Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/14

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 171-184).



CHAPITRE XIV.

Où malheureusement il n’est question que de petites gens, et qui, par
conséquent, ne peut avoir qu’un intérêt médiocre et vulgaire.

Il y a, dans le quartier de Londres où se trouve situé Golden-square, une rue abandonnée, déserte, déchue, bordée de deux rangées irrégulières de grandes maisons de maigre apparence qui ne semblent guère occupées, depuis quelques années, qu’à se dévisager les unes les autres. Les cheminées elles-mêmes ont pris un air triste et mélancolique à force de n’avoir rien de mieux à faire que de regarder les cheminées qui leur font face. Leurs faîtes sont délabrés, crevassés, noircis par la fumée. Çà et là on en voit une file plus haute que les autres, s’inclinant de tout son poids sur un côté et penchant sur le toit ses ruines menaçantes, comme prête à tirer vengeance de l’abandon où on la laisse depuis un demi-siècle, en écrasant dans sa chute les locataires des greniers au-dessous.

Des volailles qui vont à la picorée dans les ruisseaux, balançant leur corps de droite à gauche avec une démarche qu’on ne trouve que chez les volailles citadines, et que les coqs ou les poules de la campagne auraient bien de la peine à comprendre, n’en sont que mieux en harmonie avec les habitations caduques de leurs propriétaires. Vous les voyez avec leur plumage poudreux et bourru, leur air endormi, leur marche tremblotante, lâchées le matin par leurs maîtres, comme un grand nombre d’enfants du voisinage, pour gagner leur vie dans les rues, où elles sautillent de pavé en pavé, ardentes à la recherche de quelques comestibles enterrés dans la boue. C’est à peine si on les entend chanter jamais. La seule à laquelle on puisse soupçonner quelque chose comme une voix, c’est un vieux bantam du boulanger d’à côté, encore est-il devenu enroué pour avoir été trop mal nourri et mal logé dans sa dernière place.

À en juger par la hauteur des maisons, elles ont dût être dans le temps occupées par des personnes d’une condition plus heureuse que les habitants d’aujourd’hui ; mais à présent elle sont louées à la semaine, par chambre ou par étage, et il y a, à chaque porte, presque autant de plaques et de cordons de sonnette qu’il y a de pièces à l’intérieur : les fenêtres sont, pour la même raison, d’aspect très varié, ornées de tous les échantillons de châssis et de rideaux qu’on peut trouver dans Londres, pendant que tous les corridors sont encombrés et presque impraticables, grâce à la collection la plus bigarrée d’enfants et de pots à bière, depuis le petit enfant de lait et la demi-pinte, jusqu’à la jeune fille déjà grandelette et la cruche d’une demi-velte.

Dans le parloir d’une de ces maisons, peut-être un peu plus sale que toutes celles du voisinage, véritable bazar de cordons de sonnette, d’enfants et de pots à bière, gratifiée plus que toute autre du parfum tout frais de la fumée épaisse et noire qu’une grande brasserie vomit jour et nuit près de là, on voyait un écriteau suspendu annonçant qu’il y avait encore une chambre à louer, sans s’expliquer sur l’étage où elle était vacante. Et de fait, en regardant de la rue toutes les décorations extérieures que les divers locataires exposaient aux yeux des passants, sur le devant de la maison, depuis le linge de lessive étendu à la fenêtre de la cuisine, jusqu’aux pots à fleurs rangés le long du parapet, j’eusse défié le plus habile calculateur des petits garçons de l’école voisine de me dire où se trouvait la place inoccupée.

