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Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/9

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 105-122).
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CHAPITRE IX.

Mlle Squeers, Mme Squeers, le jeune Squeers et M. Squeers : différents
détails et différentes personnes qui n’intéressent pas moins les Squeers
que Nicolas Nickleby.


Quand M. Squeers quitta l’étude, vers le soir, il se retira, comme nous l’avons déjà dit, au coin de son feu. Ce n’était pas dans la chambre où Nicolas avait soupé la veille de son arrivée, mais dans une pièce plus petite, sur le derrière, où il trouva madame son épouse, son aimable fils et sa fille accomplie, savourant les délices de leur société réciproque. Mme Squeers, fidèle à son rôle de matrone antique, était occupée activement à ravauder des bas : la jeune demoiselle et le petit gentleman s’occupaient, de leur côté, à accommoder quelque léger différent, moyennant un exercice de pugilat par-dessus la table, qui fut remplacé, à l’approche de leur père vénéré, par un échange silencieux de coups de pied mutuels par-dessous leur ancien champ de bataille.

C’est ici le lieu de présenter au lecteur Mlle Fanny Squeers, alors âgée de vingt-trois ans. S’il est vrai qu’il y ait une grâce et des agréments inséparables de cette heureuse période de la vie, nous devons croire qu’elle possédait ceux-là, plutôt que de supposer qu’elle formait une exception unique à la règle générale. Elle n’était point aussi grande que sa mère ; elle était, au contraire, petite comme son père. Elle avait emprunté à la première une voix aigre et dure ; au second, une expression particulière de l’œil droit, qui consistait à n’en avoir pas du tout.

Mlle Squeers avait passé quelques jours chez une amie de son voisinage et venait seulement de rentrer sous le toit paternel. C’est à cette circonstance qu’il faut attribuer qu’elle n’avait pas entendu parler de Nicolas avant que M. Squeers lui-même en fît le sujet de la conversation.

« Eh bien ! ma chère, dit-il en approchant de sa chaise de sa femme, qu’est-ce que vous pensez de lui, jusqu’à présent ?

— De qu’est-ce ? répondit-elle ; car, suivant une remarque qu’elle aimait à faire elle-même, elle n’était pas grande grammairienne, grâce à Dieu.

— Du jeune homme, – le nouveau maître ; – de qui voulez-vous que je parle ?

— Ah ! ce Knuckleboy, dit Mme Squeers impatientée ; je le déteste.

— Et pourquoi le détestez-vous, ma chère ? demanda Squeers.

— Qu’est-ce que ça vous fait ? répondit Mme Squeers. Si je le déteste, cela suffit, n’est-ce pas ?

— Cela suffit pour lui, et mieux que cela, si je ne me trompe ; il n’en demanderait pas davantage, s’il le savait. Ma question n’était que de simple curiosité, ma mie.

— Après cela, si vous tenez à le savoir, je vous le dirai bien. Je le déteste, parce que c’est un orgueilleux, un vaniteux, un monsieur qui fait son homme d’importance et qui s’en va le nez en l’air comme un paon. »

Quand Mme Squeers était une fois partie, elle avait un langage d’une énergie singulière. Les épithètes ne lui coûtaient rien, surtout les figures de rhétorique comme le mot paon, par exemple, qu’elle venait d’accoupler au nez de Nickleby par une allusion un peu forcée ; mais il ne fallait pas le prendre dans son sens littéral. Il comportait, au contraire, une interprétation très étendue, qu’elle laissait au choix de ses auditeurs. Souvent même, ces termes figurés, unis dans sa bouche par une alliance monstrueuse, n’avaient entre eux aucun rapport, comme dans cette occasion, par exemple ; car un paon qui aurait le nez en l’air serait une curiosité rare, une vraie découverte en ornithologie.

« Mais, dit Squeers, voulant calmer par la douceur cet emportement de son épouse, il est ici à bon marché, ma chère ; c’est un jeune homme à très-bon marché.

— Je m’en moque bien ! reprit Mme Squeers.

— Cent vingt-cinq francs par an, dit Squeers.

— Qu’est-ce que cela fait ? c’est toujours cher si vous n’en avez pas besoin, peut-être.

— Sans doute ; mais nous en avons besoin, dit Squeers avec insistance.

— Je ne vois pas que vous en ayez plus besoin que de rien du tout, reprit Mme Squeers. Allez ! ne me dites pas cela. Qui vous empêchait de mettre sur vos prospectus et dans vos annonces : Éducation par M. Wackford Squeers et des aides capables, sans avoir d’aides en effet ? N’est-ce pas ce que font chaque jour tous les autres maîtres de pension par ici ? Tenez, vous m’ennuyez !

— Ah ! je vous ennuie ! dit Squeers rudement. Alors, écoutez-moi bien, madame Squeers. Pour ce qui est d’avoir un aide, je ferai à ma volonté, s’il vous plaît. Dans les Indes occidentales, on accorde au conducteur des esclaves un subalterne, pour empêcher ses nègres de se sauver, ou pour prévenir une rébellion. Moi aussi, je veux avoir un subalterne pour me rendre le même service avec nos nègres, jusqu’à ce que le petit Wackford soit en état de prendre la pension à son compte.

— Mon papa, est-ce que je dirigerai la pension, quand je serai grand ? dit avec empressement le digne héritier des Wackford, qui suspendit, dans l’excès de sa joie, un bon coup de pied sous la table, destiné à sa chère sœur.

