le feu dans la masse profonde,

Et sous les pieds sanglans des six mille chevaux
La mitraille a passé comme une immense faux.
Jour de mort et de deuil, où l’Égypte étonnée
Vit de ses Mamelucks l’élite moissonnée !
 A ses plus braves chefs Mourad a survécu :
Quel œil reconnaîtrait le superbe vaincu ?
Sous la poudre et le sang qui sillonnent sa face,
On voit briller encore une farouche audace ;
Haletant de fatigue, il ne tient qu’à demi
Le tronçon d’un damas brisé sur l’ennemi,
Et quitte en soupirant ces plaines funéraires
Qu’inonda sous ses yeux le sang de ses vingt frères.
De ces héros tombés pour l’honneur du Croissant,
Un seul restait debout : guerrier adolescent,
Jamais, jusqu’à ce jour, son audace contrainte,
Du Kaire paternel n’avait franchi l’enceinte ;

Du fond de ses jardins, verdoyante prison,
Il contemplait le Nil fuyant à l’horizon,
Ou près d’une ottomane appelant ses captives,
Il enivrait ses yeux de leurs danses lascives.
Allah lui réservait un plus noble destin !
Les femmes du sérail ont pleuré ce matin :
Elles ont vu Sélim, sur son cheval de guerre,
Brandir, en souriant, un large cimeterre,
Et voler pour rejoindre, aux heures du péril,
Ses vingt frères campés sur les rives du Nil ;
Ses vingt frères ! Hélas ! la voix de leur prophète
Les avait conviés à leur dernière fête !
En vain le peuple en deuil, à la chute du jour,
Sous les portes du Kaire attendra leur retour ;
Ils ont vécu ! Sélim compte, d’un œil farouche,
Leurs cadavres tombés sur la sanglante couche,
Et qui, la veille encor de ce jour éternel,
Déposaient sur son front un baiser fraternel.

« Dieu le veut ! » a-t-il dit, et son âme oppressée
D’un désespoir sublime a conçu la pensée :
Du milieu des fuyards, il appelle à grands cris
Quarante Mamelucks, formidables débris,
Qui sur les rangs français, dans les charges fatales,
Avaient poussé vingt fois leurs agiles cavales :
« Amis ! dit-il, tirez vos sabres flamboyans,
Allons mourir ; que Dieu soit en aide aux Croyans ! »
A ces mots, entraînant cet escadron d’élite,
Vers le front de Desaix Sélim le précipite,
Et, le premier de tous, sur le rempart d’acier,
Fait voler par élans son rapide coursier :
Tel un obus, vomi par le bronze qui tonne,
Laboure dans ses bonds l’immense polygone.
Tous arrivent de front ; devant les fantassins
Ils fixent brusquement leurs coursiers abyssins ;
Le mors impérieux qui les pousse en arrière
Les force à se cabrer sur la triple barrière,

Et dans le bataillon ébranlé sous leur poids
Les quarante chevaux retombent à la fois.
Impuissant désespoir ! la ligne de l’armée,
Comme un ressort pliant, sur eux s’est refermée,
Et ce carré de fer, qu’ils viennent d’entrouvrir,
Est l’arène fatale où tous doivent mourir.
On dit que pour venger leur défaite impunie,
Ces guerriers, signalant leur farouche agonie,
Sanglans, percés de coups, sous les chevaux foulés,
Ressuscitaient encor leurs tronçons mutilés ;
Au festin de la mort, effroyables convives,
Ils mordaient nos canons de leurs dents convulsives,
Et rampant sur le sable, un poignard à la main,
Jusqu’aux pieds de Desaix se frayaient un chemin.
Enfin l’ange de mort les touche de son aile ;
Leurs yeux, déjà pressés par la nuit éternelle,
Cherchent en vain Sélim ; ils l’appellent : leurs voix
Murmurent au Désert pour la dernière fois,

Et ces nobles amis, victimes volontaires,
Meurent en embrassant leurs coursiers militaires.
Ah ! si les Mamelucks, tant de fois repoussés,
Ramenant au combat leurs restes dispersés,
Du généreux Sélim avaient suivi la trace,
La victoire aurait pu couronner tant d’audace,
Et sous le joug de fer de ses beys absolus
Le Kaire aurait langui peut-être un jour de plus !
Tout a fui : des vaincus l’ondoyante mêlée
Couvre du vieux Memphis la plaine désolée,
Et la pâle Epouvante, au conseil incertain,
Leur indique, en tout sens, un refuge lointain.
Des timides fellahs les bandes vagabondes
Gagnent du Mokattan les carrières profondes ;
D’autres, du large fleuve entr’ouvrant les roseaux,
Abandonnent leur vie au courant de ses eaux.
Infortunés ! en vain, refoulés sur ses rives,

Ils embrassent du Nil les ondes fugitives :
Du rivage envahi, de longs feux soutenus
Atteignent, sous les flots, les nageurs demi-nus.
Quand la nuit s’effaça, la diligente aurore
Vit du sang des vaincus le fleuve rouge encore ;
Sur le Nil limoneux on vit flotter long-temps
Les turbans déroulés, les splendides caftans,
Les pelisses dont l’or dessine les coutures,
Les housses des chevaux, les soyeuses ceintures ;
Et ces flottans débris, que la vague apporta,
Contèrent la bataille aux peuples du Delta.
Ainsi le fier Mourad, dans sa fuite hâtée,
Abandonne aux chrétiens la plaine ensanglantée ;
Il s’arrête parfois : ses regards incertains
Cherchent à l’horizon les pavillons lointains,
Et le mont sablonneux où, debout dès l’aurore,
Sa tente était si belle au pied du sycomore :

Peut-être, en ce moment, dans le sérail d’Hellé,
Le secret de sa couche est déjà révélé,
Et dans son propre lit ses femmes demi-nues
Subissent sans effroi des lèvres inconnues !
Déchirant souvenir ! Tandis que sur ses pas
Hurlent les Mamelucks échappés au trépas,
Lui, soumis sans murmure aux décrets du Prophète,
Marche comme courbé du poids de sa défaite ;
Et bientôt le Désert offre à ces grands débris
Son océan de sable et ses vastes abris.
Pour harceler Mourad, que sauve la fortune,
Junot va s’élancer sur la brûlante dune ;
Mais la voix du tambour proclame le repos :
Alors un grenadier, vieilli sous les drapeaux,
Saisit un étendard qu’a déchiré la balle,
Et gravit de Chéops la tombe colossale ;
Par les gradins détruits et de sable couverts,

Par les angles brisés, il monte dans les airs ;
Et d’un sublime effort, tout palpitant encore,
Plante sur le sommet le drapeau tricolore.
Soudain, du camp français un long frémissement
Salua par trois fois l’antique monument.
Vous eussiez dit qu’alors tous les rois Ptolémée
Sortaient de leurs cercueils pour voir la Grande-Armée,
Que les morts, dépouillant un suaire en lambeaux,
Quittaient Nécropolis, la ville des tombeaux,
Et, gravement posés sur des assises noires,
Dans la langue d’Isis célébraient nos victoires :
Tout de la vieille Égypte annonçait le réveil ;
Le ciel était d’azur, l’air calme, et le soleil
Semblait, en s’abîmant dans les gouffres humides,
Sourire à l’étendard qui flotte aux Pyramides.