Nicole, courtisane/10

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Calmann-Lévy (p. 228-250).



X


— Oh ! hisse… Oh ! hisse…

Les gars normands aux mains calleuses, aux yeux bleus, à l’encolure puissante, se suivent à la chaîne, tirant, entre les deux jetées, les barques fragiles qui partent pour la pêche.

Le soleil d’août flamboie au-dessus de la mer moutonneuse, luit à la pointe des vagues, et brille aux contours des nuages d’albâtre qui s’entassent majestueusement sur la gauche, menaçant Deauville d’une pluie nocturne.

Je suis assise au pied du phare ; au-dessous de moi, l’eau clapote, roulant ses galets ; là-bas, la plage s’étale, plat de crème jaune où nagent les taches bariolées de quelques parasols. Des femmes passent, vêtues de mousseline et de piqué blanc.

Ça sent le plein air, le varech, le sel, le poisson et la poudre de riz. C’est Trouville.

J’y suis installée depuis quelques jours. Quand le médecin m’a jugée guérie — car vraiment, je crois que j’ai failli être très malade, d’une fièvre muqueuse dégénérant presque en typhoïde, — il a conseillé le changement d’air, le traditionnel séjour à Genève, Lausanne ou Lucerne. (Il est étonnant, entre parenthèses, de constater à quel point les ordonnances de nos bons docteurs affectionnent la Suisse et les déplacements.)

Mais, aux premiers mots, j’ai bondi :

— Non, non, non ! Pas la Suisse. Tout ce que vous voudrez, mais pas la Suisse. Je la déteste sans l’avoir jamais vue…

Le docteur a objecté : « Le grand air, l’altitude, le calme, repos du système nerveux… » Mais, comment les raisonnements de cet homme sage eussent-ils pu triompher de l’entêtement de Nicole ? Sans même lui répondre, je me suis tournée vers Paul :

— J’irai à Trouville ou nulle part.

— Trouville ! s’est écrié le médecin, pour mettre cinq costumes par jour, vous surmener aux courses et au Casino, n’est-ce pas ?

Paul qui me connaît bien a murmuré, faiblissant déjà :

— Oh ! Nicole est si peu mondaine !

Le docteur a jugé toute insistance superflue. Il s’en est allé, haussant les épaules. Paul l’a reconduit, un peu confus…

Sous mon oreiller, un léger froissement de papier me rappelait, par son crissement soyeux, le contenu de la petite lettre que j’y tenais cachée :

«… Nous partons demain pour Trouville, ma chère Nicole. J’y serai seule avec Fraülein. Papa viendra nous rejoindre après les vacances judiciaires. N’y passerez-vous pas quelques semaines, vous aussi ?… — sylvie. »

Quand j’étais petite, j’allais tous les étés à Trouville. Aujourd’hui, j’y retrouve mon enfance au coin d’une rue ; devant un trou de sable ; au creux des galets, lorsque la marée basse m’évoque la pêche aux équilles et la chasse aux crabes, sur le sable mouillé… Je m’arrête, mélancolique, à la vue d’une petite fille en jupe courte, montrant ses mollets brunis et ses belles nattes blondes… Ô Nicole d’antan ! Un flot de souvenirs mouillent mes paupières… Et je n’ai pas vingt-quatre ans ! Cependant, la fuite du temps, l’ombre du passé, m’imprègnent déjà d’une détresse intense.

Paul m’a loué un chalet voisin du Casino. Puis, il est retourné à Paris, après m’avoir fait jurer de ne point lui écrire au sujet de l’Affaire ; de ne pas ouvrir un journal, de ne penser à rien, qu’au soleil, aux fleurs, à la mer ; de mener une existence animale de bête qui se repose et se réchauffe, harassée. J’ai obéi. Je vis, durant des jours, sans fournir plus d’effort intellectuel qu’un mollusque. Je me laisse flotter mollement, comme une méduse entre deux eaux.

Le résultat est merveilleux. Ma jeunesse résistante a repris le dessus ; un sang vigoureux afflue de nouveau à mes pommettes fraîches ; mes yeux ont l’éclat lumineux du miroir que nul spectacle n’a pu ternir. On recommence à me regarder, lorsque j’arpente les planches, longue et souple, ayant une silhouette fuyante de jeune fille, dans ma robe de toile blanche.