L’escalier commun de cette masure n’avait point de tapis sur le carreau, et, si quelque curieux avait eu la fantaisie de le grimper jusqu’en haut, il aurait trouvé tout du long des signes assurés de la pauvreté progressive des locataires, sans avoir besoin d’entrer chez eux. Ceux du premier, par exemple, qui regorgeaient apparemment de mobilier, avaient mis en dehors, sur le palier, une vieille table d’acajou ; oui, de l’acajou véritable. On ne la rentrait que par occasion, quand on en avait besoin. Au second, le mobilier supplémentaire ne se composait guère que d’une couple de vieilles chaises en bois blanc, dont l’une, destinée à la chambre de derrière, était boiteuse et sans fond. L’étage au-dessus était moins richement pourvu : il n’y avait guère qu’un cuvier vermoulu ; et les articles les plus précieux exposés sur le carré des galetas se composaient de deux cruchons estropiés et de quelques bouteilles de cirage en morceaux. C’est ici, sur ce palier même, que l’homme à figure anguleuse, aux traits fortement prononcés, vieux et râpé, s’arrêta pour ouvrir la porte de la mansarde sur le devant, dans laquelle il pénétra d’un air qui annonçait qu’il en était le légitime locataire, mais non sans s’être donné auparavant bien du mal pour faire tourner sa clef rebelle dans les gardes rouillées de sa serrure. Ce monsieur portait une perruque à cheveux courts, grossiers et roux. Il l’ôta en même temps que son chapeau, et, les accrochant ensemble à un clou, les remplaça sur sa tête par un bonnet de coton sale ; puis il rôda à tâtons dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un bout de chandelle, frappa à la cloison qui séparait les deux greniers, et demanda à haute voix si M. Noggs avait de la lumière.

La réponse, qui ne se fit pas attendre, apporta des sons à demi étouffés entre la latte et le plâtre. On eût dit que le voisin parlait du fond d’une cruche ou de quelque autre vase à boire. Quoi qu’il en soit, c’était bien la voix de M. Newman qui répondait d’une manière affirmative à la question.

« Quel vilain temps, monsieur Noggs ! dit l’homme au bonnet de coton, ouvrant la porte pour allumer sa chandelle.

— Est-ce qu’il pleut ? demanda Newman.

— S’il pleut ! répondit l’autre de mauvaise humeur, je suis trempé.

— Avec cela que vous et moi nous n’avons pas de mal à être trempés, monsieur Crowl, dit Newman en passant sa main sur la trame de son habit usé jusqu’à la corde.

— Eh bien, après ? cela n’en est pas plus agréable, » répliqua M. Crowl toujours aussi maussade ; puis, poussant un petit est plaintif, ce personnage, dont la physionomie dure semblait réunir tous les traits de l’égoïsme, se mit à attiser, pour le faire flamber, le feu économique éparpillé sur la grille, et, vidant le verre que Noggs venait de lui passer, il lui demanda où il mettait son charbon de terre.

Newman lui montra du doigt le fond d’un placard ; et M. Crowl prenant la pelle la plongea dans le petit magasin de Noggs, qu’il épuisa presque d’un coup ; mais Noggs, d’un grand sang-froid et sans dire un mot, vint en reprendre la moitié qu’il remit au tas.

« Seriez-vous, par hasard, devenu ménager sur vos vieux jours ? » dit Crowl.

Newman se contenta de montrer le verre vidé par son voisin comme une réfutation suffisante de l’accusation portée contre lui, et il dit en deux mots qu’il allait descendre souper.

« Chez les Kenwigs ? » demanda Crowl ?

Signe de tête affirmatif de Newman.

« Voyez un peu, dit Crowl, et moi qui, pour vous avoir entendu dire que vous n’y iriez pas, ai refusé d’aller aussi chez les Kenwigs, préférant passer ma soirée avec vous.

— On m’a forcé d’y aller, dit Noggs, ils ont absolument voulu m’avoir.

— À la bonne heure ! mais moi, qu’est-ce que je vais faire ? dit avec insistance l’égoïste qui ne songeait jamais qu’à lui. C’est à vous la faute : eh bien ! voulez-vous que je vous dise ? je vais m’asseoir au coin de votre feu jusqu’à votre retour. »

Newman jeta un regard de désespoir sur sa petite provision de charbon ; mais il n’eut pas le courage de dire non, ce mot qu’il n’avait jamais su dire à propos dans tout le cours de sa vie, ni aux autres, ni à lui-même, et consentit à la proposition. M. Crowl s’occupa sans délai de se mettre bien à son aise, en se donnant tout le confort qu’il pouvait prendre aux dépens du pauvre Noggs.

