Nicole, courtisane/16

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Calmann-Lévy (p. 347-372).



XVI


Julien a tenté de se tuer… Pourquoi ? Un vague remords me rappelle la scène qui s’est déroulée chez moi : aurait-il été sincère ? Aurais-je été trop dure ? Serais-je la cause…

Et puis, soudain, cette idée lumineuse, rassurante, apaisante : le four de Sous Terre ! Cette chute piteuse dès la générale, sans cabale, sans parti pris, ne pouvant laisser l’espérance d’un revirement heureux, ne suffisait-elle pas à décourager à ce point un garçon ambitieux, mais faible, artificieux mais exalté ?

Je rumine mes conjectures, tandis que le fiacre nous cahote à travers un dédale de rues noires.

Paul rompt le silence, demande d’une voix énervée qui veut rester calme :

— À quel motif attribuer ce suicide ?

Il me semble entendre l’écho des phrases que je pensais.

J’avance :

— La déception d’un échec humiliant l’explique…

— Allons donc ! Un homme ne renonce pas à la vie pour une pièce ratée !

— Tu ne saurais discuter cette question… As-tu l’âme d’un buveur de gloire ?… Quels qu’ils soient — politiciens, gens de plume, gens de théâtre — ces êtres-là viennent au monde boursouflés d’orgueil… Ce sont presque des malades : ils ont une hypertrophie de la vanité comme d’autres ont le cœur gras… Qu’on les pique au bon endroit et ils s’écroulent à la façon d’une baudruche crevée…

— Quel ton acerbe… On croirait que tu t’efforces de masquer la véritable raison de ce drame bizarre…

— Paul ! Que signifient tes paroles ?

— Écoute, mon petit, tu n’as jamais joué les Agnès : aussi je n’imagine pas que tu sois naïve au point de te persuader que si je me suis déterminé à courir chez monsieur Dangel en pleine nuit, ce soit dans l’unique intention de répondre à son appel ? Ce n’est guère la coutume que nous accompagnions notre maîtresse jusqu’au lit d’un monsieur, fût-ce même son lit de mort… Je t’avouerai que la compassion n’est que l’accessoire, dans ma décision… Mais je veux savoir. Et la meilleure manière de savoir, c’est : voir…

— Savoir quoi ?

— Tes véritables relations avec ce Julien, plus intimes que je ne les supposais… Ta participation à son suicide…

— Oh ! Paul ! Tu oses émettre des horreurs pareilles… N’as-tu donc plus confiance en moi ?

— Si je n’avais plus confiance en toi, Nicole, je ne t’interrogerais pas. Seulement, les agissements de Dangel te compromettent : réclamer, à tel moment, ta présence à son chevet, c’est s’arroger un droit étrange…

— Paul…

— Il était fiancé, cerne semble, Julien Dangel… Il eût dû prononcer le nom d’une autre, en cette circonstance.

— Tu sais bien qu’il m’a toujours fait la cour.

— Le marivaudage s’accorde mal avec la tragédie. Le flirt à houlette ignore l’usage du poignard, et c’est à la gravité de son acte que je proportionne l’amour de ton Céladon.

Bon ! la jalousie de Paul est éveillée, maintenant. Julien m’inspire alors une aversion suprême à la pensée que sa folie heurte mon bonheur, et que je dois me défendre contre les soupçons blessants en prenant sa bassesse même pour argument, en piétinant sa réputation — sa mémoire… Qui sait ?

Et c’est à l’intérieur de ce vieux fiacre qui sent le cuir et le tabac de caporal — ô contraste dérisoire du décor où se meuvent nos passions ! — que se livre ce débat angoissant pour moi : les phrases sortent de mes lèvres avec une facilité prodigieuse ; je trouve des arguments qui m’étonnent ; je prouve clairement à Paul que les desseins de Julien ne visaient que ma fortune ; qu’un affront remporté chez moi et la chute de ses quatre actes ont mis le comble à la surexcitation désespérée de ce jeune arriviste impulsif. Enfin — Paul convaincu — mes lèvres reviennent à leur fonction naturelle, et je ne m’étonne plus des arguments qu’elles infusent à celles de Paul…

Notre baiser cesse quand s’arrête le fiacre.

— Tu le savais, toi, que Julien Dangel habitait rue de la Boule-Rouge ? fait Paul.

