Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 21

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Calmann Lévy (p. 193-204).
RETOUR DU NIAGARA
SLEEPING-CARS

Pour revenir du Niagara, j’ai pris le train de nuit. Je n’étais pas fâché d’expérimenter par moi-même les sleeping-cars, ou wagons-lits, dont on m’avait tant parlé.

J’entrai donc dans le wagon-salon qui était disposé comme d’habitude, c’est-à-dire avec de grands fauteuils de chaque côté de la galerie, des cabines particulières pour les fumeurs, et toutes les commodités que j’avais déjà tant admirées en venant. Rien n’indiquait dans l’installation de ces cars qu’on pût y dormir dans un lit. Un moment je crus à une mystification tant il me paraissait impossible qu’on pût donner à coucher à tous les messieurs et à toutes les dames qui se trouvaient avec moi dans ce beau salon.

Tout à coup, vers neuf heures du soir, au moment où l’obscurité nous envahissait, deux employés de la compagnie Pullmann apparurent et se mirent à l’œuvre. Les habiles machinistes ! ou plutôt les jolis trucs ! En un clin d’œil nos fauteuils avaient été transformés en lits. Comment cela s’était-il fait ? Bien simplement. Sur les fauteuils reliés ensemble par une planche, on avait d’abord déposé un matelas, des draps, une couverture. Le salon ainsi métamorphosé en dortoir serait insuffisant pour le nombre des voyageurs si l’on n’avait recours à un autre expédient. Au-dessus de chacun des fauteuils-lits, se trouve un petit appareil que l’on déploie et qui se trouve être un lit de sangle. Il y a donc deux étages de lits superposés dans chaque compartiment, lits du rez-de-chaussée et lits de l’entresol. Avoir des lits, c’est bien ; s’y coucher, c’est parfait. Mais il y a une petite opération préalable que l’on n’aime pas à faire publiquement. Les hommes — s’ils étaient seuls — se déshabilleraient bien les uns devant les autres ; mais les femmes — et cela se comprend — ne peuvent pas se déshabiller devant un aussi grand nombre de voyageurs. Il fallait donc que l’inventeur des sleeping-cars trouvât un moyen de rassurer la pudeur des Américaines. Il y est arrivé en faisant de chaque couple de lits — un lit d’en haut et un lit d’en bas — une véritable chambre. Deux grands rideaux tirés parallèlement dans le sens de la longueur du wagon forment au centre du compartiment un long corridor de dégagement que les voyageurs peuvent parcourir si bon leur semble. Entre chacun de ces rideaux et la paroi du wagon, d’autres petits rideaux se déploient perpendiculairement. Une personne couchée se trouve donc au centre d’une petite chambre qui a, du côté de la tête, un mur de bois, et sur les trois autres faces des cloisons de toile. J’ai connu des hôtels où les murs de carton pâte étaient moins discrets que les murs d’étoffe du sleeping-car.

Tous les préparatifs sont terminés ; alors commence une scène assez piquante. Chacun choisit son lit et se glisse dans le petit compartiment qui lui semble le plus avantageux. Puis, pendant quelques minutes, on entend autour de soi, dans les chambres voisines tantôt des bruits de bottes qui tombent, tantôt d’agréables froufrous qui trahissent des soulèvements de jupes.

Quand un mari voyage avec sa femme, il a parfaitement le droit de se coucher sous le même rideau que sa compagne. Ce fait m’a été révélé par une conversation à voix basse, extrêmement intéressante, qui se tenait dans la cabine voisine de la mienne du côté droit. On a beau vouloir être discret, on se préoccupe toujours un peu de savoir quels voisins le sort vous a départis. Pour faire pendant à mon ménage du côté droit, j’avais une charmante miss du côté gauche. Elle s’était retirée dans sa chambrette aussitôt que la transformation du salon en dortoir avait été terminée, et depuis, je dois le reconnaître à sa gloire, elle ne s’était révélée que par des mouvements extrêmement discrets. Puis, notre cloison commune avait cessé de s’agiter, et le bruit d’un lit pliant sous le poids d’un corps très-léger m’avait appris qu’elle s’était enfin étendue.

Il se passa ainsi quelques instants. Je m’étais étendu aussi sur ma couchette, mais, peu habitué à ce genre d’hôtel roulant, et tenu en éveil par la vieille habitude parisienne de ne s’endormir que fort tard, je rêvais les yeux éveillés à l’étrangeté et au pittoresque de ce dortoir américain. Cependant, à mes pieds, dans la galerie ménagée entre les deux grands rideaux dont j’ai parlé, j’entendais des gens qui allaient et qui venaient. Quels pouvaient être ces promeneurs ? Je jetai un coup d’œil sur le corridor et je vis — horresco referens — des dames en camisole de nuit — il est vrai que c’étaient les moins jolies — qui se dirigeaient... je ne sais où. Je vis aussi un beau Yankee, qui sortait de sa chambre. Après avoir jeté un coup d’œil investigateur sur l’étendue de la galerie, il se dirigea vers la plate-forme où il alluma un cigare. Un moment après, il jetait dans la nuit son havane enflammé et rentrait dans l’intérieur du car, mais au lieu de regagner directement sa cabine, il se dirigea —vous l’avez déjà deviné — vers celle de ma jolie voisine de gauche.

