Naufrage et scènes d’anthropophagie à l’île Rossel, dans l’archipel de la Louisiade

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

NAUFRAGE ET SCÈNES D’ANTHROPOPHAGIE À L’ÎLE ROSSELL,


DANS L’ARCHIPEL DE LA LOUSIADE (MÉLANÉSIE),


RÉCIT DE M. V. DE ROCHAS.


1858. — TEXTE INÉDIT[1].


Naufrage du trois-mâts le Saint-Paul. — L’îlot du refuge. — Les naufragés sont attaqués par les indigènes de l’Île Rossell. — Séparation.

Au mois de décembre 1858, sept naufragés français recueillis par le schooner anglais Prince-of-Danemark arrivaient à Port-de-France, dans la Nouvelle-Calédonie[2]. Le chef de ces infortunés, le capitaine P…, se présenta devant les autorités de la colonie, où je me trouvais alors, et leur fit un rapport verbal dont voici le résumé.

Le capitaine P… était parti dans le courant du mois de juillet précédent de Hong-Kong (Chine), sur le trois-mâts le Saint-Paul, avec vingt hommes d’équipage et trois cent dix-sept passagers chinois, engagés pour l’exploitation des mines d’or d’Australie. Longtemps contrarié par les calmes et menacé de la disette par la prolongation anomale de la traversée, il s’était décidé à s’écarter de la route ordinaire, qui lui aurait fait doubler les îles Salomon, pour en prendre une qui devait l’amener plus promptement à Sydney, son port de destination, et qui l’obligeait à passer entre ces dernières îles et l’archipel de la Louisiade.

C’était, il est vrai, s’engager dans une voie plus périlleuse ; mais il obéissait à une impérieuse nécessité. Malheureusement, aux calmes succédèrent bientôt les gros temps, et des brouillards épais qui, durant trois jours consécutifs, empêchèrent le capitaine P… de faire le point, c’est-à-dire de relever, par l’observation du soleil, sa position exacte sur le globe.

Il fallait donc naviguer d’après l’estime moyenne de rigueur, trop souvent trompeuse, et qui le fut tellement dans cette circonstance, que le troisième jour le Saint-Paul faisait côte. Où ? on n’en savait rien, au moins d’une façon précise ; ce que l’on voyait seulement trop bien, c’est qu’on était en Mélanésie, et, par conséquent, sur une terre inhospitalière, certitude qui ne rendait pas la position plus gaie.

Le navire s’était échoué quelques heures avant le jour, et quand le soleil vint éclairer la scène, on reconnut qu’on s’était jeté sur la pointe extrême d’un immense récif de corail, qui se déroulait comme un ruban à quelques milliers de mètres d’une terre montagneuse, couverte d’arbres et très-vraisemblablement habitée[3]. Triste consolation en de pareilles contrées que la possibilité de rencontrer des hommes en mettant le pied sur une plage inconnue ! Si l’on disait à un voyageur qui se dispose à traverser des régions inexplorées, des forêts vierges ou d’incultes pampas : « Dans les immenses solitudes où vous allez vous engager, vous ne serez pas seul, les lions et les tigres y vivent en nombreuses troupes, » le pauvre voyageur, désagréablement ému, dirait certainement qu’il se passerait bien d’une pareille société. Eh bien ! lions et tigres ne sont pas plus avides de sang que les sauvages de l’île où l’on avait été jeté.

Le Saint-Paul, battu par les vagues qui venaient déferler et se briser sur le récif, ne tarda pas à se défoncer : il fallut l’abandonner. Les canots dont dispose un navire marchand eussent été bien insuffisants à transporter trois cents hommes dans le court espace de temps qui devait s’écouler entre le moment du naufrage et celui de la destruction complète du Saint-Paul. Heureusement l’écueil était guéable, si je puis m’exprimer ainsi, et les pauvres naufragés purent gagner à pied un îlot situé entre le lieu du sinistre et l’île qu’on apercevait plus loin. C’était un refuge qui permettait d’attendre quelque temps en sûreté le résultat de l’exploration qu’on se proposait de faire sur une terre plus habitable et plus fertile. Cette recherche était tout à fait nécessaire, car tout ce qu’on avait pu arracher aux débris que disputaient les flots, consistait en quelques barils de farine imbibée d’eau, deux ou trois quarts de viande salée et un petit nombre de boîtes de conserve. Maigres ressources pour un si nombreux personnel ! De plus, on manquait complétement d’eau douce.

Le capitaine P… accompagné d’une partie de l’équipage et des passagers, débarqua sur la grande terre et y fit choix d’un campement sur le bord d’un ruisseau, à quelques pas du rivage et en vue de l’îlot que nous appellerons désormais l’îlot du Refuge.

Comme on s’y attendait, on trouva des habitants noirs, laids, nus, sauvages, mais de prime abord timides, ce qui était en semblable occurrence une qualité précieuse. On parvint même à se procurer quelques cocos, et l’on prenait les dispositions convenables pour recevoir la totalité des naufragés, quand on fut attaqué à la pointe du jour et à l’improviste par une nombreuse troupe armée de lances et de massues.

Les sauvages, comme il est d’ordinaire, s’étaient peu à peu enhardis, et, sans bien savoir compter, ils n’avaient pas tardé à s’apercevoir qu’ils constituaient une masse plus compacte que la petite troupe de ces êtres fantastiques, qui, sauf la bizarre couleur de leur peau, avaient d’ailleurs toutes les apparences d’hommes comme eux. Ils pensèrent qu’ils pourraient par conséquent les combattre avec avantage et subséquemment les manger, à condition cependant de les approcher en tapinois et de tomber sur eux à l’improviste, avant qu’ils n’aient eu le temps de se mettre en défense. Donc, après s’être bien consultés, après avoir dressé leur plan avec cette sagacité du mal naturelle à tous les sauvages, ils attaquèrent les malheureux naufragés. Le combat ne fut pas long sans doute : les uns périrent victimes d’un massacre plutôt qu’ils ne succombèrent dans une lutte ; les autres parvinrent à gagner l’îlot du Refuge à la nage, ou furent recueillis par le canot du capitaine, qui commençait en ce moment même le transport des hommes restés sur l’îlot. Quand on en vint à se compter, on s’aperçut qu’il manquait huit marins et un certain nombre de Chinois. Avaient-ils tous péri dans l’attaque ou avaient-ils cherché leur salut dans la fuite, et devait-on les retrouver plus tard ? C’est ce qu’il était impossible de savoir pour le moment.

