Nicole, courtisane/4

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Calmann-Lévy (p. 81-105).



IV


— Allô !… Allô !… C’est vous, Landry ?

On vient de m’appeler au téléphone. J’ai reconnu la voix du banquier, à travers le grésillement nasillard de l’appareil. Colin m’interroge avec inquiétude :

— Dites donc, Nicole, un petit renseignement : je suis allé chez notre ami Léon, tout à l’heure, après le déjeuner. Je voulais solliciter son intervention, au sujet d’un procès… Naturellement, pour l’amadouer, je lui ai parlé de vous : du coup, il m’a fait une tête à quarante degrés… Que signifie cela ?… J’en reste stupide. S’est-il passé quelque chose, depuis avant-hier ? Y aurait-il déjà quelque brouille ? Répondez, Nicole…

— Frroutt !… (Je pouffe de rire).

— Vous dites ?… Je n’ai rien compris. Mais, sapristi, ne coupez pas, mademoiselle !…

J’ai raccroché les récepteurs.

À quatre heures, visite de Julien Dangel. Je le reçois par indolence. Il m’offre son assortiment de regards mélancoliques et de paroles langoureuses, avec la patience inlassable de ces marchands de cacahuètes qui défilent chaque soir devant le même café, et proposent, sans se rebuter, les mêmes graines dédaignées aux mêmes consommateurs indifférents.

Il paraît tout désorienté en constatant que sa lettre n’a produit aucun effet. Il insiste :

— Je vous adore… Vous ne croirez donc jamais à ma sincérité ?

— Non : tant que vous me jurerez votre passion… J’estime que la seule forme d’amour sincère, chez l’homme, c’est le désir.

— Qui vous a donné cette mauvaise opinion des hommes ?

— Le premier que j’ai aimé.

— Ah !… Ce Jean Claudières dont Fréminet m’a cité le nom ?…

— Oui… Avec lui, j’ai appris à épeler les vilenies de l’âme humaine : aujourd’hui, je lis couramment.

— Il n’y a pas que des Claudières de par le monde, Dieu merci !

— Non : sans cela, on n’y rencontrerait que des êtres de talent.

— Je ne parle pas de la valeur de l’écrivain, que tous les gens de lettres reconnaissent…

— Naturellement, puisqu’il est mort.

— … Mais, de son caractère. En esprit comme en bassesse, je ne prétends pas à l’envergure d’un Jean Claudières.

— Petit poisson deviendra grand. À vingt-sept ans, Jean Claudières n’était qu’un poète.

Julien renonce à la lutte. Je me tais, dans l’espoir qu’il va prendre congé. Mais, après un long silence, il questionne :

— À quoi pensez-vous, Nicole ?

— À la pauvre gamine dont les larmes vous pleurent.

Dépité que j’évoque sa fiancée, il se retire enfin ! Il est resté, en tout, vingt minutes : il me semble qu’il était là depuis trois heures…

À peine Julien Dangel est-il parti, que Lucy entre, un peu effarée, et me prévient :

— C’est une demoiselle qui veut à toute force voir madame. Elle attend dans le petit salon.

— Quelle demoiselle ?… Maud Sterling ? Ginette ? Nadine ?

— Oh ! non, madame… C’est une vraie demoiselle ; une jeune fille. Elle a refusé de dire son nom.

Je puis me fier au coup d’œil de ma femme de chambre : elle a fait un stage dans la haute bourgeoisie avant de passer au service du grand demi-monde : elle sait distinguer les ingénues professionnelles des adolescentes authentiques.

Lucy continue :

— Elle demande madame avec une insistance !… Elle paraît très bien élevée, elle doit être de bonne famille.

— C’est bien, je vais la recevoir.

Une œillade au miroir : je retape mes boucles d’un geste instinctif et je mouille mes cils, d’un index humecté de salive. Puis, je me dirige vers le petit salon, légèrement interloquée. Cette maison a déjà va défiler nombre de femmes d’espèces différentes : grandes actrices sur le retour, et petites acteuses sur leurs débuts ; princesse russe lancée comme danseuse, et danseuse lancée par un prince russe ; même, une ancienne religieuse, qui jeta sa cornette par-dessus les clochers afin d’obéir à la parole du Seigneur : « Croissez et multipliez… »

Bref, j’ai accueilli toutes les filles imaginables, mais il n’est jamais venu une jeune fille, chez moi.

