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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Les Deux Époux, les Deux Amis

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Abel Ledoux (2p. 131-155).


IX.

LES DEUX ÉPOUX, LES DEUX AMIS.


La scène scandaleuse qui s’étoit passée devant le maître-autel de Sainte-Marine avoit eu du retentissement dans Paris. Les manans, les écoliers, les gens de métiers crièrent Noël ! en apprenant qu’une dame de haut lieu, amie particulière de madame de Valentinois, avoit subi l’insulte de l’anneau de paille ; les courtisans aux couleurs de la reine s’en réjouirent ; ceux aux couleurs de la favorite furent profondément irrités. Quant à Barozzi, il n’étoit pas vrai que Montluc l’eût tué en combat loyal ; trois hommes l’avoient jeté dans la rivière, le soir même de son étrange mariage, et demoiselle Mariane étoit entrée, au même moment, dans une maison de la rue du Vieux-Colombier, destinée à recueillir les filles de la miséricorde, dont la communauté ne fut définitivement constituée, sous le nom de religieuses Augustines, qu’en 1651.

Diane de Poitiers, instruite le lendemain de tous ces événemens, mais le lendemain seulement, sans doute parce qu’elle étoit intéressée à les connoître aussitôt, eut la forte tentation d’effacer promptement, par un moyen ou par un autre, les attraits de cette héroïne qui, si subitement, avoit envahi le cœur du roi. Elle étoit décidée à aller la voir, lorsque Catherine de Médicis lui proposa de l’accompagner dans cette visite que Henri devoit ignorer. Diane espéra que la reine lui éviteroit la peine de frapper la nouvelle favorite, mais la femme de Henri n’eut besoin que de laisser tomber un instant son regard sur Clarence, pour apprécier le parti qu’elle en pourrait tirer contre son orgueilleuse rivale ; aussi, lorsqu’un chef d’archers de la prévôté tenta de parvenir, peu d’instans après l’entrevue que nous avons rapportée, dans la maison de Nicolas de Neuville, quatre soldats de la garde écossaise s’emparèrent de cet homme, et le moine franciscain, confesseur privilégié du roi, fut seul admis dans l’asile de la fille de Nostredame.

Au retour de la chasse, Henri II montroit une gaieté expansive et bruyante. La première personne qu’il rencontra dans la grande galerie de son hôtel des Tournelles, ce fut la duchesse, dont le regard superbe, irrité, voulut déconcerter sa joyeuse humeur, et troubler son contentement intime ; le roi, soigneux de conserver ses bonnes pensées, refusa la querelle offerte par la jalousie de sa maîtresse ; il lui sourit avec grâce et passa outre, comme s’il n’eût fait que rendre hommage à la dame la plus insignifiante de sa cour.

Contrairement aux usages prescrits par l’étiquette, Catherine de Médicis se trouva seule dans la chambre de son mari, lorsqu’il y rentra pour quitter le costume de chasseur.

Jamais la reine, alors âgée de trente-deux ans, n’avoit plus, qu’en ce moment, mérité la devise que lui donna François ier.


Φῖ φερ ετ ὴ δενα δανην[1].
Lucem fert et serenitatem[2].


Son noble visage étoit empreint d’éclat et de sérénité, comme à l’heure la plus belle et la plus douce de sa vie ; elle portoit ce costume sous lequel l’avoit déjà représentée un sieur Corneille, peintre de Lyon : chaperon à grosses perles ; robe à la française, à grandes manches de toile d’argent fourrées de loup cervier, — vraiment séduisante, ayant l’intention de l’être aux regards de Henri ; et afin de vaincre l’incrédulité de ces hommes qui croient que femme cesse d’être désirable pour son époux, par cela seul qu’elle est sa femme, nous nous plairons à reproduire dans toute sa naïveté le portrait que Brantôme a tracé de cette Italienne,

« De belle et riche taille, de grande majesté, — fort douce quand il le falloit, — de belle apparence et bonne grâce, — le visage beau et agréable, la gorge très-belle, et blanche et pleine, — fort blanche aussi par le corps, — la charnure belle et son cuir net, — d’un embonpoint très-riche, la jambe et la grève très-belle, — prenant plaisir à se bien chausser et à avoir la chausse bien tirée et estendue, — du reste, la plus belle main qui fut jamais vue ! — bref, ayant beaucoup de beautés en soi pour se faire aimer. ».

