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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/La Robe de carmélite

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Abel Ledoux (2p. 19-36).


II.

LA ROBE DE CARMÉLITE.


Au moment où Nostredame ferme la porte du caveau, où, à côté d’Anice Mollard, vient d’être placée sur une seconde table de marbre Ponce Gémel, il en est de la vie à la lassitude, à la morosité ; une conviction poignante lui est acquise : celle que Dieu n’a les yeux ouverts que sur le grand ensemble, et livre aux chances du sort, aux instincts de leur fragile nature les individualités humaines : et la lutte, toujours entre des facultés inégales ; lui, Nostredame, contre une Laure de la Viloutrelle ! lui, deux fois vaincu dans cet horrible combat qui le jetoit entre deux bières !

— Est-ce assez, maintenant ? — dit-il en accrochant la clef du caveau au dessous d’un grand christ en ivoire, ornement de son cabinet d’étude. La mort de ces deux femmes expiera-t-elle à tes yeux mon dédain pour ton funeste amour ?… Pour un autre que pour moi saisirai-je encore cette clef ?… Est-ce assez ?… À quelle décevante combinaison entraîne donc la prudence humaine !… Dieu et la science furent les deux passions de mon cœur ; une troisième voulut s’y fixer, je craignis qu’elle n’y prît trop de place… Dès sa naissance, je l’étouffai ; et, à cause de cela, ma vie est malheureuse ! Dieu et ma science me devaient du moins aide et protection : Dieu et la science ont laissé faire !… Oui, mais ils me restent ! — s’écria-t-il en élevant vers le christ un regard inspiré. — Ils me restent ! et, à chaque peine qui me frappe, à chaque deuil nouveau qui m’enveloppe ame et corps, il semble que leur communication avec moi soit plus intime et plus tendre, que l’un et l’autre je les comprenne mieux ; car eux seuls me comprennent, eux seuls ne fuient pas mon approche !… Ce peuple imbécile, si je lui confie une des pensées intimes qui m’assiégent et lui révèlent sa destinée, — il rit ! Un Scaliger, un François Rabelais, rioient aussi lorsque, trop confiant, je les entraînois avec moi dans l’avenir ! l’homme et la brute ont le même rire, devant le fait plus fort que leur intelligence…

L’amertume de ces dernières paroles témoignoit que l’ignorance et l’envie avoient attaqué de leurs doutes insultans les travaux de Michel de Nostredame. En effet, le sceptique Rabelais s’étoit plu à repousser de son argumentation railleuse les confidences mystérieuses de son confrère ; le vaniteux Scaliger ne leur avoit accordé qu’une oreille distraite, et le savant dont, aux jours de pestilence, Arles et Lyon avoient imploré les secours, entendoit le peuple de Salon accuser de sorcellerie et de mensonge les paroles échappées à sa préoccupation mystique.

À cette époque, deux affections le rappeloient encore aux devoirs sociaux qu’il eût volontiers oubliés, pour se livrer à l’égoïsme de ses travaux solitaires : il aimoit toujours Antoine Minard, ce joyeux écolier de si bonne et candide nature, — de basochien devenu avocat distingué au parlement de Paris, puis avocat général en la chambre des comptes, et enfin, dès 1544, nommé par François ier président à mortier. — Il adoroit ses enfans, sa fille Clarence et son fils César, tous deux confiés, depuis les derniers jours du mal de langueur de leur mère, à deux vieillards de Saint-Rémy qui avoient vu naître Michel de Nostredame.

Une lettre vint à Salon ; elle étoit écrite de Paris, par Antoine Minard, à son savant ami. Lettre pleine de doléances sur les dangers que couroit la catholicité en ce beau royaume de France, — et terminée par un avertissement qui devoit préparer son lecteur à de nouvelles alarmes.