— Oui, mon fils, répondit Squeers d’une voix sentimentale.

— Oh ! quel bonheur ! comme je leur en donnerai aux élèves ! s’écria cet enfant intéressant en empoignant la canne de son père. Oh ! papa, comme je les ferai piailler à mon tour ! »

Ce fut un moment bien flatteur dans la vie de M. Squeers, de voir cet élan d’enthousiasme dans l’âme de son enfant. Il en tira avec orgueil l’horoscope de sa grandeur future ; aussi, il lui glissa deux sous dans la main, et, entraîné, comme son estimable épouse, par la force de leurs communs sentiments, il ne put retenir un immense éclat de rire de bonheur. Heureux enfant ! c’est par ce lien de douce sympathie qu’il réconcilia leur querelle, rendit à la conversation son entrain, et rétablit l’harmonie générale.

« C’est un vilain fichu singe ; voilà tout ce que j’en sais, dit Mme Squeers, qui n’avait pas perdu de vue sa haine contre Nicolas.

— Soit ! dit Squeers. Autant qu’il soit fichu ici qu’ailleurs, n’est-ce pas ? Sans compter qu’il n’a guère de goût pour le métier.

— Bon ! dit madame Squeers, passe pour cela ; c’est quelque chose. J’espère bien que cela lui rabattra son orgueil, ou du moins ce ne sera pas ma faute. »

Or, un pion orgueilleux dans une pension du Yorkshire c’était quelque chose de si extraordinaire et de si imprévu ! Un pion par lui-même c’était déjà une nouveauté à Dotheboys-Hall, mais un pion orgueilleux, c’était un être dont l’imagination la plus vagabonde ne se serait pas permis de rêver l’existence ; aussi Mlle Squeers, qui d’habitude ne se troublait guère l’esprit de ce qui concernait les classes, s’informa avec beaucoup de curiosité de ce que c’était que ce Knockleboy, qui se donnait ainsi des airs.

« Nickleby : dit Squeers en épelant le mot d’après un système d’orthographe excentrique qui lui était familier, vous savez que votre mère ne ménage pas plus les noms que le reste ; elle les dit toujours tout de travers.

— N’importe, dit Mme Squeers ; si je les nomme de travers, mes yeux les voient bien tout droit, et cela me suffit. Je l’ai bien regardé, cet après-dîner, quand vous êtes tombé sur le petit Bolder : il est resté tout le temps aussi sombre qu’un conspirateur, et j’ai vu l’instant où il allait céder à son impatience pour se jeter sur vous. Je l’ai bien vu, et il ne s’en doutait pas.

— Ne t’occupe pas de cela, papa, dit Mlle Squeers au moment où le chef de famille allait répondre à cette communication de sa femme. Qu’est-ce que c’est que ce Nickleby ?

— Baste ! dit Mme Squeers, votre père ne s’est-il pas mis follement dans la tête que c’est le fils d’un gentleman assez mal accommodé, qui est mort il y a quelques jours ?

— Le fils d’un gentleman ?

— Oui ; mais moi je n’en crois pas un mot. Ou si c’est réellement le fils d’un gentleman, ce ne peut être en tout cas qu’un fils surnaturel. »

Mme Squeers voulait dire naturel ; mais, au reste, elle n’attachait pas grande importance à ces distinctions puériles dans ses méprises journalières, et, comme elle disait elle-même, il n’en sera plus parlé dans cent ans d’ici. Axiome à double fin qu’elle ne manquait pas d’employer aussi pour consoler les élèves quand ils avaient reçu quelque traitement plus dur encore qu’à l’ordinaire.

« Pas le moins du monde, dit Squeers en réponse au jugement téméraire de Mme Squeers. Son père a bien épousé, plusieurs années avant la naissance de l’enfant, sa mère qui est encore de ce monde. Quand ce serait, ce ne serait pas notre affaire ; nous n’en aurions pas moins fait une bonne acquisition : car s’il veut seulement apprendre aux enfants quelque chose, tout en les surveillant, je n’aurai pas à m’en plaindre, que je sache.

— Je vous répète que je le hais comme la peste, dit Mme Squeers avec véhémence.

— Si vous ne l’aimez pas, ma chère, reprit Squeers, je ne connais personne qui soit plus capable de lui faire voir son déplaisir que vous, et naturellement vous n’aurez pas besoin de vous gêner pour le dissimuler.

— Ce n’est pas mon intention non plus, soyez-en sûr, repartit Mme Squeers.

— C’est votre droit, dit Squeers, et, s’il a une pointe d’orgueil, ce qui pourrait bien être, je ne connais pas dans toute l’Angleterre une femme mieux faite pour vous démoraliser promptement un homme que vous, m’amour. »

Mme Squeers poussa des éclats de rire bruyants en recevant ce compliment flatteur, et s’en reconnut digne, car elle avait, disait-elle, dans son temps, brisé l’orgueil d’un ou deux présomptueux : elle en parlait avec modestie ; elle aurait pu en citer bien davantage, sans compter son inestimable époux.

Mlle Fanny Squeers faisait soigneusement son profit de toute cette conversation, qui fut longue, jusqu’à ce qu’enfin elle se retira pour se coucher : c’est alors qu’elle questionna, par le menu, la servante affamée, sur l’extérieur et la tenue de Nicolas. À toutes ses questions, la jeune fille répondit avec un tel enthousiasme et tant d’éloges variés sur ses beaux yeux noirs, son sourire si doux, ses jambes si droites (elle insista particulièrement sur cette qualité peu connue à Dotheboys-Hall, où les jambes étaient généralement crochues), que Mlle Squeers ne tarda pas à se dire que le nouveau pion devait être une personne très remarquable, ou, pour ne rien ôter à ses propres paroles, quelque chose de tout à fait hors ligne, ce qui la décida à en juger par elle-même dès le lendemain.

