Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/3

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 19-31).
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CHAPITRE III.

M. Ralph Nickleby reçoit de mauvaises nouvelles de son frère, mais il soutient noblement cette épreuve. Le lecteur y verra le goût qu’il prit pour Nicolas, qui fait ici sa première apparition, et la bienveillance avec laquelle il lui proposa de faire tout de suite sa fortune.


Après avoir expédié scrupuleusement la partie de ses fonctions qui consistait dans la collation, avec toute la promptitude et l’énergie qui caractérisent l’homme véritablement fait pour les affaires, M. Ralph Nickleby dit un adieu cordial à ses associés, et tourna ses pas vers l’ouest de la ville dans une disposition de bonne humeur inaccoutumée. En passant devant Saint-Paul, il se retira sous une porte pour mettre sa montre à l’heure, et, la main sur la clef, l’œil sur le cadran de la cathédrale, il allait tourner l’aiguille, quand un homme s’arrêta tout à coup devant lui. C’était Newman Noggs.

« Ah ! Newman, dit M. Nickleby les yeux relevés sur l’horloge, la lettre pour l’hypothèque est venue, n’est-ce pas ? Je m’en doutais.

— Erreur ! reprit Newman.

— Comment ! Et vous n’avez vu personne concernant cette affaire ? » demanda M. Nickleby avec inquiétude.

Noggs secoua la tête.

« Alors, qu’est-ce qui est venu ? poursuivit M. Nickleby.

— Moi, dit Newman.

— Rien de plus ? »

En disant cela, le visage du patron se rembrunit.

« Ceci, dit Newman tirant doucement de sa poche une lettre, timbrée à la poste : « Strand : cachetée en noir, bordée de noir, une main de femme, C. N. dans un des coins. »

— Un cachet noir ! dit M. Nickleby en jetant un coup d’œil sur la lettre. Il me semble que cette écriture ne m’est pas tout à fait inconnue. Newman, je ne serais pas surpris que mon frère fût mort.

— Certainement non, vous ne le seriez pas, dit Newman tranquillement.

— Et pourquoi cela, monsieur ? demanda M. Nickleby.

— Parce que vous n’êtes jamais surpris de rien, répliqua Newman, voilà tout. »

M. Nickleby saisit la lettre des mains de son clerc, en fixant sur lui un regard glacial, l’ouvrit, la lut, la mit dans sa poche, et, ayant réglé sa montre à une seconde près, il se mit à la monter.

« Je le disais bien, Newman, dit M. Nickleby poursuivant son opération, il est mort. Eh bien ! voilà du nouveau, par exemple ; franchement, je ne m’y attendais pas. »

Après ces expressions touchantes de son chagrin subit, M. Nickleby replace sa montre dans son gousset, prend ses gants, les plisse soigneusement sur ses doigts, se remet en route, et se dirige à petits pas vers l’ouest de la ville, les mains derrière le dos.

« Des enfants vivants ? demanda Noggs en se rapprochant de son maître.

— Parbleu ! c’est bien là le hic, reprit M. Nickleby comme s’il avait justement l’esprit occupé d’eux en ce moment. Ils sont bien vivants tous les deux.

— Deux ! répéta Newman Noggs à voix basse.

— Et la veuve, donc ! ajouta M. Nickleby. Ils sont tous les trois à Londres, Dieu me pardonne ! tous les trois ici, Newman. »

Newman laissa son maître passer devant ; et l’on eût pu voir sa figure se contracter d’une façon singulière, comme par l’effet d’un spasme nerveux. Mais, quant à dire si c’était paralysie, ou chagrin, ou rire intérieur, il n’y avait que lui qui pût le savoir. En général, l’expression des traits est d’un grand secours pour deviner la pensée d’un homme ou pour traduire fidèlement ses paroles ; mais la physionomie ordinaire de Newman Noggs était un problème qui défiait l’interprète le plus ingénieux.

