Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/13

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 156-171).



CHAPITRE XIII.

Où Nicolas varie la monotonie du séjour de Dotheboys-Hall par un acte
de vigueur remarquable dont les conséquences ne sont pas sans importance.

L’aube froide et obscure d’une matinée de janvier commençait à éclairer furtivement les fenêtres du dortoir commun, lorsque Nicolas, la tête appuyée sur son bras, se mit à plonger ses regards à travers toutes les formes étranges dont il était entouré, comme s’il était à la recherche de quelque objet particulier.

Il fallait de bons yeux pour démêler, dans cette masse confuse d’enfants endormis, les traits de chacun d’eux. En effet, ils étaient couchés par groupes serrés : et, pour se réchauffer, chaque nichée s’était couverte de ses vêtements rapiécés ou en guenilles, sous lesquels on ne pouvait guère distinguer que le profil anguleux de quelque figure pâle, plus pâle encore par la sombre lueur que répandait sur elle le jour naissant. Çà et là, on voyait sortir des draps un bras osseux, dont la maigreur, mise à découvert, affrontait pleinement les regards dans sa hideuse nudité. Il y avait des enfants qui, étendus sur le dos, le visage en l’air, les mains crispées, éclairés par un jour de plomb, ressemblaient plutôt à des cadavres qu’à des créatures vivantes. Il y en avait d’autres qui étaient ramassés en une foule de postures fantastiques et bizarres, et l’on voyait bien qu’elles étaient moins le résultat des caprices du sommeil que des efforts pénibles qu’ils avaient faits avant de s’endormir, pour se roidir contre la douleur. Quelques autres, le petit nombre, et les plus jeunes, dormaient d’un sommeil paisible, et le sourire sur les lèvres ; sans doute ils se croyaient chez eux dans leurs songes. Mais on entendait près d’eux des soupirs pesants et profonds qui venaient rompre le silence général, et qui annonçaient que quelqu’un parmi eux venait de s’éveiller pour recommencer une nouvelle journée de misère. Et, à mesure que les rayons du matin chassaient les ténèbres de la nuit, les sourires s’enfuirent aussi avec l’ombre heureuse qui les avait fait naître.

Les songes sont comme les esprits légers des poèmes et des légendes. Ils prennent leur ébats sur la terre pendant les heures de la nuit, et puis ils fondent et disparaissent au premier rayon du soleil, pour faire place aux soucis rongeurs et à la triste réalité, qui continuent pendant le jour leur pèlerinage à travers le monde.

Nicolas regardait les enfants endormis, d’abord avec l’air d’un homme qui, pour être familiarisé avec la scène présente à ses yeux, n’en a pas conservé moins vive l’impression douloureuse qu’il en ressent, puis, après, il semblait chercher avec un soin plus inquiet quelque objet qui se dérobait à sa vue et qu’il ne rencontrait pas à sa place accoutumée. C’était là le soin dont il était encore occupé, à moitié sorti de son lit, dans l’ardeur de sa recherche, lorsqu’on entendit la voix de Squeers retentir au bas de l’escalier.

« Eh bien ! n’allez-vous pas dormir toute la journée ? allons, debout !

— Chiens de paresseux ! » ajouta Mme Squeers comme pour arrondir la phrase, et, en même temps, on entendait un son criard assez semblable au cri d’une scie ou d’un lacet qui passe dans les œillets d’un corset.

« Nous allons descendre tout de suite, monsieur, répliqua Nicolas.

— Descendre tout de suite ! dit Squeers. Vous ferez, parbleu ! bien de descendre tout de suite, ou je vais en descendre moi-même quelques-uns en moins de temps que cela : où est ce drôle de Smike ? »

Nicolas jeta un regard rapide autour de lui sans répondre.

« Smike, criait à tue-tête M. Squeers.

— Smike ! est-ce que vous voulez encore vous faire casser la tête ? » demanda son aimable épouse, mettant sa voix à l’unisson avec celle de son mari.

Pas de réponse encore ; seulement Nicolas ouvrait de grands yeux, ainsi que la plupart des enfants qui venaient de se lever.

« Que le diable confonde le coquin ! murmura Squeers en exerçant sa canne avec impatience contre la rampe de l’escalier. Nickleby !

— Eh bien, monsieur ?

— Envoyez-moi ce drôle, vous ne m’entendez donc pas ?

— Il n’est pas ici, monsieur, répliqua Nicolas.

— Pas de mensonges : je sais qu’il y est.

— Il n’y est pas, riposta Nicolas avec colère.

— Nous allons bientôt voir cela, dit M. Squeers en montant avec précipitation. Je saurai bien le trouver, je vous en réponds. »

Sur cette assurance, M. Squeers tomba comme une bombe dans le dortoir, et, brandissant sa canne dans les airs, toute prête à s’abaisser sur quelque victime, il la plongea dans le coin obscur où le corps chétif du pauvre souffre-douleur s’étendait tous les soirs, mais la canne retomba sur la carreau sans faire de mal à personne : les oiseaux étaient dénichés.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? dit Squeers se retournant pâle comme un mort, où l’avez-vous caché ?

