Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/5

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 45-56).
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CHAPITRE V.

Nicolas part pour le Yorkshire. Ses adieux. Ses compagnons de voyage,
et ce qui leur arrive en route.


Si des larmes versées dans une masse étaient un talisman capable de défendre son propriétaire contre le chagrin et le malheur, Nicolas Nickleby aurait commencé son expédition sous les plus heureux auspices. Il avait tant à faire et si peu de temps pour le faire ; tant de mots tendres à dire et à entendre, tant de douleurs à refouler dans leurs cœurs affligés, que les petits préparatifs de son voyage se firent avec une grande tristesse. Il y avait une foule d’objets que la sollicitude de sa mère et de sa sœur trouvaient indispensables à son bien-être, et que Nicolas ne voulait absolument pas emporter, dans la pensée qu’on pourrait en avoir besoin plus tard, ou que, s’il le fallait, on en ferait quelque argent, dans l’occasion. Que de débats affectueux de ce genre s’élevèrent entre eux la veille, la triste veille de son départ ! Et à mesure que chaque discussion terminée rapprochait le terme de leurs préparatifs modestes, Catherine devenait de plus en plus empressée, et versait des larmes plus abondantes en cachette.

Enfin la malle est faite : alors vint le souper qu’on avait pour la circonstance, servi avec un peu plus de délicatesse, dont la dépense avait été compensée par l’abstinence de Catherine et de sa mère qui firent semblant d’avoir dîné pendant l’absence de Nicolas. Le pauvre garçon manquait d’étouffer à chaque morceau, et il était près de défaillir une ou deux fois au milieu de quelque plaisanterie affectée, ou d’un rire forcé, plein de mélancolie. Ils restèrent dans cet état languissant jusqu’à ce que l’heure de se séparer pour la nuit fût dépassée de beaucoup, et alors ils virent au bout du compte qu’ils auraient aussi bien fait de s’abandonner avant à leurs sentiments, car ils ne purent en retenir l’explosion, malgré tout. Ils s’y livrèrent donc sans réserve, et firent bien, puisqu’ils y trouvèrent plutôt du soulagement.

Nicolas dormit bien jusqu’à six heures du matin. Il rêva de leur maison, ou plutôt de ce qui avait été leur maison (peu importe, car, Dieu merci, le sommeil ne tient aucun compte des changements du présent et garde le privilège de continuer le passé et de rendre la réalité à ce qui n’est plus), et il s’éveilla frais et dispos. Il écrivit quelques lignes au crayon, pour dire de cœur l’adieu qu’il n’osait pas dire de bouche, et déposant le billet avec la moitié de son petit pécule à la porte de sa sœur, il chargea la masse sur son épaule et glissa doucement le long de l’escalier.

« Est-ce vous, Hannah ? cria une voix qui sortait de la chambre de miss la Creevy, éclairée par la faible lueur d’une chandelle.

— C’est moi, miss la Creevy, dit Nicolas déposant sa masse et jetant dans la chambre un regard indiscret.

— Ah ! bon Dieu ! s’écria miss la Creevy toute saisie et se hâtant de défaire ses papillottes, vous êtes sur pied de bien bonne heure, monsieur Nickleby.

— Et vous aussi, repartit Nicolas.

— Ce sont les beaux-arts qui me chassent du lit, monsieur Nickleby. J’attends le jour pour exécuter une idée. »

Miss la Creevy s’était levée matin pour mettre un nez de fantaisie à la miniature d’un vilain petit monstre d’enfant, dont le portrait devait être envoyé en province à sa grand’mère : on avait lieu d’espérer qu’elle le ferait héritier de son bien, s’il ressemblait à la famille.

« … Pour exécuter une idée, répéta miss la Creevy ; et c’est là le grand avantage de demeurer dans une rue aussi passante que le Strand. Avez-vous besoin d’un œil ou d’un nez pour un de vos modèles, vous n’avez qu’à vous mettre à la fenêtre, et vous êtes bien sûr d’en attraper un au passage.

— Faut-il bien du temps pour attraper un nez ? demanda Nicolas en souriant.