« Retournez à la maison, » dit M. Nickleby après avoir fait encore quelques pas, et il fit les gros yeux à son clerc, comme s’il grondait un chien.

Newman n’attendit pas son reste, et le voilà parti au travers de la rue, perdu dans la foule et disparu en un instant.

« C’est bien raisonnable ! certainement oui, se disait en marmottant entre ses dents M. Nickleby. Voyez comme c’est raisonnable ! Mon frère n’a jamais rien fait pour moi, et je n’ai jamais compté sur lui. Eh bien ! à peine a-t-il rendu le dernier souffle, qu’il faut que l’on se tourne vers moi, comme le soutien d’une grande diablesse de femme et de ses deux grands coquins d’enfants, le fils et la fille. Qu’est-ce qu’ils me sont, après tout ? Je ne les ai jamais vus. »

Tout entier à ses réflexions et à bien d’autres de même nature, M. Nickleby continua son chemin vers le Strand, et, reprenant sa lettre pour s’assurer du numéro de la maison où il avait affaire, il s’arrêta à une porte bâtarde, à peu près au milieu de ce carrefour populeux.

C’était la maison de quelque artiste en miniature, car il y avait un grand cadre doré accroché à la porte, dans lequel s’étalaient, sur un fond de velours noir, deux portraits d’uniformes de marine, dont sortaient deux figures sacrifiées au costume ; on n’y avait pas oublié les télescopes. Il y avait aussi un jeune homme en uniforme du plus beau vermillon ; celui-là brandissait un sabre. Un autre portrait, dans le style littéraire, était orné d’un front haut, d’une écritoire et d’une plume, avec accompagnement de rideau. De plus, on y voyait la représentation touchante d’une jeune dame occupée à lire un manuscrit dans une forêt profonde, avec un charmant portrait en pied d’un petit enfant à grosse tête, assis sur un tabouret, les jambes en raccourci, et les genoux cagneux en forme de cuillers à sel. Avec ces petits chefs-d’œuvre, il y avait encore je ne sais combien de têtes de vieillards, dames et messieurs, se faisant des mines les uns aux autres, sur un ciel bleu ou brun. Enfin, une carte des prix, écrite d’une main élégante, et décorée d’une bordure en relief.

M. Nickleby jeta en passant un œil de mépris sur ces frivolités, et frappa deux coups de marteau : l’expérience, répétée une seconde, puis une troisième fois, réussit à faire apparaître une petite bonne, qui vint ouvrir la porte avec une figure extraordinairement malpropre.

« Mme Nickleby est-elle à la maison ? demanda Ralph d’un ton bourru.

— Son nom n’est pas Nickleby, dit la servante. C’est la Creevy que vous voulez dire ? »

M. Nickleby montra une grande indignation de se voir ainsi rectifié par la chambrière, et lui demanda rudement ce que cela signifiait. Elle allait lui en donner l’explication, lorsqu’on entendit une voix, qui partait du haut d’un escalier perpendiculaire au fond du corridor, crier en bas :

« Qu’est-ce qu’on demande ?

— Mme Nickleby, dit Ralph.

— C’est le second étage, Hannah, dit la même voix ; que vous êtes donc imbécile ! Le second étage y est-il ?

— Je viens d’entendre sortir quelqu’un, mais je pense que c’est la mansarde qui est allée se faire décrotter, répondit Hannah.

— Vous auriez dû y regarder, continua la dame invisible. Montrez à ce monsieur où est la sonnette dans la rue, qu’il ne frappe plus une autre fois deux coups de marteau pour le second étage. Je n’autorise le marteau que lorsque la sonnette est cassée, et encore, on ne doit donner que deux petits coups secs.

— Bon ! dit Ralph, entrant sans plus de façon dans le couloir. Je vous demande pardon. Est-ce là Mme la… Comment donc ?

— Creevy…, la Creevy, reprit la voix, accompagnée cette fois d’une coiffe jaune qui se laissa voir par-dessus la rampe.

