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Nostromo/Première partie

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Première partie
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Chapitre I

Au temps de la domination espagnole, et bien des années plus tard, la ville de Sulaco, dont la splendeur luxuriante des orangeraies proclame l’antiquité, ne connaissait d’autre importance commerciale que celle d’un port de cabotage, doté d’un assez riche marché local de peaux de bœuf et d’indigo. Les lourds galions de haute mer des conquérants, dont la moindre évolution exigeait un vent frais, seraient restés immobiles sous les brises légères qui poussent bon train nos fins voiliers modernes, avec un simple battement de leurs toiles ; ils ne pouvaient aborder Sulaco, à cause des calmes prédominants de son vaste golfe. Certains ports doivent à la présence sournoise de récifs sous-marins, ou aux tempêtes de leurs côtes, la difficulté de leur accès ; Sulaco était demeuré un inviolable sanctuaire, protégé contre l’invasion du monde commercial par la paix solennelle et la profondeur de son Golfo Placido, énorme temple sans toit, ouvert en demi-cercle sur l’Océan, entouré des murailles de ses hautes montagnes, et drapé d’une funèbre tapisserie de nuages.

Sur l’une des faces de cet immense amphithéâtre, rive toute droite de la République de Costaguana, le dernier éperon de la chaîne côtière forme un cap insignifiant, nommé la Punta Mala. Du milieu du golfe, on n’aperçoit pas la pointe elle-même, mais on distingue, comme une ombre pâle détachée sur le ciel, l’épaulement d’une montagne à pic, qui la domine dans le lointain.

De l’autre côté, on peut voir, au-dessus de l’horizon clair, flotter légèrement une sorte de tache isolée de brume bleuâtre. C’est la presqu’île d’Azuera, chaos sauvage de roches déchiquetées et de plateaux pierreux, coupés de failles verticales. Détachée d’une côte verdoyante, elle allonge, très avant dans la mer, sa rude tête de pierre au bout d’un col effilé de sable, couvert de misérables buissons épineux. Totalement dépourvue de sources, car l’eau des pluies y ruisselle aussitôt vers la mer, elle ne possède, semble-t-il, pas assez de terre végétale pour nourrir le moindre brin d’herbe. On dirait d’une terre infernale, et les pauvres, dont l’obscur besoin de consolation associe les idées de mal et de richesses, affirment qu’elle est maudite à cause de ses trésors cachés.

Les habitants du voisinage, peons des estancias, vaqueras des plaines maritimes, Indiens soumis qui font des milles pour apporter au marché une botte de cannes à sucre ou un panier de maïs de six sous, tous ces gens savent que des monceaux d’or fauve dorment dans l’ombre profonde des précipices taillés dans le plateau pierreux de l’Azuera. La tradition rapporte qu’aux temps anciens, bien des aventuriers périrent, pour s’être lancés à la recherche de ces trésors. Mais c’est une aventure plus récente que celle des deux marins américains : déserteurs sans doute, mais en tout cas vils étrangers, et gringos de la dernière espèce, ils s’abouchèrent avec un propre à rien, un mozo fainéant et joueur, pour voler un âne destiné à leur porter un fagot de bois sec, une outre d’eau et des provisions pour quelques jours. Ainsi équipés, et revolvers à la ceinture, ils se frayèrent, à coups de machete, un chemin à travers les buissons épineux qui couvrent l’isthme de la presqu’île.

Le lendemain de leur départ, on vit au soir, pour la première fois de mémoire d’homme, une colonne de fumée monter en tournoyant sur la tête de pierre, et se détacher légèrement sur le ciel, au-dessus d’une crête en lame de couteau. Ce ne pouvait être qu’un feu allumé par les aventuriers. L’équipage d’une goélette, restée, faute de vent, en panne à trois milles du rivage, regarda avec stupeur cette fumée jusqu’à la nuit. Un pêcheur nègre, qui habitait, dans une crique voisine, une hutte solitaire, avait assisté au départ des trois hommes, et attendait de leur voir donner signe de vie. Il appela sa femme, au coucher du soleil, et tous deux contemplèrent le prodige avec envie, incrédulité et terreur.

C’est tout ce que l’on sut des aventuriers impies. On ne revit jamais les marins, l’Indien, ni le burro volé. Pour le mozo, habitant de Sulaco, sa femme fit dire quelques messes ; le pauvre quadrupède, étant sans péché, put, sans doute, mourir en paix, mais quant aux deux gringos, victimes de leur fatal succès, on soupçonne leurs spectres, éternellement vivants, de hanter encore le désert rocailleux. Leurs âmes ne peuvent se résoudre à quitter les corps commis à la garde des trésors déterrés. Ils souffrent pour toujours de la faim et de la soif à côté de leurs richesses, fantômes de gringos hérétiques, obstinés à souffrir les tortures de leur chair desséchée, là où des chrétiens auraient renoncé à leurs convoitises, pour obtenir leur pardon.

Tels sont les habitants légendaires de l’Azuera, gardiens de ses trésors maudits, et l’ombre légère détachée sur le ciel, d’un côté, la tache arrondie de brouillard bleuté qui, de l’autre, coupe le cercle brillant de l’horizon, marquent les deux extrémités de l’immense feston, connu sous le nom de Golfo Placido, parce que jamais vent violent ne souffle sur ses eaux.

En franchissant la ligne imaginaire tirée de l’Azuera à la Punta Mala, les vaisseaux d’Europe qui vont à Sulaco échappent brusquement à l’effet des fortes brises océaniques. Ils deviennent la proie des vents capricieux qui se jouent parfois d’eux pendant trente heures de suite. Devant eux, le fond du paisible golfe est envahi, d’ordinaire, par une masse opaque de nuages immobiles. Par les rares matinées claires, une ombre nouvelle tombe sur la courbe du golfe. L’aube se lève très haut, derrière l’énorme mur crénelé de la Cordillère, dont les pics sombres découpent hardiment leur profil sur le ciel, et dominent de leurs pentes abruptes un piédestal altier de forêts, sorties du rivage même de la mer. Parmi eux la tête blanche de l’Higuerota s’élève majestueusement dans l’azur. Des masses dénudées de roches énormes sèment de minuscules points noirs la nappe du dôme éclatant.

Puis, vers midi, quand le soleil chasse du golfe l’ombre des montagnes, les nuages se mettent à rouler le long des plus basses vallées. Ils revêtent de leurs sombres haillons les rochers nus des précipices, passent sur les pentes boisées, masquent les pics, et s’allongent en traînées sur les flancs de l’Higuerota. La Cordillère a disparu, comme si elle s’était résolue en masses énormes de vapeurs grises et noires, qui tombent lentement vers la mer, pour s’évanouir dans l’air léger sous la chaleur torride du jour. L’avant-garde des nuages s’efforce, le plus souvent en vain, de gagner le milieu du golfe. Le soleil la mange peu à peu, comme disent les marins. Parfois pourtant, une sombre nuée d’orage se détache de la masse principale, et parcourt l’étendue du golfe tout entier ; elle passe au-dessus de l’Azuera pour gagner le large, où elle éclate en grondements et en flammes, comme un sinistre pirate de l’air planant au-dessus de l’horizon, dans son combat furieux contre la mer.

La nuit, la masse des nuages, qui s’élèvent plus haut dans le ciel, plonge toute l’étendue du golfe paisible dans une ombre impénétrable où l’on entend, çà et là, tomber brusquement et cesser de même de lourdes averses. Ces nuits opaques sont proverbiales, sur le grand continent, parmi les marins de la côte occidentale. Ciel, terre et mer semblent rayés du monde, quand, selon l’expression de là-bas, le Placido s’endort sous son poncho noir. Les rares étoiles, encore allumées au large sous la voûte de poix, brillent d’un éclat atténué, comme à l’entrée d’une caverne profonde. Dans cette immensité, les bateaux flottent invisibles sous les pieds des marins, les voiles battent au-dessus de leur tête dans une ombre impénétrable. L’œil de Dieu lui-même, disent-ils avec une sombre impiété, ne pourrait pas, dans cette obscurité, voir l’œuvre d’une main humaine, et l’on appellerait impunément le Diable à son aide, si sa malice n’était aussi mise en défaut par une telle nuit.

Les rives du golfe sont partout abruptes ; les îles désertes qui se chauffent au soleil, vis-à-vis du port de Sulaco et à la limite même de l’écran des nuages, se nomment les « Isabelles ».

Il y a la Grande Isabelle, la Petite Isabelle, toute ronde, et Hermosa, la plus réduite des trois.

Cette dernière n’a guère qu’un pied de haut, sur sept pas de large ; elle représente la tête aplatie d’un rocher gris, qui fume comme une cendre chaude après les averses, et où nul homme ne voudrait poser son pied nu, avant le coucher du soleil. Sur la Petite Isabelle, un vieux palmier déchiqueté, au gros tronc ventru tout hérissé d’épines, véritable sorcier parmi les palmiers, fait frissonner, au-dessus du sable rude, un lugubre bouquet de feuilles desséchées. La Grande Isabelle possède une source d’eau claire, sortie de la pente gazonnée d’un ravin. Elle affecte la forme d’un coin posé à plat sur la mer, et déploie sur un mille sa verdure d’émeraude. Elle nourrit deux arbres, serrés l’un contre l’autre, qui projettent une nappe d’ombre au pied de leurs troncs lisses. Un ravin, étendu sur toute la longueur de l’île, est semé de buissons ; fente étroite et creuse vers la rive abrupte, il se fait peu à peu moins profond jusqu’à l’autre bord, pour aboutir à une petite plage sablonneuse.

De cette grève, l’œil plonge dans le port de Sulaco, par une brèche taillée, à deux milles environ, dans la courbe régulière de la côte, fente aussi nette que si elle était due à un coup de hache. Le port forme une nappe allongée en véritable lac. D’un côté les courts éperons boisés et les torrents de la Cordillère tombent à pic sur la berge ; de l’autre, la vue s’étend sur la vaste plaine de Sulaco, et se perd dans la mystérieuse brume d’opale des distances infinies. La ville de Sulaco elle-même, crêtes de murs, hautes coupoles, éclairs de minarets blancs parmi les glorieux bouquets d’orangers, s’étend entre les montagnes et la plaine, et hors de vue de la mer.




Chapitre II

La seule marque d’activité commerciale qui apparût, à l’intérieur du port, à l’observateur placé sur la grève de la Grande Isabelle, était l’extrémité massive et trapue d’une jetée de bois appartenant à la Compagnie de Navigation à Vapeur de l’Océan, plus connue sous le nom d’O.S.N. (Oceanic Steam Navigation C°). Cette jetée avait été construite sur les bas-fonds de la baie, lorsque la Compagnie s’était décidée à faire de Sulaco l’un de ses ports d’escale pour la République du Costaguana.

Cet État possède, le long de ses côtes, de nombreux ports, mais, en dehors de Cayta, ville assez importante, ce ne sont guère, comme Esmeralda, à soixante milles au sud, que des passages étroits et dangereux, creusés dans une muraille de fer, ou de simples rades, largement ouvertes, exposées au vent, et rongées par le flot.

Les conditions atmosphériques mêmes, qui avaient écarté de Sulaco les flottes marchandes du passé, décidèrent sans doute la Cie O.S.N. à violer la paix du sanctuaire où s’abrite la calme existence de la ville. Les brises capricieuses et légères qui se jouent le plus souvent sur le vaste demi-cercle limité par la tête de l’Azuera, ne pouvaient rien contre la puissance d’une excellente flotte à vapeur. Depuis des années, ses bateaux à coque noire longeaient la côte dans un sens ou dans l’autre, et passaient devant l’Azuera, les Isabelles ou la Punta Mala, sans autre souci que celui d’un horaire tyrannique. Leurs noms, empruntés à la mythologie, étaient devenus familiers sur des rives où ne régnèrent jamais les divinités de l’Olympe. La Junon était connue pour le confort de ses cabines de pont, le Saturne pour l’amabilité de son capitaine autant que pour le luxe de son salon peint et doré, tandis que le Ganymède, consacré surtout au transport du bétail, était redouté des voyageurs avisés. Sur la côte, le plus humble Indien du plus obscur village, connaissait le Cerbère, petit vapeur poussif et noiraud, aussi dépourvu d’attraits que d’aménagements intérieurs, chargé de se glisser dans les criques boisées, entre les masses énormes de rochers sourcilleux et de stopper avec obligeance devant le moindre groupe de huttes, pour y récolter les marchandises ; il acceptait les plus infimes, jusqu’à des paquets de trois livres de caoutchouc, enveloppés dans une gaine d’herbes sèches.

Et comme l’O.S.N. n’égarait presque jamais le plus mince ballot, ne perdait guère de bœufs, et n’avait oncques noyé un seul de ses passagers, on lui témoignait une pleine confiance. Les gens affirmaient que leur vie et leurs biens étaient plus en sécurité sur mer, entre les mains de la Compagnie, que dans leurs propres maisons de la terre ferme.

Le délégué de l’O.S.N., préposé à Sulaco au service de la République tout entière, était très fier du renom de sa Compagnie. Il le justifiait par cet axiome souvent revenu sur ses lèvres :

— Peu m’importe ce que peut faire Smith de son côté !

Ce Smith, qu’il n’avait de sa vie aperçu, était l’autre délégué de la Compagnie, posté à quelque quinze cents milles de là.

— Ne me parlez pas de ce Smith, disait-il ; puis brusquement calmé, il écartait le sujet avec une négligence affectée : Smith n’en sait pas plus long qu’un enfant sur ce continent. Ici, nous ne faisons pas de gaffes !

Désigné par les gens d’affaires et le monde officiel sous le vocable de « notre excellent Señor Mitchell », et par les capitaines des navires de la Compagnie sous celui de « Joë l’important », le capitaine Joseph Mitchell se targuait volontiers de connaître à fond hommes et choses du pays, « cosas de Costaguana ». Au nombre de celles-ci, il rangeait, pour les déplorer comme fort nuisibles à l’activité régulière de sa Compagnie, les changements innombrables de gouvernements imposés par des révolutions militaires.

L’atmosphère politique de la République était, en général, orageuse à cette époque. Les patriotes fugitifs des partis vaincus avaient un talent singulier pour reparaître sur la côte avec un bateau à demi plein d’armes et de munitions. Le capitaine Mitchell s’émerveillait fort de cette ingéniosité, vu le dénuement complet de ces malheureux à l’heure de la défaite et de la fuite. Il avait remarqué en effet « que ces gens-là ne semblaient jamais avoir assez d’argent en poche pour payer leur billet et quitter le pays ! »

Et il en parlait en connaissance de cause, car il avait eu l’honneur, en des circonstances mémorables, de sauver la vie d’un Dictateur ainsi que celles de quelques personnages officiels, Chef Politique, Directeur des Douanes et Maître de la Police de Sulaco, qui faisaient partie du Gouvernement déchu. Le pauvre Señor Ribiera (c’était le nom du Dictateur) avait, après la défaite de Socorro, couvert, sans débrider, par des sentiers de montagne, une distance de quatre-vingts milles, dans l’espoir de devancer la fatale nouvelle ; vaine attente d’ailleurs, irréalisable avec une mule boiteuse. L’animal était tombé fourbu au bout de l’Alameda, avenue où la musique militaire joue quelquefois le soir, dans l’intervalle des révolutions.

— Monsieur, poursuivait le capitaine Mitchell, avec une gravité pompeuse, la fin malencontreuse de cette bête attira l’attention sur son infortuné cavalier, et il fut reconnu par des déserteurs de l’armée dictatoriale, mêlés à la bande de coquins qui s’amusaient à briser les vitres de l’intendance.

Les autorités locales de Sulaco avaient été, ce jour-là dès la première heure, chercher un refuge dans les bureaux de la Compagnie O.S.N., situés dans un bâtiment solide élevé au bout de la jetée, et avaient abandonné la ville au bon plaisir de la canaille révolutionnaire. Comme la loi sévère sur le recrutement, que la guerre l’avait contraint à édicter, avait valu au Dictateur la haine de la populace, il courait gros risque d’être écharpé. Heureusement, Nostromo, un homme inappréciable, put accourir à la rescousse, à la tête de quelques terrassiers italiens, engagés pour les travaux du Grand Chemin de fer National, et réussit, au moins pour un temps, à le dégager et à le tirer d’affaire. Pour en finir, le capitaine Mitchell transporta ces Messieurs, dans son propre canot, jusqu’à l’un des navires de la Compagnie — la Minerve en l’espèce — qu’un heureux hasard avait amené au port à ce moment précis.

Il dut les faire descendre à bout de corde, par une brèche pratiquée dans le mur postérieur de l’édifice, tandis qu’au pied de la façade, hurlait et bouillonnait la foule, sortie de la ville et amassée sur le rivage. Il leur fit parcourir au galop toute la longueur de la jetée, en un élan désespéré pour leur vie, et ce fut encore Nostromo, un gaillard entre mille, qui, à la tête cette fois des gabariers de la Compagnie, défendit la jetée contre les assauts de la canaille. Sa résistance donna aux fugitifs le temps d’atteindre le canot qui les attendait au bout de la jetée, avec le drapeau de la Compagnie déployé à l’arrière.

Bâtons et pierres volaient en l’air ; on lança aussi des couteaux et des coups de feu retentirent. Le capitaine Mitchell exhibait volontiers, au-dessus de son oreille et de sa tempe gauches, une longue estafilade due à une lame de rasoir emmanchée au bout d’un bâton, « arme très en faveur », expliquait-il « auprès de la sale engeance des nègres de ce pays ».

Le capitaine Mitchell était un homme entre deux âges ; petit et replet, il portait des cols pointus très hauts et des favoris courts ; il montrait pour les gilets blancs un goût particulier, et sous une apparence de réserve sagace, faisait preuve d’une grande familiarité.

— Ces Messieurs, disait-il, avec un regard solennel, ces Messieurs durent courir comme des lapins. Moi aussi, d’ailleurs, je courais comme un lapin. Il y a des modes de mort… hum… très déplaisants… hum… pour un homme respectable. Ils m’auraient mis en pièces aussi. Une foule en fureur ne fait pas de distinctions, Monsieur. C’est, après la Providence, mon Capataz des Cargadores, comme on l’appelait en ville, qui fut l’artisan de notre salut. Voilà un homme, Monsieur, qui n’était, lorsque je jugeai de sa valeur, que second à bord d’un bateau italien, un gros bateau génois, l’un des rares bateaux d’Europe qui touchassent à Sulaco, avec une cargaison assortie, avant la construction du Grand Central. Il le quitta, pour rester près d’amis qu’il s’était faits ici, des braves gens très honorables venus de son pays, mais plus encore, me semble-t-il, pour améliorer son sort. Je l’engageai comme capitaine de nos gabariers et surveillant de notre jetée, car je m’y connais assez bien en hommes. C’étaient là tous ses titres, et pourtant, sans lui, le Señor Ribiera eût été un homme mort. Ce Nostromo, Monsieur, était un gaillard sans reproche, et devint la terreur de tous les voleurs de la ville. Nous étions infestés, à ce moment-là, infestés, Monsieur, débordés par des ladrones et des matruros, voleurs et assassins de toute la province. Ils s’étaient, en cette circonstance, réunis à Sulaco pendant toute la semaine. Ils sentaient la curée, Monsieur. La moitié des canailles, dans cette foule sanguinaire, étaient des bandits professionnels, sortis du Campo, mais il n’y en avait pas un seul qui n’eût entendu parler de Nostromo. Quant aux leperos de la ville, il leur suffisait d’apercevoir ses favoris noirs et ses dents blanches. Ils pâlissaient devant lui, Monsieur. Voilà à quoi l’on arrive, avec de la force de caractère.

On pouvait affirmer sans exagération que c’était Nostromo seul qui avait sauvé la vie de ces Messieurs. Le capitaine Mitchell, pourtant, ne les avait quittés qu’après les avoir vus s’effondrer, terrifiés, haletants, exaspérés, mais saufs, sur les luxueux coussins de velours du salon des « premières » de la Minerve. Il avait eu soin, jusqu’au dernier moment, de ne s’adresser à l’ex-Dictateur qu’en l’appelant « Votre Excellence ».

— Je ne pourrais pas faire autrement, Monsieur. Le pauvre homme était à bout, livide comme un cadavre ; ce n’était plus qu’une plaie !

La Minerve ne jeta pas l’ancre cette fois-là. Le Délégué lui fit quitter le port sans retard. Il ne pouvait être question de décharger la cargaison, et les voyageurs pour Sulaco refusèrent, bien entendu, de débarquer. Ils entendaient la fusillade, et assistaient au combat livré sur le rivage même. Repoussée, la foule avait tourné sa fureur contre le bâtiment des Douanes, morne édifice à l’aspect inachevé et aux nombreuses fenêtres, situé à quelque deux cents pas des bureaux de l’O.S.N. ; c’étaient les deux seules constructions à proximité du port. Le capitaine Mitchell ordonna au commandant de la Minerve de débarquer « ces Messieurs » dans le premier port situé hors des limites de Costaguana, puis redescendit dans son canot pour veiller de son mieux sur les propriétés de la Compagnie. Ces propriétés, comme celles du chemin de fer, furent défendues par les résidents européens, c’est-à-dire par le capitaine Mitchell lui-même et par les ingénieurs de la voie ferrée ; les ouvriers italiens et basques se rallièrent fidèlement autour de leurs chefs anglais, et quant aux Cargadores de la Compagnie, citoyens pourtant de la République, ils se comportèrent à merveille, sous les ordres de leur Capataz. Groupe douteux de sang-mêlés, nègres pour la plupart, en luttes éternelles avec les autres clients des bouges de la ville, ils saisirent avec joie une occasion de régler leurs comptes, sous d’aussi favorables auspices. Il n’y en avait pas un, parmi eux, qui n’eût, un jour ou l’autre, vu avec terreur le revolver de Nostromo braqué tout près de son visage, ou qui n’eût, d’une façon quelconque, été dompté par son énergique résolution. C’était un rude homme, disaient-ils de leur Capataz, chef infatigable, trop méprisant pour se permettre jamais une injure, et d’autant plus redoutable qu’il restait plus distant. Et voici qu’aujourd’hui, il se mettait à leur tête, et condescendait à plaisanter avec l’un ou l’autre d’entre eux.

On a du courage, sous les ordres d’un tel homme, et, en définitive, tout le mal que put faire la canaille fut de mettre le feu à un tas, à un seul tas, de traverses de chemin de fer, dont le bois créosoté brûlait facilement. L’attaque principale, dirigée contre les chantiers de la voie, contre les bureaux de l’O.S.N., et surtout contre la Douane, dont on savait les coffres garnis d’un gros trésor de lingots d’argent, échoua complètement. Le petit hôtel même, tenu par le vieux Giorgio, à mi-chemin du port et de la ville, échappa au pillage et à la destruction ; ce ne fut pas l’effet d’un miracle ; les bandits trop occupés du trésor, avaient négligé d’abord la petite maison, et ne trouvèrent plus, ensuite, l’occasion de s’attarder. Nostromo, avec ses Cargadores, les serrait de trop près pour cela.




Chapitre III

On peut dire qu’en cette occurrence, il ne faisait que défendre son propre bien. Il avait été, de prime abord, admis à l’intimité de la famille par l’hôtelier, son compatriote. Giorgio Viola, Génois à la tête broussailleuse et toute blanche de vieux lion, était souvent désigné sous le nom du « Garibaldien » (comme les Mahométans qui ont emprunté leur nom à leur Prophète) ; c’était lui le « respectable ami marié », selon l’expression du capitaine Mitchell, dont les conseils avaient décidé Nostromo à quitter son navire pour tenter la chance sur la terre du Costaguana.

Le vieillard, pénétré, à l’endroit de la populace, d’un mépris fréquent chez les républicains austères, avait dédaigné les signes avant-coureurs de l’émeute, et continué toute la matinée à vaquer en savates, selon sa coutume, aux soins de la « Casa » ; il grommelait des paroles de mépris courroucé à l’adresse d’un mouvement qui n’avait rien de politique, et haussait les épaules. Aussi finit-il par se laisser surprendre par le soulèvement. Il était trop tard pour mettre sa famille à l’abri ; où d’ailleurs aurait-il pu, sur la vaste plaine, chercher un refuge, avec la grosse Signora Teresa et ses deux fillettes ? Il barricada donc toutes les ouvertures de la maison, et vint se poster farouchement, un vieux fusil sur les genoux, au milieu de la salle obscure du café. Sa femme restait à côté de lui, sur une autre chaise, et marmonnait de pieuses invocations à tous les saints du calendrier.

Le vieux républicain ne croyait pas aux saints ni aux prières, ni à ce qu’il appelait la « religion des prêtres ». Ses dieux à lui, c’étaient la Liberté et Garibaldi, mais il tolérait la superstition chez les femmes, et se contentait d’adopter, en cette matière, une attitude hautaine et silencieuse.

Ses deux filles, dont l’aînée avait quatorze ans, et la seconde douze, restaient blotties sur le sol sablé, de chaque côté de la Signora Teresa, la tête appuyée contre les genoux de leur mère ; épouvantées toutes deux, elles manifestaient leur crainte chacune à sa façon, la brune Linda par son indignation rageuse, la blonde Gisèle, la cadette, par un effarement résigné. La Padrona écartant un instant les bras jetés autour du cou de ses filles, se signa en hâte et se tordit les mains en gémissant plus fort.

— Oh, Gian’Battista, pourquoi n’es-tu pas ici ? Oh ! pourquoi n’es-tu pas ici ?

Ce n’était pas le saint lui-même qu’elle invoquait, mais Nostromo, dont il était le patron. Immobile à côté d’elle sur sa chaise, Giorgio finit par s’irriter de ces appels et de ces reproches éperdus.

— Paix, femme ! À quoi bon gémir ainsi ? Il est où son devoir l’appelle, murmura-t-il dans l’ombre, mais Teresa expliquait violemment :

— Eh ! je n’ai pas de patience ! Son devoir ! N’a-t-il pas un devoir envers la femme qui fut comme une mère pour lui ? Ce matin même, je me suis mise à genoux à ses pieds et je l’ai supplié : « Ne t’en va pas, Gian’Battista ; reste dans cette maison, Battistino ! Regarde ces deux innocentes ! »

Italienne aussi et née à Spezzia, madame Viola, bien que notablement plus jeune que son mari, avait déjà un certain âge. Elle conservait pourtant de beaux traits, malgré son teint jauni par le climat de Sulaco, qui ne lui convenait guère. Elle possédait une voix de contralto puissant. Lorsqu’elle croisait les bras sur son ample poitrine, pour gronder les servantes chinoises au tronc court et aux jambes massives, occupées derrière la maison, dans des huttes de boue, à étendre le linge, à plumer des poulets, ou à piler le blé dans des mortiers de bois, elle avait des notes si profondes, si vibrantes, si sépulcrales, que le chien de garde bondissait dans sa niche, avec un grand bruit de chaînes. Luis, un mulâtre au teint de cannelle, à la moustache retroussée sur les lèvres épaisses et brunes, cessait de balayer la salle du café avec son balai de palmes desséchées, et sentait un frisson lui courir dans le dos. Il gardait longtemps clos ses yeux langoureux et taillés en amandes.

Tout ce personnel de la casa Viola s’était enfui de bon matin, aux premiers signes du tumulte, aimant mieux se cacher dans la plaine que se fier aux murs de la maison ; on ne pouvait les blâmer de cette préférence, car on disait partout, à tort ou à raison, que le Garibaldien possédait un magot, caché dans le sol de terre de sa cuisine. Le chien, brute irritable et hirsute, aboyait violemment ou gémissait tour à tour dans la cour de derrière, bondissant dans sa niche ou en sortant en hâte selon que l’y poussaient la crainte ou la fureur.

Comme des bouffées de vent sauvage sur la plaine, des explosions de cris faisaient rage ou s’apaisaient autour de la maison barricadée. Le bruit de coups de feu irréguliers dominait un instant celui des voix, puis il y avait des intervalles, d’inexplicables trêves, et rien n’était plus joyeusement paisible que le jeu, sur le fond du café, des raies minces de soleil filtrées à travers les fentes des persiennes, par-dessus le désordre des chaises et des tables. Le vieux Giorgio avait choisi, pour s’y réfugier, cette pièce aux murs blanchis. Elle ne possédait qu’une fenêtre, et sa porte unique donnait sur la piste poussiéreuse et bordée de haies d’aloès qui reliait le port à la ville, où l’on entendait, d’ordinaire, gémir les lourdes charrettes, tirées par les couples de bœufs lents, sous la direction des bouviers à cheval.

Durant un des intervalles de silence, Giorgio arma son fusil. Ce bruit significatif arracha un gémissement sourd à la femme, qui se tenait toute raide à son côté. Une brusque explosion de cris de rage éclata tout près de la maison, et s’éteignit soudain, pour faire place à un murmure de grognements confus. On entendit derrière la porte la course éperdue et le souffle haletant d’un homme, puis des voix rauques et des pas près du mur, contre la persienne, enfin le frottement d’une épaule qui éteignit les raies brillantes de soleil semées sur toute la largeur de la pièce. Les bras de la Signora Teresa resserrèrent convulsivement leur étreinte autour des fillettes agenouillées.

Repoussée du bâtiment des Douanes, la foule s’était divisée en plusieurs bandes, et battait en retraite vers la ville, à travers la plaine. Des cris étouffés répondaient, dans le lointain, aux salves irrégulières assourdies par la distance. Quand le silence retombait, on entendait des coups de feu isolés, très faibles, et la vaste bâtisse blanche, écrasée sur la plaine, paraissait être, avec ses fenêtres closes, le point central d’une formidable tempête, acharnée autour de son silence mystérieux. Mais les mouvements circonspects et les chuchotements d’une bande en déroute, qui cherchait derrière la maison un abri momentané, peuplaient l’obscurité de la pièce, barrée de ses raies de paisible lumière, de bruits furtifs et inquiétants. Les Viola sentaient ces sons pénétrer dans leurs oreilles, comme si un peuple de fantômes, planant autour de leurs chaises, avaient agité, en murmures étouffés, la question de mettre le feu à cette casa d’étrangers.