— Je ne l’ai seulement pas vu depuis hier au soir, répondit Nicolas.

— C’est bon, dit Squeers, évidemment mal à son aise, malgré ses efforts pour dissimuler son inquiétude. Ce n’est pas comme cela que vous lui rendrez service. Où est-il ?

— Au fond de la mare, je suppose, reprit Nicolas à voix basse, les yeux fixés en plein sur la face du maître.

— Sacré nom !… Qu’est-ce que vous entendez par là ? » s’écria Squeers dans un grand trouble ; puis, sans attendre de réponse, il demanda aux enfants s’il y en avait parmi eux qui pût donner quelque renseignement sur la disparition de leur camarade.

Au milieu d’un bourdonnement général qui signifiait : « je n’en sais rien, » on entendit une voix perçante qui cria plus franchement que les autres :

« Pardon, monsieur, je crois que Smike s’est sauvé, monsieur.

— Oh ! dit Squeers promenant ses yeux sur les élèves assemblés. Qui a dit cela ?

— C’est Tomkins, monsieur, » répondirent toutes les voix. M. Squeers fit le plongeon dans cette foule, et, du premier coup, ramena un tout petit garçon, encore orné de sa chemise et de son bonnet de nuit, dont la physionomie, pendant cet enlèvement rapide, trahissait une grande perplexité : car il se demanda si c’était pour le punir ou pour le récompenser de sa réponse candide que M. Squeers venait de le prendre. Il fut bientôt fixé sur ce point.

« C’est vous, monsieur, qui pensez que Smike s’est sauvé ? demanda Squeers.

— Oui, monsieur, s’il vous plaît, répondit le petit garçon.

— Et quelles raisons, monsieur, dit Squeers saisissant tout à coup le petit garçon par le bras, et soulevant avec beaucoup de dextérité sa chemise par derrière ; quelles raisons avez-vous de supposer qu’un de vos camarades chercherait à se sauver de cet établissement ? hein, monsieur ? »

L’enfant, en guise de réponse, poussa un cri plaintif, pendant que M. Squeers, se plaçant dans l’attitude la plus favorable pour ne rien perdre de ses forces dans cette exécution, se mit à fouetter le petit drôle jusqu’à ce qu’enfin, à force de se tortiller, il lui échappa des mains, et, grâce à la clémence de son bourreau, roula, sans être poursuivi, tout le long de l’escalier.

« Là ! dit Squeers ; maintenant, s’il y a quelque autre élève qui pense que Smike s’est sauvé, je ne demande pas mieux que d’avoir avec lui un petit bout de conversation. »

Naturellement, il y eut un profond silence, pendant lequel Nicolas laissait percer sur sa figure le plus profond dégoût.

« Eh bien ! Nickleby, dit Squeers lui jetant une œillade malicieuse ; et vous, vous croyez qu’il s’est sauvé ? je suppose.

— Je crois que c’est extrêmement probable, répondit Nicolas tout tranquillement.

— Ah ! vous croyez, vous croyez, dit Squeers en ricanant. Peut-être même que vous ne faites pas que de le croire.

— Pour ce qui est de le savoir, je n’en sais rien.

— Il ne vous a pas dit où il allait, je suppose, n’est-ce pas ? poursuivit Squeers ricanant toujours.

— Non, et j’en suis bien aise, car alors c’eût été mon devoir de vous en prévenir immédiatement.

— Ce qui vous aurait diablement coûté, reprit Squeers d’un air insultant.

— C’est vrai ; vous interprétez mes sentiments avec une grande fidélité. »

Mme Squeers avait écouté toute cette conversation du bas de l’escalier ; mais enfin, à bout de patience, elle passa à la hâte sa camisole de nuit, et perça jusque sur le théâtre où trônait son mari.

« Qu’est-ce que c’est donc que tout ce train-là ? dit-elle, pendant que les élèves se rejetaient en arrière à droite et à gauche pour lui épargner la peine de se faire un passage à l’aide de ses bras robustes. Qu’est-ce que vous avez donc à bavarder avec lui, mon petit Squeers ?

— Dame ! ma chère, dit Squeers, le fait est que Smike est perdu.

— C’est bon, je connais cela, dit la dame, et je ne m’en étonne pas. Quand vous prenez un tas de pions orgueilleux qui ameutent tous ces petits chiens-là… que voulez-vous faire ? À présent, jeune homme, faites-moi l’amitié de tirer vos guêtres, et promptement, et de vous dépêcher, et de vous en aller à l’étude, et d’emmener les élèves, et de ne pas en bouger sans permission, ou bien vous et moi nous pourrions avoir une petite discussion où vous laisseriez une partie de vos agréments, bel idolâtre, et je vous en réponds.