Je soulève la portière du salon, et j’examine curieusement ma visiteuse.

Debout, immobile, au milieu de la pièce, elle offre, de profil, sa silhouette fine et svelte, moulée dans un costume tailleur bleu marin, et redresse sa petite taille frêle, d’un mouvement hautain qui bombe le torse menu.

À mon entrée, elle tourne la tête. J’aperçois un visage délicieux : l’ovale pur et fondu, comme modelé dans de la cire pâle ; la bouche rose, bien dessinée ; le nez droit et mince ; et, sous les noirs sourcils arqués, de longs sourcils d’Orientale, la clarté inattendue d’immenses prunelles bleues illumine toute la figure d’une grâce innocente et fraîche d’un rayonnement de choses limpides, d’eau transparente ou de fleurs nouvelles : ils n’ont pas vingt ans, ces yeux-là… D’abondants cheveux crêpelés — bruns au soleil et noirs dans l’ombre — s’échappent de son grand chapeau, frisottent sur les tempes, et envahissent la moitié des joues.

Où donc ai-je vu ce visage ? Il se rappelle vaguement à ma mémoire… Et que vient faire cette fillette, — ici ?

J’indique du geste un fauteuil, et j’interroge, indécise :

— Mademoiselle ?…

La petite refuse de s’asseoir, d’un signe de tête énergique. Elle paraît terriblement embarrassée : je sens qu’elle veut parler et ne sait par où commencer. Ses lèvres tremblent, retenant des phrases qu’elle s’efforce d’ébaucher. Ses doigts fuselés tripotent nerveusement un bouton de sa jaquette. Elle me regarde fixement, ardemment, les pupilles dilatées à force d’attention. Quelle est la raison baroque qui m’amène cette visiteuse insolite ? Je répète :

— Mademoiselle ?… Que désirez-vous ?

Une drôle de petite moue plisse son menton et les coins de sa bouche : une grimace d’enfant qui se retient de pleurer. Et tout à coup, elle s’écrie, la voie saccadée, en fronçant des sourcils farouches :

— Ça ne m’étonne pas qu’il vous aime tant !… Vous êtes trop jolie.

Interdite, je me rapproche. Je considère avec plus d’acuité cette brune aux yeux bleus qui se désole si consciencieusement parce que quelqu’un m’aime… En un éclair, je fais le tour de mes amoureux : auquel appartient cette jalouse charmante ? Brochard ?… Il est vieux. Paul me demeure fidèle. Julien Dangel ? Tiens !… Une ressouvenance me parle à l’oreille, avec la voix chantante du petit Dangel : « Elle s’appelle Sylvie… Dix-neuf ans… Des cheveux frisés, noirs et légers, comme crayonnés au fusain autour de sa figure pâlotte… de grands yeux bleus, de la couleur des fleurs de lin que l’on cueille chez nous… » Parbleu ! Voilà pourquoi je croyais reconnaître le visage de ma jeune inconnue, tout à l’heure : ce portrait m’était resté dans l’esprit, grâce à la capricieuse mémoire qui nous fait oublier souvent l’essentiel, pour nous rappeler soudain des vétilles lointaines.

M’inclinant vers la gentille frimousse tourmentée, je questionne doucement :

— C’est donc vous, Sylvie ?

Elle me jette un regard d’angoisse et frissonne, d’un joli sursaut de pudeur douloureuse :

— Oh !… Il vous a même dit mon nom !

Comme je la comprends, à ce moment : pauvre petite ! La tendresse émue qu’expriment mes yeux force sa défiance : elle me dévisage d’un air surpris ; ses traits se détendent ; ses prunelles claires reprennent leur candeur. Ma frêle ennemie s’humanise sous l’influence de ma sympathie, et déclare subitement d’une voix troublée, un peu balbutiante :