« … En aucun temps, — lui écrivoit-il, — et à plus forte raison depuis que, par faveur royale, je suis un des organes de justice, ne me suis départi de l’idée de vous venger, mon illustre ami, des maux qui vous ont été infligés par la volonté de Satanas, sous les habits et le visage de cette Laure de la Viloutrelle. La disparition de cette femme, depuis le mois d’août de l’an 1525, aussi bien que celle de l’empoisonneur Élie Déé, m’ont plus d’une fois fait craindre qu’il y eût dans la présence de ces deux funestes intelligences sur cette terre l’effet d’une volonté subhumaine. Sans relâche, et à des intervalles choisis pour tromper la prudence des coupables, j’ai tenu en éveil les magistrats de votre province. Le seul avis qu’ils m’aient adressé, mais uniquement, me disoient-ils, pour condescendre à mon désir, m’annonçoit la venue en la ville de Salon d’une religieuse carmélite, en quête pour un établissement de son ordre ; — et cela, un mois et seize jours avant la mort de votre seconde femme.

» Voici que j’apprends que la même religieuse, après avoir séjourné à Marseille, est arrivée à Saint-Rémy. Comme il n’y a sorte de moyen dont ne se serve la malice du démon, tenez-vous en garde, — et ne puis m’expliquer d’où me vient cette crainte, peut-être coupable ; — n’importe, tenez-vous en garde contre cette religieuse, au cas où vos enfans seroient encore en cette ville de Saint-Rémy ; allez les quérir sans délai, ni retard, plaçant ainsi à l’abri de votre sollicitude les deux seuls êtres capables de vous rappeler que la vie vous réserve encore des plaisirs… »

— Mes enfans ! s’écria Michel, en interrompant sa lecture ; — mes enfans, Clarence, César, où êtes-vous… la religieuse carmélite ! elle est à Saint-Rémy ?… Minard ne se trompe pas, la malice du démon se manifeste sous tous les visages, sous toutes les robes !… Ô ma pauvre Ponce Gémel, tu m’as tant recommandé tes enfans ! — tu m’as tant dit : « Chaque matin, Nostredame, cherchez dans les yeux de Clarence la pensée des songes de sa nuit, et voyez si elle ressemble à vos exemples de la veille. »

Dans la soirée du jour où il reçut la lettre du président Minard, Michel de Nostredame arrêtoit sa mule devant la maison des époux Laurent, gardiens de sa jeune famille. Son fils César accourut à sa rencontre : — Et ta sœur ? demanda vivement Michel, tout en examinant son enfant avec joie et curiosité.

— Ma sœur ? elle n’est point encore rentrée au logis… au coucher du soleil elle va venir.

— Où donc est-elle ?

— Avec la bonne religieuse du Carmel.

— Ah !… quoi ! qu’as-tu dit ? — s’écria le père, saisissant son fils, l’élevant dans ses bras, comme pour recueillir plus vite une réponse, un renseignement.

— Mais, mon père, — reprit le jeune César intimidé par ce geste brusque ; — depuis trois jours, Clarence assiste la sœur quêteuse, et les aumônes n’en sont que plus abondantes, car tout le monde dit que la fille du savant Nostredame doit porter bonheur à la quête.

— Clarence avec la religieuse !… — cria Michel d’une voix de tonnerre. — Laurent ! Laurent ! qu’as-tu fait de ma fille ?

— Votre fille ? votre fille ? maître illustre… mais je l’attends, elle va venir.

— Non, vieillard, non, ma fille ne viendra pas…

— Quel vertige ! Nostredame… pourquoi ces terreurs, ces cris ?… depuis déjà trois jours la vénérable sœur sainte Julia ne l’a-t-elle pas ramenée chaque soir ?… Elle va venir, vous dis-je ?

— Ma fille est perdue ! ma pauvre Clarence ! — Michel jeta sa tête dans ses mains et versa d’abondantes larmes. Son fils ne comprenoit rien à cette violente douleur, mais pleuroit aussi ; le vieux Laurent et sa femme, consternés, n’osoient plus parler. La nuit approchoit. — Eh ! bien Laurent ? — demanda Nostredame d’une voix sombre, en relevant son visage trempé de larmes. — Eh bien ! ma fille ne revient point !… Oh ! je vous en supplie, que l’on cherche ma fille ! — Il joignit les mains, il portoit autour de lui un regard égaré. Le valet de la maison étoit sorti, il rentra dans cet instant.