— Ah ! vraiment ? dit Nicolas.

— Oui, vraiment ; et puis vraiment encore, méchant singe, dit la dame en fureur ; et vous ne resteriez pas une heure de plus dans la maison si j’étais ma maîtresse.

— Ni moi non plus si j’étais mon maître. Allons, messieurs.

— Allons, messieurs, dit Mme Squeers en singeant de son mieux la voix et le ton du maître, suivez votre chef, messieurs, et prenez modèle sur Smike, si vous l’osez ; regardez bien ce qu’il va gagner à cela, quand on le ramènera, et n’oubliez pas, je vous le répète, que vous ferez bien de ne pas vous exposer à pis, en ouvrant seulement la bouche pour parler de lui.

— Que je l’attrape, dit Squeers, et il sera bien heureux si je ne l’écorche pas tout vif ; rappelez-vous bien cela, tous.

— Si vous le rattrapez, reprit Mme Squeers d’un air de mépris ; c’est bon ! et comment feriez-vous pour ne pas le rattraper, si vous vous y prenez bien ? Allons, décampez, vous autres. »

À ces mots, Mme Squeers congédia les élèves, et, après un léger trouble dans les rangs causé par l’empressement de la queue, qui ne demandait qu’à détaler plus vite que la tête, le dortoir étant évacué, elle se trouva en tête-à-tête avec son époux.

« Il n’est pas ici, dit Mme Squeers ; l’écurie et l’étable sont fermées à clef, il ne peut donc pas y être ; il n’est pas non plus en bas, car la fille l’a cherché partout. Il faut qu’il soit allé du côté d’York, et encore par la grande route.

— Pourquoi cela ? demanda Squeers.

— Faut-il que vous soyez stupide, dit Mme Squeers courroucée ; il n’avait pas d’argent, n’est-ce pas ?

— Il n’a jamais su de sa vie ce que c’était que d’avoir un sou, répliqua Squeers.

— Assurément, reprit sa dame ; et, de plus, je puis vous répondre qu’il n’a rien emporté pour manger en route. Ha ! ha ! ha !…

— Ha ! ha ! ha !… fit Squeers riant à l’unisson.

— Eh bien ! alors, dit Mme Squeers, il faut donc bien qu’il demande l’aumône en chemin, ce qu’il ne peut faire que sur la grande route.

— C’est vrai ! s’écria Squeers battant des mains.

— Certainement que c’est vrai, mais ce n’est pas vous qui y auriez jamais pensé sans moi, reprit sa femme ; maintenant, vous n’avez qu’à prendre la carriole ; moi, j’emprunterai celle de Swallows ; nous irons chacun de notre côté : nous tiendrons les yeux bien ouverts, nous nous informerons le long du chemin, et nous aurions bien du malheur si l’un de nous ne mettait pas la main dessus. »

Le plan de la vénérable Mme Squeers fut adopté et mis à exécution sans délai. Après un déjeuner fait à la hâte et quelques informations prises dans le village, dont le résultat fut de les convaincre qu’ils étaient bien sur la trace, Squeers partit dans sa carriole, bien décidé à découvrir et à punir sa victime. Presque aussitôt Mme Squeers, encadrée dans son capuchon blanc et cuirassée d’une infinité de châles et de mouchoirs bien serrés autour d’elle, s’élança dans une autre direction, trônant au haut d’une autre carriole.

Elle s’était munie d’une trique de taille raisonnable, de quelques bouts de grosse corde, et s’était donné pour garde du corps un grand et robuste manœuvre. Tout avait donc été prévu et exécuté pour assurer le but de l’expédition, la prise du fugitif. Une fois au pouvoir de l’ennemi, il ne pouvait échapper.

Nicolas restait à la maison dans une grande agitation d’esprit ; il savait bien que, quelle que fût l’issue de l’évasion de Smike, il n’en pouvait toujours résulter que des conséquences pénibles et déplorables ; la mort, suite nécessaire des privations, de la faim, du froid, ne pouvait manquer d’atteindre à la longue, dans sa fuite errante, un être si malheureux et si borné, seul, sans amis, à travers un pays qui lui était tout à fait inconnu. Il est vrai que la mort valait bien pour lui le sort qui l’attendait au retour, sous la tyrannie impitoyable du maître de pension de Dotheboys-Hall. Mais ce qui lui brisait le cœur, en pensant aux souffrances que Smike aurait à subir, c’est qu’en fuyant sa prison, sans doute il avait compté sur la sympathie et la pitié de son jeune protecteur. Il était donc abattu, dans une anxiété inexprimable, rêvant une foule de chimères, lorsque le lendemain soir il vit entrer Squeers seul et humilié du mauvais succès de ses recherches.

« Pas de nouvelles du vagabond, » dit-il.