Les locataires auxquels Crowl avait fait allusion, en les désignant sous le nom de Kenwigs, étaient la femme et les rejetons d’un M. Kenwigs, tourneur en ivoire, qui jouissait d’une certaine considération dans la maison, car il occupait à lui seul tout le premier, composé de deux chambres. D’ailleurs, Mme Kenwigs était tout à fait une dame comme il faut et d’une famille très-distinguée, car elle avait un oncle receveur des taxes de la compagnie de distribution des eaux ; et puis ce n’était pas tout : les deux filles aînées de Mme Kenwigs allaient deux fois la semaine à une classe de danse non loin de là, avec leurs cheveux blond-filasse, ornés de nœuds de ruban bleu, retombant sur leur dos en queues abondantes, et leurs petits pantalons blancs garnis de dentelles à la cheville. Voilà les raisons, sans compter qu’il y en avait bien d’autres trop longues à énumérer, qui faisaient considérer Mme Kenwigs comme une personne dont la connaissance n’était pas à dédaigner, et qui la désignaient naturellement aux caquets continuels de toutes les commères du quartier à plus de vingt pas de chez elle.

C’était le jour anniversaire du jour trois fois heureux où l’église anglicane, en sa qualité de religion de l’État, avait assuré à M. Kenwigs la possession légitime de Mme Kenwigs ; aussi, pour en fêter le souvenir reconnaissant, Mme Kenwigs avait invité un petit nombre d’amis d’élite à venir faire une partie de cartes et à souper au premier. Elle avait même mis une robe neuve pour les recevoir, et cette robe, de couleur éclatante et d’une forme toute moderne, eut un succès si complet, que M. Kenwigs déclara que ses huit ans de mariage et ses cinq enfants lui semblaient un songe, et qu’il trouvait Mme Kenwigs plus jeune, plus fraîche et plus jolie que le premier dimanche qu’il avait passé à lui faire sa cour.

Toute cette beauté de Mme Kenwigs, quand elle était habillée et la noblesse de ses manières, qui aurait même pu faire croire qu’elle avait au moins une cuisinière et une femme de chambre, sans avoir rien à faire chez elle que de donner des ordres, ne l’empêchaient pas de se donner un mal terrible dans son ménage : beaucoup trop assurément pour une constitution si délicate et si distinguée, si elle n’avait pas eu l’orgueil de passer pour une bonne ménagère. Pourtant, dans cette circonstance, elle avait fini par réussir à tout ranger comme il faut ; rien n’y manquait, tout était prêt, et la fortune semblait lui sourire à l’idée que M. le receveur lui-même avait promis de venir.

La société était admirablement composée. Il y avait d’abord M. et Mme Kenwigs avec quatre rejetons des Kenwigs assis à table pour souper. Premièrement, c’était bien juste qu’ils eussent une petite régalade dans un si grand jour ; secondement, ils ne pouvaient pas décemment se coucher là, en présence de la compagnie. Après cela, il y avait une demoiselle qui avait fait la robe de Mme Kenwigs, et qui (c’était la chose du monde la plus commode), demeurant au second sur le derrière, avait cédé pour cette nuit son lit au petit nourrisson de Mme Kenwigs et mis près de lui une jeune bonne pour le surveiller. Avec cela, pour faire pendant à la demoiselle, il y avait un jeune homme qui avait connu M. Kenwigs quand il était garçon, et pour lequel les dames montraient beaucoup d’estime, parce qu’il passait pour un libertin. Il y avait encore un couple nouvellement marié dont M. et Mme Kenwigs avaient fait la connaissance du temps qu’ils se faisaient la cour ; puis une sœur de Mme Kenwigs, tout à fait une beauté ; puis un second jeune homme auquel on supposait des intentions honorables sur cette demoiselle. M. Noggs était de la partie, comme un homme dont on pouvait se faire honneur, vu qu’il avait été autrefois un gentleman. Ce n’était pas tout : il y avait encore une dame âgée du rez-de-chaussée sur le derrière et une dame plus jeune qui, après le receveur, était l’héroïne de la fête. C’était, en effet, la fille d’un pompier de théâtre, figurante dans les pantomimes. Jamais on n’avait vu de si belles dispositions pour la scène. Elle chantait, elle déclamait, que les larmes en venaient aux yeux de Mme Kenwigs. Cependant, comme tout n’est pas rose dans ce monde, le plaisir de recevoir un jolie société fut un peu troublé par le mauvais goût de la dame du rez-de-chaussée sur le derrière qui, malgré son énorme embonpoint et ses soixante années au moins, s’avisa de venir avec une robe décolletée de mousseline claire et des petits gants de peau de chevreau qui laissaient ses bras nus s’étaler dans tout leur lustre, ce qui exaspéra Mme Kenwigs, au point que cette dame donna sa parole au reste de la compagnie, que, si elle n’avait pas eu besoin de faire cuire le souper au rez-de-chaussée où il était au feu en ce moment, elle aurait certainement prié sa voisine de se retirer.