— Je voudrais vous dire un mot, madame, avec votre permission, » dit Ralph.

La voix répondit que le monsieur n’avait qu’à monter ; mais c’était déjà fait, et il fut reçu au premier étage par la propriétaire de la coiffe jaune, avec une robe assortie ; la dame aussi paraissait être de la même couleur. Miss la Creevy était une jeune mignonne de cinquante ans ; et le salon de miss la Creevy n’était guère que la répétition, sur une plus large échelle, du cadre doré pendu dans la rue ; seulement il était un peu plus sale.

« Ah ! dit miss la Creevy toussant délicatement derrière sa mitaine de soie noire. Une miniature, je présume ? Vous avez là, monsieur, des traits bien caractérisés : le portrait ne peut qu’y gagner. Avez-vous déjà posé ?

— Je vois, madame, que vous vous méprenez sur mes intentions, répliqua Nickleby avec sa brusquerie ordinaire. Je n’ai pas d’argent à perdre en miniatures, madame, ni personne, Dieu merci ! à qui donner la mienne, si je l’avais. En vous voyant au haut de l’escalier, j’ai voulu seulement vous adresser une question sur quelques locataires que vous avez ici. »

Miss la Creevy toussa de nouveau : cette fois, c’était pour cacher son désappointement.

« Oh ! très bien ! dit-elle.

— D’après ce que je vous ai entendu dire tout à l’heure à votre servante, je suppose que l’étage supérieur vous appartient, madame ? » dit Nickleby.

Mme la Creevy répondit qu’en effet le haut de la maison lui appartenait, et comme elle n’avait pas pour le moment besoin de l’appartement du second, elle était dans l’habitude de le mettre en location. Il y avait même, à l’heure qu’il est, une dame de province qui l’occupait avec ses deux enfants.

« Une veuve, madame ? dit Ralph.

— Oui, elle est veuve, répondit la dame.

— Une pauvre veuve, madame, dit Ralph en appuyant de toutes ses forces sur ce petit adjectif, qui en dit plus qu’il n’est gros.

— Mais j’ai peur, en effet, qu’elle ne soit pauvre, reprit miss la Creevy.

— Je puis vous garantir qu’elle l’est, madame, dit Ralph. Aussi, qu’est-ce qu’une pauvre veuve comme elle avait besoin d’une maison comme la vôtre, madame ?

— C’est bien vrai, répliqua miss la Creevy, qui n’était pas du tout fâchée d’entendre ce compliment à l’adresse de ses appartements, on ne peut plus vrai.

— Je connais mieux que personne sa position, madame, dit Ralph. Au fait, je suis un de ses parents, et je crois devoir vous prévenir de ne pas la garder chez vous, madame.

— J’ai lieu d’espérer pourtant que, s’il y avait impossibilité pour elle de remplir ses obligations pécuniaires, dit miss la Creevy toussant encore, la famille de la dame ne manquerait pas…

— Non, non, elle n’en ferait rien, interrompit Ralph avec vivacité. Ne comptez pas là-dessus.

— Si je croyais cela, dit miss la Creevy, ce serait bien différent.

— En ce cas, madame, vous pouvez le croire, dit Ralph, et vous régler là-dessus. C’est moi qui suis la famille, madame ; du moins, je ne pense pas qu’ils aient d’autre parent que moi, et je crois de mon devoir de vous faire savoir que je ne suis pas en état de les soutenir dans leurs folles dépenses. Pour combien de temps ont-ils pris cet appartement ?

— À la semaine seulement, répliqua miss la Creevy. Mme Nickleby m’a payé la première d’avance.

— Alors, vous ferez bien de les mettre dehors au bout des huit jours, dit Ralph. Ils n’ont rien de mieux à faire que de retourner en province ; ils ne feront qu’embarrasser tout le monde ici.