Devait-on se porter immédiatement à la recherche et au secours de ceux dont le sort inspirait tant d’inquiétudes et dans tous les cas prendre une juste revanche ? Il parut imprudent de céder à cette tentation. D’abord on manquait de canots pour débarquer en troupe nombreuse ; puis, les armes faisaient défaut, car on ne possédait que quelques haches et cinq ou six fusils ; enfin les Chinois étaient presque tous pusillanimes et démoralisés.

On résolut donc d’attendre et d’aviser à quelque expédient.

Pendant ce temps les naturels vinrent rôder autour de l’îlot du Refuge. Quelques coups de fusil suffirent pour les éloigner. Pour comble de malheur, on n’avait point de capsules, en sorte qu’il avait fallu démonter les cheminées des fusils et mettre le feu avec un tison à peu près comme on le faisait, il y a quelques siècles, pour les mousquets. Deux hommes étaient employés à tirer un coup de fusil, l’un qui mettait en joue et l’autre qui mettait le feu.

Le lendemain matin du jour ou commencèrent les sinistres péripéties d’un naufrage aussi lamentable qu’il en fut jamais, le capitaine P…, profitant des premières lueurs du soleil et des dernières heures de sommeil des féroces habitants de l’île, débarqua au lieu du campement et fit dans les environs quelques recherches en faveur de ses malheureux compagnons. Il trouva le campement dévasté, et pas un être vivant, pas même un cadavre. Regagnant alors l’îlot du Refuge il exposa aux Chinois son avis sur la situation, et leur demanda s’ils ne jugeaient pas que le mieux était, dans l’intérêt commun, qu’il partît avec les onze marins qui lui restaient pour tâcher d’atteindre l’établissement anglais d’Australie le plus voisin et d’y fréter un navire afin de venir ensuite les recueillir et les sauver.

La proposition fut acceptée : il était difficile de faire prévaloir un autre avis. On convint ensuite que les Chinois resteraient en possession des vivres arrachés au naufrage et qui pouvaient les nourrir à la courte ration pendant une semaine au plus. Ceux qui partaient n’avaient à emporter qu’une douzaine de boîtes de conserve et la provision d’eau douce que pouvaient contenir trois paires de bottes de mer. Les fusils et les munitions restaient aussi entre les mains des Chinois.

Nous allons abandonner ces malheureux pour suivre le capitaine P… ; plus tard on connaîtra leur sort.


Aventures de la chaloupe. — Une boîte aux lettres dans un îlot désert. — Vol de la chaloupe. — Les Français sont faits prisonniers par des insulaires australiens. — Ils sont délivrés par un navire anglais et transportés à la Nouvelle-Calédonie.

Le capitaine P… et ses compagnons entreprenaient un voyage de trois cents lieues dans une embarcation un peu plus grande que celles que des amateurs parisiens font voguer sur la Seine avec non moins de succès et beaucoup moins de péril. Après douze jours d’angoisses physiques et morales pendant lesquels les naufragés eurent recours à l’eau de mer et à un autre liquide plus nauséabond pour humecter leur bouche desséchée, ils prirent terre en vue du cap Flattery sur la côte australienne. Ils n’y trouvèrent pour se restaurer que quelques fruits sauvages et des coquillages marins, mais ce qui leur semblait le plus précieux des biens, ils découvrirent de l’eau douce.

Plusieurs jours durant on navigua vers le sud pour atteindre un établissement anglais. On atterrissait chaque soir pour boire, manger et dormir. Autant que possible on relâchait dans un des îlots dont ces parages sont semés ; on s’y procurait toujours à manger tant bien que mal, mais pas toujours à boire. Un jour, la soif l’emportant sur la crainte des sauvages, on aborda le continent. La discipline faisait défaut dans cette petite société de gens exténués et plus ou moins démoralisés ; chacun agissait à sa guise et se dirigeait vers le lieu qui semblait lui promettre le plus de chance de ressources. Quand, vers le soir, on se réunit à la chaloupe, un individu manquait à l’appel, c’était le mousse ; on l’appela, on le chercha, on ne le trouva point et le lendemain matin on reprit la mer. Le jour suivant, un homme mourut dans le délire du désespoir et de l’épuisement.

Le 3 octobre 1858, après avoir lutté contre le vent contraire pendant plusieurs jours, on renonça à faire route au sud et on piqua vers le nord pour gagner le détroit de Torrès, où le vent semblait vouloir pousser les naufragés.

Ce détroit de Torrès, qui sépare la côte septentrionale d’Australie de la Nouvelle-Guinée donne accès de l’océan Pacifique dans la mer des Indes.

Le premier port européen que l’on trouve après être sorti du détroit de Torrès est Timor ; c’était là le but et le terme projeté des pérégrinations du frêle esquif. Mais le détroit de Torrès lui-même offrait aux naufragés un secours en quelque sorte providentiel.