« Ma chère, dit M. Kenwigs, il me semble que nous ferions bien de commencer une partie de cartes ?

— Kenwigs, mon ami ! reprit sa femme, vraiment je ne vous comprends pas ; eh quoi ! voudriez-vous commencer sans attendre mon oncle ?

— Tiens ! dit Kenwigs, c’est vrai, j’oubliais le receveur. Oh ! non ; cela n’irait pas bien.

— Il est si susceptible, dit Mme Kenwigs en se tournant vers l’autre dame mariée, que, si nous commencions sans lui, je serais sûre d’être rayée pour toujours de son testament.

— Pas possible ! s’écria la dame mariée.

— Vous ne pouvez vous imaginer comme il est, reprit Mme Kenwigs ; et pourtant, au demeurant, le meilleur homme du monde.

— Le meilleur cœur de la terre, dit Kenwigs.

— Je crois bien, le cœur lui saigne toutes les fois qu’il est obligé de supprimer l’eau aux gens quand ils ne payent pas la taxe, observa le célibataire qui voulait rire.

— Georges, dit M. Kenwigs d’un ton solennel, pas de ça, s’il vous plaît.

— C’était pure plaisanterie, dit l’ami tout confus.

— Georges, reprit M. Kenwigs, les plaisanteries sont une bonne chose, une très-bonne chose ; mais quand ces plaisanteries se font aux dépens des sentiments de Mme Kenwigs, je m’y oppose carrément. Un homme qui a un caractère public doit s’attendre à être tourné en ridicule : ce n’est pas sa faute, c’est celle de sa position élevée. L’oncle de Mme Kenwigs est un homme public, et il le sait, et il est résigné à en subir les conséquences. Mais mettons Mme Kenwigs hors de la question, quoique la chose soit difficile dans une circonstance comme celle-ci ; moi, j’ai l’honneur d’être allié au percepteur par mariage, et je ne dois pas souffrir de pareilles observations dans ma… il allait dire dans ma maison, mais il se reprit pour arrondir sa phrase : dans mes appartements. »

M. Kenwigs venait de protester par ces remontrances au nom des sentiments honorables de Mme Kenwigs et de laisser empreinte, à dessein, dans l’esprit de la compagnie, une profonde révérence pour la dignité du percepteur, quand on entendit sonner.

« C’est lui, murmura à voix basse M. Kenwigs dans un état de grande agitation ; Morleena, ma chère, courez vite au-devant de votre oncle, vous le ferez entrer, et, aussitôt que la porte sera ouverte, vous lui sauterez au cou pour l’embrasser. Hem ! nous autres, ayons l’air de causer. »

La compagnie, se conformant aux instructions de M. Kenwigs, se mit à parler très-haut, pour se donner l’air d’être à son aise et de n’éprouver aucun embarras ; et à peine avaient-ils commencé à jouer ainsi leur rôle, qu’un vieux monsieur de basse taille, en habit gris-souris et en guêtres, avec une figure que l’on aurait dite, quoiqu’il n’en fût rien, sculptée en bois de gaïac, fut introduit gaiement par Mlle Morleena Kenwigs, dont le nom de baptême, d’un usage peu commun, a besoin d’être ici expliqué. Il était de l’invention et de la composition de Mme Kenwigs, qui, la veille de sa première couche, l’avait expressément destiné à distinguer son premier-né, si c’était une fille.

« Oh ! mon oncle, que je suis contente de vous voir ! dit Mme Kenwigs en embrassant tendrement le percepteur sur les deux joues ; que je suis contente !

— Recevez tous mes compliments, ma chère, pour cet heureux anniversaire, » répliqua le percepteur pour lui rendre son bon accueil.

Et voyez quelle scène intéressante. Voici un percepteur des taxes pour la distribution des eaux, sans registre, sans plume ni encre ; il ne frappe pas ses deux coups de marteau de la porte, il ne porte pas avec lui la crainte habituelle qu’inspire sa visite ; non, il embrasse au contraire une femme agréable, laissant de côté les taxes, les sommations, le procès-verbal de ses visites précédentes, l’avis qu’il ne reviendra plus pour recevoir les deux termes échus ; spectacle charmant de voir toute la compagnie n’avoir des yeux que pour lui, absorbée dans la contemplation de sa personne, exprimer par une foule de signes, de la tête et de l’œil, leur satisfaction de trouver tant d’aménité dans un percepteur de taxes.