C’était une rude épreuve pour les nerfs. Le fusil à la main, le vieux Giorgio s’était levé lentement, très indécis, car il ne voyait pas le moyen de parer au désastre… La Signora Teresa était éperdue de terreur.

— Ah ! le traître ! le traître ! marmonnait-elle, d’une voix presque imperceptible. Maintenant, on va nous griller !… Et je me suis agenouillée devant lui !… Mais il faut qu’il coure sur les talons de ses Anglais !

Elle semblait croire que la seule présence de Nostromo dans la casa en aurait fait un lieu de toute sécurité, subissant ainsi l’ascendant magique de cette réputation qu’au bord de la mer et le long de la ligne de chemin de fer, le Capataz des Cargadores avait su se tailler auprès des Anglais et de la populace de Sulaco.

En sa présence, et malgré le déplaisir de son mari, elle affectait d’en rire, avec bonne humeur parfois, mais le plus souvent avec une singulière amertume, inconséquence déraisonnable de femme, comme ne manquait pas de le faire observer paisiblement Giorgio, chaque fois qu’il en trouvait l’occasion. Et ce jour-là, le fusil armé aux genoux et les yeux fixés sur la porte verrouillée, il se pencha vers sa femme pour lui chuchoter à l’oreille, qu’en cette occurrence, Nostromo lui-même eût été impuissant. Qu’auraient pu faire deux hommes, enfermés dans une chambre, contre vingt bandits ou plus, acharnés à mettre le feu au toit de la maison ?

— Cela n’empêchait pas Gian’Battista de songer sans cesse à la casa, bien sûr !

— Lui ! penser à la casa ! Lui ! haleta madame Viola, d’un air égaré ; puis frappant sa poitrine de ses mains ouvertes : Je le connais ! Il ne pense qu’à lui-même !

Une salve de coups de feu, toute proche, lui fit rejeter la tête en arrière et fermer les yeux. Le vieux Giorgio serra les dents sous sa moustache blanche, et roula des yeux féroces. Plusieurs balles vinrent à la fois s’écraser contre le coin du mur, et l’on entendit des plâtras tomber au-dehors ; une voix cria : « Les voilà ! » et après un instant de silence angoissant, des pas précipités retentirent derrière la porte.

L’attitude du vieux Giorgio se relâcha, et un sourire méprisant détendit ses traits léonins de vieux guerrier. Ce n’étaient pas là des hommes luttant pour la justice, mais de vulgaires bandits. C’était une honte que de défendre même sa vie contre une telle canaille, pour un survivant des « Mille » immortels, lancés, sous les ordres de Garibaldi, à la conquête de la Sicile. Il éprouvait un écrasant dédain pour cette insurrection de coquins et de leperos, ignorants du sens même du mot « liberté ».

Il posa son vieux fusil sur le sol, et tourna les yeux vers un portrait de Garibaldi, accroché au mur blanc, dans un cadre noir. Une bande de lumière crue coupait perpendiculairement la chromolithograhie, et les yeux du vieux soldat, accoutumés à la pénombre, contemplèrent le visage coloré, la chemise rouge, le dessin des larges épaules, la tache noire du chapeau de bersaglier aux plumes de coq en panache. Celui-là était un héros immortel ! Voilà la liberté, qui ne donnait pas seulement la vie, mais l’immortalité !

Son fanatisme n’avait, à l’égard de cet homme unique, subi aucune atteinte, et à l’instant où s’éloignait la menace du plus grand danger que sa famille eût couru sans doute au cours de toutes ses aventures, c’est vers le portrait de son vieux chef qu’il s’était tourné tout d’abord, pour ne poser qu’ensuite la main sur l’épaule de sa femme.

Les fillettes, agenouillées sur le sol, n’avaient pas fait un mouvement. La Signora Teresa entrouvrit les yeux, comme au sortir d’un sommeil profond et sans rêves. Sans laisser à Viola le temps de prononcer, de son ton calme, des paroles rassurantes, elle bondit sur ses pieds, en serrant toujours les enfants accrochées à ses jupes, respira convulsivement, et poussa un cri rauque.

À ce moment, un coup violent, frappé du dehors, ébranla le contrevent. On entendit un hennissement et le bruit impatient des sabots d’un cheval, grattant le sol dur de l’étroit sentier qui menait à la route ; un nouveau coup, frappé du bout d’une botte à l’éperon cliquetant, heurta la persienne, tandis qu’une voix joyeuse appelait :

— Holà ! holà ! Là-dedans !…




Chapitre IV

Pendant toute la matinée, et jusqu’au plus fort de la mêlée devant la Douane, Nostromo avait, de loin, gardé les yeux fixés sur la casa Viola. Si je vois une fumée s’élever de ce côté, pensait-il, ils sont perdus. Dès que la canaille fut dispersée, il poussa, avec une poignée de travailleurs italiens, dans la direction de l’hôtel ; aussi bien était-ce le plus court, chemin pour regagner la ville. La bande de coquins qu’il poursuivait semblait vouloir s’embusquer derrière la maison, mais une salve tirée par les ouvriers, sous la protection d’une haie d’aloès, mit les bandits en fuite et, juché sur sa jument gris d’argent, Nostromo sauta par une brèche, ménagée dans la haie pour l’embranchement du port. Il poussa un grand cri, tira sur les fuyards un coup de revolver, et se lança au galop vers la fenêtre du café. Il pensait bien que le vieux Giorgio avait dû élire pour refuge cette partie de la maison.

Le son étouffé de sa voix parvint aux oreilles des prisonniers :

— Holà ! vecchio. Oh ! vecchio ! Tout va bien, chez vous ?

— Tu vois !… murmura le vieux Giorgio à sa femme.

La Signora Teresa restait silencieuse, et Nostromo riait au-dehors.

— Je vois que la Padrona n’est pas morte.

— Ce n’est pas ta faute, si je ne suis pas morte de peur ! cria la Signora Teresa. Elle voulait en dire plus, mais la voix lui manqua.

Linda leva les yeux vers le visage de sa mère, tandis que le vieux Giorgio disait en manière d’excuse :

— Elle est un peu démontée.

Et Nostromo, du dehors, avec un nouveau rire :

— Au moins, elle ne me démontera pas, moi !

La Signora Teresa retrouva la voix :

— C’est bien ce que je dis. Tu n’as ni cœur ni conscience, Gian’Battista.

Ils l’entendirent éperonner son cheval et s’éloigner de la fenêtre. La petite troupe bavardait avec animation, en italien et en espagnol, et les hommes s’excitaient à la poursuite. Nostromo se mit à leur tête, en criant :

Avanti !

— Il n’est pas resté bien longtemps avec nous ! Il n’y a pas ici d’étrangers pour l’admirer ! fit, d’un ton tragique, la Signora Teresa. Avanti ! Oui, c’est son seul souci ! Être le premier quelque part, n’importe où, le premier auprès de ces Anglais… Pour qu’on dise avec admiration, à tout le monde : Voilà notre Nostromo !

Elle eut un rire amer.

— Et ce nom ! Qu’est-ce que c’est qu’un nom pareil ? Nostromo ! Il lui fallait un nom qui n’eût pas de sens pour eux !

Pendant ce temps, Viola avait tiré, avec des mouvements précis, les verrous de la porte ; un flot de lumière tomba sur Teresa et les deux fillettes, qui formaient, en se serrant, un groupe pittoresque de l’amour maternel exalté. Derrière elles éclatait la blancheur du mur, où brillaient, dans le soleil, les couleurs crues du portrait de Garibaldi.

De la porte, Giorgio leva le bras vers cette image de son vieux chef, comme pour lui faire hommage de ses pensées rapides et imprécises. Même lorsqu’il faisait la cuisine pour les « Signori Inglesi », les ingénieurs du chemin de fer (car c’était un fameux cuisinier, malgré l’obscurité de sa cuisine), il lui semblait rester sous l’œil du grand homme, qui l’avait conduit au combat devant les murs de Gaëte, lutte glorieuse où la tyrannie aurait à jamais succombé, sans la race maudite des Piémontais, race de rois et de ministres. Parfois, lorsque, au cours d’une préparation délicate, des oignons hachés prenaient feu dans sa poêle à frire, on voyait, au milieu d’un âcre nuage de fumée, le vieillard se précipiter vers la porte avec une toux et des jurons convulsifs ; il mêlait, dans ses imprécations, le nom de Cavour, misérable intrigant, vendu aux rois et aux tyrans, à celui des servantes chinoises, et maudissait du même coup la cuisine et l’horrible pays où l’avait contraint à vivre l’amour de la liberté étranglée par ce traître.

Inquiète, la Signora Teresa paraissait alors au seuil d’une autre porte ; elle inclinait son noble visage aux noirs sourcils, et ouvrait les bras pour crier, d’une voix profonde :

— Giorgio ! homme passionné ! Misericordia divina ! En plein soleil, comme cela ! Il va se rendre malade !

Devant elle, les poules s’enfuyaient dans toutes les directions, à grandes enjambées ; s’il y avait, de passage à Sulaco, des ingénieurs de la ligne, on voyait, à l’autre bout de la maison, un ou deux jeunes visages anglais paraître à la fenêtre du billard, tandis que, du côté opposé, Luis le mulâtre se terrait avec précaution dans le café. Les servantes indiennes, en chemise simple et jupon court, avaient un regard hébété sous la frange carrée de leurs cheveux, flottants comme une crinière noire. Puis le grésillement s’apaisait ; la fumée grasse montait dans le soleil, et sous la chaleur lourde, une odeur forte d’oignons brûlés flottait autour de la maison ; l’œil se perdait sur la vaste étendue de la prairie aplatie vers l’occident, comme si la plaine, comprise entre la sierra qui dominait Sulaco et la chaîne lointaine d’Esmeralda, avait représenté la moitié du monde.

Après un instant d’émouvant silence, la Signora Teresa éclatait en reproches :

— Eh ! Giorgio, criait-elle, laisse donc Cavour tranquille et songe un peu à toi, puisque ta manie à ne vouloir pas vivre sous un roi nous a amenés dans ce pays maudit.

Et, tout en le regardant, elle portait parfois vivement la main à son côté, avec une crispation rapide des lèvres et un froncement des sourcils noirs et droits, palpitation rageuse de peine ou pensée de colère reflétée sur ses traits réguliers et nobles.

C’était un signe de douleur, d’une souffrance dont elle contenait les élancements. Cela lui était venu, pour la première fois, peu de temps après l’installation de la famille à Sulaco. Ils avaient quitté l’Italie pour émigrer en Amérique et errer de côté et d’autre, tenant dans diverses villes de petits commerces, tentant même une fois, à Maldonado, d’organiser une entreprise de pêche, car Giorgio, comme le grand Garibaldi, avait été marin, en son temps.

Parfois, la patience manquait à Teresa pour supporter sa souffrance, cette souffrance rongeante qui avait, pendant des années, fait partie de son horizon, et qu’elle retrouvait dans le port lumineux, sous les cimes boisées des montagnes ; la lumière même lui paraissait lourde et triste, lourde de souffrance ; ce n’était plus le soleil de sa jeunesse, au temps où Giorgio, déjà mûr, lui faisait sur les rives du golfe de Spezzia, une cour grave et passionnée.

— Rentre tout de suite, Giorgio, criait-elle. On dirait que tu ne veux pas avoir pitié de nous, et songer à la peine que je me donne pour ces quatre Signori Inglesi.

Va bene, va bene ! grommelait Giorgio.

Et il obéissait. Les Signori Inglesi allaient demander leur déjeuner.

Il avait fait partie de la phalange immortelle et invincible des libérateurs, devant qui fuyaient les mercenaires de la tyrannie, comme des fétus de paille devant un ouragan, un uragano terribile. Mais cela, c’était avant d’être mari et père, avant aussi que l’appui des traîtres qui avaient emprisonné Garibaldi, son héros, n’eût permis à la tyrannie de redresser la tête.

Il y avait trois portes à la façade de la maison, et, chaque après-midi, le Garibaldien se reposait devant l’une d’elles ; bras et jambes croisés, il appuyait contre le linteau sa tête léonine à la blanche chevelure broussailleuse, et levait les yeux vers les pentes boisées qui dévalaient au pied du dôme neigeux de l’Higuerota. Le mur de la casa projetait un rectangle allongé d’ombre, lentement élargi, sur la piste sablonneuse des convois de bœufs. Par les brèches taillées dans les haies de lauriers-roses, on voyait, à soixante pas de la maison, la courbe de l’embranchement du port ; provisoirement posés sur la surface même de la plaine, ses rubans parallèles d’acier brillaient au milieu d’une herbe pelée et poussiéreuse. Au soir, les trains de marchandises, tirant à vide leurs files de wagons plats, contournaient, avec une ondulation légère, la masse vert sombre du bois de Sulaco ; ils lançaient au-dessus de la plaine leurs panaches de vapeur blanche, et passaient tout près de la casa Viola, pour regagner les chantiers du port. Debout sur les plates-formes, les employés italiens saluaient leur compatriote au passage, d’un geste de la main levée, tandis que les nègres commis au maniement des freins restaient négligemment assis, et regardaient droit devant eux, en laissant flotter au vent les bords de leurs grands chapeaux.

Giorgio répondait aux saluts, sans bouger les bras, d’un léger mouvement de tête de côté.

Mais, en ce jour mémorable d’émeute, il n’avait pas les bras croisés sur la poitrine. Sa main se crispait sur le canon du fusil, dont il posait la crosse à terre. Pas une seule fois ses yeux ne se portèrent vers le dôme blanc de l’Higuerota, dont la pureté froide semblait planer bien au-dessus de la plaine trop chaude. Il contemplait curieusement la prairie où flottaient, çà et là, de grandes traînées de poussière. Dans un ciel sans nuages, le soleil dardait ses rayons clairs et aveuglants. Des groupes couraient éperdument ; d’autres s’arrêtaient court, et par bouffées crépitaient dans l’air ardant et immobile les détonations des armes à feu. Des hommes isolés se poursuivaient avec fureur ; des cavaliers galopaient l’un vers l’autre, pour tourner bride ensemble et s’enfuir à grand train. Giorgio assista à la chute d’un cavalier et de son cheval, qui disparurent comme si un gouffre se fût ouvert sous leurs pas. Tous les mouvements de cette scène rapide semblaient les péripéties d’une pièce violente, jouée sur la plaine par des nains à pied ou à cheval, et criant de toute la force de leurs gorges minuscules, en face de la montagne, personnification colossale du silence. Giorgio n’avait jamais vu une vie si active sur cette scène, dont son regard ne pouvait embrasser d’un coup tous les détails ; il s’abritait les yeux avec la main, lorsqu’un bruit de tonnerre tout proche le fit brusquement tressaillir.

Une troupe de chevaux avait crevé les haies des enclos de la Compagnie. Ils passèrent comme un tourbillon bariolé et sautèrent par-dessus la ligne, avec des hennissements, des cris et des ruades, masse compacte et mouvante de dos bruns, bais ou gris, yeux dilatés, cous tendus, rouges naseaux et longues queues flottantes. À peine eurent-ils bondi sur la route, qu’un nuage épais de poussière vola sous leurs pieds, et, à six pas à peine de Giorgio, une masse noire roula, confusément formée de croupes et de cous, et fit trembler le sol sur son passage.

Viola toussa, détourna son visage de la poussière, et hocha doucement la tête.

— Il faudra faire la chasse aux chevaux avant la nuit, murmura-t-il.

Dans le carré de lumière tombé par la porte, la Signora Teresa, à genoux devant sa chaise, avait appuyé sur ses mains sa tête alourdie par la masse d’ébène de ses cheveux striée de fils d’argent. Le châle de dentelle noire, qu’elle drapait d’ordinaire autour de son visage, était tombé près d’elle sur le sol. Les deux fillettes s’étaient levées et restaient debout, la main dans la main, en jupe courte, les cheveux dénoués et tombant en désordre. La cadette tenait son bras sur ses yeux, comme si elle avait eu peur de la lumière. Linda regardait tout droit, sans crainte, une main posée sur l’épaule de sa sœur. Viola contemplait ses enfants.

Le soleil creusait les plis de son visage, accentuant l’expression énergique de ses traits, qui gardaient une immobilité de bronze. Il était impossible de lire ses pensées. Des épais sourcils gris, une ombre tombait sur ses yeux noirs.

— Eh bien ! Vous ne priez pas, comme votre mère ?

Linda fit une moue qui plissa ses lèvres rouges, presque trop rouges même ; mais elle avait d’admirables yeux, des yeux bruns à l’iris pailleté d’or, des yeux pleins d’intelligence et de vie, si clairs qu’ils paraissaient illuminer son visage mince et sans couleur. Il y avait des reflets de bronze dans la masse sombre de ses cheveux, et ses longs cils, noirs comme du jais, accentuaient encore la pâleur de son teint.

— Mère va faire brûler un paquet de cierges à l’église, comme chaque fois que Nostromo est parti se battre au loin. Elle m’en fera porter à la cathédrale, dans la chapelle de la Madone.

Elle parlait rapidement, avec assurance, d’une voix ferme et pénétrante. Elle ajouta, en secouant légèrement l’épaule de sa sœur :

— On lui en fera porter aussi !

— Il faudra donc la forcer ? Pourquoi cela ? demanda gravement Giorgio. Est-ce qu’elle ne veut pas les porter ?

— Elle est timide, fit Linda avec un léger rire. Les passants regardent ses cheveux blonds, quand elle sort avec nous, et crient derrière elle : Regardez la Rubia ! Regardez la Rubiacita ! Ils l’interpellent dans la rue, et cela lui fait peur.

— Et toi, tu n’es pas timide, hein ? fit lentement le père.

— Personne ne m’interpelle dans la rue…

Le vieux Giorgio regardait pensivement ses enfants. Il y avait deux ans de différence entre les deux fillettes, qui lui étaient nées sur le tard, des années après la mort de son fils. Ce fils, s’il avait vécu, aurait eu à peu près l’âge de Gian’Battista, celui que les Anglais appelaient Nostromo. Son caractère sombre, son âge avancé et la tyrannie des souvenirs, avaient empêché le Garibaldien de prêter grande attention à ses filles. Il les aimait, certes, mais les filles appartiennent surtout à leur mère, et il avait donné le meilleur de son cœur au culte et au service de la liberté.

Dans sa prime jeunesse, il avait, à la Plata, déserté un bateau de commerce, pour s’engager dans la flotte de Montevideo, alors sous les ordres de Garibaldi. Plus tard, dans la légion italienne de la République, dressée contre la tyrannie usurpatrice de Rosas, il avait pris part, sur d’énormes plaines, au bord de rivières immenses, à des luttes sanglantes, les plus rudes peut-être que le monde eût jamais connues. Il avait vécu dans la compagnie d’hommes qui prenaient feu pour la liberté, souffraient pour la liberté, mouraient pour la liberté, avec une ferveur exaltée, les yeux toujours tournés vers leur Italie opprimée. Son propre enthousiasme s’était échauffé au spectacle des scènes de carnage et des sublimes dévouements, dans le bruit des armes entrechoquées et le feu des proclamations ardentes. Il n’avait jamais quitté le chef de son choix, le fougueux apôtre de l’indépendance, restant à ses côtés en Amérique et en Italie, jusqu’au jour néfaste d’Aspromonte, où s’était révélée au monde la traîtrise des rois, des empereurs et des ministres ; ils avaient blessé et emprisonné son héros, et cette catastrophe lui avait inspiré le doute douloureux d’arriver jamais à comprendre les voies de la Justice divine.

Il ne la niait pas, cependant. Il fallait de la patience, disait-il. Sa haine pour les prêtres, et son refus obstiné de mettre jamais les pieds dans une église, ne l’empêchaient pas de croire en Dieu. Les proclamations contre les tyrans ne parlaient-elles pas au peuple au nom de Dieu et de la Liberté ? « Dieu pour les hommes, et la religion pour les femmes », murmurait-il parfois. En Sicile, un Anglais, débarqué à Palerme, après l’évacuation de la ville par l’armée royale, lui avait donné une Bible italienne, gros livre relié en cuir sombre, édité par la Société Biblique pour l’Angleterre et l’Étranger. Aux temps de détresse politique, dans les intervalles de silence où les révolutionnaires ne lançaient plus de proclamations, Giorgio, qui gagnait sa vie en exerçant tous les métiers, tour à tour marin, débardeur sur les quais de Gênes, voire ouvrier de ferme dans les collines de Spezzia, Giorgio, à ses moments perdus, lisait le lourd volume. Il l’avait emporté dans les combats, et c’était devenu, maintenant, sa seule lecture. Pour n’en pas être privé, il avait accepté, vu l’exiguïté des caractères, une paire de lunettes à monture d’argent, que lui avait offertes la Señora Emilia Gould. C’était la seule Anglaise de Sulaco, la femme d’un Anglais qui exploitait la mine d’argent, située dans les montagnes, à trois lieues de la ville.

Giorgio Viola avait, pour les Anglais, une grande considération. Ce sentiment, né sur les champs de bataille de l’Uruguay, datait de quarante ans au moins. Il avait vu beaucoup d’entre eux, en Amérique, verser leur sang pour la liberté, et le premier dont il eût gardé le souvenir, un nommé Samuel, qui commandait, sous les ordres de Garibaldi, une compagnie de nègres pendant le fameux siège de Montevideo, avait trouvé, avec ses nègres, une mort héroïque au passage de la Boyana.

Giorgio, lui, avait conquis le grade d’enseigne, d’alferez, et avait fait la cuisine pour le général. Plus tard, en Italie, faisant partie, en qualité de lieutenant, de l’état-major, il continuait à faire la cuisine pour le général. Il lui avait servi de cuisinier en Lombardie, tout au long de l’expédition ; pendant la marche sur Rome, il attrapait au lasso les bœufs de la Campagna, à la mode américaine ; blessé dans la défense de la République romaine, il avait été l’un des quatre fugitifs, qui, au sortir des bois, avaient emporté, avec le général, le corps inanimé de sa compagne, jusqu’à la ferme où elle était morte, épuisée par les rigueurs de cette terrible retraite. Après cette époque désastreuse, il avait accompagné son général à Palerme, où pleuvaient les obus napolitains, lancés par les batteries du château. Il lui avait fait la cuisine dans la plaine de Volturno, au soir d’un combat qui avait duré tout le jour. Et partout, au premier rang des années de la liberté, il avait vu des Anglais. Il respectait leur nation, parce qu’elle aimait Garibaldi. Ne disait-on pas que leurs comtesses et leurs princesses mêmes avaient baisé les mains du général, lors de son voyage à Londres. Et il n’avait nulle peine à le croire, car c’était une nation généreuse, et l’homme était un saint. Il suffisait de regarder une fois son visage pour y lire la force divine de la foi et l’immense pitié pour tout ce qu’il y avait de pauvre, de souffrant et d’opprimé dans le monde.

L’esprit de sacrifice, l’absolu dévouement au grand idéal humanitaire qui avaient inspiré les pensées et les luttes de cette période révolutionnaire, avaient laissé, dans le cœur de Giorgio, une sorte de mépris austère pour les intérêts personnels. Cet homme, que la basse plèbe de Sulaco soupçonnait de garder un trésor caché dans sa cuisine, avait toute sa vie méprisé l’argent. Les chefs de sa jeunesse étaient morts pauvres, comme ils avaient vécu pauvres. Il avait pris l’habitude de ne pas se soucier du lendemain, habitude créée en partie par une existence errante d’aventures et de folles équipées, mais résultant plus encore de ses idées généreuses. Ce n’était pas l’insouciance d’un condottiere, c’était une espèce de puritanisme, fruit d’un enthousiasme austère, au même titre que le puritanisme religieux.

Ce dévouement total à une cause avait assombri la vieillesse de Giorgio, attristé de voir que la cause semblait perdue : il y avait encore trop de rois et d’empereurs triomphants, dans un monde que Dieu avait fait pour le peuple ! C’est son ingénuité qui lui valait cette tristesse. Toujours prêt à venir en aide à ses compatriotes, et hautement respecté partout où il avait vécu (dans son exil comme il disait), par les émigrants italiens, il ne pouvait pourtant se dissimuler l’indifférence de tous ces gens pour les souffrances des nations opprimées. Ils écoutaient avec plaisir ses récits de guerre, mais semblaient se demander ce qu’en définitive il en avait retiré. Rien certes d’apparent. « Mais nous ne voulions rien ! nous souffrions pour l’amour de l’humanité ! » criait parfois furieusement le vieillard, dont la voix puissante, les yeux étincelants, la crinière blanche agitée, la main brune et nerveuse levée comme pour prendre le ciel à témoin, impressionnaient les auditeurs. Puis le Garibaldien se calmait tout à coup, avec un brusque hochement de tête, et un geste du bras qui signifiait clairement : « À quoi bon leur parler de tout cela ? » tandis que les autres se poussaient du coude. Il y avait, chez le vieux Giorgio, une énergie de sentiment, une puissance personnelle de conviction, un quelque chose qu’ils appelaient terribilita. « C’est un vieux lion » disait-on de lui. Un incident futile, une parole surprise l’amenait, à Maldonado, à haranguer sur la grève les pêcheurs italiens ; plus tard, dans sa petite boutique de Valparaiso, les clients de son pays ; enfin le soir, dans son café, situé au bout de la casa (l’autre partie était réservée aux ingénieurs anglais), il discourait devant la clientèle choisie des mécaniciens et des contremaîtres du chemin de fer.

Avec leurs visages réguliers, maigres et bronzés, leurs noirs cheveux bouclés, leurs yeux brillants, leurs poitrines larges, leurs barbes fournies et leurs oreilles ornées parfois d’un minuscule anneau d’or, ces patriciens du chemin de fer laissaient, pour l’écouter, cartes et dominos. Un Basque blond, près d’eux, continuait à étudier son jeu, et attendait sans récriminer. Nul Costaguanien n’était admis dans ce fief des Italiens. Les policiers de Sulaco eux-mêmes, modéraient, aux approches de l’hôtel, l’allure de leurs chevaux et se penchaient très bas sur la selle pour jeter, à travers la fenêtre, un regard furtif sur les visages noyés dans la fumée. Le bourdonnement de la voix du vieux Giorgio semblait les poursuivre et mourir derrière eux sur la plaine. En de rares occasions, le sous-chef de la police, un petit monsieur brun, très métissé d’Indien, montrait dans le café son large visage. Il laissait au-dehors son planton, pour tenir les chevaux, et s’avançait sans un mot vers la grande table, un sourire avantageux et sournois aux lèvres. Il désignait une bouteille sur le rayon, et Giorgio mettait brusquement sa pipe dans sa bouche pour le servir lui-même. On n’entendait qu’un discret cliquetis d’éperons. L’homme vidait son verre, jetait un long regard scrutateur tout autour de la pièce, et sortait de la casa, pour achever sa ronde et regagner la ville.




Chapitre V

De cette seule façon s’affirmait le pouvoir des autorités locales sur le groupe puissant des robustes étrangers qui creusaient la terre, faisaient sauter les roches, et menaient les locomotives du grand Chemin de fer National, « œuvre de progrès et de patriotisme », comme l’avait qualifiée, dix-huit mois auparavant, à l’occasion du premier coup de pioche, l’Excellentissimo Señor don Vincente Ribiera, Dictateur du Costaguana.

Il était venu à Saluco pour présider cette cérémonie, à l’issue de laquelle la Compagnie O.S.N. lui avait offert un déjeuner d’honneur, un convite, à bord de la Junon. Le capitaine Mitchell dirigeait en personne la chaloupe tout ornée de drapeaux où avait pris place l’Excellentissimo, et que remorquait, de la jetée au navire, la vedette à vapeur de la Junon. On avait invité tous les personnages de marque de Sulaco, un ou deux négociants étrangers, tous les représentants des vieilles familles espagnoles alors présents en ville, et les grands propriétaires de la plaine, hommes graves, courtois et simples, caballeros de pur lignage, aux petits pieds et aux petites mains, conservateurs, hospitaliers et bienveillants. Cette province occidentale était leur fief ; leur parti blanco se trouvait maintenant au pouvoir, et c’était leur Président Dictateur, Blanco entre les Blancos, dont le sourire aimable s’adressait tour à tour aux représentants, assis à ses côtés, de deux puissances étrangères et amies. Ils étaient venus avec lui, de Santa Marta, pour rehausser de leur présence une entreprise où étaient engagés les capitaux de leur pays.

La seule dame de la société était madame Gould, femme de don Carlos, l’Administrateur de la mine d’argent de San-Tomé. Les dames de Sulaco n’avaient pas assez de hardiesse pour se mêler, à ce point, à la vie publique. Elles étaient venues en nombre, la veille au soir, au grand bal de l’Intendancia, mais seule madame Gould était montée sur l’estrade officielle, point clair dans la masse sombre des habits noirs rangés derrière le Président Dictateur. Tendue de rouge, cette estrade s’élevait à l’ombre d’un arbre, sur le quai du port, d’où l’on avait enlevé la première motte de terre. Dans la chaloupe chargée de personnages de marque, la jeune femme s’était assise à la place d’honneur, sous les faisceaux joyeux de drapeaux frémissants, à côté du capitaine Mitchell qui tenait la barre. Et dans le vaste salon somptueux de la Junon, sa robe légère mettait la seule note de vraie joie parmi la terne assemblée.

Le président londonien du Conseil d’Administration du chemin de fer, penchait vers madame Gould un visage pâle et fin, sous la blanche auréole de ses cheveux d’argent et la barbe courte ; sur ses traits jouait un sourire attentif et las. Le voyage en paquebot, de Londres à Santa Marta et les wagons spéciaux de la ligne côtière de Santa Marta, la seule existant alors dans le pays, avaient été acceptables, très acceptables, agréables même. Mais l’expédition à travers les montagnes, et la vieille diligence de Sulaco, lancée sur d’impraticables routes, côtoyant des précipices affreux, lui avaient valu des souvenirs d’une toute autre nature.

