Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/La Réforme

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


Abel Ledoux (2p. 1-18).


TOME II.


I.

LA RÉFORME.


C’est la nuit du 30 mars 1547.

Dans Salon, qui, en ce temps-là, n’avoit d’autre titre à la célébrité que les vestiges des bienfaits testamentaires de Lucius Donnius, prêtre d’Auguste et de Rome, dans Salon (nobile Castrum), disons-nous, il ne se faisoit qu’une seule veillée funèbre pendant la nuit que nous venons d’indiquer : la maison où se tenoit cette veillée étoit de bourgeoise et modeste apparence ; une seule chambre en étoit éclairée par quatre flambeaux, quatre cierges encadrant de leur sinistre lueur un lit à grand dossier, entièrement dégarni, sans matelas, sans draps, sans couverture, mais portant sur son fond sanglé une bière habitée et ouverte. Entre deux des cierges, sur une chaise, on avoit placé un vase d’église en argent ; l’eau dont il étoit rempli étoit bénite sans doute, car deux branches de buis, — rameaux symboliques, — trempoient dans cette eau. La chambre étoit entièrement tendue de noir ; dans l’un de ses points les plus obscurs un homme étoit assis, il dormoit. Deux sommeils près l’un de l’autre : l’un muet, inaltérable ; l’autre accidentel, agité, plein d’existence, et tourmenté par une angoisse nerveuse qui devoit être bien pénible pour l’homme endormi ; il pouvoit avoir un peu plus de quarante ans, il en paroissoit près de soixante, car chaque peine, chaque méditation avoit tracé un sillon sur son front et sur son pâle visage ; une longue barbe noire tomboit sur sa poitrine, sa tête, presque rasée, étoit nue, mais ne s’abandonnoit pas dans sa pause ; la pensée du rêve étoit forte et la soutenoit droite.

Il y eut un instant où cet homme, portant sa main à son front, sans sortir de l’état de sommeil, le pressa avec une force convulsive, puis il murmura des mots sans suite, reprit, l’espace de quelques minutes, une complète immobilité, et en sortit pour se lever de son siége ; sa taille, d’ailleurs moyenne, était certainement grandie en ce moment par l’extraordinaire tension des muscles de son corps ; il marcha, toujours endormi, à pas comptés, gravement, parcourut deux fois la longueur de la chambre, se dirigea vers le lit, se pencha en avant, étendit son bras, plaça sa main où avoit battu le cœur de la personne morte, et presque aussitôt il prononça nettement, lentement, les yeux toujours fermés, ces paroles à peine interrompues par de légers repos.

— Je te l’avois dit, pauvre Ponce Gémel, c’étoit le poison !… Là, sens-tu ? à cette place où tu souffrois, des sérosités nombreuses s’étoient formées… Pauvre femme ! mère de mes enfans !… — Il se recula de quelques pas, se posa comme au repos, les bras croisés, et comme s’il eût regardé la bière. — Le poison !… malice infernale !… toujours elle ! Pour un amour à venger, deux meurtres à expier !… la pierre de la tombe lui sera lourde ! — Cherchant à comprimer l’énergie de sa respiration de plus en plus pressée : — Mais ceci est déjà bien loin ! Je n’ai que faire où s’assied le passé… En avant ! — Il fit un assez long silence, et reprit avec hésitation… — Ils n’y croiroient pas ; cependant cela sera… Grand siècle ! Pauvres hommes ! — Oui, cela sera…


 
D’esprit divin l’ame présage atteinte
Trouble, famine, peste, guerre courir…
Eau, siccité, terre et mer de sang teinte…
Paix, treſve à naistre, prélats, prince mourir…