« Où voulez-vous vous asseoir, mon oncle ? dit Mme Kenwigs toute rayonnante de l’orgueil quasi filial que lui causait l’apparition d’un parent si distingué.

— Où vous voudrez, ma chère, dit le percepteur, vous savez que je ne suis pas difficile. »

Pas difficile ! quel excellent percepteur ! en vérité, ç’aurait été un auteur, un de ces auteurs qui ne se méconnaissent pas, qu’il n’aurait pas été plus humble.

« Monsieur Lillyvick, dit Kenwigs en s’adressant au percepteur, voici quelques amis qui désirent vivement l’honneur de…

— Je vous remercie.

— M. et Mme Cutter, monsieur Lillyvick.

— Très honoré de faire votre connaissance, dit M. Cutter, j’ai entendu très souvent parler de vous, » et ce n’était pas une vaine formule de politesse, car M. Cutter ayant habité sur la paroisse de M. Lillyvick, n’en avait entendu parler que trop souvent ; il se serait bien passé de son exactitude vraiment extraordinaire à se présenter aux époques d’échéance.

« Voici M. Georges, que vous connaissez déjà, je crois, monsieur Lillyvick, dit Kenwigs ; la dame du rez-de-chaussée, monsieur Lillyvick ; M. Snewkes, monsieur Lillyvick ; Mlle Green, monsieur Lillyvick ; monsieur Lillyvick, Mlle Petowker, du théâtre royal de Drury-Lane. Je suis charmé de faire faire connaissance à deux personnages publics. Madame Kenwigs, ma chère, voulez-vous répartir les jetons ? »

Mme Kenwigs, avec l’aide de Newman Noggs, qui échappa à la présentation officielle, sur sa demande (car on crut devoir cette condescendance à ses attentions obligeantes pour les enfants et à ses petits soins de tous les instants, de le désigner seulement tout bas sous le nom de gentleman ruiné) prépara le jeu. Et presque tous les autres prirent leurs places pour faire une partie de lansquenet, pendant que Newman, Mme Kenwigs et miss Petowker, du théâtre royal de Drury-Lane, s’occupèrent de servir le souper sur la table.

Tandis que les dames étaient ainsi affairées de leur côté, M. Lillyvick ne perdait pas non plus son temps ; il suivait avec intérêt toutes les péripéties du jeu, et, comme tout est de bonne pêche pour le filet d’un percepteur de distribution des eaux, le bon vieux gentleman ne se faisait aucun scrupule de s’approprier le bien de ses voisins, profitant de leurs distractions, leur souriant pendant tout le temps d’un air de bonne humeur, et adressant la parole d’une manière si gracieuse aux propriétaires des jetons qu’il trouvait à sa convenance, qu’ils étaient comme les autres charmés de son amabilité, et se disaient au fond du cœur qu’en vérité il mériterait d’être au moins chancelier de l’Échiquier.

Après s’être donné bien du tourment, après avoir été obligé d’administrer plus d’une fois de bonnes tapes sur la tête aux enfants Kenwigs, dont on finit même par renvoyer, sans autre forme de procès, deux des plus récalcitrants, la nappe fut mise avec beaucoup d’élégance, et une paire de volailles au gros sel, un beau rôti de porc, une tourte aux pommes, des pommes de terre et des choux verts furent servis sur la table. Cette vue mit de si belle humeur le digne M. Lillyvick, qu’il donna immédiatement l’essor à une foule de traits d’esprit, et ne laissa plus un jeton autour de lui, à la satisfaction indicible de tous ses admirateurs, charmés de son caractère enjoué.

Le souper se passa vite et bien ; il n’y eut d’autre désagrément que celui d’entendre demander à chaque instant des couteaux et des fourchettes propres. La pauvre Mme Kenwigs regretta plus d’une fois que la société n’eût pas adopté chez elle un usage bien commode, érigé en principe dans les pensions, celui d’exiger que chaque convive apportât son couteau, sa fourchette et sa cuiller. On conçoit que ce serait en effet une chose bien agréable dans bien des maisons, et nulle part plus que dans la maison des Kenwigs, où l’argenterie n’était pas très abondante. Mais c’eût été bien plus commode encore si chacun eût au moins gardé son couvert, au lieu de le changer à tout moment par une délicatesse de propreté bien inutile.