— Nous avons versé deux fois en un seul jour, au bord même de ravins très profonds, disait-il à mi-voix à la jeune femme. Et, en arrivant ici, je ne sais pas ce que nous aurions fait, sans votre hospitalité. Quel trou perdu que ce Sulaco ! Et quel port aussi ! Singulier !

— Nous n’en sommes pourtant pas peu fiers ! Notre ville a eu son importance historique. Elle fut autrefois, sous deux vice-rois, le siège de la plus haute cour ecclésiastique, protestait madame Gould avec vivacité.

— Vous m’impressionnez ! Je ne voulais pas dénigrer votre ville, pour laquelle vous paraissez nourrir un amour de patriote.

— C’est un endroit charmant, ne serait-ce que par la situation. Mais vous ignorez, sans doute, que j’en suis une très vieille résidente ?

— Très vieille, vraiment ? murmura son voisin, en la regardant avec un sourire. La mobilité ardente de ses traits donnait à madame Gould un grand air de jeunesse. Nous ne pouvons pas vous rendre une cour ecclésiastique, mais vous aurez plus de bateaux, un chemin de fer, un câble sous-marin, un avenir dans le vaste monde qui vaudra cent fois mieux que tout votre passé ecclésiastique. Nous vous mettrons en contact avec quelque chose de plus grand que les vice-royautés ! Moi, je ne croyais pas qu’au bord de la mer, une ville pût rester si bien isolée du monde ! Si encore elle était à des centaines de milles dans les terres… Singulier ! Est-il rien arrivé ici, depuis un siècle ?

La jeune femme continuait à sourire, en écoutant parler son voisin sur ce ton de persiflage aimable. Elle abonda ironiquement dans son sens pour lui affirmer que, certainement, il n’arrivait jamais rien à Sulaco. Les révolutions mêmes, dont elle avait déjà vu deux, respectaient le calme de la ville. Elles se déchaînaient dans les parties méridionales, plus peuplées, de la République et dans la grande vallée de Santa Marta, éternel champ de bataille qui promettait aux partis en présence la capitale convoitée et l’accès facile à un autre océan. On était plus avancé, là-bas. Ici, à Sulaco, ne parvenaient que les échos affaiblis de ces grandes querelles, suivis des obligatoires mutations dans le monde officiel ; des fonctionnaires nouveaux franchissaient le rempart des montagnes qu’il avait, lui-même, dans la vieille diligence, traversées au péril de sa vie, et au grand dam de ses membres.

Le président du Conseil d’Administration avait joui, pendant plusieurs jours, de l’hospitalité de madame Gould, et lui en gardait une vraie gratitude. C’est seulement après son départ de Santa Marta que l’exotisme de l’ambiance lui avait fait perdre toute impression de vie européenne. Hôte de la Légation dans la capitale, il s’était surtout occupé de négocier avec les membres du gouvernement de don Vincente, hommes cultivés, qui n’ignoraient rien des conditions de la vie civilisée.

Ce qui le préoccupait le plus, pour l’instant, c’était l’acquisition de terrains pour le chemin de fer. Dans la vallée de Santa Marta, où courait déjà une ligne, les habitants se montraient accommodants, et il n’y avait qu’à débattre les prix. On avait nommé une Commission, pour déterminer la valeur des terrains, et la question se réduisait à savoir exercer sur les commissaires une influence judicieuse. Mais à Sulaco, dans cette Province Occidentale, dont le chemin de fer même devait hâter le développement, des difficultés s’étaient élevées. La région était restée assoupie, pendant des siècles, derrière ses barrières naturelles, protégée contre toute entreprise moderne par les précipices de sa Cordillère, par son port sans profondeur ouvert sur le calme éternel d’un golfe plein de nuages, par l’esprit rétrograde surtout des propriétaires de son sol fertile, don Alonzo et don Fernandos des vieilles familles espagnoles, qui accueillaient avec répugnance et ennui l’idée du passage d’un chemin de fer sur leurs domaines. Les ingénieurs chargés de lever les premiers plans avaient été, en divers points de la province, l’objet de menaces violentes. En d’autres cas, les propriétaires affichaient, pour la vente de leurs terrains, des prétentions absurdes. Mais l’homme des chemins de fer se vantait de savoir s’élever à la hauteur de toutes les circonstances. Puisqu’il se heurtait, à Sulaco, à l’aveugle hostilité d’un esprit rétrograde, c’est au sentiment aussi qu’il saurait faire appel, avant d’avoir recours à son droit légitime. Il savait le gouvernement tenu d’exécuter sa part du contrat passé avec la nouvelle compagnie, dût-il pour cela user de violence. Mais il redoutait par-dessus tout une contrainte armée pour la réalisation de ses plans, plans trop vastes, trop pleins de promesses et de vues lointaines, pour négliger la moindre chance de succès. C’est cette idée qui l’avait conduit à amener à Sulaco le Président Dictateur, et à faire avec lui une expédition dont discours et cérémonies trouvaient leur couronnement dans cette inauguration et ce premier coup de pioche donné sur la rive du port. Après tout, c’était leur créature, ce don Vincente, qui personnifiait le triomphe des meilleurs éléments de l’État. C’était là un fait, et si les faits avaient une signification, se disait sir John, un tel homme devait posséder une influence réelle, et son action personnelle devait amener les effets de conciliation nécessaires. Il avait réussi à mettre sur pied l’expédition, grâce au concours d’un très habile avocat, bien connu à Santa Marta comme conseil de la mine d’argent Gould, la plus grosse entreprise de Sulaco, et même de toute la République. C’était, en effet, une mine fabuleusement riche. Le prétendu conseil, homme manifestement cultivé et intelligent, semblait, en dehors de toute situation officielle, jouir d’une influence extraordinaire dans les hautes sphères gouvernementales. Il put affirmer à sir John que le Président Dictateur ferait le voyage, mais déplora, au cours de la même conversation, l’insistance du général Montero à en faire partie, lui aussi.

Le général Montero, que le début de la guerre civile avait trouvé capitaine obscur dans un poste désert de la frontière orientale, avait apporté son appui au parti Ribiera, en un temps où des circonstances spéciales donnaient à ce faible concours une importance particulière. La fortune de la guerre l’avait merveilleusement servi, et la victoire de Rio Seco, remportée après un jour de lutte acharnée, avait mis le sceau à sa renommée. Il avait fini par se voir général, ministre de la Guerre et chef militaire du parti Blanco, bien qu’il ne pût se targuer d’une origine aristocratique. On disait même qu’orphelins tous deux, son frère et lui avaient dû leur éducation à la générosité d’un célèbre voyageur européen, au service de qui leur père avait perdu la vie. Ce père, simple charbonnier, selon une autre version, aurait vécu dans les bois avec leur mère, une Indienne baptisée de l’intérieur.

Quoi qu’il en fût, la presse du Costaguana célébrait comme « le plus héroïque exploit militaire des temps modernes », la marche effectuée par Montero à travers les forêts pour rejoindre, de son poste, les forces blanco, au début de la guerre. Vers la même époque, son frère, rentré d’Europe, où il était nommément secrétaire de consulat, avait réuni une bande de proscrits et montré quelque talent comme chef de guérilla. Son rôle lui avait valu, à la pacification, le poste de gouverneur militaire de la capitale.

Le ministre de la Guerre accompagnait donc le Dictateur. L’administration de la compagnie O.S.N., qui marchait la main dans la main, pour le bien de la République, avec celle du chemin de fer, avait, en cette occasion mémorable, donné l’ordre au capitaine Mitchell de mettre à la disposition des illustres voyageurs son paquebot-poste, la Junon.

Don Vincente, pour venir de Santa Marta, s’était embarqué à Cayta, le premier port du Costaguana, et avait gagné Sulaco par mer. Mais le président de la Compagnie du chemin de fer avait courageusement affronté la traversée des montagnes dans une vieille diligence ferrailleuse, poussé surtout par le désir de voir son ingénieur en chef, occupé à une inspection dernière du tracé de la voie. Malgré son indifférence d’homme d’affaires pour la nature, dont la puissance de l’argent sait toujours vaincre l’hostilité, il n’avait pu s’empêcher d’être frappé par le spectacle que présentaient les environs du campement des arpenteurs, où il avait passé la nuit, au point le plus élevé de la future ligne. Il était arrivé un instant trop tard pour voir s’éteindre le dernier reflet du soleil sur les pentes neigeuses de l’Higuerota. Des masses verticales de basalte noir encadraient dans un immense porche un pan de la nappe blanche qui présentait, en face du couchant, une ligne fuyante. Tous les détails paraissaient très proches dans l’air transparent des hautes altitudes, et noyés dans une immobile clarté comme dans un fluide impondérable. L’oreille tendue pour saisir l’approche de la diligence, l’ingénieur avait contemplé, du seuil de sa hutte de rudes pierres, les teintes changeantes épandues sur les flancs énormes de l’Higuerota. Il se disait que, dans un tel spectacle, comme dans une œuvre de musique géniale, on pouvait trouver d’exquises délicatesses de nuances, à côté d’effets d’écrasante puissance.

Sir John arriva trop tard pour jouir du chant magnifique et silencieux lancé par le soleil couchant sur les pics altiers de la Sierra. Les derniers échos s’en étaient apaisés dans la chute ouatée du crépuscule, lorsqu’il descendit tout engourdi de la diligence, en posant le pied sur la roue, pour serrer la main de l’ingénieur.

On le fit dîner dans une hutte de pierre, petite cellule cubique dont les deux ouvertures ne comportaient ni porte ni fenêtre. Un feu brillant de fagots (apportés à dos de mules de la vallée la plus proche) brûlait au-dehors et jetait dans la cabane une lueur dansante. Deux bougies plantées dans les chandeliers de fer blanc avaient été allumées en son honneur (comme on le lui fit remarquer), sur la table rustique où il prit place à la droite de son hôte.

Il savait être aimable et, assis à ses côtés, dans une attitude modeste, les jeunes ingénieurs, pour qui la construction de cette ligne avait l’attrait des premiers pas sur le sentier de la vie, laissaient paraître sur leurs visages imberbes, tannés par les intempéries, le plaisir que leur causait une telle aménité chez un homme de cette importance.

Après le repas, et fort avant dans la nuit, sir John se promena dans le camp, en causant avec son ingénieur en chef. Il le connaissait de longue date, et ce n’était pas la première entreprise à laquelle concouraient leurs talents, aussi différents l’un de l’autre que le feu et l’eau. L’union de ces deux personnalités, qui n’avaient pas la même vision du monde, fournissait, au service de ce monde, une puissance colossale, force subtile qui savait mettre en branle les énormes machines et les muscles humains, et qui savait aussi éveiller, dans le cœur des hommes, un enthousiasme fervent pour l’œuvre entreprise.

Des jeunes gens assis à cette table, pour qui le travail actuel était une promesse d’avenir, plus d’un était voué à la mort avant que la tâche ne fût terminée. Mais elle serait terminée… car la force avait presque la puissance de la foi ! Pas tout à fait cependant ! Sur le plateau baigné de lune, dans le camp endormi au sommet du col, vaste arène entourée de murs immenses de basalte, les deux promeneurs, enveloppés dans des manteaux épais, s’arrêtèrent un instant, et la voix de l’ingénieur s’éleva dans le silence :

— Nous ne pouvons pas transporter les montagnes !

Sir John leva les yeux pour suivre le geste de son compagnon, et comprit toute la portée de ses paroles. Bulle glacée sous l’éclat de la lune, le blanc Higuerota planait au-dessus de l’ombre des rochers et de la terre. Tout se taisait lorsque, derrière l’enclos des animaux du camp, une mule de bât se mit à frapper du pied et hennit à deux reprises.

Les paroles de l’ingénieur en chef répondaient à une supposition émise par le président, qui lui suggérait l’idée de modifier le tracé de sa ligne pour respecter les répugnances des propriétaires de Sulaco. Pour l’ingénieur, l’obstination des hommes était le moindre obstacle. N’avait-on pas, d’ailleurs, pour la combattre, la grande influence de Charles Gould ? Au contraire, le percement d’un tunnel sous l’Higuerota aurait constitué une entreprise colossale.

— Ah ! oui, Gould ! Quelle espèce d’homme est-ce ?

Sir John avait beaucoup entendu parler de Charles Gould à Santa Marta et voulait en entendre parler encore. L’ingénieur en chef lui affirma que l’administrateur de la mine de San-Tomé avait une influence considérable sur tous ces Espagnols. Sa maison était aussi l’une des meilleures de Sulaco, et l’hospitalité des Gould était au-dessus de tout éloge.

— Les Gould m’ont reçu, dit l’ingénieur, comme s’ils m’avaient connu depuis des années. La petite madame est l’amabilité en personne. J’ai passé un mois chez eux. Gould m’a aidé à recruter les premiers travailleurs. Sa qualité de propriétaire — pour ainsi dire — de la mine le met dans une situation privilégiée. Il paraît disposer de toutes les autorités de la province et, comme je vous le disais, il sait faire marcher les hidalgos du pays. Si vous suivez mes conseils, vous verrez toutes les difficultés s’aplanir. Gould a besoin de notre chemin de fer. Naturellement, faites attention à vos paroles : c’est un Anglais et il doit être colossalement riche. La maison Holroyd est de moitié avec lui dans la mine… et vous pouvez imaginer…

Il s’interrompit. Devant l’un des feux allumés près du bas de l’enclos, un homme s’était dressé, drapé jusqu’au cou dans son poncho. La selle qui lui servait d’oreiller faisait sur le sol une tache sombre, contre le reflet rouge des braises.

— Je verrai Holroyd lui-même, en repassant aux États-Unis, dit sir John. J’ai pu savoir qu’il désire fort, lui aussi, notre chemin de fer.

L’homme qui s’était levé, gêné peut-être par le bruit des voix trop proches, alluma une cigarette. La flamme de son allumette éclaira un instant son visage bronzé aux favoris noirs et aux yeux droits. Puis il arrangea ses couvertures, s’allongea sur le sol de toute sa longueur, et reposa sa tête sur la selle.

— C’est le chef du camp, expliqua l’ingénieur. Je vais le renvoyer à Sulaco, maintenant que nous allons lever nos plans dans la vallée de Santa Marta. C’est un homme précieux que m’a prêté le capitaine Mitchell, de la Compagnie O.S.N. Très aimable de la part de Mitchell. Charles Gould m’avait averti que je ferais bien de profiter de cette offre. Le gaillard sait mener tous ces muletiers, et, grâce à lui, nous n’avons pas eu la moindre difficulté avec aucun de nos ouvriers. Il escortera votre diligence jusqu’à Sulaco, avec quelques-uns de nos hommes. La route est mauvaise et sa présence pourra épargner quelques chutes à votre véhicule. Il m’a promis de prendre soin de vous, jusqu’au bout, comme de son propre père.

Ce chef de camp était le marin italien que tous les Européens de Sulaco appelaient Nostromo, selon la fausse interprétation du capitaine Mitchell. Et, en fait, taciturne et toujours prêt, il veilla avec un soin jaloux, dans les parties les plus mauvaises de la route, sur le voyageur confié à sa charge, comme sir John le déclara lui-même plus tard à madame Gould.




Chapitre VI

Nostromo avait, à cette époque, fait dans le pays un séjour assez long pour exalter au plus haut point l’opinion du capitaine Mitchell sur la prodigieuse valeur de sa découverte. C’était manifestement un de ces inappréciables subordonnés dont la possession constitue, pour leur chef, un motif de gloire légitime.

Le capitaine Mitchell se piquait de sa perspicacité, mais il n’était pas égoïste et son innocent orgueil le poussait à proposer :

— Je vais vous prêter mon Capataz des Cargadores, manie qui devait peu à peu mettre Nostromo en contact avec tous les éléments européens de Sulaco et en faire un factotum universel d’une merveilleuse capacité dans sa sphère.

— Ce garçon-là m’est dévoué corps et âme ! affirmait le capitaine Mitchell, et si personne n’eût su expliquer la raison d’un tel attachement, nul n’aurait pu davantage, à voir les relations de ces deux hommes, le mettre sérieusement en doute ; au moins aurait-il fallu, pour cela, un caractère amer et excentrique, comme celui du docteur Monygham, par exemple, dont le rire bref et désabusé semblait exprimer une immense méfiance de l’humanité. Non pas, d’ailleurs, que le docteur Monygham fût prodigue de rires ou de paroles ; même dans ses meilleurs jours, il restait taciturne et ironique et, dans les pires, chacun redoutait sa langue acerbe et son dédain avoué. Seule, madame Gould savait contenir dans les limites raisonnables l’expression de son mépris à l’endroit de ses contemporains, mais, même à elle — dans une circonstance qui n’avait rien à voir avec Nostromo, et sur un ton très doux pour lui — même à elle, il avait dit un jour :

— N’est-il pas très peu raisonnable de demander à un homme de penser des autres beaucoup plus de bien qu’il n’en saurait penser de lui-même ?

Et madame Gould s’était hâtée de changer de conversation.

Des bruits singuliers couraient sur le compte du médecin anglais. Bien des années auparavant, au temps de Guzman Bento, il avait, selon la rumeur publique, joué un rôle dans une conspiration qui, à la suite d’une trahison, fut, comme on dit, noyée dans le sang. Depuis lors, ses cheveux avaient grisonné, son visage glabre et couturé avait pris une teinte de brique, et il arborait, sans le moindre souci du décorum, de larges chemises de flanelle à carreaux et un vieux Panama défraîchi. N’eût été l’impeccable netteté de ses vêtements, on aurait pu le prendre pour un de ces Européens misérables dont la présence blesse toujours l’orgueil d’une colonie étrangère, dans toutes les parties du monde. Les jeunes beautés de Sulaco, dont les groupes de frais visages fleurissaient les balcons de la rue de la Constitution, entendaient de loin son pas irrégulier et disaient, en voyant sa tête penchée et le court veston de toile négligemment passé sur sa chemise de flanelle :

— Voici le Señor doctor qui a mis son petit veston : il va voir Doña Emilia.

Conclusion légitime, mais dont leur simple jugement ne comprenait pas le sens profond. Elles ne s’attardaient pas, d’ailleurs, à penser au docteur. Laid, vieux et savant, il était un peu fou, sinon sorcier, comme le soupçonnaient de l’être les gens du peuple. Le petit veston blanc était, en réalité, une concession faite à l’influence humanisante de madame Gould, le docteur, habitué à s’exprimer de façon railleuse et amère, n’ayant pas d’autre moyen de manifester son respect profond pour le caractère de cette femme, connue, dans le pays, sous le nom de la Señora anglaise. Et une telle concession, c’était, de sa part, un hommage très sérieux et qui, venant d’un homme de cette humeur, n’était pas à dédaigner. Madame Gould, d’ailleurs, s’en était rendu compte, et n’aurait jamais songé à lui imposer, d’elle-même, un tel témoignage de déférence.

Par l’hospitalité qu’elle exerçait dans sa vieille maison espagnole (une des plus belles de la ville) elle s’appliquait à répandre quelque agrément sur la vie sociale de Sulaco et s’acquittait de cette tâche avec autant de charme que de simplicité, grâce à un sentiment très fin des nuances. Elle était remarquablement experte dans cet art du commerce humain, tout fait de nuances délicates, d’oubli de soi-même, et d’un vernis d’universelle compréhension.

Les Gould, établis au Costaguana depuis trois générations, étaient toujours allés en Angleterre pour y faire leurs études et pour s’y marier. Charles Gould croyait, comme tout autre homme, avoir été séduit par l’excellent jugement de la jeune fille. Mais il y avait, en fait, quelque chose de plus, chez sa fiancée, et c’est pour ce quelque chose que, dans le camp des ingénieurs, par exemple, au milieu des pics de la Sierra, revenait si souvent sur les lèvres de tous, du plus jeune au plus vieux, le nom de madame Gould et de sa maison. Elle aurait affirmé, d’ailleurs, n’avoir rien fait pour eux, en riant de son rire doux, et la surprise aurait élargi ses yeux, si on lui avait dit avec quel enthousiasme on parlait d’elle là-haut, au-dessus de Sulaco, à la limite des neiges éternelles. Mais elle aurait pourtant trouvé tout de suite, avec un petit air de sagacité, cette explication :

— C’est vrai ! Les pauvres garçons ont été surpris de trouver ici un accueil quelconque. Ils devaient avoir le mal du pays. Est-ce que tout le monde n’a pas, un peu, le mal du pays ? Elle plaignait toujours les gens qui souffraient de ce mal-là !

Né au Costaguana, comme son père avant lui, Charles Gould paraissait toujours, avec sa svelte stature, sa moustache flamboyante, son menton net, ses yeux bleu clair et son visage maigre, frais et coloré, tout frais débarqué d’Angleterre. Son grand-père avait combattu pour l’indépendance, sous les ordres de Bolivar, dans cette fameuse légion anglaise dont le Libérateur avait, sur le champ de bataille de Carabobo, salué les soldats du titre de « Sauveurs du Pays ». Un de ses oncles, Président élu, au temps de la Fédération, de cette même province (alors État de Sulaco), avait été fusillé contre un mur d’église, par l’ordre du barbare général unioniste Guzman Bento. La tyrannie cruelle et implacable de ce Guzman Bento, plus tard Président Perpétuel, avait donné naissance à une légende populaire : spectre altéré de son sang, son esprit hantait toujours le pays, à la recherche de son corps, arraché par le diable en personne au mausolée de briques élevé dans la nef de l’Assomption à Santa Marta. Telle était, au moins, l’explication, donnée de sa disparition par les prêtres à la foule terrifiée de va-nu-pieds qui avait envahi l’église et contemplait, stupéfaite, devant le grand autel, le trou creusé au flanc de l’affreux monument de briques.

Guzman Bento, de cruelle mémoire, avait fait bien d’autres victimes que l’oncle de Charles Gould, mais, à la suite de ce martyre pour leur cause, les membres des familles de pure origine espagnole — les aristocrates, comme on les désignait au temps de Guzman Bento, devenus des « Blancos » depuis qu’ils avaient renoncé à l’idée fédérale — considéraient Charles Gould comme un des leurs. Avec un tel passé familial, on n’aurait pu être plus Costaguanien que don Carlos Gould, mais il conservait un aspect si caractéristique qu’il restait toujours, pour les gens du peuple « l’Inglès », l’Anglais de Sulaco. Il gardait un extérieur plus anglais que le touriste de rencontre, hérétique d’ailleurs tout à fait inconnu à Sulaco, plus anglais que les jeunes ingénieurs débarqués de la veille, plus anglais que les gentlemen en habit de chasse dessinés dans les gravures de Punch, qui arrivaient à sa femme quelque deux mois après leur publication. On était surpris de l’entendre s’exprimer en espagnol (en castillan, comme on dit là-bas), ou dans le dialecte indien des gens de la campagne, avec autant de naturel. Il n’avait jamais eu le moindre accent anglais, mais il y avait quelque chose de si indélébile dans toute cette lignée des Gould du Costaguana — libérateurs, explorateurs, planteurs de café, négociants ou révolutionnaires — que Charles, le seul représentant de leur troisième génération, gardait, dans un continent fier de son propre style d’équitation, un aspect parfaitement anglais jusque sur son cheval. Que l’on ne voie point là, d’ailleurs, une ironie semblable à celle des Llaneros, ces hommes des grandes plaines, qui pensent être seuls au monde à savoir se tenir en selle. Charles Gould montait, selon la pompeuse expression consacrée, comme un Centaure. L’équitation n’était pas pour lui un exercice d’un genre particulier, mais une allure aussi naturelle que la marche pour tout homme qui jouit de l’usage de ses membres. Et pourtant, à le voir trotter sur la piste défoncée qui menait à la mine, avec ses vêtements de coupe anglaise et sa sellerie d’outre-mer, on eût dit qu’il arrivait tout droit des vertes prairies situées là-bas, à l’autre bout du monde.

Il suivait la vieille route espagnole, le « Camino Real », du langage populaire, seul vestige de nom et de fait de cette royauté détestée du vieux Giorgio, dont l’ombre même avait déserté le pays. Car la statue équestre de Charles IV, qui s’élevait toute blanche sur un fond de verdure à l’entrée de l’Alameda, n’était connue des campagnards et des mendiants de la ville que sous le nom de Cheval de pierre. L’autre Carlos, qui tournait à gauche avec un bruit sec de sabots rapides, sur les pavés disjoints, don Carlos Gould, paraissait, dans ses vêtements anglais, aussi étrange, mais beaucoup plus à l’aise, que le royal cavalier qui tenait la bride de son cheval, au-dessus du piédestal et des vagabonds endormis, et levait son bras de marbre vers le lourd rebord d’un chapeau empanaché.

Cette effigie royale restait, avec son ébauche vague de salut, imperturbable devant les changements politiques qui lui avaient volé jusqu’à son nom ; mais l’autre cavalier, bien connu de la ville, le cavalier vivant et ferme sur son beau cheval ardoise à l’œil blanc, ne laissait pas non plus voir son cœur à tout le monde, à travers ses vêtements anglais. Son esprit gardait toujours un parfait équilibre, comme si l’impassibilité qui s’impose en Angleterre à la vie privée et publique l’eût enveloppé. Charles Gould acceptait avec la même placidité la mode effarante des dames de Sulaco, au visage si étrangement poudré qu’il en prenait l’aspect d’un masque de plâtre, animé seulement de beaux yeux vifs, les potins de la ville et ses continuelles convulsions politiques, ces constants appels au salut du pays qui faisaient à sa femme l’effet d’un drame de meurtre et de rapine puéril et sanglant, joué avec un sérieux effroyable par des enfants dépravés.

Aux premiers temps de son séjour, la jeune femme se tordait les mains d’exaspération devant l’incapacité de son mari à prendre les affaires du pays avec le sérieux que réclamaient les atrocités commises. Elle n’y voyait qu’une comédie d’hypocrisie naïve, et ne trouvait de sincérité que dans son indignation et son horreur.

Très calme, Charles Gould frisait sa longue moustache, en se refusant à toute discussion. Une fois pourtant, il avait fait observer doucement à sa femme :

— Ma chérie, vous oubliez que je suis né ici.

Ces quelques mots avaient apaisé madame Gould, comme s’ils eussent contenu une révélation. Peut-être le fait d’être né dans le pays expliquait-il, en effet, toute la différence. Sa confiance dans son mari avait toujours été très grande. Il avait, dès l’abord, frappé son imagination par une absence de sensiblerie, par une parfaite quiétude d’esprit, où elle voyait, dans son for intérieur, la marque d’une compétence certaine dans la conduite de la vie. Don José Avellanos, qui habitait de l’autre côté de la rue, homme de haute culture, poète et personnage politique, qui avait représenté son pays auprès de plusieurs Cours d’Europe et subi des traitements inouïs comme prisonnier d’État du tyran Guzman Bento, don José disait, dans le salon de Doña Emilia, que Carlos alliait aux qualités du caractère anglais les vertus de cœur d’un vrai patriote.

Cette appréciation de son patriotisme n’avait pas provoqué le moindre tressaillement sur le visage osseux rouge et hâlé que contemplait madame Gould. Peut-être son mari descendait-il de cheval, à son retour de la mine, car il était assez anglais pour n’attacher aucune importance à la chaleur du jour. Basilio, dans sa livrée de toile blanche à ceinture rouge, s’était accroupi dans le patio, derrière les talons de son maître, pour détacher les lourds éperons, puis le Señor Administrador avait gravi l’escalier qui menait à la galerie. Des plantes en pots rangées sur la balustrade, entre les pilastres des arceaux, formaient un mur de fleurs et de feuilles, qui isolaient le corridor de la cour intérieure, ce patio des maisons sud-américaines, véritable cœur de la maison, où la marche des ombres et du soleil sur le sol dallé marque seule les heures paisibles de la vie domestique.

Le Señor Avellanos traversait presque tous les jours le patio, vers cinq heures. Il avait choisi cette heure rituelle du thé, qui lui rappelait le temps où il vivait à Londres, en qualité de ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Saint-James. Il n’aimait pourtant pas le thé. Il se balançait dans son fauteuil américain, croisant sur la barre d’appui ses petits pieds aux bottines luisantes, et parlait sans arrêt avec une sorte de virtuosité complaisante, remarquable chez un homme de son âge. Il tenait tout le temps sa tasse à la main. Sa tête aux cheveux ras était parfaitement blanche, et ses yeux d’un noir de jais. En voyant Charles Gould entrer dans le salon, il lui faisait un petit salut d’attente, et achevait sa période oratoire avant de lui dire :

— Carlos, mon ami, vous êtes venu à cheval de San-Tomé, au plus fort de la chaleur. Toujours la vraie activité anglaise ! Non ?… Alors, pourquoi ?

Il avalait son thé d’une gorgée, acte d’héroïsme, invariablement suivi d’un petit frisson et d’un léger « brrr » involontaire que masquait mal l’exclamation hâtive :

— Excellent !

Il confiait alors sa tasse à la jeune femme, qui avançait la main avec un sourire, et continuait à pérorer sur le caractère patriotique de l’entreprise de San-Tomé, pour le seul plaisir, semblait-il, de s’entendre parler ; tout en bavardant, il se balançait, à demi couché dans le « rocking-chair » importé des États-Unis. Le plafond du grand salon de la casa Gould mettait très haut au-dessus de sa tête sa blancheur unie. Cette élévation faisait paraître plus petites les pièces du mobilier disparate, lourdes chaises espagnoles, en bois brun, à dossier droit et à siège de cuir, ou fauteuils anglais très bas et tout garnis de coussins, petits monstres trapus, bourrés à crever de ressorts d’acier et de crins de cheval. Il y avait des bibelots sur de petites tables, des miroirs encastrés dans le mur au-dessus de consoles de marbre, des tapis carrés sous les deux groupes de fauteuils, présidés chacun par un sofa profond ; des carpettes plus petites parsemaient le sol carrelé de rouge ; trois grandes portes-fenêtres garnies des plis verticaux de lourdes tentures sombres, s’ouvraient sur un balcon. Il subsistait un peu de la noblesse du passé entre les quatre murs unis délicatement teintés de rose et, assise dans un flot de mousseline et de dentelles, à une frêle table d’acajou, madame Gould ressemblait, avec sa petite tête et ses boucles soyeuses, à une fée délicatement posée devant des philtres précieux, servis dans des vases d’argent et de porcelaine.