— Non : il a demeuré dans le Quartier Latin, jusqu’à présent… Je n’y comprends rien.

Nous descendons. Devant l’entrée obscure d’un hôtel de piètre apparence s’agitent des ombres indécises.

Paul s’avance le premier, impatient. Cher ami… Je devine son arrière-pensée : apaisée, mais non pas rassurée, sa défiance calcule que, sur le lieu même du drame, grâce à la mise en scène émouvante d’un suicide, à la blessure peut-être grave, l’un de nous se trahira ; que Julien ne s’observera plus ou que je m’abandonnerai au premier mouvement…

Paul est reçu dans le vestibule par une grande femme blonde, dépeignée, un peu pâle, qui chuchote quelques mots, rapidement. Quand je les rejoins, elle se tait tout à coup, et, malgré sa discrétion professionnelle de commerçante, me dévisage d’un regard intrigué, insistant.

Je m’adresse à Paul :

— Eh bien ?

— Il est mort.

Paul m’a dit cela brusquement — exprès. On se trompe en croyant qu’un événement funeste nous atteint d’autant plus vivement qu’il est annoncé à l’improviste. Le choc même de l’inattendu nous frappe d’une sorte de stupeur, d’insensibilité momentanée. Au contraire, les ménagements, les précautions — laissant prévoir la nouvelle avant qu’elle soit exprimée — nous préparent à l’accueillir avec tout le sang-froid qui nous est nécessaire pour souffrir sciemment (s’il s’agit d’un malheur qui nous touche), sans que la brutalité du coup soudain fasse sombrer notre douleur dans l’anesthésie de l’hébétude.

Et, bien qu’en apprenant la mort de Julien, je ne ressente pas des émotions aussi violentes, j’ai néanmoins cette impression d’incrédulité devant une catastrophe, qui nous porte tout d’abord à alléguer l’impossible en face de l’irrémédiable. Il me semble que « ça n’a pas pu arriver ».

La blonde fanée — qui est probablement la tenancière de l’hôtel — nous donne des détails à voix basse :

— Si je m’étais doutée d’une histoire pareille !… Un jeune homme qui avait l’air si posé… Un suicide dans ma maison : c’est capable de me faire perdre ma clientèle.

— Il y a combien de temps qu’il logeait ici ?

— Mais, monsieur, il est venu hier soir… cette nuit. Nous ne le connaissions pas. Ce jeune homme s’est présenté vers minuit… Nous fermons très tard, la plupart de nos pensionnaires étant de ces dames des Folies-Bergère… Il a demandé une chambre… Il paraissait très fatigué… Il a payé d’avance pour un jour en prévenant qu’il s’en irait demain matin ; ensuite, il a réclamé de quoi écrire… Un peu après, il a sonné pour qu’on lui monte une bouteille de Porto. Je lui ai envoyé la bonne qui n’a rien remarqué de particulier ; seulement, comme elle l’examinait avant de sortir (sans doute par curiosité), il lui a dit qu’il attendait une dame qui viendrait probablement le retrouver… Et puis, on ne s’est plus occupé de lui. Je sommeillais en bas, dans le bureau… La bonne était à côté. Quand mes pensionnaires rentrent accompagnées, elles se font toujours servir quelque chose… Tout à coup, il était peut-être une heure du matin, j’entends une détonation. Je dormais à moitié… Comme à la sortie des théâtres, il passe beaucoup d’autos par ici, je pense : « C’est un pneu qui a éclaté, dehors. » Mais cinq minutes après, une autre détonation, suivie d’une troisième. La bonne accourt en criant : « Madame… madame… Ça vient d’au-dessus ! » Mon sang ne fait qu’un tour. Nous restons là, sans oser bouger. Je ne sais pas combien de temps ç’aurait duré, si madame Marthe n’était pas descendue de sa chambre, hurlant : « Il y a quelqu’un qui est en train de faire un malheur, à côté : c’est épouvantable ! » Nous nous sommes décidées alors à remonter avec elle ; je tremblais, mes jambes flageolaient. On a frappé à sa porte ; et puis, nous sommes entrées. Ah ! le pauvre jeune homme… Il râlait. Il était couché de travers, la chemise ouverte… La peau aussi blanche que celle d’une femme… Il tenait encore son revolver dans la main droite… Et sur sa poitrine, un peu à gauche, il y avait un petit point sombre de chair brûlée, pas plus large qu’un confetti, d’où s’échappait une seule goutte de sang, toute brune. Quand je me suis approchée, il a dit faiblement : « Je voudrais la revoir une dernière fois. » J’ai demandé : « Qui ? » — « L’adresse est sur la lettre », qu’il m’a répondu, montrant la table. Il insistait, il s’en donnait la fièvre… Alors, je l’ai calmé : « On va la chercher tout de suite. » J’ai recopié l’adresse de madame. Et pendant que la bonne filait au commissariat, nous nous sommes installées au pied du lit, madame Marthe et moi. Elle l’a fait boire. Moi, je claquais des dents, j’avais peur et envie de me sauver… je sentais la mort. Il se plaignait, il gémissait. À la fin, il s’est douté qu’il allait passer. Il a murmuré : « J’étouffe ! » Madame Marthe l’a questionné : « Pourquoi avez-vous essayé de vous supprimer ? » Il a trouvé le courage de sourire : « Pour un coup d’essai, il me semble que j’ai réussi. » Et puis, il a ajouté, en s’adressant à moi : « Quand elle sera là, vous lui remettrez ma lettre, n’est-ce pas ? » Et puis, le commissaire est arrivé… La police dans ma maison !… J’ai quitté la chambre pour les recevoir, lui et le médecin… C’est pendant ce temps que le jeune homme est mort. On a trouvé la carte d’un monsieur de sa famille, d’un magistrat, dans son portefeuille… Et comme on ne sait pas où il habitait, ce monsieur Dangel, on est allé prévenir son parent. Voilà la lettre, madame.