Et l’on voyait dans sa démarche que, fidèle à son vieux principe, il avait dû bien des fois, pendant son voyage, descendre pour se dégourdir les jambes.

« Il faudra que je me console sur quelque autre gibier, Nickleby, si Mme Squeers n’est pas plus heureuse dans sa chasse ; je vous en avertis.

— Je regrette, monsieur, dit Nicolas, qu’il ne soit pas en mon pouvoir de vous offrir les consolations dont vous parlez. Cela m’est bien égal.

— Ah ! cela vous est égal ! dit Squeers d’un ton menaçant ; nous verrons.

— Eh bien ! nous verrons.

— Voilà mon poney qui s’est couronné et que j’ai été obligé de remplacer, pour revenir, par un cheval de louage. J’en ai pour dix-neuf francs soixante-quinze, sans compter les autres frais. Qui est-ce qui me les payera ? qu’en dites-vous ?

Nicolas haussa les épaules et garda le silence.

« Il faudra bien que quelqu’un me les paye, continua Squeers qui avait quitté son ton habituel et ses manières cauteleuses pour prendre ouvertement des airs de bravache. Il ne s’agit pas ici, monsieur le caniche, de faire le beau en remuant la queue ; à cette niche, et bien vite, car voilà l’heure d’aller se coucher. Allons ! qu’on détale. »

Nicolas se mordit les lèvres et serra les poings par un mouvement involontaire, car les doigts lui démangeaient, et il aurait sur-le-champ fait expier à M. Squeers cette insulte. Mais il se rappela que cet homme était ivre, et que ce ne serait qu’une scène de tapage indigne de lui. Il se contenta donc de lancer un regard de mépris à ce petit tyranneau et se mit à monter au dortoir majestueusement ; non, cependant, sans être piqué au vif de voir que Mlle Squeers, le jeune maître Squeers et la servante elle-même, placés dans un petit coin propice, paraissaient faire leur bonheur de cette scène délicieuse. Il entendait les deux premiers faire à l’envi une foule de remarques édifiantes sur les parvenus présomptueux, et se livrer ensuite à une immense variété d’éclats de rire, dont la plus misérable des servantes prenait aussi sa part. Navré de toutes ces pensées, Nicolas alla se cacher sous ses couvertures, fermement résolu à régler ses comptes avec M. Squeers plus tôt peut-être que l’autre ne l’avait espéré. Quand le jour reparut, Nicolas était à peine éveillé, qu’il entendit le bruit des roues d’une carriole qui s’approchait de la maison ; elle s’arrêta. La voix de Mme Squeers retentit. Dans l’ivresse de son triomphe, elle ordonnait de préparer un petit verre pour quelqu’un, preuve évidente qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Nicolas n’avait pas le courage de regarder par la fenêtre. Cependant il finit par s’y résoudre, et le premier objet qui frappa sa vue ce fut le malheureux Smike, tellement couvert d’éclaboussures, tellement trempé par la pluie, si hagard, si abattu, si découragé, que, s’il ne l’avait pas reconnu à ses vêtements, véritable épouvantail contre les moineaux, il aurait pu douter de son identité.

« Qu’on l’enlève, dit Squeers après avoir littéralement régalé ses yeux en silence de la confusion du coupable. Qu’on me l’apporte ! qu’on me l’apporte !

— Prenez garde, cria Mme Squeers pendant que son mari venait l’aider à descendre. Nous lui avons lié les jambes sous le tablier de la carriole, et nous l’avons attaché bien serré, par derrière, pour l’empêcher de nous fausser encore compagnie. »

Squeers, de ses mains tremblantes de joie, se mit à délier la corde ; quant à Smike, on le porta plus mort que vif dans l’intérieur de la maison, où on l’enferma soigneusement dans une cave, en attendant que M. Squeers choisît son temps pour lui travailler les côtes en présence de la pension réunie.

À la première vue, il pourrait paraître surprenant à quelques personnes que M. et Mme Squeers se fussent donné tant de peine pour reconquérir ainsi un embarras de plus, car ils ne cessaient de s’en plaindre à tout bout de champ ; mais on sera moins étonné si l’on veut bien réfléchir que Smike leur faisait, à lui seul, un service qui n’aurait pas coûté à l’établissement moins de douze ou quinze francs par semaine, s’ils ne l’avaient pas eu.

Et puis, d’ailleurs, c’était un principe politique dont on ne se départait pas à Dotheboys-Hall, qu’il fallait toujours faire un exemple sévère sur tous les fugitifs ; sans quoi, n’étant plus retenus par la crainte, tous les petits garçons qui pouvaient avoir des jambes et qui savaient en faire usage ne seraient pas restés longtemps à l’école par pur amour du bien-être dont ils y jouissaient. La nouvelle que Smike avait été repris et ramené en triomphe se répandit de proche en proche comme le feu grégeois dans toute cette petite population affamée, et ils restèrent là sur le qui-vive toute la matinée, regardant sur la pointe du pied si la représentation n’allait pas commencer. Cependant, ils devaient rester sur la pointe du pied jusqu’au milieu du jour ; car Squeers avait voulu dîner pour prendre des forces, et se donner du cœur par des libations fréquentes. Quand il se sentit en état, on le vit apparaître accompagné de son aimable épouse, le visage animé, l’œil expressif, le bras armé d’un terrible instrument de flagellation, fort, souple, goudronné, enfin un fouet tout neuf acheté le matin même tout exprès pour l’exécution.