— Écoutez, madame… Je vais tout vous raconter… Julien, c’est mon fiancé, n’est-ce pas… Et je l’aime. C’est le seul être qui se soit occupé de moi. La première fois qu’il est venu, avec son père, passer la soirée à la maison, j’ai été si contente de rencontrer un compagnon jeune : quand j’étais petite, on me défendait d’avoir des camarades, parce que ma santé maladive m’interdisait leurs jeux bruyants ; plus tard, je n’ai connu que de vieux amis à papa qui parlaient toujours politique. Ça rend triste, lorsqu’on n’a pas vingt ans, de vivre au milieu de gens âgés : on finit par s’imaginer qu’on va attraper leurs rides, comme on a peur de loucher en regardant trop longtemps un bigle. Julien est si beau, lui… Il m’a dit qu’il m’aimait ; j’ai bien senti qu’il était sincère, et Fraülein a tort de prétendre que c’est son père qui souhaite ce mariage à cause de ma dot… Julien m’aimait vraiment. Alors, vous comprenez, le jour où, sans raison, ses manières ont changé, où il est devenu distrait, indifférent, presque bourru avec moi : j’ai été glacée, j’ai éprouvé un vide affreux… Je me suis vue seule, soudain, atrocement seule, malgré tout le monde qui m’entoure : j’ai retrouvé là une impression désespérée de ma vie de bébé, un soir que ma bonne m’avait égarée aux Tuileries, et que je connus l’angoisse d’être doublement isolée parmi la foule étrangère… À la fin, j’ai questionné Julien, je lui ai fait des reproches : il a pris son chapeau en disant : « Je vois que vous cherchez une rupture : je vous rends votre parole. »… Alors, j’ai bien supposé qu’il s’était épris d’une autre femme. Et, comme ce jour-là il avait une cravate neuve, un drôle de parfum sur son mouchoir, qu’il semblait très pressé, j’ai eu une sorte d’intuition… Et je l’ai suivi, quand il est parti, pour savoir où il allait…

Devant la stupeur qui empreint mon visage aux confidences de cette bizarre petite, Sylvie s’interrompt, explique :

— Vous vous étonnez, madame, que j’aie pu faire tout cela : suivre mon fiancé et venir ici ?… Je suis pourtant élevée sévèrement, je ne sors jamais seule. Seulement, c’est toujours Fraülein qui m’accompagne. Et ma gouvernante a retrouvé, à Paris, un compatriote : un amoureux Saxon employé dans un garage d’autos, rue Pergolèse. Chaque fois que nous allons en courses ou à la promenade, Fraülein, au bout de cinq minutes, me dépose dans une pâtisserie ou m’installe dans une allée du Bois, et revient me prendre une heure plus tard, afin qu’on nous voie rentrer ensemble… Ainsi, je suis encore plus libre qu’une jeune fille mal élevée, puisque père me croit bien surveillée. C’est avant-hier seulement que, pour la première fois, j’ai eu l’idée de mettre cette liberté à profit. Après avoir envoyé Fraülein au garage, j’ai trotté jusqu’ici, à dix pas derrière Julien. Je l’ai vu entrer, avec un air de vieille habitude. J’ai regardé longtemps votre hôtel, sa façade pimpante, et les plantes vertes qu’on aperçoit à travers la véranda… Ensuite, je me suis approchée de la maison voisine, où la concierge prenait le frais sur le pas de sa porte… Elle avait l’air bon enfant des bavardes… Je l’ai questionnée, à tout hasard : « N’est-ce pas la marquise de Creuilly qui habite cet hôtel ? — Oh ! non, ma petite dame. » Elle semblait enchantée de causer, cette concierge… Et la voilà partie à me raconter que l’hôtel appartient à la plus jolie femme de Paris : « qu’elle en a des amoureux, qu’il s’en donne des fêtes, là-dedans ! » Lorsqu’elle a prononcé votre nom, j’ai su tout de suite de qui il s’agissait ; j’ai vu si souvent votre portrait dans mes journaux de modes ! Et les couturiers qui lancent la princesse de velours « Nicole », le grand modiste qui a créé la capeline « Nicole »… Sur le premier moment, j’étais navrée ; jamais je ne pourrais reprendre Julien à cette vilaine femme qui était si jolie ! Mais la concierge m’a dit que vous vous montrez fort charitable, et que tous les humbles vous aiment à cause de votre bonté. Alors, j’ai pensé : « Si elle donne si facilement son or, parce qu’elle est riche, aux pauvres qui l’implorent, peut-être qu’elle voudra bien me rendre mon amoureux, cette Nicole, qui possède tant d’autres admirateurs… » Aujourd’hui, je suis repassée devant la grille, j’ai aperçu Julien sonnant à la porte d’entrée. J’ai attendu son départ, et je me suis présentée à mon tour. Voilà. Je sais que j’ai très mal agi en venant ici ; j’étais tout effrayée, pour commencer… Je me trouvais en face d’une de ces personnes dont père me défend de parler… Et parler à l’une d’elles, c’était pis que de parler d’elles… Mais j’aime tellement Julien : j’aurais été le rechercher en enfer… Et puis, vous avez l’air si doux, madame, quand vous me regardez… N’est-ce pas que vous me laisserez mon Julien, et que ça ne vous privera pas trop, un amoureux de moins, au milieu de votre cour ?