L’hôtelière s’exprime avec une volubilité surprenante : son récit copieux a duré à peine cinq minutes.

Je m’aperçois que Paul ne l’écoute plus. La figure tendue, les paupières baissées, une lueur aiguë filtrant à travers les cils, mon ami observe avidement quelque chose dans ma direction, vers ma taille… Mes yeux suivent son regard, afin de comprendre… Et je vois, entre mes doigts ramenés à la ceinture, la petite enveloppe jaune que m’a donnée la patronne de l’hôtel et que j’ai prise machinalement : la lettre de Julien ! Je pénètre la pensée de Paul… Je l’entraîne doucement à l’écart : « Lisons-la. » La communauté que j’affirme à cet instant me vaut un sourire reconnaissant, et c’est d’un œil moins soupçonneux, sinon curieux, que Paul, serré contre moi, parcourt ces lignes désordonnées tracées par une main fébrile :

« Ma chère aimée,

» Ne m’en veuillez pas si je vous dis, sans amertume, que je me tue à cause de vous. J’ai besoin de m’expliquer, avant le silence définitif. Peut-être alors me croirez-vous, Nicole… Vous m’avez toujours repoussé. Mon amour vous a paru la marque d’une fatuité déplacée, mon respect, la ruse d’un calcul abject. Vos paroles railleuses accueillaient mes aveux sincères ! Ô Nicole ! il semble que vous me regardiez dans l’eau d’un miroir concave dont les reflets eussent déformé mes sourires en grimaces. Nicole, sceptique Nicole, aurez-vous confiance enfin, si je vous répète : « Je vous aime » à l’heure où j’ai décidé de mourir ?