« Tous les élèves sont-ils ici ? » demanda Squeers d’une voix de tonnerre.

Tous les élèves y étaient bien, mais pas un n’osait répondre. Squeers promena ses yeux dans tous les rangs pour s’en assurer lui-même, et, en rencontrant ses regards, tous les yeux se baissèrent, toutes les têtes se courbèrent.

« Que chacun reste en place, dit Squeers frappant sur son pupitre, comme c’était son usage favori, et contemplant avec une joie sombre le tressaillement universel qui ne manquait jamais de s’en suivre… Nickleby, à votre pupitre, monsieur ! »

Plus d’un témoin de cette scène put observer dans les traits du jeune maître une expression étrange qui ne lui était pas ordinaire. Cependant il alla s’asseoir à sa place sans desserrer les lèvres. Squeers, jetant un coup d’œil triomphal à son subalterne et un regard de despotisme universel sur les petits enfants, sortit un moment de l’étude pour y rentrer bientôt, traînant Smike qu’il tenait au collet ; je me trompe, ce n’était pas un collet, ce n’était qu’un lambeau de sa veste, voisin de l’endroit où devait se trouver le collet, du temps qu’elle pouvait se flatter d’avoir encore cet ornement élégant.

Partout ailleurs, l’apparition d’un malheureux, harassé, désespéré, comme l’était Smike, eût été accueillie, du moins, par un murmure de compassion et de colère. Le seul effet qu’il produisit ici, c’est que les spectateurs inquiets s’agitaient sur leurs bancs, n’osant pas la plupart, ou c’étaient seulement les plus hardis, se jeter les uns aux autres un regard furtif d’indignation et de pitié.

Heureusement, ces regards échappèrent à Squeers, dont toute l’attention était concentrée sur le pauvre Smike, quand il lui demanda selon sa coutume invariable, en pareil cas, s’il avait quelque chose à dire pour sa défense.

« Rien, je suppose, » ajouta-t-il, grimaçant un rire diabolique.

Smike porta les yeux autour de lui, et les reposa un moment sur Nicolas, comme s’il s’attendait à le voir intercéder pour lui ; mais Nicolas ne bougeait pas les siens de son pupitre.

« Avez-vous quelque chose à dire ? demanda Squeers de nouveau, faisant faire à son bras droit trois ou quatre évolutions préparatoires, seulement pour essayer la force et la souplesse de ses moyens. Madame Squeers, ma bonne amie, prenez garde, retirez-vous un peu, c’est à peine si j’ai assez de place.

— Grâce, monsieur, cria Smike.

— Oh ! voilà tout ? rien de plus ? dit Squeers ; eh bien oui, je vais vous faire grâce de la vie, j’arrêterai mon bras avant que vous soyez tout à fait mort.

— Ha ! ha ! ha ! et Mme Squeers se mit à rire : en voilà une bonne farce.

— J’y ai été poussé, dit Smike d’une voix défaillante et jetant de nouveau un regard suppliant autour de lui.

— Poussé ! ah ! vous y avez été poussé, dit Squeers ; alors ce n’était pas votre faute, c’était la mienne, je suppose, – hein !

— Un méchant ingrat, un petit cochon, un chien d’animal, une brute obstinée, s’écria Mme Squeers en fourrant sous son bras la tête de Smike pour lui administrer à chaque épithète une taloche. Qu’est-ce qu’il veut dire par là ?

— Laisse-le un moment, ma chère, répliqua Squeers, nous allons tirer cela au clair. »

Mme Squeers, que l’ardeur de ses vengeances avait mise hors d’haleine, lâcha Smike que Squeers saisit dans ses griffes. Déjà il l’avait frappé d’un coup terrible, et sa victime tressaillant sous le fouet poussait un cri de douleur : déjà il relevait le bras, brandissant son arme pour frapper un coup plus vigoureux encore, lorsque tout à coup Nicolas Nickleby saute de sa place, et d’une voix qui fait trembler les solives lui crie : « Arrêtez !

— Qui est-ce qui a crié : Arrêtez ! dit Squeers jetant autour de lui des yeux égarés par la colère.

— Moi, dit Nicolas en s’avançant vers lui : que tout cela finisse.

— Que tout cela finisse ! dit Squeers avec un cri de rage.

— Oui, » dit Nicolas d’une voix de tonnerre.

