Nicole, courtisane/15

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Calmann-Lévy (p. 337-346).



XV


— Un four !

Voilà les mots qu’on chuchote en bâillant à la sortie des Folies-Joyeuses.

Nous venons d’assister à l’échec de Julien : sa pièce est tombée misérablement, accueillie par le silence poli d’un public excédé.

L’ours du jeune Dangel possède le défaut suprême : il est ennuyeux.

Apitoyée, je plains le jeune arriviste : quelle déception pour lui qui fondait tant d’espoir sur son drame !

Je me le représente, là-bas, sur la scène, à l’abri de quelque portant, essuyant les reproches rageurs du directeur ; les jérémiades de ses interprètes déçus ; jusqu’au mépris du régisseur et du chef machiniste…

Julien me semble moins vil, grâce à l’assaut que subit son ambition : il rachète sa bassesse, puisque la douleur ressentie l’ennoblit malgré lui.

Le nimbus gris du désespoir est une auréole plus divine qu’un nimbe de pourpre. Et l’insuccès d’un effort mérite toujours notre tribut de commisération.

Escortée de Paul et de Landry Colin, je descends l’escalier du théâtre.

Les visages qui nous entourent expriment tous cette lassitude revêche que nous procure un spectacle fastidieux. Seule, la physionomie de Landry est rayonnante.

Depuis sa victoire, Landry Colin jubile. Il me sait la cause de son triomphe et me marque une sympathie attendrie, une espèce d’admiration étonnée : je n’ai pas reculé devant un acte de chantage, moi, si rétive à ses conseils pernicieux ! Le banquier est sincèrement surpris que je me sois, tout à coup, rabaissée à sa hauteur. Sa gratitude est justifiée, d’ailleurs : depuis que Bouvreuil a cessé ses hostilités, Landry voit sa situation s’améliorer de jour en jour. Ses valeurs remontent. Ses clients reprennent confiance. Colin reconquiert cette heureuse influence qui le poussera peu à peu jusqu’à la haute banque.

Soudain, sous le péristyle des Folies-Joyeuses, nous nous trouvons nez à nez avec le ménage Bouvreuil qui assistait également à cette générale.

Je considère la belle directrice de l’Agioteur : dire que cette blonde créature fut la toute petite pierre d’achoppement — le caillou — qui se dressa comme un obstacle dérisoire et triomphant contre la gigantesque Machine qui se croyait capable d’écraser des rochers. Il suffit que M. Bouvreuil redoutât un scandale menaçant son foyer respecté, sinon respectable, pour que cet homme — indifférent aux accusations politiques — cédât devant la peur d’une historiette intime sur le point d’être dévoilée (elle aussi) aux regards d’un peuple en gaieté. Et craignant d’être surnommé le « Mari de Phryné », M. Bouvreuil empêcha que Landry Colin ne fût cité devant l’Aréopage.

Ô Nicole ! Femme amoureuse que servirent les amours d’une autre femme, tu souris orgueilleusement, Nicole, si petite cause d’un si grand effet…

Landry Colin. Le directeur de l’Agioteur… Rencontre très parisienne, griffonnerait un reporter.

Les deux ennemis se toisent, dignes, hautains, — extrêmement gênés, au fond. Puis, les yeux de M. Bouvreuil se fixent sur moi. Je soutiens hardiment son regard, une moue railleuse entrouvrant mes lèvres. Alors, prodige…

Effaré, perplexe, un peu inquiet, s’abandonnant à ses instincts de léporide, le directeur de l’Agioteur hésite un instant — soulève lentement son chapeau, et… me salue !

Landry Colin a peine à réprimer son hilarité.

Derrière nous, j’entends madame Bouvreuil questionner avidement son mari :

— Qui est-ce ?… Qui est-ce ?

La richesse sobre de ma robe de panne mauve, le diamant qui scintille sur ma poitrine, ont aguiché la curiosité de la dame.

Je donnerais bien une boucle de mes cheveux pour savoir ce que lui aura répondu Bouvreuil…

Nous voici rentrés à l’hôtel, après cette soirée peu divertissante. Paul, qui m’a raccompagnée, s’est jeté sur un fauteuil, dans ma chambre, et lutte contre l’engourdissement causé par trois heures de plaisir maussade.

— À quoi penses-tu, Nicole ?

Paul m’interroge, en sentant mes yeux braqués sur lui. Je dis lentement :

— Je songe à une nuit analogue, voilà huit mois environ, où, sommeillant au fond de ce même fauteuil, tu attendais mon arrivée… Le soir où tu m’appris la maladie de ta femme et votre départ pour l’Allemagne… Le décor pareil nous donne l’illusion d’avoir rêvé tout ce qui s’est passé depuis… Huit mois ! Comme c’est peu de chose dans toute une vie !… Comme c’est énorme, cependant… Le temps a l’air de couler sans incident, au fil des heures… Et puis, soudain, un seul jour fournit autant d’événements qu’une année entière ; il semble rattraper de l’existence en retard, abattre la besogne négligée par les semaines d’inertie, les bonnes semaines de trêve… Et quand, au bout des mois, on fait le bilan de ces jours actifs, on constate, effrayé : « Mon Dieu ! Il a suffi d’une période aussi courte pour amener de tels changements ! »…

» Ô Paul !… Je crois avoir vieilli de plusieurs années à la fois, pendant ces huit mois.