Un mur mitoyen sépare ma villa du Casino. La salle de théâtre se trouve à côté de ma chambre. Et comme les cloisons sont minces, je m’endors chaque soir, bercée par la complainte de Mireille qui déplore l’absence de sa mère avec un organe de soprano aigu, ou cahotée au rythme désordonné des imprécations de Don José que clame le fort ténor.

À la fin, cette musique quotidienne me donne l’idée d’entrer dans l’établissement. J’écoute un acte du Barbier de Rossini, l’éternel raseur. La salle est composée de familles bourgeoises ; rien des élégances fastueuses de la rue de Paris : ce sont les parasols qui se trouvent représentés là. Des mères imposantes exhibent ces cocasses petits décolletés dont elles ont le secret (ô couturières à la journée !) ; des papas graves lorgnent la poitrine enduite de blanc gras que bombent les jeunes figurantes ; et de frêles vierges candides lancent des œillades enflammées au blond ténor ou au baryton chevelu.

C’est la séance permise de voluptés ad usum Delphini, de libertinage familial et musical, moyennant cent sous le fauteuil.

Cette nuit, toutes les jeunes personnes se rêveront entre les bras d’Almaviva.

Pendant l’entr’acte je suis la file des spectateurs dans la direction des salons de jeu. Ici, je reconnais quelques figures. Une grande actrice, de passage à Trouville, s’acharne sur la boule avec des rires énervés de mauvaise joueuse. L’aviateur Bédard, dont le hangar est installé à Blonville, essaye une martingale méthodique sur les nombres impairs.

Et c’est aussi le lent défilé des somptueuses demi-mondaines endiamantées, qui s’attardent un instant, avant de monter au baccara, pour voir admirer leurs toilettes invraisemblablement luxueuses, leurs joyaux uniques, plaqués la plupart du temps sur des corps quinquagénaires où la vieillesse cascade en ondes gélatineuses. Ces filles me considèrent au passage, avec un visage de connivence qui ne salue pourtant point : je suis celle qui fait bande à part. Voici Odette, la maîtresse du directeur du Quotidien ; Yvonne Pearly, l’amie du banquier Haffner ; Suzanne, au bras du prince Rozanoff. Elles m’ont toutes rencontrée ; elles savent mieux que moi ce que valent mes perles ; et leurs amants se sont tous occupés de l’Affaire Colin, l’un parce qu’il dirige un journal, l’autre parce qu’il est à la tête d’une grande banque. En moins d’une minute, mon nom se chuchote à travers la salle ; je l’entends voltiger, murmuré comme un chant de grillon : « Nicole, Nicole… Nicole… » Le banquier Haffner m’observe discrètement ; mais, les inconnus — ceux qui remarquent que je fais sensation, sans savoir pourquoi — viennent me dévisager à trois pas, ainsi qu’une bête curieuse.

À ce moment, un vieux petit monsieur effronté se presse contre moi, l’œil égrillard, les joues allumées ; ose même me parler :

— La chance vous favorise-t-elle, mademoiselle ?

Je toise cet avorton impudent. Il prend ma grimace de mécontentement pour une réponse négative, et poursuit :

— Vous perdez ! Ce n’est pas étonnant : vous êtes si jolie… Heureux en amour, malheureux au jeu…

— Alors, vous devez gagner souvent, monsieur.

J’ai riposté assez haut. Mes voisins sourient. Le vieux galantin plonge dans la foule. Je me réfugie sur la terrasse.

Une nuit profonde et chaude. J’aspire avec sensualité les émanations parfumées qui m’arrivent de cette immensité bleu-sombre. Ô joie !… La mer est phosphorescente, ce soir… Je suis seule à la contempler… Elle semble m’offrir spécialement la danse multicolore de ses petites vagues, comme une fluide et fantastique Loïe Fuller… Encore une fois, la beauté des choses vient me consoler de la bêtise humaine.

N’importe ! Je sens que je vais terriblement m’ennuyer ici…

Ce matin, j’ai eu la fantaisie de patauger au milieu des Roches-Noires, bien au delà de la jetée des Anglais, sous la falaise d’Hennequeville. Sur la grève, c’est un grouillement de pêcheurs de moules. Des petites Trouvilloises, la jupe retroussée, découvrant des pattes maigres et noires chaussées d’espadrilles trouées, remplissent leurs sacs, détachant adroitement les mollusques des rochers ; et, brillant dans leur frimousse hâlée, leurs prunelles d’eau claire lancent un coup d’œil moqueur vers les Parisiennes en costume de bain, venues là comme à une partie de plaisir.