Son irruption dans le chaste asile de la belle Américaine provoqua une série d’exclamations, des oh ! et des ah ! des réclamations à voix basse, pour ne pas éveiller l’attention générale du dortoir, tout le gracieux effarouchement d’un petit nid surpris à l’improviste. L’envahisseur dut se retirer en s’excusant d’avoir fait une méprise. La nuit s’écoula sans amener aucun autre incident.

A peine l’aurore aux doigts de rose s’était-elle montrée, que les deux employés de Pullmann apparurent encore. Hommes et femmes s’élancèrent de leurs couchettes et firent leur toilette plus ou moins ensemble sous les cabinets de toile. Puis la place fut cédée aux agents de la compagnie qui remirent en un clin d’œil toutes les choses dans leur ordre habituel. Après avoir dormi chacun de notre côté, nous nous retrouvâmes tous, dans le salon, aussi frais et aussi dispos que si nous avions passé la nuit à l’hôtel.
LES AUTOGRAPHES

A Albany, un Américain me présenta à sa femme et à sa belle-mère. Pendant que nous causions, vint à passer un marchand d’éventails. J’en achetai deux pour quelques cents et je les offris à ces dames.

— Nous acceptons, monsieur, me dirent-elles ; mais à une seule condition ?

— Laquelle ?

— C’est que vous inscrirez votre nom sur un coin de l’éventail.

— Ah ! un autographe, fis-je.

Et je m’empressai d’accéder à leur désir.

J’ai pu constater du reste en maintes occasions combien les Américains avaient la manie des autographes. Ils poussent cette passion jusqu’à l’indiscrétion. J’ai reçu en moyenne, pendant mon séjour aux États-Unis, dix demandes par jour venant de toutes les parties du territoire américain. J’ai été abordé, suivi et poursuivi dans les restaurants, dans les jardins publics, dans les théâtres et jusque dans les rues par des collectionneurs acharnés qui voulaient à toute force obtenir quelques lignes de mon écriture. Ma calligraphie faisait prime.

Et des lettres de toute nature. Les unes naïves, les autres ingénieuses


« Monsieur,

» J’ai parié avec un de mes amis que vous étiez né à Paris. L’enjeu est considérable. Veuillez, je vous prie, me faire savoir, par un petit mot, si j’ai gagné mon pari. »

Un autre avait parié que j’étais originaire de Cologne. Un troisième avait affirmé que ma patrie était la petite ville allemande d’Offenbach, connue pour sa fabrique de coutellerie. Et toujours, cela se terminait par la demande d’un petit mot »

Un certain nombre de mes correspondants inconnus agissaient d’une autre façon.

« Je m’appelle Michel ; je suis un parent éloigné de votre beau-frère Robert. Envoyez-moi un petit mot pour me donner de ses nouvelles. »

Ceux-là ne savaient même pas qu’entre Michel et Mitchel, il y avait une différence dans l’orthographe.

Il y avait aussi le modèle suivant.

« Monsieur, j’aurais quelque chose de très-important à vous communiquer. Voulez-vous me recevoir ? Un petit mot de réponse, s’il vous plaît. »

Je pourrais citer une quarantaine de formules du même genre. Un jour, un Anglais m’aborde pendant que je dînais au restaurant Brunswick.

— J’habite San-Fransisco, me dit-il, et je voudrais avoir votre nom.

Mon dîner tirait à sa fin, je me levai tranquillement, je lui tendis ma carte gravée, et je le laissai assez interloqué. Je croyais en être quitte avec cet original ; mais le lendemain, il me guetta et au moment où j’entrai dans la salle, il se précipita sur moi, tenant à la main une feuille de papier, une plume et un encrier.

Puis d’une voix émue :

— Votre signature seulement ! je pars ce soir. Cela me ferait tant de plaisir, je suis venu de si loin !

Il n’y avait pas moyen de refuser à un homme qui venait de si loin.

Toutes les demandes que je recevais étaient toujours accompagnées d’une enveloppe portant l’adresse du destinataire et munie d’un timbre pour l’affranchissement. J’en ai réuni ainsi de cinq à six cents. Je préviens mes honorables quêteurs et mes jolies quêteuses d’autographes que j’ai collectionné leurs timbres avec soin et que j’en ai envoyé le produit à un bureau de bienfaisance. Qu’ils reçoivent donc, avec l’expression de mes regrets, les remerciements des pauvres.