» Ah ! cette scène d’aujourd’hui, quand, souhaitant vous offrir la meilleure preuve d’amour qu’un homme peut donner à celle qu’il adore, je fus assimilé par vous à ces ruffians dont regorge votre monde… Vous faire comprendre ce que j’ai souffert ! Est-ce que je savais seulement si votre luxe vous appartenait ? Vous enlever à Paul Bernard, c’était, pour moi, vous arracher à votre décor, — et l’argent en faisait partie… Ma Nicole… Depuis que vous m’avez chassé, je me suis sauvé n’importe où, errant au hasard, dans Paris et dans mes souvenirs. J’ai traversé des rues connues que je ne reconnaissais plus ; j’ai croisé des êtres brumeux, grouillants, agités, tels ceux qu’on entrevoit dans le brouillard des rêves… J’ai bousculé des gens qui m’ont injurié, incapables de sentir qu’une détresse les heurtait. Ainsi l’on jette un coup de pied au barbet crotté… Les foules sont impitoyables pour les chiens et les cœurs perdus. Ça gène la circulation… Je suis passé devant une horloge à un moment : elle marquait onze heures du soir ; j’ai constaté avec stupeur qu’il y avait près de cinq heures que je marchais ainsi, ressassant ma douleur et mon amour… J’étais sorti de votre hôtel par les Champs-Élysées, et, à présent, sans savoir comment, je me trouvais dans un quartier tout à fait ignoré de moi : rue de Dunkerque… Après, je me suis orienté en parvenant à la gare du Nord. Là, j’ai avisé une colonne des théâtres, et c’est à cet instant seulement, que je me suis rappelé que l’on représentait ce soir la générale de ma pièce, que je n’y avais point songé encore, et que ça m’était égal de ne pas y assister… Alors, j’ai compris quelle place vous teniez dans ma vie, Nicole… Puisque tout m’était devenu indifférent, hors vous. Mes projets, mes espérances ! J’ai éprouvé un effroi indicible : il m’a semblé que ce petit fait biffait mon existence d’un Vixit implacable. Pourquoi faut-il, dites, Nicole — vous dont la seule caresse que je connus fut un baiser volé sur votre nuque, en contrebande — que vous me possédiez tout entier, plus que la plus chère maîtresse ?… J’ai tâté, à travers mon veston, le browning qui ne me quitte pas, j’entendais encore la voix chaude que vous aviez prise en me déclarant votre amour pour M. Bernard !… J’étais arrivé rue La Fayette, devant l’immeuble d’un grand journal ; j’ai enfilé une étroite ruelle noire ; je suis entré dans une petite rue où nichent plusieurs hôtels meublés. Et je me sentais si las, j’avais tellement hâte d’accomplir mon projet, que, sans avoir le courage de regagner mon domicile, je me suis arrêté là, à bout de forces, décidant de finir mes jours sur un lit anonyme où tant de couples avaient dû jouir, où aucun n’avait su aimer… Hein, Nicole, chère moqueuse Nicole, vous devez penser que, pour un ex-revuiste, c’est faire amende honorable au genre sérieux que de donner deux drames dans la même soirée ? À évoquer votre malicieux esprit, je sens mes yeux qui s’embrument. Adieu, ma Nicole, souvenez-vous que je vous aimais bien et que je n’étais pas un malhonnête homme.

» JULIEN DANGEL. »

Nous avons lu tous deux et nous continuons à regarder la lettre, sans rien dire. Enfin, Paul rompt le silence :

— Pauvre gosse !… Il m’attendrit. Comme il t’aimait… Sa lettre est belle. Elle me plaît doublement : elle révèle si clairement ton attachement pour moi, chérie !… Quelle était cette preuve d’amour qu’il t’avait offerte, hier ?

— Elle va te stupéfier : il m’a proposé de m’épouser !

Paul fronce les sourcils d’un air mécontent : sa pitié s’envole du coup. Moi, je songe… Malgré mon affliction, malgré la crainte de profaner une mémoire… La raisonneuse Nicole agite mille réflexions. Est-ce entièrement vrai, ce que m’écrit Julien ? Est-ce que moi, si j’étais auteur dramatique et que l’on jouât ma première pièce, je n’oublierais pas toutes les femmes de l’univers, le soir de la générale, pour me précipiter au théâtre, avec une anxiété joyeuse et frémissante ? Pense-t-on à ses affections dans ces moments-là ? L’Art et l’Ambition nous possèdent d’une irrésistible et frénétique ingratitude. Que nous importe notre maîtresse au bras d’un amant ? Que nous importe l’ami que nous piétinons ? Il faut que notre égoïsme éclate au nom d’un orgueil créateur. Et je me demande si Julien n’a pas assisté à la représentation de Sous Terre, n’a pas connu son échec avant de mourir ?… Et s’il ne me l’a pas caché afin de me susciter un remords plus grand ?… Ou dans le but de finir en beauté, préférant le personnage d’amoureux désespéré à celui d’auteur infortuné… Oui, sa lettre est belle. Mais qu’elle reste littéraire et parfaite de forme pour un dernier adieu, à l’heure suprême ! Cette argumentation logique, ces métaphores… Le miroir concave, les chiens et les cœurs perdus, le vixit implacable… Trop de style.