Sur l’îlot Booby situé par 10°  36’  30’’de latitude sud et 141°  35’  6’’de longitude est, l’amirauté britannique a fait placer des approvisionnements pour les naufragés de toutes nations et une boîte aux lettres. Un mât au sommet duquel flotte le pavillon anglais appelle l’attention des navigateurs que leur route conduit en ces parages, ou qu’un sinistre récent y attire à la recherche de vivres. Au pied du mât est un baril recouvert d’un capot goudronné sur lequel est écrit Post-office. C’est une boîte aux lettres où l’on trouve de l’encre, des plumes, du papier, des livres et un sac pour y déposer ce qu’on croit utile d’écrire. On trouve en outre dans le même baril des cigares, du sucre, du thé, du sel, du tabac. Dans la grotte qui est au pied du mât sont des provisions de bouche ; bœuf et porc salé, biscuit, rhum, eau potable.

Un registre, déposé près des provisions, a pour titre : Registre de l’asile des naufragés. « Les marins de toutes les nations sont invités, est-il écrit sur ce registre, à inscrire toutes les informations qu’ils pourront donner sur le détroit de Torrès[4]. Les capitaines sont priés d’entretenir les ressources de l’asile des naufragés. »

Dans les endroits les plus propices de l’île on a planté des oignons, des patates et des citrouilles.

Dans la cave qui est sous le vent de l’île on a emmagasiné une grande quantité de vêtements. — Enfin sous le vent de l’île on a ouvert des puits d’eau potable.

Peut-être les renseignements précédents pourront-ils servir un jour à quelque personne qui ne s’y attend guère.

Dieu vous garde, lecteurs, de jamais en avoir besoin ! Et répétez-vous chaque jour le mot de Rabelais pour en faire votre profit : « Bienheureux sont planteurs de choux ! »

Mais revenons à nos infortunés compatriotes.

Le 5 octobre au soir, ils halaient leur chaloupe sur la grève d’un îlot où ils se proposaient de passer la nuit. Le lendemain au réveil, plus de chaloupe ! on regarde autour de soi, on interroge de l’œil la surface de la mer jusqu’à l’horizon, pas de chaloupe ! La bosse qui la retenait avait été coupée. Hélas ! les malheureux se croyaient seuls sur l’île : leur erreur fut de courte durée. Des indigènes du continent venus sans doute par hasard sur l’îlot pour y pêcher, voyant arriver des étrangers s’étaient cachés, et après leur avoir coupé la retraite en éloignant et cachant leur embarcation, ils les firent prisonniers et les emmenèrent sur la grande terre. Ce jour fut le terme des misères d’un autre des matelots.

Dépouillés de tous leurs vêtements, nos malheureux compatriotes menèrent jusqu’au 11 octobre la vie misérable des sauvages, ou plutôt une vie plus misérable encore, puisqu’ils avaient en moins la liberté. Les naturels les gardaient à vue dans leur campement, leur jetant une pitoyable nourriture, quand la récolte de provisions avait été bonne, leur donnant une ration insuffisante ou même rien, quand ils étaient réduits eux-mêmes à une disette momentanée. Ces sauvages, dont le portrait tracé par le capitaine P… est celui que donnent les ethnologistes qui ont visité la côte septentrionale d’Australie (grosse tête fort laide, peau noire, membres longs et grêles, ventre proéminent) vivent en petites tribus[5].

La tribu dont nos compatriotes étaient prisonniers se composait de quatre-vingts individus environ, habitant des huttes faites de branches d’arbre garnies de leur feuillage. Ces Australiens s’écartent peu du rivage et vivent de poissons, de tortues dont il y a grande abondance sur la côte, de coquillages, de fruits sauvages et de racines. Ils n’ont aucune culture; la canne à sucre dont ils mangent les tiges croît spontanément.

Les femmes paraissent avoir une grande influence parmi eux, chose remarquable et tout à tait extraordinaire chez des sauvages. — Chaque matin une matrone, qui paraissait être investie du commandement, réveillait le camp, et appelant chaque individu par son nom, lui imposait sa tâche. Cette tâche consistait pour chacun à se mettre en quête de vivres, suivant son aptitude et la direction qui lui avait été assignée.

Ces sauvages ne se montrèrent pas très-cruels, et bien que nos compatriotes aient eu à subir quelques mauvais traitements, que l’un d’eux même ait succombé à la suite de coups reçus dans une tentative d’évasion, le malheur et les souvenirs de l’île Rossell les avaient rendus si patients qu’ils se félicitaient presque de l’hospitalité des Australiens. Du reste, cette captivité, qui semblait devoir leur enlever toute chance de revoir la patrie fut au contraire leur salut.

En effet, le 11 octobre apparut en vue du rivage une goëlette portant pavillon anglais. Les prisonniers firent des signaux qui furent aperçus, et bientôt ils étaient recueillis par le capitaine Mac-Farlane, qui traita de leur rachat avec les sauvages et parvint à recouvrer jusqu’à la chaloupe. Ceci se passait près du cap Grenville (latitude douze degrés).

Le schooner anglais, pour une raison que j’ignore, ne mit pas beaucoup d’empressements à ramener ses hôtes à la Nouvelle-Calédonie, colonie française la plus voisine. Il les employa à recueillir de l’écaille de tortue dans les îlots voisins du cap Grenville et sur ceux du récif d’Entrecasteaux à l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Pendant ce temps les Chinois attendaient à l’île Rossell !

Enfin le Prince-of-Danemark arriva à Port-de-France le 25 décembre 1858.


Un bâtiment de guerre est envoyé au secours des naufragés de l’île Rossell. — Délivrance d’un petit Chinois. — Spectacle horrible. — — Quel avait été le sort des trois cents Chinois.

Jusqu’ici, j’ai seulement rapporté ce que j’ai entendu dire par le capitaine P… ; je vais désormais prendre une part active dans les événements qu’il me reste à raconter ou du moins dire ce que j’ai vu. J’étais en effet embarqué sur le bâtiment de guerre expédié de la Nouvelle-Calédonie pour recueillir les malheureux qui attendaient, depuis cent jours, leurs sauveurs, sur le rocher de corail de l’île Rossell.