Le roi, dont l’intuitive contemplation se repaissoit des attraits de Clarence, fronça ses sourcils, et rembrunit son brun visage à l’aspect de Catherine de Médicis ; mais elle, vraiment auréolée de sa devise, s’avança doucement, s’arrêta, éblouissante, les seins agités, à deux pas de son mari, et d’une voix tout harmonieuse :

— À donc, monseigneur le roi, me trouverez toute ravie de votre bon retour et noble présence.

— Qu’est-ce ? demanda sèchement Henri, cherchant à s’affermir contre l’influence des brillans regards qui dardoient sur les siens. — Qu’avez-vous, madame la reine, pour vous illuminer ainsi les traits et la pensée ?

— J’ai devant moi la grâce et noblesse de mon maître et mari.

— Est-ce donc, bonne Catherine, cause de contentement si grand en votre ame ?

— Pourquoi non, beau sire ? ma jalousie n’est pas de nature à affoiblir injustement les mérites du gentilhomme que j’aime le plus au monde.

— Et mêmement, madame la reine, ne connois de femme en ma cour, capable de faire oublier vos beautés ! s’écria le roi, en arrêtant sur la belle Médicis un regard complaisant.

— Aussi vous tiendrai-je toujours compte de ce bon sentiment, et ne perdrai jamais la souvenance que durant dix années, malgré les injurieux propos du mécréant Anne de Montmorency, vous persistâtes à me garder, stérile, à vos côtés !

— Enfin ?… interrompit le roi, qui cherchoit à comprendre le motif d’une gracieuseté si spontanée.

— Enfin, monseigneur, votre dame et reine, constamment préoccupée de la gloire de la France et de la vôtre, sans cesse interrogeant le ciel sur ces deux destinées si précieuses, est en grande joie par l’idée que le rideau de l’avenir va être soulevé devant elle !

— Et par quelle main ?

— Par la main puissante et divinisée de Michel de Nostredame.

— Michel de Nostredame ! le prophète de la Provence ? Il a parlé ?

— Non, mais il va venir.

— En notre Tournelle ?

— Ce soir.

— Ce soir, madame la reine ! ce soir, Michel de Nostredame paroîtra devant moi ? Oh ! non, je ne le veux pas !… Je le défends, entendez-vous bien !

— Pourquoi cette crainte ?

— Je le défends, vous dis-je, répéta durement le roi, cachant son visage avec ses mains, comme si le regard du savant médecin eût pu déjà y surprendre le secret de ses nouvelles amours.

— Henri, — reprit la reine avec tristesse et douceur, en posant sa blanche main sur le bras du roi, — en cet hôtel de Soissons, que je viens de faire parachever, rue des Deux-Écus, il existe, vous le savez, une colonne de cent pieds de haut, au faîte de laquelle est une sphère armillaire. Sur cette sphère, depuis trois nuits, j’ai vu des constellations du ciel disparoître sous mon regard ; celle de Vénus me paroissoit brillante, celle du Lion s’effaçoit entièrement…

— Le florentin Ruggieri vous l’aura fait croire, interrompit le roi, en relevant sa lèvre dédaigneuse.

Ruggieri, — répondit la reine avec fermeté, — ne possède à mes yeux qu’une science incertaine ; son adresse à composer des philtres n’influe en rien sur mes connaissances astronomiques. Je vous le dis, Henri, ma sollicitude pour vous, vos enfans et la France est inquiétée depuis quelque temps au point de prolonger péniblement mes veilles… J’ai voulu sortir de cet insupportable doute, j’ai fait venir de Salon le savant Nostredame, il est arrivé aujourd’hui à Paris ; ce soir même je l’enverrai chercher en l’hôtellerie de l’île Saint-Louis où il est descendu.

— Est-ce pour cette entrevue que vous avez fait quitter Blois à nos enfans ?

— Pourquoi non ? La vigilance d’une mère a-t-elle trop de moyens pour s’éclairer ? et celle de l’épouse n’est-elle pas trop excusable pour ne pas être respectée ?… Mon roi, mon Henri, vous recevrez, n’est-il pas vrai, ce Michel de Nostredame ?

— Ne faut-il que cette complaisance pour récompenser, belle Catherine, la bonté de ce regard ?

— Il faut encore, sire, être assuré de l’amour de votre femme.

— J’y attache trop de prix pour ne pas y croire, — répondit galamment Henri II en pressant doucement la reine dans ses bras.

Médicis, assurée qu’un bon accueil seroit fait à l’homme dont elle avoit si ardemment désiré la présence, fit aussitôt avertir ses enfans qu’ils assisteroient le soir au cercle de la cour.

