Nos enfants/Fanchon

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Hachette (p. 1-9).


FANCHON


I


Fanchon s’en est allée de bon matin, comme le petit Chaperon rouge, chez sa mère-grand, qui demeure tout au bout du village. Mais Fanchon n’a pas, comme le petit Chaperon rouge, cueilli des noisettes dans le bois. Elle est allée tout droit son chemin et elle n’a pas rencontré le loup.

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Elle a vu de loin, sur le seuil de pierre, sa mère-grand qui souriait de sa bouche édentée et qui ouvrait, pour recevoir sa petite-fille, ses bras secs et noueux comme des sarments. Fanchon se réjouit dans son cœur de passer une journée entière chez sa grand’maman. Et la grand’maman, qui, n’ayant plus ni soucis ni soins, vit comme un grillon à la chaleur du foyer, se réjouit aussi dans son cœur de voir la fille de son fils, image de sa jeunesse.

Elles ont beaucoup de choses à se dire, car l’une revient de ce voyage de la vie que l’autre va faire.

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« Tu grandis tous les jours, dit la grand’mère à Fanchon, et moi, je me fais tous les jours plus petite ; et voici que je n’ai plus guère besoin de me baisser pour que mes lèvres touchent ton front. Qu’importe mon grand âge, puisque j’ai retrouvé les roses de ma jeunesse sur tes joues, ma Fanchon ! »

Mais Fanchon se fait expliquer pour la centième fois, avec un plaisir tout nouveau, les curiosités de la maisonnette : les fleurs de papier qui brillent sous un globe de verre, les images peintes où nos généraux en bel uniforme culbutent les ennemis, les tasses dorées dont quelques-unes ont perdu leur anse tandis que d’autres ont gardé la leur, et le fusil du grand-père, qui demeure suspendu, au-dessus de la cheminée, à la cheville où il l’attacha lui-même pour la dernière fois, il y a trente ans.


IL Y A DANS LE CLOS DE LA MÈRE GRAND DES ARBRES, DE L’HERBE, DES FLEURS ET DES OISEAUX. FANCHON NE CROIT PAS QU’IL Y AIT AU MONDE UN PLUS JOLI CLOS. DÉJÀ ELLE A TIRÉ DE SA POCHE SON COUTEAU POUR COUPER SON PAIN À LA MODE DU VILLAGE.


Mais le temps passe et voici l’heure de préparer le dîner de midi. La mère-grand ranime le feu de bois qui sommeille ; puis elle casse les œufs dans la tuile noire. Fanchon regarde avec intérêt l’omelette au lard qui se dore et chante à la flamme. Sa grand-maman sait mieux que personne faire des omelettes au lard et conter des histoires. Fanchon, assise sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table, mange l’omelette qui fume et boit le cidre qui pétille. Cependant la grand’mère prend, par habitude, son repas debout à l’angle du foyer. Elle tient son couteau dans la main droite et elle a, de l’autre main, son fricot sur une croûte de pain. Quand elles ont fini de manger toutes deux :

« Grand’mère, dit Fanchon, conte-moi l’Oiseau bleu. »

Et la grand’mère dit à Fanchon comment, par la volonté d’une méchante fée, un beau prince fut changé en un oiseau couleur du temps, et la douleur que ressentit la princesse quand elle apprit ce changement et lorsqu’elle vit son ami voler tout sanglant vers la fenêtre de la tour où elle était renfermée.

Fanchon reste pensive.

« Grand’mère, dit-elle, est-ce qu’il y a longtemps que l’Oiseau bleu vola vers la tour où la princesse était renfermée ? »

La grand’mère répond qu’il y a beau jour de cela, et que c’était du temps que les bêtes parlaient.

« Tu étais jeune alors ? dit Fanchon.

— Je n’étais pas encore née », dit la mère-grand.

Et Fanchon lui dit :

« Grand’mère, il y avait donc déjà des choses quand tu n’étais pas née ? »

Et lorsqu’elle a fini de parler, la mère-grand donne à Fanchon une pomme avec du pain et lui dit :

« Va, mignonne, va jouer et goûter dans le clos. »

Et Fanchon va dans le clos, où il y a des arbres, de l’herbe, des fleurs et des oiseaux.