— Certainement, dit miss la Creevy en se frottant les mains. Si Mme Nickleby a pris l’appartement sans avoir le moyen de le payer, ce ne serait pas là une belle conduite pour une dame.

— C’est cependant comme cela, madame, dit Ralph.

— Et, naturellement, continua miss la Creevy, moi, qui suis pour le moment… hem !… une pauvre femme sans défense, je ne puis pas risquer de perdre mon loyer.

— Vous avez bien raison, madame, dit Ralph.

— Cependant, je dois dire en même temps, ajouta miss la Creevy, qui hésitait naïvement entre son bon cœur et son intérêt, que je n’ai pas le moindre reproche à faire à cette dame ; elle est extrêmement affable et gracieuse, la pauvre femme, malgré l’accablement où elle paraît. Je n’ai rien à dire non plus contre ses enfants ; on ne peut pas voir un jeune homme et une jeune demoiselle plus aimables ni mieux élevés.

— Très bien, madame, dit Ralph prenant le chemin de la porte, car ces éloges donnés à la misère ne faisait que l’agacer ; j’ai fait mon devoir, et peut-être plus que je ne devais ; je sais bien que personne ne me saura gré de ce que je viens de vous dire.

— Soyez sûr, monsieur, que moi du moins je vous en suis très obligée, dit miss la Creevy d’un ton gracieux. Voulez-vous me faire l’honneur de regarder quelques échantillons de mes portraits ?

— Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Nickleby pressé de sortir ; mais comme j’ai encore à faire visite là-haut et que mon temps est précieux, je ne puis vraiment pas.

— Quelque jour que vous passerez par ici, je serai très heureuse si… dit miss la Creevy. Mais voulez-vous être assez bon pour emporter une carte de mes prix ? Merci, bonjour !

— Bonjour, madame, dit Ralph, se hâtant de fermer la porte derrière lui pour couper court à la conversation. À présent, à ma belle-sœur. Bah ! »

Il grimpe donc un autre étage sur le même escalier perpendiculaire, vrai chef-d’œuvre de mécanique, uniquement composé de marches angulaires : il s’arrête, pour reprendre haleine, sur le palier, où l’avait déjà devancé la servante, car miss la Creevy avait eu la politesse de l’envoyer annoncer monsieur ; et, nous lui devons cette justice, que depuis sa première entrevue avec lui, elle avait fait une infinité d’essais plus ou moins heureux pour nettoyer sa sale figure en l’essuyant sur un tablier plus sale encore.

« Quel nom ? fit la bonne.

— Nickleby, répliqua Ralph.

— Eh ! madame Nickleby, dit-elle en ouvrant la porte toute grande, voici M. Nickleby. »

Une dame en grand deuil se leva pour recevoir M. Ralph Nickleby, mais elle se sentit incapable de faire un pas vers lui et s’appuya sur le bras d’une jeune fille délicate mais d’une rare beauté, qui venait de prendre place près d’elle et qui pouvait avoir dix-sept ans. Un jeune homme qui paraissait plus âgé qu’elle d’un an ou deux s’avança vers Ralph qu’il salua du nom de : mon oncle.

« Oh ! grommela Ralph d’un air renfrogné, c’est vous qui êtes Nicolas ? je suppose.

— C’est mon nom, monsieur, répliqua le jeune homme.

— Tenez, prenez mon chapeau, dit Ralph d’un ton impérieux. Eh bien ! madame, comment allez-vous ? Il faut surmonter vos chagrins, madame. Il faut faire comme moi.

— La perte que j’ai faite n’est pas une perte ordinaire, dit Mme Nickleby en portant son mouchoir à ses yeux.

— C’est une perte, madame, qui n’a rien d’extraordinaire, reprit-il en boutonnant froidement son spencer. Il meurt des maris tous les jours, madame, et des femmes aussi.

— Et des frères aussi, monsieur, dit Nicolas avec un coup d’œil indigné.