— N’avez-vous pas vu Clarence ? — lui dit son maître.

— Non, n’est-elle pas ici ?… On l’a rencontrée avec la belle carmélite près du monument romain.

— Elle est belle cette religieuse ? — demanda Michel avec une angoisse de peur et de colère.

— Bien maigre, bien brune, mais encore belle, — répondit naïvement le valet.

— Va, cours, cria Michel, cherche, interroge, dans toutes les rues, dans toutes les maisons, informe-toi d’elle… Laurent, allez aussitôt chez l’officier municipal, chez le bailli… Oh ! le temps presse ! dépêchez-vous ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! conserve-moi ma fille !… Ne perdez pas un instant ! le temps me presse, vous dis-je ! la religieuse a sous sa robe un poignard et du poison ! Ma pauvre fille, elle te tuera !…

Nostredame étoit resté avec l’épouse de Laurent, et le jeune César, se livrant au plus violent désespoir. Tout-à-coup il bondit sur lui-même, s’échappe de la maison comme un fou furieux, et, sans pouvoir être suivi, prend sa course vers le mausolée, vestige monumental des Romains. Il y arrive hors d’haleine, baigné d’une sueur froide, crie par trois fois le nom de Clarence. Sentant ses forces l’abandonner, il cherche un point d’appui, saisit sur une pierre une robe en laine blanche, telle qu’en portoient les religieuses du Carmel, — et s’évanouit.

Le vieux Laurent par sa visite au bailli, — son valet par ses recherches, ses questions, eurent bientôt mis la petite ville de Saint-Rémy en émoi. Le chef des archers de la sénéchaussée se transporta dans la communauté d’ursulines où sœur Julia avoit trouvé un gîte depuis son arrivée dans le pays. Sœur Julia, sortie le matin, n’avoit point encore reparu. Des archers furent envoyés çà et là, et une escouade, courant aux flambeaux sur la route, trouva Nostredame étendu sans mouvement, la tête appuyée sur une pierre longue. Dans sa chute, sa tête avoit porté sur la pierre : la pierre et la robe de carmélite abandonnée étoient tachées de son sang. — On le reporta au domicile de Laurent.

La nuit entière, le jour suivant, puis un autre jour, puis bien d’autres jours encore, Clarence ne répondit point à la voix de son père, qui l’appeloit avec des cris et des sanglots. Cette enfant avoit alors quatorze ans ; elle étoit jolie, on voyoit déjà qu’elle devoit être belle ; — mais belle de cette beauté qui paroit prendre confiance en ses charmes, qui a des caprices, de la vanité, qui se passionne au plaisir, l’accepte aux dépens de sa conscience, et dans toute sa vie ne fait qu’une faute : — elle a commencé au premier âge de la raison, pour ne finir qu’à l’heure où s’affaisse la volonté, où commence la caducité.

Ponce Gémel, — ainsi que sans doute se seroit montrée la candide Anice Mollard, — avoit été d’un caractère uniforme, docile, incapable de vouloir ni trop long-temps ni trop haut, inquiète au premier bruit. Tout ce qui étoit uniformité et silence avoit accommodé ses organes disposés pour le repos et l’obéissance. Il arriva de la constitution physique et morale de la seconde épouse de Nostredame que les prédispositions de ses enfans restèrent ce que le hasard, qui préside à la distribution des facultés innées, avoit permis qu’elles fussent. L’éducation, qui fait la seconde nature, qui régularise les caprices du hasard, et remplit les vues de la providence, n’avoit en rien participé à l’œuvre de développement de César et de Clarence. Ponce Gémel auroit redouté les cris, les pleurs d’un enfant impatient et gêné dans ses bizarres volontés ; elle auroit craint que le bruit de sa voix, montant le long de la vis de l’escalier de sa maison, n’allât retentir jusque dans le cabinet où méditoit, où travailloit le silencieux Nostredame. César et Clarence étoient donc, l’un à quinze ans, l’autre à quatorze, dans le libre exercice de leurs facultés natives ; César, taciturne et penseur ; Clarence, vive, distraite, prêtant l’oreille à tous les bruits ayant une harmonie, et perdant, par l’irrésistible entraînement d’une vive curiosité, cette modestie du regard, emblème si séduisant de la candeur de l’ame et de la modestie de l’intelligence. César arrêtoit sur le visage austère de Michel de Nostredame des yeux pleins d’une expression sérieuse et admirative ; devant l’imposante figure du savant, jeune encore, dont le nom avoit une haute taille dans la Provence, Clarence sourioit ou avoit peur, — selon sa préoccupation du moment. Les deux enfans furent envoyés à Saint-Rémy dès que Nostredame eut prévu la mort prochaine de Ponce Gémel.