Madame Gould connaissait bien l’histoire de la mine de San-Tomé qui, exploitée d’abord à coups de fouet sur des dos d’esclaves, avait fait payer ses produits de leur poids de chair humaine. Des tribus entières d’indiens avaient laissé leurs os dans ses galeries ; on avait fini par abandonner la mine, le jour où cette méthode primitive avait cessé de donner des résultats suffisants, malgré le nombre des cadavres engloutis dans ses entrailles. Longtemps oubliée, elle fut redécouverte après la guerre de l’indépendance. Une compagnie anglaise avait obtenu le droit de l’exploiter et y avait trouvé une veine si riche que ni les exactions des gouvernements successifs, ni les incursions périodiques des officiers recruteurs sur la population de leurs mineurs rétribués n’avaient pu décourager le zèle des ingénieurs. Mais au cours des troubles prolongés des pronunciamientos qui suivirent la mort du fameux Guzman Bento, les mineurs du pays, incités par des émissaires de la capitale, s’étaient soulevés contre leurs chefs anglais et les avaient massacrés jusqu’au dernier. Le décret de confiscation, immédiatement publié dans le Diario Official à Santa Marta, commençait par ces mots : « Justement enflammée par l’exploitation cruelle d’étrangers poussés par de sordides motifs de lucre plutôt que par l’amour d’un pays où ils sont venus sans ressources pour chercher fortune, la population minière de San-Tomé, etc. » et se terminait par cette déclaration : « Le Chef de l’État a décidé d’exercer jusqu’au bout son pouvoir de clémence. La mine, dont toutes les lois internationales, humaines et divines proclament le retour nécessaire au gouvernement, comme propriété nationale, restera fermée jusqu’à ce que l’épée, tirée pour les principes sacrés de la Liberté, ait accompli sa tâche et rendu le bonheur à notre chère patrie. »

Et, pendant des années, on n’entendit plus parler de la mine de San-Tomé. Il est impossible de comprendre, maintenant, quel avantage le gouvernement attendait de cette spoliation. On obligea le Costaguana à payer une indemnité misérable aux familles des victimes, et l’affaire disparut des dépêches diplomatiques.

Mais, plus tard, un nouveau gouvernement s’avisa de la valeur de ce gage. C’était, d’ailleurs, un gouvernement semblable à tous les autres, le quatrième en six ans, mais il savait juger plus sainement de ses avantages. En se souvenant de la mine de San-Tomé, il comprit avec un sens très net des réalités, qu’une telle richesse, sans valeur aucune entre ses mains, pouvait être exploitée avec une ingéniosité plus subtile que par un travail grossier d’extraction du métal et devrait servir à des usages multiples. Le père de Charles Gould, longtemps l’un des plus riches commerçants du Costaguana, avait perdu déjà une grosse partie de sa fortune dans les emprunts forcés des gouvernements successifs. C’était un homme de sens rassis, qui n’avait jamais songé à réclamer trop haut son dû, mais son effroi fut extrême quand on lui offrit, en totalité, la concession perpétuelle de la mine de San-Tomé.

Il connaissait les façons d’agir des gouvernements. D’ailleurs le mobile, sans doute profondément médité, de cette proposition, apparaissait avec trop d’évidence dans le document péremptoirement présenté à sa signature : le troisième et le plus important article du traité stipulait que le concessionnaire devrait payer au gouvernement, pour sa prérogative, une redevance immédiate égale à cinq années du produit supputé de la mine.

C’est en vain que M. Gould père se défendit avec force arguments et instances de cette faveur fatale. Il ne connaissait rien, disait-il, aux entreprises minières et n’avait pas la possibilité de négocier sa concession sur le marché financier européen ; il n’y avait plus aucun moyen d’exploitation dans cette mine, dont les bâtiments avaient été brûlés, le matériel d’extraction détruit, les mineurs dispersés depuis des années, dont la route même avait disparu sous l’exubérance d’une végétation tropicale, comme si la mer l’eût engloutie, et dont la galerie principale s’était effondrée à cent mètres de l’entrée. Ce n’était plus une mine abandonnée, mais une gorge sauvage et inaccessible, perdue dans les rochers de la Sierra, où subsistaient quelques vestiges de bois calcinés, quelques tas de briques effritées et quelques pièces informes de fer rouillé, sous un enchevêtrement de lianes épineuses. M. Gould ne désirait nullement se voir propriétaire de ce heu désolé, et la seule pensée d’une telle faveur lui donnait des nuits de fièvre et d’insomnie.

Il se trouvait, malheureusement, que le ministre des Finances de l’époque était un homme à qui M. Gould avait, autrefois, refusé une petite aide pécuniaire, sous prétexte que le solliciteur, joueur et tricheur au su de tous, était de plus soupçonné de vol à main armée au détriment d’un riche ranchero, dans le district lointain où il exerçait les fonctions de juge. Or, depuis son accès à sa haute situation, le ministre avait l’intention de rendre à Señor Gould (pauvre homme ! ) le bien pour le mal. Il affirmait, dans les salons de Santa Marta, sa résolution avec une voix si douce et si implacable, et avec de tels regards de malice, que les amis de M. Gould l’avaient supplié de ne pas chercher, cette fois, à écarter cette affaire moyennant rançon. Tentative inutile et qui pouvait n’être pas sans danger. C’était aussi l’avis d’une grosse Française à la voix de rogomme, qui se disait fille « d’un officier supérieur de l’armée », et qui logeait à la porte du ministère des Finances, dans un couvent sécularisé. Cette florissante personne, à qui l’on venait parler en faveur de M. Gould et offrir un cadeau respectable, hocha la tête avec tristesse. Elle ne se croyait pas le droit d’accepter d’argent pour un service qu’elle ne pouvait pas rendre. L’ami que M. Gould avait chargé de cette mission délicate affirma plus tard que, dans l’entourage immédiat ou éloigné du gouvernement, cette femme était la seule personne honnête qu’il eût jamais rencontrée. — Pas moyen ! avait-elle dit avec le ton cavalier et la voix rauque qui lui étaient naturels, et dans des termes plus dignes d’une enfant née de parents inconnus que de l’orpheline d’un officier supérieur. Non, pas moyen, mon garçon ! C’est dommage, tout de même ! Ah ! zut ! je ne vole pas mon monde ! Je ne suis pas ministre, moi. Vous pouvez remporter votre petit sac[1].

Pendant un instant, elle mordit ses lèvres rouges, déplorant dans son for intérieur la rigide tyrannie des principes qui présidaient au trafic de son influence. Puis, d’un ton significatif, et avec une nuance d’impatience : Allez, poursuivit-elle, et dites bien à votre bonhomme, entendez-vous, qu’il faut avaler la pilule.

Après un tel avertissement, il n’y avait plus qu’à signer et à payer. M. Gould avait donc avalé la pilule, que l’on aurait pu croire composée d’un poison subtil destiné à agir sur son cerveau. Il fut tourmenté, depuis ce jour-là, par le démon de la mine qui prenait, dans son esprit très au courant de la littérature de fiction, la forme du Vieillard de la Mer attaché à ses épaules. Il se mit à rêver de vampires. M. Gould s’exagérait, d’ailleurs, les périls de sa situation, parce qu’il ne savait pas envisager les faits avec calme. Sa position au Costaguana n’était atteinte en aucune façon. Mais l’homme est un être désespérément routinier, et l’extravagance de ce nouvel attentat à sa bourse bouleversait toutes ses idées. Il voyait, autour de lui, tous ses amis et connaissances volés au grand jour par les bandits grotesques et féroces qui, depuis la mort de Guzman Bento, se livraient à l’exploitation des gouvernements et des révolutions. L’expérience lui avait appris que si le butin répondait souvent mal à leur légitime espoir, les bandits en possession du palais présidentiel n’étaient, du moins, jamais à court de prétextes pour justifier leurs prétentions. Le premier colonel venu, qui traînait derrière lui une bande de leperos en haillons, savait exposer, avec force et précision, à un civil, à quel titre il lui demandait, par exemple, dix mille dollars, ce qui voulait dire qu’il en attendait un millier de la générosité de son interlocuteur. M. Gould savait cela et s’était soumis, avec résignation, aux nécessités de l’heure, dans l’espoir de temps meilleurs. Mais il trouvait intolérable de se voir voler sous couleur d’affaires et dans les formes de la légalité. En dépit de toute son honorabilité et de sa sagesse, M. Gould père avait un gros défaut : il attachait trop d’importance à la forme, faute commune d’ailleurs à la plupart des hommes, qui restent toujours enclins aux préjugés. Il y avait pour lui, dans cette affaire, une vile parodie de justice, et le choc moral finit par compromettre sa santé physique. Tout cela me tuera, déclarait-il dix fois par jour. Et en effet, il se mit à souffrir de la fièvre, du foie, et, plus encore, de son incapacité harassante à penser à autre chose. Le ministre des Finances n’aurait pu rêver vengeance plus subtile et plus efficace. Dans les lettres mêmes que M. Gould adressait à son fils Charles, alors âgé de quatorze ans, qui faisait ses études en Angleterre, il finissait par ne plus parler que de la mine. Il se lamentait sur l’injustice, la persécution, le mauvais coup dont il était victime. Il s’étendait pendant des pages sur les conséquences de cette infamie. Le privilège lui avait été, en effet, concédé à perpétuité, à lui et à ses descendants. Il suppliait son fils de ne jamais rentrer au Costaguana, de ne jamais y réclamer sa part d’un héritage corrompu par l’infâme concession, de ne jamais y toucher, de n’en jamais approcher, d’oublier qu’il y avait une Amérique et de se faire, en Europe, une carrière commerciale. Et, pour clore chacune de ses lettres, il se reprochait amèrement d’être resté trop longtemps dans cette caverne de voleurs, d’intrigants et de bandits.

Un garçon de quatorze ans peut s’entendre dire et répéter que son avenir est perdu, par suite de la possession d’une mine d’argent, sans que la substance même de cette déclaration l’émeuve beaucoup, mais elle a néanmoins de quoi le surprendre et solliciter ses conjectures. D’abord simplement intrigué et peiné par les lamentations rageuses de son père, Charles Gould se mit à la longue à retourner le sujet dans sa tête, pendant les heures qu’il pouvait distraire du travail et du jeu. Au bout d’un an, la lecture des lettres paternelles lui avait valu la conviction solide de l’existence d’une mine d’argent au Costaguana, dans cette même province de Sulaco, où le pauvre oncle Harry avait été fusillé par des soldats, bien des années auparavant. À cette mine se rapportait, de façon très précise, « l’inique Concession Gould », contrat établi par un document que son père eût ardemment désiré « déchirer et jeter au visage » des présidents, des juges et des ministres d’État. Cette envie (puisque la chose était inique) paraissait tout à fait légitime au jeune garçon, mais ce qu’il ne comprenait pas, c’est justement en quoi l’affaire était inique. Plus tard, avec une sagesse mûrie, il finit par dégager la vérité du fatras des allusions au Vieillard de la Mer, aux Vampires et aux Goules qui donnaient à la correspondance de son père un parfum fantastique de conte de Mille et Une Nuits. Et le jeune homme finit par connaître la mine de San-Tomé aussi bien que le vieillard, qui lui adressait de l’autre bout du monde ces missives irritées et plaintives. Celui-ci avait, à diverses reprises, été frappé de lourdes amendes pour avoir négligé l’exploitation de la mine, sans parler des sommes qui lui avaient été extorquées à titre d’acompte sur les bénéfices à venir, avances qu’un homme en possession d’un tel privilège ne pouvait refuser au gouvernement de la République. Il voyait ainsi, écrivait-il, fondre le reste de sa fortune, en échange de reçus sans valeur, ce qui ne l’empêchait pas d’être considéré comme un homme avisé, qui avait su tirer d’énormes avantages des difficultés de son pays. Et, en Angleterre, le jeune homme se prenait d’un intérêt de plus en plus aigu pour un événement qui suscitait tant de commentaires et de protestations passionnées.

Il y pensait chaque jour, mais il y pensait sans amertume. C’était, sans doute, pour son pauvre père, une triste affaire, qui jetait un jour singulier sur la vie sociale et politique du Costaguana. La sympathie apitoyée qu’il en ressentait pour M. Gould ne l’empêchait pas de considérer les choses avec calme et réflexion. Ses propres sentiments n’avaient subi aucune atteinte, et l’on partage difficilement, de façon durable, les angoisses physiques et morales du voisin, même lorsque ce voisin se trouve être un père. En atteignant sa vingtième année, Charles Gould était, à son tour, tombé sous l’empire de la mine de San-Tomé. Mais c’était une autre sorte d’envoûtement, plus adéquate à sa jeunesse, un envoûtement dont la formule magique comportait jeune force, espoir et confiance, au lieu de lassitude, indignation et dégoût. Son père l’avait laissé libre de diriger sa vie (à la réserve de ne point rentrer au Costaguana), et il avait poursuivi, en Belgique et en France, ses études d’ingénieur des mines. Mais ces travaux théoriques gardaient, à son sentiment, quelque chose de vague et d’incomplet. Les mines avaient acquis, pour lui, un intérêt dramatique. C’était d’un point de vue personnel qu’il étudiait leurs particularités, comme on pourrait étudier les caractères divers d’individus humains. Il les visitait avec la curiosité que d’autres apportaient à la fréquentation des hommes célèbres. Il explora des mines en Allemagne, en Espagne, en Cornouailles. Les exploitations abandonnées l’intéressaient tout particulièrement. Leur désolation le touchait, comme nous touche la vue des misères humaines, aux causes si variées et si profondes. Peut-être étaient-elles sans valeur, mais peut-être aussi les avait-on simplement mal comprises. Sa future femme fut la première, et peut-être la seule personne, à découvrir le mobile secret qui dictait, en face du monde des choses matérielles, l’attitude douloureuse et muette de cet homme. Et son admiration pour lui, à demi hésitante encore, comme un oiseau qui ne peut déployer ses ailes sur un terrain trop plat, trouva, dans ce secret, la crête qui lui permit de prendre son essor vers le ciel.

Ils s’étaient connus en Italie, où la future madame Gould vivait auprès d’une pâle vieille tante, qui, bien des années auparavant, avait été mariée à un marquis italien, déjà âgé et à demi ruiné. Elle pleurait maintenant cet homme, qui avait donné sa vie à l’indépendance et à l’unité de son pays, et qui avait connu un enthousiasme aussi généreux que le plus jeune des héros tombés pour la noble cause, cette cause dont Giorgio Viola restait une épave errante, perdue dans le monde, comme un espart brisé abandonné en mer après une bataille navale. La marquise menait une vie muette et effacée, et ressemblait à une nonne avec sa robe noire et son bandeau blanc au front. Elle occupait quelques pièces au premier étage d’un vieux palais en ruine, tandis que les grandes salles vides du rez-de-chaussée abritaient, sous leurs plafonds peints, la famille de son fermier, avec ses moissons, ses volailles et même ses bestiaux.

Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés à Lucques et, de ce jour, Charles Gould avait cessé de visiter des mines. Une fois seulement, ils allèrent en voiture voir des carrières de marbre, dont l’exploitation, qui arrachait à la terre ses trésors enfouis, pouvait rappeler celle d’une mine. Charles Gould ne chercha jamais de paroles pour traduire ses sentiments à la jeune fille. Il se contentait de penser et d’agir devant elle, ce qui est la meilleure des sincérités. Il disait souvent : Il me semble que mon pauvre père ne voit pas juste, dans cette affaire de San-Tomé. Et les jeunes gens discutaient longuement la question comme s’ils avaient voulu influencer, aux antipodes, l’esprit de M. Gould. En réalité, ils discutaient parce que l’amour trouve à se manifester dans tous les sujets, et sait palpiter dans les mots les plus indifférents. C’est ce qui rendait ces discussions précieuses à madame Gould, au temps de leurs fiançailles. Charles craignait que son père n’usât ses forces et ne se rendît malade dans ses efforts pour se dépêtrer de la concession. Ce n’est pas ainsi qu’il faudrait mener l’affaire, murmurait-il à mi-voix, comme pour lui-même. Et lorsque la jeune fille manifestait son étonnement de voir un homme énergique consacrer toute son activité à des intrigues et à des complots, il lui faisait observer très doucement, pour bien démontrer qu’il comprenait sa surprise : Il ne faut pas oublier qu’il est né là-bas.

Elle méditait sur cette réponse, pour répliquer vivement et par un argument indirect dont il admettait pourtant l’irréfutable logique :

— Eh bien ! et vous ! N’y êtes-vous pas né aussi ?

Mais il avait sa réponse prête :

— Oh ! pour moi, la chose est différente. J’ai quitté le pays depuis dix ans. Mon père n’en a jamais été absent aussi longtemps que moi, et voici plus de trente ans qu’il ne s’en est pas éloigné.

C’est vers elle qu’il se tourna tout de suite, en apprenant la mort de son père.

— C’est cette affaire qui l’a tué, dit-il.

À l’annonce de la fatale nouvelle, il était sorti de la ville, suivant droit devant lui la route blanche, sous l’ardent soleil de midi, et ses pas l’avaient mené vers elle, dans le vestibule du palazzo en ruine, pièce majestueuse et nue, où pendait çà et là, sur les murs dépouillés, une longue bande de damas, noire de moisissures et de vétusté. Le mobilier se composait d’un unique fauteuil au dossier brisé et d’un piédouche octogonal qui portait un lourd vase de marbre, fendu du haut en bas et tout orné de masques et de guirlandes sculptées. Charles Gould était blanc, des souliers aux épaules, de la poussière du chemin, et sous sa casquette à deux pointes, de grosses gouttes de sueur inondaient son visage. Il tenait, dans sa main nue, un épais bâton de chêne.

Toute pâle sous les roses de son chapeau de paille, la jeune fille était gantée et balançait l’ombrelle légère qu’elle venait de saisir, pour aller à sa rencontre au pied de la colline, à l’endroit où se dressaient trois grands peupliers, au-dessus du mur d’une vigne.

— Oui, cette affaire l’a tué, répéta-t-il. Il aurait dû vivre de longues années encore. On vit vieux dans notre famille.

Elle était trop émue pour prononcer un mot, et le jeune homme fixait sur l’urne de marbre un regard immobile et insistant, comme s’il avait voulu en graver pour toujours l’image dans son souvenir. C’est seulement lorsqu’il se tourna vers elle en balbutiant : « Je suis venu vers vous… Je suis venu tout de suite vers vous… » sans pouvoir achever sa phrase, qu’elle sentit pleinement la tristesse de cette mort solitaire et douloureuse dans un pays lointain. Il saisit la main de la jeune fille pour la porter à ses lèvres, tandis qu’elle laissait tomber l’ombrelle et caressait sa joue en murmurant : « Mon pauvre ami… » Puis elle essuya ses larmes sous l’auvent arrondi du vaste chapeau de paille, toute petite dans sa robe blanche unie, comme un enfant perdu qui aurait pleuré dans la grandeur déchue du noble vestibule. Le jeune homme, debout près d’elle, était revenu à son immobilité parfaite et à la contemplation de l’urne de marbre.

Un peu plus tard, ils sortirent pour faire une longue promenade, silencieuse jusqu’à cette exclamation de Charles Gould :

— Oui ! Mais si seulement il avait pris la chose par le bon côté !

Ils s’arrêtèrent. Partout, les ombres s’allongeaient sur les collines, sur les routes, sur les oliveraies encloses ; ombres des peupliers, des châtaigniers touffus, des bâtiments de ferme et des murs de pierre ; dans l’air léger, le son grêle et pressé d’une clochette semblait mettre la palpitation du soleil couchant. La jeune fille avait la bouche entrouverte, comme si elle eût été surprise de l’expression insolite du regard de son compagnon. Cette expression, d’ordinaire, était faite d’une approbation attentive et sans réserve. Il se montrait, dans leurs conversations, le plus curieux et le plus déférent des auditeurs, et cette attitude plaisait grandement à la jeune fille. Elle y voyait l’affirmation de sa propre puissance, sans qu’il y perdît rien de sa dignité. Avec ses petits pieds et ses petites mains, avec son frêle visage délicieusement encadré de boucles lourdes, avec sa bouche un peu grande aux lèvres entrouvertes, comme pour exhaler un souffle parfumé de franchise et de générosité, cette petite fille svelte avait le cœur aussi difficile à satisfaire qu’une femme d’expérience. Plus haut que toutes les flatteries et toutes les promesses, elle prisait sa fierté dans l’homme de son choix. Mais, en ce moment, Charles Gould ne la regardait pas du tout. Il avait l’expression tendue et vague de l’homme qui, de propos délibéré, regarde dans le vide, par-dessus la tête d’une femme aimée.

— Oui ! oui ! Tout cela était inique ; on a empoisonné la vie du pauvre homme. Oh ! pourquoi n’a-t-il pas voulu me laisser retourner vers lui ? À l’avenir, il faudra que je m’attelle à cette besogne-là !

Il avait prononcé ces mots avec une assurance parfaite, mais son regard tomba sur la jeune fille, et il se sentit aussitôt conquis par l’incertitude et la peur.

La seule chose qu’il voulût savoir maintenant, c’était si elle l’aimait assez… si elle aurait le courage de le suivre si loin… Il lui posa ces questions d’une voix tremblante d’anxiété, car c’était un homme de décision.

Oui ! elle l’aimait assez ! Oui !… elle le suivrait… Et aussitôt, la future hôtesse des Européens de Sulaco sentit le sol se dérober sous ses pieds. Tout s’évanouit, même le son de la cloche. Et pourtant, quand elle se retrouva d’aplomb, la cloche sonnait toujours dans la vallée. Un peu haletante, elle porta la main à ses cheveux, avec un regard furtif sur le sentier pierreux dont la solitude la rassura. Charles avait mis un pied dans le ruisseau desséché, pour ramasser l’ombrelle ouverte, tombée loin d’eux dans la poussière avec un bruit martial de baguettes de tambour. Il la lui tendit gravement, avec une mine légèrement confuse.

Elle glissa sa main sous le bras du jeune homme et ils revinrent sur leurs pas. Les premiers mots qu’il prononça furent ceux-ci :

— Il est heureux que nous puissions nous installer dans une ville de la côte. Vous avez entendu prononcer ce nom de Sulaco. Je suis content que mon père y ait fait l’acquisition, voici déjà longtemps, d’une belle maison, pour qu’il y eût toujours une maison Gould dans la capitale de l’ancienne Province Occidentale. J’y ai habité toute une année avec ma chère mère, dans mon enfance, pendant un voyage de mon père aux États-Unis. Vous serez la nouvelle maîtresse de la Casa Gould.

Et un peu plus tard, dans le coin habité du palazzo qui dominait les vignes, les collines de marbre, les pins et les oliviers de Lucques, il dit encore :

— Le nom de Gould fut toujours en honneur à Sulaco. Mon oncle Harry, chef de l’État pendant un certain temps, a laissé un nom respecté entre tous ceux des premières familles. J’entends par là les pures familles créoles, qui ne prennent aucune part à la misérable farce des gouvernements. Mon oncle Harry n’avait rien d’un aventurier ; les Gould du Costaguana ne sont pas des aventuriers. Il aimait le pays où il était né, mais n’en restait pas moins, par ses idées, essentiellement anglais. Il s’était rallié à la formule de l’époque, où l’on ne parlait que de fédération, mais n’était pas, pour cela, un politicien. Il s’était simplement mis au service de l’ordre social, par amour d’une liberté raisonnable, et par haine de toutes les tyrannies. Sans se payer de mots, il s’attachait à l’œuvre qui lui paraissait juste, comme je sens s’imposer à moi la nécessité de prendre en main cette mine.

Ainsi parlait-il à la jeune fille, parce que sa mémoire était peuplée de souvenirs d’enfance, son cœur plein de l’espoir d’une vie vécue à côté d’elle, et son esprit absorbé par la Concession de San-Tomé. Il ajouta qu’il allait la quitter quelques jours, pour se mettre en quête d’un Américain de San Francisco, qui devait être encore en Europe. Il avait fait sa connaissance, quelques mois auparavant, dans une vieille ville historique d’Allemagne, située au centre d’un district minier. L’Américain avait sa famille avec lui, mais se sentait un peu abandonné par les dames, qui passaient leurs journées à dessiner les anciennes portes et les tourelles des maisons médiévales. Aussi était-il devenu, en de commîmes explorations de mines, un inséparable compagnon pour Charles Gould. Cet homme s’intéressait aux entreprises minières, connaissait un peu le Costaguana, et avait entendu parler des Gould. Leurs rapports avaient eu toute l’intimité que permettait la différence de leurs âges, et Charles Gould voulait retrouver maintenant ce capitaliste d’esprit avisé et d’abord facile. La fortune paternelle au Costaguana, qu’il avait supposée considérable encore, semblait avoir fondu dans le creuset scélérat des révolutions. Il ne restait guère au jeune homme, outre quelque dix mille livres déposées en Angleterre, que la maison de Sulaco, une vague concession forestière dans un district sauvage et lointain, et cette mine de San-Tomé, dont la hantise avait conduit son pauvre père au tombeau.

Il expliquait tout cela à sa fiancée. L’heure était avancée lorsqu’il la quitta. Jamais elle ne lui avait donné une telle impression de charme séducteur. L’ardente curiosité de la jeunesse pour une vie nouvelle, pour les lointains pays, pour un avenir parfumé d’aventures et de luttes, une pensée subtile aussi de réparation et de victoire l’avaient emplie d’une animation joyeuse, qui valait à son compagnon un redoublement d’exquise tendresse.

Il la quitta pour redescendre la colline, et dès qu’il fut seul, il se retrouva l’âme lourde. L’irréparable transformation que la mort apporte au cours de nos pensées quotidiennes, met au cœur une inquiétude poignante et vague. Charles Gould souffrait de songer que jamais, désormais, il ne pourrait penser à son père comme il avait pensé à lui jusque-là. Il ne pouvait déjà plus évoquer son image vivante. La pensée de cette situation, qui affectait si vivement sa propre personne, emplissait son cœur d’un désir douloureux et courroucé d’action. En cela, d’ailleurs, son instinct ne le trompait pas. L’activité est la plus grande consolatrice, l’ennemie des rêveries vagues et la mère des illusions flatteuses. C’est elle seule qui nous donne une sensation d’empire sur la Destinée. Et pour lui, la mine était manifestement le champ d’action nécessaire. Seulement, il fallait trouver le moyen d’aller à l’encontre de la volonté solennelle du mort. Charles Gould se décida résolument à rendre sa désobéissance aussi complète que possible, pour en faire une sorte de réparation à l’égard du défunt. La mine avait été la cause d’un absurde désastre moral ; il fallait faire de son exploitation un succès sérieux et moralisateur. Il devait cela à la mémoire de son père.

Telles étaient, au sens propre du mot, les émotions de Charles Gould. Il songeait aux moyens de trouver, à San Francisco ou autre part, des capitaux importants. D’ailleurs, se disait-il incidemment, la volonté des morts était, de façon générale, un guide infidèle. Un mourant saurait-il prévoir les changements prodigieux qu’une seule mort peut entraîner dans l’aspect même du monde ?


La dernière phase de l’histoire de la mine, madame Gould la connaissait par expérience. C’était l’histoire même de la vie conjugale. Le manteau de la situation héréditaire des Gould à Sulaco avait amplement couvert sa petite personne, mais elle n’entendait pas laisser étouffer, sous le poids de cet étrange vêtement, la vivacité d’un caractère qui n’était pas seulement la marque d’une gaieté juvénile, mais aussi d’une intelligence ardente. L’intelligence de doña Emilia n’avait rien de masculin. Un esprit viril n’est point, chez une femme, la marque d’une essence supérieure, mais en fait un être imparfaitement différencié, d’un intérêt stérile et médiocre. L’intelligence toute féminine de doña Emilia lui facilita la conquête de Sulaco, en éclaira le chemin pour sa générosité et sa douceur. Elle savait causer de façon charmante, mais n’était pas bavarde. La sagesse du cœur, qui ne s’occupe ni d’édifier, ni de détruire des théories, non plus que de combattre pour des préjugés, sait éviter les paroles oiseuses. Ses pensées ont la valeur d’actes de probité, de tolérance et de compassion. La véritable tendresse d’une femme, comme la virilité d’un homme, se manifeste par une sorte de conquête continuelle. Les dames de Sulaco adoraient madame Gould.

— Elles me considèrent encore un peu comme un phénomène, disait en souriant madame Gould, à l’un des hôtes de San Francisco qu’elle avait dû recevoir chez elle, un an environ après son mariage.

Ils étaient trois, les premiers visiteurs venus de l’étranger pour visiter l’exploitation. Ils avaient trouvé chez madame Gould un enjouement très aimable, et chez son mari, une connaissance parfaite de son métier, en même temps qu’une énergie peu commune. Cette constatation les disposait en faveur de la jeune femme. L’enthousiasme non déguisé, mêlé d’une pointe d’ironie, avec lequel elle parlait de la mine, séduisait fort ses hôtes et amenait sur leurs lèvres des sourires graves et indulgents, où il y avait aussi beaucoup de déférence. Peut-être, s’ils avaient deviné la part d’idéalisme qui entrait dans le désir de succès de la jeune femme, auraient-ils été aussi stupéfaits de son état d’esprit, que pouvaient l’être, de son inlassable activité physique, les dames hispano-américaines. Pour ces messieurs aussi, elle aurait été « un peu phénomène », comme elle disait. Mais comme les Gould formaient un couple essentiellement discret, leurs hôtes les quittèrent sans soupçonner chez eux d’autres mobiles, dans l’exploitation de leur mine, qu’un simple désir de bénéfices.

Madame Gould avait donné aux visiteurs sa voiture à mules blanches pour les conduire au port, d’où la Cérès devait les emmener vers l’Olympe des ploutocrates, et le capitaine Mitchell avait saisi l’occasion des adieux pour murmurer, sur un ton de mystère : Voici qui marque une époque.

