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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Le Neveu du roi

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Abel Ledoux (2p. 295-302).


XXI.

LE NEVEU DU ROI.


Le 2 juillet 1565 fut un bien grand jour pour les habitans de la petite ville de Salon ; magistrats, municipaux, sénéchaussée, prévôté, maréchaussée, manans, artisans, clergé, tout le populaire de ce coin de la Provence était en émoi et en habits de fête. Charles IX, se rendant à Marseille, en compagnie de madame la reine-mère, Catherine de Médicis, alloit passer.

Une grave question, la plus importante qu’à l’occasion du voyage d’un souverain puissent faire administrateurs et administrés, avoit été agitée depuis plusieurs jours : — le roi séjournera-t-il, ou ne fera-t-il que traverser la cité ? Les fonctionnaires désiraient le séjour ; le pauvre peuple, chargé par état de payer pour tous, le redoutoit ; et pour l’attente comme pour la crainte, il se faisoit mille conjectures, qui venoient aboutir à une maison de la ville, sise en la Grande-Rue : c’étoit la maison d’un vieillard, cause irritante de la superstition populaire, objet du culte des uns, de la haine des autres, dont le nom étoit tour à tour adoré ou insulté, mais dont la personne, d’ailleurs presque invisible, tant son isolement était rigoureux, auroit en toute circonstance été respectée. La vertu privée commande plus aux hommes que toutes les célébrités.

Ce vieillard, c’étoit Michel de Nostredame.

On se rappeloit le voyage de Michel à Paris, sa présentation à la cour, ses conversations avec le roi Henri II et sa femme ; avec quelque raison on en venoit à penser que Charles et sa mère ne voudroient passer outre avant que d’avoir entretenu le prophète, c’est ainsi que la multitude appeloit le bon et simple médecin de Salon. Quant à lui, étranger à ce qui se passoit, il avoit refusé au bailli, qui l’étoit venu visiter, d’accompagner le cortége du roi à son entrée dans la ville.

L’arrivée de deux courriers apprit enfin à la foule que le roi approchoit. Les cloches s’ébranlèrent, le canon tira, et une violente arquebusade, ajoutant au tapage des honneurs rendus à la royauté, faillit coûter la vie au souverain : Charles venoit de descendre de sa lourde voiture de voyage, il montoit à cheval, imité par sa mère, qui toujours belle cavalière, malgré ses ans, toujours habile à placer sa jambe sur l’arçon de la selle, ainsi qu’elle en avoit donné la première l’exemple aux femmes, se complaisoit à montrer à tous son courage et sa dextérité ; la détonation de l’arquebusade effraya le coursier de Charles, mal maintenu par son timide cavalier ; il se cabra, se rua sur la foule, on eut peur pour les jours du roi. — Ils étoient réservés pour trop d’événemens ! — Il n’y eut qu’un jeune homme de quinze ans qui fut frappé au front par le fer du cheval, terrassé et tué.

On comprendra que dans un semblable mouvement de populaire, le roi étant là pour absorber toutes les attentions, et madame la reine-mère, et le cardinal de Bourbon, et le maréchal de Montmorency, le corps d’un homme roulé par terre fît peu d’impression. — On passa par-dessus. Mais quelques personnes avoient reconnu le jeune homme, elles le relevèrent.

Le roi se dirigea vers l’église des Cordeliers, pour y faire sa prière. — Ensuite il demanda la maison de Michel de Nostredame, et ordonna qu’on l’y conduisît. Lorsqu’il y arriva, les portes en étoient grandes ouvertes, un homme mort étoit gisant au milieu de la cour.

— Place ! — s’écria le vieillard qui pleuroit, — place au roi ! à la reine !… laissez entrer la famille du mort !

— Que voulez-vous dire, maître ? — demanda Charles avec inquiétude et surprise.

— Sire, — répondit Michel, en lui montrant le corps dont la tête étoit sanglante, — celui-ci est le fils de votre frère Henri…

— De Clarence ! — interrompit Catherine de Médicis en détournant la tête.

— Morte en couches ! — répondit Nostredame.

Cet incident du voyage étoit d’autant plus pénible qu’il pesoit sur l’homme auquel la superstition venoit demander des oracles, des avis et des pronostics ; aussi la reine-mère en fut-elle sincèrement affligée.

— Mon fils, dit-elle, nous allons en une chambre de ce logis pleurer avec notre vieil ami la mort de cet enfant, dont la naissance, je le prévois, a dû lui causer bien des chagrins !… — Et se tournant vers la foule : — Notre bien-aimé fils donne quinze écus d’or à chaque orphelin de cette ville… Nous, nous instituons cinq messes annuelles pendant dix ans pour le repos de l’ame de cet enfant, saisi tout vivant par la mort… Mes amis, retirez-vous maintenant.

— Noël ! vive madame la reine ! — Et les cris de la reconnoissance du peuple retentirent avec éclats de joie dans cette maison où on attendoit une bière.