La négligence est la franchise épistolaire de l’amour ou de la douleur. On ne garde pas le souci du pur français, quand on souffre. Une femme de lettres de mes amies, maîtresse d’un grand romancier, me disait un jour : « Je suis sûre qu’il m’aime sincèrement : il fait des fautes de syntaxe dans les lettres qu’il m’envoie. » Elle avait raison.

Je doute… plus subtile que Paul. Je doute… Julien était destiné à m’inspirer une éternelle incertitude.

— Voulez-vous le voir ? questionne la tenancière de l’hôtel en se rapprochant de nous.

Une curiosité ardente et froide à la fois me pousse à répondre :

— Oui.

Nous montons, derrière la femme. Je m’étonne et me blâme de ma lucide indifférence : n’ai-je donc point de cœur que je ne me sens aucun émoi ? D’intimes détails me sautent aux yeux. Ainsi, je remarque, sur la tête de notre guide, la boucle blonde d’un faux chignon qui, à chaque marche, voltige au rythme de l’ascension et menace de se détacher. Et je pense obstinément, avec une insistance maladive : « Tombera-t-elle ? Ne tombera-t-elle pas ? »

La chambre. Une de ces pièces banales et voyantes de maison meublée. Les tentures rouges, les meubles pauvres ; mais une vaste armoire à glace et un lit obscène à force d’importance. Locatis précaire des filles de promenoirs, que ces oiseaux éphémères transforment en nid de rencontre. Où Julien a-t-il échoué !

Un homme noir et barbu : le docteur. Un homme grognon et moustachu : le chien du commissaire. Dans un coin, deux sergents de ville somnolents. Une fille en tablier : la bonne de l’hôtel. Et une grande femme brune, très maquillée, la bouche ensanglantée, les yeux crayonnés — un type d’Espagnole des fortifs. Madame Marthe, sans doute. Tout ce monde s’écarte à notre entrée. Ma robe bruissante, le pendentif de diamant que j’ai oublié de retirer, font sensation : quel effet doit produire sur ces gens une toilette qui a réussi à impressionner la superbe madame Bouvreuil !

Je marche vers le lit, ma main crispée au coude de Paul. Mes yeux agrandis contemplent le cadavre. Entièrement enseveli sous le drap qui évoque le linceul prochain, Julien repose, le visage seul découvert. Son aspect est calme et rassurant. Je me figurais sottement que j’allais subir l’effroi du sang répandu, de la face crispée, des yeux révulsés. Rien de semblable. La tête blonde de Julien Dangel s’abandonne mollement sur l’oreiller. Ses traits sont affinés ; une détente les harmonise et les rajeunit. Le jeune homme est redevenu adolescent ; le charme de la vingtième année pare ce visage pur, cette bouche délicate où les deux pointes de la moustache se posent avec une grâce d’ailes blondes ; cette peau douce ; ces paupières veinées de bleu ; toute cette figure séduisante de gentilhomme d’une autre époque où, demain, la lente pourriture de la putréfaction commencera à dessiner une tête de mort.

Sale chose que la décomposition lorsqu’elle détruit une beauté.

J’interroge le pâle sphinx endormi. Quelle était la pensée qui a fui à jamais ton front rigide, petit Julien équivoque et complexe, peut-être vrai, peut-être faux, mais toujours ambigu, qui ne pus me dire le secret de ton âme obscure ?… En dépit de tes efforts, je sentais sous tes phrases un je ne sais quoi d’inexplicable et d’inexpliqué… Malheureux être, parti pour le pays noir, ton sommeil même est énigmatique.

Un léger parfum d’iris et de verveine me fait tourner la tête : Sylvie vient d’entrer avec son père.

Sa présence inconcevable en un tel endroit me laisse deviner toute la scène : après avoir trouvé sa carte dans le portefeuille de Julien, on a envoyé un agent prévenir le juge T… le prenant pour un parent du suicidé. À l’arrivée indue du policier, Sylvie, réveillée, a dû assister à la scène qui suivit, apprendre le drame, et, folle de douleur, supplier son père de l’emmener tout de suite… Le père aura cédé, malgré son caractère sévère, parce que les pères, quel que soit leur esprit, sentent toujours leur cœur s’émouvoir aux larmes de leur seconde chair.