Dans une profonde stupeur d’une pareille hardiesse, Squeers lâcha Smike et, reculant d’un pas ou deux, fixa sur Nicolas un regard véritablement effrayant.

« Je l’ai dit, répéta Nicolas sans se laisser émouvoir, et cela finira. J’y mettrai ordre. »

Squeers prolongeait sur lui son regard terrible : les yeux lui sortaient de la tête : tout cela sans pouvoir dire un mot, car l’étonnement l’avait rendu muet.

« Vous n’avez eu aucun égard à mon intervention pacifique en faveur de ce pauvre garçon, dit Nicolas ; vous n’avez pas même répondu à la lettre dans laquelle je vous demandais son pardon et vous promettais qu’il resterait tranquille désormais sous ma responsabilité. Si donc j’interviens ici publiquement, vous ne pouvez m’en faire un reproche, prenez-vous-en à vous-même, et non à moi.

— Voulez-vous vous rasseoir, va-nu-pieds, cria Squeers hors de lui et ressaisissant Smike avec une rage nouvelle.

— Misérable ! repartit Nicolas d’un air farouche, si vous le touchez, gare à vous ! je ne suis pas là pour vous laisser faire : le sang me bout dans les veines, et je me sens la force de terrasser dix hommes comme vous : prenez-y garde, au nom du ciel, car si vous me poussez à bout, je ne vous manquerai pas.

— Retirez-vous ! cria Squeers brandissant son arme.

— J’ai un long arriéré à solder, dit Nicolas rouge de colère, et mon indignation de toutes les insultes que j’ai souffertes s’accroît des lâches cruautés que vous exercez sur des enfants sans défense dans cette caverne abominable ; prenez-y garde, car si vous me mettez hors de moi, c’est sur votre tête qu’en retomberont de tout leur poids les funestes conséquences. »

Il n’avait pas fini, que Squeers, dans un transport de rage violent, poussant un cri semblable au hurlement d’une bête sauvage, lui cracha à la figure, et, levant son instrument de torture, lui en donna à travers la face un coup, qui lui laissa immédiatement une empreinte livide dans la chair.

Égaré par la douleur et concentrant en ce moment dans un même sentiment sa rage, son mépris et son indignation, Nicolas se jette sur lui, lui arrache le fouet, le prend d’une main à la gorge, et de l’autre il corrige le gredin jusqu’à ce qu’il demande quartier.

Les enfants, à l’exception de maître Squeers, qui, venant en aide à son père, harcelait l’ennemi sur les derrières, ne remuaient ni pieds ni mains. Mais Mme Squeers l’aidait à sa manière en poussant des cris de Mélusine, en se pendant aux pans d’habits de son époux pour essayer de l’arracher à son adversaire exaspéré, pendant que Mlle Squeers, qui avait regardé par le trou de la serrure, dans l’espérance de voir un autre dénouement, se précipita dans l’étude dès la première attaque, faisant pleuvoir les encriers sur la tête de son prétendant prétendu, et battant de ses petites mains Nicolas à cœur joie, s’animant à chaque nouvel assaut par le souvenir de son amour dédaigné, et communiquant par ses pensées furibondes une force qui n’était point méprisable aux bras héréditaires qu’elle tenait de sa mère, et ce n’est pas peu dire.

Nicolas, dans le feu de l’action, ne ressentait pas plus les coups de miss Fanny que si elle l’avait caressé avec des plumes d’autruche, mais à la fin, fatigué de ce bruit et de ce désordre, et sentant que son bras allait se lasser, il ramassa pour en finir tout le reste de sa force dans une demi-douzaine de gourmades bien appliquées, et puis lança loin de lui Squeers de toutes ses forces. La violence du coup fit faire la culbute à Mme Squeers par-dessus un banc contre lequel Squeers alla se frapper la tête et s’étendit de tout son long, étourdi et sans mouvement.

Après cet heureux succès, après s’être assuré avec satisfaction que Squeers n’était pas mort, comme il en avait eu d’abord quelque appréhension désagréable, mais, seulement étourdi, Nicolas laissa à la famille le soin de le remettre sur pied, et se retira pour réfléchir sur le meilleur parti qu’il avait à prendre. En quittant l’étude, il chercha d’un œil inquiet Smike, mais il était devenu invisible.

Après quelques moments de réflexion, il se fit un petit paquet de hardes qu’il mit dans une valise, et s’en alla par la grande porte, marchant fièrement sans rencontrer d’obstacles ; il se trouva sur le pavé de la route de Greta Bridge.

Quand il eut repris assez de sang-froid pour envisager sérieusement sa nouvelle situation, il ne la vit pas sous un jour bien flatteur ; il avait pourtant bien dans sa poche une pièce de cinq francs et quelque menue monnaie. Il était à peu près à quatre-vingt-cinq lieues de Londres, où cependant il était résolu à porter ses pas pour s’assurer entre autres choses de la fidélité des détails que M. Squeers ne manquerait pas de transmettre à son excellent oncle sur les événements du jour.