Délicieuse petite Eurydice, qui se croit aux enfers, et me redemande naïvement son fiancé, avec l’innocence d’une gamine réclamant : « Rends-moi ma poupée ! » à la camarade qui la lui a chipée… Elle me considère d’un œil craintif et respectueux ; je suis la Courtisane, le monstre adulé et honni, idolâtré et abhorré, que le poète élève jusqu’aux nues en croupe de Pégase, et que le moraliste traîne dans la boue au cours d’une conférence en Sorbonne. Je dois avoir une foule d’amants… Chère mignonne Sylvie, adorable vierge, comme vos grands yeux s’ouvriraient de stupéfaction, si je vous avouais que l’abominable pécheresse chez laquelle vous vous fourvoyez à cet instant, n’est guère plus impure qu’une honnête femme, et qu’à l’exemple des vertueuses épouses bibliques, elle n’a connu que l’étreinte d’un seul maître !… Je réponds avec un regret sincère, à l’interrogation émue du regard de pervenche :

— Mais, ma pauvre enfant, si c’était en mon pouvoir, je vous le renverrais bien volontiers, monsieur Dangel…

Une instinctive délicatesse m’a fait dire « monsieur Dangel » par égard pour cette jeune sensitive ! Je poursuis :

— Malheureusement, je n’y puis rien. Je ne l’aime pas, moi, votre fiancé, et ce ne sont point mes encouragements qui l’ont détaché de vous… Dès sa première déclaration, je l’ai envoyé promener. Quand il m’a parlé de vous — oh ! ne vous affectez pas : les hommes n’ont aucun tact, en ces circonstances — je l’ai vivement engagé à vous rapporter les fragments de son cœur ébréché… Je pourrais vous montrer sa lettre d’avant-hier où il écrit, à votre propos : « Cette fiancée que vous me reprochiez de tromper… » Bah ! Les hommes sont comme ces chiens errants qui s’attachent à vos pas, dans la rue, sans qu’on sache pourquoi ; plus on veut s’en débarrasser d’un coup de pied, plus on les repousse, et plus ils s’acharnent…

Sylvie m’arrête d’un geste de sa main effilée, et déclare d’une voix attristée :

— Oh ! je vous entends bien, allez, madame… et ça me fait assez de peine ! Je n’ai pas besoin de vos explications pour comprendre que Julien vous préfère, même insensible, à celle qui l’aime si profondément… Il me suffit de vous regarder : vous êtes tellement plus jolie que moi !

Oui, c’est vrai : je suis plus jolie qu’elle… Pas de fausse honte, Nicole ! En ce moment même, la glace du salon me reflète, blonde et rose, éblouissante de fraîcheur ; mes yeux bleus, luisant comme une flamme de punch ; ma bouche sensuelle, si rouge qu’on croirait perpétuellement qu’elle vient d’être mordue ; et ma silhouette, à la fois désuète et moderne, de marquise de pastel qui se ferait habiller rue de la Paix.

Et réellement, je dois reconnaître que nulle ne peut lutter avec ma splendeur blonde : cela désole assez de belles, depuis que je suis lancée dans le tourbillon de Paris.

Mais, cette exquise Sylvie est si touchante, si troublante… Amoureuse et faible, toute de grâce fragile et de charme ingénu, elle m’apparaît irrésistible avec sa carnation de lis, et le contraste des grands yeux bleus irradiant leur clarté sous les longs sourcils noirs… Sapristi, que les hommes sont bêtes !