II


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Il y a dans le clos de la mère-grand de l’herbe, des fleurs et des oiseaux. Fanchon ne croit pas qu’il y ait au monde un plus joli clos. Déjà elle a tiré son couteau de sa poche pour couper son pain, à la mode du village. Elle a d’abord croqué la pomme, ensuite elle a commencé de mordre au pain. Alors un petit oiseau est venu voltiger près d’elle. Puis il en est venu un second, et un troisième. Et dix, et vingt, et trente sont venus autour de Fanchon. Il y en avait des gris, il y en avait des rouges, il y en avait des jaunes et des verts, et des bleus. Et tous étaient jolis et ils chantaient tous. Fanchon ne savait point d’abord ce qu’il lui voulaient. Mais elle s’aperçut bientôt qu’ils voulaient du pain et que c’étaient des petits mendiants. C’étaient en effet des mendiants, mais c’étaient aussi des chanteurs. Fanchon avait trop bon cœur pour refuser du pain à qui le payait par des chansons.

FANCHON S’APERÇUT BIENTÔT QUE LES OISEAUX ÉTAIENT DES PETITS MENDIANTS ET QU’ILS VOULAIENT DU PAIN. C’ÉTAIENT EN EFFET DES MENDIANTS, MAIS C’ÉTAIENT AUSSI DES CHANTEURS. ELLE AVAIT TROP BON CŒUR POUR REFUSER DU PAIN À QUI LE PAYAIT PAR DES CHANSONS.

Elle était une petite fille des champs et elle ne savait pas qu’autrefois, dans un pays où de blancs rochers se baignent dans la mer bleue, un vieillard aveugle gagnait son pain en chantant aux bergers des chansons que les savants admirent encore aujourd’hui. Mais son cœur écouta les petits oiseaux, et elle leur jeta des miettes qui ne tombèrent point à terre, car les oiseaux les saisissaient en l’air.

Fanchon vit que les oiseaux n’avaient pas tous le même caractère. Les uns, rangés en cercle à ses pieds, attendaient que les miettes leur tombassent sous le bec. C’étaient des philosophes. Elle en voyait au contraire qui voltigeaient avec beaucoup d’adresse autour d’elle. Elle s’avisa même d’un voleur qui venait effrontément picoter la tartine.

Elle émiettait le pain et elle jetait des miettes à tous. Mais tous n’en mangeaient point. Fanchon reconnut que les plus hardis et les plus adroits ne laissaient rien aux autres.

« Ce n’est point juste, leur dit-elle ; il faut que chacun mange à son tour. »

Elle ne fut point entendue. On n’est guère écouté quand on parle de justice. Elle essaya par tous les moyens de favoriser les faibles et d’encourager les timides ; mais elle n’y put réussir, et, quoi qu’elle fît, elle nourrit les gros aux dépens des maigres. Cela la fâchait : simple enfant comme elle était, elle ne savait pas que c’est l’usage.

Miette à miette, la tartine passa tout entière dans le bec des petits chanteurs. Et Fanchon rentra contente dans la maison de sa grand’mère.


III


Quand le soir fut venu, la grand’maman prit le panier dans lequel Fanchon lui avait apporté de la galette, le remplit de pommes et de raisins, en passa l’anse dans le bras de l’enfant et dit à Fanchon :

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« Fanchon, rentre tout droit à la maison, sans t’amuser à jouer avec les polissons du village. Sois toujours une bonne fille. Adieu. »

Puis elle l’embrassa. Mais Fanchon restait pensive sur le seuil.

« Grand’mère ? dit-elle.

— Que veux-tu, ma petite Fanchon ?

— Je voudrais bien savoir, dit Fanchon, s’il y a de beaux princes parmi les oiseaux qui ont mangé mon pain.

— Maintenant qu’il n’y a plus de fées, répondit la grand’mère, les oiseaux sont tous des bêtes.

— Adieu, grand’mère.

— Adieu, Fanchon. »

COMME FANCHON CONTINUAIT SON CHEMIN D’UN PAS RÉGULIER, ET AVEC LE MAINTIEN D’UNE PERSONNE SAGE, ELLE ENTENDIT DERRIÈRE ELLE DE JOLIS CRIS D’OISEAUX ET, TOURNANT LA TÊTE, ELLE RECONNUT LES PETITS MENDIANTS QU’ELLE AVAIT NOURRIS QUAND ILS AVAIENT FAIM. ILS LA SUIVAIENT. BONSOIR, AMIS, LEUR CRIA-T-ELLE, BONSOIR. VOICI L’HEURE DE SE COUCHER, BONSOIR.

Et Fanchon s’en alla, par les prés, vers sa maison, dont elle voyait la cheminée fumer au loin dans le ciel rougi par le soleil couchant.