Quand tout le monde eut tout mangé, on desservit, avec une précipitation effrayante et au milieu d’un tapage à ne pas se reconnaître : puis les liqueurs spiritueuses auxquelles Newman Noggs faisait des yeux pétillants furent rangées avec ordre, flanquées de carafes d’eau froide et d’eau chaude, et la société s’apprêta à les déguster bientôt. M. Lillyvick s’était posté au coin du feu, dans un grand fauteuil, et les quatre petites Kenwigs étaient placées sur une petite banquette, devant la compagnie, à laquelle elles présentaient leurs tresses de cheveux blond-filasse par derrière, la face tournée vers la cheminée. Elles n’y furent pas plutôt assises, que miss Kenwigs, vaincue par sa sensibilité maternelle, laissa tomber sa tête sur l’épaule gauche de M. Kenwigs en versant un ruisseau de larmes. « Elles sont si belles ! dit Mme Kenwigs sanglotant.

— Oh ! bien sûr, dirent toutes les dames, qu’elles sont si belles… certainement, il est bien naturel que vous en ressentiez de l’orgueil, mais contenez-vous, maîtrisez-vous.

— Je ne peux pas… m’en empêcher, je pleure malgré moi. » Les sanglots de Mme Kenwigs redoublaient. « Oh ! elles sont trop belles, elles ne vivront pas ; elles sont trop belles ! »

En s’entendant condamner par ce pressentiment alarmant de leur mère à une mort précoce, à la fleur de leur âge, les quatre petites filles poussèrent un cri affreux, et toutes ensemble glissant leur tête dans le giron maternel, elles ne cessèrent de crier en agitant leur huit queues blond-filasse, Mme Kenwigs, pendant ce temps-là, les pressait alternativement contre son cœur, avec des gestes désespérés et des poses douloureuses, dont miss Petowker aurait pu profiter pour les imiter à la première pantomime de Drury-Lane. Enfin, la tendre mère voulut bien céder aux consolations de la société pour reprendre un état plus calme, et les petites Kenwigs, remises aussi de leur frayeur, furent distribuées dans les rangs de la société, pour éviter que Mme Kenwigs, en les voyant groupées, fût encore attendrie par l’état de leur beauté combinée. Après cette sage précaution, les messieurs et les dames prophétisèrent tout d’une voix : « que ces charmants enfants vivraient de longues, longues années, et que Mme Kenwigs se désolait mal à propos ; » et je suis obligé de convenir qu’ils avaient raison, car les petites filles ne justifiaient pas du tout ces craintes par leur amabilité.

« Aujourd’hui huit ans ! dit M. Kenwigs après un moment de silence. Est-ce possible ? ah ! »

Tous les assistants répétèrent en chœur : « Ah ! » d’abord, et puis ensuite : « Est-ce possible ? »

« J’étais plus jeune qu’aujourd’hui, dit en minaudant Mme Kenwigs.

— Non ! dit le percepteur.

— Certainement non, ajouta l’assemblée.

— Je crois voir encore ma nièce, dit M. Lillyvick promenant sur son auditoire des yeux pleins de gravité, ce jour-là même, dans l’après-dînée, faire à sa mère l’aveu de son inclination pour Kenwigs. « Ma mère, dit-elle, je l’aime ! »

— Je l’adore, mon oncle, interrompit Mme Kenwigs.

— Je l’aime, ma chère, reprit le percepteur avec assurance.

— Peut-être est-ce vous qui avez raison, mon oncle, reprit-elle avec soumission. Je croyais avoir dit : « Je l’adore. »

— Je l’aime, ma chère, riposta M. Lillyvick. « Ma mère, dit-elle, je l’aime ! – Qu’ai-je entendu ? » s’écria sa mère, et à l’instant elle tomba dans des convulsions effrayantes.

Explosion d’étonnement général de la part de toute la société.

