Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/11

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 138-143).
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CHAPITRE XI.

Newman Noggs installe Mme et Mlle Nickleby dans leur nouveau
domicile de la Cité.

Pendant que miss Nickleby s’en retournait chez elle, ses réflexions étaient naturellement tristes. La journée n’avait pas commencé pour elle de manière à lui donner des idées couleur de rose. La conduite de son oncle n’était pas de nature à dissiper les craintes ou les doutes qu’elle avait pu concevoir dès le début, et le premier aperçu qu’elle avait pu prendre de l’établissement Mantalini n’avait rien de bien encourageant. C’était donc avec de sombres pressentiments et des déceptions cruelles qu’elle envisageait, le cœur serré, la nouvelle carrière qui s’ouvrait devant elle.

S’il avait été au pouvoir de sa mère de faire entrer dans son esprit des dispositions plus heureuses et d’alléger sa peine, la pauvre femme n’y épargna pas ses soins ni l’abondance de ses consolations verbeuses. Pendant le temps que Catherine avait été absente, la bonne dame s’était remis en mémoire deux cas authentiques de marchandes de modes qui s’étaient trouvées, à la fin, propriétaires d’une belle fortune. Qu’elles l’eussent acquise uniquement dans leur commerce, ou qu’elles eussent commencé avec un capital suffisant pour les lancer dans les affaires, ou qu’elles eussent eu l’heureuse chance de faire des mariages avantageux, voilà ce qu’elle ne pouvait se rappeler au juste. Néanmoins, comme elle en faisait la remarque judicieuse, il était impossible qu’il ne se trouvât pas quelque jeune personne de cette profession qui eût fait de bonnes affaires en commençant avec rien : et, une fois cet exemple admis, pourquoi Catherine ne ferait-elle pas de même ? Miss la Creevy, qui était devenue comme un membre du conseil de famille, hasardait bien, par insinuation, quelques doutes sur les chances probables pour Mlle Nickleby d’arriver à cet heureux résultat dans tout le cours d’une vie ordinaire : mais la bonne dame, qui avait réponse à tout, la rassurait en lui confiant qu’elle avait là-dessus un pressentiment sûr, une espèce de seconde vue ; c’était un genre d’argument qui n’était pas nouveau chez elle : c’est celui avec lequel elle terrassait tous les raisonnements de feu M. Nickleby, et nous devons dire qu’elle avait tort plus de quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent.

« Et puis, disait miss la Creevy, j’ai peur que ce ne soit une occupation pernicieuse à la santé. Je me rappelle bien trois jeunes modistes qui sont venues se faire peindre chez moi quand je commençais mon état : elles étaient toutes les trois pâles et maladives.

— Oh ! ce n’est pas du tout une règle générale, observa Mme Nickleby, car moi je me rappelle, aussi bien que si c’était hier, en avoir employé une, qui m’était particulièrement recommandée, pour me faire un manteau écarlate : c’était alors la grande mode ; eh bien ! c’était une grosse rougeaude, une vraie rougeaude, certainement.

— Peut-être qu’elle buvait, insinua miss la Creevy.

— Je ne sais pas le motif, répliqua Mme Nickleby, mais je sais qu’elle avait la figure très rouge ; vous voyez donc bien que votre raisonnement ne vaut rien. »

Telle était la force de tous les arguments qu’elle rétorquait aux objections qu’on pouvait trouver à faire au parti pris le matin. Heureuse Mme Nickleby ! Il suffisait qu’un projet fût nouveau pour trouver à l’instant dans son esprit bon accueil, et pour y prendre des couleurs séduisantes comme les hochets dorés dont on amuse les enfants.

La question ainsi vidée, Catherine fit part du désir exprimé par son oncle de les transférer dans sa maison vacante, proposition à laquelle Mme Nickleby acquiesça avec la même facilité : elle pensait même avec plaisir à l’agrément qu’elle aurait le soir, quand il ferait beau, d’aller, en se promenant, chercher sa fille à West-end pour la ramener à la maison. Elle n’oubliait qu’une chose dans ses plans, c’est que les belles soirées sont rares, et que le mauvais temps est l’état naturel de Londres.

« Je suis désolée, je vous assure ; je suis désolée de l’idée que nous allons vous quitter, madame, dit Catherine à miss la Creevy dont la sympathie avait fait sur elle une profonde impression.

— Vous ne me mettrez pas pour cela à la porte de chez vous, reprit miss la Creevy avec autant de bonne humeur apparente qu’elle pouvait en mettre dans cette séparation. J’irai vous voir très souvent ; j’irai savoir de vos nouvelles ; et, quand il n’y aurait pas dans toute la ville ou dans tout l’univers un autre cœur pour s’intéresser à votre bonheur, sachez bien qu’il y aura toujours une petite ermite du Strand qui priera pour vous soir et matin. »

Là-dessus, l’excellente femme, après une foule de petites mines extraordinaires qui lui auraient valu une fortune si elle avait su les reproduire avec fidélité sur l’ivoire ou sur la toile, alla s’asseoir dans un coin pour y pleurer à cœur joie.