Pour mieux exécuter ce dessein, la jeune demoiselle épia un moment où sa mère était occupée et son père absent pour venir par hasard dans l’étude se faire tailler une plume, et là, ne rencontrant à la tête de la jeunesse que Nicolas, elle rougit jusque dans le blanc des yeux, et fit tout ce qu’elle put pour tomber dans une grande confusion.

« Je vous demande pardon, dit en tremblant Mlle Squeers ; je croyais que mon père était… je veux dire qu’il pouvait être… Mon Dieu, que je suis donc maladroite !

— M. Squeers est sorti, dit Nicolas sans être subjugué le moins du monde par cette apparition inattendue.

— Savez-vous s’il sera longtemps dehors, monsieur ? demanda Mlle Squeers avec une timidité charmante.

— Il a dit qu’il reviendrait dans une heure, répondit Nicolas, avec politesse sans doute, mais sans donner le plus léger prétexte à ce qu’on pût le croire frappé au cœur par les charmes de Mlle Squeers.

— Je n’ai jamais rien vu de si contrariant, s’écria la jeune miss. Merci, monsieur !

« Je suis bien fâchée, je vous assure, de vous avoir dérangé. Si je n’avais pas cru que mon père fût ici, je n’aurais jamais, pour rien au monde…, c’est si désagréable… cela doit paraître si étrange, murmura Mlle Squeers, rougissant encore, et promenant modestement ses yeux de la plume qu’elle tenait à la main à Nicolas dans sa chaire, et de Nicolas à la plume.

— Oh ! si c’est là ce qui vous amenait, dit Nicolas montrant la plume, et souriant, malgré lui, de l’embarras affecté de la fille de son maître de pension, peut-être puis-je la remplacer. »

Mlle Squeers regarda du côté de la porte, comme doutant s’il ne serait pas inconvenant d’avancer plus près vers un étranger tout à fait inconnu ; puis, reportant ses yeux autour d’elle sur l’étude, comme se sentant rassurée par la présence de quarante élèves. Et, finalement, elle arriva de côté près de Nicolas, lui remit la plume en mains propres avec le plus séduisant mélange de réserve discrète et d’aimable condescendance.

« Voulez-vous un bec dur ou tendre ? demanda Nicolas, en souriant, pour s’empêcher d’éclater de rire.

— Le joli sourire ! pensa à voix basse Mlle Squeers.

— Plaît-il, mademoiselle ?

— Oh ! mon Dieu, rien, monsieur ; je pensais dans ce moment à autre chose, je vous le déclare, répondit Mlle Squeers ; oh ! je le désire aussi tendre que possible, s’il vous plaît. »

Mlle Squeers dit ces mots avec un soupir. Peut-être était-ce pour faire entendre à Nicolas qu’elle avait le cœur tendre et que, si le bec de la plume l’était aussi, les deux feraient la paire.

Muni de ces instructions, Nicolas tailla la plume : mais quand il la rendit à Mlle Squeers elle la laissa tomber, et, comme il se baissa en même temps qu’elle pour la ramasser, ils se cognèrent la tête l’un contre l’autre, ce qui fit rire aux éclats vingt-cinq élèves pour la première et dernière fois de l’année.

« Je suis un grand maladroit, dit Nicolas en ouvrant la porte pour faciliter la retraite de la demoiselle.

— Point du tout, monsieur, répliqua Mlle Squeers, c’est à moi toute la faute, c’est ma ridicule… et… et… bonjour !

— Au revoir, dit Nicolas. La première fois que je pourrai vous rendre service, je tâcherai de le faire moins gauchement. Prenez garde ! En mordant votre plume comme cela, vous allez lui casser le bec.

— En vérité, dit Mlle Squeers, c’est une circonstance si embarrassante que je ne sais pas ce que je… bien désolée de vous donner tant de peine.

— Pas la moindre, mademoiselle, reprit Nicolas en fermant la porte de l’étude.

— Je n’ai jamais vu de si belles jambes dans tout le cours de ma vie ! » disait en s’en allant Mlle Squeers.

La vérité est que Mlle Squeers était désormais amoureuse de Nicolas Nickleby.