Sylvie reprend de sa voix douce, s’abandonnant un peu plus encore :

— Si vous saviez, madame… L’existence n’est pas toujours gaie, pour moi. Mon père m’aime, assurément, mais c’est un homme si sévère, au maintien compassé, au regard froid : il me glace. Quand je lui parle, je dis : « père »… Je n’ai jamais osé l’appeler « papa ». Son affection me semble lointaine, distante, perchée au sommet d’un édifice de tenue, de rigueur et de dignité. C’est comme un fruit savoureux qui mûrit sur une branche trop haute : on saute pour l’attraper, mais l’élan est bref et le bras bien court ; on attend qu’il tombe… Il ne tombera pas. Mon père m’aime, aussi, de trop haut : je ne pourrai jamais goûter son cœur. Et moi, je serais si heureuse d’être câlinée, caressée… Je n’ai personne pour m’embrasser. Maman est morte en me mettant au monde ; père m’effleure le front une fois par an, le jour de sa fête ; Fraülein est une étrangère, et je n’ai pas un souvenir de vrai baiser affectueux dans ma vie, — pas même l’amitié d’une grosse patte de chien posée sur ma main… Je suis toute seule. Père, qui est juge d’instruction, garde son austérité réfrigérante de magistrat aux moments les plus simples de son intimité… Quand il ordonne : « Servez le potage ! » on croirait qu’il commande : « Faites entrer l’inculpé ! »… Eh bien ! pour moi, Julien, c’était tout ça : l’amour paternel, l’amour maternel, l’amour affectueux — et surtout, l’amour tout court… Cet ensemble de bonheurs qui m’avaient manqué, me seraient payés d’un seul coup… J’avais une telle confiance en lui. La première fois qu’il m’a pressé doucement la main, je me suis crispée, frissonnante, ayant presque mal à force de joie. Je l’aimais uniquement, exclusivement… Il me semblait qu’il n’existait que Julien et moi, sur terre. J’oubliais père, je ne souffrais plus d’être traitée en indifférente par ce magistrat rigide. Aussi, quand je vois que je me suis trompée, que Julien s’en va après m’avoir pris tout mon cœur — pourquoi s’est-il donné la peine de se faire aimer ? — il me semble que je suis encore plus seule qu’avant. Décidément, je crois qu’elles sont vouées à n’avoir point de chance, les filles qui n’ont pas connu leur maman… Mais, qu’est-ce que vous avez, madame ?… Vous pleurez ?

Sylvie s’arrête, surprise : la curiosité prime son désespoir et sa jalousie. Oui, je pleure… C’est stupide. Je n’ai pu retenir les larmes silencieuses qui brûlent mes paupières et chatouillent mes joues d’une traînée humide. Aux paroles de cette enfant, des souvenirs personnels m’ont assaillie, envahie d’une infinie pitié de moi-même, alors que je pensais m’attendrir sur la fiancée de Julien. Notre compassion envers les autres n’est souvent que de l’égoïsme réflexe.

Nos deux aventures se ressemblent, sous bien des rapports : négligées par nos pères pour des causes opposées — l’un, trop frivole ; l’autre, trop sévère — nous avons usé notre bonheur d’un coup, à la façon des gens qui dépensent sans savoir compter : on ne nous avait pas appris à le diviser, à placer une petite épargne d’illusions en réserve sur l’avenir.

Moi aussi, j’étais une petite fille isolée moralement, livrée d’avance au premier qui jouerait avec son amour ; destinée à l’affreuse déception dont celle-ci souffre aujourd’hui… Moi aussi, j’étais toute seule et je n’avais pas de maman…

Et soudain, cédant à une impulsion irraisonnée, je saisis brusquement la jolie tête brune à deux mains, plongeant mes doigts dans la masse soyeuse des cheveux crespelés, et j’embrasse la jeune fille d’un élan violent, sur ses fines paupières qui se ferment sous ma bouche…

Lorsque je m’écarte, un peu confuse de cette effusion si contraire à ma nature, Sylvie me contemple avec ahurissement, mais sans paraître offensée : effarée, non effarouchée. Je murmure :