— Dame, cela dépend en grande partie du genre que l’on demande, répondit miss la Creevy. Des nez bossus, des nez romains, il n’en manque pas ; quant aux nez camards, vous n’avez qu’à aller à Exeter-Hall un jour de meeting, et vous en trouverez de toutes les sortes et de toutes les dimensions ; mais un nez parfaitement aquilin, je suis fâchée de vous le dire, c’est chose rare, et nous les réservons généralement pour les militaires et les magistrats.

— Ah ! vraiment ! dit Nicolas ; si j’en trouve un dans mes voyages, je tâcherai de le croquer pour vous.

— Qu’est-ce que vous parlez de voyage ? Il n’est pas possible, n’est-ce pas, que vous songiez sérieusement à vous exiler en Yorkshire pendant cette froide saison d’hiver, comme je l’entendais dire hier au soir, monsieur Nickleby ?

— Pardonnez-moi. Vous savez qu’il faut aller où l’on vous mène : eh bien, c’est la nécessité qui me mène, et je la suis.

— Vraiment ? Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’en suis fâchée, dit miss la Creevy, autant pour votre mère et votre sœur que pour vous. Votre sœur est très jolie, monsieur Nickleby, et c’est une raison de plus pour qu’elle ait besoin de quelqu’un qui la protège. Je l’ai priée de me donner une ou deux séances pour mon cadre de dehors. Ah ! quelle charmante miniature cela fera ! » Et en parlant ainsi, miss la Creevy prenait un portrait sur ivoire nuancé de petites veines bleu céleste, et le regardait avec tant de complaisance, que Nicolas semblait lui porter envie.

« Si vous avez jamais l’occasion de montrer un peu de tendresse à Catherine, dit Nicolas en lui présentant la main, j’espère qu’elle peut compter sur vous.

— Comptez-y, dit l’artiste en miniature du fond du cœur, et que Dieu vous conduise, monsieur Nickleby ! je vous souhaite tout bonheur. »

Nicolas n’avait guère appris encore à connaître le monde, mais il devina, sans le savoir, que, s’il donnait à miss la Creevy un petit baiser, la bonne dame n’en serait peut-être que mieux disposée pour celles qu’il allait laisser derrière lui. Il lui en donna donc trois ou quatre, par forme d’aimable galanterie, et miss la Creevy ne s’en montra pas autrement fâchée, si ce n’est qu’en rajustant son turban jaune elle déclarait que jamais elle n’avait entendu dire pareille chose, et que d’ailleurs elle ne l’aurait jamais cru possible.

Ayant donc terminé cette entrevue inopinée d’une façon si satisfaisante, Nicolas s’éloigna à la hâte. Il trouva à propos un homme pour lui porter sa malle, et, comme il n’était encore que sept heures, il continua son chemin, sans se presser, devançant de quelques pas le commissionnaire, dont le cœur était peut-être plus à l’aise sous le poids de son fardeau, que le sien sous le poids de la douleur, quoique le costume du lazzarone de Londres parlât tout haut de sa misère, car on voyait bien qu’il avait couché dans une écurie et déjeuné à la pompe du réservoir.

Chemin faisant, il regardait, avec autant de curiosité que d’intérêt, toute l’activité des préparatifs déployée dans chaque rue et jusque dans chaque maison pour le jour qui allait commencer. En songeant que tant de gens de tous les rangs et de tous les états gagnaient leur vie à Londres, il faisait de temps en temps la réflexion qu’il était bien dur qu’il fût réduit à aller si loin pour chercher à gagner la sienne, puis il pressait le pas pour arriver à la Tête-de-Sarrasin, Snow-Hist. Il congédia son porteur, fit déposer en lieu de sûreté sa malle au bureau de la diligence et se mit à chercher M. Squeers dans la salle du café.

Il trouva le savant gentleman assis à table pour déjeuner ; les trois petits garçons avec lesquels il avait déjà fait connaissance, et deux autres qu’un bon vent avait amenés au maître de pension depuis leur entrevue de la veille, étaient rangés à la file sur un banc vis-à-vis. M. Squeers avait devant lui une demi-tasse, une assiettée de rôties toutes chaudes, et une tranche de bœuf froid : mais il était occupé, pour le moment, à faire préparer le déjeuner de sa petite troupe.

« Est-ce qu’il y a pour quatre sols de lait là-dedans, disait M. Squeers au garçon d’auberge, plongeant la vue dans une grande cruche bleue, et la penchant doucement, pour se rendre un compte exact de la quantité de liquide qu’elle contenait.