Devant moi, une gamine coiffée d’un grand paillasson enfoncé, espèce de panier renversé d’où s’échappent quelques boucles brunes, s’escrime contre une moule récalcitrante, arc-boutant son petit couteau à l’excavation de la pierre glissante. Elle a beau me tourner le dos, je la décrète villégiaturiste, rien qu’à la blancheur de ses jambes fines, à la cheville mince, au mollet potelé. Ses pieds trempent dans l’eau ; ils sont chaussés de cothurnes de toile ; leurs doigts flexibles apparaissent en transparence comme d’aquatiques fleurettes roses ; des branches visqueuses d’algues emmêlées les entourent d’un feuillage humide. Je commence à comprendre le poète hindou qui compare les pieds de sa maîtresse à deux nénuphars.

Soudain, la fillette lève la tête, me regarde et me saute au cou :

— Nicole !

Les bords du grand paillasson m’entrent dans les yeux, m’aveuglent. Je sens la forme d’un petit torse, nu sous la laine mouillée, se mouler contre moi… Je ne la vois pas, mais j’ai reconnu Sylvie au goût de ses lèvres fraîches.

Mon Dieu ! Qu’elle paraît jeune, ainsi… Quatorze ans. Je l’examine, l’écartant de mes mains qui tiennent les siennes. Est-elle jolie !… Avec ses cheveux dénoués, tombant en nappe brune sur les épaules ; ses grands yeux d’enfant plus bleus sous le front un peu hâlé ; son corps délicat ; ses seins menus où se plaque indiscrètement l’étoffe détrempée du costume de bain, et ses jambes pures, ses jeunes cuisses renflées… J’admire la délicieuse poupée vivante.

— Oh ! j’ai sali votre robe ! murmure Sylvie d’un air de regret.

Une tache d’eau s’arrondit sur la toile écrue de ma jaquette… J’ai un geste d’indifférence. Je veux lui parler… Et je lui pose de ces questions banales, comme on en fait lorsqu’on est déconcerté par une rencontre imprévue. Mais, la haute stature de Fraülein apparaît devant nous : l’Allemande me considère avec une stupeur angoissée, risible et touchante.

Pour elle, je suis l’inconnue entrevue un jour en compagnie suspecte, près d’une fille tapageuse qui montrait ses jambes ; revue, un beau matin, embrassant tendrement son élève ; et enfin, surgissant aujourd’hui des Roches-Noires, avec la brusquerie du hasard importun. Fraülein doit me croire spécialement créée par quelque puissance maligne, à dessein de troubler sa quiétude ; je me manifeste trop subitement à ses yeux, pour n’être pas d’essence plus démoniaque que terrestre. Et si l’Allemande a lu son admirable compatriote, elle m’assimile sans doute aux imaginations d’Hoffmann… Hélas ! Je la juge plutôt capable de me comparer à l’héroïne mystérieuse du roman policier dont elle tient un exemplaire entre ses gros doigts, et qui l’abreuve de littérature douteuse pour la somme modique de soixante-cinq centimes.

N’importe : la gouvernante est soumise, désormais. Sylvie lui a désigné son rôle avec l’énergie obstinée des natures frêles, la ruse surprenante des ingénues. Fraülein entend ses intérêts : tandis que nous cheminons devant elle, retournant vers Trouville, elle contemple amoureusement le signet qui marque la page de son livre : et c’est une lettre de Paris dans laquelle son chauffeur de la Porte-Maillot lui ressasse le Thème éternel en variantes maladroites…

Sylvie met le pied sur les planches avec un bruit mouillé d’espadrilles pressées. Je m’arrête :

— Quittons-nous ici, ma petite amie : passé la Jetée des Anglais, je redeviens compromettante.

Sylvie habite une villa, près de la route d’Honfleur, au-dessus d’un parc abandonné que l’on nommait le Petit-Bois, lorsque j’étais enfant. Plusieurs fois, je vais l’attendre sur la route, la complicité de Fraülein lui permettant de sortir seule. Elle me rejoint ; et nous partons en excursion à travers la campagne normande.