« Dans des convulsions effrayantes, continua M. Lillyvick en leur jetant un regard imposant. Kenwigs ne m’en voudra pas de dire devant nos amis que ses vues rencontrèrent une opposition vive, fondée sur ce qu’il n’était pas de notre classe et ferait tache dans la famille. Vous vous le rappelez bien, Kenwigs ?

— Certainement, répondit l’autre, flatté d’entendre rappeler une circonstance qui mettait dans tout son jour l’éclat de la famille dans laquelle il avait eu l’honneur d’être admis.

— Pour ma part, dit M. Lillyvick, à tort ou à raison, je ne sais, mais j’étais de ce sentiment. »

Un murmure approbateur de l’assemblée prouva que l’assemblée regardait cette opposition de la part d’un homme si haut placé que lui, comme toute naturelle, comme honorable même.

« Plus tard, continua M. Lillyvick, je suis revenu. Une fois qu’ils ont été mariés et qu’il n’y avait plus rien à faire, j’ai été des premiers à dire qu’il fallait voir Kenwigs. La famille l’a donc vu, sur mon avis, et je dois dire, je suis fier de dire, que j’ai toujours trouvé en lui un homme honnête, de bonne conduite, d’un caractère franc, un garçon estimable. Kenwigs, une poignée de main.

— Très sensible à cet honneur, monsieur.

— Et moi aussi, Kenwigs.

— L’heureuse vie, monsieur, que j’ai menée avec votre nièce ! dit Kenwigs.

— C’eût été votre faute, monsieur, si vous n’aviez pas été heureux, observa M. Lillyvick.

— Morleena Kenwigs, s’écria sa mère ne pouvant plus résister à son émotion, embrassez votre cher oncle. »

La jeune demoiselle obéit avec docilité, et l’on hissa successivement les trois autres petites filles jusqu’aux joues du percepteur de taxes, pour répéter la même cérémonie ; elles n’en furent pas quittes à si bon compte, la majorité de la société se croyant obligée d’en faire autant.

« Chère madame Kenwigs, dit Mlle Petowker, pendant que M. Kenwigs fait le punch que l’on doit boire à votre anniversaire, faites donc danser à Morleena ce pas… vous savez… devant M. Lillyvick.

— Non, non, ma chère, répliqua Mme Kenwigs, cela ne servirait qu’à ennuyer mon oncle.

— Comment pouvez-vous le croire, dit miss Petowker ? N’est-ce pas, monsieur, que cela vous fera au contraire beaucoup de plaisir ?

— Certainement, répondit le percepteur des taxes, lorgnant du coin de l’œil le punch bientôt prêt à boire.

— Eh bien, alors, je vais vous dire une chose, dit Mme Kenwigs : je veux bien que Morleena exécute son pas, mais c’est à la condition que mon oncle obtiendra de miss Petowker qu’elle nous déclame après l’enterrement de la buveuse de sang. »

C’est alors qu’eurent lieu des bravos, des battements de main, des trépignements de pieds, pour faire accueil à cette proposition. Celle qui en était l’objet inclina gentiment la tête à plusieurs reprises pour remercier l’assemblée de ses dispositions bienveillantes. Puis, d’un ton de reproche, elle dit à son amie :

« Vous savez que je n’aime pas à exercer mon art dans les réunions particulières.

— Oh ! à la bonne heure ; mais ici, dit Mme Kenwigs, nous sommes tous si intimes et si sans façon, que vous pourriez vous croire tout à fait chez vous. D’ailleurs l’occasion…

— Je ne puis résister à cette dernière raison, se hâta de répliquer miss Petowker ; je serai charmée de vous faire plaisir dans la mesure de mes faibles moyens. »

Cela se trouvait prévu dans le petit programme des amusements de la soirée que Mme Kenwigs et miss Petowker avaient arrangé ensemble. Il avait même été convenu qu’elles se feraient réciproquement une espèce de petite violence pour faire paraître la chose plus naturelle. La compagnie étant donc toute prête, miss Petowker fredonna l’air dont Morleena dansa la figure. Il est bon de dire qu’on n’avait pas oublié de frotter la semelle de la petite danseuse avec du blanc d’Espagne, tout comme si elle allait sauter à la corde raide. Du reste, le pas fut trouvé magnifique, et en effet, il comprenait force accompagnements de mouvements des bras. Bref, il fut applaudi avec enthousiasme.