— Il y en a pour quatre sous, répondit l’autre.

— Il faut que le lait soit un article bien rare à Londres, soupira M. Squeers. Emplissez-moi bien cette cruche avec de l’eau tiède, William, voulez-vous ?

— Tout à fait pleine, monsieur ? demanda William. Ah ! bien, le lait va être noyé.

— Ne vous inquiétez pas de cela, répliqua M. Squeers. Faites ce que je vous dis, le lait est si cher ! Vous avez demandé du gros pain et du beurre pour trois, n’est-ce pas ?

— On l’apporte à l’instant, monsieur.

— Oh ! vous n’avez pas besoin de vous presser, nous avons bien le temps, dit Squeers. Apprenez à vaincre vos passions, mes petits, et ne soyez pas trop avides de nourritures. » En prononçant cette sentence morale, M. Squeers prenait une bonne bouchée de roastbeef : il reconnut Nicolas.

« Asseyez-vous, monsieur Nickleby, dit-il. Nous voici en train de déjeuner, comme vous voyez. »

Nicolas ne voyait pas du tout qu’ils fussent en train de déjeuner, excepté M. Squeers ; ce qui ne l’empêcha pas de lui faire un salut respectueux et de se montrer d’aussi bonne humeur que possible.

« Ah ! est-ce le lait coupé que vous apportez là, William ? dit M. Squeers. Très bien, à présent, vous n’oublierez pas le pain et le beurre. »

À cette nouvelle annonce du pain et du beurre, les cinq petits garçons parurent très agités et suivirent des yeux le départ de William, pendant que M. Squeers dégustait le lait coupé.

« Ah ! dit le gentleman en faisant claquer ses lèvres, c’est succulent. Songez, petits enfants, combien il y a de mendiants et d’orphelins dans les rues qui voudraient bien en avoir ! C’est une chose terrible que la faim, n’est-ce pas, monsieur Nickleby ?

— Oh ! terrible, monsieur, dit Nicolas.

— Quand je dirai numéro un, poursuivit M. Squeers, plaçant la cruche devant les élèves, le plus près de la cruche à gauche boira un coup, et quand je dirai numéro deux, il passera la cruche à l’autre, et ainsi de suite jusqu’au numéro cinq, qui est le dernier. Êtes-vous prêts ?

— Oui, monsieur, crièrent tous les petits garçons avec une grande énergie.

— C’est bon, dit M. Squeers continuant tranquillement son déjeuner ; maîtrisez votre appétit, mes mignons ; c’est comme cela que vous apprendrez à vaincre la nature sensuelle. Voilà, monsieur Nickleby, comme nous leur inculquons de la force d’âme, » dit l’instituteur se tournant vers Nicolas et parlant la bouche pleine de bœuf et d’une bonne rôtie.

Nicolas marmotta une réponse, sans trop savoir ce qu’il disait ; et les petits garçons, partageant leurs regards affamés entre la cruche, le pain et le beurre qui venaient d’arriver, et chaque morceau que M. Squeers portait à sa bouche, restaient les yeux écarquillés dans une attente dévorante.

« Dieu soit loué, j’ai fait un bon déjeuner, dit Squeers quand il ne resta plus rien dans son assiette. Numéro un, vous pouvez boire un coup. »

Numéro un saisit la cruche avec rage, et il en avait avalé tout juste de quoi lui faire désirer d’en avaler davantage, quand M. Squeers donna le signal au numéro deux, qui la passa de même au premier commandement, au numéro trois. Si bien qu’à la fin, le lait coupé fut absorbé par le numéro cinq.

« À présent, dit le maître de pension partageant le pain beurré pour trois en autant de portions qu’il y avait de convives, vous ferez bien de ne pas perdre de temps à votre déjeuner, car la trompe du conducteur va nous appeler dans une ou deux minutes, et alors il faudra cesser immédiatement. »

Quand ils se virent autorisés à tomber sur les vivres, les écoliers se mirent à manger avec voracité, et surtout un empressement désespéré, pendant que leur maître, que son déjeuner avait mis de belle humeur, se nettoyait les dents avec sa fourchette, et contemplait avec un doux sourire le spectacle présent à ses yeux. Presque aussitôt la trompe maudite se fit entendre.