— Connétable, disoit le roi à Anne de Montmorency, il faut, mon bon serviteur, donner ce soir à ton maître preuve d’amitié particulière.

— Entre mille, laquelle choisirai-je pour plaire à votre majesté ?

— Il s’agit, mon cousin, de chose plus difficile pour vous que bataille et victoire. Une certaine dame, qui vous garde méchamment rancune, — ceci soit dit entre nous, — a conçu l’idée de livrer à l’examen d’un astrologue le roi et ses enfans ; un peu de ma curiosité m’a rendu indulgent à cette folle idée… Je verrai l’astrologue ; mais il faut qu’il soit préparé par un avertissement salutaire à ne voir que ce que le roi veut avouer tout haut, — et si, par un don spécial de la divine providence, il possédoit en effet la seconde vue, dites-lui bien, connétable, que les rois ont reçu du ciel le pouvoir de racheter leurs torts envers Dieu par des fondations pieuses, et, envers leurs sujets, par des présens magnifiques.

— Le connétable de France, le maréchal Anne de Montmorency, va donc négocier avec un astrologue ?

— Le connétable de France, le maréchal Anne de Montmorency, premier gentilhomme de ma chambre, va m’obéir, et faire en même temps une chose agréable au roi, son ami, — répondit Henri II sur un ton de hauteur ; — d’ailleurs, reprit-il avec le désir apparent de la persuasion, — Michel de Nostredame n’est point un homme vulgaire en notre France ; à la science mystérieuse qui donne du relief à sa célébrité, il en joint une autre, positive et secourable : nos villes d’Arles, d’Aix et de Lyon, affligées par la pestilence, ont sollicité plus d’une fois ses bons offices. — En même temps qu’il sera dit dans Paris que Henri II, envoyant son connétable auprès d’un illustre médecin, a voulu honorer les savans, — de plus, un mot, adroitement jeté en l’oreille de ce prophète par le bon connétable, préservera le roi de toute parole indiscrète.

— Enfant d’honneur du roi, votre père, sire, dès avant Marignan, j’ai depuis ce temps fait serment d’obéissance à mon prince.

La duchesse de Valentinois, après avoir rougi de colère en recevant l’étrange sourire de Henri II, dans la galerie des Tournelles, avoit appris l’arrestation, par la garde écossaise, du chef des archers de la prevôté, homme entièrement à sa dévotion. La peur s’empara d’elle ; elle craignit la disgrâce.

La disgrâce est le plus mortel des malheurs qui puisse atteindre des êtres nourris dans la servitude des cours, et surtout ceux attachés par privilége à la domesticité du cœur ; — sorte d’esclavage d’autant plus compromettant qu’étant plus intime auprès du prince, il impose dans certains cas l’oubli des devoirs sacrés du citoyen.

C’est dominée par la peur de n’être plus souveraine adultère du cœur de son roi, que Diane de Poitiers, avertie de l’arrivée à Paris de Michel de Nostredame, se présenta un peu avant la nuit devant une petite hôtellerie, à l’enseigne de Saint Janvier, sise en ce temps-là près de la maison qu’avoit habitée le chanoine Fulbert.

Sa démarche fut stérile ; le médecin de Salon refusa obstinément de la recevoir ; il avoit, fit-il répondre, à satisfaire à un empressement trop cher et trop saint à ses yeux ; un visiteur venoit d’être introduit auprès de lui.

— … Illustre Nostredame ! disoit cet homme avec effusion et respect.

— Antoine Minard ! répondoit Michel en pressant affectueusement les mains de l’ancien élève de Boncourt.

— Enfin, arraché à votre profonde solitude !

— Il a fallu l’ordre exprès de la reine. Mais, hélas ! la volonté royale n’arrachera pas aussi facilement de mon cœur ulcéré le ver qui le ronge depuis tant d’années !…