Madame Gould adorait le patio de sa maison espagnole. Au-dessus du large escalier de pierre, une niche creusée dans le mur abritait une Madone de plâtre, silencieuse sous ses voiles bleus et tenant dans ses bras l’Enfant Jésus couronné. De la cour dallée montaient, aux premières heures du matin, des bruits de voix étouffés, mêlés au piétinement des chevaux et des mules que l’on menait boire par couples à la citerne. Une touffe de bambous penchait au-dessus de la mare carrée les pointes effilées de ses feuilles, et le gros cocher, tout emmitouflé, restait paresseusement assis sur le bord, tenant à la main l’extrémité des longes. Par les portes basses et sombres sortaient des domestiques qui allaient et venaient nu pieds dans la cour, deux blanchisseuses avec leur panier de linge, la boulangère portant sur un plateau le pain du jour, Léonarda, la camériste de madame Gould, qui levait très haut, au-dessus de ses cheveux d’ébène, un paquet de jupons amidonnés, éblouissants sous l’éclat du soleil. Puis le vieux portier venait en clopinant balayer les dalles, et la maison était prête pour la journée. Sur trois côtés de la cour, les hautes pièces, qui s’ouvraient les unes dans les autres, prenaient jour aussi sur le corredor, galerie à rampe de fer forgé et à bordure de fleurs, d’où madame Gould pouvait, comme une châtelaine du Moyen Age, présider au départ ou à l’arrivée des hôtes, allées et venues qui prenaient, sous l’arche sonore formant l’entrée de la maison, un air de solennité.

Elle avait assisté au départ de la voiture qui emmenait au port les trois étrangers. Elle sourit ; trois bras se levèrent simultanément vers trois chapeaux. Le capitaine Mitchell, qui accompagnait ces messieurs, avait déjà commencé un discours pompeux. Et la jeune femme s’attardait dans la longue galerie, approchant çà et là son visage d’un bouquet de fleurs, comme pour mettre ses pensées au rythme ralenti de ses pas.

Un hamac à franges d’Aroa, gaiement orné de plumes de couleur, pendait dans un coin judicieusement choisi, au soleil levant, car les matinées sont fraîches à Sulaco. Les lourdes masses de flor de noche buena éclataient devant les portes vitrées des salons d’apparat. Un gros perroquet vert, brillant comme une émeraude dans sa cage qui paraissait tout en or, criait comme un forcené : « Viva Costaguana », puis appelait d’une voix flûtée, à l’imitation de sa maîtresse : « Léonarda ! Léonarda ! », pour retomber soudain au silence et à l’immobilité. Arrivée au bout de la galerie, madame Gould jeta, par la porte ouverte, un regard dans la chambre de son mari.

Le pied posé sur un tabouret de bois, Charles Gould bouclait déjà ses éperons, pour retourner au plus vite à la mine. Sans entrer, madame Gould laissait errer ses regards sur les murs. À côté d’une grande bibliothèque à portes vitrées, remplie de livres, un autre meuble, dépourvu de rayons et doublé de serge rouge, contenait des armes à feu soigneusement rangées : carabines Winchester, revolvers, deux fusils de chasse, des pistolets d’arçon à double canon. Au milieu de ces armes pendait seul, en évidence sur une bande de velours écarlate, un vieux sabre de cavalerie qui avait appartenu à don Enrique Gould, le héros de la province occidentale, et qu’avait rendu à la famille don José Avellanos, son ami de tout temps.

En dehors de ces deux meubles et d’une aquarelle, œuvre de madame Gould, représentant la montagne de San-Tomé, les murs de plâtre étaient complètement nus. Mais, au centre de la pièce, reposaient, sur le sol carrelé de rouge, deux grandes tables, couvertes d’une litière de plans et de papiers, et une vitrine contenant des spécimens du minerai de la Concession Gould. Tout en contemplant ce cadre familier, madame Gould exprima à haute voix son étonnement de l’impatience inquiète que lui avaient causé les discussions de leurs hôtes ; elle s’irritait d’entendre ces hommes riches et entreprenants parler de l’avenir, des moyens d’exploitation, de la sécurité de la mine alors qu’avec son mari elle en pouvait causer pendant des heures, sans sentir diminuer jamais son intérêt et son plaisir.

Et baissant les yeux avec coquetterie, elle demanda :

— Et vous, Charley, que pensez-vous de tout cela ?

Surprise du silence qui accueillait ces paroles, elle releva ses yeux très ouverts et jolis comme des fleurs claires. Charles avait fini d’ajuster ses éperons et, debout maintenant sur ses longues jambes, il tirait à deux mains les pointes de ses moustaches, en laissant tomber, sur la jeune femme, un regard d’admiration manifeste. La sensation de ce regard d’appréciateur fut très douce à madame Gould.

— Ce sont des hommes considérables, fit-il.

— Je le sais bien ! Mais avez-vous entendu leurs conversations ? On dirait qu’ils n’ont rien compris de tout ce qu’ils ont vu ici !

— Ils ont vu la mine, et là, au moins, ils ont compris ce qu’il fallait, répondit M. Gould, prenant la défense de ses hôtes. Puis la jeune femme fit allusion au plus puissant de ces hommes, au porteur de l’un des plus grands noms de la finance et de l’industrie, familier à des millions de ses contemporains, à un homme si considérable enfin que seule avait pu le décider à s’éloigner autant de son centre d’action, l’insistance des médecins, doublée de menaces voilées, pour qu’il prît un long congé.

— M. Holroyd, poursuivit-elle, s’est montré offusqué et blessé dans ses convictions religieuses par les statues habillées qu’il a vues dans la cathédrale. Il déplorait le mauvais goût de ce culte du bois et du clinquant, comme il l’appelait. Mais il m’a paru considérer son Dieu à lui comme une sorte d’associé influent, à qui il abandonne sa part de bénéfices sous forme d’églises nouvelles. N’est-ce pas encore une forme d’idolâtrie ? Il m’a dit qu’il dotait des églises tous les ans, Charley !

— Oh oui ! Il en a fait bâtir d’innombrables, répondit M. Gould en admirant, dans son for intérieur, la mobilité des traits de la jeune femme. De tous les côtés… Cette munificence l’a rendu célèbre.

— Oh ! il ne s’est vanté de rien ! fit madame Gould avec un scrupule de justice. Je crois que c’est vraiment un brave homme ; mais il a l’esprit si étroit ! Un pauvre Indien, qui vient offrir un bras ou une jambe d’argent, pour remercier son Dieu d’une guérison obtenue, agit avec autant de raison et de façon plus touchante.

— Il est à la tête de formidables affaires d’argent et de cuivre, fit remarquer Charles Gould.

— C’est bien cela ! La religion de l’argent et du fer ! Il s’est montré d’ailleurs très aimable, malgré son air de gêne austère lorsqu’il a vu pour la première fois la Madone de notre escalier, cette idole de bois peint ; il ne m’a pourtant fait aucune remarque. Mon cher Charley, j’ai entendu ces messieurs causer entre eux. Est-il possible qu’ils ambitionnent réellement, pour un énorme bénéfice, de se faire les esclaves du monde entier, de puiser l’eau et fendre le bois pour toutes les nations ?

— Il faut bien travailler pour quelque chose, fit M. Gould, d’un ton rêveur.

La jeune femme fronça les sourcils, en regardant son mari, de la tête aux pieds. Ses culottes de cheval, ses guêtres de cuir (article nouveau au Costaguana), son habit Norfolk de flanelle grise et ses longues moustaches de feu lui donnaient un air d’ancien officier de cavalerie, mué en gentilhomme campagnard. Et ces deux aspects plaisaient à madame Gould. Comme il a maigri, le pauvre garçon ! se disait-elle. Il se surmène. Mais du visage ardent, net et coloré, de la longue silhouette mince, se dégageait, sans aucun doute, un air de race et de distinction. L’expression de la jeune femme s’adoucit.

— Je me demandais seulement ce que vous pensiez, murmura-t-elle.

En fait, Charles Gould avait, au cours de ces derniers jours, dû trop réfléchir avant de dire un mot, pour faire très attention à ses propres sentiments. Mais si parfaite était l’union de ces deux êtres, qu’il n’eut aucune peine à trouver sa réponse :

— C’est en vous que reposent les meilleures de mes pensées, ma chérie, fit-il doucement. Et il y avait une sincérité profonde dans cette phrase obscure, car il éprouvait pour sa femme, à cet instant, un redoublement de tendresse et de gratitude.

La réponse ne parut pas du tout obscure à madame Gould, qui rougit légèrement, tandis que son mari poursuivait, sur un ton différent :

— Il y a cependant des faits positifs. La valeur de la mine, en tant que mine, est incontestable. Elle nous rendra très riches. Son exploitation est seulement une question de connaissances techniques que je possède, comme les possèdent aussi bien dix mille autres ingénieurs. Mais sa sûreté, sa durée comme entreprise, les bénéfices qu’elle doit assurer aux commanditaires, aux étrangers, en somme, qui m’apportent leur argent, tout cela repose entièrement sur moi. J’ai inspiré confiance à un homme qui détient fortune et influence. Vous trouvez cela tout à fait naturel, n’est-ce pas ? Mais moi, je n’en dis pas autant et je me demande pourquoi il en est ainsi. Le fait est là, pourtant, et ce fait rend tout possible, car, autrement, je n’aurais jamais osé aller à l’encontre du désir paternel. Jamais je n’aurais disposé de cette concession, comme un spéculateur cède son droit à une société, contre des parts et de l’argent comptant, pour s’enrichir si possible dans l’avenir, et mettre en tout cas, sans tarder, une somme dans sa poche. Non ! Quand même j’aurais pu le faire, ce dont je doute, je ne l’aurais pas fait ! C’est ce que mon pauvre père n’avait pas compris. Il craignait que je m’attache à cette pauvre affaire en ruine et que je gâche misérablement ma vie, dans l’attente d’une occasion de ce genre. Telle était la vraie raison de son interdiction, à laquelle nous avons délibérément passé outre.

Ils arpentaient la galerie. La tête de la jeune femme arrivait à la hauteur de l’épaule de Charles, qui avait passé un bras autour de sa taille. Ses éperons faisaient entendre un léger cliquetis.

— Il ne m’avait pas vu depuis dix ans. Il ne me connaissait pas. Il s’était séparé de moi pour mon bien et ne voulait pas me laisser revenir. Il me disait, dans chacune de ses lettres, son désir de quitter le Costaguana, de tout abandonner, de fuir pour toujours. Mais il représentait un trop précieux otage ! Au moindre soupçon, on l’aurait jeté en prison.

Les éperons sonnaient dans le silence, et il se penchait légèrement vers sa femme. Le gros perroquet, la tête de côté, les suivait de son œil rond et fixe.

— Il vivait très isolé. Dès ma dixième année, il me parlait comme à un homme. Quand j’étais en Europe, il m’écrivait tous les mois : c’est dix ou douze pages chaque fois qu’il m’a écrites pendant dix ans. Et, en somme, il ne me connaissait pas. Songez un peu ! Dix ans de séparation… Ces dix années qui ont fait de moi un homme. Il ne pouvait pas me connaître, n’est-ce pas ?

Madame Gould fit le signe de dénégation qu’attendait son mari et qui semblait commandé par la force de ses arguments. Mais ce que signifiait en réalité son hochement de tête, c’est que nul être au monde, sauf elle, n’eût pu connaître son Charles pour ce qu’il était réellement. C’était impossible, cela tombait sous le sens : pourquoi donc en parler ? D’ailleurs, le pauvre M. Gould, mort trop tôt pour apprendre même leurs fiançailles, restait, à ses yeux, une image trop confuse pour qu’elle pût lui attribuer le moindre jugement.

— Non ! Il ne comprenait pas. À mon sens, cette mine n’a jamais pu être une chose à vendre. Jamais ! Après toutes les misères qu’elle lui a causées, je n’aurais jamais rêvé d’y toucher pour une simple question d’argent, poursuivit Charles Gould, tandis que sa femme appuyait, en manière d’approbation, sa tête contre son épaule.

Ces deux jeunes gens se représentaient l’existence si lamentablement terminée, à l’heure même où leurs vies s’étaient jointes, dans la splendeur et les promesses de cet amour qui apparaît, aux meilleurs esprits, comme le triomphe du bien sur tout le mal de notre terre. C’est sur une confuse idée de réhabilitation qu’ils avaient construit leur bonheur. Le vague même de cette idée, que n’étayait aucun argument de raison, la rendait plus solide. Elle s’était imposée à leur esprit, au moment précis où le dévouement instinctif de la femme et l’activité de l’homme trouvent dans la plus vivace des illusions leur impulsion la plus vigoureuse. L’interdiction paternelle même leur imposait la nécessité du succès. Ils étaient moralement tenus de justifier la claire et joyeuse vision de la vie qu’ils avaient opposée aux cauchemars funestes de la lassitude et du désespoir. Si l’idée de richesse effleurait jamais leur esprit, ce n’était que comme le signe de ce succès. Orpheline et sans fortune, depuis sa tendre enfance, élevée dans une atmosphère purement intellectuelle, madame Gould n’avait jamais attaché son esprit aux rêves d’une richesse qui paraissait trop incertaine et qu’elle n’avait jamais appris à souhaiter. Elle n’avait jamais connu, non plus, la véritable gêne. La pauvreté même de sa tante, la marquise, n’avait rien d’intolérable pour un esprit raffiné. Elle paraissait en harmonie avec la douleur de son veuvage et avait l’austérité d’un sacrifice offert à un noble idéal. Il n’y avait donc pas trace d’une préoccupation matérielle, même légitime, dans l’esprit de madame Gould. Ce qu’elle voulait, c’est que fût réfutée l’erreur du défunt, auquel elle pensait avec quelque tendresse (comme au père de Charley), et avec quelque impatience, à cause de sa faiblesse. Il le fallait, pour que leur prospérité restât sans souillure et gardât la pureté de leur unique et immatériel idéal.

Charles Gould, de son côté, bien qu’il fût obligé de tenir compte de l’argent, ne le considérait que comme moyen, non comme fin. À moins que la mine ne fût une bonne affaire, il ne fallait pas s’en occuper. Et c’était ce côté de la question qu’il avait à faire valoir. C’était son levier pour mettre en branle les capitalistes. Charles Gould croyait à sa mine ; il en connaissait tout ce que l’on en pouvait connaître, et sa conviction, sans être servie par une grande éloquence, était communicative, car les hommes d’affaires ont souvent une imagination aussi ardente que les amoureux. Ils sont, beaucoup plus fréquemment qu’on ne se le figure en général, entraînés par une influence personnelle, et la confiance de Charles Gould était absolument convaincante. D’ailleurs, les gens auxquels il s’adressait n’ignoraient pas qu’au Costaguana le jeu d’une exploitation minière peut valoir beaucoup plus que la chandelle. Les hommes d’affaires savaient bien que la vraie difficulté n’était pas d’ordre matériel, et cette difficulté paraissait moins redoutable à ceux qui avaient entendu le ton d’implacable et froide résolution de Charles Gould. Les hommes d’affaires se laissent parfois guider par des considérations qui paraîtraient absurdes au jugement commun du monde et semblent souvent décidés par des impulsions purement morales.

— Très bien, avait dit le gros personnage à qui Charles Gould, lors de son passage à San Francisco, venait d’exposer avec lucidité son point de vue ; supposons que la mine de Sulaco soit mise en exploitation. Il y a à tenir compte, d’abord, de la maison Holroyd : c’est parfait ; puis de M. Charles Gould, citoyen de Costaguana, ce qui est encore parfait… et enfin du gouvernement de la République. Jusqu’ici, l’affaire rappelle la première exploitation des champs de nitrate d’Atacama, dont s’occupaient aussi un établissement financier, un gentleman nommé Edwards et… un gouvernement, ou plutôt deux gouvernements, deux gouvernements sud-américains. Et vous savez ce qui en résulta. Une guerre, une guerre prolongée et dévastatrice, M. Gould. Du moins avons-nous la chance, dans le cas présent, de ne trouver en face de nous, pour réclamer sa part du butin, qu’un seul gouvernement sud-américain. C’est un avantage ; mais il y a des degrés dans le mal, et ce gouvernement est le gouvernement du Costaguana.

Ainsi parlait le grand personnage, le millionnaire dont les dotations d’églises étaient proportionnées à l’immensité de son pays natal, le malade à qui les médecins adressaient, à mots couverts, leurs terribles menaces. C’était un homme aux membres robustes et au ton pondéré, dont la solide corpulence prêtait à la redingote à revers de soie un air de dignité parfaite. Avec ses cheveux gris de fer et ses sourcils encore noirs, il avait le profil lourd d’une tête de César sur une vieille monnaie romaine. Il y avait, parmi ses ancêtres, des Allemands, des Écossais et des Anglais ; mais des traces de sang danois et français lui valaient à côté d’un tempérament de puritain, une imagination ardente de conquérant. Il sortait, pour Charles Gould, de son habituelle réserve, à cause de la chaleureuse lettre d’introduction qu’il avait apportée d’Europe, et plus encore peut-être en raison de son goût instinctif pour la fermeté et la décision, partout où il les rencontrait et quelque but qu’elles poursuivissent.

— Le gouvernement du Costaguana jouera son jeu jusqu’au bout, ne l’oubliez pas, monsieur Gould. Et qu’est-ce que c’est que le Costaguana ? Le gouffre sans fond où s’engloutissent les emprunts à 10 pour 100 et les autres placements imbéciles. L’Europe y a jeté ses capitaux à deux mains, pendant des années. Nous n’en avons pas fait autant. Nous savons, dans ce pays, rester à l’abri quand il pleut. Bien entendu, nous interviendrons un jour : il le faudra. Mais rien ne nous presse. Le temps lui-même travaille pour le plus grand pays du monde. C’est nous qui donnerons partout le mot d’ordre, dans l’industrie, le commerce, la loi, le journalisme, l’art et la religion, depuis le cap Horn jusqu’au détroit de Smith, et plus loin même, si nous trouvons au pôle Nord une affaire intéressante. Alors nous pourrons nous occuper à loisir des îles lointaines et des autres continents. Nous mènerons, bon gré, mal gré, les affaires du monde. Le monde n’y peut rien… ni nous non plus, peut-être !

Il exprimait ainsi sa foi dans l’avenir avec des paroles adaptées à son intelligence, inhabile à l’exposition des idées générales. Son esprit se nourrissait de faits positifs, et Charles Gould, dont l’unique fait de la mine d’argent avait toujours guidé l’imagination, n’aurait su faire aucune objection à cette théorie de l’avenir du monde. Ce qui avait pu le dépiter un instant, c’était le néant auquel le développement de pensées semblables paraissait réduire ses propres projets. Lui-même et ses idées, comme toutes les richesses souterraines de la Province Occidentale, semblaient tout à coup dénués de la plus minime importance. Sensation déplaisante, certes, mais insuffisante à décourager Charles Gould. Il avait conscience de produire sur son hôte une impression favorable, et cette sensation amenait sur ses lèvres un vague sourire, où son interlocuteur crut voir une marque d’approbation et d’admiration discrète. Il sourit légèrement à son tour, et Charles Gould, avec la souplesse d’esprit habituelle aux hommes qui défendent une cause très chère, se dit aussitôt que l’insignifiance même de son but lui vaudrait le succès. On l’accepterait, avec sa mine, en raison même de leur faible valeur, à côté des desseins de prodigieux avenir que contemplait le grand homme. Cette considération n’humiliait d’ailleurs aucunement Charles Gould, pour qui l’affaire gardait toute son importance. Les plus vastes conceptions d’avenir d’un autre homme n’auraient su toucher à sa volonté de réhabiliter la mine de San-Tomé. La précision même de ce but nettement défini et facile à atteindre dans un temps limité, lui fit, pendant un instant, considérer son hôte comme un idéaliste rêveur et sans importance.

Imposant et pensif, le grand homme posait sur Charles Gould un regard bienveillant. Il rompit le silence pour faire observer que les concessions pleuvaient au Costaguana : le premier imbécile venu, qui voulait apporter son argent, en décrochait une sans coup férir.

— Et c’est avec cela que l’on ferme la bouche à nos consuls ! poursuivit-il avec un éclair de dégoût dans les yeux. Mais il retrouva bien vite son impassibilité : « Voyez-vous, un homme intègre et consciencieux, qui ne cherche pas les pots-de-vin et se tient à l’écart des conspirations, des intrigues et des factions, reçoit bien vite ses passeports. Persona non grata : comprenez-vous, monsieur Gould ? C’est ce qui empêche toujours notre gouvernement d’être bien informé. Il ne faudrait pourtant pas laisser l’Europe envahir ce continent, mais le temps de notre intervention ne me paraît pas encore venu. D’ailleurs, nous deux ici, nous ne sommes ni le gouvernement de ce pays, ni des pauvres d’esprit. Votre affaire paraît bonne. Reste la question de savoir si le second des associés — vous en l’espèce — sera de taille à tenir tête au troisième et malencontreux partenaire, représenté par quelqu’une des hautes et puissantes bandes de voleurs qui détiennent le gouvernement du Costaguana. Qu’en dites-vous, hein ! Monsieur Gould ?

Il se pencha pour planter son regard dans les yeux de son interlocuteur. Le jeune homme ne sourcilla point : le souvenir de la boîte pleine des lettres paternelles prêta au ton de sa réponse le mépris et l’amertume accumulés depuis des années.

— Pour ce qui est de connaître ces gens-là, avec leurs méthodes et leur politique, je puis répondre de moi-même. J’ai été bourré de ces notions depuis mon enfance. Ce n’est point un excès d’optimisme qui risque de me faire commettre des fautes !

— Je le crois ! C’est parfait. Du tact et une lèvre roide, voilà ce qu’il vous faudra. Et puis vous pourrez un peu aussi jouer de la puissance de vos associés. Pas trop cependant. Nous marcherons avec vous tant que tout ira bien. Mais nous ne nous laisserons pas entraîner dans des aventures. Telle est l’expérience que je consens à tenter. Il y a des risques, et nous les courrons ; si vous ne pouvez pas tenir le coup, nous payerons les pertes, cela va sans dire… mais nous lâcherons l’affaire. La mine peut attendre ; elle a déjà été fermée, n’est-ce pas ? Comprenez bien que, sous aucun prétexte, nous n’engagerons des sommes nouvelles pour courir après de l’argent perdu.

Ainsi avait parlé, dans son bureau, le grand homme à qui tant d’autres hommes — considérables eux-mêmes aux yeux du vulgaire — obéissaient avec empressement sur un signe de sa main. Et, un peu plus d’un an après, il avait, au cours de sa visite inopinée à Sulaco, accentué encore son ton d’intransigeance, avec la liberté qu’autorisaient sa richesse et son influence. Ce qu’il faisait peut-être avec d’autant moins de réserve qu’il s’était convaincu, à voir les travaux déjà en cours, et plus encore les démarches successives de Charles Gould, de la parfaite capacité du jeune homme à tenir sa place.

— Ce garçon-là, se disait-il, peut devenir une véritable puissance dans ce pays.

Et cette pensée le flattait, car il n’avait pu, jusqu’ici, donner à ses intimes que peu de renseignements sur le compte de son protégé.

— Mon beau-frère, racontait-il, l’a rencontré dans une de ces villes allemandes vieillottes, près d’un centre minier, et me l’a adressé avec une lettre d’introduction. C’est un des Gould du Costaguana, de pure souche anglaise, bien que né dans le pays. Son oncle, qui s’était laissé entraîner dans la politique, fut le dernier Président Provincial de Sulaco ; on le fusilla après une bataille. Son père, gros négociant de Santa Marta, avait voulu se tenir à l’écart de la politique : il est mort ruiné, après dix révolutions. Et voilà, en deux mots, toute l’histoire du Costaguana !

Les intimes eux-mêmes ne se seraient, bien entendu, pas hasardés à interroger sur ses mobiles un homme de cette importance. Le monde extérieur n’était admis qu’à chercher respectueusement le sens caché de ses actions. Chez ce grand homme, la prodigalité à l’égard « de la plus pure forme du Christianisme » (dont la naïve manifestation sous forme de dotations d’églises faisait sourire madame Gould) passait auprès de ses concitoyens pour la marque d’un esprit humble et pieux. Mais, dans son monde de financiers, le respect qu’il inspirait se teintait d’une nuance d’ironie discrète, lorsqu’on le voyait prêter son appui à une entreprise comme celle de la San-Tomé. C’était un caprice de grand homme ! Dans l’immense bâtisse de la maison Holroyd (énorme pile de fer, de moellons et de verre, à cheval sur deux rues et surmontée d’un inextricable réseau de fils aériens) les chefs des principaux services s’avouaient, avec un sourire amusé, qu’ils n’étaient pas initiés aux secrets de la San-Tomé. Le courrier du Costaguana (toujours peu important et composé d’une seule grosse enveloppe) était porté tout droit et sans être ouvert au bureau directorial, d’où nul ordre concernant la mine de San-Tomé n’était jamais sorti ; on chuchotait dans la maison que le patron envoyait lui-même des instructions écrites de sa propre main, avec plume et encre, et prenait, sans doute, copie de sa lettre sur son cahier personnel, inaccessible aux yeux profanes. Des jeunes gens dédaigneux, rouages insignifiants de cette énorme machine à brasser l’argent, minuscules personnages dans cette usine de grandes affaires haute de onze étages, exprimaient franchement leur opinion sur le grand chef : il avait fini par faire une sottise et avait honte de sa folie. D’autres employés, tout aussi insignifiants, mais plus âgés, et remplis d’un respect exalté pour la maison qui avait dévoré leurs meilleures années, murmuraient d’un air sagace et important que ce mystère était un symptôme grave : la maison Holroyd allait, un de ces jours, mettre la main sur toute la République du Costaguana, avec ses mines, ses marchandises et toutes ses richesses. Mais, en somme, il ne fallait voir, dans toute cette affaire, qu’une fantaisie du grand homme. Il prenait tant d’intérêt à surveiller lui-même le développement de la mine qu’il s’était laissé entraîner à lui consacrer le premier congé sérieux qu’il se fût accordé depuis des années sans nombre. Dans ce cas-là, il ne s’agissait pas de lancer une grande entreprise, une administration de chemins de fer ou un groupe d’industriels : il lançait un homme ! Il eût été fort heureux d’enregistrer un succès sur ce terrain nouveau et délassant, mais il ne se sentait pas moins tenu à renoncer à cette fantaisie si ses espoirs étaient déçus. On peut toujours jeter un homme par-dessus bord ! Malheureusement, les journaux avaient trompetté dans tout le pays la nouvelle de son voyage au Costaguana. S’il était satisfait de voir Charles Gould se tirer d’affaire, il mettait une nuance nouvelle de rudesse dans ses promesses d’appui. Au cours même de leur dernière conversation, une demi-heure avant de quitter le patio, le chapeau à la main, emporté par les mules blanches de madame Gould, il avait dit à Charles, dans sa chambre :

— Allez toujours de l’avant, à votre façon, et je saurai vous aider tant que vous tiendrez bon. Mais souvenez-vous que, dans un cas donné, nous n’hésiterons pas à vous lâcher à temps.

Ce à quoi Charles Gould s’était contenté de répondre :

— Vous pouvez commencer à envoyer les machines, dès que vous voudrez.

Et le grand homme avait goûté cette imperturbable assurance. La vérité, c’est que la netteté de ces conditions convenait parfaitement à l’esprit de Charles Gould. La mine gardait ainsi la personnalité dont son imagination d’enfant l’avait dotée, et elle ne dépendait que de lui seul. C’était une affaire sérieuse et il savait, lui aussi, la prendre gravement.

— Bien entendu, disait-il, à propos de cette dernière conversation, à sa femme, dans la galerie qu’ils arpentaient sous l’œil courroucé du perroquet, bien entendu, un homme de cette trempe peut, à sa fantaisie, prendre une affaire en main ou la laisser tomber ; il n’aura pas le sentiment d’un échec. Mais qu’il échoue, qu’il meure même demain, les grosses affaires minières de fer et d’argent resteront intactes, et leur puissance submergera un jour le Costaguana, comme le reste du monde.

Ils s’étaient arrêtés près de la cage. Le perroquet, saisissant au vol le son d’un mot de son vocabulaire, se décida à intervenir ; les perroquets ont des façons très humaines.

— Viva Costaguana ! cria-t-il avec un grand air d’assurance. Puis il hérissa ses plumes, pour prendre, derrière les barreaux brillants de sa cage, un air de somnolence repue.

— Et vous croyez vraiment cela, Charley ? demanda madame Gould. Tout cela me paraît tellement matérialiste, et…

— Que m’importe, ma chérie ? interrompit son mari, d’un ton pondéré. Je me sers de ce que je trouve. Il m’est indifférent que les paroles de cet homme soient la voix du destin ou seulement de la réclame. Il y a toutes sortes d’éloquence dans les deux Amériques, et l’air du Nouveau Continent paraît favorable à l’art de la déclamation. Oubliez-vous notre excellent Avellanos, qui peut pérorer chez nous pendant des heures ?…

— Oh ! c’est tout différent ! protesta madame Gould, d’un ton scandalisé. Elle trouvait l’allusion mal fondée. Don José était un bon vieil ami, qui parlait bien et célébrait avec enthousiasme l’importance de la mine de San-Tomé. Comment pouvez-vous comparer ces deux hommes, Charley ? fit-elle avec reproche. Don José a beaucoup souffert, ce qui ne l’empêche pas d’espérer toujours.

La compétence pratique des hommes qu’elle ne songeait pas à discuter surprenait fort madame Gould, qui les voyait si étrangement bornés en tant de circonstances.