César pleuroit et restoit dans le silence et l’attente ; — Clarence, oublieuse de la mortalité qui s’arrêtoit sur la maison de son père, se livra aux paroles attrayantes d’une religieuse inconnue. La religieuse étoit belle, elle parloit dignement, venoit de bien loin ; — la jeune fille voulut l’assister dans sa quête par la ville de Saint-Rémy.

— Enfant, dit Michel de Nostredame à son fils César, aussitôt qu’ils furent revenus dans leur maison de Salon, — as-tu peur de la solitude ?

— Non, mon père.

— À l’heure qui n’est pas celle de ton travail, te sens-tu l’impérieux besoin de voir des enfans de ton âge, d’entendre des voix nouvelles ?

— Non, mon père.

— La jeunesse de ta pensée suffira donc à la jeunesse de tes désirs ?

— Je l’espère.

— Ma maison seroit murée, — pour empêcher l’accès d’un monde abominable, — ton cœur ne seroit ni attristé ni effrayé ?

— Non, mon père.

— Enfant, je t’enferme en ma maison, et tu n’en sortiras qu’à l’âge où de cœur et de corps tu pourras lutter contre les méchans. Jusque-là, grandis dans l’isolement et l’oubli complet des autres hommes ; fortifie-toi dans des méditations précoces ; habitue ta raison à vivre d’elle-même… et tiens-toi, mon César, unique trésor réel qui me reste, tiens-toi sous le regard de ton père… assez tôt tu descendras dans les infâmes arènes de la vie… assez tôt tu auras à mesurer du regard les hideux lutteurs qu’il te faudra combattre. L’horizon de notre époque est rouge et noir, vois-tu ; il s’épaissit, et accumule dans ses profondeurs bien des guerres, bien des orages… bien des mortalités, bien des mensonges !… Profite de mes leçons ; plus tard, je te ferai monter dans des sphères au milieu desquelles mon esprit ne s’élève que pour dominer le genre humain ; et un moment viendra où tu m’entendras lui jeter par pitié les avertissemens que la voix de l’avenir me confie.

La mysticité, le vague de ces paroles, étoient l’expression naturelle et précise d’un esprit sans cesse en avant dans la vie commune, précipité dans un espace qui n’étoit point encore éclairé ; agité, à propos de toutes les questions contemporaines, par tous les résultats à naître, et dirigé par une lucidité magnétique ; véritable état de somnambulisme éveillé.

Le jeune César possédoit dans sa constitution nerveuse tout ce qui pouvoit le mettre en rapport avec des facultés si exceptionnelles ; aussi la solitude prescrite à sa jeunesse, la méchanceté des hommes promise à son avenir, les sombres prédictions, les espérances d’initiation aux mystères astrologiques, — accepta-t-il tout cela avec recueillement et résignation.

Michel de Nostredame le comprit en l’observant avec attention ; il l’embrassa, et choisit ce moment pour lui dire :

— Mon fils, n’essaie plus de laver le sang dont est souillée la robe blanche de la religieuse carmélite. Entre ce sang et cette robe il y a une affinité intime, entends-tu bien ? leur contact est symbolique, et je t’expliquerai ce symbole le jour où la robe deviendra un suaire.