Nous partîmes de Port-de-France le 27 décembre, heureux et fiers de notre mission. Pas un de nos matelots n’ignorait notre destination et les horribles circonstances qui l’avaient provoquée. Les explications savantes des timoniers avaient appris à chacun que nous allions visiter des parages inexplorés et que la route que nous avions à faire pour y arriver, celle qu’il nous faudrait parcourir pour transporter les naufragés de Rossell à Sydney, étaient susceptibles de nous faire découvrir non pas précisément un continent, mais quelque île inconnue. Aussi, dans les belles soirées où le vent régulier du tropique dispensait de toute manœuvre et alors qu’une atmosphère attiédie invitait la bordée franche de quart à prendre les premières heures du repos sur le pont, tout l’équipage chantait-il en chœur une romance bien connue des marins et que les circonstances actuelles leur faisaient aimer davantage :

Gais matelots voguons sur l’onde,
Sillonnons la plaine profonde
Pour découvrir un nouveau monde.
     C’est pour cela
     Que Dieu nous créa.

La poésie n’est pas riche, mais les matelots sont sans prétention à cet égard.

D’après Les rapports du capitaine du Saint-Paul, le naufrage avait eu lieu à l’extrémité orientale de l’archipel de la Louisiade, probablement à l’île Adèle.

Le 5 janvier 1859 nous arrivâmes en vue de cette île, petite, formée de corail, couverte de bois et sans traces d’habitation. Nous ne pûmes découvrir aucun vestige du Saint-Paul et le capitaine P…, que nous avions à bord, déclara qu’il avait fait côte près d’une terre beaucoup plus élevée et qui pourrait bien être celle que nous apercevions un peu plus loin : c’était l’île Rossell que nous ne tardâmes pas à atteindre. Le Saint-Paul laissait encore apercevoir son beaupré et sa poupe sur le récif qui, de même que dans la plupart des îles de l’Océanie, s’élève comme une barrière entre la haute mer et la terre dont il semble défendre l’approche. Quelques centaines de mètres plus en dehors, le Saint-Paul eût doublé sain et sauf ce formidable écueil ! Dieu ne l’avait pas voulu.

Nous aperçûmes aussi l’îlot du Refuge, mais pas un être vivant, pas un signal sur ce pâté de corail de vingt mètres environ de largeur sur trente-cinq de longueur.

Un officier descendit sur l’îlot et y remarqua une tente en lambeaux encore fixée sur deux arbres, des troncs d’arbres sciés à un mètre du sol et creusés comme pour servir de réservoir, deux cadavres ensevelis sous une couche de cailloux, des débris de toile épars sur le sol avec une grande quantité de coquilles qui, ayant subi l’action du feu, avaient dû servir à la nourriture des naufragés.

La nuit survenant et aucun mouillage ne nous étant connu, il fallut attendre en dehors du récif la journée du lendemain.

Dès l’aurore notre commandant se mit en quête d’un mouillage. Cet officier, l’un des plus habiles de notre marine, avait observé dans ses longues pérégrinations en Océanie, un phénomène si général qu’il pourrait être établi en loi : c’est qu’à l’embouchure de toute rivière il y a scission dans le récif de corail (récif-barrière ou pâté). Le mélange d’eau douce et d’eau salée semble antipathique aux polypes coralliens. Son premier soin fut donc de chercher une rivière, et, quand il en eut aperçu une, il fit sonder devant et trouva un espace libre où nous pûmes jeter l’ancre en sûreté. C’est le seul mouillage connu jusqu’ici à l’île Rossell, et la sagacité avec laquelle il a été trouvé fait certainement le plus grand honneur à celui qui en a doté la navigation[6].

À peine étions-nous mouillés, que les embarcations armées en guerre étaient détachées à la recherche des naufragés dont le sort nous inspirait déjà de vives appréhensions. J’étais dans l’une d’elles. Naviguant à quelques toises du rivage que nous avions l’ordre de parcourir dans la plus grande étendue possible pour tâcher de rencontrer soit des indigènes soit des naufragés, nous ne tardâmes pas à apercevoir deux pirogues conduites par six naturels. En vain leur faisions-nous des signaux d’amitié et de ralliement, ils fuyaient au plus vite en poussant de fond avec une perche. Au moment où nous allions les atteindre, ils abandonnèrent leurs pirogues et disparurent dans les palétuviers qui forment un rideau impénétrable tout le long de la plage.

Ces pirogues, à peu près semblables à celles qu’on voit dans toutes les îles de la Mélanésie, se composent d’un tronc d’arbre creusé. Elles sont munies d’un balancier destiné à maintenir leur équilibre. Ce balancier se compose d’un cadre flottant à droite ou à gauche et solidement fixé par un de ses côtés au bordage de la pirogue. Comme on le pense bien, de pareilles nacelles sont fort étroites ; elles ont de trois à quatre mètres de longueur. Il en est d’accouplées, et alors l’une plus petite que l’autre joue le rôle de balancier. Les indigènes les font naviguer à la perche, à la rame et à la voile, espèce de natte de jonc portée par un mâtereau et fixée par des cordages faits avec diverses fibres végétales, comme celle de la noix du cocotier.

Nous n’eûmes garde de détruire les deux pirogues tombées entre nos mains, car nous tenions, dans l’intérêt de ceux que nous étions venus secourir, à ouvrir des relations amicales avec les indigènes. Nous continuâmes donc notre route, et bientôt nous aperçûmes un petit homme nu, dans l’eau jusqu’à la ceinture, et qui nous faisait des signes de ralliement, sans proférer une parole, sans pousser un cri. Cette conduite si réservée nous donna tout d’abord à penser que c’était un fuyard qui n’osait pas crier et par conséquent un des naufragés. C’en était un en effet, mais non un compatriote.