Pour expliquer la rapidité avec laquelle cette jeune personne avait conçu une passion pour Nicolas, il peut être nécessaire de savoir que l’amie chez laquelle elle était allée dernièrement était la fille d’un meunier, âgée de dix-huit ans à peine, et qui s’était récemment accordée avec le fils d’un petit commissionnaire en grains, demeurant dans le bourg voisin. Mlle Squeers et la fille du meunier, étant de grandes amies, avaient pris ensemble l’engagement réciproque, il y avait deux ans, conformément à un usage assez ordinaire parmi les jeunes personnes, que la première qui viendrait à s’engager dans les liens du mariage irait immédiatement en déposer la précieuse confidence dans le sein de l’autre avant d’en communiquer rien à âme qui vive, et l’inviter, sans perdre de temps, à être sa demoiselle d’honneur. La fille du meunier avait fidèlement rempli sa promesse ; elle n’était pas plutôt engagée qu’elle sortit exprès, à onze heures du soir ; car, lorsque le fils du commissionnaire en grains était venu faire sa demande et offrir son cœur et sa main, il était juste dix heures vingt-cinq minutes au coucou de la cuisine : elle arriva donc toute essoufflée dans la chambre de Mlle Squeers, pour lui faire part de l’agréable nouvelle. Vous comprenez que Mlle Squeers ayant cinq ans de plus, et ne comptant plus que par vingt, ce qui est aussi plus désagréable qu’on ne pense, avait, depuis de temps-là, une envie démesurée de lui rendre son compliment en la faisant dépositaire d’un secret pareil. Mais, soit qu’il ne fût pas facile de lui plaire, soit plutôt qu’il ne lui fût pas facile de plaire, elle n’avait pas encore eu l’occasion de satisfaire son envie, vu qu’elle n’avait pas de secret du tout dont elle pût lui faire confidence. La courte entrevue qu’elle venait d’avoir avec Nicolas était donc à peine achevée, que Mlle Squeers prit son chapeau pour aller en toute hâte chez son amie, et, après lui avoir fait jurer ses grands dieux, comme toujours, d’être discrète, elle lui révéla qu’elle était, non pas encore précisément promise, mais sur le point de l’être au fils d’un gentleman de grande famille, qui était venu en qualité de professeur à Dotheboys-Hall, par suite de circonstances les plus singulières et les plus mystérieuses du monde. Remarquez que Mlle Squeers n’était pas fâchée de faire supposer par là qu’elle avait de bonnes raisons de croire que Nicolas, attiré de Londres par la réputation de ses nombreux attraits, était venu à sa recherche pour lui faire la cour et l’épouser.

« N’est-ce pas une chose extraordinaire ? dit Mlle Squeers appuyant avec une énergie particulière sur l’adjectif.

— Très extraordinaire, répliqua son amie. Mais qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Ne me demande pas ce qu’il m’a dit, ma chère, répondit Mlle Squeers ; si tu l’avais seulement vu me regarder et sourire ! Enfin, je n’ai jamais été si troublée de ma vie.

— Est-ce qu’il t’a regardée comme ça ? demanda la fille du meunier contrefaisant de son mieux une œillade favorite du commissionnaire en grains.

— Tout à fait comme cela… seulement plus distinguée, répliqua Mlle Squeers.

— Ah ! dit l’amie ; alors cela veut dire quelque chose, tu peux en être sûre. »

Miss Squeers, qui n’était pas sans avoir quelques doutes sur le sujet, était bien aise de se voir rassurée par une autorité compétente ; et, quand elles en furent venues, à force de jaser et de comparer leurs notes, à découvrir un grand nombre de points de ressemblance entre les manières de Nicolas et celles du commissionnaire en grains, Mlle Squeers devint si expansive, qu’elle confia à sa bonne amie une foule de choses que Nicolas n’avait pas dites, mais qui étaient si flatteuses qu’elles ne laissaient plus aucun doute sur ses intentions. Puis elle s’étendit sur le malheur d’avoir un père et une mère fortement prononcés contre son futur, circonstance douloureuse sur laquelle elle insista tout du long ; sa bonne amie était bien heureuse, elle dont le père et la mère la voyaient mariée avec tant de plaisir, de manière que la cour qui restait à faire n’était plus qu’une affaire toute simple et tout ordinaire.

« Je voudrais bien le voir ! s’écria bonne amie.

— Je te le ferai voir, Tilda : je me regarderais comme la créature la plus ingrate au monde si je te refusais cela. Je crois que maman va s’absenter deux jours pour aller chercher quelques élèves : quand elle partira, je t’inviterai avec John à prendre le thé, et je vous ferai rencontrer ensemble. »

Idée charmante ! après laquelle les amies, bien convenues de leurs faits, se séparèrent.

Il se trouva que Mme Squeers, en effet, obligée d’aller à quelque distance chercher trois nouveaux élèves et relancer les parents de deux anciens dont le compte n’était pas encore en parfait équilibre, fixa, cette après-midi même, le jour de son départ au surlendemain. Et le surlendemain Mme Squeers prit la banquette de la diligence, au relais de Greta-Bridge, emportant avec elle un petit paquet dans lequel se trouvaient une bouteille et des sandwiches ; elle avait de plus un grand manteau à capuchon blanc pour la nuit : elle se mit en route avec ce bagage.

Dans toutes les occasions de ce genre, Squeers ne manquait pas d’emmener son poney tous les soirs au bourg voisin, prenant quelque affaire pour prétexte, mais s’arrêtant réellement jusqu’à dix ou onze heures dans une taverne qu’il affectionnait beaucoup. Comme la soirée de ces dames n’était pas pour lui un obstacle, et qu’elle lui donnait plutôt le moyen de s’assurer la discrétion de Mlle Squeers, il y donna de bon cœur son plein assentiment, et ne demanda pas mieux que de proposer à Nicolas d’aller prendre un thé dans le parloir, à cinq heures du soir.