Ce quatrain, tel que nous venons de le tracer, il le prononça… — Oui, mourir !… Ah ! dans le Hurepoix, un château est tout enflambé de torches, tout drapé de noir… La sonnette du viatique… à genoux ! — Obéissant à sa propre parole, il s’agenouilla. — À genoux, grands seigneurs, laquais, vassaux ! à genoux tout ce qui est catholique dans cette royale maison… Peintres, prenez vos pinceaux ! Musiciens, prenez vos lyres ! Poètes, chantez !… La salamandre vient de laisser tomber au feu, qui la consume à son tour, sa devise chérie, nutrisco et extinguo… Prince clément en paix, victorieux en guerre, amant des vaines gloires et des femmes… Homme tant soldat, tant rieur, tant buveur ! roi inquisiteur, qui, pour racheter ta funeste clémence pour l’hérésie, as brûlé tant d’hérétiques !… Roi, grand roi… demi-dieu !… tu pâlis… La sonnette du viatique… — Adieu François Ier !… l’eau lustrale sur ton corps…

Il s’avança sur ses genoux, et, par un mouvement maladroit qui attestoit que la préoccupation d’esprit, devenue trop forte, absorboit sa lucidité, et alloit mettre un terme à ce sommeil extatique, voulant prendre le rameau de buis, il plongea sa main jusqu’au-dessus du poignet, dans le vase de l’église… Le froid de l’eau le saisit ; il poussa un cri étouffé, ouvrit les yeux,… fut quelques instans avant de se reconnoître, et, voyant de la vue réelle et humaine les cierges, le lit funèbre, il s’écria avec un accent déchirant :

— Ma pauvre femme ! tu dors encore !… Mes enfans ne te verront plus !

Tandis que, dans le petit cimetière de l’église des Cordeliers de Salon, on enterroit, le 31 mars 1547, défunte Ponce Gémel, dame de Nostredame, seconde épouse de Michel de Nostredame, veuf d’Anice, veuf une fois encore, par le fait d’une vengeance qui avoit frappé lentement, — le 31 mars 1547, dans le château royal de Rambouillet, le premier officier de la chambre du roi François Ier ouvroit, devant la foule des courtisans agenouillés, les rideaux de damas bleu et or du lit de son maître, et montroit à ces regards menteurs et curieux le corps d’un homme grandi d’un pouce dans les convulsions de l’agonie, mais grandi dans la mort : — ainsi font les renommées historiques.

Le roi de France s’appelle Henri II.

La promesse indiquée par les prévisions humaines, à l’instant de la mort de Louis XII, est réalisée : l’entendement humain a fait un pas. La pensée religieuse, après avoir éclairé le monde, étoit devenue absorbante, et obstruoit le jour aux idées ; — un bras, sorti de dessous la robe d’un moine augustin, s’allonge de Wittemberg à Rome (1567), et secoue violemment, pour l’éteindre, dans la main du pontife Léon X, le flambeau de religion qui alimente sa clarté aux lampes dorées du Vatican. La catholicité s’émeut, le moine audacieux se montre et parle, le pape l’excommunie ; mais les foudres prostituées ne suffisent plus même pour brûler les quatre-vingt-quinze propositions contre le trésor de l’Église, les indulgences et la puissance du pape, placardées la veille de la Toussaint. Il s’agissoit d’abord d’indulgences arbitrairement, mercenairement vendues pour payer les débauches de Léon X et la coupole de Saint-Pierre de Rome. — Il s’agit maintenant de la constitution organique de l’église et du clergé. L’ignoble Jean Tetzel, religieux de Saint-Dominique, bavarde encore à Francfort-sur-l’Oder, pour gagner son salaire apostolique ; mais la question est trop avancée, elle le déborde. Les petits princes d’Allemagne, courbés par la pauvreté sous le joug de l’empereur, voient la richesse leur advenir par la spoliation des biens ecclésiastiques ; ils embrassent Luther et insultent le pape… Les princes se mettent à voler, le peuple à penser ! l’Allemagne au feu de la contradiction s’éclaire, elle est en marche, et elle se saisit de conviction pour le luthérianisme, le jour où Luther, traînant après soi la foule aux portes de Wittemberg, s’arrête devant un vaste bûcher, y jette audacieusement le décret de Gratien, les décrétales des papes, les clémentines, les extravagantes, la dernière bulle d’excommunication, et crie d’une voix de tonnerre, au pape, qui est à Rome, regardant la flamme hérétique dévorer le pan de sa tiare. Parce que tu as troublé le saint du Seigneur, tu seras brûlé au feu éternel.