Mais ni pleurs, ni consolations, ni espoir, ni crainte n’empêchèrent le fatal samedi d’arriver, et avec lui Newman Noggs. Exact au rendez-vous, il était là, à heure dite, après avoir fait la course clopin-clopant, et l’on sentit, par le trou de la serrure, comme pour annoncer sa présence, un parfum de genièvre, au moment précis où toutes les horloges du voisinage qui marchaient de bon accord sonnaient ensemble cinq heures du soir. Newman attendit les cinq coups, et frappa à la porte.

« De la part de M. Ralph Nickleby, dit-il quand il eut monté l’escalier, faisant sa commission aussi brièvement que possible.

— Nous sommes prêtes à l’instant, dit Catherine. Nous n’avons pas grand’chose à emporter ; cependant j’ai peur que nous ne soyons obligées de prendre une voiture.

— Je vais en chercher une.

— Certainement non, dit Mme Nickleby ; je ne souffrirai pas que vous preniez cette peine.

— Si fait, dit Newman.

— Je ne veux pas seulement que vous y songiez, reprit Mme Nickleby.

— Vous ne pouvez pas m’empêcher d’y songer, dit Newman.

— Vous croyez ?

— Non, vous ne le pouvez pas. J’y ai déjà songé en venant, et, si je n’en ai pas amené, c’est que j’ai songé aussi que vous ne seriez pas encore prêtes. Je songe à bien des choses, allez. On ne peut pas empêcher cela.

— Ah ! bon ! je vous comprends, monsieur Noggs, dit Mme Nickleby : nos pensées sont libres, naturellement. Chacun peut songer à ce qu’il veut ; c’est bien clair.

— Cela ne serait pas si on laissait faire certaines gens, marmotta Newman.

— Certainement, cela ne serait plus, monsieur Noggs, et vous dites là une grande vérité, répliqua Mme Nickleby. À coup sûr, il y a des gens qui… Comment va votre maître ?

Newman lança du côté de Catherine un regard qui disait bien des choses, et répondit, en appuyant d’un ton expressif sur le dernier mot de sa phrase, que M. Ralph Nickleby se portait bien, et leur présentait ses amitiés.

« Nous lui sommes bien reconnaissantes, dit Mme Nickleby.

— Très reconnaissantes ? reprit Newman ; je le lui dirai. »

Il n’était pas facile de ne pas reconnaître Newman Noggs, pour peu qu’on l’eût vu une fois ; aussi Catherine, attirée par la singularité de ses manières, tempérées toutefois aujourd’hui par quelque chose de doux et même de délicat, malgré la brusquerie de son langage, ne l’eut pas plutôt examiné de près, qu’elle se souvint d’avoir saisi quelque jour, au passage, un reflet de cette étrange figure.

« Excusez ma curiosité, dit-elle : mais n’est-ce pas vous que j’ai vu dans la cour des diligences, le jour où mon frère est parti pour le Yorkshire ? »

Newman tint ses yeux fixés sur Mme Nickleby, et, sans rougir le moins du monde, dit : « Non.

— Non ! s’écria Catherine, j’en aurais mis ma main au feu.

— Vous auriez eu tort, répliqua Newman ; voilà la première fois que je sors depuis trois semaines ; j’ai eu la goutte. »

Newman était si loin, si loin de présenter les apparences d’un sujet goutteux, que Catherine ne put s’empêcher d’en faire intérieurement la remarque. Mais Mme Nickleby coupa court à ses réflexions, en insistant pour qu’on fermât la porte de peur que M. Noggs ne prît un rhume, et en s’obstinant après à envoyer chercher un fiacre par la domestique, de peur que M. Noggs ne se fatiguant ne prît une autre attaque de son mal : deux conditions auxquelles Newman se vit obligé de souscrire. Enfin, le fiacre arrive, et, après bien des tristes adieux, bien des allées et venues de miss la Creevy, qui, plus d’une fois, en traversant le trottoir, exposa l’économie de son turban jaune à des chocs violents contre des passants mal appris, il prit sa course. Ce n’est pas du turban que je parle, c’est du fiacre, avec les deux dames et leurs paquets à l’intérieur, Newman sur le siège près du cocher, en dépit de toute l’insistance de Mme Nickleby, qui lui prophétisa que ce serait sa mort.

Les voilà donc qui s’enfoncent dans la Cité, descendant vers la rivière, puis, après une course longue et lente, car à cette heure les rues étaient encombrées de véhicules de tout genre, ils finirent par s’arrêter devant une grande vieille maison sombre dans la rue de la Tamise. La porte et les fenêtres avaient été tant de fois éclaboussés par la boue, qu’à la voir si sale on pouvait la croire inhabitée depuis bien des années.

Pour ouvrir la porte de cette résidence déserte, Newman prit une clef dans son chapeau : c’était là, par parenthèse, qu’il mettait tout ce qu’il avait, à raison du mauvais état de ses poches, et, s’il n’y mettait pas aussi son argent, c’est qu’il n’avait pas d’argent du tout. Après cela, ayant aidé à décharger le fiacre, il conduisit ces dames dans l’intérieur de leur nouvelle demeure.