Le pauvre petit Chinois se jeta dans les bras du capitaine P… et ses premiers mots furent : all dead ! (tous morts !) Qu’on juge de notre consternation ! Nous ne pouvions pas nous figurer que trois cent dix-sept hommes avaient pu devenir la proie de sauvages mal armés et malingres comme ceux que nous avions vus tout à l’heure. Les assertions du Chinois qui se traduisaient autant par des signes que par quelques mots de mauvais anglais ne nous laissaient cependant que peu de doute sur une aussi épouvantable catastrophe. Il parvint à nous faire comprendre qu’il restait seulement quatre de ses compagnons à terre, dont un appartenait à l’équipage du Saint-Paul et était probablement le maître charpentier[7].

Suivant le Chinois ce malheureux était gardé à vue dans les environs, garrotté, réduit au dernier degré de marasme. On lui avait passé dans la cloison du nez la tige d’os que les insulaires de Rossell et de toutes les terres environnantes considèrent comme le plus bel ornement. Sans doute le charpentier avait été adopté par quelque chef comme le petit Chinois lui-même, qui portait un collier et des bracelets. L’un des premiers mouvements de ce pauvre garçon, quand il fut en sûreté dans notre embarcation, fut d’arracher et de jeter avec indignation ces colifichets de la vanité des sauvages.

Nous poussâmes un peu plus loin et nous nous engageâmes dans une crique ou notre nouveau compagnon nous annonçait l’existence d’un village. Il y en avait un en effet, et nous nous trouvâmes de suite en présence d’une trentaine d’indigènes. Nos armes étaient cachées dans le fond des embarcations pour ne pas être un sujet d’effroi et par conséquent de méfiance ; cependant les naturels se tenaient à une distance plus que respectueuse, en sorte que nous ne pouvions entamer de négociations. Les plus hardis de la bande s’approchèrent enfin, armés de lances, et firent immédiatement toutes sortes d’avances au Chinois pour l’engager à revenir parmi eux. Ils lui énuméraient tous les mets, toutes les jouissances qu’ils lui réservaient, mais notre compagnon, qui nous traduisait leurs propositions, y restait tout à fait indifférent.

Après s’être tant occupés du Chinois qu’ils paraissaient véritablement aimer, les sauvages finirent par s’occuper un peu de nous qui leur présentions de belles cotonnades rouges, du tabac, des pipes, et qui en jetions même à leurs pieds, mais en vain, car ces barbares ne daignaient pas les ramasser. Ils ignoraient jusqu’à l’usage du tabac, ignorance fabuleuse et qui ne peut s’expliquer que par leur séparation complète du genre humain. Les traitants australiens ont en effet propagé l’usage du tabac dans toutes les îles de l’Océanie qu’ils fréquentent. Si M. de Rienzi avait vu les Rosseliens, il aurait peut-être cru trouver dans cette ignorance une preuve à l’appui de son originale comparaison, car il est probable qu’on n’a jamais vu d’orang-outang fumer la pipe.

Les sauvages firent une manœuvre pour nous cerner, mais ils reconnurent à notre mouvement que le leur était déjoué. Ils employèrent nonobstant tous les efforts mimiques de leur rhétorique pour nous engager à retirer de l’étroit goulet qui donnait accès dans la crique une de nos embarcations qui gardait le passage et en prohibait même les abords. Il était impossible de leur donner cette satisfaction. À la fin, convaincus que nous ne réussirions à rien obtenir de ces misérables à qui nous demandions par l’intermédiaire du Chinois les quatre prisonniers qu’ils détenaient, nous partîmes pour aller tenter ailleurs de nouvelles négociations.

Nous nous arrêtâmes à l’embouchure du ruisseau près duquel le capitaine P… avait établi son camp lors du désastre.

Là un spectacle horrible s’offrit à nos yeux. Des monceaux de vêtements et de queues de Chinois (on sait qu’ils étaient plus de trois cents) marquaient la place où les malheureux avaient été massacrés. Un tronc d’arbre renversé avait servi de billot où l’on appuyait le cou des victimes. Les meurtriers avaient arraché la queue de chaque Chinois encore vivant, puis l’avaient égorgé à coups de lance et enfin s’en étaient partagé les lambeaux palpitants.

Ces affreuses explications que notre compagnon parvenait à nous faire comprendre sur le théâtre même de l’événement nous furent confirmées et développées plus tard à Sydney par un interprète. Voici exactement ce qui avait eu lieu :

Tant que les pauvres naufragés avaient pu se sustenter sur l’îlot du Refuge, ils étaient restés sourds aux invitations insidieuses des sauvages, qui étaient venus rôder en pirogues autour d’eux et les convier à passer sur la grande terre pour avoir de l’eau et des vivres. Par un de ces prodiges d’industrie, je voudrais dire d’ingéniosité, dont la nécessité seule peut donner le secret :

« Nécessité d’industrie est la mère, »

les Chinois étaient parvenus à se faire de l’eau potable au moyen d’appareils distillatoires improvisés avec de grosses conques marines et des bouts de manches de cuir provenant du Saint-Paul. Ils avaient en outre coupé et creusé les deux arbres un peu plus gros que les broussailles dont le sol était couvert pour en faire des réservoirs de l’eau pluviale qu’ils recevaient sur la toile des tentes. Mais enfin ayant épuisé les quelques vivres arrachés au naufrage et les bancs de coquillages qui avoisinaient l’îlot ; ayant déjà vu deux de leurs compagnons mourir de faim ; les plus hardis ou les plus désespérés accédèrent aux perfides avances des sauvages et s’embarquèrent avec eux. Ceux-ci, qui ne pouvaient et ne voulaient d’ailleurs prendre qu’un très-petit nombre de passagers à la fois, les emmenaient trois par trois, à l’ancien campement, où les Chinois demandaient à être conduits. Là, une troupe nombreuse fondait sur ces malheureux exténués et les sacrifiait de la façon la plus barbare, puisqu’elle poussait la rage de la férocité et d’une sensualité horrible jusqu’à les rompre de coups pour amollir la chair vivante dont elle se préparait à se repaître.