— Vertueux Nostredame, tant souffrir !…

— Et le mériter si peu, mon ami… Car, je le dis en toute vérité, jamais homme ne demanda avec plus de ferveur au ciel de suivre obscurément et fidèlement cette route banale, dont le sentier tant frayé ne permet pas même à l’ignorance une marche incertaine… Toutes ces passions, qui font des périls un plaisir de vanité, et de l’irritation des sens une joie pour le cœur, je les ai redoutées. C’est pour m’affranchir à jamais de leur funeste influence que j’épousai la naïve Anice Mollard, Dieu ne le voulut pas !… l’enfer tua cette femme. Je me remariai, voulant, par les saints devoirs de la paternité, ne laisser aucun prétexte à des tentations malfaisantes ; … Dieu ne le voulut pas !… J’eus à creuser une autre tombe ! Mes enfans me restoient… Clarence !… Oh ! vous ne savez pas quels cris affreux j’ai poussés, combien de pleurs j’ai versés depuis que cette enfant a oublié son père ! Vous ne comprendriez pas mes angoisses, lorsque, pressant dans mes mains, couvrant de mes baisers la tête chérie de mon fils César, je voyois se placer une ombre à ses côtés,… ombre insaisissable, ombre de ma fille coupable… Et la nuit, et le jour, soit éveillé, soit endormi, sans cesse là, devant moi… Là, mon ami, en cet instant même, derrière vous, plus grande que vous, vous dépassant de la tête, Laure de la Viloutrelle !…

Antoine Minard frissonna ; une peur involontaire lui fit jeter dans l’appartement un regard inquiet ; il y avoit une si terrible conviction dans la voix et dans le regard de Nostredame !

— Cette vision que Dieu m’inflige, — reprit-il d’une voix pleine de larmes, — absorbe la meilleure part de mon sang et de ma vie !… aux trois quarts du chemin, je suis bien fatigué, Antoine Minard !… Dans un temps qui n’est pas éloigné, je ferai le compte de mes derniers jours, et ma Clarence, fille infidèle, ne viendra pas soulager par sa présence les tortures de mon agonie.

— Vous la reverrez, dit Antoine Minard avec entraînement.

— Vivante ?… jamais !

— Vous allez la revoir, vous dis-je.

— Depuis son départ de Venise…

— Elle est ici.

— Ici… à Paris ? cria Nostredame d’une voix de tonnerre.

— Silence ! oh ! silence !…

— Me taire, Antoine Minard !… Me taire, ne pas appeler ma fille, lorsque l’écho peut lui porter ma voix !… Mon ami !… noble Antoine Minard, président à mortier, magistrat puissant ; oh ! à deux genoux, je vous en supplie… Où est-elle ?… — Un mot, un ordre, un arrêt qui me rende mon enfant !… Elle est coupable ? le pardon d’un père purifie comme le feu !… Elle m’a oublié ? mes traits sont sortis de sa mémoire ?… la nature a un cri qui ne s’oublie jamais ! Les traits d’un père et d’une mère sont ineffaçables dans la pensée des enfans les plus ingrats !… Eh bien ! où donc est-elle ?

Nostredame étoit à genoux devant son ami. Le président étoit trop ému pour répondre ; il le relevoit, lui faisoit signe de se calmer, de se tranquilliser.

— Oui, je vais arrêter, afin de mieux vous entendre, mes cris, mes sanglots et mes pleurs.

— Elle vit !… Elle est à Paris !

— Je le sais depuis hier seulement.

— Vous l’avez vue ?

— Non.

— Qui vous en a parlé ?

— La rumeur publique, répondit Minard sans réflexion.

— La rumeur publique a parlé de ma fille ?… Le nom de Clarence livré à la voix de tout un peuple ? demanda Nostredame avec sévérité.

— Le peuple ne l’a point nommée, mais un incident m’a fait conjecturer que la femme dont il étoit question devoit être Clarence.

— Parlez encore, monsieur le président, j’écoute :

— Illustre Nostredame, mon ami… Une femme est bien foible, livrée aux séductions du monde…

— Sans doute, mon ami, sans doute… J’écoute encore…

— Et c’est un moindre malheur, lorsque, après avoir été trompée par un vil séducteur, on tombe impuissante, aveuglée, dans une faute nouvelle, dont un roi est le motif.

— Un roi ?… — Je ne vous comprends pas.

— Clarence est la maîtresse de Henri II.

— Quoi !… qu’avez-vous dit ? Clarence, la maîtresse du roi… Maîtresse !… Ah ! ça, mais Clarence est donc une prostituée ? Ma fille !… l’avez-vous dit ? est-ce bien vrai ?… Le peuple vous l’a dit ? il est dans la confidence de mon infamie, le peuple ?… Ah ! malheureux Nostredame !

— Mon ami, sage Nostredame,… le repentir, la pénitence et votre pardon peuvent effacer cette souillure… de la modération, de la prudence. Pour ressaisir votre enfant, il faut employer ces ménagemens que commande le despotique amour d’un souverain.