— Pardonnez-moi, mademoiselle… Vous ne devez pas comprendre. Vous ne connaissez rien de moi, sinon la façade : et la façade, c’est mon hôtel, mon ami, ma renommée tapageuse… Vous ignorez la vraie Nicole. Or, sans vous en douter, vous m’avez touchée, extrêmement… tout à l’heure. Il m’a semblé que vous racontiez mon histoire : si les femmes se montrent si sensibles aux récits d’amours malheureuses, c’est que chacune de nous a eu quelque Julien dans sa vie. En écoutant les variations, on retrouve le mode mineur du thème unique : à travers les détails d’une aventure différente, vous avez exprimé ma douleur d’antan… Comme vous, je fus une fillette aimante, passionnée, trop tôt désabusée… Et quoique je sois votre aînée de quatre années seulement, je suis assez âgée pour me sentir très émue à l’évocation des dix-huit ans que me rappellent vos dix-neuf ans… C’est pourquoi je vous demande de m’excuser… Si j’ai eu ce geste inattendu, involontaire, si je vous ai embrassée spontanément — ainsi que j’aurais envoyé un baiser à mon ancienne image — c’est que, dans les yeux de Sylvie, je viens de revoir tout le passé de Nicole…

Sylvie sourit, pour la première fois. Ses lèvres roses découvrent des quenottes minuscules : on dirait quelle a gardé ses dents de lait. Elle m’interroge, avec une incrédulité naïve :

— Vous aussi, on vous a laissée, abandonnée ?… Comment cela a-t-il pu se faire : vous êtes si belle !

La délicieuse frimousse intriguée et candide qu’elle hausse jusqu’à mon visage ! Cette petite m’émeut étrangement… Non, il ne faut pas que cette charmante gamine soit meurtrie, déveloutée, flétrie, par la mauvaise souffrance d’une épreuve amoureuse. J’ai appris — hélas ! à mes dépens — que certaines douleurs vous dépravent plus sûrement que certains plaisirs. D’un geste amical, j’attire la gentille brunette à mes côtés, sur un canapé, et je commence :

— Mademoiselle Sylvie, ne vous étonnez pas trop que, dans ce décor léger, je prenne une attitude aussi grave, et qu’une personne de réputation peu vertueuse vous tienne des propos presque édifiants… Écoutez-moi… Tenez : comme une grande sœur. L’amour divise ou associe les femmes : quand il les unit, c’est par une espèce de fraternité maçonnique qui rapproche même les plus étrangères… Laissez-moi vous défendre, en acceptant mes conseils…

Toc ! toc ! Je me retourne énervée : Jacques entre au salon, me tend son plateau : « Une dépêche, madame. » Je m’en moque. Je dis « C’est bien. Posez ça sur la table, » N’attendant aucune nouvelle urgente, je trouve stupide ce domestique qui me dérange pour m’apporter quelque pneumatique de Landry ou de Nadine Ziska !

Et lorsque Jacques est sorti, je reprends doucement :

— Il ne faut passe se presser d’aimer, Sylvie ; c’est si dur de s’apercevoir qu’on est mal tombé. Je veux vous empêcher d’éprouver un jour le regret morne de la petite existence terne que vous menez entre votre père et ses vieux amis… parce que c’est terrible quand on en arrive à regretter d’avoir vécu, au lieu de végéter ! J’étais allée jusqu’à souhaiter ça, moi : la vie inerte des mollusques. Exprimés avant la vingtième année, ces vœux-là traduisent un fameux désespoir ! Heureusement, j’ai su réagir. Faites comme j’ai fait, Sylvie : balayez votre amour, c’est de la poussière inutile ; et méprisez ce Julien Dangel qui est indigne de vous. Voulez-vous son croquis, en quatre coups de crayon ? J’ai reconstitué le plan du jeune homme à mon idée, d’après mes observations et vos confidences : auteur dramatique ambitieux, réduit à écrire des petites revues, — le papa conseille : « On ne gagne rien dans ce métier-là : épouse la jeune Sylvie, sa dot te permettra d’attendre. » Le jeune homme accepte : race de vrais Normands pratiques ; ils s’entendent —, un jour, un ami entraîne Julien chez moi ; le petit Dangel y fait connaissance d’un millionnaire fastueux, d’un grand banquier, et d’un ex-Président du Conseil, personnage influent qui lui promet son assistance parce qu’il croit Julien mon ami — ; entre temps, Julien se renseigne, apprend que je n’ai point d’amoureux, côté cœur (Vous comprenez, mademoiselle ?) ; du coup, le jeune homme songe : « Nicole mène à sa guise tous ces hauts personnages ; que je prenne auprès d’elle la place vacante, et j’obtiens mille faveurs précieuses. » Quitter sa fiancée — devenue quantité négligeable — pour faire sa cour d’intrigant à cette somptueuse irrégulière est un jeu d’enfant. Par bonheur, sa tactique se heurte à ma froideur clairvoyante, et le jeune homme piétine sans avancer. Voilà… Où voyez-vous l’amour, mademoiselle Sylvie, dans ces calculs d’arriviste ? Ne soyez plus jalouse de ma beauté, pauvre chère innocente si exquisement jolie vous-même, et sachez que les hommes ne se préoccupent guère de nos yeux, lorsqu’ils cherchent à faire de nos sentiments une opération fructueuse !… Dépêchez vous d’oublier Julien Dangel, c’est le plus sage parti… À moins que, trop éprise de lui, vous ne le vouliez quand même : en ce cas, je lui consignerai ma porte, et il sera bien forcé…