Mais, avec un air de lassitude, qui éveilla aussitôt l’inquiète sympathie de la jeune femme, Charles Gould lui affirma qu’il ne songeait à faire aucune comparaison. Il était américain, après tout, et peut-être aurait-il pu être éloquent lui aussi, s’il avait voulu s’en donner la peine, ajouta-t-il d’un ton dédaigneux. Mais il avait respiré l’air de l’Angleterre plus longtemps qu’aucun des Gould des trois dernières générations, et n’avait pas envie d’essayer. Son père aussi était éloquent, le pauvre homme ! et il demanda à sa femme si elle se rappelait ce passage des lettres paternelles où M. Gould avait crié sa conviction :

— Dieu, disait-il, devait regarder ce pays avec colère, pour ne pas laisser, à travers les nuées, tomber un rayon d’espoir dans la nuit d’intrigues, de sang et de crimes qui planait sur la Perle des Continents.

Madame Gould n’avait pas oublié. — Vous m’avez lu la lettre, Charley, murmura-t-elle. C’était une plainte sinistre ! Quelle tristesse devait ressentir votre père, quand il s’exprimait ainsi !

— Il ne supportait pas de se voir voler. Cela l’exaspérait, dit Charles Gould. Mais l’image dont il usait peut nous servir encore. Ce dont nous avons besoin, c’est de lois solides, d’ordre social, de sécurité, de bonne foi. Il est facile de pérorer sur ces grands mots, mais moi je mets toute ma confiance dans les intérêts matériels. Que ces intérêts matériels soient seulement bien assis, et ils imposeront automatiquement les conditions qui leur permettent seules d’exister. C’est cela qui justifie ici la puissance de l’argent, en face de l’illégalité et du désordre ; cette puissance devient légitime, parce que la sécurité qu’elle réclame pour son développement s’étend aussi aux peuples opprimés. La vraie justice viendra ensuite, et cette attente sera votre rayon d’espoir. Son bras, un instant, serra plus étroitement la taille souple de la jeune femme. Qui sait, ajouta-t-il, si la mine de San-Tomé ne fera pas briller dans la nuit cette lueur, que mon pauvre père désespérait de voir jamais ?

Elle leva vers lui un regard d’admiration. Il comprenait les choses, et il avait su donner une forme ample aux vagues aspirations généreuses qu’elle ressentait.

— Charley, dit-elle, vous êtes magnifiquement désobéissant !

Il la quitta brusquement dans le corredor pour aller chercher son chapeau, un sombrero gris, article du costume national qui se mariait singulièrement bien avec sa tenue anglaise. Il revint, en boutonnant ses gants de peau tannée, une cravache sous le bras ; on pouvait lire sur son visage la fermeté de ses pensées. Sa femme l’attendait au haut de l’escalier, et il termina la conversation avant de lui donner le baiser du départ.

— Ce qu’il nous faut bien comprendre, dit-il, c’est qu’il n’y a plus moyen de reculer. Où pourrions-nous refaire notre vie ? Il faut que nous donnions ici tout ce dont nous serons capables.

Il se pencha tendrement sur le visage levé vers lui. Avec quelque remords aussi. Ce qui faisait la force de Charles Gould, c’est qu’il n’avait pas d’illusions. Pour faire vivre la concession, il fallait ramasser des armes dans la boue d’une corruption si universelle que ce mot finissait par en perdre son sens. Il était prêt à user de ces armes. Mais pendant un instant, il vit la mine d’argent, qui avait tué son père, l’entraîner lui-même plus loin qu’il n’aurait voulu, et avec la logique tortueuse des émotions, il sentit toute la dignité de sa vie liée au succès même de l’entreprise. Il n’y avait plus à reculer.




Chapitre VII

Madame Gould avait une sympathie trop intelligente pour ne pas partager cette manière de sentir. La vie, d’ailleurs, en devenait plus ardente, et elle était trop femme pour ne pas aimer le danger. Mais elle éprouvait aussi quelque effroi, en entendant dire à José Avellanos, qui se balançait dans son fauteuil américain :

— À supposer même, mon ami Charles, que vous ayez échoué dans votre entreprise ou qu’un événement fâcheux doive un jour détruire votre œuvre — Dieu nous en préserve ! — vous auriez encore bien mérité de votre pays ! Elle lançait, par-dessus la table à thé, un regard pénétrant vers son mari, qui restait impassible et continuait à tourner sa cuiller dans sa tasse, comme s’il n’eût rien entendu.

Ce n’est pas d’ailleurs que don José craignît rien de semblable. Il n’avait pas assez d’éloges pour le tact et le courage de son cher Carlos, dont la fermeté anglaise, la solidité de roc, étaient, à son sens, la plus sûre sauvegarde.

— Quant à vous, Emilia, mon âme, disait-il en se tournant vers la jeune femme avec une familiarité qu’autorisaient son âge et sa vieille amitié, vous êtes aussi ferme patriote que si vous étiez née parmi nous.

Ces paroles exprimaient plus et moins que la vérité. En accompagnant, à travers la province, son mari en quête de main-d’œuvre, madame Gould avait pu jeter sur le pays un regard plus pénétrant que n’aurait su le faire une femme née au Costaguana. Dans son « amazone » usée par le voyage, le visage poudré à blanc comme un masque de plâtre, et protégé encore contre la chaleur du jour par un voile de soie, elle montait, au milieu d’un groupe de cavaliers, un petit cheval au pied léger et aux formes élégantes. Deux mozos de campo, pittoresques avec leurs grands chapeaux, leurs éperons fixés aux talons nus, leurs pantalons blancs brodés, leurs vestes de cuir et leurs capes rayées, se balançaient, fusil en bandoulière, en tête de la caravane au rythme régulier de leurs chevaux. Une troupe de mules à bagages fermait la marche, sous la direction d’un muletier brun et mince, assis, les jambes très hautes, tout près de la queue de sa monture à longues oreilles. Le large rebord de son chapeau rejeté en arrière formait une sorte de nimbe autour de sa tête. Un vieil officier du Costaguana, major en retraite, à qui ses opinions de Blanco valaient, malgré une naissance modeste, la protection des meilleures familles, avait été recommandé par don José comme commissaire et organisateur de l’expédition. Les pointes de ses moustaches grises tombaient bien au-dessous de son menton ; il chevauchait à la gauche de madame Gould, et laissait tomber sur la jeune femme un regard bienveillant ; il lui désignait les beautés du paysage, lui citait les noms des petits villages et des grands domaines, des haciendas aux murs nus, qui couronnaient, comme de vastes forteresses, le faîte des collines, au-dessus de la vallée de Sulaco. Cette vallée se déroulait comme un parc, avec la verdure de ses jeunes moissons, ses plaines, ses forêts et l’éclair de ses eaux, depuis la ligne bleutée de la Sierra vaporeuse jusqu’à l’immense horizon frémissant de ciel et de prairies, où d’énormes nuages blancs semblaient peu à peu rejoindre l’ombre épaisse qu’ils faisaient tomber sur la terre. Des laboureurs poussaient des charrues de bois, derrière leurs bœufs accouplés, et, tout petits sur l’étendue sans limites, semblaient s’attaquer à l’immensité. Des vachers à cheval galopaient dans le lointain, et de grands troupeaux, aux têtes encornées tournées toutes d’un même côté, paissaient en une ligne onduleuse qui s’étendait aussi loin que l’œil pouvait porter. Au bord de la route, un large cotonnier allongeait ses branches sur le chaume d’une ferme ; des files d’indiens, lourdement chargés, marchaient péniblement, levant leurs chapeaux au passage et jetant un regard de muette tristesse sur la petite troupe qui soulevait la poussière du camino real défoncé, œuvre de leurs pères esclaves. Et chaque soir, madame Gould se sentait un peu plus près de l’âme du pays, apparue dans sa nudité douloureuse, loin des villes de la côte et de leur vernis européen, l’âme de ce grand pays de plaines et de montagnes, l’âme de ce peuple souffrant et silencieux, qui attendait l’avenir avec une patience muette et résignée.

Elle en connaissait le paysage et l’hospitalité, d’une dignité somnolente, de ses vastes demeures aux murs nus et aux lourdes portes, qui regardaient les prairies balayées par le vent. On la plaçait à la tête d’une table où s’asseyaient maîtres et serviteurs, avec une simplicité patriarcale. Le soir, au clair de lune, les dames de la maison bavardaient doucement sous les orangers de la cour, surprenant la jeune femme par le charme de leurs voix et le mystère de leur vie paisible. Le matin, les hommes, montés sur des chevaux aux harnais rehaussés d’argent, vêtus de vêtements brodés et de sombreros galonnés, accompagnaient leurs hôtes jusqu’à la limite de leurs domaines, avant de les confier, en un adieu solennel, à la garde de Dieu. Partout, madame Gould entendait le récit de tragiques aventures politiques ; c’étaient des amis, des parents, ruinés, emprisonnés ou tués dans d’absurdes guerres civiles, victimes des barbares exécutions de proscrits, comme si le gouvernement du Costaguana eût été un combat frénétique entre des bandes de démons insensés, lâchés sur le pays avec des sabres, des uniformes et des phrases grandiloquentes. Et dans toutes les bouches elle trouvait la même expression de lassitude, le même désir de paix, la même terreur du monde officiel et de son atroce parodie d’administration, sans lois, sans sécurité et sans justice.

Elle avait très bien supporté deux mois de vie errante grâce à cette force de résistance à la fatigue que l’on s’étonne de rencontrer parfois chez certaines femmes d’aspect délicat, qui les ferait croire possédées d’un démon têtu. Don Pépé, le vieux major, avait d’abord fait montre d’une constante sollicitude pour sa faiblesse de femme, mais il avait fini par lui donner le nom de « l’inlassable Señora ». Et madame Gould devenait vraiment Costaguanienne. Elle avait appris, au contact des vrais paysans de l’Europe méridionale, à apprécier le peuple à sa valeur. Elle savait voir l’homme sous la bête de somme aux tristes yeux muets. Elle avait un regard pour les paysans qui portaient leurs fardeaux sur les routes, ou qui travaillaient solitaires dans la plaine, sous le grand chapeau de paille, avec leurs vêtements blancs que le vent faisait flotter autour de leurs membres grêles. Elle gardait le souvenir d’un groupe de femmes indigènes, réunies autour d’une fontaine de village, du visage mélancolique et sensuel d’une jeune Indienne, soulevant une jarre d’eau fraîche devant la porte de sa hutte obscure, au portail de bois encombré de lourdes poteries brunes. Dans la bande étroite d’ombre, tombée d’un mur bas où reposaient leurs charges, dormaient une troupe de porteurs de charbon. Les roues massives d’une charrette à bœufs, au timon posé dans la poussière, montraient la trace des coups de hache.

Les pesantes maçonneries des ponts et des églises construits par les conquérants, proclamaient leur mépris du travail humain et des corvées imposées aux nations écrasées. La puissance des rois et de l’Église était morte ; mais devant les lourdes masses de ruines qui, du haut d’une colline, dominaient les murs de terre d’un pauvre village, don Pépé interrompait ses récits de guerre pour s’écrier :

— Pauvre Costaguana ! Autrefois, c’était tout pour les Padre et rien pour le peuple ! Aujourd’hui, c’est tout pour les politiciens de Santa Marta, pour cette bande de nègres et de voleurs !

Charles Gould causait avec les alcades, les percepteurs, les notables des villes et les grands propriétaires. Les commandants de districts lui offraient des escortes, car il pouvait exhiber une autorisation émanée d’un chef politique, tout-puissant alors à Sulaco. Le prix, en pièces d’or de vingt dollars, de ce document restait un secret entre lui, un grand homme des États-Unis (qui daignait répondre de sa propre main aux lettres de Sulaco) et un autre grand homme encore, personnage au teint olivâtre et aux yeux fuyants, habitant actuel du palais de l’intendance à Sulaco, qui se targuait d’une certaine culture européenne et de manières françaises, pour avoir passé en exil, comme il disait, quelques années en Europe. On savait d’ailleurs que, juste avant de partir pour cet exil, il avait malencontreusement dissipé au jeu l’argent des douanes d’un petit port, où l’avait fait nommer la protection d’un ami au pouvoir. Cette erreur de jeunesse lui avait valu, entre autres avatars, l’obligation de gagner quelque temps sa vie comme garçon de café, à Madrid. Mais il devait être doué de talents remarquables pour avoir su retrouver une telle fortune politique. Charles Gould, en lui exposant sa requête, avec un calme imperturbable, l’appelait « Excellence ».

L’Excellence provinciale affectait un air de supériorité lassée en renversant sa chaise très en arrière, à la mode du Costaguana, tout près de la fenêtre ouverte. Une musique militaire serinait sur la Plazza des sélections d’opéras et, deux fois, le grand homme avait levé la main, d’un geste impérieux, pour imposer silence à son interlocuteur et savourer un passage favori.

— Exquis ! Délicieux !… murmurait-il tandis que Charles Gould attendait avec une patience inlassable : Lucie ! Lucie de Lammermoor ! Je suis passionné de musique ! Elle me transporte ! Ah ! le divin Mozart !… Vous disiez donc… ?

Naturellement, il était déjà au courant des projets du nouveau venu. Il en avait d’ailleurs reçu, de Santa Marta, l’avis officiel. Son attitude visait seulement à dissimuler sa curiosité et à impressionner son visiteur. Mais lorsqu’il eut mis en sûreté, au fond de la pièce, dans le tiroir d’un vaste bureau, un objet précieux, il devint tout affabilité et revenant gaiement à son siège :

— Pour construire des villages et rassembler une population de mineurs, il vous faudra un décret signé du ministre de l’intérieur, fit-il d’un ton entendu.

— J’ai déjà envoyé mon rapport, répondit posément Charles Gould, et je compte maintenant sur les conclusions favorables de Votre Excellence.

L’Excellence savait adapter son humeur aux circonstances. L’argent offert semblait avoir inondé d’une grande douceur son âme candide. Il tira de sa poitrine un profond soupir, très inattendu.

— Ah ! don Carlos ! Nous aurions besoin d’hommes aux idées larges, d’hommes comme vous, dans notre province ! La léthargie, la léthargie de ces aristocrates ! Leur manque d’idées générales et d’esprit d’entreprise !… Moi qui, vous le savez, ai fait en Europe des études très poussées…

Une main sur sa poitrine haletante, il se dressa sur les pieds et, pendant dix minutes, presque sans reprendre haleine, parut vouloir se lancer à l’assaut du rempart de silence poli de Charles Gould. Puis il s’arrêta brusquement et s’affala dans son fauteuil, comme si son attaque avait été repoussée. Pour sauvegarder sa dignité, il se hâta de congédier son visiteur silencieux, avec une solennelle inclination de tête, et sur ces paroles, prononcées avec une condescendance morose et lasse :

— Vous pouvez compter sur ma bienveillance éclairée, tant que vous la mériterez par votre conduite de bon citoyen.

Il prit un éventail de papier, pour se rafraîchir d’un air négligent, tandis que Charles Gould saluait en se retirant. L’Excellence laissa alors tomber son éventail et regarda longuement la porte close avec un mélange de surprise et de perplexité. Il finit par hausser les épaules comme pour se mieux persuader de son mépris : ce Carlos était un homme froid et terne, sans intelligence. Cheveux roux ! Un vrai Anglais ! Il le méprisait !

Son visage s’assombrit pourtant. Que signifiait ce maintien impassible et glacial ? Il était le premier des politiciens successivement commis par la Capitale au gouvernement de la Province Occidentale à qui l’attitude de Charles Gould, dans les rapports officiels, devait produire une impression d’intolérable indépendance.

Charles Gould jugeait que, si le prix qu’il devait payer pour garder les mains libres lui commandait une attention apparente aux plus déplorables bavardages, le marché ne l’obligeait nullement à proférer lui-même des balivernes du même genre. Là, il tirait l’échelle ! Et cette réserve de l’ingénieur à l’allure si anglaise causait aux tyranneaux de province, devant qui tremblaient toutes les classes d’une population paisible, un malaise fait d’humiliation et de colère. Ils s’apercevaient peu à peu que cet homme restait toujours, quel que fût le nouveau parti au pouvoir, en contact étroit avec les autorités de Santa Marta.

Et ce fait, très positif, expliquait que les Gould ne fussent, en somme, pas de beaucoup aussi riches que pouvait légitimement le supposer l’ingénieur en chef du chemin de fer.

Selon l’avis de don José Avellanos, qui était homme de bon conseil (bien que rendu timoré par ses terribles aventures au temps de Guzman Bento) Charles Gould s’était toujours tenu à l’écart de la Capitale ; mais, dans leurs conversations quotidiennes, les résidents étrangers de Santa Marta le désignaient — avec une ironie légère où perçait un sérieux véritable — sous le nom de « Roi de Sulaco ». Un avocat du barreau de Costaguana, homme d’expérience et de caractère, membre de la grande famille des Moraga, et propriétaire de vastes domaines dans la vallée de Sulaco, était désigné aux étrangers comme l’agent d’affaires de la San-Tomé. Agent politique, vous savez, chuchotaient les gens sur un ton de mystère et de respect. C’était un homme grand et discret, aux favoris noirs. On savait qu’il avait ses entrées dans les ministères, que les nombreux généraux du Costaguana s’estimaient toujours heureux d’être invités par lui, et que les présidents successifs lui accordaient toujours audience. Il correspondait activement avec son oncle maternel, don José Avellanos, mais en dehors de lettres qui exprimaient sa respectueuse affection, ses messages étaient rarement confiés à la poste du Costaguana. Cette poste ouvre indistinctement toutes les enveloppes avec cette impudence effrontée et enfantine qui caractérise certaines des républiques sud-américaines. Mais il est à noter que, vers le temps de la résurrection de la mine, un muletier employé par Charles Gould au cours de ses expéditions préliminaires dans le pays, grossissait de sa petite troupe de mules le mince courant de circulation qui suivait les cols des montagnes entre le plateau de Santa Marta et la vallée de Sulaco.

On ne rencontre guère de voyageurs, en temps ordinaire, sur cette piste ardue et périlleuse et l’état du commerce intérieur ne paraissait pas nécessiter de façon urgente des transports nouveaux. Mais l’homme semblait trouver son compte à cette occupation. Il récoltait toujours, au moment de son départ, quelques paquets à porter. Très brun de visage, portant une culotte en peau de chèvre avec le poil en dehors, il se tenait tout près de la queue sur le dos de sa robuste mule. Le grand chapeau opposé au soleil, une expression de vague béatitude sur le visage allongé, il chantonnait tout le jour, sur un mode plaintif, une chanson d’amour, ou lançait un grand cri vers sa troupe de mules, sans qu’aucun trait de son visage bougeât. Une petite guitare ronde était accrochée très haut sur son dos, et il y avait dans le bois d’un des bâts à bagages, un trou artistement creusé, où l’on pouvait glisser quelques feuilles de papier soigneusement pliées, en replaçant ensuite la cheville de bois et en reclouant par-dessus la toile rude de la selle. Une fois arrivé à Sulaco, le muletier fumait et somnolait tout le jour — comme s’il n’avait eu nul souci au monde — sur un banc situé à la porte de la casa Gould, en face de l’hôtel Avellanos. Sa mère avait été, bien des années auparavant, première blanchisseuse de cette famille, et s’était fait une réputation par l’éclat de son linge. C’était dans une de leurs haciendas que l’homme lui-même était né. Il s’appelait Bonifacio, et don José, en traversant la rue, vers cinq heures, pour sa visite à doña Emilia, répondait toujours, par un geste de la main ou de la tête, à son humble salut. Les portiers des deux maisons causaient paresseusement avec lui, sur un ton d’intimité grave. Il consacrait ses soirées au jeu et à de généreuses visites aux filles à peyne d’oro qui habitaient à l’écart dans les rues mal famées de la ville. Mais lui aussi était un homme discret.




Chapitre VIII

Ceux d’entre nous que des affaires ou une simple curiosité menèrent à Sulaco peu avant l’inauguration du chemin de fer, constatèrent l’influence apaisante exercée sur la vie de cette lointaine province par la mine de San-Tomé. L’aspect extérieur de la ville ne s’était pourtant pas encore modifié comme je me suis laissé dire qu’il l’a fait depuis : des tramways électriques parcourent maintenant la rue de la Constitution, et des routes carrossables s’en vont très loin dans la campagne, vers Rincon et d’autres villages, où presque tous les commerçants étrangers et les Ricos possèdent des villas modernes ; la gare du chemin de fer comporte un vaste entrepôt de marchandises, situé près du port, où sur un quai tout neuf, se rangent des magasins en longue file ; il y a même des grèves ouvrières sérieuses et organisées.

Personne, au temps dont je parle, n’avait entendu parler de grèves. Les Cargadores du port formaient pourtant une indomptable confrérie, ramassis d’étranges forbans, avec un saint patron pour eux seuls. Ils lâchaient régulièrement le travail, les jours de courses de taureaux, mais contre une telle habitude, Nostromo lui-même, au summum de son prestige, était impuissant. Il prenait sa revanche aux lendemains de fêtes. Avant que les Indiennes du marché n’eussent déployé sur la Plaza leur parasol de paille, et alors que les neiges de l’Higuerota brillaient d’un éclat blafard sur le ciel encore noir, un cavalier monté sur une jument gris d’argent se glissait comme une ombre à travers les rues, où son apparition résolvait, du premier coup, tous les problèmes. Sa bête longeait les ruelles bordées de bouges et les enclos herbeux, où se groupaient, derrière les remparts, comme des étables à vaches ou des niches à chiens, des huttes noires et sombres. Le cavalier frappait avec la crosse de son lourd revolver contre les portes basses des pulperias, affreux taudis, adossés aux murs croulants de nobles bâtisses, ou contre les planches de bicoques si minces, que l’on y entendait, dans l’intervalle des coups retentissants, des bruits de ronflements et de murmures confus. Sans descendre de selle, il appelait, d’un ton menaçant, ses hommes par leur nom, à deux ou trois reprises. Des grognements endormis, paroles de conciliation, de colère, de plaisanterie ou de prière, venaient aux oreilles du cavalier, impassible et silencieux dans l’ombre, puis une silhouette sombre sortait en toussotant dans la rue paisible. Parfois, une voix basse de femme soufflait tout doucement par un judas : Il vient tout de suite, Señor ! et le cavalier attendait, sans mot dire, sur sa bête immobile. Mais s’il avait dû mettre pied à terre, on entendait, dans la cabane ou la pulperia, un bruit de lutte violente et d’imprécations assourdies, et bientôt un cargador était lancé, la tête la première et les mains en avant, dans les pattes de la jument grise, qui se contentait de pointer ses oreilles fines. Elle avait l’habitude de scènes semblables, et savait que l’homme allait se relever pour se mettre en marche, un peu chancelant et grommelant des imprécations sourdes, sous la menace du revolver de Nostromo. Grâce à quoi, lorsque le capitaine Mitchell, éveillé par l’inquiétude au lever du soleil, paraissait en vêtements de nuit, sur le balcon de bois qui ceinturait le bâtiment solitaire de l’O.S.N., il voyait sur le rivage ses cargadores affairés autour des grues de déchargement, sur la mer les gabares en route, et entendait Nostromo, l’homme inestimable, lancer, du bout de la jetée, des ordres de sa voix de stentor. Un homme entre mille ! Descendu de cheval, il se montrait maintenant, dans le jour levant, en vrai matelot de la Méditerranée, avec sa ceinture rouge et sa chemise rayée.

L’appareil d’une civilisation raffinée, qui ôte tout caractère aux vieilles cités, pour leur donner l’aspect stéréotypé de notre vie moderne, n’avait pas encore fait son apparition à Sulaco, mais sur l’antiquité désuète de la ville, si caractéristique avec ses maisons de stuc à fenêtres grillées, avec les murs jaunâtres de ses couvents abandonnés derrière la verdure sombre des rangées de cyprès, l’apparition de l’esprit moderne, représenté par la mine de San-Tomé, avait fait sentir déjà son influence subtile. Elle prêtait même un aspect nouveau aux foules réunies sur la Plaza, devant les portes ouvertes de la cathédrale, grâce au nombre des ponchos blancs à bandes vertes que portaient, aux jours des fêtes, les mineurs de San-Tomé. Ils arboraient aussi des chapeaux à cordonnets et à ganse verts, articles de bonne qualité que leur procuraient, à des prix très modiques, les magasins de l’Administration. Et il était bien rare qu’un paisible cholo, porteur de ce costume (inusité au Costaguana), fût battu à mort sous prétexte de désobéissance à la police. Il ne courait pas grand risque non plus d’être brusquement pris au lasso par une bande de lanceros recruteurs, méthode d’enrôlements volontaires qui passait presque pour légale dans la République. Des villages entiers avaient ainsi fourni des volontaires à l’armée, mais, comme don Pépé le disait à madame Gould, avec un haussement d’épaules découragé :

— Que voulez-vous ! Pauvres gens ! Pobrecitos ! Pobrecitos ! Mais il faut bien que l’État trouve des soldats !

Ainsi parlait, en professionnel, don Pépé, le vieux combattant. Avec ses moustaches pendantes, son maigre visage couleur brou de noix, et la ligne nette de sa mâchoire de fer, il évoquait le type des gardiens de troupeaux des immenses Llanos du Sud. Si vous voulez en croire un vieil officier de Paez, Señores… tel était l’inévitable exorde de ses discours, au Club des Aristocrates de Sulaco, où l’avaient fait admettre ses services anciens rendus à la cause éteinte de la Fédération. Ce club, qui datait des premiers jours de l’indépendance du Costaguana, comptait, parmi ses fondateurs, les noms de plusieurs libérateurs. Arbitrairement fermé, un nombre infini de fois, par les divers gouvernements, il gardait le souvenir de rudes proscriptions, et même du massacre, en des circonstances mémorables, de la totalité de ses membres, tristement assemblés en banquet, sur l’ordre d’un gouverneur militaire zélé. Leurs corps dépouillés avaient été jetés hors des fenêtres sur la Plaza, par l’écume de la populace. Mais le club avait retrouvé son existence florissante et paisible. Il admettait les étrangers et leur offrait l’hospitalité de ses chambres vastes et fraîches et des salles historiques de son corps central, résidence ancienne d’un grand personnage du Saint Office. Les deux ailes, fermées, tombaient en ruine derrière leurs portes closes, et dans le patio au sol nu, un bouquet de jeunes orangers dissimulait la décrépitude de la partie postérieure de l’édifice. On y accédait de la rue, comme à un verger solitaire, et l’on tombait sur les premières marches d’un escalier vermoulu gardé par une statue verdie de saint évêque, mitré et crossé, qui supportait avec résignation l’affront d’un nez cassé et gardait, croisées sur sa poitrine, ses belles mains de pierre. À l’étage supérieur, se penchaient des domestiques au visage de chocolat couronné de touffes de cheveux. Le choc des billes de billard frappait les oreilles, et les marches gravies, on trouvait, dans la première salle, don Pépé, assis très raide, en pleine lumière, sur une chaise à dossier droit. Sa longue moustache se levait et s’abaissait sur le vieux journal de Santa Marta, qu’il épelait à bout de bras. Dehors attendait son cheval, une bête au poil noir et à tête carrée, têtue comme une borne, mais d’un courage indomptable ; il restait immobile dans la rue, somnolent sous la selle énorme, le nez presque au contact du bord du trottoir.

On rencontrait encore don Pépé, lorsqu’il était, selon l’expression de Sulaco, « descendu de la montagne », dans le salon de la casa Gould. Il se tenait assis, avec une assurance modeste, à quelques pas de la table à thé ; les genoux serrés, un éclair d’affectueuse gaieté dans ses yeux profondément enchâssés, il lançait dans la conversation ses petites remarques ironiques. Il possédait cette espèce de bon sens, solide et pondéré, et cette veine d’humanité sincère que l’on rencontre souvent chez les vieux soldats, dont le courage fut éprouvé en maintes circonstances critiques. Il n’entendait, bien entendu, rien aux choses de la mine, mais n’y possédait pas moins un poste intéressant. Il était commis à la surveillance de toute la population ouvrière, sur un territoire qui s’étendait de l’extrémité de la gorge jusqu’au point où la route aborde la plaine et franchit un torrent, au pied de la montagne, sur un petit pont de bois peint en vert : le vert, couleur d’espérance, était aussi la couleur de la mine.

On racontait, à Sulaco, que « là-haut, dans la montagne », don Pépé parcourait les sentiers abrupts, avec un grand sabre au côté et, sur le dos, un vieil uniforme fané de señor major, aux épaulettes d’or terni. La plupart des mineurs, des Indiens aux grands yeux farouches, le désignaient sous le nom de Taita (père), nom qu’appliquent au Costaguana, à tout porteur de souliers, les gens qui marchent pieds nus ; mais ce fut Basilio, le valet particulier de M. Gould, majordome de la maison Gould, qui avait, en toute bonne foi, trouvé un jour, pour l’annoncer, le titre convenable : « El Señor Gobernador est arrivé », avait-il crié d’un ton solennel.

Don José, alors dans le salon Gould, fut ravi au-delà de toute expression par l’excellence de ce nom appliqué à don Pépé, et ü ne manqua pas de l’en affubler aussitôt, en voyant apparaître sur le seuil de la porte sa silhouette martiale. Don Pépé se contenta de sourire dans sa moustache, comme pour dire : on pourrait trouver plus mal, pour un vieux soldat.

« M. le Gouverneur » était-il donc resté, plaisantant doucement ses fonctions et son domaine, dont il disait à madame Gould, avec une exagération joviale :

— Deux cailloux ne pourraient pas s’y rencontrer quelque part, sans que le Gouverneur n’entende leur choc, Madame.

Et d’un air entendu, il se frappait l’oreille du bout de l’index. À vrai dire, alors même que le nombre des mineurs seul dépassait six cents, il paraissait connaître chacun des innombrables Josés, Manuels ou Ingacios, sortis du premier, du second ou du troisième village (il y avait trois groupements de mineurs), placés sous sa surveillance. Il ne les distinguait pas seulement par les visages plats et mornes que madame Gould trouvait tous semblables — fondus, pour ainsi dire, dans un même moule ancestral de résignation et de peine, — mais aussi, sans doute, par les nuances infiniment graduées de leurs dos bruns, bruns rouges, bruns noirs ou bruns cuivrés. Il les voyait à l’heure où deux équipes de travailleurs, vêtus de pantalons de toile et de chapeaux de cuir, se mêlaient sur le plateau ouvert à la gueule du tunnel principal, en un groupement confus de membres nus, de pioches dressées sur l’épaule, de lampes balancées, de sandales traînées à grand bruit sur le sol.