— Oui, monsieur, et des petits chiens aussi, et des roquets, répliqua son oncle en prenant une chaise. Vous ne m’avez pas dit, madame, dans votre lettre, ce qu’avait eu mon frère ?

— Les docteurs n’ont pas donné à sa maladie de nom particulier, dit Mme Nickleby fondant en larmes. Nous n’avons que trop de raisons de croire qu’il est mort le cœur brisé.

— Peuh ! dit Ralph, je ne connais pas de maladie de ce nom-là. Je comprends qu’un homme meure pour s’être brisé le cou ; qu’il se brise un bras et qu’il en souffre ; on peut se briser la tête, se briser une jambe, se briser le nez, mais un cœur brisé ! Cela ne veut rien dire, c’est l’argot du temps. Quand un homme ne peut pas payer ses dettes, il meurt le cœur brisé, et sa veuve devient un martyr.

— En tout cas, dit tranquillement Nicolas, il me semble qu’il y a des gens qui n’ont pas de cœur à briser.

— Tiens ! quel âge a ce garçon ? demanda Ralph en se retournant avec sa chaise et toisant son neveu des pieds à la tête avec un souverain mépris.

— Nicolas va avoir dix-neuf ans, répliqua la veuve.

— Dix-neuf ! Eh ! dit Ralph, et comment comptez-vous gagner votre pain, monsieur ?

— Sans vivre aux dépens du revenu de ma mère, répliqua Nicolas le cœur gros.

— Vous ne vivriez toujours pas aux dépens de grand’chose, riposta l’oncle avec un coup d’œil de dédain.

— Si petit qu’il soit, dit Nicolas rouge de colère, ce n’est pas à vous que je m’adresserai pour l’augmenter.

— Nicolas, mon cher, maîtrisez-vous, dit Mme Nickleby avec inquiétude.

— Mon cher Nicolas, je t’en prie, disait la jeune fille avec tendresse.

— Vous ferez mieux de vous taire, monsieur, dit Ralph ; par ma foi, voilà un beau début, madame Nickleby, un beau début ! »

Mme Nickleby, sans répliquer, fit un geste suppliant à Nicolas pour qu’il se tînt tranquille : et l’oncle et le neveu se dévisagèrent l’un l’autre pendant quelques secondes sans dire un mot. La figure du vieux était sombre, ses traits durs et repoussants. La physionomie du jeune homme était ouverte, belle et généreuse. Les yeux du vieux pétillaient d’avarice et d’astuce. Ceux du jeune homme brillaient de l’éclat d’une ardeur vive et intelligente. Toute sa personne était un peu délicate, mais virile et bien prise, et, sans parler de la beauté pleine de grâce que donne la jeunesse, il y avait dans son port et dans son regard une étincelle du feu qui animait son jeune cœur et qui tenait en respect le vieux rusé.

Combien un tel contraste, tout saisissant qu’il peut être pour ceux qui en sont témoins, est-il plus saisissant encore pour celui des deux adversaires qui se sent atteint et frappé dans son infériorité. C’est un trait aigu qui lui perce et lui pénètre l’âme. Ralph le sentit descendre au fond de son cœur ; sa haine pour Nicolas data de ce moment décisif.

Ce regard fixe et provoquant ne pouvait pas durer toujours. Ce fut Ralph qui céda : il détourna les yeux avec un dédain affecté, en appelant Nicolas un mioche. C’est un mot de reproche dont les hommes plus âgés font quelquefois usage avec la jeunesse : peut-être veulent-ils par là faire croire à la société (qui ne s’y trompe pas) que, s’ils pouvaient redevenir jeunes, ils en seraient bien fâchés.

« Eh bien ! madame, dit Ralph avec impatience, les créanciers ont tout saisi, m’avez-vous dit, et il ne vous reste rien du tout ?

— Rien, répliqua Mme Nickleby.

— Et vous avez dépensé le peu d’argent que vous aviez pour venir voir à Londres ce que je pourrais faire pour vous ?