Il en était justement arrivé à la conclusion facile que malheureusement la chose n’était pas possible, lorsqu’en levant les yeux il vit venir à lui un cavalier dans lequel, à son grand regret, il reconnut de plus près M. John Browdie, le brave commissionnaire en grains, avec son sarreau de grosse toile et ses longues guêtres de cuir, pressant le pas de son animal à l’aide d’une bonne houssine de frêne qui paraissait toute fraîche coupée sur quelque jeune sujet.

« Je ne suis pas d’humeur, se disait Nicolas, à recommencer le vacarme. En voilà déjà bien assez, et cependant je ne peux pas me dispenser d’avoir une explication avec cet honnête nigaud ; qui sait ? peut-être même de recevoir quelques bons coups de la cravache que je lui vois en main. »

Au fait, il y avait bien quelque raison de croire que ce serait une suite inévitable de leur rencontre ; car John Browdie n’eut pas plutôt aperçu Nicolas, qu’il tourna la bride de son cheval du côté de la contre-allée des piétons, et se mit à attendre son passage ; et même, quand il se vit en face de lui, il lui lança un regard qui n’était pas tendre, entre les deux oreilles de son cheval.

« Votre serviteur, mon jeune monsieur, dit John.

— Et moi le vôtre, dit Nicolas.

— Eh bien ! nous nous retrouvons donc à la fin. Et John faisait sonner l’étrier sous un coup assez gaillard de sa houssine de frêne.

— Oui, répondit Nicolas. Tenez, dit-il d’un air franc et ouvert, après un moment d’hésitation, nous ne nous sommes pas quittés très bien la dernière fois que nous nous sommes vus ; c’est ma faute, à ce que je puis croire, quoique je n’eusse pas l’intention de vous faire de peine et que je ne m’en doutasse même pas ; j’en ai eu bien du regret après. Voyons, voulez-vous nous donner une poignée de main ?

— Une poignée de main ! s’écria le brave garçon du Yorkshire ; ah ! bien sûr. » Et en même temps il se pencha sur sa selle, et secoua cordialement la main de Nicolas.

« Mais qu’est-ce que vous avez donc à la figure, hein ? On dirait qu’elle est toute meurtrie.

— C’est un coup de fouet, dit Nicolas en rougissant, oui, un coup en plein visage ; mais celui qui l’a donné n’en a pas été le bon marchand, quoique je lui en aie bien payé les intérêts.

— Pas possible ! s’écria John Browdie ; eh bien, c’est bien fait ; j’aime cela, moi.

— Le fait est, dit Nicolas un peu embarrassé de cet aveu, le fait est que j’ai été frappé.

— Voyez-vous cela ! reprit John Browdie d’un air de compassion, car il avait la force et la taille d’un géant, et, selon toute apparence, Nicolas ne lui semblait qu’un nain ; est-ce Dieu possible ?

— Oui, je l’ai été, répondit Nicolas, par ce drôle de Squeers ; aussi, je l’ai rossé solidement, et c’est ce qui fait que je m’en vais.

— Bah ! cria John Browdie dans une espèce d’extase et d’une voix si retentissante que son cheval en fit un soubresaut terrible : vous avez battu le maître d’école ! oh ! oh ! oh ! battu le maître d’école ! en voilà du nouveau ; encore une poignée de main, l’ami ; battu le maître d’école ! par ma fine, je ne vous en aime que mieux. »

John Browdie était si heureux qu’il en riait encore et toujours ; et ses éclats étaient si bruyants que les échos d’alentour renvoyaient des concerts joyeux ; et, pendant tout cela, il ne lâchait pas la main de Nicolas qu’il secouait de tout son cœur. Enfin, quand cet accès de fou rire fut passé, il s’informa de ce qu’il allait faire, et sur sa réponse qu’il allait droit à Londres, il branla la tête en signe de doute et lui demanda s’il savait ce que prenaient les diligences pour le voyage.

« Non, dit Nicolas, je n’en sais rien, mais cela n’a pas grande importance pour moi ; j’ai l’intention d’aller à pied.

— Aller à pied à Londres ! cria John stupéfait.

— Tout du long encore, reprit Nicolas ; mais voilà déjà quelques pas que je perds à causer avec vous, ainsi au revoir.

— Oh ! que non, répliqua l’honnête villageois contenant l’impatience de son cheval. Dites donc, encore un mot. Combien avez-vous d’argent ?

— Pas beaucoup, dit Nicolas en rougissant, mais je saurai en faire assez. Qui langue a terre a. »

John Browdie, sans faire aucune observation, mit la main à la poche ; il en tira une vieille bourse de cuir qui n’était pas élégante mais bien arrondie ; et il insista pour que Nicolas lui permît de lui prêter ce dont il avait besoin pour le moment.