C’était un temps d’arrêt. Les jeunes Indiens s’adossaient paresseusement aux longues files de wagonnets vides ; tamiseurs et casseurs de minerai, accroupis sur les talons, fumaient de longs cigares ; des bouquets d’arbustes penchés au-dessus de la galerie restaient immobiles. On n’entendait que le bruit violent de l’eau courant dans les torrents, grondement incessant mêlé au ronflement clapotant des turbines et aux coups réguliers des pilons, qui broyaient, sur le plateau inférieur, le minerai d’argent. Puis, les chefs d’équipes, reconnaissables aux médailles de cuivre qu’ils portaient sur leur poitrine nue, donnaient à leurs hommes le signal du départ, et la montagne engloutissait une moitié de la foule silencieuse, tandis que l’autre moitié s’éloignait en longues files par les sentiers en zig-zag qui descendaient vers le fond de la gorge. La descente était rude et, très loin sous leurs pieds, les ouvriers pouvaient voir, entre les masses de rochers fauves, une mince bande de végétation, menue corde verte, qui se renflait trois fois, en plantation de palmiers, de bananiers et d’arbres touffus, autour des trois villages, asiles des mineurs de la concession Gould.

Des familles entières étaient accourues, dès le premier jour, vers cette gorge de l’Higuerota, où la rumeur passée sur le Campo pastoral promettait travail et sécurité ; comme une marée envahissante, le bruit était monté jusqu’aux cols et aux crevasses des lointaines falaises bleues de la Sierra. Sous le chapeau de paille pointu, le père marchait en tête, suivi de sa femme et de leurs grands enfants, et souvent aussi d’un baudet minuscule ; tous portaient des paquets, sauf l’homme, et quelquefois aussi une grande fille, orgueil de la famille, qui s’en allait nu-pieds et droite comme une flèche, avec ses tresses d’ébène et son lourd profil hautain. Elle avait pour tout fardeau une petite guitare du pays et une paire de sandales en cuir souple, ficelées sur le dos. En voyant ces familles cheminer entre les pâturages ou camper sur le bord de la route royale, les cavaliers de rencontre se disaient l’un à l’autre :

— Encore des travailleurs pour la mine de San-Tomé. Nous en verrons d’autres demain.

Et ils piquaient des deux, dans le crépuscule, en discutant la grande nouvelle qui faisait le tour de la province, au sujet de la mine de San-Tomé. Elle allait être exploitée par un riche Anglais, qui n’était peut-être, d’ailleurs, pas anglais. Quien Sabe ? Un étranger, en tout cas, qui disposait de beaucoup d’argent. Les travaux étaient même commencés. Des gardiens de troupeaux, qui avaient conduit récemment, à Sulaco, des taureaux noirs pour la prochaine corrida, racontaient que l’on voyait, du seuil de l’auberge de Rincon, située à une petite lieue seulement de la ville, des lumières briller dans la montagne, au-dessus des arbres. Et l’on rencontrait une femme qui montait à cheval de côté, non pas dans un fauteuil, mais sur une sorte de selle, et qui portait sur la tête un chapeau d’homme. Elle escaladait aussi, à pied, les sentiers de la montagne. C’était, paraît-il, une femme ingénieur.

— Quelle absurdité ! C’est impossible, Señor !

— Si ! si ! Une Américaine du Nord !

— Ah ! si Votre Excellence est sûre de son fait ! Une Américaine ! Il faut, en effet, que ce soit quelque chose comme cela.

Et ils avaient un petit rire d’étonnement et de mépris, sans cesser, cependant, de scruter d’un œil attentif les ombres du chemin, car on risque de faire de mauvaises rencontres, au soir, dans la plaine.

Ce n’étaient pas seulement les hommes, que don Pépé connaissait si bien ; il savait, d’un regard appuyé et pensif, distinguer chacun des adolescents, chacune des femmes ou des jeunes filles de son domaine. Seuls, les tout-petits le déroutaient parfois. On le voyait souvent, avec le curé, contempler d’un air rêveur, dans une rue de village, un groupe d’enfants bruns et placides, et discuter à voix basse sur leur origine ; d’autres fois, ils cherchaient le nom des parents d’un bambin qu’ils apercevaient tout nu et très grave sur la route, un cigare aux lèvres et, pendant très bas sur le gros ventre, les perles d’un chapelet, objet de splendeur convoitée, dérobé à la mère. Les pasteurs spirituel et temporel du troupeau de la mine étaient très bons amis. Ils n’étaient pas en aussi bons termes avec le docteur Monygham, qui avait accepté le poste de pasteur médical offert par madame Gould, et habitait les bâtiments de l’hôpital. Mais le moyen d’être en termes d’amitié avec le docteur, dont les épaules inégales, la tête penchée, la bouche sardonique et le regard amer et oblique avaient toujours quelque chose de mystérieux et d’inquiétant ? Les deux autres personnages vivaient en parfaite harmonie. Le Père Roman, sec, petit, alerte et ridé, avec ses gros yeux, son menton pointu et son grand nez toujours ouvert pour une prise, était, lui aussi, un vétéran des anciennes campagnes. Il avait administré bien des âmes simples, sur les champs de bataille de la République, et s’était agenouillé près des mourants pour entendre leur dernière confession, au flanc des collines, dans les hautes prairies ou dans l’ombre des forêts, avec l’odeur de la poudre aux narines, parmi le vacarme des mousquets et des balles, qui sifflaient ou s’écrasaient près de ses oreilles. Et où était le mal, je vous le demande, à ce que les deux amis fissent le soir leur partie au presbytère avec un paquet de cartes grasses avant que don Pépé commençât son dernier tour de ronde ? Il s’assurait ainsi, chaque soir, avant de se coucher, que les gardiens de la mine, qu’il avait organisés en corps, étaient bien à leur poste, et c’est pour cette tournée qu’il ceignait son vieux sabre, sous la véranda de la maison blanche d’aspect bien américain, que le Père Roman appelait son presbytère.

Tout auprès, une longue bâtisse sombre et basse, vaste grange au toit surélevé et couronné d’une croix de bois, formait la chapelle des mineurs où le Père Roman disait chaque jour sa messe, devant un autel surmonté d’un tableau sombre représentant la Résurrection. On y voyait une dalle funéraire grisâtre soulevée par une forme livide aux membres grêles et pâles, qui montait dans un ovale de lumière blafarde ; sur un fond de bitume, se détachait, prostré sur le sol, un légionnaire casqué, au visage très brun. Mes enfants, disait le Père Roman à certaines de ses ouailles, ce tableau si beau, si admirable, que nous devons à la générosité de la femme de notre administrateur, a été peint en Europe dans un pays de saints et de miracles, bien plus grand que notre Costaguana.

Et il aspirait avec onction une prise de tabac.

Mais un jour, comme un esprit trop curieux demandait où était située cette Europe, et s’il fallait, pour y aller, remonter ou descendre la côte, le Père Roman avait pris, pour cacher son embarras, un air hautain et sévère. C’est un pays très lointain, dit-il. Mais des pécheurs ignorants, comme vous autres, mineurs de la San-Tomé, feraient bien mieux de songer aux châtiments éternels que de s’occuper de la grandeur de la terre, et de tous ces pays, de toutes ces populations auxquels ils ne pourront jamais rien comprendre.

— Bonsoir, Padre !

— Bonsoir, don Pépé !

Le gouverneur s’éloignait à grands pas réguliers, le corps penché en avant, le sabre serré contre le flanc. La jovialité, de mise au cours d’une innocente partie où l’on se disputait un paquet de cigares ou de maté, faisait place maintenant à l’humeur sévère d’un officier qui va visiter ses avant-postes. Un long appel du sifflet pendu à son cou semblait éveiller des échos stridents. De tous côtés répondaient d’autres sifflets, dont le son se mêlait à l’aboiement des chiens et mourait peu à peu vers l’entrée de la gorge.

Dans le silence retombé, deux veilleurs de nuit, de garde près du pont, s’avançaient à pas feutrés vers le vieil officier. D’un côté de la route s’élevait le magasin, longue bâtisse de bois, close et barricadée d’un bout à l’autre, et, en face, l’hôpital, construction plus longue encore et pourvue d’une véranda, dont deux fenêtres éclairées indiquaient le logis du docteur Monygham. Dans la nuit sans souffle, embrasée par la radiation des roches surchauffées, rien ne bougeait, pas même le feuillage délicat d’un bouquet de poivriers, et don Pépé restait un instant immobile, en face des veilleurs muets.

Tout à coup éclatait très haut, sur le flanc de la montagne, le vacarme des machines à broyer le minerai. Quelques torches isolées les éclairaient, étincelles solitaires qui paraissaient tombées des deux grands brasiers allumés plus haut. Le grondement semblait acquérir une puissance nouvelle en se répercutant contre les parois de la gorge, et retombait sur la terre comme un formidable roulement de tonnerre. L’aubergiste de Rincon affirmait que, les nuits calmes, il pouvait, en prêtant l’oreille, entendre, du seuil de sa porte, le bruit de la machine, comme celui d’une tempête dans la montagne.

Ce bruit, Charles Gould aurait voulu qu’il atteignît les limites les plus lointaines de la province. Quand il montait à cheval, la nuit, vers la mine, il commençait à entendre le son familier en franchissant la lisière d’un petit bois situé tout près de Rincon. Il n’y avait pas à se méprendre à ce grondement de la montagne, qui vomissait ses trésors sous les coups des pilons, et il y voyait comme une proclamation lancée sur tout le pays avec une voix de tonnerre, comme l’affirmation aussi du prodigieux succès d’un audacieux désir.

Ce cri du travail avait déjà retenti dans son imagination, au soir lointain où sa femme et lui avaient, pour la première fois, arrêté leurs chevaux devant le torrent, après une rude course à travers la forêt. Ils contemplaient le désert de la gorge envahie par la jungle. Çà et là montait une tête de palmier et, dans une haute faille qui coupait la montagne de San-Tomé, carrée comme une forteresse, le mince filet d’une cascade brillait d’un éclat de cristal parmi la verdure sombre de fougères arborescentes. Don Pépé, qui accompagnait les jeunes gens, avait étendu le bras vers la gorge, en disant sur un ton de solennité ironique : Voici le paradis des serpents, Señora !

Ils avaient tourné bride pour descendre ce soir-là coucher à Rincon. L’alcade, un vieux Moreno osseux, sergent au temps de Guzman Bento, était sorti de sa maison avec ses trois charmantes filles, pour en laisser le libre usage à la dame étrangère, et à leurs Excellences les caballeros. Tout ce qu’il demandait à Charles Gould (qu’il prenait pour un mystérieux personnage officiel) c’était de rappeler au gouvernement suprême une pension qui pouvait se monter à un dollar par mois, et à laquelle il croyait avoir droit. Elle lui avait été promise, affirmait-il en redressant son dos voûté d’un air martial, bien des années auparavant, pour le courage dont il avait fait preuve, au temps de sa jeunesse, contre les Indiens sauvages.

La cascade était tarie, et les fougères qui lui devaient leur splendeur s’étaient desséchées autour du bassin vide. La grande faille ne formait plus qu’une haute tranchée comblée à demi par les terres extraites des galeries et les débris de minerais. Le torrent, capté près de sa source, dévalait par des troncs creusés, juchés sur des tréteaux, vers les turbines motrices des marteaux pilons du plateau inférieur de la montagne.

La chute d’eau n’existait plus qu’à l’état de souvenir, ainsi que son jardin de merveilleuses fougères suspendu au-dessus des rochers de la gorge, dans l’aquarelle de madame Gould. La jeune femme l’avait brossée un jour à la hâte, au milieu d’une éclaircie ménagée dans les broussailles, sous l’abri d’un toit de paille perché par don Pépé sur trois rudes piquets.

Madame Gould avait assisté à toutes les transformations ; elle avait connu le défrichement des fourrés, la construction de la route, le tracé des sentiers qui escaladaient le versant abrupt de la montagne. Pendant des semaines entières, elle était restée là-haut avec son mari, et au cours de cette première année, elle avait si peu vécu à Sulaco que l’apparition, sur l’Alaméda, de la voiture des Gould, y produisait une véritable sensation. Dans les lourds carrosses de famille, qui menaient solennellement sous les allées ombreuses les señoras imposantes et les señoritas aux yeux noirs, des mains blanches s’agitaient avec animation, tandis que des appels allaient vers doña Emilia. Madame Gould était descendue des montagnes.

Mais ce n’était jamais pour bien longtemps, et doña Emilia, au bout d’un jour ou deux, remontait dans la montagne, laissant jouir ses mules luisantes d’une longue période de complet repos.

Elle avait présidé, sur le plateau du bas, à l’érection de la première maison démontable, destinée à servir de bureau et d’habitation à don Pépé ; elle avait entendu, avec un tressaillement de joie reconnaissante, le roulement du premier wagon de minerai dans la galerie encore unique ; elle était restée près de son mari, dans un silence recueilli, et avait frissonné d’émotion quand fut mise en marche la batterie des quinze premiers pilons et lorsque, pour la première fois, les feux allumés sous les cornues avaient troué la nuit. Elle n’avait pas voulu gagner le lit primitif, installé pour elle dans la maison encore nue, avant d’avoir contemplé le premier bloc d’argent spongieux que la Concession Gould venait de tirer de ses profondeurs sombres, pour le lancer dans l’inconnu du monde. Sur ce premier lingot, chaud encore du moule, elle avait posé ses mains pourtant si désintéressées, avec une ardeur qui les faisait trembler. Ce fragment de métal, elle lui accordait, dans son imagination, une valeur morale et rédemptrice, comme s’il n’avait pas été un objet matériel, mais avait représenté quelque chose d’impondérable et de profond, comme l’expression sincère d’une émotion ou l’affirmation d’un principe.

Très intéressé aussi, don Pépé regardait par-dessus l’épaule de la jeune femme, avec un sourire qui creusait son visage de sillons verticaux, comme un masque de cuir à l’image d’un diable bienveillant.

— Voilà un petit objet qui ressemble fort, por Dios ! à un morceau d’étain, mais que les garçons d’Hernandez aimeraient bien avoir entre les mains ! s’écria-t-il d’un ton enjoué.

Hernandez, le voleur, était un ancien ranchero, brave garçon paisible, que l’on avait, au cours d’une des guerres civiles, arraché à sa ferme, avec des raffinements de cruauté, pour l’enrôler de force dans l’armée. Sa conduite de soldat avait été exemplaire jusqu’au jour où, profitant d’une occasion favorable, il avait tué son colonel et s’était enfui. Avec une bande de déserteurs, qui le suivaient comme chef, il s’était réfugié au-delà du désert sauvage et sans eau de Tonoro. Les haciendas lui payaient une sorte de tribut sous forme de chevaux et de bétail, et des récits prodigieux couraient sur sa puissance et ses extraordinaires évasions. Revolvers à la ceinture, il entrait seul, à cheval, dans un village ou une petite ville du Campo, en poussant devant lui une mule à bagages, gagnait un magasin ou un entrepôt, pour y faire le choix qu’il voulait, et s’en allait tranquillement, sans que personne osât lui barrer le passage, tant était grande la terreur qu’inspiraient ses exploits et son audace. Il molestait rarement les pauvres paysans, arrêtait souvent pour les dépouiller sur les routes les gens de la société, mais ne manquait jamais d’administrer une rude bastonnade aux malheureux fonctionnaires qui lui tombaient sous la main. Aussi les officiers n’aimaient-ils pas entendre prononcer son nom en leur présence. Ses hommes, montés sur leurs chevaux volés, se riaient de la cavalerie régulière lancée à leur poursuite, et confiants dans leur légèreté, se plaisaient à lui tendre sur leur propre terrain, de savantes embuscades. On avait organisé des expéditions, et mis à prix la tête d’Hernandez ; on avait fait des tentatives, fallacieuses et traîtresses bien entendu, pour entrer avec lui en négociations, sans troubler le moins du monde le cours paisible de sa carrière. À la fin, selon la vraie formule du Costaguana, le Fiscal de Tonoro, pour qui c’eût été un haut titre de gloire que d’avoir désarmé le fameux Hernandez, lui avait offert, pour trahir sa troupe, une grosse somme d’argent et un sauf-conduit, qui lui eût permis de quitter le pays. Mais Hernandez n’était évidemment pas fait du même bois que les politiciens militaires et les conspirateurs distingués du Costaguana. Ce moyen habile, mais banal (qui brise de façon miraculeuse tant de révolutions), avait échoué en face d’un chef de vulgaires Salteadores. Le Fiscal avait eu d’abord un gros espoir, mais la chose s’était fort mal terminée pour l’escadron de lanceros postés, selon ses instructions, dans un pli de terrain où Hernandez avait promis d’amener ses compagnons confiants. Ils étaient bien venus, en effet, à l’heure dite, mais en rampant sur les pieds et les mains à travers les broussailles, et leur présence s’était manifestée par une décharge générale, qui avait jeté bas plus d’un cavalier. Les soldats qui purent s’échapper arrivèrent à bride abattue à Tonoro ; leur chef, grâce à la supériorité de sa monture, courait loin devant eux. Il était, raconte-t-on, dans un tel état de rage et de désespoir, qu’il battit, à coups de plat de sabre, en présence de sa femme et de sa fille, le trop ambitieux Fiscal, pour avoir infligé une telle honte à l’Armée Nationale. Et son extrême susceptibilité le poussa à s’acharner contre le corps du plus haut fonctionnaire de Tonoro, son collègue civil, tombé évanoui sur le sol. Il le bourra de coups de pied et de coups d’éperon, et lui écorcha les mains et le visage. C’était bien là une histoire du Campo, caractéristique de ses méthodes stupides et inefficaces, faites de trahison, d’oppression, de sauvage brutalité. Madame Gould, à qui on l’avait contée, éprouvait une exaspération voisine du désespoir à voir un tel récit accueilli sans indignation, et comme un fait inhérent à la nature des choses, par des gens à l’intelligence raffinée, et au noble caractère ; c’était pour elle un triste symptôme de dégradation. Aussi, tout en tenant les yeux fixés sur le lingot d’argent, hocha-t-elle la tête, à l’observation de don Pépé :

— Sans l’illégale tyrannie de votre gouvernement, don Pépé, plus d’un des bandits de la troupe d’Hernandez vivrait paisible et heureux des fruits de son travail.

— Comme vous dites vrai, Señora ! s’écria don Pépé avec enthousiasme. On dirait que Dieu vous a donné le pouvoir de lire dans le cœur des hommes. Vous les avez vus travailler autour de vous, doña Emilia, nos pauvres paysans, doux comme des agneaux, patients comme leurs burros, braves comme des lions. Je les ai conduits à l’assaut, tel que vous me voyez, jusqu’à la gueule des canons, Señora, au temps de Paëz, qui était un homme généreux, et dont le courage, à mon avis, n’avait d’égal que celui de l’oncle de don Carlos. Comment s’étonner qu’il y ait des bandits à Sulaco, lorsqu’il n’y a que voleurs, escrocs et macaques sanguinaires pour nous gouverner à Santa Marta ? Mais cela n’empêche pas les bandits d’être des bandits et nous aurons une douzaine de bonnes carabines Winchester pour escorter notre argent à Sulaco.

Cette descente vers Sulaco, avec l’escorte qui accompagnait le premier chargement de lingots, constituait l’épisode final de ce que madame Gould appelait « ma vie de camp ». Elle s’était installée, depuis, de façon permanente, dans sa maison de ville, ainsi que l’exigeait sa situation de femme de l’Administrateur d’une institution aussi importante que la mine de San-Tomé. Car la mine de San-Tomé devait devenir une institution, un point de ralliement pour tout ce qui, dans la province, avait besoin, pour vivre, d’ordre et de stabilité. Du flanc de la montagne, une atmosphère de sécurité semblait descendre sur le pays. Les autorités de Sulaco avaient compris tout ce qu’elles pourraient, grâce à la générosité de la mine, gagner à laisser choses et gens en paix. Tel fut le premier semblant de bon sens et de justice que Charles Gould put commencer à valoir au pays. En fait, la mine, avec son organisation, avec l’attachement croissant d’une population jalouse de sa sécurité privilégiée, avec son arsenal, son don Pépé et sa troupe de serenos armés (dont beaucoup, disait-on, étaient proscrits, déserteurs, ou même anciens membres de la troupe d’Hernandez), la mine était une puissance dans le pays. C’est ce qu’avait fait observer, avec un rire épais, un gros personnage de Santa Marta, dans une discussion sur l’attitude des autorités de Sulaco, au cours d’une crise politique :

— Fonctionnaires du Gouvernement, ces hommes-là ? Jamais ! Ce sont des fonctionnaires de la mine, des fonctionnaires de la Concession, je vous le dis !

Ce personnage au teint de citron, aux cheveux courts et crépus, pour ne pas dire laineux, ce personnage éminent, alors au pouvoir, s’oublia, dans sa fureur passagère, jusqu’à brandir son poing jaune sous le nez de son interlocuteur, en criant :

— Oui, tous ! Taisez-vous ! Tous, vous dis-je ! Le Jefé politique, le chef de police, le chef des douanes, le général, tous, tous !… tous fonctionnaires de ce Gould !

Sur quoi s’élevait, pendant un instant, dans le cabinet ministériel, un colloque assourdi mais énergique, et si plein d’arguments irrésistibles, que la colère de l’homme éminent finissait en un haussement d’épaules cynique. Qu’importait tout cela, après tout, semblait-il dire, tant que l’on n’oubliait pas le Ministre lui-même, pendant son bref séjour au pouvoir ? Mais le représentant officieux de la concession n’en connaissait pas moins, dans sa tâche pour la bonne cause, des heures d’angoisse, dont l’écho passait dans les lettres qu’il adressait à don José Avellanos, son oncle maternel.

— Aucun des macaques sanguinaires de Santa Marta, ne mettra le pied sur la partie du Costaguana qui s’étend au-delà du pont de San-Tomé, affirmait don Pépé à madame Gould, à moins que ce ne soit toutefois en qualité d’hôte honoré, car notre Señor Administrador est un profond politique. Mais à Charles Gould, le vieux Major faisait remarquer, dans sa chambre, avec sa jovialité de soldat fataliste : À ce jeu-là, nous jouons tous notre tête !

Imperium in Imperio, Emilia, mon âme, murmurait don José Avellanos sur un ton de satisfaction profonde, où perçait pourtant, assez singulièrement, une note étrange d’inquiétude, seulement perceptible peut-être pour les initiés.

Et pour ces mêmes initiés, c’était un endroit remarquable que le salon de la casa Gould, avec les brèves apparitions du maître de la maison, El Señor Administrador. Son visage vieilli, durci et creusé par les années, gardait pourtant son type très anglais, et son teint vermeil et hâlé par les intempéries. On le voyait, au seuil de la porte, toujours silencieux et un peu énigmatique, se dresser sur ses jambes minces de cavalier, « au retour de la montagne », ou bien, la cravache sous le bras, dans un bruit métallique d’éperons, sur le point de « remonter là-haut ». Curieux aussi, ce don Pépé, le vieux soldat modestement assis sur sa chaise, le llanero qui semblait avoir trouvé, dans les luttes féroces livrées aux hommes de sa race, sa jovialité martiale, sa connaissance du monde, et ses manières si bien adaptées à sa situation. Et don Avellanos, le diplomate aimable et familier, dont la loquacité cachait une parfaite prudence et une sagesse très avertie, don Avellanos qui gardait pour lui, jusqu’à nouvel ordre, le manuscrit de son ouvrage historique, intitulé : Cinquante Ans de Désordres jugeant imprudent, ou impossible, de le publier pour l’instant. Chez ces trois hommes, aussi bien que chez doña Emilia, qui mettait parmi eux, devant la table à thé étincelante, la grâce fine de sa petite personne de fée, dominait une pensée commune, un commun sentiment de situation tendue, un permanent désir de maintenir, à tout prix, le caractère inviolable de la mine.

On pouvait voir aussi, un peu à l’écart, assis près d’une haute fenêtre, le capitaine Mitchell, avec son air désuet de vieux célibataire méticuleux et son gilet blanc solennel ; on le négligeait quelque peu, sans qu’il s’en rendît compte, et il se croyait au courant de toutes les affaires, dont on lui laissait tout ignorer. Le brave homme, qui avait passé sur les mers trente bonnes années de sa vie, avant de prendre ce qu’il appelait « un billet de terre ferme », s’émerveillait de l’importance des affaires (autres que celles de la navigation) qui se traitent dans les villes. Le moindre événement de la vie quotidienne devait, à l’entendre, « marquer une époque » ou « faire partie de l’histoire », en dehors de certains cas, où la solennité pompeuse de son verbe faisait place à un affaissement déconfit de son visage aux traits réguliers, dont l’éclat se rehaussait de la blancheur neigeuse de ses cheveux et de ses favoris courts :

— Ah ! cela, cela Monsieur, c’était une gaffe ! murmurait-il.

La réception, sur un des navires de l’O.S.N. du premier chargement d’argent de la San-Tomé, destiné à San Francisco, avait, naturellement « marqué une époque » pour le capitaine Mitchell. Les lingots étaient emballés dans des caissons de cuir épais, à poignées tressées, assez petits pour être portés par deux hommes. Ils étaient descendus du plateau par les serenos de la mine, qui marchaient par couples, à pas comptés, sur le sentier rapide, dont le demi-mille de lacets amenait au pied de la montagne. Là, on les chargeait dans une file de charrettes à deux roues, sortes de coffres spacieux, ouverts par-derrière, attelées de deux mules en flèche et placées sous la surveillance de serenos armés et montés. Don Pépé cadenassait les coffres l’un après l’autre, et au signal de son sifflet, la file s’ébranlait, dans un bruit métallique d’éperons et de carabines, avec un vacarme de fouets et de planches, et un roulement sourd au passage du pont. En franchissant ce pont, le convoi pénétrait dans ce que don Pépé appelait « le pays des voleurs et des macaques sanguinaires ». Aux premières lueurs de l’aube, se balançaient au-dessus de la masse des manteaux, les chapeaux et les carabines portées sur la hanche ; sous les plis tombants des ponchos, paraissaient les mains maigres et brunes des conducteurs. Le convoi suivait la piste de la mine, longeant la lisière d’un bois et passant entre les huttes de boue et les murs bas de Rincon, puis il activait l’allure en s’engageant sur le Camino Réal. On fouettait les mules, l’escorte prenait le galop, et seul, précédant un nuage de poussière, don Carlos avait, en se retournant, une vision imprécise de longues oreilles dressées, de petits drapeaux verts et blancs flottant sur les voitures, de bras levés et d’yeux éclatants au-dessus de la masse confuse de sombreros alignés. À peine visible à l’arrière-garde de cette troupe bruyante et poussiéreuse, très raide et les traits impassibles, don Pépé se levait et s’abaissait en cadence, tirant le mors d’argent de son cheval noir à la tête d’enclume et au cou de brebis.

Dans les huttes des ranchos qui bordaient la route, les paysans endormis reconnaissaient, à son vacarme, l’escorte des lingots ; elle s’en allait tout droit, au pas de charge, vers les murs croulants de la ville, du côté du Campo. Les gens sortaient sur leurs portes, pour voir les charrettes bondir par-dessus ornières et cailloux, dans un grand bruit de roues, de planches et de fouets ; le convoi avait l’élan précis et téméraire d’une batterie de campagne qui va prendre position. Et l’on se montrait la silhouette anglaise du Señor Administrador, tout seul en avant de sa petite troupe.

Dans les prés enclos de haies qui bordaient la route, des chevaux en liberté s’ébrouaient au galop, et des bœufs, enfoncés jusqu’au ventre dans l’herbe haute, suivaient avec un mugissement assourdi la fuite du convoi. Sur le chemin, un Indien se retournait au bruit, et poussait humblement contre le talus son petit âne lourdement chargé, pour faire place aux trésors que la mine envoyait sur la mer. Sous le cheval de pierre de l’Alameda, des leperos frileux saluaient d’un « Caramba ! » le galop de la caravane, qui tournait dans la rue de la Constitution, déserte à cette heure, et la suivait à toute vitesse, car c’était une mode et une élégance, parmi les muletiers de la mine, de parcourir, sans modérer leur allure, toute la longueur de la ville, à moitié endormie encore, comme s’ils avaient été poursuivis par le diable.

Les premiers rayons du soleil commençaient à baigner les façades closes des hautes maisons, leurs teintes délicates de vieux ors, de roses pâles ou de bleus ciel, mais nul visage ne se montrait aux fenêtres grillagées, et sur la rangée lumineuse des balcons vides, on ne voyait, d’un bout à l’autre de la rue, qu’une forme blanche penchée au-dessus de la chaussée : c’était la femme du Señor Administrador, qui regardait passer l’escorte, masse lourde de cheveux négligemment tordus sur sa petite tête, et flot de dentelles de l’écharpe nouée autour de son cou. Elle répondait par un sourire au regard rapide de son mari, et regardait s’écouler au-dessous d’elle, en un tumulte ordonné, le torrent des hommes et des bêtes ; puis elle accueillait d’un signe amical le salut raide de don Pépé, qui, sans ralentir son allure, s’inclinait respectueusement, et balayait l’air de son chapeau jusqu’au ras du sol.

D’année en année, s’allongeait la file des charrettes closes et s’accroissait l’escorte. Tous les trois mois grossissait la masse des lingots qui s’en allaient, à travers les rues de Sulaco, s’entasser dans la chambre blindée que l’O.S.N. avait fait construire dans des bâtiments du port, pour y attendre leur embarquement à destination du Nord. Le chargement prenait une importance sans cesse plus grande, et une immense valeur ; Charles Gould avait dit un jour avec joie à sa femme, que l’on n’avait jamais vu au monde exploitation dont la richesse atteignît celle de la veine de San-Tomé. Pour ces deux êtres, chaque passage de l’escorte sous le balcon de la casa Gould représentait une nouvelle victoire, et une étape de plus vers l’avènement d’un règne de paix à Sulaco.

