Nos femmes de lettres/4

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Librairie académique, Perrin et Cie, libraires-éditeurs (p. 142-176).

IV

MADAME MARCELLE TINAYRE


Quand Victor Hugo, paterfamilias et pontife de plusieurs générations, prononçait ses fameuses paroles sur l’indéfectible rigueur des haines littéraires, c’était en un temps où la production féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d’autant plus remarqué peut-être, mais qui n’inspire nulle crainte de concurrence. L’attitude d’une George Sand passant la culotte du sexe fort pour mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen… et la Gloire elle-même qui lui réservait des statues là où tant d’autres n’eurent même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu’il n’est pas de limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant, l’auteur d’Indiana voulut bien reconnaître que la Fortune avait souri à sa carrière. Aussi n’existait-il alors qu’une George Sand. La Femme venant s’offrir au jugement public une plume à la main, c’était un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à travers les corridors du Palais ; on braque les yeux sur le phénomène, pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard. Volontiers les confrères s’arrêtent pour coqueter avec elle, parce qu’il est reposant d’agrémenter de quelque diversion les démarches professionnelles. Mais on sait bien que le temps n’est pas proche où les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d’avocat. Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.

Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu près identique. C’est dire qu’ils relèvent du même principe économique : dès que la concurrence est organisée, les mesures de protection interviennent. Qu’une femme bénéficiât de la renommée littéraire, on l’avait déjà vu, on l’admettait parfaitement. Mais qu’elle connût du même coup et la réputation et les succès de librairie, cette fois c’en était trop : il importait d’y mettre ordre. Non qu’il existât, même dans la pensée des moins habiles, une corrélation nécessaire entre la valeur d’un ouvrage de l’esprit et le chiffre de ses éditions : on pourrait citer tel manœuvre, tel spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le genre littéraire, tandis que la clientèle payante des œuvres critiques d’un Barbey d’Aurevilly, monument durable dans l’avenir, ne suffit pas à couvrir les frais d’impression. Pourtant ce qui parut le moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût devenir la concurrente de l’homme, et cette hypothèse sembla plausible, dès l’instant que la femme-auteur ne se manifesta plus comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.

Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils vous diront — vous pourrez constater d’ailleurs — que les signatures féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec l’abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde, analysent les mouvements de l’âme avant même de les avoir pu ressentir. Effrayante précocité ! Miracle du petit prodige ! Dieu sait les monstres qu’elle nous prépare ! Je ne vois rien de plus inquiétant que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera bientôt l’écritoire de l’auteur qui constituera l’héritage, et la transmission se fera plus naturellement encore dans l’ordre du sexe faible.

Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu’est un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement révélateurs par leurs prolongements sur l’âme humaine. Bien plus que le signe, ce qui importe ici, c’est la chose signifiée. Il était difficile d’admettre qu’un simple ruban dont nous voyons à chaque promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n’ayant d’autre titre que l’appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n’était, comme on dit couramment, que la goutte d’eau grâce à quoi déborde le vase, le vase des jalousies et des rancœurs, et l’auteur de la Maison du Péché allait être le bouc émissaire de tant de rancœurs accumulés. Basses besognes, pour lesquelles s’entendirent, comme larrons en foire, les plus méprisables plumes du Journalisme ! Il est telle circonstance où l’on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines têtes. Faut-il ajouter que ce qu’il y a de plus médiocre dans la littérature féminine se garda bien de manquer à l’appel ? « La Haine emporte tout », observa-t-on justement, puisque la haine est entre les hommes un lien plus fort encore que l’amour.

Pour une fois ils ne se trompaient pas d’adresse et leur trait portait juste — juste, entendons-nous bien, par l’importance du point visé, car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la Maison du Péché, qu’une femme eût pu concevoir avec cette force, réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m’apparut d’abord une sorte de démenti apporté à l’habituelle psychologie de la femme. D’un tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de beaucoup la personnalité de son auteur, pour s’étendre à toute une catégorie d’esprits similaires. Et ce n’était pas là seulement besoin de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans l’œuvre d’art une psychologie en action… C’était aussi constatation de la plus évidente réalité.

Mme Marcelle Tinayre n’est pas de celles qui, étant femmes et pourvues du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur elles-mêmes et mettant la main sur leur cœur pour en suivre les battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en avons vu des exemples où s’affirme avec éclat la psychologie de la Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d’autres ambitions — et c’est peu d’avoir les ambitions… elle a encore le talent de ses ambitions. Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature féminine, et la meilleure preuve que j’en puisse apporter, c’est que son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice : il est objectif, étrangement objectif, et il sait être intellectuel.