C’est pour le coup que Mlle Squeers était dans une agitation extrême à mesure que l’heure approchait ; c’est pour le coup qu’elle fit des frais de toilette pour paraître à son avantage, les cheveux (ils étaient un peu bien rouges et coupés à la Titus) frisés à cinq étages jusque tout au haut de la tête, et ramenés avec dextérité jusque sur l’œil suspect. Et encore je ne parle pas de la ceinture bleue qui lui flottait par derrière, ni du tablier brodé, ni des gants longs, ni de l’écharpe de gaze verte en sautoir, ni de toutes les autres séductions, flèches inévitables à l’adresse du cœur de Nicolas. Elle avait à peine complété ces dispositions à son entière satisfaction, quand elle vit arriver son amie avec un paquet de papier gris, plat et triangulaire, contenant divers petits ornements que l’on monta au premier et dont bonne amie se para, sans cesser de parler. Quand Mlle Squeers eut fini de coiffer bonne amie, et que bonne amie eut fini de coiffer Mlle Squeers, avec quelques agréments de bon goût en forme de crochets le long du cou, et puis qu’elles se furent donné le dernier coup de peigne réciproque, les voilà qui descendirent en bas, en grande cérémonie, les bras dans les gants longs, prêtes enfin pour recevoir.

« Où est John, Tilda ? dit Mlle Squeers.

— Il arrive à l’instant : il n’a pris que le temps d’aller se donner un coup de brosse ; il va être ici avant que le thé soit fait.

— Oh ! comme mon cœur palpite ! dit Mlle Squeers.

— Je sais ce que c’est, repartit bonne amie.

— C’est que je ne suis pas accoutumée à cela, tu le sais, Tilda ; et Mlle Squeers portait la main à gauche près de sa ceinture.

— Tu n’en seras que plus heureuse bientôt, ma chère. »

Pendant qu’elles jabotaient, la servante affamée apporta le sucre, les tasses et la théière, et bientôt après on entendit taper à la porte.

« C’est lui ! s’écria Mlle Squeers. Oh ! Tilda.

— Chut ! Hem !… dis donc d’entrer.

— Entrez, dit Mlle Squeers d’une voix faible.

— Bonsoir, mesdemoiselles, dit le jeune gentleman, qui ne se doutait pas de ses succès. M. Squeers m’a engagé à…

— Oh ! certainement, c’est tout naturel, dit Mlle Squeers l’interrompant. Papa ne prendra pas le thé avec nous, mais cela ne vous fait rien, je suppose ? » (Cela dit finement.)

Nicolas entrevit quelque chose ; mais il détourna froidement la conversation, n’ayant jusque-là aucune raison de prendre intérêt à tout ceci, et passa à la cérémonie de présentation à la fille du meunier, ce qu’il fit avec tant de grâce que la demoiselle en fut ravie d’admiration.

« Nous n’attendons plus qu’un monsieur, » dit Mlle Squeers découvrant la bouilloire pour voir comment le thé se comportait.

C’était bien égal à Nicolas qu’on attendît un monsieur ou qu’on en attendît une douzaine ; aussi reçut-il cette communication avec une parfaite indifférence ; et, ne se sentant pas en train, n’ayant d’ailleurs aucune raison de faire des frais pour se rendre agréable, il regarda par la fenêtre avec un soupir involontaire.

Le hasard voulut que miss Squeers fût naturellement d’humeur badine, et, en entendant le soupir de Nicolas, elle se mit en tête de lutiner les amoureux sur leur embarras.

« Mais si c’est ma présence qui est en cause, dit-elle, ne faites pas du tout attention à moi, car j’en tiens peut-être autant que vous ; faites, je vous prie, comme si je n’y étais pas.

— Tilda ! dit Mlle Squeers rougissant jusqu’au dernier étage de ses cheveux frisés, vous m’impatientez. » Et alors les deux amies se livrèrent à des éclats de rire sur tous les tons, lançant de temps en temps, par-dessus leurs mouchoirs, des œillades à Nicolas, qui passa graduellement d’un étonnement véritable à un éclat de rire invincible, d’abord à la seule idée de sa prétendue passion pour Mlle Squeers, ensuite à la vue de la conduite et des manières un peu lestes des deux demoiselles. Ces deux réflexions amusantes lui parurent si profondément ridicules, qu’en dépit de sa condition misérable, il tomba dans un fou rire à ne pouvoir plus s’arrêter.

« Bah ! se dit-il enfin, puisque j’y suis et qu’on paraît s’attendre, je ne sais pourquoi, à ce que je sois aimable, je n’ai que faire de rester là comme un imbécile, autant que je m’accommode au ton de la société. »

Nous sommes fâché de le dire, mais l’enjouement de la jeunesse et sa vivacité naturelle ayant bientôt pris le dessus de ses dispositions mélancoliques, il n’eut pas plutôt adopté ce parti qu’il salua Mlle Squeers et son amie de la façon la plus galante, approcha sa chaise de la table à thé, et commença à se mettre plus à son aise que ne fit jamais peut-être un maître d’étude dans la maison de son patron, depuis qu’il y a des maîtres d’étude au monde.

Les demoiselles remarquèrent avec délices ce changement de manières de la part de M. Nickleby, lorsque le fiancé qu’on attendait arriva, les cheveux encore tout trempés de l’eau de sa cuvette, et portant une chemise blanche dont le col avait dû être fait pour quelque géant de ses ancêtres : c’était, avec son gilet blanc de dimension analogue, le principal ornement de sa toilette.

« Eh bien ! John, dit Mlle Matilda Price (c’était le nom de la fille du meunier).

— Eh bien ! dit John avec une grimace que son col gigantesque lui-même ne parvint pas à dissimuler.

— Pardon, monsieur Nickleby, interrompit miss Squeers s’empressant de faire les honneurs de chez elle, je vous présente M. John Browdie.

— Votre serviteur, monsieur, » dit John, un grand garçon de plus de six pieds, dont la figure et toute la personne représentaient un ensemble plus que proportionné à sa taille.