L’on ne peut douter que l’entreprise de Charles Gould eût bénéficié, à ses débuts, d’une période de tranquillité relative, et d’un adoucissement général des mœurs comparées à celles des guerres civiles, d’où était sortie la tyrannie féroce de Guzman Bento, de terrible mémoire. Dans les désordres survenus à la fin de sa dictature, après une série de quinze années de paix, il y avait certes encore trop de cruautés et de souffrances, mais c’est l’ineptie stupide qui dominait, au détriment du fanatisme politique sauvage, aveugle et féroce. Les motifs des luttes étaient plus vils, plus bas et plus méprisables, mais les hommes se montraient beaucoup plus traitables, dans leur cynisme sans vergogne. Ils ne se cachaient guère d’avoir pour but unique la poursuite effrontée d’avantages matériels, qui d’ailleurs se tarissaient de jour en jour, avec la disparition des industries, tuées stupidement dans le pays. Aussi la Province de Sulaco, naguère champ des cruelles vengeances de partis, était-elle devenue la proie suprême offerte aux convoitises des politiciens. Les grands de la terre, placés à Santa Marta, réservaient les postes de l’ancien État Occidental à ceux qui leur étaient les plus chers ou les plus proches, neveux, frères, maris de sœurs favorites, amis intimes, partisans fidèles ou soutiens influents dont ils pouvaient avoir peur. C’était la province rêvée des grandes réussites et des gros bénéfices, car la mine de San-Tomé possédait une liste officieuse de pots-de-vin à distribuer ; le montant détaillé et fixé par Charles Gould et don José Avellanos était ratifié par l’éminent homme d’affaires des États-Unis, qui consacrait quelque vingt minutes par mois aux affaires de Sulaco. En même temps, les intérêts matériels de toutes sortes commençaient, grâce à l’appui de la mine de San-Tomé, à prendre corps dans cette partie de la République. Si le monde politique de la capitale savait, par exemple, que la Perception de Sulaco conduisait tout droit au Ministère des Finances, et qu’il en était de même pour tous les autres postes officiels, le monde abattu des affaires voyait aussi dans la Province Occidentale la Terre Promise de toute sécurité, pour les habiles surtout qui savaient se mettre en bons termes avec l’administration de la mine. Charles Gould ? Excellent garçon ! Absolument nécessaire de s’assurer son appui, avant de hasarder la moindre démarche ! Demandez pour lui une recommandation à Moraga, si vous le pouvez. C’est l’agent du Roi de Sulaco, vous le savez.

Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que sir John, venu d’Europe pour aplanir toutes les difficultés soulevées par la construction du chemin de fer, eût partout entendu prononcer le nom (et même le surnom) de Charles Gould. L’agent de la San-Tomé (un homme aimable et averti) avait eu, dans l’organisation du voyage présidentiel, une influence si manifeste, que Sir John avait commencé à croire au bien-fondé des bruits qui couraient sur l’immense influence occulte de la Concession Gould. Ce que l’on chuchotait partout, c’est que l’Administration de la San-Tomé avait en partie fourni les fonds de la dernière révolution, qui avait amené pour cinq ans à la Dictature don Vincent Ribiera, homme cultivé et intègre, appelé par les meilleurs éléments de l’État à tenter les réformes nécessaires. Des esprits sérieux et bien informés semblaient ajouter foi à ces rumeurs et y trouver un espoir nouveau de légalité, de bonne foi, et d’ordre dans la vie publique. Tant mieux, en somme, se disait sir John, qui avait toujours en vue de vastes desseins. L’entreprise du Grand Chemin de fer National allait de pair dans son esprit avec un emprunt d’État et un projet de colonisation systématique de la Province Occidentale. Bonne foi, ordre, honnêteté, paix, voilà ce dont on avait surtout besoin, pour le meilleur développement des intérêts matériels. Et tout homme animé de ces désirs prenait, aux yeux de sir John, surtout s’il était susceptible de lui prêter son concours, une véritable importance. Il n’avait pas été déçu par le « Roi de Sulaco » dont la médiation avait, selon la prédiction de l’ingénieur en chef, aplani toutes les difficultés. Sir John avait été extrêmement fêté à Sulaco, plus que quiconque après don Vincente lui-même, et cette popularité expliquait la mauvaise humeur évidente du général Montero, au cours du déjeuner offert par l’O.S.N., à bord de la Junon, juste avant le départ du bateau qui allait emporter le Président Dictateur et les hauts personnages étrangers de sa suite.

L’Excellentissimo, « l’espoir des honnêtes gens », comme l’avait nommé don José, dans un discours prononcé au nom de l’Assemblée Provinciale, était assis à la tête de la longue table. Le capitaine Mitchell, dont la solennité de cet « événement historique » avait pétrifié les traits et congestionné le teint, en occupait le bout opposé, comme représentant de la Compagnie O.S.N., qui recevait officieusement, en cette circonstance, ses hôtes illustres. Il avait à ses côtés le capitaine du navire et quelques fonctionnaires subalternes, jeunes gens basanés et réjouis, qui jetaient des coups d’œil furtifs et satisfaits sur les bouteilles de champagne, dont les maîtres d’hôtel commençaient derrière eux à faire sauter les bouchons. Le vin ambré pétillait dans les coupes remplies à pleins bords.

Charles Gould se trouvait placé près d’un chargé d’affaires étranger, qui n’avait pas cessé de lui parler en sourdine de tir et de chasse, et dont le visage gras et pâle, avec son monocle et sa moustache pendante, faisait, par contraste, paraître celui du Señor Administrador deux fois plus brûlé, plus rougeoyant, et cent fois plus vivant, d’une vie intense et silencieuse.

Don José Avellanos était assis près de l’autre diplomate étranger, un homme bien posé et attentif, dont l’attitude d’assurance se nuançait d’une certaine réserve. Toute étiquette se trouvant bannie en cette occasion, le général Montero était le seul invité en costume d’apparat ; son uniforme était si raide de broderies, que sa large poitrine semblait protégée par une cuirasse d’or. Sir John, dès le début du banquet, avait quitté les places d’honneur pour aller s’asseoir près de madame Gould.

Il essayait d’exprimer à la jeune femme toute sa gratitude pour son hospitalité, et pour « l’influence énorme dans cette province », dont son mari avait disposé pour lui, lorsqu’elle l’interrompit d’un « chut ! » assourdi. Le Président allait porter un toast amical.

L’Excellentissimo s’était levé. Il ne prononça que quelques paroles adressées surtout à Avellanos — son vieil ami — pour dire la nécessité de l’incessant effort qui assurerait au pays un bien-être durable, après tant de luttes dont il était sorti pour connaître, comme on pouvait l’espérer, une ère de concorde et de prospérité nationales.

Madame Gould écoutait la voix mélodieuse et légèrement funèbre ; elle regardait le visage brun et rond, les yeux cachés derrière des lunettes, le corps trop court, obèse jusqu’à l’infirmité, et songeait que cet homme à demi impotent, ce lettré à l’esprit délicat et mélancolique pouvait à juste titre et avec autorité parler de sacrifice, lui qui avait quitté sa chère solitude pour répondre à l’appel de ses concitoyens, et affronter le péril des luttes intestines. Et pourtant elle restait inquiète, plus émue que confiante devant ce premier chef civil qu’eût connu le Costaguana, qui proposait, verre en main, ces simples mots d’ordre, de paix, d’honnêteté, de respect des lois, de bonne foi politique dans les affaires intérieures et extérieures, sauvegardes de l’honneur national.

Il s’assit, au milieu d’un murmure respectueux et approbateur, tandis que le général Montero levait ses lourdes paupières tombantes et roulait à droite et à gauche des yeux d’incompréhension inquiète. Bien que secrètement impressionné, au sortir de ses forêts, par la nouveauté et la splendeur de sa situation (il n’avait jamais mis le pied sur un navire, et ne connaissait la mer que de loin), le héros militaire du parti comprenait, par une sorte d’instinct, l’avantage que pouvait lui valoir son attitude morose de soldat bourru et sans façons, parmi tous ces aristocrates raffinés du parti Blanco. Mais pourquoi, se demandait-il avec colère, n’avait-on pas un regard pour lui ? Il savait pourtant épeler les journaux et avait accompli « le plus grand exploit militaire des temps modernes ».

— Mon mari avait besoin du chemin de fer, disait madame Gould à sir John, dans le murmure des conversations reprises. Tout ceci concourt à l’avènement de l’avenir que nous souhaitons ici, l’avenir que ce pays a si longtemps attendu dans les souffrances, Dieu le sait. Je dois avouer pourtant, que l’autre jour, pendant ma promenade de l’après-midi, j’ai éprouvé une véritable émotion, en voyant sortir d’un bois un jeune Indien qui agitait le drapeau rouge de vos topographes. Cet avenir suppose de telles transformations. Et même ici, il y a des choses simples et pittoresques que l’on aimerait conserver.

Sir John écoutait en souriant, mais ce fut à son tour de murmurer :

— Voici le général Montero qui va parler. Et il ajouta, sur un ton d’effroi ironique : Je crois, grands dieux, qu’il va boire à ma santé !

Le général Montero s’était levé, dans le bruit d’acier de son sabre et l’étincellement de sa poitrine dorée ; la poignée de sa lourde épée dépassait le bord de la table, et dans son uniforme somptueux, avec son cou de taureau et son nez crochu, dont le bout aplati surplombait la ligne bleu-noir d’une moustache teinte, il avait la mine d’un vaquero déguisé et sinistre. Sa voix bourdonnante était râpeuse et singulièrement dépourvue de timbre. Il pataugea, d’un air renfrogné, dans des phrases banales, puis, tout à coup, redressant sa tête énorme, et forçant le ton, il lança brutalement :

— L’honneur de ce pays est dans les mains de son armée. Soyez sûrs que je n’y faillirai pas ! Il hésita ; ses yeux erraient sur les assistants et finirent par rencontrer le visage de Sir John, vers lequel il fixa un regard lourd et endormi ; le chiffre de l’emprunt nouveau parut lui revenir à l’esprit, et levant son verre : Je bois à la santé de l’homme qui nous apporte un million et demi de livres, dit-il.

Il se rassit pesamment après avoir vidé sa coupe d’un trait, et promena un regard à demi surpris et à demi provocant sur les convives qui avaient accueilli ce toast dans un silence profond, fait de malaise et de crainte. Sir John ne bougea pas.

— Je ne crois pas avoir à me lever, murmura-t-il à madame Gould. Des paroles me paraîtraient superflues. Mais don José Avellanos vint à son secours et insista, dans son allocution, sur les bonnes dispositions de l’Angleterre à l’égard du Costaguana, dispositions ajouta-t-il, d’un ton significatif, dont mon ancienne qualité d’attaché à la cour de Saint-James me permet de parler en connaissance de cause.

C’est alors seulement que Sir John jugea bon de répondre, ce qu’il fit en mauvais français, mais avec beaucoup de bonne grâce. Ses paroles, qui soulevèrent des applaudissements réitérés, étaient ponctuées par les Très bien ! Très bien ! du capitaine Mitchell, qui saisissait de temps en temps un mot au passage. Dès qu’il se fut assis, le financier des chemins de fer se tourna vers madame Gould :

— Vous avez bien voulu me dire que vous aviez quelque chose à me demander, fit-il galamment. Soyez sûr que, de votre part, une requête ne peut être pour moi qu’une faveur.

Elle le remercia d’un gracieux sourire, et, comme tous les assistants se levaient :

— Montons sur le pont, proposa-t-elle ; de là je pourrai vous faire voir l’objet même de ma prière.

Un énorme drapeau du Costaguana, mi-parti rouge et jaune, avec deux palmiers verts au centre, flottait paresseusement au grand mât de la Junon. Des milliers de pétards, tirés sur le rivage, en l’honneur du Président, animaient de leur crépitement mystérieux les alentours du port, et des fusées invisibles montaient dans le ciel, pour éclater au-dessus du navire avec un petit nuage de fumée. Une foule se pressait entre les murs de la ville et le port, sous des faisceaux de drapeaux qui battaient au sommet de hautes perches. Une bouffée soudaine apportait parfois au navire le son d’une musique militaire ou le bruit d’acclamations lointaines. Un groupe de nègres loqueteux chargeait au bout du quai, et faisait partir tour à tour un petit canon de fer. Immobile et ténu sous le soleil, flottait un nuage de poussière grisâtre.

Don Vincente Ribiera fit quelques pas sous la tente du pont, en s’appuyant au bras de Señor Avellanos ; un large cercle se forma autour de lui, et il tournait avec affabilité, à droite et à gauche, le sourire mélancolique de ses lèvres brunes et l’éclat sans regard de ses lunettes. La réception amicale, ménagée à bord de la Junon pour donner au Président Dictateur l’occasion de rencontrer dans l’intimité quelques-uns de ses plus chauds partisans de Sulaco, tirait à sa fin. Le général Montero se tenait à l’écart, assis immobile sur un siège à claire-voie ; il avait recouvert sa tête chauve d’un chapeau à plume et à cocarde, et gardait sur la poignée de l’épée dressée entre ses jambes, ses rudes mains gantées. La plume blanche, la teinte cuivrée du large visage, la moustache bleu-noir sous le nez recourbé, les dorures des manches et de la poitrine, les hautes bottes luisantes aux énormes éperons, les narines battantes, le regard imbécile et dominateur, donnaient au vainqueur de Rio-Seco un aspect singulier et redoutable. C’était l’exagération d’une caricature cruelle, un fantoche solennel de mascarade ; on aurait dit d’une idole militaire, terrible et grotesque, empruntée par les Européens au culte des Aztèques, et qui aurait attendu l’hommage de ses adorateurs. Diplomatiquement, don José s’approcha du soldat sombre et impénétrable, tandis que madame Gould réussissait enfin à détourner de lui ses yeux fascinés.

Charles Gould, qui venait de prendre congé, entendit Sir John dire, en se penchant sur la main de la jeune femme : — Certainement ! C’est entendu ! La chose ne saurait souffrir l’ombre d’une difficulté, chère Madame, puisqu’il s’agit d’un de vos protégés. Considérez-la comme faite.

Dans la barque qui le ramenait à terre avec les Gould, don José gardait le silence. Même dans la voiture, il resta longtemps sans desserrer les lèvres. Les mules trottaient doucement vers la ville, entre une double haie de mendiants, qui tendaient la main, et qui paraissaient avoir, en masse, abandonné pour un jour le portail des églises. Assis sur la banquette de devant, Charles Gould laissait errer ses regards sur la plaine, où s’élevaient une multitude de huttes, dressées à la hâte, avec des branches vertes, des genêts ou de vieilles planches garnies de bouts de toile, pour la vente de cannes à sucre, de bonbons, de fruits ou de cigares. Des Indiennes, accroupies sur des nattes, devant des tas de charbons ardents, remuaient leur cuisine dans des pots de terre brune, et faisaient bouillir, pour les gourdes de maté, de l’eau qu’elles offraient aux passants d’une voix douce et caressante. On avait aménagé un terrain de courses pour les vaqueros, et la foule s’attroupait autour d’une énorme bâtisse, sorte de tente en bois, surmontée d’un toit conique de verdure, édifiée au bord de la route ; on en entendait sortir des sons mouillés de harpe, des pincements secs de guitare, et le roulement sourd d’un gombo indien, dont les coups réguliers rythmaient les chants aigus des danseurs.

Charles Gould rompit le silence :

— Tout ce terrain appartient à la Compagnie du Chemin de fer, maintenant. On n’y verra plus de fêtes populaires.

Madame Gould en éprouvait un regret. Elle saisit l’occasion pour raconter qu’elle venait d’obtenir, de Sir John, la promesse de ne pas toucher à la maison de Giorgio Viola. Elle ne comprenait pas, d’ailleurs, que les ingénieurs eussent pu songer jamais à démolir la vieille bâtisse, qui était nettement en dehors du tracé projeté de l’embranchement du port.

Elle fit arrêter son attelage devant l’hôtel, pour rassurer sans tarder le vieux Génois, qui sortit tête nue de la maison, pour s’approcher de la voiture. Elle lui parlait en italien, et il la remerciait avec une dignité calme. Le vieux Garibaldien était, du fond du cœur, reconnaissant à madame Gould de conserver un toit à sa femme et à ses enfants. Il était trop vieux pour reprendre sa vie errante.

— Et ce sera pour toujours, Signora ? demanda-t-il.

— Pour aussi longtemps que vous le voudrez.

Bene ! Alors, il faut donner un nom à la maison. Jusqu’ici, cela n’en valait pas la peine.

Il eut un sourire grave qui accentua les rides, au coin de ses yeux : Je me mettrai à peindre mon enseigne demain.

— Et quel nom avez-vous choisi, Giorgio ?

Albergo d’Italia Una, répondit le vieux Garibaldien, en détournant un instant le regard. C’est plutôt en l’honneur de ceux qui sont tombés, ajouta-t-il, que du pays volé aux soldats de la liberté, par la fourberie de ces Piémontais, race maudite de rois et de ministres.

Madame Gould eut un léger sourire, et se pencha pour s’informer de Teresa et des fillettes. Il les avait envoyées à la ville. La Padrona se portait mieux et la Signora était bien bonne de s’intéresser à elle.

Des flâneurs passaient par groupes de deux ou trois, ou par bandes véritables d’hommes et de femmes, que des enfants suivaient en trottinant. Un cavalier, monté sur une jument gris d’argent, arrêta sa bête à l’ombre de la maison, après avoir salué, d’un geste large, les occupants de la voiture, qui lui répondirent par un sourire amical ou un signe de tête familier. Le vieux Giorgio, ouvertement joyeux de la nouvelle apportée, s’interrompit un instant, pour dire au cavalier qu’il n’avait plus rien à craindre pour sa maison, et qu’il pourrait, grâce à la bonté de la Signora anglaise, y rester tant qu’il voudrait. L’autre écouta attentivement, mais ne fit aucune réponse.

Quand la voiture s’ébranla, il ôta de nouveau son chapeau, un sombero gris, orné d’un cordon et de glands d’argent. Les couleurs éclatantes du serape mexicain noué autour de sa taille, les énormes boutons d’argent de sa veste de cuir brodé, les boutons, plus petits, mais en argent aussi, cousus tout le long de la couture du pantalon, le linge éblouissant, la ceinture de soie aux bouts brodés, les plaques d’argent sur la têtière et la selle du cheval, tous ces détails disaient l’inégalable magnificence du fameux Capataz des Cargadores, de ce marin de la Méditerranée, plus somptueusement équipé que le jeune ranchero le plus riche du Campo, aux plus grands jours de fête.

— C’est une bien bonne chose pour moi, murmurait le vieux Giorgio, qui pensait toujours à sa maison, car il était las maintenant des éternels voyages. La Signora n’a eu qu’un mot à dire à l’Anglais.

— Au vieil Anglais assez riche pour se payer un chemin de fer ? Il va partir dans une heure, remarqua négligemment Nostromo. Buon viaggio, alors. J’ai veillé sur ses os, depuis la passe de l’Entrada jusqu’à la plaine et jusqu’à Sulaco, comme s’il avait été mon propre père.

Le vieux Giorgio se contenta de hocher distraitement la tête. Nostromo montra du doigt la voiture qui s’éloignait et s’approchait du vieux mur de la ville, à demi caché par un impénétrable fourré, et percé d’une porte au pavé moussu.

— Je suis resté aussi pendant des nuits entières, seul et revolver au poing, dans le magasin de la Compagnie, à côté de l’argent de cet autre Anglais-là, pour le garder comme s’il avait été à moi.

Viola semblait perdu dans sa rêverie.

— Oui, c’est une grande chose pour moi, répéta-t-il, à mi-voix.

— C’est certain, concéda avec calme le magnifique Capataz des Cargadores. Écoute, vecchio, va me chercher un cigare. Mais ne le cherche pas dans ma chambre ; tu n’y trouverais rien.

Viola entra dans le café pour en ressortir aussitôt avec le cigare demandé, qu’il tendit au jeune homme ; toujours absorbé dans ses pensées, il murmurait entre ses moustaches :

— Voilà les enfants qui poussent… Et ce sont des filles ! Des filles ! Il soupira, et se tut.

— Comment ; un seul ? s’écria Nostromo en regardant, avec une sorte de sévérité comique, le vieillard distrait. Peu importe, ajouta-t-il avec une négligence hautaine, un seul fera l’affaire, jusqu’à ce que l’on en demande un autre !

Il alluma le cigare et laissa tomber à terre son allumette. Giorgio Viola leva les yeux, et s’écria tout à coup :

— Mon fils serait un beau garçon comme toi, Gian’Battista, s’il avait vécu.

— Qui donc ? Votre fils ? Ah oui ! Vous avez raison, padrone ; s’il m’avait ressemblé, c’eût été un homme, en effet !

Il fit tourner sa jument et la guida doucement à travers les baraques, modérant son allure et tirant parfois sur les rênes devant un enfant, ou devant un groupe de paysans venus du lointain Campo, qui fixaient sur lui des regards ébahis. Les gabariers de la compagnie qu’il rencontrait le saluaient de loin, et le très envié Capataz des Cargadores s’avançait sur l’immense cirque en soulevant, sur son passage, un murmure d’admiration et de souhaits obséquieux. Devant la vaste bâtisse, la foule se pressait ; les guitares sonnaient plus fort ; immobiles et dominant, du haut de leur bête, la populace dense, des cavaliers fumaient placidement ; il y avait des poussées et des remous contre les portes de la tente, d’où sortaient des bruits confus de pieds abattus en cadence, de pas rythmés par la musique vibrante et criarde, et dominés par le ronflement profond, puissant et soutenu du gombo. Le son barbare et pénétrant du gros tambour, qui affole les foules, et que les Européens mêmes ne peuvent entendre sans un étrange émoi, semblait attirer Nostromo, qui se dirigeait vers la tente, sans faire attention à un homme enveloppé d’un poncho sale et troué, qui s’accrochait à son étrier. Indifférent aux bourrades qui l’atteignaient à droite et à gauche, le mozo implorait de « Son Excellence » un emploi sur le port. Il geignait et offrait au Señor Capataz la moitié de sa solde quotidienne pour la faveur d’être admis dans la glorieuse phalange des Cargadores ; il se contenterait de l’autre moitié. Mais le bras droit du capitaine Mitchell, « ce garçon incorruptible et hors de pair pour nos travaux », abaissa sur le paysan loqueteux un regard écrasant, et secoua la tête sans mot dire, dans le tumulte d’alentour.

L’homme disparut dans la foule, et un peu plus loin, Nostromo dut arrêter son cheval. De la tente s’écoulait un flot d’hommes et de femmes, titubants, ruisselants de sueur, tremblant de tous leurs membres. Ils s’appuyaient haletants, les yeux exorbités et la bouche ouverte, contre les murs de l’édifice derrière lesquels harpes et guitares continuaient à précipiter leur rythme au milieu d’un roulement ininterrompu de tonnerre. Des centaines de mains claquaient, des cris s’élevaient, puis tout à coup, les voix apaisées s’unissaient, pour chanter un refrain d’amour, en traînant pour mourir sur les dernières notes.

Une fleur rouge, habilement lancée de la foule, frappa à la joue le magnifique Capataz. Il l’attrapa avec adresse mais resta un instant impassible. Lorsqu’il daigna tourner la tête, il vit la foule s’écarter pour livrer passage à une jolie Morenita, qui s’avançait vers lui, les cheveux soutenus par un petit peigne d’or.

Potelés et nus, ses bras et son cou émergeaient d’une chemisette éblouissante ; sa jupe de laine bleue, très ample par-devant, se pinçait par-derrière et moulait ses hanches, en accentuant la coquetterie de la démarche. Elle alla tout droit à Nostromo, et posa la main sur le cou de la jument, avec un regard du coin de l’œil, timide et provoquant à la fois.

Querido, murmura-t-elle, d’un ton caressant, pourquoi faire semblant de ne pas me voir, quand je passe ?

— Parce que je ne t’aime plus, fit délibérément Nostromo, après un moment de silence.

La main posée sur le cou de la jument fut agitée d’un tremblement convulsif. La jeune femme baissa la tête devant la foule dont le cercle entourait le généreux, le terrible, l’inconstant Capataz des Cargadores et sa Morenita.

Nostromo baissa les yeux, et vit des larmes qui commençaient à ruisseler sur le clair visage.

— L’heure cruelle est donc venue, ami toujours aimé de mon cœur ? murmura-t-elle. Est-ce bien vrai ?

— Non, fit Nostromo, le regard détourné avec indifférence. C’était un mensonge. Je t’aime toujours autant.

— Bien vrai ? roucoula-t-elle joyeusement, les joues humides encore de larmes.

— Bien vrai !

— Vrai sur la vie ?

— Vrai sur la vie ! Pourtant, il ne faut pas me le faire jurer sur la Madone de ta chambre, fit le Capataz avec un rire bref, qui répondait aux ricanements de la foule.

Un peu inquiète, la jolie Morenita eut une moue légère.

— Non ! je ne te demanderai pas cela. Je sais lire l’amour dans tes yeux ! Puis, posant la main sur le genou du Capataz : Est-ce l’amour qui te fait trembler ainsi ? poursuivit-elle, tandis que retentissait obstinément le grondement sourd du gombo. Mais si tu aimes tant ta Paquita, il faut lui donner un beau rosaire de perles serties d’or, pour pendre au cou de sa Madone.

— Non ! dit Nostromo en plantant son regard dans les yeux suppliants levés vers lui, qu’il vit tout à coup se figer de stupeur.

— Non ! Et qu’est-ce que Votre Excellence me donnera donc, en ce jour de fiesta ? demanda-t-elle avec colère, pour ne pas me faire honte devant tout ce monde ?

— Il n’y a aucune honte à ne pas recevoir, pour une fois, de cadeau de ton amant.

— C’est vrai ; la honte est pour Votre Excellence, pour mon pauvre amant, lança-t-elle d’un ton sarcastique.

Cette réponse et sa colère soulevèrent des rires. Quel petit démon d’audace ! Les témoins de cette scène appelaient leurs amis disséminés dans la foule, et le cercle se rétrécissait peu à peu autour de la jument grise.

Bravant la moquerie des regards, la Morenita s’écarta d’un ou deux pas, puis revint sur la pointe des pieds vers l’étrier, en levant vers Nostromo un visage où le courroux avivait l’éclat de ses yeux noirs. Il se pencha vers elle.

— Juan ! siffla-t-elle, je voudrais te donner un coup de poignard dans le cœur !

Magnifique, et superbement indifférent à la présence du public, le redoutable Capataz des Cargadores entoura de son bras le cou de la jeune fille, et baisa ses lèvres tremblantes. Un murmure s’éleva dans la foule.

— Un couteau ! demanda-t-il, sans lâcher l’épaule de la belle fille.

Vingt lames brillèrent à la fois dans le cercle. Un jeune homme endimanché bondit, pour tendre son couteau à Nostromo, et retourna, très fier, à sa place, sans que le Capataz lui eût même accordé un regard.

— Appuie-toi sur mon pied, ordonna-t-il, et domptée tout à coup, la Morenita s’enleva légèrement ; il la tint contre lui, la taille serrée, le visage près du sien, et mit le couteau dans sa petite main.

— Non, Morenita, je ne veux pas t’humilier, dit-il. Il y aura un cadeau pour toi. Et pour que tout le monde reconnaisse ton amant d’aujourd’hui, je te permets de couper tous les boutons d’argent de mon vêtement.

Cette boutade souleva éclats de rire et applaudissements, et la jeune fille se mit à couper, de la lame tranchante, les boutons d’argent, dont le cavalier impassible faisait sonner dans sa main le tas sans cesse alourdi. Lorsqu’il la reposa à terre, elle avait les deux mains pleines. Les yeux ardents, elle chuchota encore quelques mots avant de s’éloigner, le regard hautain, et de disparaître dans la foule.

Le cercle se rompit, et le généreux Capataz des Cargadores, l’homme indispensable, le fidèle et sûr Nostromo, le matelot de la Méditerranée descendu un jour à terre pour tenter la chance au Costaguana, se dirigea lentement vers le port. La Junon virait de bord, et au moment précis où Nostromo arrêtait sa bête pour regarder le navire, il vit hisser un pavillon le long d’un mât improvisé, à l’entrée du port, sur un ancien fort démantelé. On avait amené là en toute hâte, des casernes de Sulaco, une demi-batterie de canons de campagne, pour tirer les salves réglementaires en l’honneur du Président-Dictateur et du ministre de la Guerre, et au moment où le paquebot s’engageait dans la passe, les détonations irrégulières des canons annoncèrent à la ville la fin de la première visite officielle de don Vincente Ribiera, et au capitaine Mitchell la minute dernière d’un « nouvel événement historique ».

Un an et demi plus tard, « l’Espoir des Honnêtes Gens » devait revenir dans ces parages, mais c’était, cette fois, sans cérémonies officielles, en fuyard, par des sentiers de montagne, sur une mule boiteuse qui l’emportait après une rude défaite ; il devait être tiré à point, par Nostromo, des mains de la populace, et sauvé d’une mort ignominieuse. Événement tout différent du voyage actuel, et dont le capitaine Mitchell disait :

— C’est de l’histoire encore, monsieur, de l’histoire ! Et ce Nostromo, vous savez, cet homme à moi, y a joué un grand rôle. Il a écrit là un chapitre d’histoire, monsieur !

Mais cet événement, tout au crédit de Nostromo, devait en amener un autre que l’on ne pouvait taxer, selon la phraséologie du capitaine Mitchell, ni « d’événement historique » ni de « gaffe » et auquel le capitaine avait d’ailleurs, de lui-même, trouvé un autre nom :

— Oui, monsieur, disait-il plus tard, il n’y eut là nulle faute, mais pure fatalité. Ce fut un malheur, monsieur, un malheur et rien de plus. Et ce brave garçon y prit sa part, la plus grande part, même. Une fatalité, s’il en fut jamais… et pour moi, il n’a plus été le même homme, depuis…



  1. En français dans le texte.


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