Les cris des victimes ne pouvaient parvenir jusqu’à l’îlot, distant de un ou deux kilomètres, et quelques arbres touffus dérobaient le massacre à la vue des infortunés demeurés sur le rocher. Ce fut ainsi que successivement trois cents et quelques hommes purent être massacrés sans combat. Quatre seulement, ai-je dit, furent épargnés parce qu’ils avaient été adoptés par des chefs.


Représailles et départ.

Le théâtre de cette boucherie humaine soulevait nos cœurs. Nous eûmes hâte de le fuir, et bientôt, reprenant notre marche vers le navire nous arrivâmes à Rossel - Dessin d’Hadamard. l’île s dans HO des Chi l’embouchure de la rivière devant laquelle il était mouillé. Une colonne de fumée s’élevait à une grande distance dans le bois qui couvre les bords de ce cours d’eau ; il était donc probable que nous trouverions des habitations en ce lieu. Nous nous engageâmes dans la rivière étroite, mais profonde. Une végétation luxuriante l’ombrageait au point de nous plonger dans une obscurité qui, tout en nous permettant de continuer notre navigation, nous empêchait de distinguer clairement ce qui se passait autour de nous.

Cependant un matelot crut apercevoir un homme perché au sommet d’un arbre. Des hurlements affreux et une grêle de pierres qui se succédèrent presque immédiatement, prouvèrent qu’il ne s’était pas trompé sur la présence de cet éclaireur. Nous saisîmes précipitamment nos armes, qui consistaient en armes blanches propres à défendre un abordage, et en quelques fusils et pistolets. Les premiers coups de feu n’éloignèrent pas nos agresseurs, qui se tenaient, en très-grand nombre, à quelques pas de nous, s’abritant derrière les arbres, mais ils ne tardèrent pas cependant à prendre la fuite, et nous n’entendîmes plus que leurs hurlements qu’on ne saurait comparer qu’à ceux des bêtes féroces. Deux ou trois de nos hommes seulement avaient reçu des horions. Nous continuâmes d’avancer, mais la rivière cessant d’être navigable avant que nous ne fussions en vue du village supposé, nous fûmes obligés de nous retirer, d’après la défense expresse qui nous avait été faite d’entreprendre aucune attaque, et nous dûmes regagner le bord.

Toute la nuit qui suivit, nous entendîmes des cris et des sons de trompe que les sauvages produisent en soufflant dans une conque marine percée à la pointe. J’avais trouvé une trompe semblable au campement de la rivière du Massacre. Des feux s’allumaient de tous côtés aux alentours de notre mouillage. Tout cela nous faisait supposer des signaux de ralliement, suivis peut-être d’affreux festins.

Le lendemain matin, nos embarcations retournèrent à l’endroit ou nous avions rencontré le Chinois, et au village où nous étions entrés en pourparlers ; mais, attaquées, elles durent se défendre, et revenir à bord sans résultats satisfaisants, car on ne pouvait pas même considérer comme une représailles suffisante, la mort de trois ou quatre sauvages tombés dans cette affaire.

On se dirigea vers un deuxième village construit sur la plage du côté opposé et à un ou deux milles du navire. De nombreux indigènes nous firent un accueil hostile, mais sans tenter contre nous aucun acte de violence. On ne put rien obtenir d’eux. Alors notre commandant, persuadé que toute nouvelle démarche serait de même sans résultat, ne songea plus qu’aux représailles. Les embarcations bien armées retournèrent d’abord au village dont il vient d’être parlé et où un plus grand nombre d’indigènes se trouvaient réunis. Nous fûmes accueillis cette fois à coups de pierres qui eussent pu nous faire des blessures graves ; elles étaient en basalte, très-dures par conséquent, et angulaires. Mais, comme elles étaient lancées à la main, sans l’intermédiaire de la fronde, qui est inconnue des Rosseliens, et par suite douées de peu de vitesse, il était assez facile de les voir arriver et de les éviter à l’aide de quelques mouvements appropriés à la circonstance. Deux de nos hommes seulement furent atteints légèrement. Un matelot placé à l’avant de l’embarcation où je me trouvais eut l’idée de ramasser un de ces projectiles et de le renvoyer à son propriétaire qui semblait être le plus courageux de la bande et s’était avancé le plus près de nous. Le guerrier fit un geste d’estime et d’approbation en faveur de cet ennemi qui, seul au milieu de ses compagnons avait enfin le courage de saisir une arme et de répondre aux coups qui lui étaient portés. Outre ceux qui s’avançaient pour nous jeter des pierres, une bande de gaillards armés de lances faisaient des prouesses de gymnastique sur la plage, où ils nous attendaient. Les femmes, semblables à des furies, excitaient les guerriers, auxquels elles s’étaient mêlées, battant la surface de l’eau de longues gaules et hurlant comme des possédées.

Pendant ce temps nos embarcations se disposaient de la façon la plus propice à balayer la plage, après s’être avancées jusqu’au point où elles ne flottaient plus qu’à peine. Chacun prenait son fusil caché jusqu’alors et on démasquait un obusier dissimulé sous un capot. À la vue de ce bloc emmaillotté dont ils ne connaissaient certes pas l’usage, mais qui, nonobstant, ne leur disait rien qui vaille, les guerriers commencèrent à reculer, puis à déguerpir et dès lors commença le feu. L’explosion de notre petit canon provoqua un cri de détresse inimaginable, bien que, par une circonstance fatale, il n’eût pu produire tout l’effet qu’on en attendait. Nous débarquâmes aussitôt au nombre d’une vingtaine d’hommes, pendant qu’une dizaine d’autres gardaient les embarcations afin de les empêcher d’aller à la dérive ou de s’échouer.