« Je suis le vôtre, monsieur, » répliqua Nicolas faisant une épouvantable razzia sur les tartines de pain beurré.

M. Browdie n’était pas un homme de grandes ressources pour la conversation. Il s’en dédommageait en riant un peu plus que les autres ; et, quand il eut ainsi salué à sa manière les personnes de sa connaissance, il rit encore tout seul, et finit par se servir quelque chose.

« La vieille bonne femme n’y est pas, n’est-ce pas ? » dit M. Browdie la bouche pleine.

Miss Squeers fit signe que non.

M. Browdie ouvrit la bouche toute grande pour rire encore, trouvant sans doute la chose à son goût, et se mit à la besogne contre le pain beurré avec une ardeur redoublée. C’était plaisir de les voir, lui et Nicolas, vider l’assiette devant eux.

« Vous ne seriez pas fâché, je parie, d’avoir comme cela du pain et du beurre tous les soirs, hein, l’ami ? » dit M. Browdie, après avoir regardé longtemps et fixement Nicolas, quand l’assiette fut finie.

Nicolas se mordit les lèvres et rougit, sans avoir l’air de faire attention à cette remarque.

« Ma fine ! dit M. Browdie, avec un rire bruyant, on n’en met déjà pas trop dans les assiettes. Vous n’aurez bientôt plus que la peau et les os, pour peu que vous restiez ici quelque temps, ho ! ho ! ho !

— Vous aimez à plaisanter, monsieur, dit Nicolas d’un air de mépris.

— Non, je n’y entends rien, répliqua M. Browdie ; mais l’autre maître avant vous… »

Le souvenir de l’extrême maigreur du dernier maître parut faire à M. Browdie un si immense plaisir qu’il se mit à rire aux larmes, s’essuyant les yeux sur sa manche.

« Je ne sais pas si vos facultés sont assez étendues pour vous permettre de comprendre que vos observations sont offensantes, dit Nicolas dans son emportement ; mais, en ce cas, je vous prierai d’avoir la bonté de…

— Si vous ajoutez un mot, John, cria Mlle Price fermant la bouche de son galant, comme il allait interrompre Nickleby ; un seul mot, je ne vous le pardonne jamais, et je ne vous parle plus de ma vie.

— C’est bon ! c’est bon ! ma fille, je n’y tiens pas, dit le commissionnaire en grains, appliquant un bon gros baiser sur les joues de miss Matilda. Continuons, continuons. »

Ce fut alors au tour de Mlle Squeers d’intercéder auprès de Nicolas, ce qu’elle fit avec de grands symptômes d’alarme et d’effroi. Grâce à cette double intervention, Browdie et lui échangèrent, à travers la table, une poignée de mains avec beaucoup de gravité ; et le cérémonial en fut d’une nature si imposante que miss Squeers en versa des larmes d’émotion.

« Qu’est-ce que tu as, Fanny ? dit miss Price.

— Je n’ai rien, Tilda, répondit miss Squeers en sanglotant.

— Il n’y a jamais eu de danger, dit miss Price. N’est-ce pas, monsieur Nickleby ?

— Pas le moins du monde, reprit Nicolas. C’est absurde.

— C’est bon, lui dit à l’oreille Mlle Price, dites-lui quelque bonne parole et elle va venir à vous… Là ! désirez-vous que John et moi nous nous retirions un moment dans la cuisine ? nous allons revenir.

— Comment ! n’en faites rien, au nom du ciel ! reprit Nicolas, alarmé de cette proposition. Et pourquoi faire ?

— Alors, lui dit miss Price, hochant la tête de son côté et lui adressant la parole avec un air quelque peu méprisant. Je vois ce que c’est, c’est seulement comme distraction.

— Que voulez-vous dire ? dit Nicolas. Je ne suis pas homme du tout à chercher ce genre de distraction, surtout ici ; dans tous les cas ; je ne puis pas comprendre…

— Ni moi non plus, reprit miss Price ; mais ce que je ne comprends que trop, c’est que les hommes ont toujours été, sont et seront toujours des volages.

— Volages ! s’écria Nicolas. Vous supposez donc… mais non, il n’est pas possible que vous croyiez…

— Qui ! moi ? je ne crois rien du tout, répondit miss Price d’un air résolu. Regardez-la avec sa belle toilette qui lui sied si bien ; réellement elle est presque jolie. Tenez ! vous m’impatientez.

— Mais, ma chère demoiselle, qu’ai-je à faire avec cette belle toilette qui lui va si bien ? demanda Nicolas.

— Allons ! ne m’appelez pas votre chère demoiselle, dit Mlle Price en souriant, car elle était jolie, et aussi légèrement coquette ; Nicolas, de son côté, était un jeune homme de bonne mine, et, de plus, elle le considérait déjà comme appartenant à d’autre liens, toutes raisons pour n’être pas fâchée de penser qu’elle avait fait sur lui quelque impression. Ne m’appelez pas votre chère demoiselle, ou Fanny dirait que c’est de ma faute. Voyons, venez, nous allons jouer une partie de cartes. »

Ces derniers mots furent prononcés à haute voix, comme elle s’en allait rejoindre le gros garçon du Yorkshire. rien du tout à cette susdite impression. La seule que ces demoiselles eussent faite sur lui, quant à présent, c’est que Mlle Squeers était une jeune fille de figure très ordinaire, et que Mlle Price, son amie, était assez gentille ; mais il n’eut pas le temps de s’en rendre compte, car on avait balayé le devant de la cheminée, on avait mouché la chandelle, il ne s’agissait plus que de jouer une partie.