« Je pensais bien que ce ne serait pas long, dit Squeers en se levant vivement et tirant de dessous la banquette un petit panier ; allons, enfants, mettez là-dedans tout ce que vous n’avez pas eu le temps de manger, vous en aurez besoin en route. »

Nicolas était extrêmement étonné de tous ces arrangements économiques, mais il n’eut pas le temps d’y songer, car il fallut aider les petits garçons à monter tout en haut de la diligence, il fallut porter et placer leurs malles, il fallut aussi veiller à ce que le bagage de M. Squeers fût soigneusement serré dans le coffre, et c’est lui qui était chargé de tous ces soins. Il était dans le coup de feu, et tout entier à ses occupations, quand il fut accosté par son oncle, M. Ralph Nickleby.

« Oh, vous voilà, dit Ralph : tenez, voici votre mère et votre sœur, monsieur.

— Où donc ? cria Nicolas, jetant à la hâte un regard autour de lui.

— Par ici, répliqua son oncle. Comme elles ont tant d’argent qu’elles ne savent qu’en faire, je viens de les trouver, comme j’arrivais, qui payaient un fiacre qu’elles ont pris.

— Nous avions peur d’arriver trop tard pour le voir partir, dit Mme Nickleby embrassant son fils, sans se soucier des regards curieux des voyageurs.

— Très bien, madame, dit Ralph, vous savez ce que vous avez à faire. Je disais seulement que vous étiez en train de payer un fiacre. Moi, je n’en paye jamais de fiacre, madame, par la raison que je n’en prends jamais. Je ne sache pas avoir été dans un fiacre, à mon compte, depuis trente ans, et j’espère bien n’en pas prendre encore de trente ans, si je vais jusque là.

— Je ne me serais jamais pardonné de ne pas l’avoir vu encore une fois, dit Mme Nickleby ; mon pauvre cher fils, partir comme cela, et encore sans déjeuner, parce qu’il craignait de nous faire de la peine !

— C’est certainement fort bien, dit Ralph avec un air rechigné. La première fois que j’ai été placé dans les affaires, madame, je prenais un petit pain et un flacon de lait en allant à la cité tous les matins ; qu’en dites-vous, madame ? déjeuner ! bah !

— À présent, Nickleby, dit Squeers, qui s’approcha en boutonnant son paletot, je pense que vous ferez bien de monter derrière. J’ai peur qu’un de ces petits drôles ne tombe de là, et alors bonsoir mes vingt guinées par an.

— Cher Nicolas, dit Catherine à voix basse en tirant son frère par le bras, qu’est-ce que c’est que cet homme si commun ?

— Eh ! eh ! dit Ralph en grommelant, car il avait l’oreille fine et venait d’entendre la question. Désirez-vous, ma chère, que je vous présente à M. Squeers ?

— Çà, le maître de pension ! oh non, mon oncle, non, répliqua Catherine en reculant avec dégoût.

— Puisque vous m’en exprimez le désir, ma chère, continua Ralph avec son sourire froidement moqueur, monsieur Squeers, voici ma nièce, la sœur de Nicolas !

— Charmé de faire votre connaissance, mademoiselle, dit Squeers soulevant à peine son chapeau. Je voudrais bien que Mme Squeers tînt une pension de demoiselles, et que vous y fussiez sous-maîtresse. Seusement j’ai peur qu’elle ne devînt jalouse dans ce cas. Ha ! ha ! ha ! »

Si le propriétaire de Dotheboys Hall avait pu voir ce qui se passait en ce moment dans l’esprit de son maître auxiliaire, il y aurait découvert avec quelque surprise que jamais il n’avait été si près de recevoir une bonne volée de sa vie. Catherine Nickleby, devinant tout de suite les intentions de son frère, l’attira doucement à part, et par là épargna à M. Squeers une correction qui aurait bien pu ne pas du tout lui être agréable.

« Mon cher Nicolas, dit la jeune fille, qu’est-ce que cet homme ? quel est donc le genre de place où vous allez !

— Je le sais à peine, Catherine, répliqua Nicolas en serrant la main de sa sœur ; je suppose que les gens du Yorkshire sont un peu rudes et grossiers, voilà tout.

— Mais cet homme ?