Conciles, ligues de rois, feu et fer contre les hommes et contre les livres ; tout reste impuissant contre l’attaque de la réforme, et, tandis que les digues crèvent sous l’effort des flots novateurs, Luther, dans son île de Pathmos, tranquille au haut des tours du château de Vestberg, jette à son Allemagne la manne de ses écrits. Au plus fort du combat religieux, il abandonne son aire, s’abat sur Wittemberg pour y écraser Carlostadt, iconoclaste… Qu’importe le formulaire des mœurs privées à la confiance de son audace ? il enlève Catherine de Bore à son couvent, déchire ensemble la robe de la religieuse et celle du moine, afin de se faire réformiste complet… Il aime, il se marie (1525), il prêche, il excommunie le pape…, lorsque, le 18 février 1546, la mort vient le saisir à Islèbe, il est vainqueur ! l’Allemagne est en marche… Le luthéranisme est en progrès.

La France est constituée par un système politique et religieux moins arbitraire que ne l’étoit celui de l’Allemagne ; catholique avec privilége, en quelque sorte rangée sous la domination d’un roi très-chrétien, elle peut vivre libéralement dans le catholicisme ; mais où fermente une idée, où s’organise un progrès intellectuel, la France arrive ; par un traité, par une guerre, par une armée, par un seul homme, elle entre dans cette idée, elle s’associe à ce progrès.

Jean Calvin, de Noyon, fils d’un batelier et d’une cabaretière ; Cauvin, en 1510 ; Calvinus, en 1532 ; Deparcan, puis Dehappeville, en  1533. — Calvin, plus tard et dans la postérité, a étudié Zuingle et Luther, à Bourges, avec Melchior Wolmar ; il dogmatise, il prêche, il s’insinue, il persuade, il fait des prosélytes, il irrite François Ier, il convertit la reine Marguerite de Navarre, sa sœur. — Il porte la parole nouvelle à Bâle, à Ferrare, à Strasbourg et à Genève, où il s’arrête pour y prendre le surnom de Pape de Genève. Calvin est chef en religion. La France se partage…

Où est l’erreur ? où est la vérité ?

Après Béranger, d’Angers ; après Pierre Valdo, de Lyon ; Wiclef, Jean Hus et Jérôme de Prague, — pourquoi Luther ? pourquoi Calvin ?

Le système providentiel porte le flambeau dans le chaos des faits, et rend facile l’interprétation de la loi suprême qui régit l’univers physique, aussi bien que l’univers intellectuel. Ce système enseigne que l’instinct du progrès est inné et immuable ; que la perfectibilité est le résultat auquel concourent sciemment ou à leur insu, par les moyens les plus contraires, les plus directs ou les plus étranges, les individualités comme les masses, les fractions de peuple comme les générations.

L’action humaine, en toute chose, n’est que l’acte servile de la domesticité du sort ; et lorsque par ignorance, foiblesse, mauvais vouloir, préméditation ou inconséquence, cette action emporte le plus avec elle le caractère de l’inapropos, lorsqu’elle semble le plus marcher à la dérive, la providence, qui ne se trompe jamais, place sur la route même, d’une marche égarée, la réussite de l’idée résolue dans ses décrets souverains.

Sans creuser dans les profondeurs de l’analyse, nous nous bornerons à dire que l’esprit une fois placé, pour voir ce qui se passe, dans les hautes régions où s’assied le système providentiel, voit avec dégoût ces nuées de conjectures et de commentaires qui roulent incessamment dans l’atmosphère humaine, et y produisent les impostures et les orages. L’homme a trop cru qu’il étoit un principe, il n’est qu’un moyen. Considéré comme individualité, c’est la goutte d’eau dans le fleuve ; comme génération d’époque, c’est un flot dans la mer ; comme ensemble de la création, c’est une mer ; c’est un élément nouveau dans le sein duquel le sort creuse en passant son sillage, et que tourmentent les événemens résultant de l’action de ses atomes divers ; élément à flux et reflux, mais inévitablement entraîné par ses courans vers une embouchure où ses flots se perdent à jamais dans une mer incommensurable, l’immortalité des êtres.

