Nos travers/Le développement de la littérature nationale

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C.O. Beauchemin & Fils (p. 211-217).

CONFÉRENCES


LE DÉVELOPPEMENT DE LA LITTÉRATURE
NATIONALE


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(Traduction du travail lu à la convention du « Conseil national des Femmes », à Toronto, au mois de mai 1895.)


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Je suis venue ici en mission charitable. La défense d’une aussi pauvre et impopulaire cliente que la mienne ne saurait être mieux définie. La culture des lettres est considérée dans notre pays comme un divertissement onéreux permis au seul riche, comme le dada de quelques femmes excentriques ou peut-être, comme la dernière ressource des paresseux, des ratés, des rêveurs, de tous ceux enfin qui n’ont pas su se faire une carrière de la politique, du droit, du commerce, ou de quelqu’occupation convenable.

J’en peux donner un exemple caractéristique.

Un officier du cens frappa un jour à la porte d’un journaliste français :

— Qui est-ce qui habite ici ? demanda-t-il, écrivant déjà.

— Monsieur Provencher, répondit la bonne.

— Quelle profession ?…

— Oh ! il ne fait rien, il écrit tout le temps !

Naturellement les fidèles et les dévots d’un art superflu, les liseurs et les lettrés sont également des gens un peu singuliers — des personnes privées de relations sociales peut-être, ou ayant des habitudes de paresse, ou des infirmes, cloués sur un fauteuil sans l’option de plaisirs plus raisonnables.

Nos gazettes cependant atteignent une circulation considérable. Ceux-là sont rares qui se refusent la satisfaction de se renseigner pleinement : sur le dernier scandale, les « naissances, » « mariages » et « décès, » une réception en haut lieu, la cote de la bourse. La curiosité publique parcourt avidement aussi le compte-rendu d’un événement artistique… afin d’y voir les noms des assistants. Tout cela ne dénote pas un goût très éclairé pour les choses de l’esprit.

Qui donc a dit que le journalisme était un terrible pouvoir ? Qui compara sa plume à un outil dangereux, à un levier puissant, à une arme révolutionnaire ?

Ces dénominations — justes pour d’autres pays — feraient sourire nos rédacteurs salariés.

Je me figure l’un d’eux regardant sa plume sous ce nouveau jour, et s’écriant : —

« — Cela une arme formidable ! Cela une reine dans le domaine de la pensée ! Mais elle ne m’appartient même pas. Sa liberté est limitée à la sphère des intérêts de mon patron. »

Et il pourrait se dire encore à lui-même : —

— « Moi un dictateur ! moi un arbitre dans les conflits moraux et politiques de mes concitoyens. Moi un penseur indépendant dont l’intelligence lumineuse projette ses rayons dans un vaste circuit et produit une moisson d’effets heureux ! Non. Un scribe, un employé supérieur avec des facultés spéciales, travaillant sous un maître et obéissant à la consigne ; la roue secondaire d’une entreprise industrielle, voilà ce que je suis !

Vous ne trouverez parmi les journalistes nul philosophe orgueilleux, nul auteur infatué de son pouvoir. Tous ils savent que sur notre sol pratique les céréales et les légumes sont les choses qu’on doit exclusivement cultiver. La violette, l’églantine odorantes, le timide coquelicot, et tous les humbles poètes qui osent montrer leurs têtes à côté des produits utiles, cherchent un appui auprès de ces tiges vigoureuses, se réfugient à l’ombre de leurs feuilles altières, ou s’assemblent le long des clôtures pour contempler la magnifique croissance des pompeux végétaux.

C’est ainsi qu’au Canada les gens de lettres abdiquent toute idée de domination, et se soumettent à l’« élément supérieur » dont ils dépendent pour leur pain quotidien.

L’opinion personnelle des rédacteurs compte peu. Pourvu que leur prose reflète les idées du lecteur, et qu’ils donnent un compte-rendu succinct de ce qui se passe sur la surface du globe, on ne leur demande pas davantage.

J’ai dit avec intention la « surface ». On n’a que faire en général des questions très profondes ou fort élevées.

Le journalisme ainsi entendu est des plus pratiques, il faut l’admettre. Il fournit aux esprits terre-à-terre le pain grossier qu’ils requièrent.

Quant à ceux qui poursuivent un but moral ou qui nourrissent quelque aspiration artistique, ils doivent forcément recourir aux revues françaises, anglaises et américaines pour y trouver la satisfaction de leurs penchants spéciaux.

On aurait vite fait de compter les publications qui furent fondées en vue d’un objet absolument moral ou artistique ou qui, l’ayant été, poursuivent ce but élevé avec une infaillible constance.

Heureusement ces productions existent — à l’état d’exceptions — pour prouver la possibilité d’un journalisme indépendant chez nous comme ailleurs.

Grâce à l’erreur si générale cependant de métamorphoser un art en commerce ou en agence politique, les journaux canadiens donnent à l’étranger une triste idée de notre culture intellectuelle.

Le journalisme en effet sert d’apprentissage aux vocations littéraires. C’est dans nos gazettes que les écrivains imberbes font leur début.

La qualité de leur syntaxe est proportionnée au prix qu’ils en reçoivent. Les choses en somme sont arrangées de telle sorte que les meilleurs écrivains, ceux dont le talent a acquis quelque développement, sont relégués dans la réserve comme des objets précieux, qu’on encourt une trop grande responsabilité à manier tous les jours, tandis que le menu fretin détient le privilège de la parole.