La petite se précipite sur le lit avec un cri atroce, une longue plainte rauque de bête. Ses mains s’attachent aux cheveux dorés, sa bouche se colle à la joue inanimée. Son désespoir hoquette en sons inarticulés qui me font mal. Que son attitude contraste avec mon insensibilité d’étrangère : voilà la véritable amante ! Si c’était elle qu’il eût choisie !… Pourquoi faut-il que l’amour se trompe si souvent d’adresse ? Elle adorait l’homme qui prétendait se détruire à cause de moi, et ce fut également mon lot, jadis, de m’éprendre d’un indifférent…

Sylvie gémit, en passant ses doigts sur les paupières closes :

— Julien !… Ses beaux yeux bleus… Dire que je ne reverrai jamais plus ses beaux yeux bleus !

Je soupire profondément. Sylvie m’aperçoit, se redresse d’un jet, me lance un regard égaré, et clame violemment :

— C’est vous qui me l’avez tué ! Mauvaise Nicole… Sans vous, il serait vivant, il m’aimerait… Vous me l’avez pris… Comme vous prenez tous ceux que vous voulez… Je vous déteste, je vous exècre… J’ai menti quand j’ai dit que vous me plaisiez… Je voudrais vous voir devenir affreuse, hideuse… Mauvaise ! Mauvaise ! Mauvaise ! Mauvaise !

Oh ! Les yeux de haine de cette enfant !… Quelle leçon pour vous, tendres curieuses qui feignez des perversités passionnées ; je ne vous souhaite pas de recevoir un de ces regards-là, en paiement de vos caresses sans blessure !… Dérision des féminines amours ; devant l’homme, il n’y a point d’amies : il n’y a que deux rivales. Un chagrin profond me déchire l’âme… Mais je me roidis — par fierté. Je souffre, car je me reproche le mal que j’ai causé involontairement à cette innocente Sylvie… Et je déplore que mon souvenir ne soit plus rien pour elle, en face du défunt victorieux…

Indigné, scandalisé, le père de Sylvie intervient, saisit sa fille qui lui échappe, frémissante et sanglotante.

Alors, s’approchant de Paul :

— Je vous en supplie, monsieur, implore le magistrat, faites cesser cette scène pénible… Emmenez votre compagne.

Paul, docile, m’entraîne doucement. Oh ! grave et redoutable juge d’instruction, vous qui avez tenu un instant les destinées de Landry Colin et la réputation de Paul Bernard entre vos mains toutes-puissantes, vous seriez-vous douté, austère magistrat, qu’un jour, dans une chambre d’hôtel louche, le hasard vous jouerait le tour de vous placer en posture si humiliante vis-à-vis d’un acteur de l’Affaire Colin ?

Vous priez aujourd’hui un homme que vous avez failli impliquer hier dans votre dossier accusatoire…

Ainsi tourne la boule ronde. Et tous les efforts des humains aboutissent à se jucher à l’extrémité d’une planche mobile, mal équilibrée sur son point d’appui, et à pratiquer ce jeu de la bascule qui divertit jadis leur enfance.

La bonne de l’hôtel nous indique la sortie du corridor, elle grommelle entre ses dents :

— En v’là, un aria !… Il y a des types qui sont sans gêne. Il pouvait bien rester où il était, ce client-là. Quand on a envie de se supprimer, il vaut mieux faire ça chez soi !

Nous échangeons, Paul et moi, un regard d’ironique pitié. Triste regret que suggère l’anéantissement, d’une vie : le dérangement ennuyeux causé à des étrangers : « Il vaut mieux faire ça chez soi ! »… Je le compare avec ma propre indifférence… Avec la distraction du public d’hier, lorsque les journaux lui apprendront la fin de Julien : « Tiens ! Il s’est suicidé ce jeune auteur qui avait écrit une pièce assommante »… Avec l’amour de Sylvie, sans doute… Les pleurs de vingt ans, c’est de la pluie d’avril : il chauffe du soleil derrière le nuage…

Que notre mort compte peu, aux yeux du prochain. Ah ! Si Dieu existe, si l’immortalité de l’âme n’est point une pieuse superstition, le plus grand châtiment que leur puisse imposer la malédiction divine est de contraindre les disparus à voir tout ce qui se passe sur terre — après eux.