— J’espérais, dit Mme Nickleby d’une voix défaillante, que vous seriez à même de faire quelque chose pour les enfants de votre frère. J’obéissais au vœu qu’il m’avait exprimé à son lit de mort, en venant faire appel à la bonté de votre cœur en leur faveur.

— Je ne sais pas comment cela se fait, murmura Ralph en se promenant de long en large dans la chambre ; mais toutes les fois qu’un homme meurt sans laisser de bien, il croit toujours avoir le droit de disposer de celui des autres. À quoi votre fille est-elle bonne ? madame.

— Catherine a été bien élevée, dit avec un soupir Mme Nickleby. Dites à votre oncle, mon enfant, jusqu’où vous êtes allée dans le français et les arts d’agrément. »

La pauvre fille allait hasarder quelques mots, quand son oncle lui coupa la parole sans cérémonie.

« Il faut que nous essayions de vous mettre en apprentissage dans quelque institution, dit-il ; vous n’avez pas été élevée, j’espère, trop délicatement pour cela ?

— Non certainement, mon oncle, répéta la jeune fille en pleurant ; je suis résolue à faire tout ce qui peut me procurer un abri et du pain.

— C’est bon, c’est bon, dit Ralph un peu radouci, soit par la beauté de sa nièce, soit par pitié pour son malheur (pensez l’un et dites l’autre) ; vous en essayerez, et si l’épreuve est trop rude pour vous, peut-être supporterez-vous mieux les travaux du tambour et de l’aiguille. » Puis, se tournant du côté de son neveu : « Et vous, monsieur, avez-vous jamais fait quelque chose ?

— Non, répondit brusquement Nicolas.

— Non ? J’en étais sûr, dit Ralph. C’est donc comme cela que mon frère élevait ses enfants, madame ?

— Il n’y a pas longtemps que Nicolas a achevé l’éducation qu’a pu lui donner son pauvre père, qui songeait à…

— À faire de lui quelque jour quelque chose, dit Ralph ; je connais cela : c’est une vieille histoire ; on songe toujours, on ne fait jamais. Si mon frère avait été un homme actif et prudent, il vous aurait laissee riche, madame. Et s’il avait lancé son fils dans le monde, comme mon père l’a fait avec moi, quoique je fusse plus jeune que ce garçon-là au moins de dix-huit mois, il se trouverait aujourd’hui en position de vous aider, au lieu de vous être à charge et d’ajouter à votre embarras. Mon frère, madame Nickleby, a toujours été un homme imprévoyant, irréfléchi, et personne, j’en suis sûr, n’a de meilleures raisons de le savoir que vous. »

Cet appel insidieux donna à la veuve la tentation de croire qu’elle aurait peut-être en effet pu faire un placement plus avantageux de ses vingt-cinq mille francs de dot, et elle ne put s’empêcher de réfléchir combien en ce moment une somme si considérable aurait été précieuse. Ces réflexions douloureuses précipitèrent encore ses larmes, et, sous l’empire de son chagrin, cette femme, qui n’était pas méchante, elle n’était que faible après tout, se mit d’abord à gémir sur son triste sort, puis à remarquer, avec force soupirs, qu’assurément elle avait toujours été l’esclave du pauvre Nicolas, qu’elle lui avait souvent dit qu’elle aurait pu faire un mariage plus avantageux (on l’avait demandée tant de fois !), qu’elle n’avait jamais su du vivant de son mari où allait l’argent, mais que, s’il avait eu plus de confiance en elle, ils en seraient tous plus à leur aise aujourd’hui. Elle ne se fit pas faute d’ajouter bien d’autres récriminations encore familières à la plupart des dames, soit en puissance de mari, soit après leur veuvage, et peut-être en tout temps. Mme Nickleby termina en déplorant que ce cher défunt n’eût jamais daigné profiter de ses avis, excepté en une occasion unique. Hélas ! c’était l’exacte vérité, il ne l’avait fait qu’une fois, et cette fois-là il s’était ruiné.