« Si j’étais assez heureuse pour avoir un… un enfant, dit miss Petowker en rougissant, ou plutôt un génie comme celui-là, je n’en ferais ni une ni deux, je la mettrais immédiatement à l’Opéra. »

Mme Kenwigs soupira, et jeta un coup d’œil à M. Kenwigs qui remarqua, en secouant la tête, qu’il n’était pas du tout décidé à cela.

« Kenwigs a peur, dit son épouse.

— De quoi ? demanda miss Petowker ; il ne craint sans doute pas qu’elle échoue ?

— Eh non ! répliqua Mme Kenwigs, mais supposez qu’elle continue en grandissant d’être aussi bien que nous la voyons aujourd’hui ; vous savez… les jeunes ducs et les jeunes marquis…

— Réflexion très juste, dit le percepteur des taxes.

— Pourtant, insista miss Petowker, elle pourrait par un sentiment d’honneur… vous savez.

— Oh ! nous pourrions compter là-dessus, observa Mme Kenwigs, toujours en consultant des yeux son mari.

— Tout ce que je puis dire, continua miss Petowker d’un air modeste, je ne prétends pas que ce soit la règle assurément, mais moi je n’ai jamais eu à me plaindre d’aucun désagrément, ni d’aucun danger de ce genre. »

M. Kenwigs, trop galant pour la contredire, lui certifia que cette déclaration suffisait pour le rassurer et qu’il prendrait la question en sérieuse considération. Voilà donc un point résolu, il ne restait plus qu’à prier miss Petowker de commencer l’enterrement de la buveuse de sang. Pour ce faire, la demoiselle laissa d’abord retomber son chignon sur ses épaules, puis elle alla se mettre en position tout à fait à l’autre bout de la chambre, après avoir mis dans un coin le célibataire à son poste pour se précipiter juste au moment où elle disait : J’expire dans la mort, et pour la recevoir dans ses bras, au milieu des transports de sa rage expirante. Enfin elle joua son rôle avec un entrain extraordinaire : si bien que les petites Kenwigs, frappées de terreur, furent au moment de tomber en attaque de nerfs. Tout le monde en était encore en extase, et Newman, qui, par parenthèse, ne s’était pas vu depuis longtemps aussi sobre à pareille heure, attendait le moment de placer un mot pour annoncer que le punch était prêt, quand on entendit frapper précipitamment à la porte, ce qui arracha à Mme Kenwigs un cri perçant, car elle eut immédiatement l’idée que son nouveau-né venait de tomber du lit.

« Qui est là ? demanda M. Kenwigs contrarié de cet incident.

— N’ayez pas peur, ce n’est que moi, dit Crowl en passant par la porte entr’ouverte sa tête et son bonnet de coton. Le petit va à merveille, car je viens d’y jeter un coup d’œil en passant devant la chambre. Il dort comme un bienheureux, ainsi que la bonne, et quant à la chandelle, elle ne pourrait mettre le feu au rideau du berceau que s’il y avait un courant d’air. C’est M. Noggs que l’on demande.

— Moi ! cria Newman abasourdi.

— Dame ! c’est une drôle d’heure, n’est-ce pas ? reprit Crowl qui ne s’était pas vu du tout avec plaisir dépossédé de son coin du feu, mais ce sont aussi de drôles de gens, trempés jusqu’aux os et crottés jusqu’aux oreilles. Voulez-vous que je leur dise de s’en aller ?

— Non, dit Newman en se levant. Ces gens, combien sont-ils ?

— Deux, répondit Crowl.

— Ils me demandent ?… par mon nom ?

— Par votre nom, répliqua Crowl : M. Newman Noggs tout du long. »

Newman réfléchit quelques secondes, puis il se hâta de sortir, marmottant entre ses dents qu’il allait revenir tout de suite. Il tint parole, car, en moins de rien, on le vit se précipiter dans la chambre, saisir, sans dire un mot d’excuse ou d’explication, une chandelle allumée et une chope de punch chaud qu’il prit sur la table, puis repartir en courant comme un fou.

« Que diable est-ce qu’il a ? s’écria Crowl en ouvrant la porte ; attention ! Est-ce qu’il y aurait du bruit là-haut ? »

Les invités de M. Kengwigs se levèrent de leurs places dans une grande confusion, et, se regardant les uns les autres avec des signes d’inquiétude et de crainte, ils tendirent le cou en avant pour écouter avec attention.