— Est-ce que monsieur et madame me rechargent ?

Nous nous retournons ; le cocher nous avait suivis. Une curiosité macabre — vautour qu’attire la charogne — a entraîné cet homme à monter avec nous pour regarder le « macchabée ». Maintenant, l’intérêt commercial l’incite à nous offrir ses services. Paul tire un louis de son gousset, le tend au cocher en le congédiant :

— Non, merci. Vous pouvez repartir.

Mon ami se rapproche de moi, propose d’une voix bizarre :

— Nicole… Ces émotions ont dû te briser… Il est une heure avancée et tu habites loin… Nous avons besoin de nous reposer… Si nous terminions la nuit ici ?

Je le considère, stupéfaite. Paul n’a pas l’air fatigué du tout ; il a plutôt la vivacité fébrile de quelqu’un qui se prépare à satisfaire une lubie. Il questionne la bonne :

— Avez-vous une chambre libre ?

La bonne adresse un sourire engageant à ce monsieur qui donne vingt francs à la fois aux gens sans se faire rendre la monnaie. Elle s’empresse d’ouvrir une porte — avoisinant presque la chambre funèbre.

Nous voici à présent dans une pièce toute semblable : les mêmes meubles fanés, la même armoire à glace, le même lit à baldaquin d’indienne pompadour. Paul, surexcité d’une émotion singulière, m’étreint brutalement :

— Nicole… Nicole… Comme tu sais les ensorceler… Dire qu’il s’est tué de ne t’avoir pas eue !…

Ah !… sa voix basse, voilée, assourdie, me renseigne… ainsi que ses yeux brillants et ses lèvres tremblantes…

Paul vient d’éprouver, foudroyant comme une révélation, cette instinct égoïste, invincible et magnifique de la Nature — naissant afin de reproduire, plantant une graine à la place où la fleur a été cueillie — qui, devant le spectacle de la mort, nous inspire un furieux besoin de vivre — et d’aimer.

L’emblème de la puissance, de la jouissance et de la destruction, s’incarne en mon corps fragile. C’est l’humanité tout entière, avec ses appétits divers, ses exigences cruelles, que Paul croit posséder à cet instant. À mes lèvres offertes, il puise lentement la vie même… à mes seins dressés, il renouvelle le rite profane du premier appel de l’être vers sa première subsistance… ses morsures passionnées, meurtrissant ma chair tressaillante, symbolisent la lutte des races… et, stimulé par la pensée du cadavre proche, son désir, labourant ma substance créatrice et meurtrière qui suscita l’œuvre de mort — engendre peut-être une autre vie. Ô joie tristement voluptueuse de l’homme, où ses spasmes de plaisir et son épuisement évoquent l’apparence haletante d’une agonie…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au matin, nous nous réveillons dans une chambre minable. En plein jour, le tapis et les tentures prennent un aspect fripé, fané, souillé, de lieu public où la liberté du passant salit n’importe quoi et crache n’importe où. Les draps ont une teinte isabelle assez douteuse. À travers la cloison, une voix éraillée de noceuse appelle :

— Mâme Émilie !… Ben, voyons, mâme Émilie !… Y a une heure que je réclame mon café au lait.

Paul, honteux de son caprice, me regarde un peu confus, et dit, imitant le ton d’un enfant grondé :

— Mande pardon. Ne recommencerai plus. Tu m’en veux ?

J’aperçois mes yeux dans la glace : la flamme de vice qui pétille au fond de mes prunelles ne lui apprend donc rien ? Cher Paul qui ne comprend pas — inconscient comme un vrai mâle — et qui éprouve le besoin de s’excuser, ainsi que d’une maladresse, la première fois qu’il a su se comporter en amant ! Cette nuit, j’avais oublié — enfin ! — mon affection, ma tendresse, ma reconnaissance ; je n’aimais plus que pour aimer, égoïstement maîtresse. Et Paul ne sent pas que sa pointe de perversité a pimenté la saveur fade de son amour, et qu’il y a gagné ce je ne sais quoi de faisandé dont raffole Nicole…

Laissons-le dans son ignorance. Désignant le décor malpropre, je réplique avec une moue dégoûtée :

— Dame ! Tu sais, je pense comme la bonne : « Il vaut mieux faire ça chez soi ! »…