En chemin, elle rencontra Antoine, le petit du jardinier. Il lui dit :

« Viens-tu jouer avec moi ? »

Elle répondit :

« Je n’irai pas jouer avec toi, parce que ma grand’mère me l’a défendu. Mais je vais te donner une pomme, parce que je t’aime bien. »

Antoine prit la pomme et embrassa Fanchon.

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Ils s’aimaient tous deux. Il disait : « C’est ma petite femme. » Et elle disait : « C’est mon petit mari. »

Comme elle continuait son chemin d’un pas régulier, et avec le maintien d’une personne sage, elle entendit derrière elle de jolis cris d’oiseaux et, tournant la tête, elle reconnut les petits mendiants qu’elle avait nourris quand ils avaient faim. Ils la suivaient.

« Bonsoir, amis, leur cria-t-elle, bonsoir ! Voici l’heure de se coucher, bonsoir ! »

Et les chanteurs ailés lui répondirent par les cris qui veulent dire : « Dieu vous garde ! » dans la langue des oiseaux.

C’est ainsi que Fanchon rentra chez sa maman, accompagnée d’une musique aérienne.


IV


Fanchon s’est couchée sans chandelle dans son petit lit, dont un menuisier du village a façonné autrefois le bateau de noyer et les balustres légers. Il y a longtemps que le bonhomme repose à l’ombre de l’église, sous une croix noire, dans un lit recouvert d’herbe ; car la couchette de Fanchon a servi à son grand-père quand il était petit enfant, et la fillette dort maintenant où dormit l’aïeul. Elle dort ; un rideau de coton à fleurettes roses abrite son sommeil ; elle dort, elle rêve : elle voit l’Oiseau bleu qui vole au château de ses amours ; il lui semble aussi beau qu’une étoile, mais elle n’attend point qu’il vienne se poser sur son épaule. Elle sait qu’elle n’est point princesse et qu’elle ne sera pas visitée par un prince changé en oiseau couleur du temps. Cependant elle se dit que tous les oiseaux ne sont pas des princes ; que les oiseaux de son village sont des villageois et qu’il pourrait bien se trouver parmi eux un petit gars de la campagne, changé en moineau par une méchante fée, et portant dans son cœur, sous sa plume grise, l’amour de la petite Fanchon. Celui-là, si elle le reconnaissait, elle lui donnerait non pas seulement des miettes de pain, mais encore de la galette et des baisers. Elle voudrait le voir, elle le voit ; il vient se poser sur son épaule : c’est un pierrot, un simple pierrot. Il n’a rien de rare, mais il est alerte et vif. À vrai dire, il a l’air un peu débraillé : il lui manque

FANCHON SAUTE DU LIT TOUT EN CHEMISE ; ELLE OUVRE LA FENÊTRE ET VOIT DANS LE JARDIN FLEURI DE ROSES, DE GÉRANIUMS ET DE LISERONS, SES PETITS OISEAUX, SES PETITS MUSICIENS DE LA VEILLE QUI, RANGÉS SUR LA BARRIÈRE DU COURTIL, LUI DONNENT L’AUBADE POUR PRIX D’UNE MIETTE DE PAIN.
une plume à la queue ; il l’a perdue à la bataille, à moins qu’il n’ait eu affaire à quelque méchante fée du village. Fanchon le soupçonne d’avoir une mauvaise tête. Mais elle est fille, il ne lui déplaît pas que son pierrot ait mauvaise tête, pourvu qu’il ait bon cœur. Elle le caresse et lui donne de jolis noms. Tout à coup il grandit, il s’allonge ; ses ailes se changent en deux bras ; il devient un garçon et Fanchon reconnaît Antoine, le petit du jardinier, qui lui dit :

« Veux-tu nous en venir jouer ensemble, dis ? »

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Elle frappe des mains, elle est joyeuse, elle va… Mais tout à coup elle se réveille, elle se frotte les yeux. Plus de moineau, plus d’Antoine ! Elle se voit seule dans sa petite chambre. L’aube, qui traverse les petits rideaux à fleurs, répand sur la couchette son innocente lumière. Elle entend les oiseaux qui chantent dans le jardin. Elle saute du lit tout en chemise ; elle ouvre la fenêtre et reconnaît, dans le jardin fleuri de roses, de géraniums et de liserons, ses petits mendiants, ses petits musiciens de la veille, qui, rangés sur la barrière du courtil, lui donnent l’aubade pour prix d’une miette de pain.