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Ne nous frappons pas/L’Ingénieux Yankee

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La revue blanche (p. 263-268).

L’INGÉNIEUX YANKEE


Il y a trois ou quatre ans, lors du séjour que je fis à Philadelphie, j’eus l’occasion de me lier assez étroitement avec Joë Simily, l’un des plus charmants garçons de la ville.

Au-dessus de tout, dans l’existence, Joë plaçait les belles filles et les beaux chiens.

Les beaux chiens surtout, parce que les chiens sont plus fidèles que la plupart des demoiselles.

Aussi, les superbes meutes que le jeune homme avait réunies à grands coups de dollars et de compétence, étaient-elles réputées par tout le vaste territoire des États-Unis.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un matin, dès l’aube, Joë Simily monta dans ma chambre.

J’étais encore couché.

— Voulez-vous rire ? fit-il.

— Volontiers.

— Eh bien ! contemplez cela.

Et il m’exhibait ce petit disque d’argent qui leur sert, là-bas, de pièce de cinquante centimes, et qu’ils dénomment dime (le dixième d’un dollar).

— Qu’est-ce que c’est que ça ? m’enquis-je.

— Ça, c’est toute ma fortune.

— Quel fun !

— Il n’y a pas le moindre fun là-dedans. Je suis ruiné, ruiné comme M. de Fondencomble lui-même.

Et il m’expliqua la cause de son désastre, toute sa fortune mise dans je ne sais quel trust raté, l’accaparement, je crois, des timbres-poste du pays ou de tout autre objet d’un emploi aussi courant.

(Les trusts ne réussissent pas toujours, a remarqué M. Paul Leroy-Beaulieu.)

Et mon ami Joë Simily semblait accepter le plus gaiement du globe sa nouvelle situation d’homme pauvre.

— On est plus léger ainsi, souriait-il.

Un seul nuage obscurcissait son horizon : ses toutous.

— Qu’est-ce que je vais faire de mes pauvres amis. Ils sont en ce moment dans Quick-Flirt-Cottage, mais bientôt je vais être forcé de me défaire de cette joyeuse résidence, et alors ?

— Vendez-les.

— Oh ça, jamais !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Peu de jours après cet événement, une dépêche me rappelait en Europe, et depuis l’époque — la vie est ainsi faite — je n’avais plus eu de nouvelles de mon ami Simily.

Aussi de quelle allégresse ne se doubla pas ma surprise, quand ce matin, je reconnus Joë sablant joyeusement le John Collins à l’Australian Bar de la cité Berryer ?

Je passe les effusions et je glisse discrètement sur les quelques wiskeys qui s’en suivirent.

— Ah ! mon vieux Simily, ne m’interrompais-je pas de clamer, comme je suis content de vous revoir ! Et en bon état !

— En très bon état. — Vous aussi, je vois avec plaisir, vous êtes en bon état.

Quite well ! Et de nouveau riche ?

— De nouveau immensément riche !

— À propos, vos chiens ! Qu’en fites-vous après votre ruine ?

— Oh ! les darling ! jamais je n’aurai assez de reconnaissance pour eux. Moi, ne pouvant les nourrir, c’est eux qui se chargèrent de m’entretenir.

— Les braves bêtes !

— Ne voulant à aucun prix me séparer d’eux, j’eus une idée de génie. J’inventai le chien-publicité. Dans toutes les rues de Philadelphie, bientôt, on ne vit plus que moi, entouré de mes cabots, tous porteurs de réclames peintes sur la peau, ou pour parler plus exactement, teintes sur le poil (ce qui est plus hygiéniques aux pauvres bêtes).

— Très ingénieux.

— Ce mode de réclame devint rapidement fort à la mode à Philadelphie. Pas un vendeur de produit quelconque qui ne tînt à faire promener le nom de sa camelote imprimé sur le flanc de mes chiens ! On me paya jusqu’à dix dollars par animal quotidien !

— Peste !

— Au bout de quelque temps, surgit la concurrence. Je retirai mes braves bêtes de la circulation et les rendis à une existence plus digne.

— Votre fortune était faite ?

— Ma fortune, non, mais j’avais acquis assez d’argent pour fabriquer et lancer… Vous n’en avez pas entendu parler en Europe ?

— De quoi ?

— De mon black cold-cream, cold-cream noir pour négresses. Là, alors, ce fut la fortune !