Sous le soleil cuisant des jours d’été, nous arpentons gaiement les Corniches poudreuses, surplombant la plage, son ruban jaune, le trait noir des trois jetées, et les petits chalets aux tourelles pointues qui ont l’air de joujoux de bazar. Ou bien, nous foulons les gras pâturages, enfonçant dans les mottes de terre humide qui se collent à nos souliers. On y aspire une forte odeur d’herbe fraîche, de foin coupé, de luzerne et d’effluves marins. Ici, le panorama n’a pas la splendeur des contrées méridionales, du pays latin ; mais il se dégage une sensualité animale et vivifiante de cette calme et plantureuse nature qui vous inspire le goût des siestes reposantes, des flâneries câlines à deux, à l’ombre des massifs de sureaux et de chèvrefeuilles dont l’arôme entêtant vous alanguit insensiblement…

Allongée dans l’herbe, mordillant des boutons d’or et des tiges de fleurs sauvages, Sylvie parle d’amour avec sa voix claire de petite fille. Julien fait toujours les frais de nos conversations. Faut-il lui dire ceci ? S’il me demandait cela, que devrais-je lui répondre ? Croyez-vous qu’il m’aime vraiment, quand il agit ainsi ? Et cætera…

Ô ce questionnaire interminable ! Sylvie me traite comme une grammaire amoureuse.

Je riposte au hasard, en regardant le joli corps étendu à côté de moi. Des champs nous entourent d’une mer verdoyante qui frissonne sous le vent d’ouest ; à travers les buissons de ronces fleuries, s’aperçoivent les plaines ensoleillées où se vautrent de paisibles ruminants et vagabondent les jeunes poulains. La chaleur de l’air s’insuffle dans mes veines…

Je sens de petits chocs aux artères de mes tempes ; ma langue se dessèche ; la fièvre brûle mes pommettes.

— Comme vous êtes rouge ! remarque Sylvie.

Petite sotte : ton Julien ! Si tu te doutais que mes tiroirs sont bourrés de lettres délirantes qu’il m’écrit tous les jours, et souvent, deux fois par jour, depuis mon arrivée à Trouville — tant il craint que je ne l’oublie… Des bouffées de colère contre Sylvie, contre Julien, contre moi-même, viennent heurter mes bonnes résolutions.

— Embrassez-moi, Sylvie…

Ses doigts frais se nouent derrière mon cou, chatouillant ma nuque. Elle m’offre innocemment sa bouche. Son baiser est plus ardent que de coutume, car elle ne cesse de songer à son fiancé et je reçois les caresses destinées à l’autre…

Un après-midi, nous entrons dans la cour d’une ferme pour boire du cidre mousseux. Le décor rustique m’agrée médiocrement ; l’aboiement étranglé du chien à l’attache, le reniflement bestial des porcs, les immondices qui jonchent le sol, les émanations de lait suri et d’excréments qui s’échappe de l’étable… Cela rebute ma délicatesse.

Mais Sylvie s’écrie tout à coup, avec une joie exubérante :

— Oh ! il y a une balançoire !

Elle bondit vers un clos de pommiers où s’échelonnent des tables et des escabeaux qui transforment la métairie en auberge champêtre. Dans un coin, une escarpolette.

— Venez me pousser, Nicole !

Sylvie s’est hissée sur la planchette avec ses manières si irritantes de grande gosse. Et je l’aide au jeu puéril, renvoyant, comme une balle, le petit corps solide qui s’élève plus haut à chaque coup. Rythmé aux grincements de l’anneau, au sifflement de la corde tendue, le vol de Sylvie s’accélère. Un élan : la forme légère s’approche, fouette mon visage d’un souffle d’air vif, m’éclabousse d’un flot de lingeries fraîches qui sentent la verveine et le sachet d’iris ; j’aperçois deux jambes mignonnes trémoussant leurs longs bas noirs dans la blancheur d’un petit pantalon sans dentelle. Je vais la saisir… La forme s’éloigne, s’élance jusqu’au sommet des pommiers feuillus, semble me fuir, disparue pour toujours…

Et ce jeu de la balançoire, c’est toute mon histoire avec Sylvie.