« Nous ne sommes que quatre, Tilda, dit miss Squeers, regardant Nicolas du coin de l’œil.

— Ainsi, nous ferons bien de faire deux ménages, l’un contre l’autre.

— Qu’en dites-vous, monsieur Nickleby ? demanda miss Price.

— De tout mon cœur, répondit Nicolas. » Et en même temps, sans songer à la sottise abominable qu’il faisait à Mlle Squeers, par cet amalgame imprudent, il ne fit qu’un tas des morceaux de prospectus cartonnés de Dotheboys-Hall, qui devaient servir de jetons pour le jeu de Mlle Price et pour le sien.

« Monsieur Browdie, dit Mlle Squeers, près de tomber en attaque de nerfs, voulez-vous faire avec moi une banque contre eux ? »

Le gros garçon du Yorkshire ne dit pas non, mais on voyait qu’il était atterré par cette nouvelle imprudence du jeune pion, et miss Squeers darda à son amie un œil plein de colère, avec un rire convulsif.

Ce fut à Nicolas de donner, et il amena beau jeu.

« Nous voulons gagner tout, dit-il.

— Tilda a déjà commencé ; elle a gagné quelque chose à quoi elle ne s’attendait pas, je pense, n’est-ce pas, ma chère ? dit malicieusement Mlle Squeers.

— Je n’ai que dix-huit points, ma petite, répliqua miss Price, affectant de prendre l’observation dans son sens littéral.

— Je vous trouve bien innocente ce soir, et Mlle Squeers ricana.

— Moi, il me semble qu’il n’y a rien de changé, répliqua miss Price ; je faisais justement la réflexion que c’était vous qui aviez l’air contrarié.

— Moi ! cria miss Squeers en se mordant les lèvres, avec un frisson de jalousie. Oh ! non !

— Ah ! tant mieux ! reprit miss Price. Tenez ! voilà vos cheveux qui se défrisent.

— Ne vous occupez pas de moi, fit Mlle Squeers en riant jaune. Vous feriez mieux de garder votre attention pour votre partner.

— Je vous remercie de la recommandation, dit Nicolas. Certainement elle ferait bien mieux. »

Le gros garçon du Yorkshire aplatit deux ou trois fois son nez avec son poing fermé, comme s’il voulait y tenir sa main toute prête aux évolutions qu’il se proposait de lui faire faire prochainement sur la figure de quelque autre gentleman, et Mlle Squeers remuait sa tête avec des mouvements d’indignation si prononcés qu’à chaque instant l’air, agité par la multitude de boucles dont elle était coiffée, menaçait d’éteindre la chandelle.

« En vérité, je n’ai jamais eu tant de chance de ma vie, s’écria la petite coquette après deux ou trois parties. Il faut que ce soit vous, monsieur Nickleby, qui me portiez bonheur ; je voudrais bien vous avoir toujours pour partner.

— Et moi aussi.

— Mais non, car si vous gagnez toujours aux cartes, c’est signe que vous ne seriez pas heureux en femme.

— Ce n’est pas comme cela que je l’entends, répliqua Nicolas, je suis sûr que si j’étais votre partner, je ne serais pas malheureux en femme. »

Il fallait voir miss Squeers remuer la tête, et le commissionnaire en grains s’aplatir le nez pendant le cours de cette conversation. On aurait payé sa place pour assister à ce spectacle ; sans compter que miss Price prenait évidemment plaisir à les rendre jaloux, et que Nicolas Nickleby s’amusait pour son compte, sans songer le moins du monde à tourmenter personne.

« Mais il me semble qu’il n’y a pas à parler que pour nous, dit Nicolas en jetant un regard de bonne humeur autour de la table, pendant qu’il ramassait les cartes pour une nouvelle donne.

— Vous vous en acquittez si bien, dit Mlle Squeers avec un rire forcé, que ce serait grand dommage de vous interrompre, n’est-ce pas, monsieur Browdie ? Hé ! hé ! hé !

— Dame ! dit Nicolas, nous ne parlons tout seuls que faute de trouver personne qui veuille bien causer avec nous.

— Nous ne demanderions pas mieux que de causer avec vous, n’est-ce pas, si vous nous disiez quelque chose ? dit miss Price.

— Je vous suis bien reconnaissante, Tilda, ma chère amie, repartit Mlle Squeers d’un air plein de majesté.

— Ou bien rien ne vous empêche de vous entretenir tous les deux, si vous ne voulez pas faire la conversation avec nous, dit miss Price en plaisantant sa chère amie. John, pourquoi ne dites-vous rien ?

— Que je dise quelque chose ? répéta le bon garçon du Yorkshire.

— Certainement, au lieu de rester là morne et silencieux.

— Eh bien ! alors, dit John en frappant lourdement la table à poing fermé, voilà ce que je dis : que le diable m’emporte en chair et en os si je reste ici une minute de plus. Venez à la maison avec moi, et, pour ce méchant moutard que je vois là-bas, qu’il prenne garde de se faire casser la tête la première fois qu’il me tombera sous la main.

— Au nom du ciel ! qu’est-ce que tout cela veut dire ? cria miss Price affectant un profond étonnement.

— Venez à la maison, je vous dis, venez à la maison, » répéta-t-il avec colère. Et miss Squeers se mit à fondre en larmes ; sa sensibilité tenait à deux causes, à un dépit épouvantable d’abord, et puis à un désir immodéré de trouver quelqu’un dont elle pût déchirer la face avec ses ongles.