Les cultes, inventés et multipliés par la foiblesse humaine ; les cultes, manifestation secondaire de l’indélébile croyance en un Dieu, n’ont, ainsi que toute chose, toute idée, tout principe qu’une durée donnée et relative, dépendante de la rationalité du dogme par lequel ils sont formulés.

La naissance du christianisme fut le plus grand événement des siècles. Présenté comme culte au monde gangrené par les vices de ses fétiches, de ses dieux, de ses rois, de ses empereurs, de ses grands, de ses peuples, il avoit toutes les conditions d’immortalité humaine ; et, résumé tout entier dans l’acte de vie de l’homme infiniment bon qui portoit sa parole, il satisfaisoit à la foiblesse des intelligences de son temps avides d’images, et d’autant plus disposées à accepter des croyances nouvelles, qu’elles seroient personnifiées dans un être visible.

Le christianisme, qui régénéroit le genre humain par sa base, qui proclamoit les premiers droits de l’homme, l’égalité devant Dieu et devant la loi, qui enseignoit le riche par le pauvre, le puissant par le foible, fut le plus imposant appel au peuple qui jamais ait été prononcé : culte du souffreteux et de l’indigent, il attendrit, il anime à tous les vouloirs généreux, et la simplicité de son essence fait sa sublimité et sa force.

Mais on arrive à le formuler par le catholicisme, on l’altère par une combinaison de rites judaïques et païens, on fausse son principe, sa parole et son écriture ; il avoit des apôtres, on lui donne des prêtres ; il portoit la bure, on lui met des chasubles dorées ; et le plus impudent des mensonges, obscurcissant la pensée la plus pure et la plus vraie, à la faveur d’un jeu de mots audacieusement attribué au Christ (quia tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam) donne à saint Pierre le droit de léguer sa puissance. Puissance de vertus, de candeur et de religion ? non, puissance dorée et mitrée, puissance assise sur un trône, et s’arrogeant insolemment, depuis Boniface III, l’autorité souveraine.

Le christianisme une fois terni et pollué par le catholicisme, et le catholicisme exploité, réglementé, par toutes les natures de vices, demandera-t-on encore pourquoi Nicolas de Lyre, Wicklef, Jean Hus, le sage de Prague, Hieronime ?… pourquoi Luther, Calvin ?… pourquoi tous les réformistes qui naîtront après eux ?

Jusqu’à François Ier et Charles-Quint, l’opposition au catholicisme ne s’étoit manifestée que dans des théories ; sous le règne de ces princes, elle éclata dans des actes.

François Ier et Charles V, rois sans convictions morales ni religieuses, roi des vaines gloires, servirent merveilleusement la réforme par des persécutions outrées, des tolérances maladroites, des hésitations inopportunes, et Henri VIII d’Angleterre, homme politique avant tout, lui donna de la consistance, autant par son ouvrage contre Luther, son fameux bill des six articles (statuts du sang), que par le bûcher de Morus.

Cette consistance eut bientôt acquis l’exigence du progrès ; les novateurs constitués et armés étendirent leurs maximes d’indépendance de la religion à la politique ; et les gouvernemens ne furent pas long-temps à s’apercevoir que les théories de communions songeoient à envahir les théories monarchiques : les passions s’en émurent davantage, la guerre fut instante.

Un esprit tel que celui de Michel de Nostredame devoit trop se préoccuper de la situation des idées pour ne pas les traduire animées et agissantes, dans ses méditations et dans ses rêves. Homme d’action, il auroit dépensé sa force dans le mouvement de la vie publique ou militaire ; homme de réflexion et d’étude, doué d’une faculté d’analyse sérieuse et profonde, refoulé dans l’intimité de sa pensée par des peines domestiques bien cuisantes, il lui fut permis de suivre des hauteurs de l’observatoire de sa raison les spectacles humains représentés sous ses yeux ; et il s’y passionnoit, car il voyoit leurs reflets dans l’avenir.