Ne sort pas de soi-même qui veut ! Et sortir de soi-même, c’est la condition première de tout art objectif. Se représenter des états d’âme différents de ceux que l’on éprouve, des suites de réactions opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n’est pas seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute compréhension intégrale de la vie !… Un grand critique de ce temps, à la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l’heure nous prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables : « Si le mot de Pascal : Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute la littérature personnelle et savez-vous ce qu’on y perdrait ? Savez-vous de quoi elle se compose ? Elle se compose de tout ce qui est lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine. » Beau mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s’inscrire sous notre plume ? Un instant, imaginons par contraste que se trouve restreint à la littérature personnelle le domaine de la création littéraire… qu’est-ce alors qu’on en supprimerait ? le Théâtre… qui est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu’il est assez de mode et d’attitude aujourd’hui, parmi les artistes de lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur l’autre et si l’autorité d’un seul venant s’affirmer à ce public avec la marque du génie, ne le materait pas d’un despotisme au moins égal à celui dont il s’impose à ses fournisseurs attitrés…

La littérature objective, cette forme d’art où l’imagination de l’auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement différents de lui-même, et s’opposant entre eux par la stature physique autant que par la contexture morale, c’est tout simplement l’œuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,… Shakespeare… voilà une équation[1] qui tout d’abord scandalisa, mais aujourd’hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour que l’on s’y accoutumât, car la Gloire durable ne s’acquiert pas tout d’un coup : c’est seulement par le lent et progressif travail de l’opinion que la statue d’un grand homme prend les proportions qu’elle doit garder dans l’avenir, alors même que les hommages officiels l’ont déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et nous avons pris sa mesure qui l’apparente aux plus grands des humains. Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont qu’une transposition de lui-même ?

Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs ? Une analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d’artifice littéraire que représente un roman comme la Domination. À quel point, mais d’autre façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir à l’examen de son roman : Esclave. Elle ne l’est pas par assimilation d’influences et de culture, mais par la concentration d’un art où trois figures en contraste suffisent à créer l’intérêt[2].

Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre ! et quand j’inscris ce mot : Méthode, je sens toute l’insuffisance, toute l’impropriété d’un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu, d’artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c’est quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d’esprit se subordonnant à la logique, tandis que création d’art chez un être vraiment doué, est synonyme d’impulsivité, d’ardeur où se manifeste une part d’inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures qui gouvernent l’imagination ! Si l’auteur de la Maison du Péché compose à la façon d’un Balzac ou d’un Flaubert, c’est que les exigences de sa nature littéraire l’y entraînent invinciblement. Sans doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur qui se concentre l’intérêt : quel est le tableau composé où, sur les premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages ? Ainsi toute l’émotion, tout le pathétique du drame, c’est de savoir ce qu’il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu’elles soient l’une de l’autre : en voilà assez pour créer un intérêt d’intrigue qui nous tient en haleine. Mais ce n’est pas une raison de négliger le second plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d’elle-même, que d’ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de créer un milieu, et parce qu’il faut de toute nécessité expliquer ses personnages. Non point : elles vivent d’une existence distincte, individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette solidarité qui fait l’unité d’un ouvrage, on les pourrait concevoir comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à elles-mêmes.

Lorsque le peintre de Drame et d’Histoire prépare une de ces vastes compositions que Delacroix appelait les Grandes Machines[3], il s’applique, après l’esquisse d’ensemble, à réaliser séparément chacune des figures qui doivent collaborer à la totalité de l’impression. Il peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les trouvailles du pinceau, il s’attache à l’une d’elles plus qu’il ne conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu’exige leur valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la beauté du tableau sera faite, non seulement de l’expression de chacune, mais aussi de l’harmonie des rapports qui les unissent entre elles. Pareillement dans la Maison du Péché, tous ces personnages accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable Marie-Angélique, Forgerus l’ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barrat, ont bien l’empreinte et l’accent de la vie pour quiconque se plaît à les considérer isolément. Je n’en veux qu’une preuve, c’est que nous ne les oublions plus, qu’une fois silhouettés par le crayon aigu du dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si personnel est leur accent qu’un nouvelliste à la Française, doué du pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d’eux trouver la matière d’un de ces contes où se reflète toute une existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu’ils complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat. Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, dont j’entends qu’on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences que je n’en vois moi-même. Comparer n’est pas égaler, et ce n’est pas un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d’un ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que nécessairement on en déduise une équivalence : affaire de nuances que chacun comprendra ! C’est ainsi que, dans Madame Bovary, les figures de second ordre : Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de composition, présentent l’intense relief qui les rend inoubliables, presque au même titre que les protagonistes de l’œuvre : Emma, Rodolphe et Léon.