— Sois sûre, Nicole, que cela n’empêcherait point une dame quadragénaire — qui ne mûrit que de quinze jours dans le laps de deux semaines — d’échanger sa façon de vieillir contre la tienne.

— Moqueur !

Le trille aigu d’un timbre électrique ponctue mon exclamation. C’est au dehors : on sonne chez moi !

Nous nous regardons, étonnés. Paul hausse les épaules :

— Bah ! un gamin attardé qui s’amuse à la grille… ou un noctambule en goguette.

La sonnerie persiste, irritante comme un appel de téléphone.

— Ah ! çà, ils sont assommants ! grogne Paul.

Ouvrant l’une des persiennes avec brusquerie, il se penche à la fenêtre et menace, au hasard, le perturbateur invisible :

— Attends un peu que j’aille te tirer les oreilles !

Mais j’entends grincer la grille. Des pas crient sur le gravier. Deux ombres s’avancent sous le clair de lune. L’une d’elles profile une silhouette familière : François, mon concierge. Il s’est levé, réveillé par le bruit. Paul qui l’a reconnu également crie :

— Qu’est-ce que c’est ?

François, à moitié endormi, répond la voix traînante :

— C’est un cocher de fiacre qui vient chercher madame, de la part de monsieur Dangel…

Paul se tourne vers moi, abasourdi :

— À deux heures du matin ?… Eh bien, il en a des idées, celui-là ! Qu’est-ce qu’il te veut ?

— Descendons toujours : le cocher s’expliquera. Il a dû fournir une raison plausible puisque François lui a ouvert la porte !

Une vague appréhension m’envahit d’une sensation de froid au bout des doigts, à la nuque. Je crains d’être à l’une de ces minutes où il arrive des « choses ». J’ai conscience de l’imprévu qui s’approche.

L’imprévu, cette fois, se manifeste sous l’apparence d’un vieil automédon — face gonflée, regard atone, paupières bouffies — qui pénètre dans le vestibule, son fouet à la main. Après avoir écouté nos questions d’un air obtus, il ouvre la bouche et débite son récit avec l’abondance de gestes, l’importance exagérée que prennent les gens du peuple lorsqu’ils sont impressionnés et enchantés — dans leur grossière sensibilité — de se trouver mêlés à un drame :

— Voilà… Il pouvait bien être vers les une heure, une heure et demie du matin… Je venais de déposer rue Richer deux clients que j’avais chargés à la sortie de Vaudeville… Je m’en retournais, tranquillement… quand tout à coup, je m’entends appeler d’une rue voisine : « Cocher… Hé ! cocher… » Moi, je m’amène, et j’aperçois une bonne qui me fait signe, à la porte d’un hôtel meublé : « Vite, donc… C’est pour un type qui vient de se suicider et qui veut revoir une dame, avant de mourir… »

— Oh !… Paul… C’est Julien Dangel.

— J’entre dans la maison. La patronne m’écrit l’adresse sur un bout de papier — et je me rends jusqu’ici pendant que la bonne va prévenir la police… Les deux femmes semblaient affolées… Elles étaient seules, justement.

— Est-ce qu’il est grièvement blessé ?

— Ah ! Je n’en sais rien, madame. Moi, n’est-ce pas, on m’a dit de me dépêcher et de vous demander, de la part de monsieur Dangel, si vous voulez que je vous y conduise… J’ai fait la commission, vu que la patronne de l’hôtel m’a remis trois francs d’acompte. Je vous répète ce qu’on ma raconté… J’en ignore le reste.

Je suis figée de stupeur. Auprès de moi, Paul réfléchit, fronçant les sourcils. François s’est écarté, par discrétion. Et, venant des étages supérieurs, j’entends un bruit de verrous tirés, de portes ouvertes, de galopades dans les couloirs ; — des domestiques apparaissent sur l’escalier, attirés au soupçon d’un fait insolite.

— Allons-y, décide Paul, mû par sa générosité autant que par le désir d’échapper aux curiosités de la valetaille.

Avec une inconscience de somnambule, je jette une écharpe sur mes épaules ; je suis Paul, machinalement.

Ça peut donc arriver, ces histoires tragiques qu’on lit distraitement, à la cinquième page du journal, avec l’impression que cela se passe dans un milieu inconnu, lointain, distant du nôtre ? Me serais-je doutée qu’au cours de ces notes prises au jour le jour, je me verrais entraînée, par la vérité même, à relater un de ces récits sanglants qui défraient les feuilletons populaires ? Est-ce possible que nous, les êtres d’une certaine classe aisée, luxueuse, aux instincts d’indifférence, de scepticisme, d’élégance, — nous soyons éclaboussés par l’un des événements sinistres — meurtre, suicide, acte criminel — dont nos regards incrédules parcourent le texte, à la rubrique « Faits divers » ?

Et voici que — pour corser mon sentiment de l’anormal, de l’inusité, — à la question de Paul :

— Où nous menez-vous, cocher ?

L’homme réplique, en jetant cette adresse qui ne serait point déplacée dans un roman policier d’Oscar Méténier :

— Rue de la Boule-Rouge !