— C’est mon patron, mon maître, tous les noms que vous voudrez lui donner, reprit vivement Nicolas, et c’était une stupidité de ma part de mal interpréter ses façons brutales. Mais voici qu’on regarde de mon côté, je devrais avoir déjà pris ma place. Que Dieu vous garde, ma bien-aimée sœur, et au revoir ! Ma mère, pensez désormais au bonheur de notre prochaine réunion. Adieu ! mon oncle, je vous remercie de tout mon cœur de ce que vous avez fait et de ce que vous voulez faire encore… (Au conducteur.) Me voilà prêt, monsieur. »

Après ces adieux faits à la hâte, Nicolas monta lestement à sa place et fit de la main un salut si tendre qu’il semblait dire : « Mon cœur reste avec vous. »

Au moment même, le cocher et le conducteur venaient de comparer encore une fois leurs listes avant de partir ; les porteurs tiraient des voyageurs récalcitrants leurs derniers pourboire, les colporteurs de journaux faisaient leurs dernières offres de service, et les chevaux donnaient leur dernière ruade d’impatience, quand Nicolas se sentit tirer doucement par la jambe. Il regarda en bas ; c’était Newman Noggs qui lui glissa dans la main une lettre crottée.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Nicolas.

— Chut ! répliqua Noggs montrant M. Ralph Nickleby, qui avait pris à part M. Squeers à deux pas de là pour lui dire quelques mots. Prenez cela, lisez-le. Personne n’en sait rien, voilà tout : et il partit.

— Un moment, lui cria Nicolas.

— Non.

— Attendez donc un moment, répéta Nicolas ; » mais Newman Noggs n’était déjà plus là.

Encore un peu d’agitation pendant une minute, la porte de la diligence qui se ferme avec fracas, la voiture qui penche d’un côté sous le poids du cocher un peu lourd, et du conducteur plus lourd encore qui grimpent tous deux sur leurs sièges ; un cri de : Partons ! un petit air de trompe, un regard rapide de deux figures attristées par derrière, l’expression dure des traits de M. Ralph Nickleby, et la diligence avait disparu à son tour, faisant retentir le pavé de Smithfield.

Les petits garçons ayant les jambes trop courtes pour les poser de pied ferme, quand ils furent assis, et par conséquent leurs petits corps étant à chaque instant menacé d’être lancés par-dessus la voiture, Nicolas avait fort à faire de les tenir en respect, tant qu’on fut sur le pavé ; les mains en mouvement et l’esprit tendu pour accomplir cette tâche difficile, il ne fut pas fâché de voir la diligence s’arrêter à l’hôtel du Paon à Islington. Il fut encore bien plus satisfait de voir un monsieur, à la mine franche et ouverte, avec une figure de bonne humeur, et le teint frais, monter derrière lui et proposer de prendre l’autre côté de la banquette.

« Si nous mettions quelques-uns de ces jeunes écoliers au milieu, dit le nouveau venu, ils seraient plus en sûreté dans le cas où ils viendraient à s’endormir, qu’en dites-vous ?

— Si vous voulez avoir cette bonté, dit Squeers, ce sera en effet pour le mieux. Monsieur Nickleby, mettez-en trois entre vous et ce monsieur. Belling et Snawley cadet se mettront entre moi et le conducteur.

— Trois enfants, vous savez, dit Squeers à l’étranger, ça ne compte que pour deux.

— Je ne m’y oppose pas le moins du monde, dit le gentleman aux fraîches couleurs. J’ai un frère qui s’abonnerait bien avec n’importe quel boucher ou quel boulanger de la Grande Bretagne pour que ses six enfants ne comptassent que pour deux, j’en suis bien sûr, et il y trouverait son compte.

— Six enfants, monsieur ? s’écria Squeers.

— Oui, et tous garçons, répliqua l’étranger.

— Monsieur Nickleby, dit Squeers en tout hâte, voulez-vous tenir ce panier ? Permettez-moi, monsieur, de vous donner un prospectus d’un établissement où ces six enfants trouveraient une éducation éclairée, libérale, morale surtout, et sans aucun mécompte, moyennant vingt guinées par an chacun, vingt guinées, monsieur, ou bien nous pourrions même faire une cote mal taillée ; je m’offre à les prendre en bloc pour cent livres sterling[1].

— Oh ! dit le monsieur jetant un coup d’œil sur le prospectus, c’est vous qui êtes le M. Squeers dont il s’agit ici, je présume ?