Je ne regrette pas d’avoir cité ce roman fameux, car s’il est ouvrage d’imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, c’est, à rien pas douter, Madame Bovary. Il serait aisé de montrer, citations en mains, que la technique de la Maison du Péché est sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C’est le même procédé de composition par Portraits détachés où s’affirme un extraordinaire don visuel, par Descriptions de nature, isolées en apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame, enfin par Morceaux, exécutés avec ce souci de leur donner une exceptionnelle importance[4]. Et je ne prétends pas — chacun me comprendra — qu’il existe le moindre parti pris chez notre auteur de plier son esthétique à celle d’un maître admiré, ou qu’une fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où s’accuse la plasticité féminine. Nullement, c’est simplement analogie d’esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu’à cinquante années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux méritaient d’être normandes, associèrent leurs images en obéissant à d’identiques exigences. La grande loi de la Liaison des Idées commande tous les cerveaux humains, celui de l’artiste avec une rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui l’apparentent d’étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre associe ses images conformément à l’esthétique de Madame Bovary. Cette simple constatation n’a rien qui la puisse diminuer. Il n’est pas jusqu’au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse, fut bercée au son de ces cadences.

Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n’est pas que ce pouvoir de s’extérioriser. Prenons les plus illustres entre les ouvrages de l’esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de cette virilité ; pas un qui n’ait un puissant support intellectuel. D’un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi : toute grande œuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments qui créent la personne humaine : Intelligence et Sensibilité. Jadis, l’esprit classique, modelé par la discipline purement logique des dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à l’intelligence la place prépondérante : la littérature de ces deux siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd’hui les travaux des psychologues, fondés sur l’observation directe de la vie, sur l’éveil de la conscience chez l’enfant, et trouvant d’ailleurs leur meilleure justification littéraire dans l’épanouissement romantique du dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l’assise de toute personnalité, comme le tuf où l’intelligence vient plonger les racines qui fortifieront son développement.

Encore une fois, je prie qu’on ne me fasse pas dépasser ma pensée, dire ce que je n’ai pas voulu dire. Je n’ai voulu que marquer des analogies pour préciser cette pensée. De ce qu’un ouvrage signé d’un nom féminin comme la Maison du Péché, présente, dans l’exécution et dans la conception même, quelques traits communs avec telle œuvre fameuse consacrée par le temps, il n’en faut pas tirer plus de conséquences que cette analogie n’en comporte. Je tiens seulement à souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus virile des plumes féminines d’aujourd’hui.

Qu’est-ce en somme que ce roman : la Maison du Péché ? Un problème de psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si précises et si fortes, qu’il devient impossible de les modifier, si peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la pleine saveur de son œuvre, des facultés n’ayant d’habitude qu’un rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.

Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans l’œuvre de chair l’irréparable souillure, la cause d’éternelle damnation. — « Chaste entre les chastes — c’est le principal portrait de la mère d’Augustin — restée vierge de cœur, Thérèse-Angélique conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour l’œuvre de chair. Elle ne voyait dans l’amour qu’une fonction basse et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n’efface pas tout à fait ? » Son fils Augustin a atteint l’âge viril sans perdre sa fleur d’innocence, élevé parles soins du janséniste Forgerus, mais sans soupçonner — car l’occasion ne s’en est point offerte — les sources vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L’esprit sceptique du Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose par ce sourire qu’une parfaite méconnaissance de l’âme humaine, car il a de tout temps existé, aujourd’hui même il existe encore plus d’Augustins qu’on n’imagine : « Un jeune homme, fervent chrétien, rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente, réfractaire, et par d’innocents subterfuges, il s’efforce de lui arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l’Église, l’associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette sollicitude qui s’ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c’est l’amour ! »

En face d’Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude expérience et dès le premier âge d’aimer, a connu les tourments de la vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l’ignore, et bien qu’elle en ait souffert, elle ne l’a pas prise en dégoût. Son unique désir, c’est de la recommencer au point même où ses malheurs l’ont laissée. Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu’illuminée du sentiment qui vraiment l’ennoblira. Mais en même temps, c’est une âme profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure lettre morte toute notion d’au-delà.

Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d’un passionnant problème. Il faut souligner cette épithète : vivantes. — Car il ne s’agit pas ici d’êtres abstraits, imaginés pour mettre une thèse en valeur. De l’un à l’autre intervient la souveraine, l’inéluctable fatalité d’amour. Nous avons alors la suite rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force intellectuelle, non plus seulement sensible, des états passionnels et des crises qu’elle comporte, présentant un caractère de logique auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée comme la signification de l’ouvrage.