Inutile de dire que nul ne s’opposa à notre débarquement. Nous incendiâmes le village complétement désert. Une perche plantée en terre et portant à son extrémité une petite tige transversale sur laquelle étaient peintes des barres rouges et noires attira notre attention parce qu’elle figurait une croix. Nous nous dirigeâmes de ce côté ; nous visitâmes la cabane près de laquelle elle était placée, de même que nous avions du reste fureté dans toutes les autres avant de les incendier ; nous fouillâmes en outre les environs du village, mais, hélas ! sans trouver trace d’aucun des compatriotes auxquels cette sorte de croix nous avait fait songer. — Enfin nous regagnâmes nos embarcations, chargés des vêtements de Chinois que les sauvages avaient entassés dans leurs greniers sans daigner s’en servir, et emportant aussi quelques-unes de ces bagatelles qui ne sont précieuses que pour les ethnologistes et les amateurs de collections.

Du village incendié nous allâmes dans la rivière ou nous avions été attaqués la veille, mais sans pouvoir rencontrer un seul indigène, dont nous n’entendîmes que les cris éloignés et, cette fois, plutôt gémissants que menaçants.

Bientôt enfin le navire leva l’ancre, et nous fîmes route vers Sydney pour y déposer les naufragés que nous avions à bord, y compris le capitaine P… qui avait pris part à nos expéditions investigatrices et vengeresses.

Certes, le résultat obtenu était médiocre, et le lecteur jugera que les représailles avaient été peu en rapport avec les sanglantes horreurs qui les avaient provoquées, mais on avait fait ce qu’il était possible de faire avec les forces très-restreintes d’un équipage d’aviso à vapeur, contenues d’ailleurs dans une prudence forcée par des instructions très-sévères données avant le départ de la Nouvelle-Calédonie.


Description de l’île Rossell et de ses habitants.

Il me reste à donner quelques détails sur l’île Rossell et sur ses habitants. Le lecteur curieux de géographie ne me pardonnerait pas de l’avoir conduit si loin pour ne lui rien faire voir, et d’avoir parlé si longuement de ce triste épisode de naufrage sans tracer au moins l’esquisse de la scène où il s’est passé.

L’île Rossell est la plus orientale de l’archipel de la Louisiade, dont elle fait partie. Cet archipel est lui-même situé au sud-est de la Nouvelle-Guinée, dans cette partie de l’Océanie qu’on a désignée sous le nom de Mélanésie.

On n’avait, avant notre expédition, aucun renseignement sur l’île Rossell, non plus que sur la plupart des îles du même archipel. D’Entrecasteaux et Dumont d’Urville en avaient relevé la position et les contours, mais sans y laisser tomber l’ancre.

Les marins australiens, qui connaissent le mieux et parcourent le plus souvent l’Océanie dans tous les sens, n’ont pas encore osé entamer de relations commerciales avec les féroces habitants de ces îles.

La priorité qui nous appartient donnera peut-être quelque intérêt à la courte description que je vais faire.

L’île Rossell est montagneuse et de formation volcanique. Son sommet le plus élevé doit atteindre neuf cents à mille mètres environ. Son plus grand diamètre, qui l’emporte peu sur les autres, est d’à peu près douze milles. Ses montagnes s’élèvent en pentes roides, ne laissant entre leur base et le rivage qu’un étroit cordon de terrain plat, marécageux et envahi par les palétuviers.

À en juger par les nombreux cours d’eau qui viennent déboucher au rivage, on peut dire que l’île est parfaitement arrosée.

La rivière du Mouillage, celle ou nous avons été attaqués, étroite mais profonde, serpente dans une belle vallée couverte d’arbres gigantesques. L’aspect général du pays est magnifique : les forêts s’élèvent jusqu’à la crête des montagnes, qui ne laissent à découvert sur leurs flancs que des cabanes entourées d’une pelouse verdoyante et ombragées d’arbres fruitiers. Au pied des coteaux sont épars de petits villages comme les deux que nous avons vus, au milieu d’arbres à pain, de cannes à sucre et de bananiers.

Le cœur saigne quand on songe que cette splendide nature n’élabore ses productions que pour des êtres aussi dégradés que ceux qui habitent cet admirable pays.

Le village que nous avons détruit, et dont j’ai examiné avec curiosité les habitations, se composait de six cabanes seulement. Ces cases sont d’une construction fort originale et très-appropriée au climat. Ce sont de grandes cages en claies de jonc, munies d’une porte et d’une fenêtre à battants, et soutenues par des piquets à soixante centimètres La rivière du Mouillage, dans File Russell. - Dessin dïladaniard environ au-dessus du sol. Leur toiture à double plan incliné déborde de beaucoup les murailles, de façon à former une galerie autour de l’habitation ; elle est faite en feuilles de canne à sucre ou de cocotiers et élégamment soutenue par des poteaux indépendants de la muraille et placés aux quatre coins.

Ces cases ont, en moyenne, une dizaine de mètres de longueur sur trois en largeur et autant en hauteur. Élevées comme elles sont au-dessus du sol, il n’est facile d’y pénétrer qu’à la faveur d’un escalier rudimentaire fixé en permanence devant la porte. C’est un morceau de bois bifurqué dont la fourche sert d’échelon.

Elles sont passablement aérées par la porte et la fenêtre, qui sont, à vrai dire, très-exiguës. Il est facultatif de les ouvrir ou de les fermer au moyen des battants dont elles sont munies.

Au milieu se trouve un foyer circonscrit par des cailloux. On y entretient sans doute la nuit un feu permanent pour écarter les moustiques, qui pullulent sur le rivage. Pareille disposition et pareille coutume existent en Nouvelle-Calédonie, aux îles Fidjis, et probablement ailleurs, mais je ne parle que de ce que j’ai vu.

En résumé, la construction de ces habitations est fort bien entendue pour procurer à leurs hideux propriétaires un abri contre les ardeurs du soleil de feu qui les éclaire et qui ferait mieux de les brûler, en même temps qu’elle les met à l’abri de l’humidité du sol, avantage précieux durant l’hivernage.