— Oh ! non, madame, non… Je ne pourrais plus lui serrer la main. C’est si bas,… si ignoble…

Sylvie sanglote, effondrée sur mon épaule ; je la sens frissonner toute. Je dis, légèrement surprise :

— Comment ! Si vite détachée de votre fiancé ?

— Oh ! madame, quand je l’aimais, j’ignorais ces vilenies… Vous venez de me les faire connaître subitement : ça suffit pour me dégoûter — me délivrer. Père est d’une telle intégrité : il m’a enseigné la honte de tout ce qui salit. Il me semble que vous venez de m’opérer d’un abcès ; vous m’avez fait mal, mais je suis guérie ; et, soyez tranquille, il ne se reformera pas… Je lui aurais pardonné de vous aimer, à ce Julien… ses projets intéressés me répugnent.

La courageuse : elle ne pleure plus et crâne, blessée au vif dans son orgueil… Elle se croit sincère : l’est-elle réellement ? Je sais ce que ce sourire à dents blanches et ces yeux brillant d’une gaieté forcée cachent d’humiliation cuisante, de douleur rentrée, de larmes fièrement réprimées… Pauvre petite Sylvie. Je pétris ses mains entre les miennes, d’une caresse affectueuse, tandis qu’elle soupire, regardant sa montre :

— Déjà cinq heures et demie ! Il faut que je rejoigne Fraülein au thé du boulevard Hausmann…

— Je vais vous faire reconduire ! L’auto vous y déposera en cinq minutes.

Je l’accompagne jusqu’au vestibule. Elle se retourne vers moi, avant de sortir. Je dis :

— Adieu, mademoiselle.

Les grandes prunelles bleues me fixent d’un regard un peu attristé. Je remarque :

— Vous avez l’air de regretter quelque chose, mademoiselle Sylvie ?

Elle fait, avec une grâce inexprimable, cette réponse imprévue :

— Oui… Je vous détestais, en entrant ici… Et pourtant, maintenant… maintenant… Ça m’ennuie que nous ne puissions pas être amies.

Et la bizarre jeune fille me quitte, souriant à demi d’un sourire furtif, hésitant et timide, d’une expression intense, qui transforme un instant sa figure innocente de vierge en un visage énigmatique et ambigu de Joconde adolescente.

Après l’avoir vue partir, je remonte au salon, rêveuse… Dire que j’aurais pu la connaître à l’époque où j’étais également une enfant ingénue et vibrante, cette amie de rêve dont Sylvie vient de m’offrir l’ombre ! Elle est bien jolie, la fiancée de ce jeune fourbe. Et — tranchant sur les perfidies, les combinaisons louches, le libertinage grotesque de tous ces hommes — comme le charme candide de la douce brunette aux yeux clairs me repose !… Je ne la reverrai jamais, c’est probable… c’est dommage !… Tiens, ce papier bleu, sur la table… Ah ! oui : la dépêche de tout à l’heure… Un pneu ? Non : un télégramme ; ça vient d’Allemagne. De Paul ! Je déchire, « en suivant le pointillé »… Et je lis :

« Rachel morte subitement embolie. Ramenons corps en France. Repars pour Paris lundi. — Bernard. »