M. Ralph Nickleby entendait tout cela avec un demi-sourire, et, quand la veuve eut fini, il reprit tranquillement la question au point où elle était avant l’explosion rétrospective de sa belle-sœur.

« Êtes-vous dans l’intention de travailler, monsieur ? demanda-t-il à son neveu en fronçant le sourcil.

— Comment ne l’aurais-je pas ? répliqua Nicolas avec hauteur.

— Alors voyez, monsieur, dit l’oncle ; voici un avis qui a frappé mes yeux ce matin, et dont vous devez remercier votre étoile. »

Après cet exorde, M. Ralph Nickleby tira de sa poche un journal, le déplia, et, après avoir cherché quelques moments dans les annonces, lut cet avertissement :

« Éducation. Académie de M. Wackford Squeers, à Dotheboys-Hall, dans le délicieux village de Dotheboys, près de Greta-Bridge en Yorkshire ; les jeunes gens sont nourris, vêtus, fournis de livres de classe et d’argent de poche, pourvus de toutes les choses nécessaires, instruits dans toutes les langues anciennes et modernes, les mathématiques, l’orthographe, la géométrie, l’astronomie, la trigonométrie, la sphère, l’algèbre, la panne (si on le demande), l’écriture, l’arithmétique, les fortifications et toutes les autres branches de littérature classique. Conditions : Vingt guinées (520 fr.), pas de mémoires, pas de vacances, régime de nourriture incomparable. M. Squeers est en ville et se tient tous les jours d’une heure à quatre, à la Tête-de-Sarrasin, Snow-Hist. N. B. On demande aussi un sous-maître capable : traitement annuel, 125 fr. On prendrait de préférence un maître ès arts. »

« Voilà ! dit Ralph reployant son journal ; qu’il obtienne cette position, et sa fortune est faite.

— Mais il n’est pas maître ès arts, dit Mme Nickleby.

— Pour cela, répliqua Ralph, pour cela, je pense qu’on passera par là-dessus.

— Mais le traitement est si peu de chose, et c’est si loin, mon oncle, dit Catherine d’une voix émue.

— Laissez, ma chère Catherine, laissez dire votre oncle, dit Mme Nickleby ; il sait mieux que nous ce qu’il y a à faire.

— Je dis, répéta Ralph d’un ton aigre, qu’il obtienne cette position et sa fortune est faite. S’il n’en veut pas, qu’il se tire d’affaire tout seul. Sans amis, sans argent, sans recommandations, sans connaissances de quoi que ce soit, qu’il trouve un emploi honnête à Londres qui lui paye seulement ses souliers, et je lui donne vingt-cinq mille francs, c’est-à-dire (en se reprenant) je les lui donnerais si je les avais.

— Pauvre garçon ! dit la jeune demoiselle. Oh ! mon oncle, faut-il sitôt nous séparer !

— Ne fatiguez donc pas votre oncle de vos objections, au moment où il n’a pas d’autre pensée que votre bien, ma fille, dit Mme Nickleby. Nicolas, mon cher, n’avez-vous rien à dire ?

— Si, ma mère, si, dit Nicolas qui était resté jusque-là silencieux et pensif. Si je suis assez heureux, monsieur, pour être nommé à cet emploi dont je ne suis pas sûr de bien remplir toutes les conditions, que deviendront ma mère et ma sœur après mon départ ?

— Dans ce cas, monsieur, mais seulement dans ce cas, je me charge de pourvoir à leurs besoins, en les plaçant dans une sphère d’existence indépendante. Ce sera mon premier soin : elles ne resteront pas huit jours après votre départ dans la situation où elles sont, c’est mon affaire.

— Alors, dit Nicolas s’avançant gaiement pour serrer la main de son oncle, je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez. Essayons tout de suite mon sort chez M. Squeers ; mais s’il allait me refuser ?