— Oui, monsieur, c’est moi, répondit l’estimable pédagogue. Je m’appelle Wackford Squeers, et je m’en fais honneur. Voici quelques-uns de mes élèves, monsieur. Vous voyez en même temps un de mes maîtres auxiliaires, M. Nickleby ; c’est un jeune homme de bonne maison, et un excellent professeur des études mathématiques, classiques et commerciales. Nous ne faisons pas les choses à moitié dans ma boutique. Mes élèves reçoivent toute espèce d’instruction. Je ne regarde pas à la dépense, et ils sont traités et blanchis à la maison, comme dans la maison paternelle.

— Ma foi ! dit le gentleman avec un demi-sourire à l’adresse de Nicolas et une expression de surprise qui n’était pas dissimulée, voilà en vérité des avantages positifs.

— Je puis vous en répondre, monsieur, continua M. Squeers plongeant ses deux mains dans les poches de son paletot. Je puis donner, comme je demande moi-même en retour, les garanties les plus solides. Je ne voudrais pas prendre un enfant qui ne présenterait pas un répondant prêt à payer les cinq livres cinq shillings de chaque quartier ; non certainement, je ne les prendrais pas, quand vous me le demanderiez à deux genoux avec des larmes grosses comme le poing.

— C’est de la haute prudence, dit le voyageur.

— La prudence est en effet l’une de mes qualités favorites, monsieur, répliqua Squeers… Snawley junior, si vous ne finissez pas de faire claquer vos dents et de frissonner comme vous faites, je m’en vais vous réchauffer tout à l’heure avec une bonne raclée.

— En place, messieurs, tenez-vous bien, dit le conducteur en montant sur le siège.

— Est-ce fini, là-bas derrière, Dick ? cria le cocher.

— Oui, marche ! fut la réponse. Eh bien ! le voilà qui marche. »

Et en effet, il se mit en marche, le véhicule assez mal nommé diligence, au milieu d’une éclatante fanfare à son de trompe et du témoignage d’une approbation flatteuse de tous les amateurs de chevaux et de voitures assemblés devant l’hôtel du Paon, mais plus particulièrement des valets de service qui se tenaient là, les bras retroussés, à regarder la voiture jusqu’à ce qu’elle disparût à leurs yeux ; après quoi ils regagnèrent lentement les écuries, exprimant dans leur langage grossier leur admiration de l’habileté du cocher au détour.

Quand le conducteur (un robuste enfant du Yorkshire vieilli dans le métier) eut soufflé dans sa trompe à perte d’haleine, il la remit dans un petit cornet d’osier attaché ad hoc le long de la caisse, et faisant pleuvoir sur sa poitrine et sur ses épaules une averse de coups de poing en cadence pour se réchauffer, fit l’observation qu’il ne faisait pas chaud du tout. Puis il demanda à chaque personne, à tour de rôle, si elle allait jusqu’au bout, ou bien en quel endroit elle voulait descendre. Ces informations prises, il ajouta que le chemin était devenu joliment mauvais depuis hier au soir, et prit la liberté de demander si quelqu’un de ces messieurs n’avait pas sur lui une tabatière. Personne n’ayant répondu à cet appel, il fit d’un air mystérieux la remarque qu’il avait entendu dire à un médecin qui se rendait à Grantham la semaine dernière, que cela ne valait rien pour les yeux de prendre du tabac. Pour lui, il ne s’en était jamais mal trouvé, et tout ce qu’il pouvait dire, c’est que chacun était bien libre d’en penser ce qu’il voulait. Personne n’ayant envie de le contredire là-dessus, il prit un petit colis en papier gris dans son chapeau, et mettant une paire de lunettes de corne (l’écriture, disait-il, était comme des pattes de mouche) il lut et relut l’adresse d’un bout à l’autre et examina ses passagers les uns après les autres. Cela fait, il sonna encore un petit air de trompe en guise de récréation ; et, comme il avait apparemment épuisé tous ses sujets de conversation ordinaires, il se croisa les bras comme il put avec tous les vêtements dont il était fourré, tomba dans un silence solennel, regarda machinalement tous les objets bien connus qui frappaient ses yeux le long de la route, ne paraissant prendre d’intérêt qu’aux chevaux et au bétail ; ceux-là, il les observait d’un œil critique, à mesure qu’ils passaient près de lui.