Qu’elle était vieille ! qu’elle était triste ! qu’elle était noire ! Comme les appartements en étaient silencieux et sombres, dans ce quartier autrefois si plein de vie et de mouvement ! Sur le derrière était un quai de débarquement au bord de la Tamise ; une niche à chien sans locataire, quelques os d’animaux ; des fragments de cercles de fer, des douves de vieux tonneaux étaient épars de tous côtés ; mais la vie s’était retirée de cet ancien théâtre d’activité. Ce n’était plus que l’image d’une ruine froide et muette.

« Cette maison, dit Catherine, est triste et glacée. On dirait un arbre flétri par quelque mauvais vent. En vérité, si j’étais superstitieuse, j’aurais presque envie de croire qu’il y a eu là quelque crime abominable commis entre ces quatre murailles, et que depuis la place a été frappée de malédiction. Dieu ! que c’est déplaisant et sombre !

— Au nom du ciel, ma chère, répliqua Mme Nickleby, ne dites donc pas ces choses-là ; vous allez me faire mourir de frayeur.

— Ce n’est rien, dit Catherine avec un sourire forcé ; c’est seulement ma folle imagination.

— Eh bien alors, ma chère, faites-moi le plaisir de garder votre folle imagination pour vous et de ne pas réveiller la mienne pour lui tenir compagnie. Est-ce que vous n’auriez pas dû penser à tout cela auparavant ? Vous êtes si négligente ! nous aurions demandé à miss la Creevy de venir nous tenir compagnie ; ou nous aurions emprunté un chien, ou mille choses. Mais vous n’en faites jamais d’autres, tout juste comme votre pauvre cher père. Si je n’avais pas pensé à tout… » C’était l’exorde ordinaire de Mme Nickleby quand elle allait commencer une lamentation générale, composée d’une douzaine de phrases mal enchevêtrées et qui ne s’adressaient à personne en particulier, mais dans lesquelles elle s’embarquait à perte d’haleine, comme elle n’y manqua pas dans cette occasion.

Newman, sans avoir l’air d’entendre ces observations, fit à ces dames les honneurs de deux chambres, au premier étage, qu’on avait eu l’attention de chercher à rendre habitables. Dans l’une étaient quelques chaises, une table, un vieux tapis de cheminée. Le feu était tout apprêté dans la grille. L’autre chambre contenait un vieux bois de lit à tenture, et quelques menus articles d’ameublement essentiels.

« Voyez, ma chère, dit Mme Nickleby, s’efforçant d’être contente ; votre oncle n’a-t-il pas pensé à tout, pourvu à tout ? car nous n’aurions eu pour nous coucher que le lit que nous avons acheté hier, s’il n’avait pas eu soin de nous tenir celui-là prêt.

— C’est très aimable, assurément, » repartit Catherine, en promenant ses regards tout autour d’elle.

Newman Noggs ne leur dit pas que c’était lui qui avait dépisté les vieux meubles qu’ils voyaient, dans la cave ou dans le grenier ; que c’était lui encore qui leur avait mis là-bas sur la planche deux sous de lait pour leur thé ; qui leur avait rempli d’eau la bouilloire rouillée et l’avait dressée sur la plaque de la cheminée ; que c’était lui qui avait ramassé des copeaux sur le quai et demandé aux voisins quelques morceaux de charbon de terre ; mais l’idée que c’était à Ralph Nickleby qu’on en faisait honneur irrita si fort son imagination nerveuse, qu’il ne pût s’empêcher de faire craquer tous ses dix doigts l’un après l’autre. Mme Nickleby fut d’abord un peu effrayée de cet exercice, mais, supposant que c’était un reste de sa goutte, elle ne poussa pas plus loin ses réflexions.

« Nous n’avons pas besoin de vous retenir plus longtemps, je pense, dit Catherine.

— Je n’ai plus affaire ici ? demanda Newman.

— Non, je vous remercie, répondit miss Nickleby.

— M. Noggs, ma chère, ne serait peut-être pas fâché de boire un coup à notre santé ? » dit Mme Nickleby, fouillant dans son ridicule pour y chercher quelque petite pièce de monnaie.

— J’ai peur, dit Catherine avec hésitation (car elle avait remarqué un mouvement de répugnance dans la figure de Newman), j’ai peur qu’une pareille offre ne lui fasse de la peine. » Newman Noggs, saluant là-dessus la demoiselle d’un air qui sentait plus le gentleman qu’on ne l’eût pensé, à voir son extérieur misérable, mit sa main sur son cœur : et, s’arrêtant un moment, de l’air d’un homme qui voudrait bien dire quelque chose, mais qui ne sait que dire, il sortit de la chambre. Lorsque les échos discordants de la lourde porte d’en bas, en retombant sur son loquet, retentirent tristement dans cette masure, Catherine se sentit presque la tentation de le rappeler pour le prier de rester quelques minutes encore. Mais elle fut elle-même honteuse de sa peur, et Newman Noggs reprit sa route pour retourner chez lui.