Un bruit de grelots tintant sur le chemin ; des cris de femmes, de gros rires d’hommes… Une élégante société envahit la ferme, robes claires et gilets blancs. La servante s’empresse. J’entends demander du lait non écrémé, du pain bis, du cidre, du fromage… Tout à coup :

— Nicole !… Tiens ! mais c’est Nicole !

L’un des hommes accourt de mon côté — veston gris, œillet rouge, panama — en faisant des gestes d’accueil et de surprise. Zut ! À mon tour, je l’ai reconnu : Fréminet, le directeur du New-music-hall ; et, derrière lui, voici Maud Sterling, Yvonne, Suzanne ; et le banquier Haffner ; Delaunay le sportsman ; un autre aussi, dont j’ignore le nom. Je reste figée sur place, souhaitant le trépas subit de tous ces gens. Fréminet s’écrie :

— Il y a longtemps que vous êtes à Trouville ? Nous, nous venons de Saint-Arnould.

Ils auraient bien dû y rester. Je réponds sans entrain aux questions multiples. Sylvie s’est interrompue, intriguée. Perchée sur l’escarpolette, un bras étreignant la corde, une jambe recroisée sur l’autre, agitée encore d’un imperceptible balancement, ma jeune amie considère les Parisiens d’un œil curieux, tout en continuant de croquer une pomme verte qu’elle vient d’arracher à l’arbre le plus proche. Maud la dévisage effrontément, puis m’interroge :

— C’est ta sœur ?

— Non.

Sylvie descend de sa planchette. On l’entoure, on l’examine. Fréminet murmure à mi-voix :

« Débutante… » Je me crispe d’énervement. 

Je regarde Sylvie d’un air désolé : elle, silencieuse, observe ces filles parées sans discernement, qui portent des bijoux voyants, des bracelets par-dessus leurs gants, pour une promenade à la campagne. Elle écoute leurs propos légers ; elle paraît songeuse et intéressée… Ô ces caboches de femmes encore enfants ! Que pense-t-elle en faisant cette physionomie singulière ?…

Lorsqu’ils repartent enfin, s’empilant sur les coussins d’une voiture attelée de mules espagnoles, Sylvie, restée seule avec moi, me regarde longuement, reporte ses yeux vers les femmes qui s’éloignent, puis, questionne ingénument :

— Celles-là, ce sont de vraies grues, n’est-ce pas ?

Un jour, le père de Sylvie arrive à Trouville, s’installe jusqu’à la fin de la saison. Finies, nos belles promenades ensoleillées : la surveillance paternelle est moins fictive que celle de Fraülein. La prudence nous commande de recourir aux expédients. Et Sylvie imagine cette folie délicieuse : des rencontres nocturnes !

Sa chambre est isolée des autres, au rez-de-chaussée de la villa ; au surplus, son père se couche tôt pendant les vacances, s’endort vite et la croit bien trop sage pour sortir la nuit. À dix heures, Sylvie s’échappe par la fenêtre ; son ombre furtive glisse dans le jardin ; elle ouvre lentement la grille huilée d’avance, et s’aventure sur la route sombre.

Elle guette si je suis là ; son cœur bat de crainte et de plaisir comme pour un rendez-vous d’amour.

Serrées l’une contre l’autre, nous descendons rapidement vers la plage, car Sylvie n’aime pas à s’attarder sur le chemin noir où la lune nous dessine des silhouettes immenses qui accompagnent notre marche d’une danse rampante de chauve-souris. Les murs indistincts se creusent d’excavations profondes où semblent briller des yeux de chat ; la masse lointaine des bouquets d’arbres pourrait très bien abriter une troupe embusquée ; parfois, un vagabond de mauvaise mine nous croise et se retourne, étonné. Sylvie frissonne d’une frayeur exquise ; elle me presse le bras pour se rassurer, et dit, devant mon sourire tranquille :

— Vous n’avez donc peur de rien ?

— Si… Que le ciel ne tombe sur ma tête.

Après avoir dégringolé une petite rue en pente, nous voici enfin sur la plage. Nous sommes environnées d’une obscurité mystérieuse et mouvante ; un clapotement de vagues nous indique la mer ; de minute en minute le phare du Havre éclaire l’eau d’un jet bleuâtre. Une sirène gémit ; une musique confuse résonne au lointain. Assises par terre, nous tendons le visage vers la brise humide ; nos doigts se rencontrent dans le sable froid et fluide…

Sylvie commence tout bas :

— Savez-vous à quoi je pensais, l’autre jour, devant ces personnes que vous avez retrouvées, à la ferme ?