Tout le monde, excepté John, avait bien quelque chose à se reprocher dans cette circonstance. Miss Squeers d’avoir aspiré avec trop d’impétuosité au bonheur de contracter une union matrimoniale ; miss Price d’avoir premièrement cédé à un désir peu charitable de punir une amie, pour avoir, sans fondement et sans titre, ambitionné de rivaliser avec elle de dignité ; secondement, d’avoir donné à sa propre vanité la satisfaction de recevoir les compliments d’un jeune étourdi ; et, troisièmement, de ne pas s’être refusé le plaisir de faire comprendre au commissionnaire en grains le danger qu’il courait à différer la célébration de leurs noces, impatiemment attendues. Nicolas n’était pas non plus sans quelque reproche à se faire. Il avait eu une demi-heure de gaieté irréfléchie, pour échapper à la supposition d’une inclination de sa part en faveur de Mlle Squeers. Ainsi donc la fin répondait aux moyens ; et il n’y avait rien que de naturel dans toute cette mésaventure. Car les jeunes personnes chercheront toujours à attraper un mari, et ce sera toujours entre elles comme une course au clocher, ou plutôt à l’autel ; et, par conséquent, elles ne manqueront jamais une occasion de faire ressortir, par tous les moyens de séduction, tous leurs avantages ; c’est comme cela depuis le commencement du monde ; ce sera comme cela jusqu’à la fin.

« Bon ! ne voilà-t-il pas maintenant Fanny tout en larmes ! s’écria miss Price avec un nouvel étonnement. Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Ah ! mademoiselle n’en sait rien, certainement non. Au reste, mademoiselle peut s’épargner la peine de le demander, dit Mlle Squeers, prenant tout à coup une expression nouvelle, et faisant à l’instant ce qu’on appelle au théâtre un changement à vue.

— Je vous donne ma parole… s’écria Mlle Price.

— Mon Dieu ! qui s’inquiète, madame, si vous donnez ou ne donnez pas votre parole ? repartit Mlle Squeers en fureur. (Autre changement de décoration.)

— Vous êtes horriblement polie, madame, dit miss Price.

— C’est un art dont je n’irai pas vous demander des leçons, madame.

— Vous n’avez pas besoin de vous donner la peine de vous enlaidir par la colère, madame ; en tout cas, la chose n’est pas du tout nécessaire. »

Miss Squeers, à cette impertinence, devint toute rouge, et remercia Dieu de ne pas lui avoir donné les traits effrontés de certaines figures. Miss Price s’en vengea en disant qu’elle se félicitait de ne pas avoir les sentiments envieux de certaines gens. Mlle Squeers déclara qu’au reste c’était bien fait, et qu’on devrait toujours éviter de faire société avec des gens de la basse classe. C’était aussi l’avis de Mlle Price, qui ajouta qu’il y avait longtemps qu’elle en avait fait la réflexion.

« Tilda ! s’écria miss Squeers avec dignité, je vous déteste.

— C’est un prêté rendu, soyez-en sûre, dit Mlle Price en nouant sous son menton les cordons de son chapeau d’une main convulsive. Je ne serai pas plutôt partie, que vous allez pleurer pour me revoir ; vous le savez bien, et moi aussi.

— Je me moque de ce que vous dites, chipie !

— Je vous remercie du compliment, répondit la fille du meunier avec une profonde révérence. Je vous souhaite une bonne nuit, madame, et des rêves agréables pour égayer votre sommeil. »

En lui laissant cette bénédiction pour adieu, miss Price évacua la chambre, suivie de son galant gigantesque, qui échangea au départ, avec Nicolas, cette terrible expression d’un sourcil menaçant, à laquelle les seigneurs coupe-jarrets ne manquent jamais entre eux dans les mélodrames, pour s’informer réciproquement qu’ils se retrouveront.

Ils ne furent pas plutôt partis, que Mlle Squeers commença l’accomplissement de la prophétie lancée par son ex-amie en répandant une copieuse abondance de larmes et en proférant sur tous les tons de douloureuses lamentations en termes passablement incohérents. Nicolas resta debout quelques minutes, sans savoir que faire ; mais, dans le doute où il était si l’accès finirait par quelque embrassade ou par quelque égratignure, et n’ayant pas beaucoup de goût pour l’une ni pour l’autre terminaison, il s’en alla tout tranquillement, pendant que Mlle Squeers gémissait dans son mouchoir de poche.

« Voilà, se dit Nicolas quand il fut parvenu à tâtons dans le dortoir ténébreux, voilà le fruit de cette facilité maudite avec laquelle je m’accommode de toutes les sociétés où peut me jeter le hasard. Si j’étais resté muet et immobile sur ma chaise, comme j’aurais pu le faire, tout cela ne serait pas arrivé. »

Il prêta l’oreille quelques minutes, mais tout était tranquille.

« J’ai cédé à la tentation, disait-il, de me soustraire un moment à la vue de cette horrible baraque ou à la présence de son vil propriétaire, et voilà que j’ai mis ces gens-là à couteaux tirés, en me faisant deux ennemis de plus, quand Dieu sait si je n’en avais pas déjà trop ! À la bonne heure, que ce soit une juste punition d’avoir un moment oublié où je suis. »

À ces mots, il se glissa au milieu de cette foule d’enfants qui dormaient de bon cœur, et grimpa dans son pauvre lit.