« Allons, pas de fausse honte, prends tout ce qu’il te faut pour retourner chez toi. Je sais bien que tu me le rendras quelque jour. »

Nicolas céda, mais il ne voulut absolument lui emprunter qu’un louis, et il fallut que John Browdie en passât par là, malgré toutes ses instances pour lui faire accepter davantage. « Car, disait-il en vrai naturel d’un pays renommé pour sa prudence, si tu ne dépenses pas tout, tu pourras toujours trouver une occasion de me le renvoyer franc de port.

« Prends toujours mon bâton pour t’aider dans ta marche, ajouta-t-il en lui mettant sa houssine dans la main, qu’il secoua encore une fois avant le départ. Allons, bon courage et bonne chance ! Battu le maître d’école ! voilà bien le meilleur conte que j’ai entendu conter depuis vingt ans. » À ces mots, par une délicatesse qu’on n’aurait pas attendue d’une éducation si imparfaite, il recommença à dessein une longue suite d’éclats de rire en partant, pour éviter d’entendre les remerciements que lui prodiguait Nicolas ; puis il piqua des deux et prit un bon petit galop, se retournant de temps en temps vers Nicolas qui était resté là à le regarder, et l’encourageant gaiement de la main à continuer son chemin.

Nicolas ne quitta pas des yeux le cheval ni le cavalier, jusqu’à ce qu’ils eurent disparu au détour d’une colline lointaine, et puis il se remit en marche.

Il n’alla pas bien loin ce soir-là, car le jour commençait à baisser, et une neige épaisse qui venait de tomber avait rendu la marche difficile et le chemin douteux : on pouvait s’égarer aisément, à moins d’être un piéton consommé. Il passa la nuit dans une chaumière où les voyageurs de la classe la plus modeste trouvaient des lits à bon marché. Le lendemain il se leva de bonne heure, et le soir il arriva à Boroughbridge. Pendant qu’il traversait le bourg, pour trouver à loger la nuit sans grands frais, il aperçut une grange vide à une centaine de pas de la route ; il s’y blottit chaudement dans un coin, étendit ses membres fatigués sur la paille, et ne tarda pas à s’endormir.

Le lendemain matin à son réveil, comme il repassait dans son esprit ses songes de la nuit, qui tous se ressentaient de son séjour à Dotheboys-Hall, il se mit sur son séant, se frotta les yeux, et les fixa avec une émotion croissante sur un objet immobile qui semblait planté quelques pas devant lui.

« C’est étrange, s’écria Nicolas ; serait-ce donc par hasard quelque ombre fugitive des visions qui viennent d’agiter mon sommeil ? Car ce ne peut être une réalité, et cependant je… oui, je suis bien éveillé. Smike ! »

L’ombre bougea, se leva, chancela, et tomba à deux genoux devant lui. C’était bien Smike.

« Pourquoi vous prosternez-vous à mes pieds ? dit Nicolas en se hâtant de le relever.

— Pour aller avec vous, partout, partout, jusqu’au bout du monde, jusqu’à la tombe du cimetière, répondit Smike se cramponnant après sa main. Laissez-moi vous suivre, oh ! laissez-moi. Soyez mon refuge, mon bon ami, car je n’en ai pas d’autre ; emmenez-moi avec vous, je vous en supplie.

— Vous avez là, lui dit Nicolas avec douceur, un ami qui ne peut pas vous être d’un grand secours. Et comment vous trouvez-vous ici ? »

Il paraît qu’il l’avait suivi, sans le perdre de vue, tout le long du chemin. Il avait épié son sommeil pour être debout aussitôt que lui ; il s’était arrêté à chaque halte que Nicolas avait faite pour prendre quelque repos, toujours sans se montrer, tant il avait peur d’être renvoyé. Même alors, son intention n’était pas de se montrer encore, mais Nicolas s’était éveillé plus tôt qu’il ne l’avait espéré, et il n’avait pas eu le temps de se cacher à ses yeux.

« Pauvre garçon, dit Nicolas, votre triste sort ne vous permet guère d’espérer un autre ami, et celui que vous avez est pauvre et sans ressource comme vous.

— Me permettez-vous, dites, me permettez-vous d’aller avec vous ? demanda Smike d’une voix timide. Vous aurez en moi un serviteur fidèle et laborieux, je vous le promets. Je n’ai pas besoin d’habits, ajouta la pauvre créature en rajustant de son mieux ses haillons : ceux-ci peuvent aller encore. Je n’ai besoin que d’une chose, c’est d’être près de vous.

— Eh bien ! restez-y, s’écria Nicolas ; et que ce monde soit pour vous ce qu’il sera pour moi, jusqu’au jour où nous le quitterons l’un et l’autre pour un monde meilleur. Venez. »

En disant ces mots, il chargea sa valise sur ses épaules, et, prenant son bâton d’une main, tendit l’autre à son protégé ravi de bonheur ; puis ils sortirent de la vieille grange ensemble.