— Oh ! chère petite amie, je suis honteuse de vous avoir exposée à…

— Chut ! Nicole… Vous ne vous doutez guère de ce que je vais dire… Eh bien !… C’est assez difficile, mais vous me comprendrez… En face de ces belles créatures, riches, luxueuses, admirées, adulées par leurs compagnons qu’elles traitent pourtant ainsi que des chiens, je réfléchissais à des lectures que j’ai faites, sans bien les saisir, à des conversations que j’ai surprises, sans que l’on s’en doutât…

— Quelles lectures, chérie ?

— Des contes antiques de Louys ; et puis, la Cousine Bette, et Sapho de Daudet… Je songeais à ces choses qui m’échappent lorsque les auteurs parlent de « la science amoureuse des courtisanes » ou qu’ils dépeignent les séductions étranges, irrésistibles d’une femme, comme dans la Glu, de Richepin… J’ai entendu aussi des amis de mon père — un soir qu’ils me croyaient déjà couchée — s’entretenir d’un haut magistrat qui avait perdu sa position, abandonné sa famille, afin de suivre sa maîtresse… L’un d’eux s’exclamait : « Gâcher sa vie pour une gourgandine sans charmes, une fille sotte et laide ! » Alors, un autre lui répliqua : « Oui, mon cher, mais elle est si… » Et il employa une drôle d’expression que je n’ai pas retenue… Enfin, j’ai essayé, quand même, d’en chercher le sens…

— Où voulez-vous en venir, Sylvie ?

La conversation glisse vers une pente inquiétante. Sylvie jette sa main sur mon épaule et reprend, un peu fébrile, sans répondre à ma question :

— Dites, Nicole, comment se fait-il que des femmes laides, bêtes, vieilles quelquefois, retiennent, ensorcellent un homme à ce point ? Pourquoi, aussi, certains hommes dédaignent-ils les trop jeunes filles ? Oh ! Nicole, comme c’est embarrassant de s’expliquer toute seule les choses qu’on soupçonne à moitié… Nicole… Vous qui savez tout… Révélez-moi ce que j’ignore… Enseignez-moi ce qu’est cet art des caresses exalté par les poètes païens ; si, réellement, en effet, l’amour s’apprend comme la musique ou la déclamation… Je voudrais tant plaire à Julien !

J’allais répliquer : « Ne vous souciez pas des idées fausses, des billevesées que vous avez puisées dans vos livres, Sylvie ! » mais, sa dernière phrase dissipe mes intentions maternelles. Ça m’agace, à la fin, qu’elle revienne toujours à son Julien en ma présence. Est-ce que je pense à Paul, moi, quand elle est là !…

Je m’allonge tout à fait sur la couche molle de sable fin, rampant vers elle, et je murmure :

— On ne peut pas les donner théoriquement, ces leçons-là, Sylvie…

Septembre. — Une lettre de Paul me rappelle à Paris. L’Affaire Colin va passer à la rentrée, plus menaçante que jamais ; Colin, Paul, Robert Valin se démènent sans résultat. Bouvreuil et Léon Brochard, au contraire, ont intrigué utilement. Tout le monde présume que le procès se terminera par la condamnation du banquier. Et mon pauvre Paul, débordé, désespéré, m’écrit : « Reviens, Nicole. Il me semble que tu es mon fétiche, que rien ne peut plus m’atteindre si j’appuie ma tête sur ton épaule fraîche… »

Par un crépuscule frileux, pluvieux, où la Manche, déchaînée, bave une écume grise sur sa belle robe glauque, où le ciel se tache d’ombres violettes, de nuages d’encre, je fais mes adieux à Sylvie qui reste jusqu’à la fin septembre.

Nous nous arrêtons, devant la Touques. Mes bagages sont déjà en gare de Deauville. À vingt pas, Fraülein guette les environs. Une tristesse vague me rétracte l’estomac. Sylvie, les larmes aux yeux, me regarde d’un air singulier.

— Au revoir, Nicole !

Elle me tend ses lèvres… Est-ce innocemment, cette fois ?