Il faisait un air vif et piquant. Il tombait de temps en temps beaucoup de neige, et le vent était extraordinairement aigre. M. Squeers descendait presque à chaque relais, pour s’étirer les jambes, et revenait toujours de ces excursions le nez extrêmement rouge, et se remettait tout de suite à dormir, ce qui ferait supposer que son procédé ne lui réussissait pas mal. Les petits élèves s’étant évertués sur les restes de leur déjeuner du matin, et fortifiés par quelques gorgées d’un cordial curieux, que M. Squeers avait sur lui, et qui avait un goût d’eau panée égarée dans une bouteille d’eau-de-vie, se mirent à dormir, à s’éveiller, à grelotter, à pleurer, chacun selon ses inclinations. Nicolas et le brave homme assis sur sa banquette avaient toujours tant de choses à se dire, qu’en causant ensemble, en amusant les enfants, le temps passa pour eux aussi rapidement que possible en pareille circonstance.

Le soir, on trouva préparé à Eton Slocomb un bon dîner de table d’hôte, dont le coupé, les quatre voyageurs de l’impériale, sur le devant, le voyageur de l’intérieur, Nicolas, et le brave M. Squeers prirent leur part, pendant que l’on mit les cinq petits garçons dégeler devant l’âtre, et qu’on les régala de sandwiches. Un ou deux relais plus loin, on alluma les lanternes, et il y eut un grand remue-ménage pour prendre à une auberge de la route une dame qui faisait ses embarras avec tout un assortiment de manteaux et de petits paquets. Elle jetait les hauts cris, au grand amusement des voyageurs de l’impériale, du retard de sa voiture qui aurait dû venir au-devant d’elle, et fit promettre solennellement au conducteur qu’il arrêterait le premier coupé vert qu’il verrait venir. Ce fonctionnaire le jura sur ses grands dieux, ce qui ne l’empêcha pas de s’asseoir le dos tourné au prétendu char à bancs, sans compter qu’il faisait noir comme dans un four. Enfin, la dame aux embarras se trouvant en tête-à-tête, à l’intérieur, avec un monsieur tout seul, fit allumer une petite lampe qu’elle portait dans son ridicule, et, quand on eut fini de l’emballer après bien de la peine, les chevaux reprirent un bon trot et la diligence continua sa course rapide.

La nuit était noire, la neige tombait toujours ; c’était peu divertissant. On n’entendait que les hurlements du vent, car le bruit des roues et du pas des chevaux était amorti par l’épais tapis de neige qui cachait la route, et qui la recouvrait de plus en plus à chaque moment. Les rues de Stamford étaient désertes quand on traversa la ville, et l’on voyait se dresser tristes et sombres les vieux clochers de ses églises sur le pavé blanchi. Vingt milles plus loin, deux passagers de la banquette de devant, sur l’impériale, en gens bien avisés, profitèrent de leur arrivée à la porte d’un des meilleurs hôtels d’Angleterre, pour y descendre, et pour passer la nuit à Grantham, à l’enseigne du Roi Georges. Les autres s’enveloppèrent de leur mieux dans leurs manteaux et leurs couvertures, et, laissant à regret derrière eux l’éclairage des réverbères et le foyer d’auberge, se firent un oreiller de leur bagage, et se disposèrent, avec plus d’un soupir mal réprimé, à affronter de nouveau la brise cruelle qui balayait la plaine.

Ils n’étaient guère à plus d’un relais de Grantham, c’est-à-dire à mi-chemin de Newark, quand Nicolas, qui s’était un moment assoupi, fut réveillé en sursaut par un cahot violent, qui le jeta presque à bas de la banquette. En saisissant la rampe, il s’aperçut que la diligence, fortement inclinée d’un côté, continuait d’être entraînée au pas de course par les chevaux, et pendant que, partagé entre le plongeon qu’ils allaient faire et les cris affreux de la dame de l’intérieur, il hésitait un moment s’il devait ou non sauter à bas, le véhicule versa tout tranquillement et le tira d’incertitude en le lançant tout de son long sur la route.

  1. Vingt guinées chacun font cinq cent vingt francs ; cent livres sterling font deux mille cinq cents francs. C’est donc un rabais de cent francs.