Et c’est d’abord l’enchantement des premières initiations, tout le côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d’une âme vierge qui pour la première fois s’ouvre à l’amour. C’est la révélation de la grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage du mundus muliebris, surtout pour l’homme demeuré longtemps chaste. Mme Marcelle Tinayre, l’a senti et délicatement rendu. Non, ce n’est pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s’est pas dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de Parsifal n’est que la plus glorieuse illustration contemporaine d’une vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l’immortelle portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de l’Enchanteresse inclinent cette tête junévile sur son sein parfumé… Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, de croire du moins qu’on atteindra à la convaincre : décevant espoir, car on ne transforme pas l’essence d’un être… on ne saurait qu’y ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à m-^n avis, n’est qu’un délicieux tableau psychique, où deux âmes se confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal supraterrestre une âme dont les appétitions se resteignent toutes à la terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l’homme complet, avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession… et c’est vraiment d’une profonde connaissance de la psychologie virile, cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux accent que commande la voix de l’instinct dès que la beauté dévêtue de Fanny lui vient proposer ses attraits : soudaine interversion des rôles que je n’eusse point tant admirée sous la plume d’un écrivain de mon sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d’abandon dans la Maison du Péché, pour nous convaincre que cet abandon est un instant de brève folie.

Folie, n’en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures ! Pour eux désormais, il n’y aura plus que tortures, douleur d’aimer succédant aux premières délices, et si jamais œuvre d’art pouvait servir à l’édification morale de qui la voit ou l’entend, on ne saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux êtres qu’un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures qui se révèle même dans l’amour… que dis-je ? surtout dans l’amour et après la possession ! Rancœur de la possession où s’ajoute cette certitude de l’impénétrabilité des âmes, d’autant plus impénétrables que les êtres physiques se confondent plus souvent ! Images de rivalité et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle du présent, qui vient aviver chez l’homme le désir physique que tout exaspère !… Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins participent les mouvements de l’âme, atteignant h créer une désagrégation de l’être moral qui va presque jusqu’à la démence, par où l’œuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond amour — car s’il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c’est que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en raison inverse de la volupté qui l’annihile ! Aurai-je atteint à marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme Marcelle Tinayre s’affirme en un saisissant contraste avec celui de ses rivales ?

Pourquoi faut-il qu’intervienne cette notion de rivalité, dès que deux talents sont en face et s’opposent ? Tellement inhérente à notre race que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l’aspect d’un vaste champ d’entraînement, où concurrents de catégories diverses prennent leur mesure et préparent leur victoire. L’heure du concours commence avec le premier âge pour ne finir qu’avec la Vie. En vérité, c’est un perpétuel concours que la vie, où nul n’est assuré, si brillants que soient ses succès, détenir le premier rang. Ce mot dont on use, dont on abuse à notre époque : « Un tel est arrivé », n’a pas de sens à y regarder de près, puisqu’il implique négation du mouvement, et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l’art les conditions mêmes de la vie, et comme c’est une question vitale, suffisant à créer l’intérêt d’un ouvrage, de savoir qui sera le plus fort, qui triomphera dans la passion qui l’anime, Antoine Ferlier ou Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé. pareillement c’est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui nous proposent la formule de leur art.

Il nous suffira de constater qu’elles atteignent toutes deux à leur but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, celle-là sortant franchement d’elle-même, pour créer la forme romanesque la plus objective qui jusqu’alors nous ait été proposée par une plume féminine. Et si je voulais, d’un dernier trait, souligner la virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore dans ce fait qu’elle intervertit l’habituelle fonction des sexes en amour, pour donner à la Femme rôle et fonction d’Initiatrice. Avec elle il faut retourner le mot de Nietzsche : « L’Homme se donne, la Femme prend, » Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes épreuves qu’elle eut à traverser, par la connaissance des troubles passionnels en face du jeune homme qui jusqu’alors les ignora, c’est elle l’éducatrice. Peu importe qu’à l’heure du suprême abandon, lorsqu’en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste de ses premières pudeurs… elle n’en fut pas moins l’Initiatrice, et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais l’individualise…

  1. Nous n’avons pas osé y insister dans nos Essais sur Balzac qui remontent déjà à une quinzaine d’années. Mais plus le recul se fait, plus cette équation apparaît légitime.
  2. On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre soit l’exaltation de l’art personnel dans la transposition du roman.
  3. Dans notre Préface au Journal d’Eugène Delacroix, nous avons développé l’idée qui n’est ici qu’indiquée.
  4. Je détache ce simple passage — mais on en pourrait joindre dix autres d’identique réalisation : « Il rentrait au pavillon, ouvrait la fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir, les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et scintillant à l’horizon. Des imaginations bizarres, coupables peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge, tout fiévreux d’ambition et d’amour, à ceux qui veillaient, courbés sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans doute aux yeux de Fanny. L’aimerait-elle jamais ? » — Que ceux-là qui ont eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d’Emma Bovary et de Frédéric Moreau : dans l’Éducation Sentimentale… Ils sentiront aussitôt l’analogie,