— Honte et malheur !… Laure de la Viloutrelle, pourquoi m’as-tu oublié ?… Pourquoi n’as-tu pas tué ma fille, comme tu as tué sa mère ?… Eh bien ! non, je me trompe, ma vue s’égaroit, je ne la voyois pas… C’est encore Laure de la Viloutrelle !… Tuer mes deux femmes, bien ; mais ma fille ? pour la placer, vierge et pure, aux côtés de la mère du Christ ?… Oh ! non. Ma fille, Antoine Minard, elle l’a prostituée !… Elle a présenté à ses lèvres l’ambroisie païenne, la coupe d’or des repas impurs ; elle a fait monter à son cerveau l’enivrante vapeur des encens du sérail… Malheureux Nostredame !… Il pleura amèrement ; Minard laissa couler des larmes qui devoient calmer sa souffrance ; mais cette douleur de l’homme foible fut de courte durée, Michel de Nostredame poussa un cri brisé par un sanglot, il se dressa, l’œil fixe et grand ouvert.

— Et pourquoi donc m’appelle-t-elle à Paris, cette reine ? Quelle cruauté d’arracher un pauvre père à l’ignorance de son infamie !… Que veulent-ils de moi ?… Minard, si Dieu en effet, par une explicable compensation donnée dans sa justice, accorde parfois à mon esprit l’hallucination, la seconde vue… Si, à force de sonder les ténèbres, d’interroger le doute,… je vois dans l’ombre… Si mon regard, à l’inspection des organes physiques, à la reconnoissance de certains signes, s’instruit et m’avertit des chances offertes à certaines destinées humaines,… que Dieu les protége tous à cette cour, ou ma parole, comme le doigt vengeur au festin de Baltazar, leur gravera dans l’esprit, en traits ineffaçables, la lettre sanglante de leur avenir !…

— Pensez à votre fille, Nostredame.

— Et à la vérité, Antoine Minard.

— On dit le roi épris de Clarence au point de lui sacrifier madame de Valentinois ; n’irritez pas le lion. Jetez, comme une pâture, une promesse de gloire à son orgueil ; puis, avec la voix suppliante d’un père, demandez-lui votre enfant.

— … Oh ! noble et généreux César de Nostredame, mon fils ! parle-moi maintenant de ta sœur… Imagine sur ses traits, dans ta curiosité naïve et fraternelle, des grâces et des charmes pour flatter la vanité d’un père… Clarence ! lis souillé par l’eau du ruisseau ! Clarence ! robe de soie et d’or qui recouvre une lèpre hideuse !… Clarence prostituée !…

— Calmez ce désespoir, illustre Nostredame ; la tolérance est l’œuvre du savoir et de la bonté… Préparez vos pardons, ne maudissez pas…

— Mais vais-je la voir, effrontée, au milieu de la cour, imposer silence à ma colère, et faire monter à mon vieux front le rouge de honte qui n’est plus l’ornement du sien ?… Habite-t-elle le palais ?

— Non. Hier soir, lorsque sonnoit l’angelus, un moine l’a emmenée, par ordre du roi, de la maison où elle avoit été conduite… J’ai perdu sa trace depuis ce moment.

Un grand retentissement de pieds de chevaux se fit entendre sur le quai, et comme une clarté vive et rougeâtre vint à frapper subitement les vitres de la chambre où causoient les deux amis, leur conversation fut interrompue.

Anne de Montmorency, premier baron, pair, maréchal, grand-maître, connétable de France, chevalier des ordres de Saint-Michel et de la Jarretière, premier gentilhomme de la chambre du roi, gouverneur de Languedoc, comte de Beaumont-sur-Oise et de Dammartin,… escorté de vingt pages, trente gentilshommes, et cinquante archers-cavaliers de la garde écossaise, venoit chercher, en son hôtellerie, Michel de Nostredame, médecin ; astrologue, — disoit le peuple ; — devin et prophète, — disoient les grands ; — savant, mais imposteur et visionnaire, — disoit le plus grand nombre des lettrés, des savans, et surtout des médecins. Si l’ergoterie, la chicane, l’esprit de système et la polémique de l’envie avoient été en ce temps-là bannis de la terre, il auroit fallu les rechercher dans la corporation des médecins.

  1. Note Wikisource : le texte original est Φῶς φέρει ἠδέ γαλήνην. Source : Bibliotheca rhetorum, volume 4 de Gabriel François Le Jay.
  2. Traduction Wikisource : Elle porte la lumière et la sérénité.