Les Rosseliens sont loin d’apporter en toutes choses la même industrie, car, si j’en juge par les objets trouvés dans leur village et enlevés par nous à l’improviste, de telle sorte que les fuyards n’eurent le temps d’en rien emporter, ils n’ont d’autre instrument d’industrie qu’une petite herminette. C’est une pierre de basalte articulée en coude avec le manche. La sagaie et la pierre sont leurs seules armes de guerre. J’ai fait connaître la trompe (conque marine) dont ils sonnent pour se rallier. C’est quelque chose d’analogue à ce qui sert, dans nos campagnes, à offrir un charivari à la dame qui convole à de nouvelles noces.

On connaît leurs pirogues : ils les manœuvrent très-bien.

Ils fabriquent des nattes et des paniers avec des lanières végétales. Leurs couteaux sont des valves d’huître finement dentelées sur les bords.

Arrivons enfin au portrait de ces affreux personnages. Ils ont la peau d’un noir mat comme la suie, le nez écrasé, la bouche large, l’œil noir et injecté, les pommettes saillantes, la chevelure noire, longue et crépue, la barbe rare et frisée, le front un peu fuyant. Leur taille et leur musculature sont très-médiocres.

L’usage du bétel donne à leurs lèvres et à leurs gencives la couleur de l’écrevisse cuite ; leurs dents sont noires et corrodées.

Les femmes sont obèses, avec des traits grossiers, une chevelure semblable à celle de leurs maris, un sein exubérant et piriforme.

Les élégants se font des favoris avec de la chaux et se passent transversalement dans la cloison du nez une tige d’os grosse comme une plume d’oie. C’est la même tige que les matelots de Cook remarquaient avec étonnement au nez des Australiens et qu’ils appelaient comiquement la vergue du beaupré. Le costume des hommes consiste en une poche faite avec une feuille d’arbre.

Les femmes ont pour tout vêtement une ceinture à franges, en fibres d’écorce, et qui retombe jusqu’à mi-cuisses.

Les deux sexes font un fréquent usage du bétel. À chaque instant, on les voit mordre un morceau de noix d’arec (fruit du palmier arec) et de feuille d’un poivrier (piper bétel), et porter sur les gencives, au moyen d’une spatule en bois, la chaux qu’ils puisent dans une calebasse[8]. J’ai rapporté en France tous ces objets, pris soit dans le village, soit entre les mains de notre Chinois, qui nous arriva avec un costume et un appareil de toilette complets.

Le climat de Rossell est très-chaud.

Si tout le littoral est peuplé comme la partie de la côte que nous avons parcourue, il doit y avoir plusieurs milliers d’habitants dans l’île.

V. de Rochas.


  1. L’un de nos dessinateurs, M. Hadamard, s’est rendu à Brest, où réside actuellement M. de Rochas, et c’est avec les croquis et d’après les conseils du voyageur lui-même qu’il a pu dessiner les scènes dont cette livraison est illustrée.
  2. Voy. sur la Nouvelle-Calédonie notre 61e livraison, t. III. p. 129, et la vue de Port-de-France, t. IV, p. 84.
  3. Voy. les études du savant Darwin sur les îles à coraux, 36e livraison du Tour du monde, t. II, p. 151.
  4. On sait que les travaux madréporiques s’exhaussent dans le détroit de Torrès de manière à faire craindre que la navigation n’y soit tout à fait entravée dans un avenir plus ou moins éloigné
  5. Ce portrait, reproduit par la plupart de ceux qui ont écrit sur les Australiens et qui est devenu pour ainsi dire leur signalement, a été beaucoup trop généralisé, ainsi que le Tour du monde l’a déjà démontré (voy. t. II, p. 186, et t. III, p. 97 et 100). L’erreur tient à deux causes:d’abord à ce que les premiers Australiens vus par des Européens étaient précisément ceux qui habitent les bords du détroit de Torrès et auxquels la description est parfaitement applicable ; ensuite à ce que la plupart des navigateurs et des personnes qui parlent et écrivent sans avoir vu, n’ont rien trouvé de mieux à faire que de copier et répéter ce qui avait été dit avant eux. — Cependant rappelons que tous les Australiens ne se ressemblent pas, non plus que les Normands ou les Flamands ne ressemblent aux Basques et aux Provençaux, quoique les uns et les autres soient Européens et, qui plus est, Français. Les Australiens que j’ai vus à Sydney et qui venaient des environs de New-Castle n’étaient guère conformes au portrait vulgaire. Ni leurs membres, ni leur tête, ni leur ventre n’offraient de disproportions sensibles. Ils n’étaient pas plus laids que les nègres que tout le monde connaît ; ils avaient même sur eux l’avantage d’une belle chevelure longue et tombant en mèches frisées sur les épaules. Ils n’étaient pas inintelligents, tant s’en faut. Voilà pourtant les gens que M. de Rieuzi compare aux orangs-outangs !

    Le grand argument contre eux c’est que les Anglais n’ont pu les civiliser. Mais John Bull est un marchand ; il vend ses pacotilles à tous les peuples et n’en civilise aucun. Quand il se fait cultivateur, il transforme la terre la plus ingrate, il la métamorphose par des prodiges d’intelligence et d’industrie, mais il n’en transforme pas les habitants. Ceux-ci le gênent et il les chasse. (Note de M. de Rochas.)

  6. Au retour du voyage à l’île Rossell une cruelle maladie sépara M. G. du Styx, qu’il commandait avec autant de bonté que de zèle, et lui ravit le fruit du grain qu’il avait semé : sic vos non vobis, etc. (Note de M. de Rochas.)
  7. D’après le rapport du capitaine P… cet homme était un Prussien embarqué à Hong-Kong, colonie anglaise en Chine.
  8. C’est ce mélange qui constitue le bétel ; mélange qui se fait dans la bouche des sauvages, et n’est pas préparé d’avance comme dans l’Indo-Chine et à Java.