Les éditeurs songent avant tout à se mettre au niveau de l’esprit public, dont les besoins esthétiques sont des plus modestes.

Mais le mauvais goût du public comme les erreurs de sa conduite peuvent être redressés.

C’est aux écrivains, aux journalistes qui représentent le cerveau de la société, à modifier ses tendances. Les nourriciers spirituels d’une nation illettrée doivent ordonner sagement sa ration.

Autrement, la presse destinée à favoriser la diffusion du savoir, risque de devenir plutôt nuisible que bienfaisante.

Si la production littéraire est comparativement restreinte, cela est dû surtout au manque d’encouragement donné aux auteurs. J’en sais qui pourraient publier au moins un livre par année, mais qui s’abstiennent par un scrupule de délicatesse. La crainte d’excéder la patience de leurs compatriotes les retient.

Il y a aussi d’autres raisons qui expliquent cette rareté. C’est souvent un manque d’énergie de la part de ceux qui ont le talent ; c’est un défaut de persévérance et de désintéressement. C’est aussi quelquefois un préjugé.

« Les affaires avant le plaisir » est un principe porté à ses conséquences extrêmes. Quand on est si pratique les affaires accaparent tellement notre vie qu’il ne reste presque rien pour les divertissements de l’esprit.

Comme résultat de l’indifférence générale, enfin, les lettres canadiennes font relativement peu de progrès. Je ne pense pas qu’en ce pays un écrivain ait jamais pu vivre du produit de ses ouvrages.

S’il existe quelque espoir pour nous d’atteindre un niveau plus élevé dans l’histoire littéraire de notre temps, il n’est pas trop tôt pour inaugurer la réaction et pour songer à combler nos nombreuses lacunes.

La culture des arts est peu avancée dans notre patrie, parce que nous sommes un « jeune pays. » Cette vérité, comme le fait observer M. Arthur Buies, est en honneur depuis près de quatre siècles.

Sir William Hingston, dans un ouvrage bien connu, publié en 1884, déclare que la statistique a démontré combien « le climat du Canada est favorable à la santé et à la longévité de la vie. » (On sait en effet que nos prédécesseurs, MM. les aborigènes, et que la faune incomparable qui habitait ces régions, furent de magnifiques spécimens de vigueur physique.)

« Le temps prouvera, ajoute notre biographe, qu’il est également propice au développement intellectuel. »

L’affirmation est rassurante sans doute, mais il faudrait demander à l’auteur de « Notre Climat, » si ce « temps » dont il parle suppose quatre autres siècles.

Nous ne sommes pas encore sevrés du besoin des gâteries et des indulgentes concessions. Nous tenons à nous appeler un pays « neuf, » une « jeune » nation. Nous avons un art « novice », une littérature « débutante », et même… l’Industrie au berceau (« infant industry », dans le langage politique).

Le moment n’est-il pas arrivé d’abandonner la nursery ?

Mais le pouvoir d’élever dans le monde le crédit de ma cliente, est entre les mains des propriétaires de grands journaux et entre celles du gouvernement.

Que seraient devenus les arts dans tous les pays et à toutes les époques, sans la protection de l’État, des citoyens riches et puissants ?

Le gouvernement a fait un pas dans la bonne direction, en accordant cinq mille dollars à la Société Royale du Canada. On serait porté à croire que les donateurs n’avaient d’autre intention en faisant cette générosité, que de confier à la Société un dépôt destiné à l’encouragement de la littérature nationale.

Il semblait qu’une partie des fonds eut dû être distribuée sous forme de prix aux meilleures ouvrages historiques, littéraires ou scientifiques publiés dans le cours de l’année, ou encore, qu’elle dut servir à organiser des concours pour la jeunesse.

On conçut de grandes espérances de cette nouvelle communauté d’immortels. On en attendit de beaux résultats. On les attend toujours.

L’exemple de nos ancêtre nous a enseigné la patience.

En alléguant la nécessité de stimuler le goût littéraire, il va de soi que je réclame égale justice pour les écrivains français et anglais.

Si nous allions opposer ces deux langues l’une à l’autre, les belligérantes seraient fort surprises de leur nouvelle rivalité. Shakespeare n’eut jamais de plus fidèles partisans… qu’en France et depuis le grand Corneille jusqu’à nos jours, les maîtres de notre littérature ne manquèrent pas des témoignages non équivoques de l’admiration anglaise.

Ceux qui redoutent notre belle langue s’effrayent plus aisément que lord Dufferin, qui a dit à Québec :

« L’idiosyncrasie des deux races composant cette nation donne à notre pays un caractère intéressant, un attrait, un charme éclectique qui lui manqueraient autrement, et ce serait une grande faute politique que d’essayer de les détruire. Mes plus chaleureuses aspirations pour cette province ont toujours été de lui voir jouer dans la confédération le rôle que joue la France en Europe.

« Retranchez de la civilisation européenne la participation de la France, enlevez dans les arts et les sciences ses maîtres et ses penseurs, quel vide se produirait ! »

Le successeur de lord Dufferin, le marquis de Lorne, a exprimé le même sentiment pendant son séjour au Canada.

Avant de finir je n’ai qu’un mot à ajouter.

Tout ce qui précède pourrait sembler injuste si l’on ne considère pas que la vérité, quelque désagréable qu’elle puisse être, est toujours proclamée avec profit.

Mon but au demeurant n’était pas de louer mais de réveiller notre conscience de sa douce léthargie.