— Il ne vous refusera pas, dit Ralph ; il sera bien aise de vous prendre à ma recommandation. Rendez vous utile dans sa maison, et vous réussirez en peu de temps à devenir son associé. Tenez, songez un peu ; mon Dieu ! s’il venait à mourir, eh bien ! voilà votre fortune faite.

— Oh ! bien sûr, je comprends, dit le pauvre Nicolas, l’esprit charmé de mille visions que son ardeur et son inexpérience évoquaient dans son cerveau ; ou bien je suppose que quelque jeune gentil’homme, élevé dans le Hall de Dotheboys, allât prendre du goût pour moi et me faire nommer par son père en qualité de précepteur attaché à ses voyages quand il quittera l’établissement, et puis qu’en revenant du continent il me procurât quelque jolie place. Hein ! mon oncle !

— Ah ! c’est sûr ! dit Ralph avec un rire moqueur.

— Et qui sait ? si en venant me voir quand je serai établi (car il n’y manquera pas naturellement), il ne s’éprendra pas de Catherine, qui tiendra son ménage et… ne l’épousera pas, hein ! mon oncle, qui sait ?

— Comment donc ? mais assurément. Et Ralph ricanait plus fort.

— Oh ! que nous serions heureux, s’écria Nicolas dans son enthousiasme. La douleur du départ ne serait rien au prix de la joie du retour. Catherine sera une femme superbe, et moi si fier de l’entendre dire, et ma mère si heureuse de se retrouver avec nous. Et tout ce triste passé sera si doucement effacé, et… » Et Nicolas, succombant sous l’image d’un avenir trop beau pour qu’il pût en supporter l’idée, commença un sourire qui finit par un torrent de larmes.

Cette bonne et simple famille, née et nourrie dans la solitude, tout à fait étrangère à ce qu’on appelle le monde, c’est-à-dire à ce tas de coquins qu’on est convenu, dans un certain argot, d’appeler le monde, fondait en larmes. Ils mêlaient leurs pleurs en pensant à leur séparation prochaine ; puis, quand ce premier éclat de sensibilité fut apaisé, ils se livrèrent à tous les transports d’une joie inespérée en voyant s’ouvrir devant eux cet horizon brillant. Mais M. Ralph Nickleby s’empressa de leur rappeler qu’il ne fallait par perdre de temps, de peur qu’un candidat plus heureux n’allât couper l’herbe sous le pied à Nicolas et renverser du même coup tous leurs châteaux en Espagne. Cette réflexion opportune coupa court à la conversation. Nicolas ayant copié avec exactitude l’adresse de M. Squeers, l’oncle et le neveu sortirent ensemble à la recherche de ce parfait gentleman : Nicolas fermement convaincu qu’il avait fait à son parent une grande injustice lorsqu’il l’avait pris en antipathie à la première vue ; et Mme Nickleby faisant de son mieux pour catéchiser sa fille et lui persuader que certainement M. Ralph valait beaucoup mieux qu’il ne paraissait ; Mlle Nickleby lui faisant observer avec respect qu’il n’avait pas de peine à cela.

À dire vrai, l’opinion de la bonne dame avait été singulièrement modifiée par l’adresse de M. Nickleby à flatter son amour-propre. Il avait eu l’air de s’en rapporter à sa haute intelligence, il avait fait un compliment indirect à la supériorité de son mérite. On est toujours flattée de ces sortes de choses, et quoiqu’elle eût tendrement aimé son mari et fût encore folle de tendresse pour ses enfants, il avait su faire vibrer si à propos une des ces fibres discordantes du cœur humain dont il ne connaissait pas les bonnes qualités, mais dont nul ne connaissait mieux les faiblesses, qu’elle avait fini par se considérer sérieusement, d’après lui, comme une aimable et douloureuse victime de l’imprudence de feu son époux.